L'Inondation - Eugène Zamiatine - E-Book

L'Inondation E-Book

Eugene Zamiatine

0,0

Beschreibung

Dans l'après Révolution bolchevique, dans un village sur une île de la Neva, une femme qui n'arrive pas à féconder, se voit remplacer progressivement dans le lit de son mari par une plus jeune. Un jour arrive la pluie et le débordement de la Neva...

À PROPOS DE L'AUTEUR

Eugène Zamiatine (1884-1937), ingénieur naval et écrivain russe, est l’auteur du roman dystopique "Nous autres, critique visionnaire du totalitarisme". Proche des bolcheviks, il s’en éloigne dès 1917, dénonçant les dérives du régime. Censuré en URSS, interdit de publication dès 1924, il s’exile à Paris en 1931 grâce à Gorki. Il y meurt en 1937. 

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 63

Veröffentlichungsjahr: 2025

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



EUGÈNE ZAMIATINE

L'INONDATION

l

TOUT autour de l’île Vassilievski, en une vaste mer, s’étendait le monde : là-bas il y avait eu la guerre, puis la révolution. Mais dans la chaufferie, chez Trofim Ivanytch, la chaudière faisait toujours entendre le même grondement, le manomètre indiquait toujours neuf atmosphères. Seul le charbon avait changé : avant il y avait du Cardiff, à présent c’était du Donetsk. Le Donetsk s’effritait, la poussière noire envahissait tout, impossible de s’en défaire. Et l’on eût dit que cette même poussière noire avait imperceptiblement tout recouvert dans la maison aussi. Apparemment rien n’avait changé. Ils continuaient à vivre tous les deux, sans enfants. Sophia, bien qu’elle approchât de la quarantaine, avait le même corps d’oiseau, léger et austère. Ses lèvres qui semblaient closes à jamais pour tout le monde s’entrouvraient toujours, la nuit, pour Trofim Ivanytch - et, pourtant, il y avait quelque chose qui clochait. Quoi au juste, ce n’était pas encore bien clair, cela n’avait pas encore pris la consistance des mots. C’est plus tard, en automne, que ce fut dit pour la première fois, et Sophia le marqua dans sa mémoire : c’était dans la nuit de samedi, il y avait du vent, les eaux de la Néva montaient.

Ce jour-là le tube du niveau d’eau sur la chaudière s’était cassé, il avait fallu aller chercher un tube de rechange à la réserve de l’atelier de mécanique. Il y avait longtemps que Trofim Ivanytch n’était pas venu à l’atelier. Lorsqu’il y pénétra, il eut l’impression qu’il s’était trompé d’endroit. Avant, l’atelier était plein de mouvement, ça bourdonnait, ça tintait, ça chantait, comme le vent jouant sur des feuilles d’acier dans une forêt d’acier. A présent c’était l’automne dans la forêt, les courroies de transmission tournaient à vide, seules trois ou quatre machines marchaient paresseusement, on entendait le couinement monotone d’une rondelle. Trofim Ivanytch se sentit brusquement mal à l’aise, comme s’il se trouvait au-dessus d’une fosse vide, creusée on ne sait pourquoi. Il se dépêcha de retourner chez lui, dans la chaufferie.

Le soir, lorsqu’il revint à la maison, il se sentait toujours aussi mal à l’aise. Il dîna, puis s’allongea un moment. Quand il se releva, c’ était passé, oublié ; restait seulement cette espèce de rêve qu’il avair fait, ou cette clé qu’il avait perdue. Mais quel rêve exactement, et la clé de quoi, impossible de se le rappeler. Et puis la nuit cela lui revint en mémoire.

Toute la nuit le vent de la côte avait battu la fenêtre, faisant tinter les vitres, Les eaux de la Néva montaient. Et le sang, comme relié à elles par des veines souterraines, lui aussi montait. Sophia ne dormait pas. Trofim Ivanytch, dans la pénombre, trouva à tâtons ses genoux et resta longtemps en elle. Mais il y avait de nouveau quelque chose qui clochait, il y avait de nouveau comme une fosse.

Il restait allongé, les vitres tintaient, monotones, dans le vent. Tout à coup il se souvint : la rondelle, l’atelier, la courroie tournant à vide ... « Oui, c’est bien ça », prononça à voix haute Trofim Ivanytch, « Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Sophia. « Tu ne fais pas d’enfants, voilà ce qu’il y a. » Sophia comprit aussi : oui, c’était bien cela. Elle comprit que si elle ne faisait pas un enfant, Trofim Ivanytch la quitterait, il se viderait d’elle imperceptiblement, goutte à goutte, comme l’eau s’échappant du tonneau desséché. Celui qui depuis longtemps se trouvait chez eux dans l’entrée et dont Trofim Ivanytch, depuis longtemps, devait refaire le cerclage, mais il ne trouvait jamais le temps.

