L'Instant d'avant - Diana Haddad - E-Book

L'Instant d'avant E-Book

Diana Haddad

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Beschreibung

"L’Instant d’avant" inaugure, établit les phases de la vie, l’aujourd’hui, le lendemain _ le temps infaillible. Récits et nouvelles s’ordonnent : traces et empreintes d’ici et d’ailleurs, récentes et jamais révolues, jusqu’à l’adieu. Retour d’un fils, fouilles révélatrices de l’appartenance, de la découverte de soi, face à face personnel et décisif de trois personnages, l’adieu dans sa force aussi libératrice que vouée au confinement.

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Seitenzahl: 203

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Je remercie Maja Popp Schmidlin pour ses encouragements. La photographie de la couverture est de Jean Popp.

Du même auteur :

Le choix du Ciel, nouvelles, Édition OSL 2005

Un train d’enfer, roman, Édition OSL 2010

En participation :

À Simone de Beauvoir, dans Herzschrittmacherin, Édition Zytglogge 2000 ; Transit, récit dans CH-eese, Still Life Publishing 2000 ; Textes sur Thèmes, dans la revue Vivre, Lausanne ; Poèmes dans Fremde Heimat, internationale Kulturbrücke, Weltrundschau Verlag 2000 ; Corps à Corps, textes dans Tierisches, Édition OSL 2006 ; Poèmes dans le recueil du magazine Lisan, Lisan Verlag 2007 ; Poèmes dans le recueil Anthologie, OSL Verlag 2009 ; l’Appel dans l’Anthologie Kopfhandwerk de femscript, Édition 8, 2010.

« Nous tenons par une image aux biens évanouis, mais c’est l’arrachement qui forme l’image, assemble, noue le bouquet »

Nathalie Sarraute.

À Georges, à mes parents, à mon frère

Table des matières

Empreintes

La Lumière

La Gargoulette

Face à face

La Réponse

La Réplique

La Facture

L’adieu

Éternité

Devenir autre

La première nuit

Deuxième veillée

Ce matin

La troisième nuit

La quatrième nuit

La cinquième nuit

Au bout du sentier

Empreintes

La Lumière

Je touche la grille de ce qui fut un jardin de terre battue, gravillons et plantes éparses, avec son palmier et sa fontaine. Le crépuscule de mon arrivée s’abandonne, à ma surprise, sur une cour dallée, nue. Je longe le petit muret, n’y vois ni les craquelures du temps ni l’infamie d’obus catapultés que m’avait mentionnés un ami dans ses courriels, laisse mes doigts cahoter sur l’entrelacement ferreux des barres affectées à la surface des pierres taillées, en sent les rugosités, et à ma main de s’élever jusqu’aux extrémités pointues qui avaient effrayé mon enfance et imposé le respect à mes jeunes années. Mes copains se hissaient sur le muret, sautaient au-dessus des barres au risque de se faire embrocher, atterrissaient sains et saufs sur le trottoir où je me trouve à cet instant. Moi, je grimpais à toute allure les larges marches de marbre blanc aux fines rayures grises, ouvrais la grille en fer forgé, pour me retrouver face à mes camarades que le risque aimantait.

Je m’arrête. Je savais depuis longtemps, depuis toujours, que s’il m’était donné de revenir sur les traces du passé, mes pas s’arrêteraient justement à ce point-là. Même dans mes rêves, la halte s’imposa à chaque fois. Ma main s’abaisse, mes doigts effleurent une tige, se referment sur elle. Je ne respire plus ; que m’importe l’acte de survie. Un je-ne-sais-quoi enfle dans ma poitrine, croît. Ma main suit l’entortillement incroyable de la plante qui épouse les contorsions élaborées des barres. Tiges aux multiples méandres. Grand-père, qui dans son jeune âge avait donné vie ici à ce jasmin, n’aurait pu espérer qu’après plus d’un siècle, de quarante années de sous-traitance, de malveillance de la part de ceux qui ne permettent pas à autrui de se recueillir face à ce qu’ils ont construit et désirent sauvegarder, aurait été saisi par un sentiment de piété profonde, aurait crié au miracle devant la véracité de cette pérennité végétale. Il vit, ce buisson sorti de nulle part. De terre ? Du muret. De la pierre. Du fer. Même du maltemps.

