L'Intruse - Patrick Borreda - E-Book

L'Intruse E-Book

Patrick Borreda

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Beschreibung

Suite à un concours de circonstances, Laurie, jeune citadine de 11 ans, se retrouve à l’hôpital. Face au traumatisme qui affecte la famille, les priorités changent, les souvenirs affluent, les rancœurs ressurgissent, chacun se remet en question. Tandis que le corps de Laurie est plongé dans un coma profond, son esprit est parti rejoindre le corps d’une fillette Laurette, à un détail près… plus d’un demi-siècle la sépare de son monde à elle. Face à l’incompréhension de ce qui lui arrive, confrontée à un environnement étranger, Laurie se voit contrainte de partager la vie rustique de Laurette. Loin des siens, surmontant la peur qui l’habite saura-t-elle faire face à la situation ? Et si… sa présence avait le pouvoir de modifier l’ordre des choses ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

Originaire du sud de la France, Patrick Borreda s’installe en Haute-Savoie où il fait carrière dans l’industrie. À l’âge mûr, il s’oriente vers la psychothérapie qu’il exercera pendant une dizaine d’années. Ouvert sur la créativité, il aime se lancer des défis. Avec cette soif d’apprendre et d’expérimenter qui le caractérise, deux passions se disputent sa vie : l’écriture et la peinture. Toujours prêt à s’enthousiasmer, à l’heure où les gens ont juste le temps d’aller à l’essentiel, il va au bout de ses rêves.

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Seitenzahl: 356

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Patrick BORREDA

L’Intruse

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected], rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-148-5ISBN Numérique : 978-2-38157-149-2

Dépôt légal : Juin 2021

© Libre2Lire, 2021

Cette histoire est une œuvre imaginaire. Les noms, personnages, évènements sont le fruit de l’imagination de l’auteur ou utilisés fictivement. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, ou des évènements réels serait pure coïncidence.

Chapitre 1

2005

Laurie mâchonnait l’extrémité de son stylo. En alerte permanente, ses grands yeux bruns papillonnaient tantôt vers la fenêtre baignée de soleil, tantôt vers l’horloge campée au-dessus de l’entrée de la classe.

À chaque minute que la pendule se plaisait à étirer, la fillette soupirait. Elle subissait le temps qui ne se départait pas de son imperturbable tempo.

— Prenez votre cahier de poésie, lança la maîtresse, tandis que sa main se posait sur l’épaule de Laurie. Tu t’ennuies Laurie ? Allez, reviens parmi nous, chuchota-t-elle.

La remarque venait de faire mouche. Sans lever les yeux vers son interlocutrice, Laurie se redressa.

Elle bascula son buste d’une fesse sur l’autre, rejeta sa tête en arrière et d’une main vigoureuse mit de l’ordre dans ses longs cheveux châtains.

Ben non, je ne m’ennuie pas, j’ai juste envie de rentrer chez moi.

La réflexion de l’enseignante n’avait pas échappé à Myriam, sa voisine de table qui lui donna un coup de coude.

Le regard mauvais que lui renvoya Laurie coupa court à toute manifestation, son rire se figea.

Quelle cruche ! semblait dire Laurie en levant les yeux au ciel.

*

« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai ».

La dictée avait débuté, un livre à la main, la maîtresse arpentait les rangs. Accentuant chaque syllabe, sa voix résonnait dans la pièce.

Le coude sur son bureau, le menton dans le creux de sa main, la jeune fille anticipait les paroles qu’énonçait la maîtresse. Le regard fixe, Laurie intériorisait chaque vers prononcé. Elle s’appropriait l’image et la couleur des mots pour redonner vie sur son cahier à chacune des phrases. Plus volontaire qu’à son habitude, son stylo-feutre crissait sur la page écorchant chaque fin de mot.

« Vois-tu, je sais que tu m’attends… »

Comme une éponge elle absorbait les sons tandis que les mots venaient se coller un à un à son cerveau. La complainte la perturbait. Elle se raidit sur son siège.

« Je sais que tu m’attends… »

L’évocation de ce dernier vers la dérangea plus que de raison, ses sourcils se froncèrent, sa bouche se referma.

*

Soudain, une sonnette résonna. Instinctivement les épaules de Laurie s’affaissèrent.

Dans la classe les têtes se redressaient, livres et cahiers se repliaient machinalement. Le silence imposé jusqu’alors cédait la place à un brouhaha de chaises déplacées, de bureaux qui se refermaient. Rires et cris fusaient de toutes parts, amplifiés par les couloirs à hauts plafonds.

Dans un même élan, une horde d’enfants se rua vers la sortie comme une vague sur la plage.

Du haut de ses onze ans, Laurie n’était pas de reste. Cartable sur le dos, manteau largement ouvert, elle avançait parmi eux d’un pas décidé.

Ses lunettes rondes aux lignes épurées contrastaient avec sa tenue, jeans et baskets de marquequ’elle arborait une bonne partie de l’année.

— Eh !!! Laurie, attends-nous.

Laureen et Myriam tentaient de la rejoindre.

— Pas le temps, faut que je rentre, maugréa la fillette, la tête enfoncée dans les épaules.

Qu’est-ce qu’elles peuvent être collantes.

Elle accéléra le pas et jouant des coudes se faufila vers la sortie.

La grille de l’établissement franchie, elle jeta un bref coup d’œil derrière elle.

Ouf !

Elle les avait semées.

Un sourire se formait sur ses lèvres quand brusquement il se figea.

— Qu’est-ce que tu fais là Mémé ?
— Eh bien ! On ne peut pas dire que ça te fasse plaisir de me voir, répondit l’aïeule en secouant la tête.
— Mais non ! C’est pas ça. C’est juste que devant l’école… J’aime pas qu’on vienne me chercher se justifia Laurie tout en gesticulant d’un pied sur l’autre.

