La Transformation de Jésus - Pierre de la Salle - E-Book

La Transformation de Jésus E-Book

Pierre de la Salle

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Beschreibung

En choisissant comme méthode l'immersion culturelle dans le monde antique, les nombreux écrits des premiers siècles révèlent clairement le Jésus historique. L'ouvrage s'appuie les écrits chrétiens, apocryphes ou non, et les exégètes les plus remarquables de toutes les époques. Il m'a demandé huit années d'étude. Le premier Jésus est tellement éloigné du Jésus de mes contemporains, que la curiosité m'a poussé à identifier les grands moments de sa transformation. L'ouvrage balaye vingt siècles d'histoire du Moyen-Orient et de l'Occident. La transformation est l'oeuvre d'individus passionnés, brillants ou misérables, et du hasard de la mutation des empires. Chaque changement a donné lieu à des protestations très fortes, souvent très pertinentes. L'ouvrage s'adresse aux curieux et à ceux qui cherchent à enraciner leur confiance, leur foi, dans un personnage historique étonnant.

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Seitenzahl: 630

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Table des matières

Avant Propos

Le plus vieux creuset de la civilisation

Religions et sagesse des premiers millénaires

La conquête grecque

Le grand brassage grec

La passerelle des royaumes Indo-grecs

Les cultes à mystères

L’utopie d’Aristophane

La naissance du peuple juif

L’histoire du peuple juif

L’histoire mythique

L’histoire des historiens

Les juifs du bassin Méditerranéen

La pensée religieuse juive de l’antiquité

Les grands mythes fondateurs mésopotamiens

Du monothéisme au polythéisme

Une morale humaine généreuse

L’âme, la vie et la mort

Mots pièges : Saint-Esprit, Amour, Saints, la foi

Les coutumes

La Judée de Jésus

Philon d’Alexandrie (-20, +45) et la théologie

Les écoles de la pensée juive

L’utopie essénienne

Le gratin religieux de Jérusalem vu de la Mishna

An 0. Le décor du théâtre de l’action

Les paroles de Jésus

Inventaire critique des sources

Les Pères de l’Église

Le processus d’écriture des Évangiles

La question de la langue

La datation des Évangiles

Les textes retenus, et notre méthode de lecture

Jésus champion d’un humanisme juif sans concession

Le sermon sur la montagne de Mathieu et Luc

L’attaque virulente les prêtres tricheurs

L’attaque des sacrifices et des changeurs du temple

Le Royaume de Dieu au cœur du projet de Jésus

L’Évangile de Marc

L’Évangile de Luc

L’Évangile de Thomas

L’Évangile de Marie-Madeleine

L’Évangile de Mathieu

La Didaché

Choisir entre les projets fort et faible

La vie de Jésus (an 5 à 33)

Sa naissance

Son caractère

Les miracles et l’exorcisme

Jésus messie, christ

Son procès et sa mort

La bénédiction du repas et l’Eucharistie

Sa Résurrection et son Ascension

Sens et contresens

Ier siècle : essor et foisonnement

Coup d’œil à l’histoire

Deux tendances, et de très nombreux courants

Mathieu réalise la première transformation de Jésus

La bagarre féroce entre conservateurs et hellénistes

La vie exemplaire des chrétiens

Les Nazoréens

L’organisation des premières églises chrétiennes

Les chrétiens racontés par Jacques et Clément de Rome

Les Actes de l’apôtre Thomas

Paul, un homme génial et complexe

L’ouverture de la chrétienté aux Nations

L’apôtre du projet fort de Jésus

L’invention de la spiritualité chrétienne

La vie éternelle de Paul

Le problème avec Paul

Grandeur et misère de Paul

Jean, l’autre inventeur de la spiritualité chrétienne

Un prologue magnifique

Un champion du projet fort, proche de Paul

Des idées originales

Le pain et le vin, une nourriture spirituelle

La vie éternelle de Jean

Le problème avec Jean

Bilan du Ier siècle

IIe siècle, naissance du projet faible

Les fidèles du projet fort de Jésus

Le chrétien ordinaire est exemplaire

Ignace d’Antioche (35-107)

Polycarpe de Smyrne (69-155)

Marcion (85-160)

Balbutiements théologiques

Valentin (135 à 160) et les gnostiques

Justin de Naplouse (103-165) invente le Jésus-Dieu

Celse (175) démonte le concept de Jésus-Dieu

Théophile d’Antioche

Irénée de Lyon (120-202)

Bilan du IIe siècle

IIIe siècle, celui du projet fort

Les champions du projet fort

Les chrétiens ordinaires

Vierges chrétiennes

Clément d’Alexandrie (150-220)

Origène (185-253)

Les champions du projet faible

Les martyrs

Tertullien (160-220)

Le païen Plotin (205-270), inventeur du Dieu moderne

Bilan du IIIe siècle

IVe siècle, le grand essor de l’Église

L’empire romain choisit les chrétiens

L’empereur Constantin (272-337)

Les empereurs Julien et Valens s’opposent aux chrétiens

L’empereur Théodose (347-395) et l’édit de persécution

La transformation de l’Église chrétienne

Eusèbe de Césarée détruit le ‘Jésus Invictus’

Avec la richesse, l’Église change de valeurs

La protestation de Grégoire de Nazianze (329–390)

La construction théologique du projet faible

Grégoire de Nysse (340-394) invente les sacrements

Augustin d’Hippone (354-430)

La séparation des juifs et des Chrétiens

La résistance des champions du projet fort

Le petit prêtre Arius (256-336), qui faillit tout enrailler

Les tentatives de conciliation des conciles

Naissance du monachisme chrétien

Grégoire de Nazianze (329-390), champion de la charité

L’ermite Hilarion

Mélania Valéria et son mari Pinien

Bilan du IVe siècle

Du Ve au XXe siècle

Constantinople et l’invention du culte de Marie

L’essor de l’Empire Musulman

L’Islam a conservé la mémoire du premier Jésus

Le développement de la spiritualité dans l’Islam

L’Europe germanique et le projet féodal de Jésus

La transformation de l’Église de Grégoire VII

La théologie du projet féodal de Jésus

Les champions du projet féodal de Jésus

Les champions du projet faible

Thomas d’Aquin (1224-1274)

Luther (1483-1546) et la réforme protestante

Jésus transformé en époux mystique

Les champions du projet fort

François d’Assise (1181-1226)

Thomas More (1478-1535)

Les anabaptistes, Müntzer, Grebel, Manz, Hutter

Spinoza (1632-1677)

Le XXe siècle

Épilogue

Notes

Bibliographie

Images

Avant Propos

Pour découvrir la pensée authentique de Jésus, j’ai commencé par apprendre sa culture. Les hasards de la vie m’avaient immergé dans des cultures étrangères très fortes, au Sénégal et aux États-Unis, et je connais le grand dépaysement de l’immersion culturelle. Ce long travail préparatoire fut bien récompensé, car il m’a révélé avec une grande évidence le message original de Jésus.

J’ai découvert un personnage très attachant, bien différent de l’idée que s’en font les chrétiens aujourd’hui ; un homme profondément juif, passionné, déterminé à réaliser un monde meilleur. Il bâtit un projet enraciné dans la Bible, allant jusqu’au partage de tous les biens. Pour la commodité, je nomme cette utopie sympathique ‘le projet fort’.

Les Évangiles peignent aussi un autre personnage, un Jésus-Dieu qui prouve sa divinité en ressuscitant, qui est monté au ciel, qui ne fut pas conçu par l’homme mais par Dieu, qui a donné sa vie pour nous sauver, qui libère de l’angoisse de la mort par la promesse de vie éternelle au paradis, qui console et pardonne les péchés, qui transmet son énergie aux fidèles par l’Eucharistie, qui pratique de merveilleux miracles. La priorité pour l’homme est d’établir une belle relation d’amour avec Dieu ; la volonté de construire un monde meilleur perd son caractère d’urgence. J’appelle cette nouvelle mission pour l’homme ‘le projet faible’.

Nous sommes ainsi en face de deux Jésus contradictoires. Celui du projet fort pousse le chrétien à réaliser, de toute urgence, ce Royaume de Dieu sur terre ; celui du projet faible se contente d’être adoré dans un amour sincère, demande à chacun de respecter son prochain, sans programme d’action précis ; il nous donne rendez-vous en fin de vie pour le petit examen d’accès au Paradis. Ce Jésus est bien accommodant. Ma chère grand-mère l’avait bien compris. Lorsque, enfant, je lui faisais part de ma surprise de la voir partir en retard à la messe, elle me répliquait : « Ne t’inquiète pas, j’ai mes arrangements avec le bon Dieu ». Inoubliable !

