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Quels points communs peut-il y avoir entre un lycéen amoureux de son professeur de français et un galeriste parisien devant pour 48 heures se faire passer pour le fils d'un Comte fantasque obsédé par les boites de raviolis ? Entre un sénateur collectionneur compulsif et une charcutière LGBT ? Entre un adolescent de quatorze ans et une procureure italienne à la recherche de son fiancé ? Entre une mère de famille spécialiste du tir à la carabine et une aristocrate mystique ? Entre Paris et Hossegor ? Entre l'art contemporain et le surf ? Vous l'aurez compris, impossible de vous ennuyer à la lecture de ce roman original, plein de tendresse et d'humour qui vous fera frémir et surtout rire. Attention, concentré de bonne humeur à l'intérieur.
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Seitenzahl: 223
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Une fonction f est un processus qui, à un nombre x, fait correspondre un autre et unique nombre : (fx).
X est l’antécédent de f(x)
F(x) est l’image de X par la fonction f
Un nombre ne peut avoir qu’une seule image.
Mais un nombre peut avoir plusieurs antécédents.
Pour François-Xavier Briollais.
Ce roman est une fiction. Bien que cela soit un peu passé de mode, j’ai tout inventé, de A à Z. Deux jeunes galeristes parisiens (François-Xavier Briollais, Galerie R moins 2 http://www.r-2.fr/ et Arnaud Faure Beaulieu, No Mad Galerie http://nomadgalerie.com/ ) m’ont certes servi de muses. Je dis bien de muses et non de modèles. N’hésitez pas à visiter leurs galeries, cela vaut le détour.
Dans ma vie professionnelle, notamment pour www.galleriemoi.fr et dans ma vie privée, ces deux personnes ont joué un rôle sympathique qui m’a donné envie de leur offrir un double de papier.
Ce roman n’est donc pas une autofiction. Il m’a semblé utile de faire cette mise au point car en 2017, on a trop habitué les lecteurs à ce genre littéraire et on oublie trop souvent qu’une histoire est avant tout le fruit d’une imagination.
Pour finir, je tenais à préciser que j’adore l’Italie, pays auquel ce livre rend hommage de façon indirecte. Au moment où j’écris ces lignes, je m’apprête à m’envoler pour Milan, la plus belle ville au monde selon moi.
ECOLE MILITAIRE
HOSSEGOR
BAGATELLE
HOSSEGOR BIS
Quelques heures plus tard …
HOSSEGOR – PARIS
PARIS-HOSSEGOR-PARIS
LA MOTTE-PIQUET
LYCEE SUD DES LANDES
ALESIA
RUE DU BAC
RUE DE RENNES
BAGATELLE
RUE DE RENNES
ODEON
ECOLE MILITAIRE
PLAISANCE
- Vous achetez quelle marque, vous ? Arnaud ne tourna pas la tête. Il était évident que la question ne lui était pas personnellement adressée. Encore sonné par les surprises de la soirée précédente, il se demandait comment sortir de ce labyrinthe de boites de conserves.
C’est dingue comme les linéaires des supérettes vous paraissent disproportionnés quand vous êtes dans un état transitoire entre l’ivresse la plus totale et le début de la gueule de bois. Il se demandait bien comment il avait pu atterrir là, plus précisément comment il avait pu passer de son appartement avec Chiara, sa copine, avocate à Milan, au Ship Shop de l’Ecole Militaire, rayon Saveurs d’Italie. Certes il se dégageait bien de la situation une vague logique : Chiara, l’Italie, les nouilles ...
Cependant au fur et à mesure qu’il se dégrisait, la situation lui apparaissait dans toute son étrange incongruité. Il devait bien admettre qu’il devenait de moins en moins rassuré concernant le déroulement de sa nuit précédente. Passer de son canapé-lit et des cuisses d’une avocate italienne à cette supérette dont les néons lui faisait pleurer les yeux et couler son mascara, sans avoir le moindre souvenir de ce qui s’était passé entre temps, était en soi plutôt inquiétant et Arnaud avait un peu trop regardé la quatrième dimension quand il était petit.