Enfermée dans les bras de sa grand-mère, elle aperçut Myriam et Laureen qui passaient en pouffant de rire. Son visage s’empourpra.

— Dis tout de suite que t’as honte de ta grand-mère !
— Tu ne piges vraiment rien à rien Mémé… Et parle pas si fort, s’il te plaît !

Le manque d’empathie de son aînée l’attristait. Elle le regrettait mais ne pouvait s’empêcher de prendre de la distance avec elle. Des larmes lui montaient aux yeux. Elle prit les devants et continua sa route d’un pas résolu.

— Tu pourrais m’attendre, maugréa Tine qui avait du mal à tenir le rythme imposé par sa petite fille.

À peine plus grande que Laurie, le teint mat, les cheveux bouclés par une permanente, ses yeux s’accordaient à la causticité de son langage. Sur le chemin, elle soupirait à voix haute :

— Pftt… ça a plus de respect les jeunes aujourd’hui. Ton frère, il n’est pas comme ça. Il est poli lui.

Chapitre 2

La porte d’entrée couina sur ses gongs.

— Laurie c’est toi ?

Une voix s’élevait de la pièce voisine.

— Ouais, salut mam, grommela Laurie
— Mémé n’est pas avec toi ? Je l’ai envoyée te chercher.
— C’était nul.

Elle posa son cartable sur le coffre de l’entrée et ôta son manteau. L’expectative de goûter avec sa mère et sa grand-mère ne la réjouissait pas. Les épaules basses, la moue marquée sur son visage mettait en évidence son désappointement.

— Euh ! Laurie, j’ai un dossier à terminer. Je te laisse goûter ou… si tu préfères te mettre à tes devoirs, nous goûterons tous ensemble, juste après.
— Je fais mes devoirs d’abord !

Waouh! Le poing rageur en guise de victoire, elle se précipita dans l’escalier, pénétra dans sa chambre et repoussa la porte avec son pied. Débarrassée de son sac, elle étala ses affaires de classe sur son bureau et se laissa glisser sur sa chaise. Sans plus attendre, elle récupéra un récipient dissimulé derrière le retour inférieur de son bureau.

Les doigts accrochés à son bien, un épisode douloureux traversa ses pensées qui bien qu’éphémères lui tirèrent une grimace.

Il l’habitait chaque fois qu’elle craignait d’être découverte en possession de cette boîte. C’était l’objet volé, rescapé d’une excursion clandestine dans le grenier de sa grand-mère, avec la complicité de son petit frère Fabrice. Leur aventure avait failli tourner au drame lorsqu’une pile branlante de vieilles caisses s’était écroulée sur lui. En l’espace d’une seconde, Laurie avait été frappée par le regard lourd de reproches mêlé de peur de sa mémé Tine alertée par le vacarme. Son petit frère eut été blessé ou mort qu’elle n’aurait pas ressenti avec autant de violence cette rupture qui s’était opérée depuis lors avec son aïeule. À cette occasion, elle reçut la première et sans doute la dernière gifle de sa vie dont elle garda plus qu’une douleur, une rage qu’elle soulagea en dissimulant dans les plis de sa jupe à volants ladite boîte.

Ce larcin bien que datant de deux ans n’avait rien effacé de son inimitié envers sa grand-mère. La rancœur de celle-ci s’était figée en froideur à son endroit. Fabrice, quant à lui, était ressorti indemne de cette escapade et semblait ignorer parfaitement le mur qui s’érigeait entre sa sœur et sa grand-mère, ce d’autant qu’il recevait de cette dernière double démonstration d’affection.

Elle la chassa de son esprit et reprit contact avec le réel.

— « Y’a bon… BANANIA », épela-t-elle à voix haute en déchiffrant l’étiquette affichée sur le devant de la boîte.

Sa mimique la fit sourire.

Elle porta machinalement son trésor à son oreille et le secoua avec délicatesse.

Ça avait l’air de remuer là-dedans !

Son imagination comme son cœur partirent tous azimuts. Impatients, ses pouces entreprirent de forcer l’ouverture.

Affecté par l’humidité du grenier, le couvercle oxydé se refusait à lâcher prise. Elle s’obstina et sous l’impulsion tenace de ses doigts, il céda enfin.

L’objet lui échappa des mains, son contenu se répandit sur le bureau. Perles, mèches de cheveux, rubans de soie, feuillet de papier roulé : tout un apparat d’adolescente s’étalait devant ses yeux.

À qui donc avait bien pu appartenir ce bric-à-brac d’une autre époque ?

Le menton pincé entre ses doigts, elle fronça les sourcils.

Mémé Tine ?

Une moue se forma sur ses lèvres.

Elle avait du mal à se représenter sa grand-mère manipulant ces objets. Elle ne l’imaginait pas si jeune tout court.

Curieuse, elle jeta un dernier regard à l’intérieur de la boîte, quelque chose s’y trouvait coincé.

Une main dans l’orifice, elle en retira une photographie montée dans un cadre. Le portrait en noir et blanc d’une jeune paysanne de son âge s’affichait sur la photo. Elle portait une coiffe de coton attachée à son cou par un ruban de velours foncé cousu dans les fronces d’une fine dentelle brodée. Un châle de satin noir parsemé de pois blancs tombait sur ses épaules.

Adossée à son siège, la figure collée à l’image, elle considérait les vêtements de la jeune fille : un chemisier de coton clair sur une jupe longue froncée à la taille.

Ça faisait vraiment tarte !

Face au visage de la jeune fille, Laurie ne cillait plus. Elle approchait et reculait la photo comme pour ajuster sa vue à chaque détail de l’autre.

Le regard de l’enfant, ses pommettes relevées, ses cheveux châtain foncé plaqués sur son crâne tandis que deux nattes étaient suspendues de part et d’autre de sa tête ; tout lui était familier. La coiffure surannée était en adéquation avec l’époque de la photo jaunie.