La présence des deux Jésus contraires dans les Évangiles est embarrassante. Après une lecture approfondie de toute la littérature chrétienne des deux premiers siècles, j’ai constaté que le Jésus-Dieu est l’invention de Justin de Naplouse au IIe siècle. Ainsi la transformation de Jésus commence très tôt.

Je m’étais embarqué pour un petit voyage de quelques mois, et ne je suis rentré au port que huit ans plus tard. Après avoir clarifié l’origine des deux personnages, la curiosité m’a poussé à observer les transformations successives de Jésus au fil des millénaires. Elles surviennent de façon imprévisible, sous l’impulsion de personnages charmeurs ou odieux, astucieux ou banals, puristes ou machiavéliques, puissants ou faibles, calculateurs ou rebelles. Elle ne découle d’aucune théorie du complot, mais plutôt de cassures politiques, de rencontres improbables, du génie et de la bêtise.

Le Moyen Âge complique la situation avec l’apparition d’un troisième projet taillé pour servir l’ordre féodal. Cette bizarrerie plutôt malsaine a heureusement disparu.

La méthode et les sources.

Je me suis plongé dans cette étude avec une grande naïveté, une grande curiosité pour toutes les sources historiques ; les Évangiles, les écrits des Pères de l’Église, les écrits cachés dits apocryphes qui sont de véritables trésors, les philosophes et les historiens de l’Antiquité. Les découvertes de Qumran et de Nag Hammadi ont été digérés par les historiens, et depuis un cinquante d’années, il n’y a plus de découverte majeure.

Internet et Wikipédia m’ont apporté leur richesse prodigieuse ; comme les erreurs abondent, sur la toile comme dans les ouvrages des experts, je me suis contraint à tout vérifier systématiquement. J’ai écarté les écrits dont les références sont absentes ou inexactes, les informations de seconde main, les dérapages et les infidélités. Ces vérifications alourdissent la lecture de l’ouvrage. L’essentiel est résumé en fin de chaque chapitre pour le lecteur pressé.

Ma formation scientifique m’a convaincu qu’il n’y a pas d’idée juste mais seulement des idées utiles. Tchoung Tseu, sage chinois du IIIe siècle avant J.C., le dit autrement, que la formalisation excessive cache la vérité.

« Toute discussion implique une vision partielle […] La pureté excessive ne conquiert pas les cœurs. » 1

Pour commencer, j’ai écarté le Jésus moderne et ses partisans, qui ne m’inspirent pas confiance ; j’ai aussi écarté les théologiens dont l’apport monumental risque de cacher le premier Jésus. J’ai mis de côté mes valeurs pour observer sans à priori. Le temps m’a aidé en m’affranchissant des liens profonds qui me liaient au Jésus de mon enfance.

Une fois identifié le premier Jésus, j’ai retrouvé avec plaisir ma sensibilité moderne et mes passions pour observer sa transformation. Au diable la neutralité pure, elle tue la vie. Mon époque me pousse vers les négociateurs et les démocrates, et me fait haïr résolument les envahisseurs. La construction réussie de l’Europe, nous y autorise. Par exemple, je suis sévère pour l’empereur Constantin et les évêques qui se disputent à coup d’hérésies, et j’aime les pacifistes comme le génial Grégoire de Nazianze et les Pères de l’Église.2

Mes guides.

J’ai eu la chance de rencontrer de guides remarquables, aussi bien dans le monde antique que moderne. Ma première belle rencontre a été celle de Clément d’Alexandrie, un grand intellectuel du IIIe siècle pétri de culture grecque, convertit au Christianisme, directeur de l’École chrétienne d’Alexandrie. Il affirme que les Grecs n’ont rien inventé et que la sagesse a pris sa source chez les Égyptiens, les Perses et les Indiens. Clément a déterminé ma feuille de route, je suis parti à leur rencontre.

En chemin j’ai été instruit par des guides d’une grande intelligence et d’une grande finesse : dans l’antiquité, Platon, Philon d’Alexandrie, Flavius Josèphe, Marcion, Clément d’Alexandrie, Grégoire de Nazianze.3 Du côté des historiens modernes, je me suis tourné en priorité vers les linguistes de l’araméen, de l’hébreu, et du grec. La modernité époustouflante d’Ernest Renan m’a ravi, ainsi que l’esprit critique d’une grande finesse de Daniélou. Pour la culture juive, j’ai rencontré des guides remarquables ; l’archéologue Israël Finkelstein qui bouleverse notre connaissance de l’histoire ; le journaliste Salomon Malka qui a interrogé les nouveaux philosophes de Jérusalem et d’ailleurs ; le professeur de l’université de Berkeley Daniel Boyarin ; l’historien hongrois Geza Vermes qui fournit une belle analyse des textes de Qumran.

Progression de l’ouvrage.

Le premier chapitre entraîne le lecteur au début de l’histoire, aux racines des connaissances juives, à savoir en Mésopotamie, en l’Égypte, en l’Inde et en Grèce. Puis j’examine la culture juive de l’an zéro à travers la Bible, la Mishna et les ouvrages du juif Flavius Josèphe (38-100). Le sens de la Genèse s’éclaire remarquablement en remontant à sa source, à savoir le conte sumérien de Gilgamesh. Il rend la mort incontournable et ne laisse aucune place pour le rachat. Cette sagesse transforme la signification des Évangiles. Imprégné de cette culture, nous pouvons enfin ouvrir les Évangiles. Ils révèlent immédiatement les deux projets de Jésus contraires. Pour lever cette opposition, je me laisse guider par de nombreux experts antiques et modernes.

La suite de l’ouvrage observe la transformation de Jésus au fil des siècles. Au IIe siècle apparaît le Jésus-Dieu et son inventeur Justin de Naplouse. Cette idée, contraire à la pensée juive, soulève les protestations de nombreux contradicteurs ; la bagarre des deux projets commence, elle durera trois siècles.

Au IIIe siècle, le philosophe Plotin simplifie radicalement l’idée de Dieu et de l’âme. Il établit que seul le chemin de l’extase peut rapprocher l’homme de Dieu. Bien plus tard, ses idées pénètrent en force au cœur de toutes les religions du monde occidentales, juive, chrétienne et musulmane.

Au IVe survient la grande cassure de l’histoire chrétienne. L’empereur Constantin déplace le siège de l’Empire à Constantinople, et utilise les chrétiens pour se libérer de Rome qui le tient par le culte de Jupiter. Chez les chrétiens, la bataille des deux projets de Jésus s’enflamme. L’abandon du projet fort est facilité par les développements théologiques d’Augustin d’Hippone. Ce grand intellectuel comprend que le Jésus-Dieu casse la filiation culturelle juive, et il met en place la séparation en douceur.

Basée à Constantinople, la religion chrétienne assimile les coutumes locales ; ses mystères sont transformés en sacrements, les cultes d’Artémis et d’Athéna sont métamorphosés en celui de Marie. Le projet faible permet d’adapter Jésus aux besoins des empereurs. Le christianisme devient facile d’accès, aimable, universel, ouvert à tous ; grâce à cette ouverture et cette malléabilité, il peut devenir le fondement la culture occidentale.

La fin du millénaire voit l’essor étonnant de la culture musulmane. Elle nous intéresse, car ses penseurs nous livrent une image fidèle du premier Jésus. Dans la lignée de Plotin, les soufis développent une poésie de l’extase de l’amour divin qui se transmet plus tard aux chrétiens par l’Andalousie.

Au Moyen Âge, le conté de Rome est conquis par l’Empire Romain Germanique. Son évêque, Grégoire VII comprend l’opportunité de formaliser un Jésus sur mesure, celui du projet féodal. Il a heureusement disparu, ne laissant que quelques éléments fossiles comme le pape moderne de Rome et le célibat des prêtres catholiques.

Le deuxième millénaire vit avec les trois projets de Jésus, commentés et défendus par des personnages remarquables ; François d’Assise, Thomas d’Aquin, Thomas More, Luther, Müntzer, les anabaptistes, Thérèse d’Avila, Spinoza, Martin Luther King, Don Helder Camara, Mère Térésa, Sœur Emmanuelle, l’abbé Pierre, les papes Benoît 16 et François.

