L'invraisemblable voyage - Jean-Pierre Franck - E-Book

L'invraisemblable voyage E-Book

Jean-Pierre Franck

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Beschreibung

Diplôme de psychiatre en poche, Ferdinand s’installe avec Zoé. Tout le prédispose à une vie tranquille avec sa nombreuse belle-famille et à une carrière hospitalière dans l’ombre de son patron, Ferril, jusqu’à ce que trois vieillards singuliers soient hospitalisés dans son service. Il y a d’abord Renée, une démente qui n’est plus capable d’aligner deux mots, puis Eugène un cancéreux déprimé, enfin Séraphin, ancien architecte obnubilé par la plomberie qui démonte les siphons tellement il est siphonné. Au moment où Zoé le quitte brutalement, Eugène fait à Ferdinand une proposition inattendue qui doit les conduire tous les quatre jusqu’au Viet Nam. Après quelques hésitations, Ferdinand, désormais libre, accepte. Au cours du long périple en train entre la France et Hanoï parviendra-t-il à éclaircir le mystère qui entoure ce voyage saugrenu où il est question de lingots d’or datant de la seconde guerre mondiale ? Et qui est cette mystérieuse Vietnamienne rencontrée dans le train qui séduit Ferdinand ? Est-elle intéressée par l’or ou par notre héros ? Comment nos quatre protagonistes réussiront-ils à se sortir de cette improbable aventure ?




À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-Pierre Franck est un enfant des trente glorieuses. Il aime les promenades en montagne et le bord de mer. Depuis l’enfance, il s’évade par la lecture. Il signe ici son second roman.

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Seitenzahl: 476

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Jean-Pierre FRANCK

L’invraisemblable Voyage

Prologue

En s’installant dans le fauteuil de l’Airbus d’Austrian Airways, vol OS 8696 de Phnom Penh à Bangkok, Ferdinand se sent à la fois soulagé et préoccupé. Il n’a pas beaucoup dormi dans la chambre pourtant confortable du Hyatt Regency. Il n’a pas vu grand-chose de la ville, entre son arrivée tardive la veille et son départ ce matin dans une voiture qui l’attendait pour l’emmener directement à l’aéroport avec ses compagnons de voyage. Le passage de la douane dans les locaux un peu vétustes de l’aéroport de Phnom Penh n’a pas été difficile et lorsqu’il s’est retrouvé dans la zone franche de l’aéroport, il s’est senti légèrement rassuré. Pas totalement cependant, car il sait bien que des policiers peuvent surgir à n’importe quel moment et le conduire dans les entrailles de l’aéroport.

Maintenant qu’il est dans l’avion, un pas de plus vers la tranquillité est franchi. Ferdinand soupire : le voyage va être long et il va falloir se taper trois heures d’attente à l’escale de Bangkok et encore une heure et demie à celle de Vienne avant de retrouver Paris.

L’hôtesse blonde qui l’a accueilli débute la démonstration des gestes de sécurité dès que l’avion commence à rouler à reculons pour sortir de son emplacement. Il y a maintenant peu de chances pour qu’on interrompe la procédure et qu’on oblige l’avion à retourner à sa place. Ça s’est vu, d’accord, mais pas pour ce qu’on pourrait lui reprocher. Encore un pas de franchi. D’ailleurs, que pourrait-on lui reprocher ?

L’hôtesse a terminé ses annonces juste au moment où l’avion effectue son dernier virage pour s’aligner sur la piste. Elle remballe son matériel de démonstration et va s’assoir sur le strapontin face aux passagers où elle s’attache consciencieusement. Sa collègue vient de finir de passer dans la travée pour vérifier que les tablettes sont remontées, les dossiers verticaux et les ceintures bouclées. Ferdinand guette le moindre signe anormal, mais il ne se passe rien. Le pilote pousse les réacteurs à pleine puissance et ça fait un peu trembler la carlingue. Ferdinand regarde les passagers voisins. C’est toujours le moment ou on retient son souffle. Certains affichent l’attitude décontractée de celui qui prend l’avion comme le métro, d’autres serrent imperceptiblement l’accoudoir de leur siège. Devant lui, il voit le haut du crâne immobile du vieux. Il pense que c’est tout de même un sacré numéro l’ancêtre ! On ne s’attend pas à ce qu’un vieillard vous entraîne dans une aventure au bout du monde et encore moins à ce qu’il vous botte les fesses suffisamment fort pour vous faire sortir de votre indolence. Le zinc commence à rouler doucement sur la piste. Dans l’espace entre les sièges devant lui, Ferdinand voit la main de Renée se poser sur celle du vieux. Finalement, ces deux vieillards, ils forment un beau couple, se dit Ferdinand. Ils sont vraiment faits l’un pour l’autre. On le voit parce qu’ils ont toujours l’air sur la même longueur d’onde. C’est surement ça qui ne collait pas entre lui et Zoé, pense-t-il. Une question de longueur d’onde. Il est tellement dans ses rêvasseries qu’il ne s’est pas rendu compte du décollage. Quand il regarde par le hublot, il voit déjà les nuages qui passent sous la carlingue avec un paysage de train électrique qui défile en bas. Il soupire. Cette fois-ci, il est vraiment tranquille. Aucune raison qu’on l’attende à la descente de l’avion à Bangkok. En plus il sera en transit, donc il ne quittera pas la zone franche. L’avion continue de monter mais les réacteurs ronronnent plus tranquillement maintenant. Les hôtesses se sont détachées et elles partent s’activer dans leur petit office. Elles en ressortent en poussant une roulante et proposent des boissons aux passagers. Il prend une coupe de champagne. Il n’aime pas le champagne mais c’est une boisson luxueuse. Et puis c’est devenu rare le champagne dans les avions. Alors il a demandé ça presque par convention. Le liquide pétillant est un peu trop vineux à son goût. Il repose le gobelet devant lui. Il ferme les yeux. Le soulagement qu’il éprouvait il y a un instant s’efface dès qu’il pense au contrat que lui a fait signer le vieux. Ça change complètement ses plans. Mais le départ de Zoé aussi a changé ses plans. Le fait de sortir de la monotonie de son existence c’est inquiétant, c’est vrai, mais en même temps, ça lui donne envie de continuer à vivre. S’il n’y avait pas ce petit aiguillon, pourquoi rentrerait-il à Paris ? Pour retrouver un appartement vide ? Si finalement ce n’était que ça la vie : une suite d’opportunités qu’il faut savoir prendre ou pas. Jusqu’où accepte-t-on d’être le jouet des évènements et à partir de quand décide-t-on soi-même ? Ben justement, ça, maintenant, c’est à lui de décider.

Première partie

Ferdinand

1

À vingt-deux ans, Ferdinand Latouche est encore puceau ; c’est pour la bonne cause puisqu’au lieu de sortir le soir comme le font ses copains, il se consacre essentiellement à ses études.

Il faut dire qu’il n’a pas grand mérite : il n’a pas un physique de séducteur. Il est tellement maigre qu’il donne l’impression de flotter dans ses vêtements. Ses déceptions amoureuses d’adolescent ont laissé des cicatrices et il est gauche avec les filles.