Mes narines s’approchent. Un rond d’or mat éclaire, à l’instant, une fleur. Je porte la main à mon front.

Le soleil avait déversé ses rayons sur les pétales blancs, pénétré la délicate cavité centrale pour en extraire le doux parfum, et moi, honteux, mais pris d’une curiosité mâle au seuil de l’adolescence, j’allais en cachette cueillir la fleur et, les lèvres en boule, en aspirer le suc si doux de sa tige immaculée, imitant ainsi la coutume ostentatoire des filles de mon quartier. Il y avait la voix de ma mère qui appelait du balcon. « Nadim, rentre vite ! Il est trop tôt pour être dehors. Est-ce que tu veux attraper une insolation, comme la fois passée ? »

On n’avait pas classe les jeudis après-midi, et, en ce jour du mois de juin, comme à l’habitude, dès que les membres de la maisonnée se furent retirés pour la sieste, la chaleur animant non seulement nos corps de onze ans, mais surtout nos esprits, Choucri, mon ami de toujours, celui des courriels actuels, et moi-même, nous nous apprêtâmes à entraver la discipline, par un tour à bicyclette. Noura, celle qui nous servait et nous gâtait, allongée sur une chaise longue au balcon nord de la maison, devina notre intention. Nous assurant de sa complicité, elle posa l’index sur ses lèvres bien scellées, alors que le même index nous rappelait aussi à l’ordre, par des mouvements secs d’avertissement. Ma Noura, si tu savais, à chaque inconfort, à chaque indisposition et déconvenue, ma pensée prend le chemin du retour et ce sont les traits de ton visage, la ferveur dans tes paroles qui m’apportent, jusqu’à aujourd’hui, le baume réparateur.

Choukri et moi roulâmes à travers les rues désertes – incroyable qu’elles aient fait toutes seules du zèle pour se gorger aujourd’hui d’une masse indistincte ! Un tel chemin à une telle rapidité ne se construit qu’avec une aide extérieure à elle-même. Nous longeâmes un, deux quartiers résidentiels, traversâmes des champs de laitues, de choux, de carottes avant d’arriver à la route de la corniche du bord de mer. Nous mîmes pied à terre et, du trottoir, sautâmes sur les rochers bruns les plus accessibles. Les galets assoupis dans les crevasses nous incitèrent au lancement ; s’éleva alors un cercle bouillonnant sur la surface aux mille étincelles. Nos jeunes années respiraient la douceur de l’air et sa rayonnante brutalité et en oubliaient le passage des heures. L’heure de la fin de la sieste avait sonné, avec elle le temps du goûter, et celle de la découverte de notre fugue. Même Noura ne sembla pas pouvoir calmer l’inquiétude et l’agitation à laquelle je dus faire face tout seul, car Choucri s’était rendu droit chez lui pour être la cible d’une même situation.

Alors, moi, je m’étais promis de quitter au plus tôt ma famille, puisque je n’étais pas libre de lancer des galets à la mer jusqu’au bout de la nuit, si tel était mon désir. Mon sens de l’honnêteté m’obligea à tenir ma promesse. Diplôme en poche, je quittai en secret le pays, pour un autre bien plus large, bien plus grand, dans lequel je n’avais pas foi, mais ne sachant où me rendre autrement, je choisis celui où je connaissais le plus de monde.

Mon père ne me pardonna pas le silence de mon départ, ne répondit jamais à mon invitation. Ma mère accompagna mon parcours de ses paroles indulgentes, alimentées par l’inquiétude.

Elle ne sait pas que je suis là, tout à côté. Je tenais à lui épargner une émotion prolongée due à l’attente, ainsi que les préparatifs de rigueur, l’aurais-je avertie quant à mon projet. Tous les meubles, à part les grosses armoires, auraient été sortis pour être bien aérés, astiqués, les tapis ensoleillés, battus, lavés, séchés, des menus planifiés, la liste des provisions aurait augmenté de jour en jour. Tous avertis, membres de la famille proche ou éloignée, amis, connaissances. Leur visite en mon honneur joie, plaisir, pour certains une obligation.

Je me trompe, peut-être. Le temps aurait barré d’un trait rouge les coutumes des habitants. Le temps, non, il n’aurait pu être si audacieux, ni si radical. Ce que d’autres lui auraient imposé. Fissures et blessures.