Pourquoi la religion et la spiritualité ?

Avant de s’embarquer dans ce long voyage, il est utile de comprendre la nature du besoin de Dieu. Pourquoi l’homme s’acharne-t-il à l’inventer alors qu’il reste si bien caché ? Les philosophes grecs et l’apôtre Jean l’avaient bien compris : ‘Personne n’a jamais vu Dieu.’ 4

Pour Cicéron, la religion naît dès l’origine de Rome. En l’an – 750, le petit village romain se dispute avec ses voisins les Sabins, installés sur une des sept collines de Rome. Les jeunes Romains enlèvent les Sabines ; cet acte de violence ne reste pas impuni, et la guerre s’enflamme. Après s’être infligé mutuellement de grandes souffrances, l’heure de la négociation arrive. Les deux villages conviennent d’un gouvernement commun ; le pouvoir sera partagé alternativement. La femme, tout d’abord pomme de discorde, devient la ‘médiatrice de paix et d’alliance’ ; n’est-ce pas un rôle magnifique ? Le premier chef est Romulus, suivi par Pompilius, un Sabin comme convenu. Ce dernier invente la religion pour calmer les esprits belliqueux.

« Par ces lois […] il adoucit, en prescrivant des pratiques rituelles, des âmes qu’échauffaient des habitudes guerrières et le désir de combattre. »5

Ainsi, la religion adoucit les mœurs et garantit la paix sociale. Voilà un enjeu fondamental ! Mon oncle Maurice, avec le poids et la sagesse de ses quatre-vingt-dix ans, me disait qu’elle pacifie la société et pousse les hommes à sortir de leur égoïsme naturel. Dans cet esprit, toutes les religions exigent l’assistance aux pauvres ; ce proverbe berbère n’est-il pas magnifique ?

« Si tu as de nombreuses richesses, donnes de ton bien ; si tu possèdes peu, donnes de ton cœur. »

Du côté de l’âme, de la vie intérieure, la religion apaise en rassurant devant l’évidence insupportable de la mort prochaine, devant l’injustice du mal, la souffrance, les maladies, les servitudes de la vie. La religion est source d’espoir et de foi dans la vie. Le décès de mon frère Michel m’a désemparé, et j’ai retrouvé la paix en lisant les ouvrages de Thich Nhat Hanh, un moine bouddhiste vietnamien. Il m’a convaincu que le spirituel est l’essentiel ; que la mort ridiculise toute recherche de biens matériels ; que la vérité est du côté de l’esprit, de l’âme, de la morale et de la compassion. Il m’a aidé à défier la mort. La spiritualité sauve par la méditation vers le beau et le bien-être du cœur qui s’atteint au-delà de la réalité matérielle.

Chaque religion fabrique son culte divin, ses rites collectifs. Le culte religieux prend des formes multiples. Mon ami Bernard Faure, professeur de religion asiatique, m’a conseillé de ne pas rejeter ses formes même les moins convaincantes, car, me dit-il, la superstition est la religion des autres. Pour mon amie Firouzeh Willard, l’homme peine à trouver un équilibre, et toute religion qui l’apaise est respectable. Suite à leurs conseils, j’observe les religions avec bienveillance, réservant ma colère à celles qui poussent vers la guerre.

Le coup de fouet initial.

Le divin m’a toujours ému. Mes parents m’ont fait aimer la religion catholique ; au cours de mon adolescence un événement anodin a brisé le charme, et je m’en suis allé sur d’autres chemins. Au lycée technique Vauban de Courbevoie dans les années 1960, j’ai rejoint les Jeunesses Ouvrières Chrétiennes (JOC), mouvement d’entraide des élèves. Le moment le plus fort de notre vie d’équipe a été la visite des mines de charbon de Lens, où nous étions accueillis chaleureusement par des familles de mineurs. Je logeais chez mon oncle, directeur de la mine, et catholique comme toute ma famille à l’époque ; son ouverture d’esprit avait rendu possible ce voyage, tout en me rappelant sans équivoque l’ambiguïté sociale. Puis notre évêque a eu cette idée invraisemblable de dissoudre la JOC, jugée trop à gauche. Ce jour-là, à mes yeux d’adolescent, l’Église catholique s’est écroulée ; l’évêque était clairement du côté des riches. Comment l’Église en est-elle arrivée là ? Avais-je bien compris le vrai message de Jésus ou m’étais-je trompé ? Voilà le coup de fouet qui m’a poussé à entreprendre une petite étude.

Et maintenant, embarquons-nous vers l’Antiquité. Les sources documentaires et les notes sont à la fin du livre. Je les ai toutes vérifiées soigneusement, dans leur syntaxe et leur sens très souvent trahi.

Je tiens à remercier chaleureusement ma famille et mes amis pour leurs précieux conseils, et en particulier ma femme Hélène pour son soutien, ses remarques nombreuses et inestimables, tant sur le fond et que sur la forme.

La deuxième édition de l’ouvrage apporte quelques corrections, en particuliers sur la vie éternelle de Paul, les judéo-chrétiens, la conversion de Constantin et le premier pape Grégoire VII.

Le plus vieux creuset de la civilisation.

La vie de Jésus se déroule au Moyen-Orient, cette région exceptionnelle où naissent, au quatrième millénaire avant J.C., deux des plus anciennes civilisations du monde, celle de la Mésopotamienne et celle de l’Égypte. Ne soyons pas aveuglé par la brillante culture grecque car Clément d’Alexandrie affirme qu’ils n’ont rien inventé, ni en philosophie, ni dans les arts de la vie, et qu’ils ont tout appris des barbares, c’est-à-dire tous les autres peuples.

« Ce n’est pas seulement la philosophie, mais tous les arts qui sont d’invention barbare […] Telles sont les époques où vécurent les plus anciens sages et philosophes grecs. Est-il d’ajouter que la plupart d’entre eux furent d’origine barbare et furent formés par les Barbares ? […] Platon ne nie pas d’avoir importé de chez les Barbares les plus belles conceptions philosophiques. »6

Ce point de vue est confirmé par Mégasthène qui voyage aux Indes cinq siècles plus tôt. Philon d’Alexandrie (-20 à 45) affirme que la sagesse provient des Mages de Perse, des Indiens et des Esséniens.7 Jean Bottéro nous met en garde contre notre myopie occidentale qui nous empêche de voir au-delà des Grecs.

« Chaque système politique et philosophique tire ainsi, bien sûr, de ses fondations un prestige, en général conçu comme une machine de guerre contre le système rival. L’effacement des hypothétiques ‘impuretés’ orientales par le mythe ‘viril’ des grands ancêtres indo-européens n’est qu’une manifestation de cette fâcheuse tendance à se choisir un passé […] Ce fameux ‘miracle grec’ dont l’une des fonctions était, bien sûr, de verrouiller l’orient […] La Mésopotamie, en revanche, offre une plateforme ouverte sur deux immensités, Orient et Occident qui lui étaient également accessible : elle est soumise à tout le flux de circulation. »8

Nous sommes redevables au peuple de la Mésopotamie d’être parmi les précurseurs de l’agriculture, de l’élevage et des premières villes.9 Elles s’organise sur le modèle de la cité-état, avec sa loi et sa religion. La ville de Jéricho en Cisjordanie possède les ruines les plus anciennes du monde, remontant à l’an 9 000 avant J.C.. À ce stade de développement, la religion n’a pas de nom propre, elle est assimilée à la ville.10

Au deuxième millénaire se développent les Hittites turbulents, puis les Phéniciens. Ces derniers inventent notre alphabet et la navigation en haute mer, de la Méditerranée à la côte atlantique et l’Afrique.

La Judée et la Galilée sont sur le couloir qui relie l’Égypte et la Mésopotamie ; il est emprunté par les deux poids lourds quand ils se battent. Une malchance pour les peuples du couloir, écrasés et asservis à chaque passage. Parfois, les régions sont séparées, comme en l’an -400 où la Galilée est vassale de la Perse, et la Judée vassale de l’Égypte. Lorsque les rois juifs ne sont pas conciliants, ils sont tout simplement emmenés par l’envahisseur dans ses bagages. Plus de trois fois les Palestiniens sont déportés en Mésopotamie ; ce bain de culture forcée est désagréable et pourtant formateur ! Pour eux, l’indépendance est un rêve impossible.

