L'Intégrale de Jésus - Pierre de la Salle - E-Book

L'Intégrale de Jésus E-Book

Pierre de la Salle

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Beschreibung

Les experts de notre temps prennent un malin plaisir à dévoiler les propos contradictoires de Jésus des Évangiles. Ils agacent l'expert et embarrassent le croyant. Une proposition radicale, apparue dans les années 2000, consiste à regrouper les facettes de Jésus dans un seul mythe, sans souci des contradictions. On ne fait plus son marché, on prend tout. La raison d'être du mythe est de nous aider à surmonter nos angoisses profondes. Mais peut-on connaître celles des auteurs des Évangiles? Oui, car elles sont exprimées par les historiens de cette époque, en particuliers Plutarque qui vécu au début du IIe siècle. Je présente cinq facettes remarquables de Jésus en m'appuyant sur ses propres paroles tirées des Évangiles. Le Jésus-Juif dresse la toile de fond de la merveilleuse histoire, c'est le décor du théâtre de l'action. Le Jésus-Rebelle incarne ces brigands galiléens décrits par Flavius Joseph, ces insensés qui veulent chasser les Romains et qui sont crucifiés par milliers. Le Jésus-Philosophe est un philosophe grec cynique, irréligieux, d'une sagesse profonde teintée d'orientalisme. Le Jésus-Dieu-Grec répond aux angoisses du grec du IIe siècle. Le Jésus-Dieu-Romain répond aux nouveaux malaises du Grec qui se retrouve au centre de l'Empire romain du IVe siècle. Ce dieu rejette la tolérance religieuse et invente le monothéisme pour soutenir l'empereur. L'Intégrale de Jésus dévoile un personnage d'une immense richesse qui dépasse celui que la religion chrétienne m'a enseigné, avec son charme exceptionnel, ses contradictions et sa complexité si profondément humaine.

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Seitenzahl: 191

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Table des matières

Quatre siècles de gestation

Le Jésus-Juif des Évangiles

La colère du grec colonisé

Le malaise grec selon Plutarque

La révolte du galiléen, un baume apaisant pour les Grecs

Pour qui la crucifixion ?

Le Jésus-Rebelle, le crucifié des Évangiles

Une formation utopiste chez les esséniens

Un rebelle qui pousse à la révolte

Les paraboles violentes du rebelle

Le Nazaréen, généreux et combatif

Le rebelle s’attaque aux prêtres du temple

Le fauteur de troubles des historiens romains

L’utopiste de la remise des dettes

La mort du rebelle

Le Jésus-Philosophe des Évangiles

Une Galilée bien grecque

Construire le Royaume de Dieu sur terre

Platon, les Esséniens et les premiers chrétiens

Priorité aux pauvres dans le Royaume de Dieu

Le défenseur de la Femme

Les belles paraboles du Royaume de Dieu

L’invention de la spiritualité chrétienne

Trouver la béatitude ou la vie éternelle

Comment sauver son âme ?

Le grand étonnement philosophique

Le Jésus-Dieu-Grec des Évangiles

Un Fils de Dieu bien grec

Paul développe un christianisme à mystères

Le renouveau des oracles et des messagers

Assimilation des dieux en vogue

Jean réinvente la Genèse à la grecque

Écarter les facettes précédentes

Adoucir le Jésus juif

Adoucir le rebelle

Éloigner le philosophe

Quel nouveau dieu pour Constantinople ?

Nouvelles angoisses, nouveau ciment social

La résistance : la dispute d’Arius

Les Pères de l’Église placent Dieu-le-Père au centre

La conversion de Constantin

L’invention de la Trinité

Jésus est né avant la création du monde et devient Messie

La Vie Éternelle s’envole au paradis

Le Dieu des riches

La refonte des mystères grecs, Paul est évacué

Le jugement dernier et l’Apocalypse

Le Jésus-Dieu-Romain des Évangiles

Dieu, l’empereur et le Messie

Royaume des Cieux et exigence morale

Révisions chrétiennes

Une crucifixion sublimée

Des mystères grecs inquiétants aux sacrements assainis

Pierre et Paul à Rome

Déconstruction, Chestos ou Christos ?

Un dieu sur mesure pour défendre la dictature impériale

Après les Évangiles

Annexe

Notes

Quatre siècles de gestation.

Si l’histoire est souvent devenue mythologie, plus souvent encore la mythologie est devenue histoire. Ernest Renan.