Dans l’absolu, autant atterrir ici plutôt qu’au fin fond d’un squat puant. Malgré tout, il y avait quand même de quoi cogiter : le quartier de l’Ecole Militaire n’était en aucun cas sur la liste de ses spots favoris, il préférait de loin faire ses courses au Bon Marché plutôt qu’au Ship Shop et hormis son attirance pour les seins de Chiara (mais elle n’était même pas à 100% italienne, elle ressemblait plus à une anglaise qu’à une beauté vénitienne) il n’avait jamais eu d’affinités particulières avec ce pays.
Il n’y avait jamais mis les pieds et ce n’était pas dans ses projets à court terme. Enfin, cet argument supplantait tous les autres : il était prêt à travailler soixante-dix heures par semaine, s’il le fallait, pour ne plus jamais être contraint d’acheter une de ces horribles boîtes de raviolis spongieux et dégueulasses, comme celle que lui brandissait sous le nez un petit vieux à cheveux blancs, en costard Dormeuil, bien trop élégant pour faire ses courses dans un pareil endroit. Histoire de le rassurer, le vieux lui dit :
- Cela faisait longtemps que j’avais envie de venir ici.
Résigné, Arnaud entreprit de le regarder plus attentivement. Le vieux était carrément flippant avec son sourire jusqu’aux oreilles, son regard aussi brillant que ses chaussures impeccablement cirées. Il semblait à présent évident qu’il voulait engager une conversation, ce qui était au-dessus de ses forces. Il ne voulait pas être désagréable mais comment expliquer à un étranger béat, d’environ quatre-vingt ans, qu’il n’avait aucun souvenir depuis la veille ? Espérant se débarrasser de la corvée d’être aimable, Arnaud s’entendit répondre d’un ton super jovial :
- Comme c’est drôle ! Moi aussi !
- Vous savez, c’est le magasin préféré de Stéphane Bern, enchaina le vieux sur un ton didactique.
- Ah…
- Hé oui !
Puis comme Arnaud ne relançait pas la conversation :
- Je suis sûr que je vous ai appris quelque chose, là !
A cet instant, Arnaud commença à perdre espoir. Il était évident, que pour une raison obscure, il n’était pas capable de fuir ce vieux et ce magasin. Il était évident que pour des motifs encore plus nébuleux, il allait devoir subir une conversation sans intérêt, plate comme un trottoir de rue, de la part d’un vieux qui se croyait supérieur à lui intellectuellement.
Peut-être suis-je mort, songeait Arnaud.
Peut-être est-ce la version de Huis clos qui m’est réservée ? Mille idées lui passaient par la tête. L’enfer c’est les autres. Nous sommes dans l’antichambre de l’enfer. Nous sommes là, lui et moi, en tandem fixe et figé et il va me torturer de ses platitudes jusqu’à que je supplie le diable de venir me chercher.
D’un point de vue objectif, ce vieux monsieur était assez distingué. Il avait un port de tête altier et il parlait avec cet accent typique de la grande bourgeoisie de la Rive Gauche. Arnaud aurait adoré le rencontrer en d’autres occasions, ailleurs, pour discuter affaires et lui vendre un tableau.
Il lui semblait que ce devait être un vieux plutôt agréable, cultivé et…riche.
Arnaud se mit à imaginer où il vivait et avec qui. Il était convaincu que c’était un habitant du quartier. Il devait habiter près de la station Ecole Militaire, peut-être aux Invalides, au pire près de la station de métro François-Xavier. Dans d’autres circonstances, la rencontre aurait été prometteuse. Mais présentement le hic, le hiatus, le truc qui n’allait pas, mais alors pas du tout, c’est que ce vieux monsieur était clairement en extase devant une boite de raviolis.
Cela devait bien faire un quart d’heure qu’il la retournait dans tous les sens sa boite, avec la joie et le ravissement d’un enfant qui a trouvé un trésor sur la plage ou d’un homme qui a découvert une liasse de billets sur son paillasson. Et le pire, songeait Arnaud, c’est que ça fait un quart d’heure que je le regarde regarder sa boite.
Le vieil homme rayonnait en effet littéralement de bonheur. Arnaud aurait pu dessiner en orangé les ondes de bonheur qui émanait de lui.