Économie.

Très tôt, le Moyen-Orient est un monde connecté par le commerce et la guerre. De nombreux sites archéologiques le prouvent. Un égyptien très ordinaire, Sinouhé raconte son long voyage qui se déroule en l’an -2000. Notre héros est un proche du roi ; il quitte l’Égypte pour aller en Syrie, puis retourne plus tard en Égypte ; sa vie mouvementée est une belle réussite.11

Les caravanes et les bateaux transportent des produits de grande valeur. Les royaumes collectent un impôt sur les produits agricoles et les produits miniers comme le cuivre. La richesse agricole la plus convoitée est le blé. L’Égypte est un grenier à blé convoité, colonisé par les Grecs, puis les Romains. Le blé est gratuit pour les habitants de Rome, Constantinople et Dubrovnik. Cette ville possède encore ses immenses silos à blé.

Le climat de la Palestine est humide et plus fertile qu’aujourd’hui ; on y cultive des céréales, l’olivier et la vigne. La forteresse de Massada en Israël est aujourd’hui un roc sec entouré d’un désert à perte de vue, ce qui est bien différent de la description de Flavius Josèphe :

« Le roi avait réservé à la culture le sommet, qui est fertile et d’une terre plus meuble que toutes les plaines. »12

Flavius Josèphe naît en 37, après la mort de Jésus. Il pourrait en avoir entendu parler. Il s’installe à Rome en 71 et rédige l’histoire de la Judée. Ce pays était alors verdoyant.

« Son caractère (la Samarie) ne diffère pas de celui de la Judée. L’une et l’autre région présentent une alternance de montagnes et de plaines, offrent à la culture des terres faciles et fertiles, sont couvertes d’arbres, foisonnent en fruits francs et sauvages ; nulle part, la sécheresse du désert, partout des pluies abondantes. »13

Finkelstein différencie la Judée, plus pauvre que ses voisins.

« La lointaine cité-état (Jérusalem) perchée sur sa montagne […] À l’encontre des régions montagneuses du nord, avec leurs larges vallées et leurs voies naturelles de communication, leurs pluviométries capricieuses, Juda fut toujours pauvre sur le plan agricole et isolé de grandes voies commerciales ; le royaume n’offrait à ses dirigeants que peu de moyens de s’enrichir ; son économie tournait autour de la production autarcique des fermiers individuels ou de groupes de bergers ».14

La Judée avec son sol inculte est moins convoitée ; cela lui permet de cultiver un esprit d’indépendance exceptionnel dont elle ne se départira jamais. La pauvreté rend jaloux, et les Juifs de Judée tentent plusieurs fois de s’emparer de la Samarie.

La première déclaration des droits de l’homme de Cyrus.

En l’an -539 le roi perse Cyrus le Grand conquiert Babylone et construit un empire immense allant de l’Égypte au Penjab. Sur un cylindre remarquable, il précise les principes de tolérance et d’administration de son État. Certains le considèrent comme « la première déclaration des droits de l’homme ». Ce point de vue est excessif, il provient de nombreuses traductions fantaisistes dont l’une avait été posée devant le siège de l’ONU. Le cylindre, conservé au British Museum, affirme que Cyrus est le maître du monde ; il décrit le massacre des peuples dissidents et la conquête pacifique de Babylone ; il affirme la volonté d’établir la sécurité et le respect des sanctuaires religieux de Babylone ; il veut libérer les habitants, permet à certaines populations de revenir dans leur pays ; enfin, il accepte tous les dieux sans hostilité. Le principe de tolérance se ressent clairement, sans être explicite. Certains y voient l’abolition de l’esclavage, mais nous n’en sommes pas encore là.

Il est remarquable que l’autorité du roi perse ne repose pas sur sa qualité divine, comme celle des pharaons égyptiens et des empereurs romains. Les Assyriens ont inventé l’État laïc.

Cyrus choisit la tolérance religieuse et s’accommode du polythéisme. Cela semble inévitable, car pour soumettre les peuples, il faut bien accepter la religion des villes conquises. Cette tolérance provoque l’apparition du polythéisme. Elle est adoptée plus tard chez les Grecs et les Romains. Les Juifs en profitent, comme le mentionne le prophète Daniel qui vécu à Babylone. Gardons en mémoire que depuis Cyrus, l’intolérance religieuse n’existe pas dans l’antiquité et qu’elle apparaît bien plus tard.

Sémites, indo-européens et autres.

Le XIXe siècle découvre identifie deux grandes familles linguistiques au Moyen-Orient, sémitique et indo-européenne. Les linguistes sont persuadés que chaque groupe linguistique possède une origine géographique, et véhicule une culture et une organisation sociale spécifique. Clément d’Alexandrie l’avait déjà compris.

« Comme dit l’Apôtre : les Hébreux réclament des miracles, mais les Grecs cherchent la sagesse. »15

Ernest Renan en est convaincu.16 Jean Daniélou, le dit ainsi :

« Le grec chrétien représente la rencontre de deux langages radicalement hétérogènes, le grec qui est une langue indo-européenne, et l’hébreu qui est sémitique. Il est à proprement parler la traduction grecque de conception sémitique. »17

Le mot de sémitique est inventé au XIXe siècle pour désigner les langues voisines de l’hébreu. Il provient de Sem, un fils de Noé. Les langues sémitiques s’étendent de la Mésopotamie à l’Afrique du Nord, l’égyptien, l’akkadien, l’assyrien, le phénicien, l’hébreu, l’araméen, l’arabe, le berbère.

Les langues indo-européennes sont identifiées par l’usage commun de quelques mots, dont certains proviennent du sanskrit de l’Inde ; il est connu depuis la découverte de l’Avesta au XIXe siècle. Le groupe comporte des langues du nord de l’Iran, d’Europe germanique et d’Inde, le perse, le grec et le latin.

Le Rig-Veda, document religieux le plus ancien du bouddhisme, est écrit en sanskrit, langue indo-européenne ; il révèle une société dirigée par un roi élu et contrôlé par deux conseils de tribu. Ce schéma est proche du modèle d’organisation des premières républiques grecque et romaine. Cela confirme l’importance de l’héritage indo-européen. Le grec ancien apparaît en l’an –1 700 à Mycènes qui développe une belle culture.

Pour enrichir le brassage, certaines langues échappent à cette classification, les langues agglutinantes comme le dravidien du sud de l’Inde, le sumérien, le turc, le hongrois et le basque.

Les groupes linguistiques se mélangent par le brassage commercial et militaire ; la vie d’Abraham l’illustre à merveille. Il est prétendu natif d’Our vers l’an -500 en terre sumérienne, où l’on parle une langue agglutinante hors catégorie ; il part vers la capitale perse où l’on parle une langue indo-européenne ; puis il émigre en Égypte, revient et s’installe chez les Hébreux qui parlent une langue sémitique. Le mélange linguistique est parfait ! En l’an –1700, les Égyptiens sont envahis par les Hyksos d’origine indo-européenne ; ils prennent le pouvoir et le gardent un siècle. Plus tard, en l’an –1100, l’Égypte doit repousser l’invasion par les ‘peuples de la mer’, les Philistins qui sont indo-européens. En l’an –600, les Perses, d’origine indo-européenne, envahissent la Mésopotamie. Pour diriger le royaume mésopotamien, ils adoptent l’araméen, une langue sémitique !

L’invasion d’Alexandre, le Grand, en –250, va parfaire ce brassage. Après sa mort, ses généraux dirigent l’un l’Égypte à Alexandrie, l’autre la Mésopotamie à Antioche. La langue principale à Antioche est l’araméen. L’usage de cette langue sémitique par le royaume grec séleucide d’Antioche réalise une fusion étonnante des deux cultures.

Zénon, le philosophe grec du Ve siècle qui fonde le Stoïcisme, est un ‘homme grand et noir de peau’. 18 Il avait probablement un ancêtre noir d’Éthiopie.

La théorie de l’origine géographique unique de chaque groupe linguistique n’est plus acceptée par tous les experts aujourd’hui, cédant le pas à l’idée d’un brassage naturel. 19 Il est clair que le creuset culturel fonctionne à gros bouillons ; au Moyen-Orient s’opère la fusion majeure de nombreuses cultures, catalysant la naissance de la pensée moderne. Situé en plein cœur de ce monde, les Juifs s’imprègnent de ce grand brassage.