La rue est mal éclairée. Silencieuse. La nuit s’annonce belle. Est-ce que les gens s’assoiront à leur balcon, à leur terrasse, pour y dîner ? Est-ce qu’ils échangent encore leurs réflexions de porte en porte, de fenêtre en fenêtre ?

La grille grince lorsque je l’ouvre. Je m’assois sur le rebord de marbre qui encadre les marches menant à la cour. Le bonheur d’être là. Lieu de ma première respiration. Le souffle d’un air que j’avais cru avoir oublié, dont je m’étais dispensé, dépourvu, que je retrouve à l’instant avec la conscience de son manque.

Plus de huit ans depuis le jour de ma détermination, quatre mois plus tard celui de mon départ. J’avais 23 ans, un diplôme d’ingénieur électronicien en poche. Un visa pour des cours post-graduate que je comptais remplacer au plus vite par un travail à plein temps, un ami m’ayant informé que ce pays du Nord facilitait l’intégration d’ingénieurs-chercheurs. J’aimais la découverte, la grande balade, la liberté. Elle, surtout. Ma tête se devait certes de suivre les prérogatives d’autrui, consciente des obligations requises, mais aussi, j’avais la possibilité de suivre tous mes caprices. Mon temps libre était mien. Je roulais en voiture à travers les larges étendues du pays, sans but précis, sans étude d’itinéraire préalable, en plein dans l’inédit, dans l’insolite, en pensée cependant toujours avec les miens, soumis à ces liens, à leur souvenir, au poids de leur absence. Un partage mental, dans toute son authenticité.

« Ce soir, tu ne prendras pas la voiture, tu es rentré tard hier, à l’aube presque. » Je m’entends rétorquer à mon père que la veille c’était samedi et que ce soir aussi les copains se rencontraient. « Vous vous rendez à la montagne, faites de la vitesse… et les tournants ! » Noura ne me consolait pas avec ses « ta mère s’inquiète, ton père se fait du souci. Tu as grandi trop vite » et ses soupirs. Et moi, dans tout ça, moi l’autonome, qui est-ce qui pensait à moi ? Le jour viendrait, celui de mon départ.

Une lueur vient de surgir, qui tente de percer l’obscurité, je devine son origine, évite de regarder de front, seul le coin de mon œil la perçoit… Je lève les yeux. Je m’en suis douté. La fenêtre de la maison d’en face, à deux étages, juste de l’autre côté de la rue, un peu en biais, s’éclaire. Un rayon de lumière se languit sur le rebord, s’attarde sur la surface du dessous. C’était sa chambre à elle. Mouna. Elle avait quinze ans lorsque sa famille emménagea au deuxième étage. Elle était fille unique, on la disait à tort capricieuse. Son quotidien se limitait aux trajets de la maison à l’école et vice versa. Les jeudis après-midi, vêtue de son uniforme d’éclaireuse, on la conduisait à sa réunion, les samedis, elle allait au cinéma, à des cours de danses folkloriques de diverses origines représentant tous les pays du monde. Un simple salut définissait nos rencontres bien fréquentes pourtant. Je savais que je lui plaisais, tout simplement parce que, de mon côté, elle m’attirait.

Je ne fis le premier pas qu’après l’avoir vue se baladant avec un ami trois ans plus tard, être raccompagnée en voiture par le même individu. Je l’emmenais alors au cinéma, nous allions danser, en excursion avec des amis. Nous avions dix-huit ans et notre premier baiser sembla nous unir pour la vie. Nous y avions cru. Nous allions rénover le monde, construire, échafauder la perfection, nous étions les élus des cieux et des dieux, notre foi était inébranlable. Rien ne nous séparerait plus.

Fin juin, nos examens terminés, nous nous apprêtions à nous inscrire, pour la première fois, au trimestre d’été, afin d’alléger notre dernière année d’études et de la terminer avec honneur, quand nous fûmes invités à la montagne, chez un cousin de Mouna, qui fêtait justement son succès académique. Mouna dut s’y rendre sans moi, une angine carabinée me forçant à garder le lit. Elle s’y fit conduire par une de ses parentes. J’appris plus tard que la fête, qui avait été des plus réussies, s’était déroulée sous le signe du soulagement, de la libération en ce qui concerne le cousin et ses camarades, du sentiment d’être au seuil de la conquête du monde, d’être soi-même à la hauteur de ses rêves. Mouna, m’apprit-on, avait quitté la fête seule, avant sa parente, malgré les protestations des uns et des autres lorsque son intention fut évidente. Elle s’en était acquittée en secret, après avoir fait croire qu’elle prolongeait volontiers son acte de présence. Il semblerait qu’elle s’était esquivée alors qu’une danse endiablée accaparait les invités, avait hélé un taxi, qui avant de déboucher sur la route du littoral, dévala malencontreusement une pente à un tournant et se renversa. Seul le chauffeur survécut à ses graves blessures.