Au fond pendant les années de lycée, ça l’a plutôt arrangé. D’une part son physique fait que pendant les booms il est au mieux ignoré et au pire ridiculisé. D’autre part, il a tellement peur de rater son bac qu’il passe tout son temps à travailler. Histoire, géographie, mathématiques, physique, philo, il veut exceller partout. Il n’y a que pour le sport qu’il ne fait aucun effort : là, il part de trop loin. À vrai dire, l’hypothèse de l’échec au baccalauréat est très théorique parce qu’il est vraiment bon élève. Ce n’est pas qu’il soit particulièrement intelligent ou qu’il ait des facilités à apprendre, mais il est travailleur et passe ses journées derrière son bureau à réviser ses leçons. Il va même jusqu’à apprendre des corrigés par coeur. C’est comme ça qu’en première il a décroché un seize au bac de français : l’oral portait sur Manon Lescaut. Tout conduit les élèves de première à s’identifier aux héros. L’amour, les principes, l’aventure et l’intransigeance, tout cela est l’archétype des sentiments qu’on peut vivre à l’adolescence. La plupart des camarades de classe de Ferdinand rêvent de tomber sur ce sujet à l’examen. Pas lui. Il se sent beaucoup plus à l’aise avec Voltaire par exemple, ou Rousseau. Ou bien n’importe quel autre qui ne parle pas de sentiments idiots. Donc pour ne pas se louper s’il est interrogé sur ce texte à l’examen, il a appris par coeur la correction qu’en a faite le professeur. Il a fait ça pour un autre texte, qui l’angoisse encore plus que Manon Lescaut : c’est un poème d’Aragon « Les mains d’Elsa ». Alors là, c’est complet : Ferdinand le puceau rejette cette expression de détresse face à l’amour impossible entre le poète et Elsa. Il n’y voit que mièvrerie des idées et grandiloquence poétique. En résumé, c’est l’histoire d’un type qui tient les mains de sa nana (peut-être qu’ils sont dans un café, assis face à face, comme dans un film de Sautet), et qui finalement n’est pas si sûr que ça qu’il va se la faire. Ferdinand, « l’eau de neige », il trouve ça un peu trop apprêté pour décrire une allumeuse. D’autant plus que la neige, finalement, c’est toujours de l’eau. Du coup, le héros du poème, avec son histoire d’eau de neige, il est bouleversé et inquiet. Ça, par contre, Ferdinand il comprend très bien, parce que la position du soupirant éconduit qui voit ses espérances systématiquement anéanties depuis sa prime adolescence, c’est une constante de ses relations avec les filles. Son charisme d’huître ne compense pas son physique difficile : en plus d’être maigrichon, il n’est pas très grand et ses oreilles sont décollées, il n’a rien de séduisant. Il a beau avoir des contre-exemples de séducteurs : Napoléon était petit, Gainsbourg avait une tête de chou, Sarkosy met des talonnettes et ainsi de suite, mais lui n’a rien de génial à offrir en compensation pour faire oublier son physique. Ni intelligence, ni talent, ni fortune, ni pouvoir. Il parait que les filles aiment qu’on les fasse rire, mais Ferdinand, il n’est même pas drôle malgré son physique de gnome. Il est insignifiant. Ça l’embête bien un peu de passer toujours pour le looser de service auprès des lycéennes, mais il se console en se plongeant dans les leçons : s’il n’arrive pas à être populaire par son charme, il y parviendra par ses résultats. Il met un point d’honneur à ne pas avoir de note en dessous de seize sur vingt. Il aime donner aux autres l’impression que ses résultats sont acquis sans effort. En fait, il n’y a rien de naturel là-dedans. C’est un besogneux, Ferdinand. Il compense son manque d’intelligence par le temps qu’il passe à apprendre les leçons par coeur, à épuiser les cahiers d’exercices en répétant des dizaines de fois chaque type de problème, de façon, lorsqu’il y a un contrôle écrit, à pouvoir rattacher le sujet du contrôle à un type de problème connu. Il n’a plus qu’à dérouler le raisonnement appris par coeur. Ça marche bien et personne ne s’aperçoit qu’il est en fait une sorte d’escroc des mathématiques, d’usurpateur de la physique, de kidnappeur de l’histoire de France. Comme il est le premier de la classe, ses camarades l’ont élu délégué. Il essaie de faire son boulot de son mieux, mais ça ne le rend pas populaire pour autant. En fait, il est toujours ridicule, le chétif Ferdinand. Même dans une position dominante, comme l’élu de la classe, son corps minuscule le réduit à la soumission. Les filles le sentent : il est tout sauf viril. Ça le conduit à vouloir prendre sa revanche sur ses camarades, donc à passer encore plus de temps dans ses bouquins, à avoir d’encore meilleures notes, parce qu’on lui a dit que plus il ferait des études et plus elles seront longues, plus il serait riche et respecté. Il se voit bien pharmacien, le jeune Ferdinand. Ou bien directeur d’une grosse société. Enfin quelqu’un qui a des responsabilités et qui gagne plein d’argent. Quelqu’un qu’on envie. Il constate tout de même qu’être systématiquement très bien classé ne veut pas forcément dire qu’on est le favori des professeurs. Au contraire même pour certains qui semblent exaspérés par ses bons résultats : « Je vous ai mis seize parce que vraiment, je ne pouvais pas vous mettre moins ! » Pourtant il y en a une qui l’a à la bonne : c’est la professeure de sciences naturelles. Elle l’a pris sous son aile et a décidé de lui faire passer le concours général. Il ne voit pas à quoi cela sert, mais il a compris que c’est une sorte de compétition entre les plus doués de tous les lycéens français dans une discipline donnée. C’est censé lui apporter du prestige, au moins auprès des adultes, parce que ses camarades, ils ont l’air de s’en foutre. C’est aussi cette professeure qui l’oriente vers la médecine, bien plus prestigieuse et intéressante selon elle que la pharmacie. Ferdinand, il ne connait pas de pharmacien, mais il sait que le médecin de famille fait ses visites dans une grosse Mercedes bleu métallisé. C’est donc qu’il doit bien gagner sa vie. Ce qui achève de le décider, c’est qu’une de ses camarades de classe, Florence, a décidé de s’inscrire en médecine. Elle n’est pas particulièrement belle, et sa bouille rondouillarde un peu couperosée la fait ressembler à une jeune paysanne comme il y en a sur les boites de fromage. Mais Ferdinand lui trouve un charme sensuel et des cuisses musclées qui se dessinent sous ses jeans slim. Quand elle a annoncé qu’elle allait s’inscrire en médecine, il s’est dit que s’ils étaient dans la même faculté il aurait un an de plus pour la draguer.

Pour les élèves de sa classe de terminale, il est désormais le futur médecin. Il s’est construit comme ça une sorte de popularité en creux au lycée. Il n’est pas particulièrement apprécié mais il y a une sorte de respect de la part de ses camarades qui finit par se créer, ou du moins une forme de reconnaissance. Il est entre eux et les adultes. Pas tout à fait dans un camp et pas tout à fait dans l’autre. Ça n’a pas particulièrement de retombée positive sur ses relations avec les filles. Elles parviennent à respecter le premier de la classe tout en méprisant le garçon trop frêle. Même Florence se contente d’une proximité tiède au cas où elle se retrouve à ses côtés sur les bancs de la fac.

Et puis il y a une dernière chose qui fait qu’il n’a pas d’autre choix que « faire médecine » : il est superstitieux et pour s’inscrire dans les grandes écoles, il faut s’y prendre dès Pâques, c’est-à-dire avant d’avoir passé les épreuves du baccalauréat. Et Ferdinand il a peur de vendre la peau de l’ours, et de louper l’examen. Alors il préfère passer son bac et choisir ensuite la voie dans laquelle il va s’engager. Il ne s’est préinscrit nulle part, ça ne lui laisse que l’université et si l’on exclut les disciplines qui selon son père ne sont que des études à fabriquer des chômeurs, il ne reste que deux métiers : médecin et pharmacien. Ce sera donc médecin. Il s’arrange pour être dans la même faculté que Florence, mais leur complicité de lycéens s’étiole quelques jours après la rentrée. Elle s’est trouvé un groupe d’amis et délaisse très vite Ferdinand qu’elle trouve vraiment ringard. Comme il est seul et qu’il n’a rien d’autre à faire, il continue d’apprendre ses leçons par coeur. Ça tombe bien, pour être médecin, au moins au début, il faut beaucoup apprendre et beaucoup exercer sa mémoire. Du coup il réussit haut-la-main le concours d’entrée et ça à l’air d’impressionner une jolie blonde qui se prénomme Pascale. Devant le tableau où chaque étudiant cherche son nom pour savoir s’il passe en seconde année, elle l’invite même à venir la voir s’il se trouve à Nice cet été. Ça aussi, ça tombe plutôt bien, il passe ses vacances avec ses parents au bord de la Méditerranée, il va profiter de cette occasion. Mais comme les autres, Pascale ne semble l’apprécier qu’en bon camarade.