Ce visage lui apparaissait tellement contemporain, comme si elle avait joué avec cette jeune fille la veille. Légèrement pointu, son menton allongeait son visage. Tournée sur le côté, la pose mettait en évidence son sourcil gauche qui pointait vers le ciel. Elle l’effleura de son index comme pour le lisser, sans remarquer qu’elle reproduisait son geste de son autre doigt, sur son propre sourcil qui se profilait à l’identique.

Alors, la question resta en suspens : qui était cette fille ? Ce n’était pas sa mémé Tine.

Au rez-de-chaussée, un claquement de porte, elle sursauta. Instantanément, ses jambes furent projetées en avant, elle se redressa.

Vite… Faire disparaître de son bureau le contenu de son délit.

Les joues empourprées, la respiration bloquée : elle balaya de sa main le plateau de son bureau vers son emballage d’origine.

Se reculant sur son siège, elle reprit son souffle.

Au rez-de-chaussée des pas résonnaient, Laurie discernait des allers-venues.

D’un geste vif, elle masqua la photographie de son livre de français, des fois que…

Hasard ! Celui-ci s’ouvrit à l’exercice du jour.

Les bruits avaient cessé. Aux aguets l’espace d’un instant, elle s’attela à ses devoirs.

Fidèle à son rituel, coiffée de ses écouteurs, une feuille à petits carreaux posée devant elle, Laurie pressa le bouton « marche » et inscrivit en haut de la page la date du jour :

Mardi 11 octobre 2005.

Le stylo bien calé dans sa main droite, elle entreprit de recopier l’énoncé de son exercice tandis qu’une chanson de Dorothée défilait dans sa tête.

Bien que démodée, sans trop savoir pourquoi, elle adorait cette mélodie.

Je ne sais pas ce qui s’est passé,

Ni comment… c’est arrivé,

Mais la terre s’est arrêtée

De tourner… de tourner.

Distraite par les paroles de la chanson, elle décala par petites touches son livre, juste assez pour lui permettre d’entrevoir le portrait dissimulé derrière.

Sans cesse en bascule de son cahier à son livre et de son livre à son cahier, ses yeux s’attardaient au passage sur la photographie.

Contrairement à sa vivacité habituelle, elle s’éternisait sur son exercice.

Imperceptiblement, l’intensité du regard de la fille de papier l’empêcha de détourner son attention de l’image. Hypnotisée, happée par cette vision intemporelle, elle chercha à masquer ce visage qui s’imposait à elle. Arracher son casque, se lever, sa seule volonté́ ne parvenait plus à influencer son cerveau.

Privé de tout contrôle, son corps l’abandonnait. Tel un serpent en pleine mue, elle se débarrassait de sa peau pour aller se fondre dans celle de l’inconnue.

C’est arrivé aujourd’hui,

Il était presque Midi,

Quand la terre s’est arrêtée…

De tourner… de tourner

Complices du trouble qui la dominait, les paroles de la chanson résonnaient dans sa tête.

Le souffle court, la gorge nouée, elle appela sa mère… En vain.

Les mots formulés ne délivraient aucun son.

La peur qui s’éveillait en elle lui glaça les os.

Autour d’elle, tout devint flou.

Chapitre 3

— Ouf !!!

Tine se laissa tomber lourdement sur le coffre de l’entrée.

— Quelle petite garce !

Ses paroles venaient de devancer ses pensées.

— C’est toi Mam ?

La voix de Clémence s’éleva de son bureau

— Elle m’a épuisée cette gamine

Acerbe, le ton en disait long sur ses sentiments vis-à-vis de sa petite fille.

— Dis ! Mam. Je profite que Laurie fait ses devoirs pour terminer ce dossier ensuite on goûte ensemble, ça te va ?

En guise de réponse Tine grimaça.

Sa rancœur à l’encontre de Laurie dépassait largement l’accueil distant que la gosse lui avait réservé. Sans pouvoir se l’expliquer, elle éprouvait des élans d’hostilité envers sa petite-fille. Elle en était bien un peu peinée, mais tout de même cette gamine exagérait.

Sa crise d’adolescence commençait anormalement tôt, pensa-t-elle en s’éloignant dans le jardin.

*

— Tu ne dois pas souvent arroser tes tomates ! lança Tine… Les mauvaises herbes, ça court de tous les côtés, tu pourrais t’en occuper. Tiens ! regarde ce que j’ai ramassé.

Clémence tordit la bouche. La cuillère de cacao qu’elle s’apprêtait à goûter manqua sa cible.

— Je m’occupe de mes enfants, c’est déjà bien.

Tine franchit la porte-fenêtre. Le nez sur la casserole, elle rajouta :

— Mouais… ta fille, elle file un mauvais coton.
— Pourquoi dis-tu ça ?
— Jamais un bonjour, elle répond à tout va, elle n’écoute rien, elle s’habille comme un garçon… tu n’as pas fini de t’en voir avec elle. Tu m’as demandé d’aller la chercher à l’école, je t’ai dépannée et remerciements… J’ai été reçue comme un chien dans un jeu de quilles et tout le retour je lui ai couru après.

Les reproches fusaient. Ses yeux trahissaient sa colère.

Un temps, amusée par le comportement de sa mère, Clémence peinait à contenir ses émotions. Son visage se rembrunit.

— Bah ! Tu vois tout en noir, elle n’est pas que ça Laurie. Les jeunes aujourd’hui c’est plus comme avant. C’est à nous parents de les accompagner et ce n’est pas toujours évident.
— Bah ! bah ! bah… je ne comprends rien à ce que tu dis.
— Mam ! Tu dépasses les bornes. On a changé d’époque, plus rien à voir avec la tienne, tu t’emportes pour pas grand-chose.