Je compris que je venais de perdre une part de moi-même pour toujours, pris conscience de ce que pouvait être l’amour, sa force.

Les habitants de la rue se rendirent tous aux funérailles. Je décidai une fois de plus de partir au loin, cette fois-ci pour oublier, recommencer ou plutôt renaître dans un autre moi-même. Un changement de lieu, du tout au tout, présupposait ma transformation personnelle. Quitter ma rue devint une obligation avec à la base un serment qu’il eût été sacrilège de ne pas tenir.

Il fallait que je termine mon année. Voir la fenêtre de la chambre de mon amie, ne plus entendre son ton joyeux me dire qu’elle descendait ou m’invitait à me rendre chez elle pour faire partie du cercle de sa famille, exigea une force morale que je réussis néanmoins à capturer.

J’assurai mon diplôme en travaillant comme un forcené, ne fréquentai que Choucri, mon ami de toujours. Et lorsque les deux premiers mois faisant suite au décès de Mouna furent passés et que ma famille se prit à m’encourager, disant que tout est dans la main de Dieu, que la vie se plaisait à nous trahir parfois, qu’on ne saurait en connaître la raison, mais qu’aussi elle savait tenir ses promesses, me certifiant par là que de très belles occasions, des rencontres appréciables attendaient mon bon vouloir, alors je me mis à barrer, et avec une fureur mal contenue, les jours sur mon agenda, encerclant celui de mon départ.

Je me suis marié au Grand Nord. Doris a des yeux bleus d’acier, la chevelure claire. Elle est belle, capable, compétente, mais pas de la même façon que Mouna, pas comme Mouna l’était. Si elle est à mon goût ? Notre mariage bat de l’aile, après trois ans, parce que je n’oublie pas. Et je ne sais toujours pas pour quelle raison je ne passe pas à l’oubli, puisque c’est ce que je souhaite. Est-ce Mouna qui reste ancrée en moi ou suis-je à jamais ancré ailleurs avec elle, ou en elle ? Je n’en sais rien. Suis-je deux personnes entières, à la fois ? Une seule, amalgamée ?

Des pas traînent sur le trottoir. Je ne me retourne pas. Je suis de l’autre côté du muret, de la grille… qui, elle, lance un grincement ferreux, alors qu’une silhouette que j’ose reconnaître se profile lentement, cherchant des deux mains appui dans les interstices. L’obscurité nous enveloppe. Mon père et moi. Je me suis levé.

« Père.

— ...

— Nadim, toi. »

Sa voix, un souffle, presque inaudible. Il avance, tente de fermer la grille, je veux l’aider.

« Laisse, laisse. »

Et sa voix tremble.

Ses épaules recouvrent la nuque, qu’est-ce que cette enflure qui semble avoir pris place entre les omoplates ? Il me faut sa stature d’antan ! Nous nous tenons côte à côte, je l’embrasse et m’inquiète. Il tremble de la tête aux pieds. De par ma faute et j’ai mal. Je le soutiens de mes deux bras, l’assois sur le rebord de marbre. Il tente de me poser une question, je la devine.

« Non, mère non plus ne sait pas que je suis là. »

Il me désapprouve peut-être, je n’en sais rien. J’ajoute que mon intention était d’épargner à la maisonnée de courir aux préparatifs pour célébrer ma venue.

« Tu appartiens au Nord maintenant.

— Non. »

Je baisse la tête, ne saurais dire si je n’étais jamais parti. Il essaie de se tourner vers moi, n’y arrive pas, porte la main à sa nuque.

« Mais… Tu as bien fait, tu as bien fait. Il reprend son souffle par deux fois et je ne peux rien dire. Ici, ils ont créé leur champ de bataille.

— Oui, malheureusement.

— Toute la population en souffre, ce qui reste d’elle. »

Il enchaîne les mots dans une rapidité soudaine, comme s’il craignait de perdre la voix.