Ça lui rappelait la béatitude de son chien quand ce dernier lui déposait avec fierté sur son couvre-lit tout propre des corps de pigeons morts immondes, déchiquetés, à moitié pourris et déjà à moitié mangés. Ce n’est pas grave, songeait Arnaud, j’ai du travail. A un moment donné je finirais bien par quitter cet espace-temps. Juste comme il se faisait cette réflexion, une grosse Mama africaine le poussa du coude pour accéder aux paquets de spaghettis. Il ne s’était pas rendu compte qu’il gênait l’accès au linéaire. Plus précisément il était complétement avachi dessus. Le rayon supportait bien plusieurs dizaines de paquets de nouilles et surtout, empêchait le corps d’Arnaud de descendre tout en bas, au niveau du riz premier prix, même pas bon pour les perruches. C’était une sorte de tuteur pour son corps, aussi mou que la tige d’un liseron. Au loin, on entendait grésiller une radio annonçant qu’il était dix heures.
Comme Arnaud s’obstinait à ne pas bouger, la Mama s’énerva et lui manifesta son mécontentement en lui donnant un grand coup de sac dans les côtes, assorti d’un regard en biais empreint de colère.
- Vous aimez ça les pates ? contrairement à la Mama, le vieux était tout sourire.
Arnaud prit une profonde inspiration.
- Le ravioli n’est pas un plat italien. Il vient de Perse voire de Russie. Vous connaissez les pirojkis ? Non ? Hé bien dommage pour vous. C’est autre chose, vraiment. On peut dire que ce sont des raviolis, version russe, tout empreints de l’âme slave. Tout le chic des grands espaces est contenu dans deux morceaux de pâte feuilletée, alors que là votre version du ravioli manque clairement de finesse. C’est plein de mauvais gras et d’os et de nerfs broyés dans la farce. Cela doit contenir un peu moins de 12% de viande de bœuf votre truc. Un jour mon cousin a trouvé une souris morte broyée dans sa conserve. Mais bref, passons. L’ancêtre du ravioli s’appelle le sambusaj. On en produisait déjà au Moyen-Age, en basse Catalogne…
Le vieux l’écoutait, médusé.
- Vous en savez des choses !
- C’est vrai, soupira Arnaud. Je ne le fais pas exprès. J’ai une mémoire photographique. J’ai dû lire un article dans Wikipédia sur les raviolis du temps où j’étais étudiant fauché et je l’ai mémorisé.
- Prodigieusement fabuleux ! Le vieux était d’un enthousiasme communicatif mais Arnaud tenait à s’expliquer jusqu’au bout. - Enfin, ce n’est pas un don si génial que ça. Quand j’entends une connerie à la radio, n’importe quoi, une chanson de variété avec les paroles les plus débiles possibles, je la mémorise instantanément et elle tourne en boucle dans ma tête pendant des heures. Cinq ans plus tard je suis capable, même défoncé, de vous ressortir la connerie à l’identique.
- Fabuleux !
- Non vraiment c’est un talent inutile, se défendait Arnaud qui tenait à faire comprendre au vieux qu’il n’était pas doté de facultés extraordinaires. Si j’entends un morceau de musique classique, du Stravinski ou du Mozart par exemple, je serai bien en peine de restituer la mélodie. Par contre si c’est une scie du hit-parade, vous pouvez compter sur moi. Je connais par cœur tout le répertoire de la Compagnie Créole, de Patrick Sébastien, des trucs comme ça et croyez bien que cela me désole. J’ai l’oreille absolue sélective.
Le vieux l’écoutait attentivement, la tête reposant sur sa boite de raviolis qu’il n’avait toujours pas lâchée. Il le fixait de ses yeux bleus délavés, des yeux de vieux monsieur qui ont beaucoup vu le Monde, et qui, fatigués sans doute par tout ce qu’ils avaient vus, décidaient de plus en plus de ressembler à des yeux de petit garçon distrait. Arnaud se fit malgré lui cette réflexion : serait-ce un vieux qui tricote du plafond ? Parce que par moments le regard du vieil homme ressemblait aussi à celui de quelqu’un qu’on a tiré de ses profondes réflexions ou de son sommeil. C’était un vieux heureux, hagard et égaré.
- Moi, avec l’âge, j’oublie tout, lui dit-il comme s’il lisait dans ses pensées.