L’histoire m’est comme un miroir. Plutarque.2

La recherche du Jésus historique passionne les experts depuis plusieurs siècles. Aujourd’hui, elle bute sur les contradictions du personnage que les experts dévoilent avec malice.

Jésus déclare respecter la loi juive qu’il décrit si justement dans son sermon sur la Montagne, et Luke dit qu’elle est finie.3 L’Évangile signifie ‘la bonne nouvelle’ c’est-à-dire le projet de Jésus, et chaque apôtre lui donne un sens différent4. Pour Paul, la résurrection est primordiale, car elle prouve la nature divine de Jésus ; à l’inverse, Marc avait oublié cette résurrection qui a été ajoutée tardivement à son Évangile. Pour Jean, la nature divine de Jésus repose uniquement sur ses miracles. À l’inverse, les Actes des Apôtres, considèrent les miracles comme un exorcisme banal ; ils mentionnent qu’ils sont pratiqués généreusement par tous les apôtres.

Les Évangiles font du Jésus Juif est un homme-dieu, alors que l’idée de l’homme-dieu est sacrilège pour les Juifs. Jésus prêche l’amour du prochain ; mais il demande à ses fidèles de se procurer des épées et il affirme être venu apporter la guerre. Il est venu accomplir la volonté de son père ; mais Jean sème le doute en disant que personne n’a jamais vu Dieu…

Ces contradictions ne gênent pas les croyants, car ils retiennent ce qui leur plaît, et rejettent ce qui leur déplaît. Cette approche est sage et peut conduire à la foi. Mais elle triche avec les Évangiles ; elle est injustement réductrice. Qui était donc le vrai Jésus ?

Pour le savoir, il suffirait de lire les manuscrits des Évangiles dans l’ordre chronologique ; les tout premiers sont estimés du deuxième siècle, comme ceux de la collection Bodmer.5 Malheureusement ils possèdent quasiment tous le même texte, celui de la Vulgate, la traduction latine réalisée par Jérôme de Stridon à la fin du IVᵉ siècle.6 Ainsi leur datation est douteuse, et ils ne nous aident pas à connaître le premier visage de Jésus.

Les travaux de Jérôme sont essentiels, bien que rarement mentionnée. Il vit à Rome, puis se retire au calme en Palestine. Un savant chrétien fort sympathique, un peu du genre ermite asocial. Il entretient une correspondance émouvante avec quelques femmes proches du pouvoir à Rome.7 En Palestine, il dispose de nombreuses versions grecques des Évangiles, et choisit ce qui a du sens. Mais cela ne plaît pas à tous et il doit se justifier. Voici ce qu’il écrit à son patron, l’évêque Damase de Rome, en l’an 383.

Il existe presque autant d’originaux que d’exemplaires. […] Pourquoi trouvent-ils mauvais que j’aie la prétention de corriger. […] Nous n’avons corrigé que les passages qui nous ont paru s’écarter du véritable sens, laissant les autres tels que nous les avons reçus de la rédaction primitive.

Quelle chance pour Jérôme d’avoir eu sous les yeux trois siècles de composition littéraire anarchique ! Selon Voltaire, il y avait alors une cinquantaine de versions ; comme preuve, il affirme que les Pères de l’Église rapportent une vingtaine de citations des Évangiles introuvables aujourd’hui8.

Que sont devenues les versions grecques originales si dissemblables et si riches que Jérôme avait sous les yeux ? Nous avons perdu trois siècles de gestation littéraire. Quel dommage !

Ne disposant pas des sources historiques nécessaires, il est impossible aujourd’hui de trier les contradictions et retrouver le personnage historique original. Comme le dit fort justement Daniel Maguerat :

Il s’avère au final que la question n’est pas de savoir si Jésus a existé, mais quel Jésus a existé.9

Certains experts suggèrent d’accepter les facettes contradictoires du Jésus des Évangiles.10 Nous nous trouvons alors en face d’un mythe d’une puissance exceptionnelle. L’Intégrale de Jésus a pour objet de le présenter.

J’ai choisi cinq facettes remarquables de Jésus, en me limitant aux seules paroles de Jésus des Évangiles ; elles peignent un personnage d’un caractère très fort, puissant, original et contradictoire. Mes regroupements sont simples et de bon sens ; je ne prétends aucunement proposer les meilleurs, chacun peut les organiser autrement à son goût.