Les premières années de faculté sont studieuses par défaut de sentiment : il s’acoquine avec deux autres garçons un peu introvertis et ils passent leur temps à travailler et à écouter de la musique. Son contact avec la gent féminine se résume à croiser les sœurs de ses copains. Elles ne montrent pas vraiment d’interêt pour Ferdinand. Elles le voient presque asexué, malgré ses tentatives pour les baratiner. Ça le fait tout de même cataloguer « séducteur » par ses copains. Ferdinand se demande si ce n’est pas juste par dérision qu’ils lui attribuent cette renommée. Pour soutenir cette réputation, qu’il n’a pas voulue mais qui le flatte même si c’est une raillerie, il n’hésite pas à aborder les inconnues lorsqu’ils sortent tous les trois dans un bar ou un concert. Cela lui permet d’avoir un ou deux flirts, mais sans jamais pouvoir réellement sortir avec une fille. Trop maladroit, trop dépassé, sa libido est centrée sur lui-même et il a tellement pris l’habitude de refouler ses émotions qu’il ne lui semble plus être capable d’en ressentir autrement qu’en écrivant des poèmes qu’il est seul à lire. Voilà comment il est arrivé puceau à l’âge de vingt-deux ans et sans perspective de changement.

 

Comme rien n’est définitif sur cette planète, même les situations les plus désespérées, l’occasion finit tout de même par se présenter. Ferdinand a remarqué dans le service où il débute son externat, une jeune stagiaire kinésithérapeute. Elle n’est pas particulièrement belle, mais son assurance et l’ironie de son regard lui plaisent. Elle manie avec charme une certaine dose d’impertinence qui la rend désirable. Bref, après quelques semaines de stage, Ferdinand serre de plus près la jeune stagiaire. Il s’arrange pour être près d’elle au cours des visites quotidiennes de l’équipe médicale aux opérés et en profite pour échanger quelques mots. Il la suit plus ou moins discrètement d’une chambre à l’autre lorsqu’elle rééduque les patients. Bien sûr il ne peut pas rester aussi longtemps qu’elle dans chaque chambre sans paraitre suspect, mais il s’arrange pour revenir deux voire trois fois au lit d’un malade déjà visité. Il ne manque jamais de prétexte. À son regard malicieux à chaque fois qu’il entre dans une chambre où elle se trouve, Ferdinand a compris qu’elle n’est pas dupe. Comme ses incursions réitérées ne déclenchent pas de protestation, Ferdinand s’enhardit à lui proposer une sortie. En fait, il y a été poussé par Hervé, son collègue externe, qui dans le même temps mène une cour assidue à une aide-soignante du service de chirurgie. Il l’a ramenée chez lui un soir et le lendemain, il a détaillé à Ferdinand leurs galipettes sur le canapé. Il a même expliqué que son canapé était maintenant taché. Ça l’a émoustillé, le Ferdinand.

Bref, ce soir, Ferdinand attend Zoé patiemment au pied de la statue de Danton, place de l’Odéon. Il a pris soin d’arriver avec une demi-heure d’avance. Il a emporté l’Anthologie de la poésie française de Pompidou, mais il n’arrive pas à se concentrer suffisamment pour lire le moindre petit poème. Ou alors « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant… » Ça fait au moins dix fois qu’il relit la première strophe. Le sens des mots s’efface derrière le rythme. Son regard est rivé sur l’horloge de la statue. Il regarde les minutes s’égrener vers l’heure de son rendez-vous. Puis la grande aiguille franchit la frontière au-delà de laquelle commence l’angoisse du lapin. Il est dix-huit heures passées et elle n’est pas arrivée. Il est normal de lui laisser cinq à dix minutes de retard. Après tout, on ne maitrise pas toujours le temps comme on veut. Ferdinand se force à ne pas regarder continuellement l’horloge. Les passants vont et viennent dans la nuit éclairée. Ils tracent des itinéraires désordonnés autour de Danton, remontent le boulevard Saint Germain ou bien le descendent vers le boulevard Saint Michel. Rien ne retient son attention et il revient invariablement vers le cadran éclairé de blanc. La grande aiguille atteint l’horizontale. Ferdinand se dit qu’à partir de maintenant elle est vraiment en retard. Il ne sait pas s’il est fâché après Zoé, ou déçu qu’elle ne vienne pas, ou furieux contre lui-même d’espérer encore. Mais il ressent un profond mécontentement qui s’accentue à mesure que la grande aiguille continue sa course vers la demie, puis au-delà. Ferdinand essaye de lire un ou deux poèmes, mais rien à faire, il ne parvient pas à se concentrer sur le texte. « Je fais souvent… » pour la millième fois. Il faut dire que d’une part, l’agitation de la place n’est pas propice à la poésie, et d’autre part, le retard de Zoé l’empêche de se focaliser sur sa lecture. Il se résigne à regarder la grande aiguille remonter sur le cadran. Il faut maintenant se fixer une limite. Un point précis sur l’horloge où il faudra bien se résoudre à partir. Quitte à avoir déjà attendu quarante-cinq minutes, autant patienter jusqu’à l’heure complète. C’est un chiffre rond. Et puis si elle n’est pas venue au bout d’une heure, elle ne viendra sûrement plus. Il voit les retrouvailles d’un quatrième couple qui s’est donné rendez-vous. Le scénario est toujours identique : le gars ou la fille accoudé à la balustrade du métro semble ne penser à rien. Il commence à s’impatienter. L’escalier vomit un essaim d’hommes et de femmes qui se dissout dans la rue. Un ou une reste seul à tourner quelques instants autour de la bouche de métro et ne tarde pas à repérer son rancard. Il fonce alors dessus. Soulagement de l’autre, grands sourires, embrassades, et le couple repart bras dessus bras dessous, indifférent au monde. Moins dix. L’aiguille grignote toujours le cadran. Ferdinand ne peut plus détacher son regard de l’horloge. Les mains croisées dans le dos, crispées sur son livre, il compte à présent les minutes. Sept, cinq, plus que quatre… À sept heures moins trois, il entend une petite voix amusée :

– Il a bien fait d’emmener de la lecture…

Elle apparait dans son champ de vision brutalement. Il ne l’a pas vue sortir du métro.

– Je suis en retard…

– Pas grave… Ça va bien ?

Il est sûr qu’elle sent son énervement derrière son ton faussement détaché.

– Oui, je te raconterais, j’ai eu un empêchement.

Ça, il s’en doute bien. Mais son petit air content d’elle achève de mettre Ferdinand hors de lui. En même temps il est tellement heureux de ne pas se retrouver tout seul qu’il oublie la longue attente à mesure qu’elle lui parle.