Alors Arnaud se sentit suffisamment en confiance pour exprimer ses angoisses :
- Et moi c’est précisément parce que je n’oublie jamais rien que je suis inquiet de ne pas savoir pourquoi je me retrouve ici avec vous !
Le vieux dodelinait de la tête.
Il se mit à étudier avec minutie Arnaud. Il s’enhardit jusqu’à le regarder sous le nez. Il était beaucoup plus petit que lui et Arnaud n’aimait pas du tout cette désagréable sensation d’être inspecté par une petite personne inquisitrice.
- Procédons de façon logique. Vous étiez à une fête ? Vous avez pris des substances ? finit par demander le vieux.
- Non, pas du tout, répondit catégoriquement Arnaud. J’étais avec Chiara.
- Qui est Chiara ?
- Hé bien…
Un deuxième phénomène étrange se produisit alors. Arnaud savait parfaitement qui était Chiara. On le lui aurait demandé hier, il aurait répondu sans hésiter : ma compagne ! Et c’est une emmerdeuse !
Mais là, c’était plus confus. Il avait envie de parler d’elle avec des mots clés ou des hashtags genre #italienne #brune #avocate #milan. Son cerveau devait se concentrer à l’extrême pour répondre à cette question simpliste : qui est Chiara ?
- C’est une avocate milanaise. Une fille qui habite chez moi en ce moment, finit-il par répondre.
- Et elle est jolie ? lui demanda du tac au tac le vieux monsieur.
- C’est difficile à dire, répondit de façon tout aussi spontanée Arnaud. Il faut dire que c’est une italienne. Elle est toute refaite. Elle a la peau plus lisse que celle de mes fesses (mais qu’est ce qui me prend de parler d’elle comme ça ! se dit-il au moment où il prononçait cette phrase).
- Et vous l’avez rencontrée comment ?
S’il avait été en possession de tout son libre arbitre, Arnaud n’aurait pas poursuivi. Mais c’était comme s’il était atteint d’une logorrhée verbale. Il fallait qu’il parle à ce vieux. Il fallait qu’il lui raconte des choses intimes qu’il s’efforçait en temps normal de cacher au maximum à son entourage.
- C’était du temps où j’étais procureur. Elle était avocate. Le hasard a fait que nous nous sommes souvent confrontés. C’était plus fort que moi. Cela m’excitait terriblement de l’affronter dans le prétoire. A chaque fois que je perdais un procès en face d’elle je me disais : il faut que je la saute, que je la baise cette salope d’italienne qui me fait perdre des clients, de la crédibilité et mon orgueil de mâle. Et en même temps, je l’aime beaucoup, j’ai énormément de respect pour elle, c’est une érudite, elle a défendu de grandes causes. Elle est très chère comme avocate, un peu comme les putes de luxe mais comme les putes de luxe c’est parce qu’elle connait très bien son affaire. Elle se donne à deux cent pour cent.
Toujours est-il que je ne sais pas pourquoi, mais quand elle avait l’avantage, je n’étais plus qu’une pulsion. Je voulais la faire taire en lui collant mon sexe dans la bouche. Parle pas la bouche pleine, lui disais-je en pensée tandis qu’elle dévidait ses arguments devant la Cour. Je fantasmai sec. Vu qu’elle est très bonne en plaidoirie, j’ai été plus d’une fois à deux doigts de la violer en pleine audience. Par contre quand je gagnais, je la trouvais vieille et moche et il fallait absolument que je prenne rendez-vous avec Irina, une copine tchèque, pour une heure trente minimum…
Histoire de décompresser.
Le vieux l’écoutait avec amusement. Arnaud poursuivit.
- Chiara était en couple avec une espèce de gros abruti d’italiano macho.
Ils habitaient dans un appartement très chic, avenue Mozart, meublé de façon complétement impersonnelle. C’était très moche chez eux. On se serait cru dans une page de Elle Décoration spécial nouveaux riches. Aucun goût. C’est simple, tout était hideux mais coutait une fortune. Si vous cassiez une assiette c’était une assiette à deux cent euros. Personnellement je n’aimais pas mon métier de procureur. C’est un métier de méchant et moi je suis un gentil…
- Qu’avez-vous fait ? l’interrompit le vieux.