Religions et sagesse des premiers millénaires.

Les écrivains de l’antiquité qui affirment que le savoir provient des Perses, des Indiens, et des Égyptiens. Laissons nous guider.

Religion et sagesse sumérienne.

Nous connaissons la sagesse sumérienne par les travaux de Noah Kramer, historien américain, et de Jean Bottéro, dominicain et historien assyriologue. Jean Bottéro est expulsé de l’Église, car il refuse d’admettre l’origine divine de la Bible. Ils ont travaillé sur des milliers de tablettes cunéiformes du troisième millénaire qui ont révélé une grande sagesse. Voici une belle complainte de la vie cruelle.

« Pour le plaisir, mariage. À la réflexion, divorce.

Un cœur joyeux, la mariée. Un cœur affligé, le marié

Main et main, une maison d’homme est construite.

Estomac et estomac, une maison d’homme est détruite.

Tu vas et tu conquiers le pays de l’ennemi,

L’ennemi vient et conquiert ton pays. »20

Jean Bottéro a désensablé le ‘Dialogue pessimiste’, un texte akkadien étonnant du deuxième millénaire. Ce dialogue d’un maître et de son esclave expose que la vérité est dans une affirmation et son contraire. Ce point de vue est troublant pour des occidentaux pétris de rationalité cartésienne ; il est courant en orient, dans le principe Nayavâda du jaïnisme et dans la culture chinoise actuelle.

« Esclave, à mes ordres !

Voilà maître, voilà.

Je veux me révolter.

Certes révolte-toi, maître, révolte-toi. Si tu ne te révoltes comment te vêtir ? Et qui te donnera comment remplir ta panse ?

Eh bien non, esclave, je ne veux pas me révolter.

Ne te révolte pas maître, ne te révolte pas ! L’homme qui se révolte, on le tue, on l’écorche vif, on lui crève les yeux, on le prend pour le jeter en prison ! »21

Quel texte subversif ! La décision appartient au maître, et la sagesse à l’esclave ! Un écrit sumérien du XXVIe siècle avant J.-C., ‘Les Instructions de Shuruppak’ contient une belle sagesse :

« J’ai transporté du sable et soulevé du sel, mais il n’est rien de plus lourd qu’une dette ! »

« Mon fils, ne maudis pas le jour avant d’avoir vu la nuit. »22

Jean Bottéro a identifié les croyances sumériennes que les Juifs ont adoptées ; la nature de l’homme faite d’un corps et d’une âme indissociable, l’art achevé de l’exorcisme, l’idée de résurrection, la purification par immolation d’un agneau.23

Religion égyptienne.

Les Égyptiens choisissent comme premier Dieu une femme, la déesse Maât. Elle est la mère, l’épouse et la fille du dieu solaire Ré. Avec ses ailes qui rassemblent, elle incarne l’ordre social, la vérité-justice, la paix, la perfection, l’ordre, et l’intégrité morale. Ses représentations sont des merveilles d’équilibre et de beauté abstraite. Voir page →. Ce dieu féminin qui incarne la recherche de l’harmonie et de la justice, n’est-il pas préférable aux dieux masculins qui expriment en priorité la force et la violence ? Il me semble très éloigné du Dieu des Juifs.

Religion romaine.

Le génie romain est surtout politique. Il ne brille pas sur le plan spirituel. Selon Cicéron, les Romains inventent leur religion en l’an –700 pour supprimer les guerres internes et garantir la paix sociale. La religion est le ciment social, le principe de cohésion et d’existence. Le citoyen doit exprimer son adhésion par l’hommage à l’empereur. La religion romaine est au service du politique.

Bouddhisme et Jaïnisme.

Bouddha meurt en l’an -540. Il apporte au monde une sagesse immense. Peu après Mahâvîra fonde le jaïnisme, basé sur les mêmes idées ; il meurt en -527. Leur pensée passe aux Perses et aux Grecs ; elle reviendra en force en occident à notre siècle.

Ces deux princes distribuent leurs biens aux pauvres. 24 Ainsi, l’idée de l’abandon des biens aux pauvres est ancienne. Le bouddhisme et le jaïnisme sont deux sagesses très proches. Leurs valeurs imprègnent le zoroastrisme que les juifs assimilent avant leur départ de la Perse en l’an -500.

Les premiers chrétiens sont influencés par les brahmanes. Leur pensée s’exprime dans les Évangiles de Marie-Madeleine et de Thomas. L’idée de la vie éternelle introduite par Paul et Jean rejoint la recherche de la plénitude des bouddhistes.

Le projet de Jésus repose sur les mêmes fondements que le bouddhisme et le jaïnisme : croyance dans une âme et un corps indissociable, non-violence ; partage égal de la richesse entre tous, non-attachement aux biens de ce monde, obligation de charité pour les riches ; croyance au Karma, la mémoire de toutes nos actions positives ou négatives qui gratifie ou punit notre âme à notre mort ; place centrale du pardon ; enfin l’aspiration à la béatitude en fin de vie ; La Genèse (22.6-7) exige de vivre en harmonie avec le monde du vivant.

« Si tu rencontres dans ton chemin un nid d’oiseau, sur un arbre ou sur la terre, avec des petits ou des œufs, et la mère couchée sur les petits ou sur les œufs, tu ne prendras pas la mère et les petits ; tu laisseras aller la mère et tu ne prendras que les petits, afin que tu sois heureux et que tu prolonges tes jours. »

Zoroastrisme.

Du côté de l’Iran, une grande figure se détache, Zoroastre. Il fonde la religion du dieu Mazda qui rayonne durant un millénaire, de –558 à +661. Nous lui prêtons une grande attention, car la religion juive en découle ; les archives mésopotamiennes prouvent que des juifs étaient à Babylone à l’époque de Zoroastre ; de plus, il y eut trois exils juifs à Babylone dont le premier en l’an -597. Zoroastre est bien connu des Grecs ; Pythagore l’aurait connu à Babylone ; l’Europe en prend connaissance seulement en 1770, suite à la découverte des livres de l’Avesta par Anquetil-Duperron. Le texte est écrit dans un iranien ancien, une langue indo-européenne, proche de celle du Rig-Veda.

Eusèbe de Césarée (265-339) affirme qu’Abraham connut Zoroastre. Eusèbe est un proche de l’Empereur Constantin. Son œuvre majeure est une histoire de l’Église très complète.

« Ninus, l’Assyrien, le premier, dit-on, domina toute l’Asie, à l’exception des Indes : la ville de Ninus, son éponyme, est nommée Ninive par les Hébreux. C’est de son temps que le mage Zoroastre règne en Bactriane : Ninus eut pour femme et successeur dans son empire Sémiramis : Abraham a donc été leur contemporain. »25

Selon la chronologie mythique juive, Eusèbe se trompe de millénaire ! Mais, il se fiche de l’arithmétique de la Bible. L’essentiel est bien l’étonnante proximité de Zoroastre et de la religion juive. Jean Savaton, auteur du site Internet cliolamuse, résume ainsi les points communs avec le judaïsme :

« Les Zoroastriens croient à l’immortalité de l’âme. L’âme du mort est jugée et doit franchir le pont Tchinvat lancé au-dessus de l’enfer. L’âme du juste atteint la lumière éternelle, celle du damné descend par degrés aux enfers. Entre les deux, existe un purgatoire où se rendent les âmes de ceux dont les bonnes et les mauvaises actions se contrebalancent. Les derniers jours seront annoncés par la venue d’un messie sauveur et libérateur, Sao-chyant, qui renouvellera le monde après la résurrection. »26

Cette hybridation réciproque des religions indo-européenne et sémitique illustre à merveille le fonctionnement de ce grand ‘melting-pot’. Voici les valeurs que les Juifs prennent au zoroastrisme :

— le monothéisme,

— la dualité Dieu–diable, bien–mal, lumière–ténèbres.

— l’existence d’un esprit saint et d’un esprit mauvais qui habitent tout homme

— l’idée que selon nos actes, notre âme est gratifiée ou punie après notre mort, alors que notre corps impur retourne à la terre.