Ferdinand a réservé une table au Procope. C’est bon, pas cher et original. Et puis on dit que Verlaine y venait parfois. En l’emmenant dans cette brasserie de la rue de l’Ancienne Comédie, il veut lui proposer quelque chose de rare. Mais il a le sentiment qu’en fait cela ne la touche pas beaucoup. Pour elle, c’est juste un restaurant. Elle semble tout de même apprécier sa compagnie. Enfin c’est ce qu’il espère. Après le diner, ils vont dans une cave où on joue du jazz, pas très loin, entre l’Odéon et le Luxembourg. Ferdinand n’est pas connaisseur mais il pense que ça fait bien, et que c’est un peu l’histoire du quartier. Zoé n’aime pas beaucoup le jazz. Mais ça, Ferdinand ne le sait pas et lorsqu’il lui a proposé de boire un verre dans cet endroit, elle n’a pas refusé. Ils sont donc mal assis sur des chaises en bois autour d’une petite table ronde. La bière tiédit dans les verres. Il faut parler fort pour couvrir la musique, alors Zoé renonce à la conversation. Ferdinand repère une fille à la table d’à côté. Elle le regarde avec insistance et lui sourit. Pour une fois que quelqu’un s’intéresse à lui, il est accompagné ! Elle n’est pas seule non plus, à ce qu’il lui semble. Ferdinand n’ose pas lui rendre son sourire. Un peu plus tard, lorsqu’elle passe près de lui en partant, elle lui souffle « au revoir ». Il lui répond « au revoir ». Elle a disparu. Zoé ne s’est rendu compte de rien. Elle s’ennuie. Elle finit par dire à Ferdinand que l’endroit ne lui plait pas et qu’elle n’aime pas la bière. Ils partent et se retrouvent dans la voiture de Ferdinand. Ils roulent vers l’appartement de Zoé, vers la porte d’Ivry. En fait elle occupe l’appartement de son frère en déplacement au Moyen-Orient. Il travaille dans le pétrole. Zoé a six frères et sœurs. C’est la plus jeune alors elle est chouchoutée. C’est souvent comme ça les benjamins. Ferdinand est fils unique, alors il ne sait pas que c’est comme ça les benjamins. Ils arrivent devant chez Zoé. Ils s’embrassent. Elle sort de l’auto. Ferdinand sort aussi, il fait ça d’instinct. C’est un immeuble des années trente, tout en briques rouges à l’extérieur. À la porte, il la suit. Elle le laisse faire. Il monte l’escalier derrière elle en silence. Ça lui semble naturel : elle va lui offrir un café avant qu’il ne rentre chez lui. Il n’y a pas d’ascenseur. Le bruit de leurs pas sur les marches en pierre résonne dans la cage d’escalier peinte en jaune pisseux avec des inserts bruns. Au troisième étage elle fait tinter ses clés. Elle ouvre la porte palière et ils se retrouvent dans un petit appartement mal entretenu. Il y a de la vaisselle qui traine dans l’évier. Ferdinand dépose sa veste sur le dossier d’une chaise de cuisine. Il est déjà près de deux heures du matin. Elle l’entraine vers la chambre et le pousse sur le lit. Pas de café. Elle ne lui a même pas montré les autres pièces de l’appartement. Elle commence à se déshabiller. Ferdinand aussi, mais il éteint la lumière. Elle se moque :

– Tiens ! Il lui faut le noir complet au monsieur !

En fait elle a dit ça pour se donner une contenance : elle est encore vierge.

 

Quand il repart, le lendemain matin, Ferdinand se rend compte premièrement qu’un rat a grignoté la poche de sa veste en velours gris. Dommage, il aimait bien cette veste. Deuxièmement, il se rappelle qu’il n’a pas prévenu chez lui qu’il ne rentrerait pas. Ses parents ont dû s’inquiéter. Troisièmement, il a la nette impression qu’il a commis quelque chose de grave, voire d’irréparable et que cela va peser sur son avenir. C’est peut-être à cause de ce qu’il lui a dit en partant, mais il ne se souvient plus très bien. Ferdinand efface rapidement ce sentiment bizarre, d’autant plus qu’il fait beau ce dimanche matin. Il y a peu de circulation. Ce qui est sûr, c’est qu’ils vont se revoir lundi au travail. Ferdinand rentre chez lui, ses parents ne semblent pas étonnés qu’il ait passé la nuit dehors. Il les avait prévenus parait-il. Ferdinand ne se souvient pas l’avoir fait. Comment aurait-il pu savoir la veille la manière dont les évènements allaient tourner et si la soirée se prolongerait ? Ça l’intrigue. Il essaie de se rappeler ce qu’il a dit et fait la veille avant de partir, mais rien. Il ne se souvient vraiment pas avoir évoqué cette soirée avec ses parents. Ferdinand retourne à ses études. Bien que l’expérience n’ait pas été inoubliable, il est tout de même content de ne plus être puceau. Zoé ne l’appelle pas du dimanche. Le lundi, il la retrouve dans sa blouse blanche un peu trop grande, les manches retroussées pour pouvoir masser les patients. Elle lui dit bonjour amicalement mais sans effusion excessive. Ils décident de se retrouver pour déjeuner. Ferdinand la suit dans toutes les chambres comme d’habitude, mais maintenant ils ont un secret : ils sont « ensemble ».

L’après-midi, Ferdinand se rend à la faculté pour ses cours, tandis que Zoé va à son école de kinésithérapie pour les siens. Ils se téléphonent le soir. Comme ils sont raisonnables, qu’ils ne doivent pas négliger leurs études, ils décident de se voir uniquement le week-end. Leurs parents respectifs sont d’accord. Ils couchent ensemble dans l’appartement de Zoé mais ça ne dure pas car Jacques, son frère, rentre rapidement de sa mission au Moyen-Orient. Zoé réintègre sa chambre chez ses parents. Alors ils ne couchent plus ensemble. C’est un peu ennuyeux.

2

Au bout de quelques semaines, Zoé présente Ferdinand à ses parents. Le père de Zoé, Henri, est ingénieur dans l’armement. Ça fait planer du mystère sur ce gros bonhomme en chemise à carreaux qui intimide Ferdinand. Il n’a jamais vu une famille si nombreuse. Tous les frères et sœurs de Zoé sont venus voir sa tête. Il a l’impression de passer devant un jury. Denise, la mère de Zoé semble bienveillante. Elle a les cheveux longs et gris qu’elle ramène en un chignon strict. Elle parle peu et d’une voix très douce.

Henri s’assied au bout de la table. Il donne le signal du début du repas. En vrai patriarche, il domine son clan. Seul Jacques qui est son fils ainé est à l’aise lorsqu’il parle avec lui. Il travaille aussi chez Thomson, aussi dans l’armement. Ils forment un clan dans le clan. Ils parlent d’électronique. Ferdinand ne comprend rien. Les autres se taisent plus ou moins ou font quelques apartés. Ferdinand a du mal à se repérer dans les sœurs de Zoé : elles se ressemblent toutes. Il y a Nicole, qui est mariée avec Georges, un inspecteur de police obèse ; Martine, l’épouse de Gérard, représentant en matériaux de bâtiment et Monique, qui est mariée à Pierre, un dentiste vietnamien. Robert, le frère de Jacques et son benjamin est contremaitre dans une entreprise de travaux publics. C’est un grand gaillard d’un mètre quatre-vingt-dix marié à Laurence, qui bizarrement ressemble aux sœurs de Zoé. Ferdinand se demande où il a bien pu aller chercher une fille qui ressemble à ses propres sœurs pour l’épouser. En tout cas, ça ne lui facilite pas la tâche, déjà qu’il s’y perd. Pour ce qui est des enfants, c’est encore pire : il y a une ribambelle de gosses qui s’agitent dans une salle de jeu au premier étage. Latouche a renoncé immédiatement à essayer de comprendre qui est à qui. Au moment du repas, la nuée d’enfants descend et s’installe à une table dressée spécialement pour eux dans le salon. Ça piaille un peu, mais c’est acceptable.