Je m’empresse d’ajouter que le pays ainsi aurait perdu une bonne partie de sa richesse en compétence, offerte à autrui, à ceux-là mêmes qui s’occupent de son sevrage.

Mon père veut se lever. Je lui offre mon bras. Il me chuchote qu’il y a deux heures de cela, le voisin de gauche était venu l’inviter à une partie de trictrac. Il avait accepté pour ne pas contrecarrer les plans de ma mère, en l’occurrence la table festive qu’elle tenait à apprêter à l’occasion de son anniversaire, que lui refusait de fêter.

« Tu connais ta mère, les traditions avant tout et elle n’accepte pas mon état actuel », laisse-t-il tomber et je l’entends qui halète.

Ma joie perd elle aussi de son souffle.

Il entrera sans moi. J’attendrai qu’il avertisse de mon arrivée.

Noura s’en vient la première en courant, poussant avec force le battant de la porte, m’exposant en entier à ma mère derrière elle qui, les bras grands ouverts, le visage tout rouge, trotte vers moi, joint ses deux mains en levant le regard vers le ciel, et puis se hisse pour me prendre dans ses bras. Je me laisse transporter. Peut-être que rien n’aura vraiment changé. Tout à l’heure, l’obscurité de la cour et l’état de mon père avaient jeté morosité et deuil dans mon cœur, maintenant, c’est de nouveau la liesse, comme à chaque fois que je rentrais à la maison, fils unique, avec le plus du séjour à l’étranger.

Noura court dans tous les sens, m’approche, s’éloigne, bafouillant des remerciements à Dieu, en contradiction avec des sous-entendus : « Qu’ont-ils fait de lui, si amaigri, à peine si on le reconnaît, et puis vieilli, déjà, son visage est plein de rides, son père n’en a aucune et de conclure que j’aurais mieux fait de rester au pays, mais il est vrai… l’état dans lequel il est. »

La table est mise, service de fête, ce qui vaut à ma mère une expression de satisfaction de la part du père qui se perd en légers sourires avec des « hum hum » plein les poumons. Noura s’exclame haut et fort : « N’est-ce pas, madame, nous avons bien fait de ne pas écouter monsieur ?… Je cours servir. »

Le plat préféré de mon père, soupe verte dans laquelle on ajoute un peu de riz, un bon morceau de poulet, et, par-dessus, on verse de l’oignon haché macéré dans du vinaigre. Noura a préparé cet assaisonnement en vitesse à mon intention, a empli une deuxième soupière pleine jusqu’aux bords, avec l’additif coriandre broyé et frit.

« Noura, je vais manger ce plat comme il se doit, ce soir, il est bien meilleur avec l’oignon et la coriandre », déclare mon père.

Les deux femmes vont protester, elles se retiennent.

« Pourquoi pas, mon ami ? dit ma mère. Un tout petit peu de chaque chose ne peut faire de mal. »

Je les regarde tour à tour. Mon bonheur est gonflé de peine. La vieillesse est au rendez-vous, et je n’y avais pas pensé. Père et mère ne mangent plus gaillardement, comme avant.

« Noura, apporte un couvert et prends place à table, avec nous », suggère mon père.

En fait, Noura prend ses repas seule, à sa convenance, attablée à la cuisine ou au balcon par beau temps.

« Raconte, parle-nous de Doris.

— J’ai quelques photos, elles sont dans mon portefeuille. »

Je ne dis rien de plus. Qu’entre Doris et moi, rien ne va plus, que nous sommes séparés. Pas question de les effondrer. À cette minute précise, je décide de ne jamais leur annoncer l’échec de mon mariage. Alors, je raconte la contrée, les paysages, la nature.

« Doris te fait découvrir son pays, c’est bien, c’est une bonne chose. À toi de lui faire connaître le nôtre », dit ma mère.

Je ne réponds pas et sens le regard de mon père peser sur moi. Je lance un « mais oui », avec empressement.

« Vous remarquez la lumière ce soir, aucune coupure, aucun tressautement, fait observer mon père.