— le jugement après la mort, l’enfer et le paradis selon le bilan des mauvaises et des bonnes actions,

— la liberté du choix de l’homme qui dirige son destin

— l’apparition des anges qui sont les intermédiaires entre Dieu et les hommes

Tous ces principes sont dans la Bible ; le jugement dernier est dans le livre d’Hénoch ; l’opposition lumière-ténèbres est adoptée avec passion par l’apôtre Jean.

« Je forme la lumière, et Je crée les ténèbres, Je donne la prospérité, et Je crée l’adversité ; Moi, l’Éternel, Je fais toutes ces choses. » Isaïe 45.7.

« Jésus leur parla de nouveau, et dit : Je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. » Jean, 8.12.

La conquête grecque.

Alexandre le Grand se lance dans la conquête du monde en -330. Son visage rayonne la force de sa jeunesse ; beauté, intelligence, finesse, sens de la négociation. Illustration page →.

Il va jusqu’en Inde, puis en Égypte. Pour conquérir cette dernière, il embauche des mercenaires juifs. La méthode était courante à l’époque ; en l’an -390, les Romains sont atterrés par l’arrivée des Gaulois à leur porte. Depuis ce jour sinistre, nos ancêtres Gaulois deviennent des mercenaires de premier choix. Les milices militaires sont payées sur les conquêtes, la récompense étant d’autant plus grande que le pays à envahir est riche. La méthode est astucieuse, elle ne coûte pas cher au conquérant. Les mercenaires juifs s’installent à Alexandrie avec Alexandre. Ils reçoivent de grands privilèges, les honneurs, les hauts postes de l’administration ; ils y développent leur religion librement, sous l’influence de la culture grecque de l’envahisseur. Alexandrie devient le cœur de l’intelligentsia juive.

Alexandre le Grand meurt à 33 ans, il a eu le temps de conquérir, mais pas d’organiser. D’ailleurs, les Grecs n’ont aucun talent pour administrer leur empire. Alexandre adopte le modèle perse des satrapies. Il installe ses généraux aux principaux centres économiques et les marie de force aux princesses locales. Il pousse sa méthode à l’extrême en mariant dix mille soldats avec des femmes perses à Suse en l’an -324. Ptolémée Ier s’installe en Égypte à Alexandrie, Séleucos Ier fonde Antioche puis s’installe à Bagdad.

Le monde méditerranéen s’imprègne du savoir grec, tant pour la philosophie que pour la science. La Judée ne connaît pas de répit, car les royaumes d’Antioche et d’Alexandrie se l’arrachent régulièrement.

Le grand brassage grec.

Les Grecs brassent tous les savoirs du bassin méditéranéen. Thalès est d’origine phénicienne, ce peuple qui a inventé la navigation lointaine ; après sa formation en Égypte, il invente ses théorèmes de géométrie. Selon Porphyre, l’inventeur de la géométrie Pythagore apprend son savoir des Égyptiens, des Chaldéens (Mésopotamie) et des Phéniciens. Clément d’Alexandrie le confirme ; il ajoute que Pythagore assimile la pensée de Zoroastre à Babylone, qu’il est disciple de l’Assyrien Zarotos, qu’il apprend des Gaulois et des Brahmanes, et qu’il croit en la réincarnation.27

Clément raconte qu’Aristote avait pour élève un juif. Selon Diogène, Pythagore aurait enseigné tout d’abord aux enfants, puis aux femmes. Pas de complexe, aucun préjugé ! Il affirme que Platon se rend en Égypte.

« Enfin pourquoi Platon a-t-il excellé dans tous ces arts dont l’étude me paraît nécessaire à l’orateur ? Non-content des sciences qu’Athènes pouvait lui fournir, et de celles des pythagoriciens, auprès desquels il s’était rendu par mer en Italie, il alla encore trouver les prêtres de l’Égypte, et se fit initier à leurs mystères. »28

Les Grecs inventent la philosophie pour libèrer l’homme des dieux. Partant du constat que les dieux ne se manifestent plus, ils inventent une rationalité qui les écarte. Épicure affirme :

« Les dieux ne sont pas à craindre ». 29

Il est tiraillé entre les métiers opposés de ses parents, un père philosophe et une mère devineresse. Que choisir entre le rationalisme et la spiritualité ? Il décide de rejeter la magie et devient un grand philosophe.

Cette liberté de pensée ne va pas sans un conformisme quant aux religions. Elles sont respectées comme ciment social. Des Grecs reprochent à Socrate de détourner la jeunesse des dieux ; ce dernier répond en affirmant le contraire. Au début du Banquet il montre sa joie après une fête chaleureuse en l’honneur d’une nouvelle divinité vierge. Son esprit critique virulent inquiète et certains demandent sa mort. Comme Socrate place très haut l’ordre public, il accepte de boire la ciguë. La veille de sa mort, son ami Criton vient lui dire qu’il sait comment changer la décision de l’assemblée. Socrate refuse son aide en réaffirmant ses valeurs sociales. Par sa mort, il affirme son respect de la religion comme le vrai ciment de la société.

La passerelle des royaumes Indo-grecs.

Clément d’Alexandrie affirme que le monde grec a assimilé la sagesse des brahmanes. Les passeurs voyagent avec le commerce et les armées grecques. L’archéologie témoigne du commerce entre l’orient et l’occident dès le début du premier millénaire avant J.C.. La découverte du site archéologique de Kodungalor au sud de l’Inde fait état d’un commerce maritime important avec le bassin méditerranéen (voir page →). L’intensité des échanges économiques est soulignée par le romain Pline le Vieux.

« Il n’y a pas d’année où l’Inde n’enlève à l’Empire romain moins de 50.000.000 de sesterces ; elle nous expédie en retour des marchandises qui se vendent chez nous au centuple. »30

La réincarnation est adoptée par des Grecs célèbres : Pythagore né en l’an -594, Empédocle né en -490, Socrate, né en -470. Ce dernier se rappelle, avant de mourir, ses vies précédentes ; il est convaincu de sa réincarnation prochaine. Un indien lui explique que pour bien enseigner, il faut connaître le divin.31

La conquête du Gandhara par Alexandre le Grand stimule les échanges. Il y rencontre deux ascètes brahmanes et les invite en Grèce ; l’un d’eux est effectivement venu, l’autre le rejette avec un brio qui impressionne Alexandre. 32 Son général installé en Perse envoie Mégasthène pour étudier l’Inde. Son récit est étonnant. Il décrit un immense pays qui ne connaît jamais les famines à cause des deux récoltes annuelles, qui est structuré en sept classes sociales qui se respectent, qui l’on ne connaît pas l’esclavage, qui est protégé des envahisseurs par plusieurs milliers d’éléphants…

Plus tard, Ptolémée II envoie deux représentants auprès du royaume Maurya de l’Inde. 33 En l’an -268, leur roi Ashoka s’approprie le Gandhara, et réalise le premier royaume des Indes. Après ses conquêtes, il fait preuve de tolérance, et a l’élégance de se convertir au bouddhisme. Il envoie des missions auprès des royaumes grecs de Perse et d’Égypte. Il adopte une méthode de gouvernement décentralisée analogue aux satrapies perses. Son général Séleucos, gouverneur de Perse, envoie Mégasthène en Inde. Il nous a laissé le récit de son voyage en quatre tomes.

Un siècle plus tard, son empire disparaît et laisse la place à des royaumes très actifs dit Indo-grec, Indo-scythe ou Indo-parthe. L’un d’eux s’étend de la Crimée à l’Inde. Le royaume du Gandhara, situé au Pakistan actuel, devient un lieu de fusion entre les cultures grecque et indienne. Elle s’exprime sur des statues de-Bouddha magnifiques. 34 Athéna est reproduite sur sa monnaie, le dragme.35 Les rois Indo-grecs sont bouddhistes ou jaïnistes.

Le roi Ménandre 1er, qui règne en l’an -170, nous a laissé un dialogue philosophique avec un sage bouddhiste. L’ouvrage nommé le Milinda Panha est d’une grande qualité religieuse. Il est truffé de dialogues socratiques. Il a été traduit dans toutes les langues extrême-orientales, de l’Inde à la Chine. 36

Les cultes à mystères.

Il s’agit de rites grecs très populaires qui parfois s’enflamme dans une folie dangereuse. Curieusement, la religion chrétienne les assimilent au

La Déesse égyptienne Maat créatrice du Monde.

Bouddha du Gandara

Mahavira donne ses biens.

Le dieu gréco-égyptienSérapis.