Le Jésus-Juif dresse la toile de fond de la merveilleuse histoire, c’est le décor du théâtre de l’action.

Le Jésus-Rebelle incarne ces ‘brigands’ galiléens décrit par Flavius Joseph, ces insensés qui veulent chasser les Romains et qui sont crucifiés par milliers.

Le Jésus-Philosophe est un philosophe grec, un peu cynique, irréligieux, d’une sagesse profonde teintée d’orientalisme.

Le Jésus-Dieu-Grec répond aux attentes de la société grecque polythéiste du deuxième siècle.

Le Jésus-Dieu-Romain répond aux attentes de l’Empire romain du quatrième siècle. Il rejette la tolérance religieuse et impose le monothéisme pour soutenir l’empereur.

Les mythes ne sont pas gênés par les contradictions, bien au contraire, elles les enrichissent. Cette étude libère la richesse incroyable de Jésus, ce personnage prodigieux que nous avons partiellement caché durant deux millénaires pour ne voir en lui qu’un modèle divin idéal pour l’humanité. L’Intégrale de Jésus permet enfin de le contempler sereinement dans sa totalité.

La théorie du mythe est défendue par de nombreux savants contemporains, comme Earl Doherty et Robert Price11. Ce dernier souligne que nous ne sommes pas au bout du chemin :

La quatrième et la plus sérieuse difficulté se dressant sur le chemin de la théorie du mythe du Christ, à mon avis, est l’absence apparente de catalyseur pour cristalliser les différents courants et pour expliquer la montée du nouveau culte de Jésus.12

Durkheim a souligné la force du religieux comme lien social.13 Il s’exprime en différents courants selon les communautés et les époques. Wikipédia le dit également.

Le mythe est une construction imaginaire qui se veut explicative des phénomènes cosmiques, psychologiques et sociaux et surtout fondatrice d’une pratique collective en fonction des valeurs fondamentales d’une communauté à la recherche de sa cohésion.

Pour assurer la cohésion et créer le lien social, il offre une réponse aux injustices, aux privilèges, aux souffrances de la vie communautaire. C’est la réponse aux grands malaises sociétaux, il est incontournable. Mais il s’use et doit être remanié à chaque génération. Tant qu’il parviendra à évoluer, il vivra.

Nous découvrons les peines populaires chez les historiens des premiers siècles. Alors que l’étude du christianisme se limitait aux questions religieuses, désormais, nous sommes tenus de comprendre en profondeur la société dans laquelle il est né ; nous devons lire ses philosophes, ses historiens et aussi les chrétiens marginalisés des écrits apocryphes.14 La vérité historique se trouve chez les défenseurs du christianisme comme les Pères de l’Église ; elle se découvre aussi chez certains esprits critiques qui parfois possèdent un sens de l’humour étonnant.15 Voilà pour la méthode, on ne travaille plus comme autrefois.

Cette étude repose sur les Évangiles de Marc, Mathieu, Luc, Jean, les Actes des apôtres, les épîtres, dans la traduction de Louis Segond, ainsi que les écrits apocryphes chrétiens ; l’Évangile de Thomas qui décrit les mêmes facettes de Jésus et les enrichit considérablement, tout en ignorant le Jésus-Dieu-Romain, ce qui est une distinction de grande valeur historique ; j’ai utilisé la traduction de Jean Doresse. L’Évangile de Philippe riche et original ; les écrits de Valentin qui développent la pensée un peu fumeuse de Paul. Je m’appuie également sur les historiens des premiers siècles et les Pères de l’Église.

Je montre au fil de cet ouvrage que la vie de Jésus a été racontée par des Grecs pour les Grecs à partir du deuxième siècle.16 Cette conviction est renforcée par la remise en cause contemporaine de l’ancienneté de la Bible. Je l’explique en annexe.

Pour connaître le malaise profond des Grecs qui a suscité le nouveau mythe, je me tourne vers Plutarque. Il vit au début du IIᵉ siècle, peu avant la parution du premier Évangile. Cet historien fait une belle carrière chez les Romains, puis se retire à Delphes en Grèce comme responsable du temple d’Apollon. Il compose alors ses ‘Vies Parallèles’, deux mille pages d’histoire grecque et romaine. Les faits sont un peu arrangés ; il est clair qu’il nous fabrique un mythe. Son récit révèle sa frustration devant la colonisation de son pays par les Romains.17 Il est raisonnable de penser que les Évangiles adressent ce malaise.