Réfractaire aux arguments de sa fille et au ton monocorde de sa voix, Tine secouait la tête. Clémence radoucit son propos :

— Bien sûr que je m’inquiète, rien n’est simple. Laurie n’est plus la petite fille qui venait se nicher dans mes jupes pour me confier ses secrets, je l’agace avec mes questions. Ce n’est plus moi qui décide de sa façon de s’habiller, de se coiffer. Je ne choisis pas ses copines non plus. Aujourd’hui avec les ados, il y a des codes à ne pas franchir. Si l’on veut qu’ils nous respectent, on doit les respecter eux aussi. On doit être à l’écoute, disponible, ouvert à leur monde.

Tine observait sa fille d’un air peu convaincu. Elle ne savait que penser de son discours.

— Allez mon chocolat est chaud. Goûtons ! proposa Clémence en adressant un sourire réparateur à sa mère.

Penchant la tête dans la montée d’escalier, elle rajouta d’un ton jovial :

— Lolo, as-tu bientôt fini ? Ton chocolat est prêt.

Pas de réponse. Visiblement agacée, Tine ne disait mot.

— Laurie ! as-tu bientôt fini ? Tu pourrais répondre ma chérie.

Une moue de contentement se dessina sur le visage de Tine, ses yeux brillants trahissaient son esprit devenu belliqueux.

— Tu vois que j’ai raison, elle ne daigne même pas répondre, persifla-t-elle à la figure de sa fille.
— Elle ne peut pas entendre, elle a dû mettre son casque sur les oreilles pour faire ses devoirs se moqua Clémence.
— C’est quoi cette histoire de casque ? Tu prends encore sa défense. Comment veux-tu qu’elle travaille comme il faut avec un bazar sur la tête ?
— Allez maman ! Arrête d’être désagréable. Monte chercher ta petite fille pendant que je mets les bols sur la table.

*

— Quel chantier cette chambre… regarde-moi ce bazar. Ah ! Y sont pas gâtés ces gamins.

Tine reprenait son souffle. La main appuyée au chambranle, elle observait sa petite fille assise sur sa chaise. La tête posée sur ses bras croisés, elle semblait somnoler tandis que ses écouteurs continuaient à émettre.

La main posée sur l’épaule de la fillette, Tine la secoua.

— Laurie ! À quoi est-ce que tu joues ? Baisse un peu ta musique, tu vas finir sourde. Allez ! Ton chocolat est prêt. Ça fait un quart d’heure qu’on t’attend.

Aucune réaction, elle douta.

Elle tenta de la redresser, son torse bascula en arrière. Tine dut la soutenir pour lui éviter la chute. Appuyée au dossier de la chaise elle l’enserrait de ses bras. Son animosité laissait la place à du désappointement. Contrariée, elle bafouilla :

— Bon ! Qu’est-ce qui se passe ? Dis-moi quelque chose, Nom de Dieu !

Rien… Tine soutenait le poids du corps inerte dans ses bras. Elle tira la chaise à elle, souleva la fillette, la porta sur son lit.

Ainsi allongée, Laurie avait l’air d’une petite fille innocente. Tine n’osait faire le moindre geste.

De retour à la réalité, elle soupira et se posta en haut de l’escalier.

— Clémence ? Laurie fait un malaise, dépêche-toi, vite… viens voir !
— Qu’est-ce qui se passe ? Laurie… Quoi ?

Clémence montait l’escalier avec précipitation.

Les deux femmes se dévisagèrent furtivement. Mille questions s’échangèrent au travers de leurs regards.

Dans la chambre, agenouillée au chevet de sa fille, elle lui prit le pouls.

— Tout semble correct.

Penchée sur son visage, elle lui tapotait les joues :

— Allez Lolo ! Je t’en prie, reviens à toi.

Toujours rien.

— Qu’est ce qui s’est passé ? interrogea-t-elle d’une voix qui se voulait calme.

En son for intérieur, la question de Clémence dérangeait Tine. Elle prenait conscience de son animosité envers Laurie et luttait de toutes ses forces pour effacer ses sentiments honteux.

— J’sais pas moi… rien… Je l’ai trouvée comme ça assise à son bureau, on aurait dit qu’elle dormait.

Bien qu’elle n’ait rien à se reprocher, ses yeux balayaient la pièce, comme si la réponse à la question se trouvait quelque part dans la chambre.

Désarmée devant le corps inanimé de sa fille, Clémence se leva d’un bond. Manquant de bousculer sa mère, elle se rua dans l’escalier.

— Reste auprès de Laurie ! ordonna Clémence, je m’en vais faire le 15.

Au garde-à-vous, Tine patientait. Les jambes lourdes, elle mesurait la pesanteur du silence.

— Allo ? Le SAMU.

Chapitre 4

1937

— Lolo… As-tu bientôt fini ?

Une voix étrangère s’éleva dans le dos de Laurie, elle tressaillit.

Elle s’entendit répondre :

— Oui, Maman.

Mais… la réponse… elle n’y était pour rien… que se passait-il ? Et cette obscurité soudaine ?

Au travers de ses yeux, elle découvrait un environnement étranger. Elle ne reconnaissait ni les lieux ni la voix de sa mère.

Le corps immobile, le regard engourdi, elle ne se reconnaissait pas dans cette pièce au plafond sombre. Une ampoule suspendue à une assiette à dentelles tentait vainement de rehausser la luminosité ambiante. Elle entrevoyait un cahier posé sur une longue et massive table en chêne patinée par les années. Son champ de vision ne lui laissait deviner qu’une partie de ce qu’elle supposait être un grand vaisselier de couleur claire. Des assiettes aux motifs à fleurs, debout sur des étagères en façade du meuble, offraient un peu de gaieté à cet environnement vieillot. À droite, un placard mural dont le battant ouvert découvrait un évier en pierre était surmonté d’un immense robinet (un rien) tarabiscoté.

Une odeur familière de soupe de légumes chatouilla ses narines tandis qu’une douce chaleur lui caressait le dos. Tous ses sens en éveil, elle devina le ronronnement d’un poêle. Sa présence cassait le silence oppressant de la pièce. Par intermittence, le claquement sec d’une bûche dans le foyer ajoutait un peu de vie dans ce lieu qui devait faire office de cuisine.