Bouddha en ascète

Code d’Hammurabi

Fragment du code trouvé en Palestine

Stèle du roi Mesha au Louvre.

IVe siècle, aussi devons-nous les examiner avec soin. Le culte à mystère repose sur la croyance que le visible cache une vérité divine invisible, mystérieuse que les prêtres savent l’approcher. Ces cultes sont répandus dans tout le bassin méditerranéen : les Grecs pour les dieux Éleusis, Samothrace, Dionysos, Orphée, Apollon, Adonis, Artémis ; les Perses pour Mithra ; les Phrygiens pour Cybèle et Attis ; les Égyptiens pour Isis, Osiris, Sérapis.

Ils restent difficiles à connaître, car il était sacrilège d’en parler pour ne pas profaner le mystère divin. L’historien Victor Magnien établit que Platon et Marc Aurèle sont initiés au culte d’Éleusis ; Clément d’Alexandrie le confirme.

« Non seulement les Pythagoriciens et Platon cachent la plupart de leurs dogmes, mais les Épicuriens eux-mêmes avouent qu’il y a chez eux des secrets, et qu’ils ne permettent pas à tout le monde de manier les livres où ils sont exposés. »37

Le culte à mystère de Samothrace comporte une cérémonie d’initiation dans laquelle l’initié reçoit la révélation de secrets divins. Celui de Dionysos est accompagné de grandes cérémonies publiques concernant toute la cité, et en particulier des concours de théâtre auxquels participèrent Eschyle, Sophocle, Euripide…

Penchons-nous sur le culte de Mithra qui a fortement influencé les chrétiens. Selon l’historien et professeur Amédée Gasquet :

« Dans tous les mystères, l’initiation était précédée d’épreuves, qui avaient pour objet de s’assurer de la foi du candidat et de la solidité de sa vocation. On lui imposait une attente de quelques jours ou de quelques mois, qui était occupée par la prière, le jeûne et diverses abstinences. Les épreuves des mystères de Mithra passaient pour les plus longues et les plus rudes. La secte ne voulait admettre que des hommes trempés par la souffrance, et parvenus à cet état d’insensibilité qu’on appelait l’apathie. On disait que ces épreuves pouvaient aller dans certains cas jusqu’au sacrifice de la vie […] Les épreuves étaient au nombre de douze et duraient parfois quatre-vingts jours […]

De ces épreuves graduées, d’abord légères, puis de plus en plus pénibles, – Grégoire de Nazianze les appelle des supplices, – on ne connaît pas le détail exact. Elles comportaient des jeûnes prolongés, quelquefois de cinquante jours, l’abandon dans la solitude, l’épreuve du feu, de l’eau, du fouet ; le patient était enfoui dans la neige, d’autres fois traîné par les cheveux dans un cloaque. Les injures et les dérisions s’ajoutaient à ces souffrances physiques. »38

L’historien, philologue et archéologue belge Franz Cumont a compilé toutes les connaissances sur le culte de Mithra. Il montre sa proximité étonnante la religion chrétienne.

« Cette cérémonie d’initiation paraît avoir porté le nom de ’sacrement’ (sacramentum), sans doute à cause du serment imposé au néophyte et qu’on rapprochait de celui que prêtait le conscrit enrôlé dans l’armée […]

On prescrivait aux néophytes des ablutions multipliées, une sorte de baptême destiné à laver les souillures morales, soit en une simple aspersion d’eau bénite, soit en un véritable bain, comme dans le culte d’Isis. […]

Dans l’office mazdéen, le célébrant consacrait des pains et de l’eau qu’il mêlait au jus capiteux du Haoma préparé par lui, et il les consommait durant le sacrifice. Ces antiques usages s’étaient conservés dans les initiations mithriaques ; seulement au Haoma, plante inconnue en occident, on avait substitué le jus de la vigne […]

Devant deux personnages, […] est placé un trépied portant quatre petits pains marqués chacun d’une croix […]

On attendait de ce banquet mystique, surtout de l’absorption du vin consacré, des effets surnaturels : la liqueur enivrante ne donnait pas seulement la vigueur du corps et la prospérité matérielle, mais aussi la sagesse de l’esprit ; elle communiquait au néophyte la force de combattre les esprits malfaisants, bien plus, elle lui conférait, comme à son dieu, une immortalité glorieuse. »39

Tout cela est bien étrange et bien loin de nous. Même si la religion juive les ignore résolument, Philon d’Alexandrie signale en un usage discret chez les Thérapeutes.

« Dans chaque habitation se trouve un lieu sacré […] C’est là que dans l’isolement, ils accomplissent les mystères de leur sainte vie. »40

L’utopie d’Aristophane.

Le don des richesses prend une forme extrême dans certains propos de Jésus. D’où vient cette idée ? Déjà au VIe siècle avant notre ère, Bouddha et Mahâvîra donnent leur richesse aux pauvres. Illustration page →. Les philosophes grecs ne vont pas si loin. Ils encouragent la sobriété pour le bien-être personnel.

Aristophane vante les mérites du partage des richesses dans sa pièce l’Assemblée des Femmes. Cette pièce est à la fois comique, dérisoire, puissante et révolutionnaire. Aristophane est excédé par la guerre désastreuse contre Sparte ; il profite des fêtes dionysiaques pour imaginer la prise du pouvoir, par des femmes. Leur chef Proxagora propose la mise en commun de toutes les richesses, et, pour bien rire, l’amour libre.

« Plus de vols ; plus de jalousie à l’égard du prochain ; plus de nudité ; plus de misère ; plus d’injures ; plus de gages pris sur le débiteur[…]

Je dis qu’il faut que tous ceux qui possèdent mettent tous leurs biens en commun, et que chacun vive de sa part ; que ni l’un ne soit riche, ni l’autre pauvre ; que l’un ait de vastes terres à cultiver et que l’autre n’ait pas de quoi se faire enterrer ; que l’un soit servi par de nombreux esclaves, et que l’autre n’ait pas un seul suivant : enfin, j’établis une vie commune, la même pour tous[…]

Je mettrai d’abord en commun la terre, l’argent, toutes les propriétés d’un chacun ; ensuite, avec tous ces biens mis en commun, nous vous nourrirons, gérant, épargnant, organisant avec soin[…]

Mais il pourra coucher avec elle gratis. J’entends que toutes les femmes soient communes à tous les hommes, et fassent des enfants avec qui voudra[…]

Nous fournirons tout à tous en abondance. »41

Ce texte d’avant-garde, écrit en –373, est vraiment puissant. Il ferait pâlir nos théoriciens de la révolution. Certes, certains détails restent à travailler : l’esclave est oublié, car il cultive la terre sans recevoir sa part de la récolte. Ces idées trouvent un écho favorable chez son contemporain Platon qui propose que les gardiens de la Cité ne possèdent rien en propre et que les couples se forment librement une fois passé l’âge de la procréation.

« Ne verra-t-on pas à peu près disparaître procès et accusations réciproques d’une cité où chacun n’aura à soi que son corps, et où tout le reste sera commun ? »42

Hélas, les idées d’avant-garde ont la vie dure ; Aristote s’oppose violemment à la mise en commun des biens.43

La naissance du peuple juif.

Le mot ‘juif’ mérite quelques précisions, car son sens a évolué au cours du temps. Il apparaît pour la première fois dans la Bible lors du siège de Jérusalem par le roi de Babylone, au Ve siècle.44 Le mot ‘Juif’ désigne alors les habitants de la Judée.

Il possède le même sens à l’époque de Jésus. La Judée est une petite colonie romaine, inclue dans la province de Palestine ; cette unité administrative regroupe des peuples autrefois rivaux.

La religion juive s’est déployée dans tout le bassin méditerranéen, par le commerce et les conversions. Ses croyants sont ‘juifs’ quels que soient leurs pays d’origine.

Dans la suite de l’ouvrage nous suivons cet usage. Par exemple, Jésus est Galiléen, ce n’est pas un ‘Juif’ mais il est ‘juif’ par sa religion. Le sens moderne de juif est plus complexe, je le laisse de côté.45

L’histoire du peuple juif.

Nous disposons de nombreuses sources décrivant l’histoire du peuple juif ; la Bible, Flavius Josèphe, et des historiens romains ; des travaux archéologiques ont mis à jour les archives mésopotamiennes et égyptiennes.