Ferdinand se sent quantité négligeable dans cette tablée, personne ne s’adresse à lui. Il est mal à l’aise. Sa colère monte à mesure qu’il ingurgite le bordeaux qu’Henri a débouché pendant que Denise fait passer le saladier de crudités. Ce n’est pas une colère dirigée contre tel ou tel, non. C’est une colère diffuse. Un sentiment qui l’envahit sans cible particulière. Il lutte pour ne pas être submergé. Chaque fois qu’il vide son verre, Georges le ressert. C’est déjà lui qui lui avait refilé un Ricard bien tassé à l’apéritif, et ce ne sont pas les quelques gâteaux salés qu’il a pu grappiller qui ont épongé la dose d’alcool. Les crudités ne sont pas terminées et le flic remplit le verre de Ferdinand pour la troisième fois :

– Ah, ben il descend bien, le nouveau de ma belle-sœur ! On va pouvoir s’entendre !

Ferdinand s’estime adoubé au moins par un des membres de la famille. Et pas des moindres, il est au moins deux fois comme lui en volume. Ça vaut bien trois verres de rouge. La colère retombe un peu.

– Ne le force pas à boire, proteste sa femme.

Ferdinand proteste :

– Ah mais il ne me force pas, il est excellent ce bordeaux !

Henri hausse les épaules, mais au fond, il est satisfait que Ferdinand s’aperçoive qu’il a débouché un grand cru de Graves en son honneur.

Gérard prend un air goguenard : il cligne de l’oeil et lance d’un air malicieux à l’intention de son beau-frère :

– C’est un vrai diplôme ça pour un flic de pouvoir tenir le litre !

Martine, qui sent le dérapage proche et veut éviter que le repas de famille ne dégénère en guerre de tranchées s’insurge :

– Chéri ne dit pas n’importe quoi !

– Je rigole, il sait bien !

Georges prend un air détaché :

– Oh mais laisse Martine ! on a l’habitude, on répond pas aux provocations gratuites. On sait se tenir dans la police. Et puis il en faut bien des policiers !

– Quand même, se risque Ferdinand, c’est un métier un peu spécial. Comment ça vous est venu ? C’est une vocation ?

– Oh non ! Mais avec ma maitrise de droit je ne savais pas trop quoi faire. J’avais pas envie de continuer les études. Alors je suis rentré dans la police. Finalement, je me suis pris au jeu. C’est passionnant les enquêtes. Et puis il y a le côté humain.

– Humain ? reprend Pierre.

– Ben oui, les docteurs ont pas le monopole hein ! se défend Georges. Et je parle pas des dentistes…

– Y a pas de monopole mais…

– Parce que tu crois qu’on ne travaille pas sur l’humain, nous ? Les meurtres, les viols, toute la bassesse de l’homme, ses petites combines et sa lâcheté, nous, on patauge là-dedans comme dans une fosse septique.

– Bon, ne te fâche pas ! intervient Nicole, qui voit bien que son mari commence à s’énerver.

Pourtant le comportement global de Georges le classe plutôt dans la catégorie des braves garçons, posé, équilibré. Son attitude calme et ferme est rassurante. Mais avec cette assurance policée et sa stature, le gaillard impressionne.

Là, il reste silencieux, indécis quelques secondes, puis il sourit à Ferdinand et lève son verre.

– À la tienne, futur beau-frère !

Tout le monde rit. Ferdinand rit aussi, mais il ne sait pas pourquoi.

Le repas est un rituel. Avec la poularde, Henri débouche une bouteille de vin jaune qu’il présente avec solennité. Jacques et surtout Pierre, pour qui on n’a jamais mis les petits plats dans les grands, sont un peu jaloux. Ils ne le montrent pas vraiment mais Ferdinand le sent : il y a une sorte de petite gêne, pas grand-chose, mais c’est perceptible. Ferdinand pense qu’Henri a assorti le vin au papier peint. Ça le fait sourire intérieurement.

La poularde fume sur la table. Denise l’a apportée directement dans le plat à four et Henri s’est levé pour la découper. Il manie le grand couteau chirurgicalement, concentré comme lorsqu’il servait le vin. Il y a encore quelques fines gouttelettes de graisse qui sautent du plat brûlant comme pour s’en évader. La poularde est savamment démembrée. L’assiette de Ferdinand se garnit d’un gros morceau de blanc fumant, d’une pomme de terre coupée en deux et d’un fagot de haricots verts. Il se souvient qu’il est impoli de commencer à manger avant que tous ne soient servis, alors il regarde sa viande refroidir. Quand toutes les assiettes sont pleines, on se passe une saucière. Ferdinand recouvre une partie de sa viande avec le liquide crémeux où baignent quelques morilles. Quand Henri est servi, tout le monde commence à manger en même temps et en silence. Le nez penché au-dessus de son assiette, le patriarche lève parfois les yeux pour surveiller sa tablée. Les assiettes se vident. Les conversations reprennent. On fait tourner un plateau de fromages dans le sens des aiguilles d’une montre et un saladier de laitue dans le sens inverse, après l’avoir consciencieusement remué. Les filles parlent entre elles en murmurant à demi. Elles s’échangent des tuyaux sur les meilleures affaires du moment, elles partagent les bonnes adresses. Zoé ne semble pas très intéressée. Le tempo du cliquetis des couverts est de moins en moins soutenu. Les verres se remplissent une dernière fois, presque à regret. Le dessert arrive : c’est un baba au rhum. Aux réflexions qu’il perçoit, Ferdinand comprend qu’il s’agit d’une sorte de tradition lors des repas de famille. on compare l’exemplaire du jour à ceux qui par le passé ont marqué la mémoire collective de la tribu. C’est tout juste si on ne les classe pas… Et ce gâteau imbibé devient le point de départ de réminiscences communes. Pour Ferdinand, il apparait comme le mortier qui cimente la famille. Comme il n’a aucune légitimité à s’exprimer sur l’antériorité des babas au rhum, il se sent exclu jusqu’à ce que Gérard lui demande s’il aime faire de la planche à voile. Ferdinand ne sait pas ce qu’il faut répondre. Un court instant il s’imagine surfer sur un océan de rhum autour d’une ile en génoise… Comme il n’a jamais fait de planche à voile, il dit qu’il aimerait bien essayer.

– Alors il faut que vous veniez à la Base de Loisirs avec Zoé. On ira t’initier sur le lac. Comme ça, tu seras fin prêt pour Pornic cet été.

Donc, Gérard pense que lui, Ferdinand, sera encore avec sa belle-sœur cet été. C’est tout de même encourageant. Zoé lui prend la main sous la table. Il la serre.

Nicole est arrivée avec un plateau garni de tasses de café qu’elle dépose précautionneusement. Une tasse bouillante se retrouve devant Ferdinand. Il voit bien le sucrier de l’autre côté de la table mais il ne semble pas très mobile. Après avoir attendu quelques minutes, il se décide à avaler le liquide amer. Ça lui fait un peu plisser les yeux mais personne ne le remarque.

Aussitôt après avoir reposé sa tasse vide, Henri se lève, sans rien dire, et s’en va.

Ferdinand interroge Zoé à voix basse :

– Où il va ?

– Dans son bureau. Le dimanche après-midi, il bricole.

Ferdinand trouve que c’est quand même un peu méprisant à son égard de partir comme cela, sans faire plus de cas de son invité. Mais il se dit que c’est peut-être aussi une manière de l’adopter, de l’inclure dans la famille, dans le fonctionnement habituel du groupe.

Poussé par la curiosité, Ferdinand décide de rejoindre Henri. Il pousse la porte du bureau. le dos massif du père de Zoé est devant lui, assis à un établi surmonté d’une ribambelle d’étagères. Il y en a partout, des étagères, les murs de la pièce en sont couverts. Ce sont des étagères en bois blanc, qui forment des alvéoles dans lesquelles sont entassées des quantités d’objets hétéroclites : circuits imprimés, transformateurs, boites transparentes contenant des composants colorés.

Henri est absorbé dans la contemplation de quatre écrans d’ordinateurs qui lui font face et sur lesquels défilent des lignes de signes blancs ou jaunes sur fond bleu ou noir. Toujours sur le pas de la porte, Ferdinand le regarde sans oser avancer. L’autre ne l’a pas entendu entrer. Ou bien tout se passe comme s’il ne l’avait pas entendu. Ils restent là, tous les deux, Henri assis comme une masse inamovible, Ferdinand derrière lui, loin derrière, comme une sentinelle.