Elle sentit ses bras se soulever. Prenant possession d’un cahier posé sur la table, ses deux mains en tournèrent les pages.

Incrédule, Laurie s’affichait spectatrice de leur manège.

Plutôt fines, ces mains-là pouvaient se faire passer pour les siennes, les doigts longs auraient pu convenir eux aussi, mais pas vraiment les ongles, coupés ras, ni les poignets bien trop carrés. Le bout de ses doigts la picotait, la peau en était rougie et sèche. Ce n’était pourtant pas la saison, mais ses mains semblaient rescapées d’une bataille de boules de neige interminable.

Sa main gauche s’éleva au-dessus de sa tête et ses doigts se mirent à gratter son cuir chevelu. Glissant le long de son crâne, ils s’approprièrent une mèche de cheveux et l’enroulèrent entre ses doigts.

Ses cheveux ! elle les devinait impitoyablement rassemblés de part et d’autre de son crâne lui tirant le cuir chevelu jusqu’aux tempes. Tout son corps la picotait. Affublée d’une blouse d’un vilain bleu tirant sur le gris, taillée largement dans une toile rêche, celle-ci l’irritait.

Tout cela dépassait l’entendement.

Inondée de stimuli extravagants, le fonctionnement normal de sa pensée laissait à désirer. Elle aurait voulu s’extraire de ce rêve singulier. Ni les picotements ni cette odeur particulière ; mélange de renfermé, de cire et de soupe, ne lui faisaient retrouver la raison.

Sa main qui, elle aussi lui, apparaissait comme étrangère, maniait un bâtonnet brun muni d’une plume d’acier effilée et fragile. Main et plume allaient et venaient des pages en mauvais papier du cahier ouvert devant elle vers un flacon de verre et vice-versa. Sur l’étiquette du flacon, Laurie lisait : Encre noire Pélican.

Elle se vit délicatement abandonner sur le rebord de l’ouverture quelques gouttelettes baveuses, puis diriger ladite plume vers la page du cahier. Sa main gauche qui la tenait se contorsionnait autour du bâtonnet, contraignant le bras à contourner la feuille par le dessus. Ses doigts devaient forcer pour maintenir cette position si peu naturelle pour elle. Laurie suivait du regard le tracé de la plume qui, en dépit de difficultés apparentes, traçait de belles lettres rondes aux contours déliés.

Elle errait dans un corps qui, plus elle l’observait, plus lui semblait étranger. Ses mouvements contrariaient ses pensées.

Ses mains… elle ne les dirigeait pas.Pire encore, elle n’avait jamais tenté d’user de sa main gauche pour écrire. Voilà qui conforta Laurie dans sa certitude de rêver.

— Lolo… Tu traînes bien aujourd’hui.

Surprise par cette présence féminine dans son dos, Laurie tressaillit. Elle souhaita se retourner, mettre un visage sur cette voix affirmée, en vain. Son corps l’en empêchait… son corps l’avait abandonnée.

De sa gorge sortirent des mots :

— J’ai bientôt fini mais je ne sais pas pourquoi, j’ai comme des crampes dans les doigts. Ça me gêne quand j’écris… ça me ralentit.

Tandis que son esprit vagabondait tous azimuts à la recherche d’une explication, sa main gauche poursuivait sa tâche malgré elle. La date du jour s’inscrivait en haut de la page :

Lundi 11 octobre 1937

Quelque chose la chiffonnait…Le 11 octobre ne tombait pas un lundi, mais un mardi. Elle venait juste d’inscrire la date sur son propre cahier : le doute l’envahit.

Elle déchiffra l’année : 1937

En un éclair, une sueur froide traversait son corps de haut en bas tandis que les battements de son cœur résonnaient jusque dans sa tête. Sa main droite se porta à sa tempe, lui tirant une grimace.

— Aïe… ma tête ! s’entendit-elle prononcer.

Mais cette voix, était-elle vraiment la sienne ?

— Qu’est-ce qui se passe encore ? rouspéta la voix dans son dos.
— Rien euh… je ne sais pas… rien.
— Alors, arrête de te plaindre ! Tu as passé l’âge que je sache.

Non ! rien de tout cela n’était réel tentait de se persuader Laurie. Elle allait certainement se réveiller d’un instant à l’autre et tout oublier.

Rien à faire, ça continuait. Laurie se vit refermer le cahier vieillot, reboucher le flacon d’encre et ranger l’affreux porte-plume dans son plumier de bois.

Elle voulut stopper-là cette succession machinale de mouvements et d’actions dont elle n’était que le témoin, mais son corps continuait d’œuvrer et de faire ses petites affaires.

Penchée sur le cartable posé à ses côtés, son regard déchiffra l’étiquette collée sur la couverture du cahier.

Laurette DUBRAY

Cours Moyen 1ère année

Laurie se retrouvait face au support d’une élève nommée Laurette Dubray. Elle participait à ses devoirs. Elle écrivait au porte-plume. Mais surtout, elle vivait en 1937.

Quelles manigances lui jouaient son cerveau, quel cauchemar l’empêchait de s’éveiller ?

Elle se fit plus lourde, tenta de fermer puis d’ouvrir les yeux ; mais son corps ne lui obéissait plus. Elle essaya un gémissement, puis un cri… mais le silence dominait sa voix. Elle insista… mais le corps qu’elle habitait évoluait en dépit de ses propres intentions. Elle se ressentait marionnette, suspendue à des fils manipulés par des mains expertes et décidées. Ce corps nommé Laurette commençait à embarquer Laurie dans une énergie récréative. Sans qu’elle l’ait décidé, elle se redressa et enjamba le banc. Un demi-tour sur elle-même lui donna le tournis. Le décor défilait sous ses yeux.