Cette nuit-là - ou, plutôt, vers le petit matin -, la porte s’ouvrit toute grande, heurtant avec fracas le tonneau. Sophia sortit en courant de la maison. Elle savait que c’était la fin, qu’on ne pouvait pas revenir en arrière. Sanglotant à grand bruit, elle courut vers le Champ de Smolensk, où quelqu’un faisait craquer des allumettes dans le noir. Elle trébucha, tomba, ses mains s’aplatirent dans quelque chose d’humide. ll fit jour : elle vit que ses mains étaient pleines de sang. « Qu’est-ce-que tu as à crier ? » demanda Trofim Ivanytch. Sophia se réveilla. Mais le sang était bien là : c’était, comme à l’habitude, son sang de femme.

Avant il s’agissait simplement de ces jours où il lui était pénible de marcher, où elle avait froid aux jambes et se sentait sale. A présent, c’était comme si on la faisait passer en jugement et, chaque mois, elle attendait le verdict. A l’approche de ces jours-là elle ne dormait pas, elle avait peur, et en même temps elle avait hâte que cela arrive : si, cette fois, cela ne venait pas, si elle était... Mais rien ne se passait, il y avait en elle une fosse vide. Elle l’avait remarqué à plusieurs reprises : la nuit, lorsque, toute honteuse, elle s’enhardissait à appeler à voix basse Trofim Ivanytch pour qu’il se tourne vers elle, il faisait semblant de dormir. Alors Sophia refaisait ce rêve : seule, dans le noir, elle courait vers le Champ de Smolensk, elle criait et, au matin, ses lèvres étaient plus serrées encore qu’à l’habitude.

Dans la journée le soleil tournoyait sans trêve, comme un oiseau, décrivant des cercles autour de la terre. La terre s’étendait, nue. Au crépuscule le Champ de Smolensk tout entier fumait comme un cheval échauffé. Par un jour d’avril les murs étaient devenus si ténus qu’on entendit distinctement les cris des gamins au-dehors : « Attrape-la ! Attrape ! Sophia savait qu’il s’agissait de la fille du menuisier, Ganka ; le menuisier habitait à l’étage au-dessus, il était malade - sans doute le typhus.

Sophia descendit dans la cour. Poursuivie par quatre gamins du voisinage, Ganka, la tête rejetée en arrière, courait droit sur elle. Ayant aperçu Sophia, elle lança quelque chose aux gamins puis s’avança seule, avec gravité. Ganka sentait le chaud, elle respirait rapidement, on voyait frémir sa lèvre supérieure qui portait un petit grain de beauté noir. « Quel âge a-t-elle ? Douze, treize ans... » pensa Sophia. Cela faisait tout juste autant que Sophia était mariée, Ganka aurait pu être sa fille. Mais elle était à d’autres, elle lui avait été volée à elle, à Sophia...

Tout à coup quelque chose se serra dans son ventre, remontant vers le cœur, et Sophia se prit à détester l’odeur qui émanait de Ganka, et cette lèvre légèrement frémissante avec son grain de beauté noir. « La doctoresse est venue voir le père, il a perdu conscience », dit Ganka. Ses lèvres se mirent à trembler, elle baissa la tête comme pour avaler ses larmes. Sophia en eut aussitôt mal de honte et de pitié. Elle prit la tête de Ganka et l’attira vers elle. Ganka étouffa un sanglot, s’échappa et courut vers le coin sombre de la cour, les gamins la suivirent furtivement.

Avec cette douleur fichée quelque part en elle - comme la pointe d’une aiguille brisée - Sophia entra chez le menuisier. A droite de la porte, la doctoresse se lavait les mains au lavabo. Elle avait une forte poitrine, un nez en trompette et portait un lorgnon. « Alors, comment va-t-il ? » demanda Sophia. « Il tiendra jusqu’à demain, répondit gaiement la doctoresse. Ensuite, nous aurons, vous et moi, un peu plus de travail. » « Du travail... quel travail ? » « Quel travail ? Un homme en moins, cela veut dire, pour vous comme pour moi, qu’il faudra faire plus d’enfants . Vous en avez combien ? » Un bouton était défait sur la poitrine de la doctoresse, elle voulut le reboutonner et, n’y parvenant pas, se mit à rire. « Moi ? Je n’en ai pas.. . » répondit lentement Sophia, desserrant ses lèvres avec peine.