Dans la culture grecque, les dieux proviennent souvent de personnages ayant existé.18 En suivant cette coutume, nous puiserons chez les historiens de cette époque des personnages remarquables qui ont peut-être inspiré les auteurs des Évangiles.

Le mythe de Jésus a été conçu pour soulager les Grecs colonisés par les Romains, pour atténuer leur frustration proche de celle des Galiléens. Au IVᵉ siècle, Constantin déplace Rome vers Constantinople ; le Grec quitte son asservissement et devient le puissant colon du monde méditerranéen. La mutation est spectaculaire. Les frustrations populaires changent brutalement, et sont replacée par de nouvelles. Le mythe chrétien doit s’adapter ou disparaître.

La transformation se poursuit au millénaire suivant, s’adaptant au nouvel empire romain germanique, à l’Europe féodale, puis au nouveau monde, et enfin l’Asie et l’Afrique. Pour ne pas me tuer à la tâche, je limite mon étude à la fin du quatrième siècle, date des corrections de Jérôme.

Cet ouvrage ne s’adresse pas aux érudits, mais à tous les curieux qui veulent découvrir la grande richesse du Jésus des Évangiles. Pour chaque facette, je consacre deux chapitres, l’un pour décrire les souffrances qui provoquent son apparition, et l’autre pour lire sa description dans les Évangiles.

Je ne tente pas de convaincre ; cela serait lourd et indigeste. Le sujet est si vaste qu’une infinité de points de vue sont possibles et louables ; je me limite à exposer le mien.

Dans mon ouvrage précédent, la Transformation de Jésus, j’avais identifié un projet fort de Jésus et un projet faible.19 De nombreux lecteurs m’ont exprimé leur plaisir de les découvrir.20 Ils retrouveront le projet fort dans le Jésus-rebelle, le Jésus-Juif et le Jésus-philosophe. Le projet faible se retrouve principalement dans le Jésus-Dieu-Romain.

J’ai bénéficié des publications de nombreux experts par le site Academia.edu ; je tiens à les remercier chaleureusement. Tout d’abord Laura Knight Jadczyk qui m’a mis sur le chemin de la thèse mythiste de Jésus, Martijn Linssen qui m’a révélé Thomas. Et aussi Walter Bauer, Earl Doherty, Russel Gmirkin, Richard Neitzel Holzapfel, David Jackson, Detlev Koepke, Burton Mark, Steve Masson, Étienne Nodet, Douglas Oakman, Robert Price, Hermann Samuel Reimarus, Albert Schweizer, Bruno Strauss, Daniel Unterbrink, GA Wells et bien d’autres.

Ces guides m’ont grandement aidé par la finesse de leurs études et leurs intuitions, ils ont forgé mes convictions, et je les remercie chaleureusement. J’espère ne pas avoir déformé leur pensée, et m’excuse de ne les citer que brièvement pour alléger la lecture de cet ouvrage. Mes références à leurs travaux sont dans les notes de la fin.

Je remercie enfin ma femme pour son écoute chaleureuse et ses bons conseils.

Et maintenant, laissez-moi vous conter cette histoire merveilleuse qui depuis deux mille ans séduit et intrigue une grande partie de l’humanité. Relaxez-vous et savourez l’Intégrale de Jésus.

Le Jésus-Juif des Évangiles.

Jésus est Galiléen, un juif vertueux, en plein accord avec les règles de sa communauté, un conformiste, un pacifiste, un homme bien dans le moule. Son nom de ‘Jésus’, José, Joshua, est le plus courant pour un Juif. Cette facette de Jésus est la plus connue. Sa vie se déroule en Judée, sous la domination romaine, dans une époque heureuse de soumission tranquille et de paix, la Pax Romana. Le Sanhédrin et le préfet romain Pilate s’entendent bien. La mise en scène est soignée. Dans son sermon sur la Montagne, Jésus énonce les grands principes moraux juifs avec rigueur et précision. Le moment fort de l’action se déroule à Jérusalem durant la fête de Pâques, dans la pure tradition juive.

L’enracinement de Jésus en Judée est bien soigné. Notre Jésus-Juif appartient à la lignée des grands rois de Judée qui naissent tous à Bethléem. Sa généalogie complète depuis Abraham est détaillée par Mathieu et Luc.

Joseph aussi monta de la Galilée, de la ville de Nazareth, pour se rendre en Judée, dans la ville de David, appelée Bethléem, parce qu’il était de la maison et de la famille de David. Luc 2.3.