- J’ai décidé de devenir galeriste. Ce n’est pas si éloigné. Vous défendez des œuvres et des artistes. Et je me suis tapé Chiara tous les jours. Son mari me l’a cédée très facilement contre trois œuvres, j’ai fait une très bonne affaire et lui aussi. Personne ne s’est senti lésé sur le moment. Il faut dire que Chiara est tellement pénible au quotidien que je comprends pourquoi il n’était pas du tout triste de me la passer…
- Pénible comment ? le coupa à nouveau le vieux que toute cette histoire passionnait.
- Hé bien, par exemple, elle ne tire jamais la chasse d’eau des toilettes, elle ne sait pas que le linge sale se met dans un panier et que le panier se fourre dans la machine. Elle est très classe, chacun de ses tailleurs vaut au moins mille euros et elle ne porte que des Louboutins mais régulièrement sous les oreillers vous trouvez des tas de culottes sales qu’elle n’aurait jamais l’idée de laver !
Pour Chiara les culottes c’est comme les feuilles d’essuie-tout, elle les utilise et elle sème ça dans tout l’appartement. Si vous lui faites remarquer, elle s’offusque et accuse la femme de ménage. Je lutte quotidiennement contre l’invasion du chaos. Je l’ai déjà mise au pied du mur et elle ne s’est pas dégonflée. Elle a copieusement engueulé la petite cambodgienne qui fait les poussières en la traitant de dégueulasse et en me démontrant par a + b que ce ne pouvait pas être elle, la grande Chiara qui se comportait comme une pouilleuse. C’était très argumenté, une superbe plaidoirie de poissonnière et bien que dans mon droit, j’étais tellement sous le charme que je l’ai baisée à fond avant de faire la lessive. Elle baise aussi bien qu’elle argumente alors je suis arrangeant parfois.
Par contre quand l’appartement commence à ressembler à une vieille cave, si je suis trop fatigué, je dors à l’hôtel. Avec Irina. C’est une sorte de cure au moment du changement de saison.
- Vous avez une vie trépidante ! conclu avec enthousiasme le vieux.
Arnaud restait songeur.
- C’est vrai qu’elle a un petit truc en plus. Je ne sais pas si c’est un oubli conscient ou pas mais elle ne botoxe jamais son cou. Elle a un cou de dindon. Vous allez dire que je suis tordu mais ce bout de peau qui pend m’excite terriblement. Plus son cou se flétrit, plus elle m’excite. Je l’appelle mon petit dindon d’ailleurs.
Le petit vieux tapait dans ses mains d’enthousiasme.
- Est-ce que vous êtes amoureux ? lui demanda le vieux en faisant sauter en l’air sa boite de raviolis.
Arnaud réfléchit pendant un long moment.
- Je ne crois pas, finit-il par répondre avec un grand sourire. En amour, je suis une crevette.
- C’est-à-dire ?
Arnaud aimait le visage étonné de son interlocuteur.
- Hé bien les crevettes ont le cœur dans la tête.
Le petit vieux devint pensif.
- C’est votre tour, lui dit alors Arnaud.
- Mon tour de quoi ?
- De me raconter votre vie.
- Oh !
A cet instant précis, la journaliste, Mademoiselle Vergnes, apparut dans le champ de vision d’Arnaud. Au cinéma on aurait qualifié cette intrusion de close-up car il semblait à Arnaud qu’il ne voyait que son visage, en gros plan, emplissant tout l’espace et crispé par l’angoisse.
- Vous êtes encore ici Monsieur le Comte ? Ça fait deux heures que je vous cherche ! Votre femme et vos petits-enfants vous attendent pour aller à Bagatelle. Allez ! On y va ! Il est tard !
- Non, gémit le vieux. Je reste ici. Avec mon nouveau copain.
La journaliste, Mademoiselle Vergnes, leva un regard dubitatif vers Arnaud.
Depuis qu’il discutait avec le vieux dans le rayon pates du Ship Shop de l’Ecole Militaire, un certain nombre de personnes étaient passées s’approvisionner en produits divers et variés, prêtant une oreille distraite à leur conversation. Mais, systématiquement, tous le gratifiaient du même regard réprobateur.
- Je sais, s’excusa presque Arnaud. J’ai du mascara et du vernis bleu.
- Oh mais moi monsieur je ne juge pas, s’empressa de répondre la journaliste, Mademoiselle Vergnes.