Tout à coup, Ferdinand sent une main sur son épaule, qui le tire un peu en arrière. C’est Zoé qui lui chuchote :

– Viens, laisse-le, il n’aime pas être dérangé.

– Ah ?

– Oui, viens. On te cherche, en bas.

– J’arrive.

Il la suit. Ils redescendent avec les autres.

Ferdinand ne sait pas quoi faire de son corps. Il se dandine gauchement en se rapprochant du groupe de garçons. Il n’a pas grand-chose à leur dire. Robert parle avec Gérard des matériaux nécessaires pour construire un hangar à côté de sa maison. Georges leur annonce que par le passé il a déjà coulé une dalle. Il sait comment faire. Il leur donne des conseils sur la façon de s’y prendre. Jacques les écoute en tirant sur sa pipe. Personne ne prête attention à Ferdinand. Il écoute sans comprendre les techniques de fabrication du béton armé. Un débat s’engage entre Georges et Robert sur l’épaisseur de couverture nécessaire pour éviter l’oxydation du fer à béton : trois centimètres ou quatre ?

Zoé a rejoint les autres filles. Elles aident leur mère à la vaisselle et à ranger la cuisine. Pas possible de les rejoindre : il serait le seul homme avec elles. Que penseraient les autres ?

Tout à coup, il avise Pierre, le dentiste, qui s’est isolé dans un coin éloigné de la pièce pour parcourir une revue de photographie. Ferdinand s’assied près de lui.

– Vous… vous pratiquez la photographie ?

– Un peu, comme ça. J’aime bien.

– Ah ? Et vous faites quoi en particulier ?

– Un peu tout. Des natures mortes, des extérieurs… Il réfléchit. Surtout des bâtiments.

– Ah oui… C’est dur la perspective, hein ! Moi, quand je fais une photo de maison, on a toujours l’impression qu’elle s’effondre en arrière.

Pour le prouver, Ferdinand sort son téléphone et fait défiler sur le minuscule écran des photos enregistrées. Pierre ne répond pas, mais il ferme sa revue et sourit en regardant Ferdinand. Comme il ne trouve pas d’exemple de ce qu’il vient de dire, il range son appareil. Pierre lui parle des téléphones portables. Il a un Motorola, il trouve qu’ils sont mieux que les Nokia. Mais pour les photos, ce n’est pas encore au point.

Ils échangent quelques banalités supplémentaires sur le temps qu’il fait et qu’aujourd’hui, « on aurait une belle lumière pour faire quelques clichés ».

Les filles font des allées et venues entre la cuisine et le séjour pour ranger la vaisselle. Zoé aperçoit Ferdinand avec Pierre, mais elle ne s’approche pas d’eux. Le jour décline doucement.

– Je voudrais rentrer avant la nuit, il lui glisse à l’oreille.

En même temps, il se dit que c’est une phrase de vieux. Mais tant pis. Il ne sait pas comment lui montrer sans la vexer qu’il s’ennuie fermement, que les cris des enfants, pourtant pas tellement turbulents, le dérangent. Bref il veut partir.

Il faut dire que Ferdinand n’a jamais eu l’occasion de participer à de grandes réunions de famille. Les jours de fête, lorsqu’il était enfant, ça se résumait en général à son père, sa mère, ses deux grands-parents maternels – les autres sont morts avant sa naissance – et parfois une vieille tante. Son père et son grand-père parlaient peu. Le repas était préparé alternativement par sa mère ou par sa grand-mère. Avec le temps, le nombre de participants à ces repas s’est progressivement réduit. Le premier à mourir a été son grand-père ; puis la vieille tante ; puis sa grand-mère. Il ne reste plus que ses parents. À trois, ce n’est plus tout à fait la fête. Ça tient plutôt du repas amélioré, histoire de dire qu’un jour de fête n’est pas tout à fait un jour comme les autres. D’ailleurs, ces exceptions sont très limitées : Noël et le jour de l’an. Le dimanche de Pâques aussi. Alors, forcément, des repas comme aujourd’hui, Ferdinand, ça le désarçonne. C’est du tout nouveau. Mais il ne sait pas s’il se sent très bien avec tous ces gens. Il est soulagé de partir. Il préfère de beaucoup se retrouver seul avec Zoé.

Sur le chemin du retour, ils ne se parlent pas pendant les premiers kilomètres. Ferdinand a mis l’autoradio en route pour éviter toute discussion, mais Zoé l’éteint :

– Comment tu les trouves ?

– Qui ?

Dès qu’il a sorti ça, il s’est dit qu’il ne pouvait pas la prendre pour une imbécile à ce point. Mais elle continue sans relever :

– Ben, ma famille, mes sœurs…

– Ils sont sympathiques. Ta maman nous a reçus très gentiment. Elle avait mis les petits plats dans les grands…

– Tu te fiches d’elle ?

– Mais non, mais…

Maintenant, elle semble chercher le conflit à tout prix. Il ne l’a pas vue venir…

– Si ! C’est quoi ce ton condescendant ?

– Je ne suis pas condescendant ! Par exemple, J’aime bien Martine. Elle est posée, réfléchie.

– Oui ! ben ne l’aime pas trop hein ! Tu es avec moi, je te rappelle !

Alors là, vraiment, elle prend n’importe quel prétexte. En fait, c’est vrai que Martine est la plus jolie des sœurs. Raison de plus pour qu’il se défende :

– Mais non… mais c’est pas ce que j’ai voulu dire.

Le sourire indulgent de Zoé dément son bavardage suspicieux. C’est vrai qu’avec son fichu humour pince-sans-rire on ne sait jamais à quoi s’en tenir. Elle se tourne vers lui, se penche et l’embrasse dans le cou. Elle lui masse affectueusement la nuque.

– Bien sûr que j’ai confiance !

Ferdinand ne saura jamais jusqu’à quel point elle est sincère. C’est la fin de la conversation. Il remet la radio. Elle l’éteint immédiatement, mais sans aucune agressivité.

– La semaine prochaine, j’aimerais bien aller au bord de la mer.

– Bonne idée.

Un long moment de silence, perturbé seulement par le bourdonnement du moteur et il se décide à reprendre la conversation :

– Pourquoi tu es venue me chercher dans le bureau de ton père ?

– Parce qu’il n’aime pas qu’on le dérange.

– Il ne fait que réparer de vieux ordinateurs. Ça ne nécessite pas une telle concentration…

– Oui, enfin, il n’y a que Jacques qui soit autorisé à entrer dans son bureau… Et encore, uniquement en sa présence.

– Ah…

– C’est comme ça. On ne le changera pas. Il répare ces ordinateurs depuis les années quatre-vingts. Ça lui a pris d’un coup. il a commencé à ramener de vieilles carcasses et il s’est procuré des circuits imprimés qu’il dénichait à l’époque sur des marchés réservés aux initiés. Je crois qu’il a été fasciné de se rendre compte que l’évolution passerait par l’ordinateur individuel et pas par les grosses machines centrales. Pour lui ça a fait sens tout de suite. Il a entrevu ou au moins senti qu’en fait c’était la société qui changeait, qu’on allait vers moins de centralisation, plus de liberté individuelle. Il a pensé que la création, les organisations allaient se disséminer et pas se concentrer. Dans la tête de papa, le PC est devenu une sorte de symbole de la société future. Juste quelques années avant, on était encore dans la logique de quelques énormes ordinateurs pour régir le monde entier. Avec le PC ou le Macintosh c’est l’individu qui est au centre. Maintenant, il continue. Mais c’est plus facile de se procurer des composants avec internet.