Les Évangiles confirment plusieurs fois qu’il est juif.

La femme samaritaine lui dit : comment toi, qui es Juif, me demandes-tu à boire, à moi qui suis une femme samaritaine ? Jean 4.9.

Pilate l’interrogea : Es-tu le roi des Juifs ? Jésus lui répondit : Tu le dis. Marc 15.2.

La naissance de Jésus selon Mathieu mélange fort habilement l’intervention divine et un côté populaire sympathique. La conception divine suit fidèlement celle de Samson dans la Bible, Juge 13.3. La version populaire va de soi.

Voici de quelle manière arriva la naissance de Jésus-Christ. Marie, sa mère, ayant été fiancée à Joseph, se trouva enceinte, par la vertu du Saint-Esprit, avant qu’ils eussent habité ensemble. Joseph, son époux, qui était un homme de bien et qui ne voulait pas la diffamer, se proposa de rompre secrètement avec elle. Math 1.18-19.

Certes, l’adultère est moins glorieux que la naissance divine, mais elle est chargée d’un bel humanisme !21 Le Talmud raconte une naissance analogue à propos d’un certain Ben Stada que les exégètes identifient à Jésus.

C’est ainsi que l’on procéda avec Ben Stada à Lod et ils le pendirent la veille de Pâque. Ben Stada était le de fils de Pandera. Rabbi Hisda dit : Le mari était Stada, l’amant, c’était Pandera. Le mari, c’était Paphos ben Yehudah. Mais sa mère, c’était Stada. Sa mère, c’était Myriam, la coiffeuse pour dames : comme on dirait à Pumbaditha : infidèle, fut-elle à son mari. Sanhedrin 67a.

Le philosophe grec Celse rapporte ces rumeurs en l’an 178 :

Tu es originaire d’un petit hameau de la Judée, fils d’une pauvre campagnarde qui vivait de son travail. Celle-ci, convaincue d’adultère avec un soldat Panthère, fut chassée par son mari, charpentier de son état. Expulsée de la sorte et errant, çà et là, ignominieusement, elle te mit au monde en secret.22

L’Évangile de Jacques offre une version curieuse, différemment enracinée dans la coutume juive. Les parents de Marie la confient au temple lorsqu’elle a deux ans. Lors de ses douze ans les prêtres la confient au vieux Joseph, père de nombreux enfants. Mais, à seize ans, elle tombe enceinte, et Joseph est accusé par les prêtres de ne pas avoir respecté son engagement. Marie et Joseph passent le test d’ordalie, du jugement de Dieu, en buvant l’eau chargée de cendres. Ils s’en sortent bien, prouvant leur innocence !23

Selon la tradition juive, la mère est impure plusieurs semaines après l’accouchement. Elle doit se présenter aux prêtres avec une offrande pour être lavée de sa faute.24 Marie s’y plie scrupuleusement ce qui indique une conception ordinaire de Jésus, sans intervention divine.25 L’idée de diviniser Marie n’apparaît qu’au VIIᵉ siècle.26

La naissance de Jésus s’enrichit d’un épisode bien juif, la fuite de la sainte Famille en Égypte pour éviter le massacre des nouveaux-nés ordonné par Hérode.27 La mythologie grecque et juive raconte plusieurs massacres de nouveaux nés, mais en nombre réduit. Mais le contexte paisible de la Pax Romana au début du premier siècle, rend cet ordre d’Hérode invraisemblable ; cette fuite hisse Jésus au niveau du prophète Moïse tant respecté : lors de sa naissance, le pharaon veut tuer tous les enfants mâles ; sa mère le sauve en l’abandonnant sur le Nil. Moïse et sauvé des eaux et élevé à la cour du pharaon. Finalement, il sort son peuple de l’esclavage en Égypte. La vie de Jésus prend Moïse comme modèle ; aura-t-il une mission aussi glorieuse ? Moïse vécu mille cinq cents ans avant J.-C., à une époque où Jérusalem n’existait pas, on est en plein mythe.

Jésus nous charme avec ses nombreuses paraboles. Il exprime une sagesse populaire, parfois banale, parfois profonde, parfois cruelle. Il nous parle d’agriculture, des plantes, et des relations entre propriétaires et ouvriers. Ce contexte sociétal est commun à tout le Moyen-Orient.

Jésus dit à la foule toutes ces choses en paraboles, et il ne lui parlait point sans parabole. Math 13.34.