Elle se retrouva face à une femme frêle, aux cheveux noirs coiffés en chignon, vêtue d’une jupe foncée sous un tablier à petits carreaux.

Une femme d’une autre époque songea-t-elle en même temps que s’affichait dans sa tête la date déchiffrée précédemment 1937 :

Elle ne maîtrisait plus rien, la panique monta d’un cran.

Le dos voûté, la femme alimentait le fourneau en fonte disposé au centre de la pièce.

Ses mains calleuses et façonnées comme un pied de vigne s’évertuaient à faire de la place à une bûche récalcitrante. Son regard doux ne reflétait pas la hargne qui animait ses mains.

Elle ne prêta guère attention à l’agitation de la fillette. Très tranquillement, la voix de la Laurette se fit à nouveau entendre :

— Et voilà ! j’ai terminé, je peux sortir jouer ?
— Tu en as mis du temps aujourd’hui… Pense à récupérer le lait chez Madeleine en rentrant.
— Oui, oui.

Débarrassée de sa blouse, un récipient à la main, elle se dirigea vers la porte.

Chapitre 5

À l’extérieur, Laurie eut envie d’une longue inspiration mais elle se retrouva bien malgré elle emportée par les pas sautillants de cette joyeuse écolière libérée de ses devoirs. La soudaine luminosité l’éblouit sans qu’elle puisse esquisser un seul clignement de ses yeux. Un paysage de montagnes s’élevait majestueusement au-dessus des toitures. Flirtant avec les cimes alentour, le soleil couchant inondait la rue de lumière chaude des couleurs de l’automne qui contrastaient avec le ton grisâtre des habitations. Nappés de leur premier manteau d’hiver, les sommets annonçaient les prémices du froid.

La jeune fille dévala l’artère principale du village en courant. Ses pas résonnaient du bruit de ses semelles de bois qui heurtaient bruyamment le sol.

Secouée comme un prunier, Laurie sentait ses cheveux battre des ailes au gré de sa course.

Elle progressait dans une rue bordée ici et là de maisons en pierre aux toits d’ardoises. Elle dépassa l’entrée d’une grande bâtisse à l’aspect décrépi. En contre bas, elle distingua un lavoir comprenant plusieurs bassins. L’eau se déversait bruyamment d’un bac à un autre. Un peu plus loin, son regard fut attiré par une maison qu’elle trouva avenante. Vitrée, sa devanture en arc de cercle indiquait Café-Épicerie. Sur l’un de ses volets ouverts, elle aperçut une affiche publicitaire à l’image du petit homme noir de la boîte de Banania qu’elle avait eue entre ses mains en rentrant dans sa chambre. La ressemblance était à la fois troublante et rassurante : enfin une image connue dans cet environnement suranné.

Un peu plus loin, elle croisa un cheval tirant une charrette chargée de bois. Le propriétaire la salua de sa main levée.

Elle atteignit finalement une cour d’école cernée d’un mur. C’est là, appuyée à la lourde grille d’entrée que sa course se termina.

Un petit bonhomme d’à peine plus de cinq ans, un béret sur la tête, s’approcha et enlaça sa taille prestement.

— Ah ! te voilà enfin Laurette.

Cet élan d’affection envahit Laurie d’un bonheur intense mais éphémère. Ainsi devait-elle admettre néanmoins qu’elle était invisible, dans la peau de cette Laurette qui, quelques minutes plus tôt, la faisait écrire à la plume à la date du 11 octobre 1937. Tout cela lui paraissait outrageusement étrange, mais cette course folle et le grand air semblaient avoir dilué son incrédulité et sa peur. Laurie se surprit à considérer avantageusement son état d’observatrice dans un corps qui la guidait dans ce milieu inconnu d’elle.

Droit devant, trois fillettes toujours vêtues de leurs blouses jouaient à la marelle tandis que dans l’aile opposée quatre garçons plus âgés, pantalons courts et chaussettes hautes de rigueur, se disputaient un ballon de basket. Les murs résonnaient de leurs éclats de voix.

— Allez ! Fais-moi la passe.
— À toi, déplace-toi ! vite !

Pas en reste, Laurette cria en direction d’une jeune fille de son âge :

— Jeanine ? T’as pas vu Justine ?

Une petite tête blonde aux cheveux bouclés jeta un regard dans sa direction. D’un ton haché, sans cesser de sauter à cloche-pied sur des cases tracées au sol, elle lui répondit :

— Jacques est passé la chercher tout à l’heure, pour aller faire des fascines qu’il a dit, mais elle n’était plus avec nous.
— Ouf ! souffla Laurette.

Laurie ne comprit pas d’emblée ce contentement non dissimulé, il lui faudrait être patiente pour appréhender cette autre vie qui semblait l’embarquer.

— Elle est partie par ici, lui désigna du doigt le jeune garçon qui l’avait enlacée
— Merci Lulu, t’es un ange.

Laurette se débarrassa de son récipient sur le muret de l’entrée et rejoignit ses camarades. En passant, elle ramassa le morceau de brique rouge qui servait de palet et s’immisça dans leur jeu. D’un geste adroit, elle le lança devant elle. Agile, tout en sautillant, elle le repoussa du pied, il avança d’une case.

Pendant que Laurette s’amusait, Laurie se laissait ballotter en tous sens, ne laissant échapper à sa curiosité aucune miette de ce spectacle rocambolesque dans lequel elle jouait une actrice muette.

Pourtant, elle était bien vivante dans ce village égayé par la joie des enfants. Elle savourait les dernières ardeurs du soleil sur sa peau qui lui chauffait le cœur. La rugosité de la brique rouge dans sa main la maintenait dans cette réalité aussi prégnante qu’intrigante. Seulement, son entendement butait sur le fait qu’elle n’avait pas de corps à elle. Elle se sentait enrôlée de force dans un corps étranger qui agissait sans se préoccuper d’elle. Et cette idée était difficile à admettre, seule entourée d’une flopée de gamins insouciants.