- Oui, soupira Arnaud. Vous êtes bien urbaine.
- A Paris, le ridicule ne tue pas, conclu sèchement la journaliste, Mademoiselle Vergnes. Allez monsieur le Comte, dites au revoir à votre copain et posez cette boite de raviolis ! Nous n’allons pas l’acheter, ils y en déjà plein à la maison.
Le Comte ne bougeait pas d’un iota.
- On y va, s’impatientait la journaliste, Mademoiselle Vergnes.
Arnaud aurait juré qu’elle avait tapé du pied par terre comme un enfant en colère.
- On ne peut pas rester encore un peu ? Je dois raconter mon histoire à mon nouvel ami. La journaliste, Mademoiselle Vergnes, soupira.
- Vite, alors.
Le visage du vieux s’illumina.
- C’est la journaliste qui s’occupe de moi, expliqua-t-il à Arnaud. Vous savez, dans la presse les temps sont durs. Les journalistes sont les ouvriers du point Bedaux de nos jours. Alors ils cherchent des petits boulots.
- Elle, c’est nounou pour vieux, compléta Arnaud.
- Je suis aussi professeur de français pour le bac, précisa fièrement la journaliste, Mademoiselle Vergnes.
- Oui c’est tout à fait cela. Elle nous est bien utile. Elle nous aide à porter ma petite-fille, à la mettre dans sa poussette, à l’installer dans sa chaise bébé. Elle nous accompagne boire des chocolats chauds à Bagatelle quand nous ne voulons pas être en tête à tête ma femme et moi.
Pensez donc : cinquante-cinq ans de mariage ! On s’est déjà tout dit ! On ne va pas se regarder dans le blanc des yeux en buvant des chocolats comme les amoureux que nous ne sommes plus. Et puis, vous n’allez pas me contredire : les trucs à trois sont toujours plus sympas. En plus, une journaliste ! dit le vieux en faisant un clin d’œil.
- Je comprends, acquiesça Arnaud histoire de dire quelque chose.
La journaliste, Mademoiselle Vergnes, levait les yeux au ciel.
- Contrairement à vous, continuait le vieux, je n’aime pas la peau qui pend. Ma femme a tout qui pend : la peau de ses bras, de vrais ailerons de requins, on ne dirait pas un dindon, non, plutôt un requin bigleux, et en plus ça va avec son caractère d’hyène car ma femme n’a jamais été sympathique et ce n’est pas à quatre-vingt-deux ans qu’elle va s’améliorer. Elle est plus près du déclin que de la perfection. Toute sa peau pend dis-je, celle de son cou, ses seins, ses paupières et même ses grandes lèvres : on dirait qu’elle a subi un rituel africain qui lui a étiré la chatte.
- Monsieur le Comte ! s’offusqua la journaliste, Mademoiselle Vergnes.
- Vous savez ce que c’est qu’une petite corde ? demanda le vieux à Arnaud sans s’occuper nullement de la remarque qu’on lui avait faite.
- Je sens que ce n’est pas ce à quoi je pense en priorité…
- Une petite corde c’est un dispositif médical en caoutchouc très épais pour retenir vos organes quand ils tombent. Ça vous évite de vous chier dessus parce qu’avec l’âge, même votre anus finit par pendre, alors il faut se mettre un caoutchouc au cul comme on met des pinces à vélo pour préserver ses pantalons, seulement là c’est votre dignité que vous préservez. Pensez-y quand dans la folle exubérance de votre jeunesse vous décidez de sortir des sentiers battus. Plus c’est étroit, plus la petite corde pend au bout du chemin.
Il n’y avait rien de spécial à rajouter. Arnaud et la journaliste, Mademoiselle Vergnes, se taisaient, chacun visualisant la petite corde selon les références de leur théâtre intérieur.
- Hé bien ma femme veut être aimée telle qu’elle est, continuait le vieux. Du coup elle refuse les caoutchoucs, ne s’épile plus depuis 1986, date à laquelle elle a aussi abandonné les concepts de déodorant et de parfum. De temps en temps la journaliste la frictionne à l’eau de Cologne et ça fait des vacances pour tout le monde parce qu’une petite vieille qui se néglige ce n’est pas la panacée. Mais bon je ne vais pas divorcer au bout de cinquante-cinq ans de mariage même si l’année dernière j’ai eu une crise de couple sévère : ma femme voulait partir avec le jardinier et me laisser avec les trois petits-enfants.