— Ah ! Nadim, si vous saviez, nous devons toujours avoir les lampes à pétrole prêtes, les chandelles aussi…

— Laisse, Noura, interrompt mon père, profitons du fait que ce soir on nous alimente en électricité et soyons-en reconnaissants. Je ne supporte plus la flamme des chandelles ni celle des mèches des lampes à pétrole. Ce soir, allumons dans chaque pièce. »

Un moment de silence qui non seulement se prolonge, mais aussi plonge chacun des miens dans un processus réflectif.

« Si vous acceptiez… Noura semble vouloir avancer son propos, le fait avec précaution : Amine est prêt à nous installer un générateur, comme cela, nous l’aurions tout le temps, le courant, comme les autres gens… »

Ma mère parcourt toute la pièce d’un regard qui dit son inquiétude, je devine à peu près l’ampleur du litige qui affecte les membres de la maisonnée.

Calme est la voix de mon père lorsqu’elle s’élève :

« D’accord, j’en parlerai à Amine dès demain. »

Les deux femmes cachent mal leur étonnement, et moi qui ne me doutais de rien, qui ne savais pas que mon père souffrait à ce point des caprices de l’électricité et refusait par principe d’envisager les improvisations en cours, d’accepter leur installation. Les propos de ma mère, dans une de ses lettres, me reviennent, selon lesquels mon père affirmait et avec raison, disait-elle, que, depuis sa découverte, l’électricité ne nous ayant pas manqué, il s’obstinait en ces temps intentionnellement conçus de misère, pour la misère, à ne pas suivre ce qui n’avait pas lieu d’être. L’électricité, la lumière ayant toujours été acquise d’une manière continue et par voie officielle, donc pas question, pour lui, d’user de subterfuge pour s’éclairer et faire fonctionner la maisonnée.

Mon père veut reprendre de la soupe. Ma mère hésite à le resservir.

« Il n’est pas si tard que ça, proteste mon père, et puis, cette soupe est facile à digérer. »

Ma mère s’exécute, verse le contenu d’une demie louche dans l’assiette qui se tend vers elle, « c’est que tu n’as plus l’habitude ».

Oui, la vieillesse est au rendez-vous et je suis à la première loge ce soir.

Père accepte une petite part de son gâteau d’anniversaire, serre la main de son épouse, lui sourit, me regarde. La chaleur de son affection, de sa joie, me va droit au cœur et je me sens coupable de l’avoir si brutalement, égoïstement quitté, moi, le fils unique. À cet instant, je m’en fais le serment, ma place est auprès de lui.

Il dit qu’il va se retirer, que ce jour est un jour heureux, que le trictrac avec le voisin l’a épuisé. Je me lève, l’étreins fort, le relâche, il me fixe de ses grands yeux, exécute de la tête une multitude de petits hochements affirmatifs et quitte la salle à manger, soudain grandi, la carrure relevée, on ne peut plus droite.

Ma mère et Noura se sourient, cette dernière déverse une pluie de paroles dont je perçois des « on ne l’avait pas vu comme cela depuis si longtemps, bavard, gourmand, presque gai. Voyez, madame, il va bien. Sa santé ? Que des bobos passagers après tout… Ah ! Que les médecins d’aujourd’hui aiment dramatiser… » Elle aurait persévéré dans son babillage si mon père n’était revenu sur ses pas dans le but de réclamer sa mouhalabiyé du soir, crème au lait doux, tiédie, parfumée à l’eau de rose qui, comme il le prétendait, l’aidait à s’endormir.

« N’oublie pas, Noura, mais un peu plus tard que d’habitude ce soir. Je vais tenter de lire un moment, dit-il. Il avance de quelques pas vers la porte, se retourne vers nous : N’accablez pas trop le fils, il doit avoir besoin de repos », conseille-t-il.

Nous causons, tous les trois. Ma mère et Noura me contemplent, des petites larmes glissent par à-coups sur leurs joues, et moi je raconte tout : un peuple amical, aise et satisfaction au travail, j’ajoute le manque des miens, de ma vie au pays. Ma mère se l’explique par la nostalgie de l’enfance, de la première jeunesse.

« Tout a changé depuis que nous sommes devenus le champ de bataille des puissants de ce monde. Mais ne t’en fais pas, fils, nous tenons le coup.

— Il n’y a pas de bonheur complet sur Terre, la perfection appartient seule à Dieu », ajoute Noura.

Et puis de discourir, à son habitude, sur les tapis qui se doivent de fausser un nœud, afin que l’œuvre perde de sa perfection, n’ayant pas droit d’approcher le divin.