– Ça, pour ce qui est de l’hégémonie de l’individualisme, on peut dire qu’il a été visionnaire, ton père !

Zoé se remet à masser le cou de Ferdinand. Il se demande pourquoi. Est-ce pour se faire pardonner d’avoir un père caractériel ? Est-ce qu’elle cache quelque chose sur lui ? Un secret lié à son emploi dans l’industrie de l’armement ? Il ne pose plus de question. Comme chaque fin de semaine, ils rentrent au pavillon familial des parents de Ferdinand. Ils y passent la nuit dans la chambre située au second étage. C’est un vieux pavillon, construit au début du vingtième siècle. Les pièces sont petites et il est tout en hauteur. Une immense cage d’escalier occupe au moins un quart de la surface totale.

La nuit est déjà tombée lorsqu’ils rangent la petite Renault dans le garage face à la maison. Ferdinand ne s’est jamais demandé si ses parents les entendaient faire l’amour la nuit. Ce soir, il ne sait pas pourquoi, il prend conscience de cette promiscuité. Il se retient. Il pense moins au galbe des cuisses musclées de Zoé qu’aux grincements du lit. Il est toujours étonné de l’étroitesse de Zoé. Il a du mal à la pénétrer, c’est comme si malgré les préliminaires auxquels il s’applique consciencieusement, elle n’était jamais complètement détendue. Elle est très discrète aussi, pendant l’amour. D’une certaine manière, ce dernier point arrange Ferdinand. Ses parents sont juste au-dessous tout de même. C’est peut-être simplement cela qui la gêne. Il n’ose pas le lui demander. Finalement, ils somnolent l’un contre l’autre. Ferdinand caresse les muscles nerveux des jambes de Zoé, ses pieds délicats. Il ne parvient pas à s’endormir. Il a bien senti qu’il agaçait Zoé quand il l’interrogeait sur les cachotteries de son père. Ce gros bonhomme de patriarche est tout de même bien mystérieux. Que fabrique-t-il, enfermé dans son bureau ? On ne s’isole pas avec autant de ténacité pour réparer un vieux mac ou jouer sur un ordinateur. L’attitude de Zoé, qui l’a rejoint rapidement dès qu’elle l’a perdu de vue, sa détermination masquée par la douceur de son attitude, à l’éloigner du bureau-atelier, tout cela est très bizarre. Jusqu’à quel point partage-t-elle un secret ? Ce n’est sûrement pas le moment d’essayer d’investiguer cela. Comme il sent qu’elle est également réveillée dans le noir, il se dit que cela ne lui convient certainement pas d’être comme ça tous les week-ends au-dessus de la tête de ses parents. Elle ne se plaint pourtant jamais de ce manque d’intimité évident. Et lui qui ose avoir des soupçons d’on ne sait trop quoi parce que son père à elle est un peu original !

– Tu crois que tes parents seraient d’accord pour qu’on vive ensemble ?

– Tu pourrais déjà me demander si moi je serais d’accord. C’est pas parce que mon père s’assoit au bout de la table qu’il décide de la vie de ses enfants.

– Ben, je pensais que se voir comme ça le week-end c’est bien, mais… Et puis mes parents en dessous, c’est pas…

– Pour le moment, comme on ne gagne pas un loyer, ni toi, ni moi, je ne vois pas quoi faire d’autre.

– Tu seras kinésithérapeute en juin, tu auras un salaire dans moins de trois mois.

– On verra à ce moment-là.

Sa réponse fait peur à Ferdinand. C’est le signe qu’elle ne souhaite pas s’engager davantage. Il ne s’avoue pas vaincu pour autant :

– Mais si on vivait ensemble, ça te poserait un problème ? C’est vis-à-vis de ton père ? C’est très secret ce qu’il fait.

– Ça n’a rien à voir. Quand mes frères et mes sœurs se sont mis en couple, il y a eu à chaque fois une enquête de moralité, mais c’est la routine…

– Quand même…

– Tu n’as pas de souci à te faire pour ça.

– Pour quoi alors ?

Il n’y a pas de réponse. Ferdinand se convainc qu’elle va donc sans doute le quitter bientôt. Il ne devrait pas mais il insiste encore :

– Je veux dire… Tu m’aimes, tu vas pas me quitter ?

– Non. Dors.

– Tu me le dirais ?

– Oui. Dors !

Elle le prend dans ses bras, elle lui fait plein de petits bécots sur le visage. Ça le mouille un peu, la salive, mais ça le rassure aussi cette humidité. Il la laisse sécher sur son visage. C’est un peu de bonheur qui colle à sa peau. Il la serre très fort. Elle aussi.

3

Le jour de la thèse de Ferdinand, tout va mal. Il a mis un costume Prince de Galles tout neuf, acheté spécialement pour l’occasion. C’est un peu bête parce que la faculté lui prête une vieille toge en nylon noir.

Un des membres du jury n’arrive pas. Il est parait-il coincé quelque part dans les embouteillages. La secrétaire prévient Ferdinand que si le jury manquant n’arrive pas dans les cinq minutes, le créneau prévu dans l’après-midi ne sera plus suffisant. Comme il y a d’autres thèses après la sienne, on ne peut pas décaler.

– Et si je ne peux pas la passer maintenant, ça remettra à quand ?

– C’est à voir en fonction de la disponibilité de votre jury. En tout cas, pas avant la rentrée prochaine maintenant.

– Mais ça fait dans quatre mois ça !

– Ah oui, mais c’est comme ça. J’y peux rien !

Il sent bien que ses difficultés lui importent peu, à la secrétaire. D’ailleurs, elle a déjà replongé son regard sur l’écran de son PC, comme s’il n’existait plus. C’est la première fois que Ferdinand l’entend, cette petite phrase « c’est comme ça, j’y peux rien ». Il ne le sait pas encore, mais ce sera souvent la seule justification à diverses choses qu’on lui imposera tout au long de son existence : la voiture en panne immobilisée une semaine : « c’est comme ça, j’y peux rien » ; le rendez-vous annulé au dernier moment : « c’est comme ça, j’y peux rien » ; le défaut de l’appareil qui n’est pas couvert par la garantie : « c’est comme ça, j’y peux rien ». De plus, cette petite phrase à l’avantage, en cas de besoin, de permettre à celui qui la prononce de se délecter en toute discrétion de l’embarras de son interlocuteur.

Ferdinand se tourne vers la poignée d’invités qui ont fait le déplacement pour assister à ce moment censé être important dans sa vie professionnelle, mais qui n’est qu’une formalité administrative destinée à tomber dans l’oubli à peine terminée. Parmi la dizaine de regards interrogateurs qui le fixent, il repère Éric. Tiens, Éric ! Un copain de régiment qui a fait le déplacement depuis le Nord où il vient de s’installer pour venir le voir. Il faudra le remercier ; et d’autant plus chaleureusement que Ferdinand n’a pas daigné se déplacer lorsqu’il a passé lui-même sa thèse, six mois auparavant.

– Merci d’être venu, Éric, mais je crains que tu ne te sois déplacé pour rien. Mairet n’est pas là.

– C’est bizarre, ça. D’habitude…

– D’habitude rien du tout. Il s’est fait tirer l’oreille pour être membre du jury, le sujet ne l’intéresse pas.

– Ben, faut dire que ton sujet traite surtout des personnes âgées et…

– Et quoi ?

– Et lui, il est pédopsychiatre.

– C’est quand même lui le responsable du cursus de psychiatrie. Personne ne l’a obligé. Professeur, c’est pas juste un mot pour mettre sur le papier à en-tête, faut que ça serve à quelque chose.

– Oui, bon, bon, t’énerve pas…

– Tiens ! je suis sûr que toi, tu ferais un excellent membre du jury. Meilleur que Mairet même !

– Moi ? tu crois ?

– Tu veux bien ?