- Dur, compatit Arnaud.
- Vous voyez comme les femmes sont imprévisibles, lui dit alors le vieux. La mienne est moche, sale et méchante par-dessus le marché. Eh bien il y avait encore un couillon qui voulait me la piquer !
- Il n‘est pas de vieille marmite qui ne trouve son couvercle, répondit sentencieusement Arnaud.
- Très fin, dit sèchement la journaliste, Mademoiselle Vergnes. C’est une citation de Schopenhauer ?
- Non, des Charlots, lui répondit Arnaud.
- Grossiers personnages, glapit la journaliste, Mademoiselle Vergnes.
- Ah !!! Mais pas de ça, soyez polie avec monsieur, mademoiselle.
Ils se turent tous les trois. La journaliste, Mademoiselle Vergnes, rompit la première le silence.
- Et si vous nous accompagniez monsieur ? Monsieur ?
-Arnaud Lagarde Defert, répondit sans chaleur Arnaud.
La journaliste, Mademoiselle Vergnes, éclata de rire.
- Comme Arnaud de Lag… ?
- Non, comme Arnaud Lagarde Defert.
- Ah votre nom me fait penser aux films de ma jeunesse ! Si tu ne viens pas à Largardère, Lagardère viendra à toi ! Comme c’est drôle, pouffa le Comte.
Mademoiselle Vergnes semblait ne pas comprendre l’allusion, ce qui était inquiétant pour un professeur de français. Elle s’adressa au vieux monsieur :
- Monsieur le Comte, nous devons aller à Bagatelle, c’est vital ! Posez cette boite de raviolis et allons-y.
Le Comte se tourna vers elle et lui dit :
- Nous allons emmener Arnaud avec nous. Il nous racontera pourquoi il a du mascara et du vernis bleu. Vous êtes d’accord Arnaud ? Je suis sûr que vous rêvez de rencontrer mon épouse.
- Il n’y a rien qui aurait pu me faire plus plaisir, répondit Arnaud.
Et c’est avec un soulagement certain qu’il réussit enfin à s’extirper de son linéaire de pates. Il avait bien un peu brisé toutes les lignes parfaites de spaghettis et écrasé quelques farfalles et spatzles mais dans l’ensemble le rayon n’était pas trop endommagé.
Je vous aime.
Si vous ne m'aimez pas, ce n'est pas grave, je vous aimerai quand même.
C'est plus fort que moi, que vous, que tout le monde. Je vous aime et je ne le fais pas exprès. Il fallait que je vous l’écrive parce que ça commençait à me dévorer de l’intérieur. Avant de devenir fou ou complétement désespéré, je l’écris à l’envie car je n’en peux plus de le crier dans ma tête : je vous aime, même si cela ne doit nous mener nulle part. S'il vous plait, lisez toute ma lettre. Ne commencez pas par hausser les épaules et dire qu'on n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans. D'abord, même si je sais que vous ne l'avez pas remarqué, sachez que je ne suis plus un petit garçon. Ensuite, puisque voici venue l’heure des grandes révélations, sachez que je suis en désaccord complet avec cette citation péremptoire écrite à la va-vite par un poète homo et ado que vous encensez et qui à moi, me parait être un vantard surfait, pas romantique et à mille lieux de ma problématique actuelle. Comment ce poète pourrait-il représenter notre génération ? A quinze ans, il adorait la marche, se lever tôt, lire, écrire à la plume d’oie !
Cela lui allait bien de dire qu’on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, lui qui volait le mari d’une honnête femme pour l’abandonner en Belgique après avoir embobiné sa mère et expédié tous ses manuscrits en loucedé à Germain Nouveau qui s’est empressé d’en faire des confettis ! Rimbaud a beau être votre chouchou et vous ma prof adorée, je n’ai jamais accroché.
Des années-lumière séparent la psyché de ce type de mon cœur. Vous voyez que mon amour pour vous est sain : j’ai gardé mon esprit critique et je n’aime pas tout ce que vous aimez au prétexte que je suis amoureux de vous. Continuez de lire et ne dites pas que c’est brouillon.