Pour les comprendre, il faut oublier la théologie, car Dieu y est absent. Ce style est plus grec que juif. Les Évangiles possèdent une cinquantaine de paraboles, alors que l’Ancien Testament seulement cinq.28 Les plus anciennes paraboles sont les fables d’Ésope et de Phèdre.29 Le style appartient à l’art de la rhétorique grecque ; il signifie comparaison, rapprochement. Il a l’avantage d’être perméable à la culture populaire. Pour découvrir sa puissance, je ne résiste pas à vous proposer ce bijou des moines du désert.

Deux anciens demeuraient ensemble depuis de nombreuses années, et jamais ils ne s’étaient battus. Le premier dit à l’autre : ‘Faisons, nous aussi, une bataille pour faire comme tous les autres hommes’. L’autre répondit : ‘Je ne sais pas comment on fait une bataille’. Le premier dit : ‘Vois, je vais mettre au milieu une brique et je vais dire qu’elle est à moi ; toi, tu diras : Non elle est à moi, et ainsi commencera la bataille’.

Ils mirent donc une brique au milieu d’eux, et le premier dit : ‘Cette brique est à moi’. Et l’autre dit : ‘Non, elle est à moi’. Et le premier reprit : ‘Si elle est à toi, prends-la et va-t’en’. Et ils se retirèrent sans avoir réussi à se disputer.30

Quelle belle parabole ! Je ne connais pas de meilleur conseil pour sortir de ces nouvelles guerres qui nous passionnent. Commençons par les paraboles qui expriment la culture paysanne du Moyen-Orient.

Le royaume de Dieu est comme le levain dans la pâte ; soyez patient et confiant.31

Respectons la graine minuscule du sénevé, il deviendra un grand arbre.32

Les feuilles du figuier annoncent l’été, comme le Royaume de Dieu.33

On ne coupe pas le figuier stérile, on lui met de l’engrais, et on attend patiemment. Luc 13.6.

La graine tombe en terrain caillouteux, épineux et fertile où elle réussit. Marc 4.26.

On n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais on la met sur le chandelier pour éclairer la maison.34

La maison construite sur du roc survit, celle construite sur du sable disparaît.35

Voici un conseil de grande sagesse bien connu :

Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? Mat 7.3.

Jean se risque avec une parabole. Il peine, car il ne connaît rien à l’agriculture. Il affirme que si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit ! Jean 12.24.

Jésus est marqué par la pauvreté dès sa naissance. Il naît dans une crèche et Luc raconte la visite des bergers. Cette naissance ne manque pas de charme.

Pendant qu’ils étaient là, le temps où Marie devait accoucher arriva, et elle enfanta son fils premier-né. Elle l’emmaillota, et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie.

Il y avait, dans cette même contrée, des bergers qui passaient dans les champs les veilles de la nuit pour garder leurs troupeaux. Et voici, un ange du Seigneur leur apparut, et la gloire du Seigneur resplendit autour d’eux… Lorsque les anges les eurent quittés pour retourner au ciel, les bergers se dirent les uns aux autres : Allons jusqu’à Bethléem, et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître. Luc 2.6-15.36

Jésus défend les pauvres et les maltraités selon la tradition juive. La Bible est pleine de tendresse pour des individus plutôt ratés, malmenés par les proches du pouvoir. Le prophète Isaïe raconte les déboires d’un certain Emmanuel, miséreux et rejeté de tous. Certains y voient l’annonce de Jésus. Comme lui, Jésus se tourne vers les pauvres et les persécutés.

Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux !

Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés !

Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux ! Math 5.4-6. Thomas 54.

Il défend l’humilité.

Mais, lorsque tu seras invité, va te mettre à la dernière place, afin que, quand celui qui t’a invité viendra, il te dise : Mon ami, monte plus haut. Alors cela te fera honneur devant tous ceux qui seront à table avec toi.

Car quiconque s’élève sera abaissé, et quiconque s’abaisse sera élevé. Luc 14.8-11.

Cette modestie a de profondes racines. L’Égyptien Ptah-Hotep défendait superbement le même combat 2 500 ans plus tôt !

Une parole parfaite est plus cachée que l’émeraude, on la trouve pourtant auprès des servantes qui travaillent sur la meule.37

Le sermon sur la Montagne de Mathieu et Luc développe les valeurs humanistes juives, particulièrement la générosité 38