Les deux petits yeux au regard sombre de Lulu ne cessaient de dévisager Laurette. Dans le même temps, Laurie se sentait épiée. Son regard insistant la troublait comme si elle avait été repérée. Cette idée l’effrayait autant qu’elle la rassurait. Toute à ses pensées, Laurie n’anticipa pas le déséquilibre de Laurette qui manqua de s’étaler de tout son long. Celle-ci se redressa, secoua sa jupe rageusement et râla tout haut :

— Voilà que ma jambe se dérobe maintenant ! Y manquait plus que ça !
— Qu’est-ce qui t’arrive Laurette, questionna Jeanine, tu es bien pâle.
— Je traîne comme un poids depuis un moment et ça commence à m’agacer. Et toi arrête de me regarder comme ça ! protesta Laurette à l’encontre de Lulu.

Laurie fut contrariée face à la mine boudeuse du petit garçon attristé par cette remarque acerbe.

Laurette détourna la tête. Le son d’un clocher la surprit. Elle se moucha dans la manche de son chemisier.

— Sept heures ! annonça-t-elle. Je dois aller chercher le lait. Il faut que je rentre, sinon je vais me faire houspiller par mon père.

Sans raison légitime, cette remarque rassura Laurie.

Chapitre 6

Sur ces paroles, Laurette récupéra son bock à lait et s’engagea dans la rue principale en direction du bas du village. Son pas, moins animé qu’à l’aller, laissait à Laurie le temps de s’imprégner de la fraîcheur de la fin d’après-midi. Elle se sentait encore toute remuée par le poids du regard de Lulu avec lequel elle s’était sentie moins seule. Elle avait envie de maudire Laurette de l’avoir rabroué et peiné de la sorte, envie de sentir ses bras autour de sa taille comme à leur arrivée. Mais déjà elles étaient loin des cailletages des enfants qui s’estompaient à la faveur du carillon. Ce tintement réconfortait Laurie. Il lui sembla, l’espace d’un instant, évoluer dans un univers familier. Cela ne dura pas. Prisonnière des yeux de sa consœur qui la véhiculait, elle aurait voulu déchiffrer le panneau de signalisation en ciment qu’elle aperçut en approchant les abords du village. Laurette ne daignant pas jeter son regard sur la borne, elle ne put en appréhender le nom.

Engagées sur un sentier abrupt bordé par une végétation dense, des orties leur arrivaient jusqu’à la taille. Les bras au-dessus de sa tête, Laurette se frayait un chemin. Celui-ci menait à une imposante bâtisse, toute en longueur.

Poussant la porte, elles franchirent le seuil d’une vaste pièce sans éclairage. Au travers de petites lucarnes haut perchées, quelques ultimes rayons de soleil s’infiltraient en de fuyantes raies de lumières. De fines particules de poussière luisaient dans l’air ambiant.

Visiblement habituée des lieux, Laurette traversa le local d’un bon pas. Bruissements de mâchoires, piétinements sourds, cliquetis métalliques : Laurie, tous ses sens aux abois, découvrait une douzaine de génisses occupées à ruminer leur foin.

Les approchant malgré elle, Laurie comprit qu’elle n’avait jamais vu de vaches d’aussi près. Imposantes dans leurs robes fauves, elles impressionnaient la fillette qui ne pouvait freiner Laurette ni écarter sa trajectoire. Assaillie par l’odeur suffocante qui lui piquait le nez et la gorge, odeur de fumier et de foin gisant à ses pieds, elle sentait le dégoût monter. L’une d’elles, la queue en l’air, déféqua sans retenue sur leur passage, manquant de peu l’éclaboussure. Laurie grimaça.

Au fond de l’étable, Laurette frappa à une porte

— Entrez ! lui répondit une voix de crécelle
— B’soir m’dame.

Affublée d’un tablier douteux, les cheveux coiffés d’un fichu rouge noué derrière la tête, une femme au visage fortement ridé s’affairait à tamiser du lait au travers d’une passoire recouverte d’un torchon. Elle ressemblait à ces vieilles fermières usées qu’elle croisait dans les villages de montagne quand elle randonnait avec ses parents, les mêmes que sur les cartes postales en noir et blanc que l’on vendait à Annecy aux touristes. À la vue de la fillette, son visage marqué par les années s’éclaircit.

— Alors ma belle ! On vient chercher son lait ? C’est plus souvent la Tine que j’vois. C’est-y comment ton prénom déjà ?
— Laurette, m’dame.
— Ah oui… Allez la Laurette ! Donne-moi ton cruchon, je m’en vais te servir.

Laurette s’exécuta en tendant bien le bras pour garder ses distances. Laurie lui en sut gré. La vue de ses chicots épars dans son sourire et ses mains calleuses lui aurait fait prendre ses jambes à son cou si son corps lui avait obéi.

Les pieds serrés, la fermière cala sa bassine à lait entre ses cuisses.

— Bouge pas vain zou. Ma louche ? Où donc qu’elle est passée celle-là ?

Sans se retourner, la bouche de travers, un œil à moitié fermé, elle cherchait à récupérer son bien : une longue cuillère en bois qu’elle plongea à plusieurs reprises dans le liquide blanchâtre encore fumant, encombré d’une mouche qui tentait de nager à la surface. Discrètement la fermière en fit son affaire.

— Tiens ! v’là ton bidon lança-t-elle en présentant le pot de lait baveux de mousse à bout de bras.

À la vue du récipient, Laurie voulut manifester son dégoût tandis que Laurette récupérait du bout des doigts le récipient qu’elle reboucha avec répugnance.

Un sourire contraint aux lèvres, elle remercia la fermière.

— Adieu ma belle ! L’bonjour à ta mère et salue bien m’sieur l’maire ! conclut la femme en se frottant les mains sur son tablier.