En 1956 Werner Keller publie ‘La Bible arrachée des sables’ qui démontre brillamment que tous les hauts faits de la Bible sont confirmés par l’archéologie. Par contre, ‘La Bible dévoilée’ de Finkelstein et Silberman, publié en 2001, démontre le contraire ; Ils s’appuient sur les découvertes archéologiques récentes et les archives administratives égyptiennes et mésopotamiennes. Cet ouvrage distingue l’histoire mythique de l’histoire véritable.

La Bible, selon Ernest Renan, contient des livres d’origines diverses.

« Le Pentateuque renferme, selon toute apparence, des renseignements empruntés aux archives des peuples voisins d’Israël. »46

Cette multiplicité transparaît dans la trentaine de noms différents qui désignent Dieu. Elle se voit aussi avec les deux versions des tables de la loi, du Lévitique et du Deutéronome.

Les plus anciens codex complets de la Bible datent du IVe siècle ; ce sont le codex vaticanus, écrit en grec, et le codex sinaïticus, écrit en koiné le grec véhiculaire du Moyen-Orient. Selon la tradition, ces ouvrages proviennent de la Septante, une version grecque réalisée à Alexandrie au IIIe siècle avant J.C. par soixante-dix sages. 47 Qumran a révélé des livres d’Isaïe et de Samuel datant du IIe siècle avant J.C.. Il est réconfortant de constater qu’ils sont très proches du codex vaticanus, bien que six siècles les séparent.

Hexaple d’Origène compare des traductions de la Bible du IIe siècle. Elles ont malheureusement disparu.48

De nombreux livres de la Bible se trouve dans la Torah des juifs. Malheureusement son codex le plus ancien, celui d’Alep, date du Xe siècle. Le Talmud de Babylone remonte au VIe siècle, mais son plus vieux codex date du XIe siècle. Il est écrit en araméen, langue très proche de l’hébreu, ce qui est un gage d’authen-ticité. La distinction du vrai et des déformations est un exercice d’une grande complexité que nous laissons aux experts. Pour résoudre certaines difficultés, nous utilisons la traduction de Chouraqui (1917-2007) qui repose sur les deux codex du Talmud.49 Il naît en Algérie, juif, avocat, éditeur, penseur, et élu de Jérusalem.

Il est surprenant que nous ne connaissons pas l’hébreu des tous premiers livres du Talmud. Les plus vieux écrits juifs sont déroutants. Ils ne sont pas en hébreux, ils mélangent des caractères araméens, phéniciens et nabatéens ; voir la stèle du roi Mesha de Moab, datée de l’an -850 ; voir les quelques livres découverts à Qumran qui datent du IIe siècle avant J.C..50

Sauf mention particulière, nous utilisons la traduction de la Bible de Louis Segond de 1910 qui nous paraît la meilleure.

L’histoire mythique.

La Bible commence par la création du monde en sept jours avec le premier homme ; puis Ève et ses descendants ; entre autres Noé, Sem, Abraham, Isaac, Jacob-Israël, Lévi, Juda, Joseph, Moïse, Isaïe, David, Salomon, Josias, Jésus. L’analyse de la Bible permet d’estimer quelques dates ; Adam vit en l’an -4000, Noé en -3000, Abraham en -2000, Moïse en -1500, Salomon et David en -1000, et nous sommes aujourd’hui en l’an 6000 depuis la création du monde !51

Après le déluge.

Après le déluge, Noé repeuple la terre. Le monde est d’une simplicité merveilleuse. Il comprend trois régions, la Mésopotamie, l’Égypte et le Pays de Canaan. Les trois fils de Noé se partagent la terre : à Cham revient l’Égypte et le pays de Canaan, à Japhet la Mésopotamie et l’Asie. Le pauvre Sem n’a rien, mais attendez la suite !

Un descendant de Japhet, Ashkénaze, hérite des territoires situés au nord de la Mésopotamie. Lors de la première croisade, les historiens arabes parlent de l’invasion des Ashkénazes. Ce nom a changé de sens au XIXe siècle pour designer les juifs d’Europe du Nord.

Cham dirige le pays de Canaan qui s’étend de la Mésopotamie à l’Égypte. Il profite du sommeil de son père ivre pour fauter. La Bible ne nous donne pas de détail. Sébastien Doane propose que Cham ait forniqué avec son père. 52 Dieu, furieux, le dépouille et donne son fief à Sem qui entre dans l’histoire. Il est l’ancêtre du valeureux Abraham.

Abraham.

Il est originaire de la ville d’Ur, en plein cœur de la civilisation sumérienne, un choix magnifique pour une belle histoire ! Il vit à Babylone quelques années puis décide de partir vers le sud, car Dieu lui promet le pays de Canaan.

« L’Éternel dit à Abram : va-t’en de ton pays, de ta patrie, et de la maison de ton père, dans le pays que je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation, et je te bénirai ; je rendrai ton nom grand, et tu seras une source de bénédiction […]

En ce jour-là, l’Éternel fit alliance avec Abram, et dit : Je donne ce pays à ta postérité, depuis le fleuve d’Égypte jusqu’au grand fleuve, au fleuve d’Euphrate. »53

Ses tribulations sont indiquées sur une carte page →. Il nomadise pauvrement dans le désert, à l’écart des privilégiés de l’agriculture. Il est cocasse de lire ce qu’en pense les citadins :

« Ces Nomades de l’Ouest, qui occupent la steppe, ignorent céréales, maisons et cités, mangeurs de viande crue, inéducables, ingouvernables, et une, une fois morts, ne sont même pas ensevelis selon les rites. »54

Abraham s’enrichit enfin en Égypte. Le pharaon apprend qu’il lui a cédé sa femme en lui cachant son mariage, et, furieux, il l’expulse. L’incident donne une piètre idée de cet aventurier.

Les enfants de son fils Isaac se disputent. Jacob est chassé par son frère Esaü, puis guerroie pour reconquérir sa place. Il réussit, et Dieu le renomme Israël, celui qui guerroie avec Dieu. La belle équipe !

« Il dit encore : ton nom ne sera plus Jacob, mais tu seras appelé Israël ; car tu as lutté avec Dieu et avec des hommes, et tu as été vainqueur. »55

Ses douze enfants fondent les douze tribus d’Israël. Leur solidarité n’est pas fameuse, car ils se disputent et chassent un de leur frère Joseph en le vendant comme esclave en Égypte.

Le clan de Joseph, de l’Égypte à la Samarie.

Joseph arrive en Égypte et connaît une réussite fulgurante ; il sort de l’esclavage, gagne la confiance du pharaon, et devient grand vizir. Sa famille y prospère pendant plusieurs générations. Lors d’une grande sécheresse en Palestine, Jacob sollicite l’aide de son fils ; il est bien brave de l’accueillir avec ses autres frères, réunissant à nouveau les douze tribus.

Après quatre siècles de prospérité, le clan doit s’enfuir derrière son chef Moïse, sans que l’on en connaisse les raisons. Ils errent comme Abraham dans les collines désertiques de Judée ; Moïse conduit une bonne trentaine de guerres pour se poser, sans succès. Voir son itinéraire page →. Flavius Josèphe raconte ses guerres épouvantables, égrenant des massacres sans fin qui donnent la nausée. Moïse est un véritable monstre soutenu par Dieu.

« Tu dévoreras tous les peuples que l’Éternel, ton Dieu, va te livrer, tu ne jetteras pas sur eux un regard de pitié, et tu ne serviras point leurs dieux, car ce serait un piège pour toi. »56

Malheureusement, c’est un piètre militaire, il meurt au pays de Moab avant d’entrer en Samarie. Josué lui succède, et réussit enfin à poser le clan en Samarie, à Sichem. 57 La vie religieuse s’organise sur le mont voisin Garizim. Josué agrandit son territoire par la guerre, puis le partage entre les douze tribus d’Israël.

Le clan de Juda et le royaume de David et Salomon.

Le descendant de Juda, un des douze fils de Jacob, fonde le fabuleux royaume de Canaan qui nous est conté par les livres de Samuel et des Rois ; ses valeureux fondateurs, Saül, David et Salomon sont poussés à la guerre totale par Dieu.

« Demande, et je te donne les nations en héritage, pour domaine les extrémités de la terre ; tu les briseras avec un spectre de fer, comme vases de potier les fracasseras. » Ps 2.8.