– Ben, si ça peut te dépanner, bien sûr.

– Tu me sauves la vie ! Viens, on va au secrétariat.

Quand Éric met sa carte professionnelle sous le nez de la secrétaire, elle pousse un soupir. Elle renâcle pour la forme, surtout parce que ça lui fait un travail supplémentaire. Puis elle dit qu’il faut demander aux autres membres du jury s’ils souscrivent à ce changement de dernière minute. Tu parles qu’ils sont d’accord. Déjà une demi-heure de retard et la perspective de devoir reporter l’évènement. Ils sont agacés, alors la solution qui tombe du ciel, ils l’acceptent sans hésitation. On rajoute le nom d’Éric à la liste des membres du jury. Ils sont trois présents, on peut donc débuter sans attendre le professeur Mairet. La secrétaire ajuste une toge avec un morceau de tissu bordé d’hermine à Éric. Il s’installe à côté des deux autres membres du jury. Il sourit, un peu nerveusement. Ferdinand a du mal à garder son sérieux. Ils ont fait les quatre cents coups ensemble, alors ça fait drôle de le voir là, en face de lui.

Au moment de commencer, la porte s’ouvre à la volée. C’est Mairet qui entre en faisant de grands gestes. Il est essoufflé. Il est en retard. Il s’excuse : il était coincé dans les embouteillages.

Il voit Éric assis à sa place. Du coup, il s’arrête net. Il fait volte-face, sans rien dire et retourne chez la secrétaire. Personne ne bouge. Ferdinand est debout, devant sa petite table en face des trois membres du jury. Il les interroge des yeux. L’un d’eux lui fait signe discrètement de ne rien faire et d’attendre. Ferdinand attend. Mairet revient flanqué de la secrétaire qui trotte à ses côtés. Il trimballe sa vieille serviette de cuir marron pleine à craquer. Ça doit être très lourd, ce qui l’oblige à baisser légèrement son épaule par rapport à l’autre. L’air penché que ça lui donne accentue sa haute stature. Il remercie la secrétaire. Ils seront donc quatre membres, mais il n’y a que trois toges. Ce n’est pas grave ; on amène une chaise. les membres du jury se serrent les uns contre les autres. Éric se retrouve à un bout.

Ferdinand a les mains moites. Il a hâte que tout cela soit terminé. il transpire, sûrement à cause de cette toge en nylon. Ou alors c’est le trac. Ce qui l’inquiète, ce sont les petits onglets de couleur que les membres du jury ont collés sur les exemplaires de la thèse qu’ils ont posés devant eux. Ferdinand commence à parler. Il expose son sujet calmement. Son débit est mesuré, sa voix est claire. Il s’efforce de faire en sorte qu’on ne perçoive pas trop la crispation de sa gorge qui lui semble desséchée. Le jury parait impénétrable. Pas une mimique d’encouragement, rien. Il parle dans un silence sépulcral. il a même l’impression que ses parents et la poignée d’amis venus assister à la soutenance se retiennent de respirer. Il lui semble déceler une certaine hostilité du jury, mais il n’a pas le temps de penser à cela. De temps en temps un des membres ouvre son exemplaire, le feuillette, parait vérifier quelque chose, note un ou deux mots sur une feuille blanche et repose son stylo. Ça fait hésiter Ferdinand. C’est pas bon ça, les notes, pense-t-il tout en continuant sa présentation. Dès qu’il bute sur une phrase, trois regards sévères guettent l’erreur qu’il va commettre, le condamnant déjà d’une compassion condescendante. Mais tel un équilibriste, il rectifie sa phrase pour qu’elle ne prête pas à controverse. il conclut. Il a terminé. Il regarde sa montre : vingt-sept minutes. Sa présentation a tenu dans la demi-heure qui lui était impartie. Maintenant, ce sont les questions, le moment qu’il redoute le plus. Deux ou trois par membre, parce qu’ils sont en retard et qu’ils n’ont pas que ça à faire. Et puis le thésard suivant attend déjà dans le couloir avec la famille et les amis, d’après le tohu-bohu assourdi que l’on perçoit. En regardant les murs crasseux de la faculté, ils doivent se dire qu’ils attendaient un peu plus de décorum pour une thèse. Finalement, le jury sort pour délibérer. Ferdinand reste dans la salle avec les invités. Au premier rang, il y a Zoé avec ses parents. Au milieu des quelques amis de la famille, Ferdinand découvre son oncle et sa tante qui sont venus de Toulon. Son oncle a l’air sérieux. Il a mis une veste pied-de-poule beige et une cravate rouge. Sa tante se tient tout contre son mari, la tête penchée vers lui, mais sans le toucher. Ça doit être parce qu’elle a un chignon très compliqué. Au bout de deux ou trois minutes, Ferdinand quitte son pupitre et va d’un invité à l’autre, il leur serre la main en pensant qu’ils vont remarquer que les siennes sont moites. Il reçoit des messages d’encouragement, des questions : « alors, qu’est-ce qui se passe maintenant ? » Il a envie de répondre qu’il n’en sait rien parce que c’est la première fois qu’il passe une thèse, mais il n’ose pas. Alors il tente des explications. Le jury délibère, il va revenir. « Ah c’est pas fini alors ? », « il y a encore des raisons de s’inquiéter ? ». Ferdinand demande surtout comment les gens ont trouvé sa prestation. Dans l’ensemble, ils ont tous trouvé cela très bien. L’attente est un peu tendue, bien sûr. Ferdinand sait bien que de toute façon on ne va pas l’ajourner, pas maintenant. Mais au fond de lui il reste une toute petite incertitude, pour la forme, qui génère un embryon d’anxiété. Donc, quand le jury revient, Éric en tête avec le sourire et qu’on lui annonce la bonne nouvelle, Ferdinand est soulagé. Il est tellement content qu’il en oublie d’écouter sa mention. La secrétaire est entrée avec une bouffée du brouhaha du couloir. Elle lui tend un papier mal photocopié qu’il doit lire. Il prend une voix assurée. L’aspect tellement banal de cette mauvaise photocopie imprimée en caractère Arial fait disparaitre le côté solennel de sa lecture. Il commence donc comme s’il s’agissait d’une coupure de presse banale : « Au moment d’être admis à exercer la médecine, je promets… » Ferdinand ne reconnait pas ce texte. Il a pourtant lu le serment d’Hippocrate auparavant, mais ce qu’on lui a donné ne parait pas être l’original. Il y a des termes qui lui paraissent résolument modernes, comme « promouvoir la santé », « éléments individuels et sociaux », « décisions envisagées », « les services qui me sont demandés ». Tout en lisant, il cherche à se souvenir : il lui semble que dans la première phrase il y avait Apollon et Esculape. Ils ont disparu. Pourquoi les avoir congédiés ? Ça avait tout de même de la gueule ! Ferdinand termine :

« … que je sois déshonoré et méprisé si j’y manque. »

Il est heureux de ne pas avoir buté sur un mot en lisant à voix haute ce texte dactylographié dont le caractère hiératique a laissé la place à des formules presque administratives. Sa lecture banale n’a été qu’une sorte de manifeste professionnel.

Dans les quelques instants de silence qui suivent sa passation de serment, Ferdinand est frappé par l’insignifiance de cette cérémonie. Ce n’est même pas une cérémonie, tout juste une procédure, à peine un usage. Les gens applaudissent quand même à la fin. Le jury quitte sa place derrière la table recouverte de feutrine verte. Le président vient féliciter Ferdinand. C’est très bien, la mention. Et les félicitations du jury, en plus. Les membres s’éclipsent rapidement, peut-être pour faire passer d’autres thèses, c’est la saison. Tout le monde quitte la salle, les prochains attendent depuis longtemps. Dans le couloir on croise quelques regards courroucés.

On se retrouve à la cafétéria, autour de deux ou trois tables en Formica, près