Débouchant à l’air libre, Laurette descendit à travers les grandes herbes jusqu’à la grande route. Là, elle posa son fardeau sur le sol et s’essuya longuement les mains de son mouchoir tout en sautillant d’un pied sur l’autre. De même, postée devant la borne d’entrée du village, Laurie eut le temps d’identifier son nom : Saint Martin la Porte.

Une voix s’éleva dans son dos, Laurette sursauta, tourna la tête.

— Ah, Laurette tu es là ! Je te cherchais pour rentrer, s’exclama une jolie brunette aux joues empourprées. Deux nattes terminées par des rubans blancs encadraient un visage rieur. Plutôt mince, elle portait la même blouse que celle de Laurette.
— Ah ! c’est toi Justine.
— T’as une drôle de tête Sœurette, on dirait la mémère quand elle n’a pas fait sa sieste ? lança la nouvelle venue en posant sa main sur l’épaule de Laurette

Celle-ci secoua la tête :

— Rien… rien Justine, juste que je me sens bizarre, j’ai envie de vomir. C’est peut-être cette odeur d’étable plus forte que d’habitude ou ce lait… Euh… et j’ai les jambes piquées par les orties, ça m’agace… d’habitude ça ne me fait rien, mais là ça me gratte de partout…

Justine récupéra le bidon de lait et d’une voix douce proposa :

— Allez ! faut se dépêcher de rentrer, sinon on va arriver après les hommes.

À cet instant, les fillettes aperçurent au loin la silhouette d’un homme accompagné de jeunes garçons qui montaient dans leur direction.

— Vite ! dépêche-toi. Y faut arriver avant eux, lança Justine en levant le camp.

Ballottée en tous sens, se sentant traînée ici puis entraînée là, Laurie aurait préféré remonter le village plus tranquillement.

Saint Martin la porte… elle connaissait ce nom. Malmenée, Laurie voudrait se concentrer, mais les fillettes l’entraînent dans sa course. Au passage, elle lève les yeux sur le bulbe du clocher de l’église. Le carillon de tout à l’heure… Tout s’éclaire désormais, le village de sa grand-mère… elle serait dans le village de sa mémé Tine.

Chapitre 7

Une porte qui claque, des rires, des cris : Laurette et Justine arrivèrent tout essoufflées à la maison. Laurette entrouvrit une porte et déposa furtivement son récipient baveux. Dans la pénombre Laurie eut juste le temps d’apercevoir un escalier qui s’enfonçait dans le sous-sol que déjà, animées d’un même élan, les deux fillettes pénétraient dans la cuisine.

Laurie reconnut aussitôt l’environnement tout comme le bouquet du potage dont l’odeur flattait ses narines. Elle retrouva la dame de tout à l’heure flanquée au-dessus de son fourneau. D’un geste sûr et volontaire, celle-ci tournait une manivelle au-dessus d’un grand faitout. Dans le mouvement, Laurie se retrouva face à une adolescente aux longs cheveux bruns. Affairée autour de la grande table, celle-ci ricanait :

— Ah ! v’là les filles, les hommes ne vont pas tarder
— Laisse-moi t’aider Lou, minauda Justine.
— Toi, pressée comme tu es, le père ne doit pas être bien loin, lui répliqua sèchement la brune.
— Bon ! on évite les chamailleries, s’exclama la matrone.

Laurie, portée par Laurette qui cherchait à se faire une place dans cet univers bouillonnant, s’attachait à observer toutes ces personnes qui s’activaient devant elle. Leur physionomie, leur habillement, leurs mouvements, leurs voix, leur manière de s’interpeller… tous ces stimuli lui donnaient le vertige et l’amenaient à se raccrocher aux maigres ressemblances qu’elle collectait. À ses yeux Justine possédait le charme de l’innocence tandis que Lou, plutôt grande, se distinguait par des traits fins, une taille élancée et une poitrine déjà bien affirmée.Les deux filles n’avaient à l’évidence que la couleur des cheveux en commun. Laurie cherchait à créer des liens, à assembler les pièces d’un puzzle dont le nombre se démultipliait d’heure en heure.

Justine déposa une carafe d’eau sur la table sous l’œil sévère de Lou.

Le soir tombait, l’obscurité croissait davantage. Encadrée de murs épais, une seule et insignifiante fenêtre renforçait cette impression d’étouffement, Laurie y était sensible. S’y ajouta une sensation de dérapage quand Laurette – son impétueux véhicule – se précipita sur le tiroir du meuble pour en extraire les couverts.

— Je veux t’aider moi aussi, s’exclama-t-elle à l’adresse de Lou.

Le son de sa voix sonnait faux. Laurie reconnaissait ce côté enjôleur qu’elle-même pratiquait avec sa mère.

Face à elle, sur l’étagère au-dessus du tiroir renfermant les couverts, deux photos de famille attirèrent son regard. Un couple de jeunes mariés en habits de noces s’affichait trop sérieusement sur l’une d’elles. Nul sourire n’égayait leurs visages. Laurie s’attristait presque de cette raideur des corps, de ces regards stricts et de cette pose figée pour un jour de mariage.

Sur la seconde d’un format plus réduit, Laurie distingua une vache qu’un grand gaillard en chemise blanche et en pantalon trop court maintenu par des bretelles tenait par une longe. L’animal était entouré par toute une famille habillée sur son trente et un, chacun au garde-à-vous. Seules deux gamines de même taille souriaient de bon cœur. Soutenues par une femme sur le dos de l’animal, leur attitude désinvolte contrastait avec le reste de la troupe. Laurie s’en amusa. Elle aurait aimé rapprocher son visage de l’image pour mieux voir. Elle eut juste le temps de déchiffrer au bas de la photo écrit à la main l’inscription Pâques 1937 quand un bruit de porte et des voix masculines parvinrent à ses oreilles.

L’espace d’une seconde, chacun des occupants de la pièce dévisageait l’autre sans dire mot.