L'odeur des clémentines grillées - Lee Do-woo - E-Book

L'odeur des clémentines grillées E-Book

Lee Do-woo

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Beschreibung

Haewon quitte son emploi de professeur de dessin à Séoul et retourne au village de Bookhyun où elle a vécu lorsqu’elle était adolescente. Elle retrouve son ancien camarade de classe, Eun-seop, qui gère la petite librairie Goodnight. Rapidement, elle fait la connaissance des membres hétéroclites qui composent le club de lecture. Au fil des livres qu’ils partagent et d’un journal pas si intime, le quotidien de la librairie va se confronter à des secrets ensevelis et des sentiments qui ne tardent pas à refaire surface.

"L’Odeur des clémentines grillées" est une histoire de pardon et de guérison, une ode à l’amitié, à la tendresse et aux livres qui nous rassemblent.

When the Weather is Fine, drama adapté du roman, avec les acteurs stars SEO Kang-joon et PARK Min-young, est disponible sur Apple TV et Viki.

À PROPOS DE L'AUTRICE

Après avoir obtenu son diplôme d’Écriture créative à l’Université Chung-Ang de Séoul, LEE Do-woo a commencé à écrire des romans tout en travaillant comme rédactrice pour la radio. Saluée par la critique en Corée, l’écriture de LEE Do-woo est reconnue pour sa simplicité et sa poésie, son style chaleureux et profond. "L’Odeur des clémentines grillées" est son premier roman traduit en français.




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Veröffentlichungsjahr: 2024

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LEE Do-woo

L’odeur des clémentines grillées

Roman

Traduit du coréen par

LEE So-yeong et Crystel PINÇONNAT

Ouvrage publié sous la direction de

Julien PAOLUCCI

Ouvrage traduit avec le concours del’Institut coréen de la traduction littéraire (LTI Korea)

Avec l’aimable participation de Léa Guignery

Titre original : 날씨가 좋으면 찾아가겠어요

[Nalssiga choemyon chajakaguessoyo]

© Lee Do-woo, 2018

Tous droits réservés

Édition originale publiée en Corée

par Sigonsa

© Decrescenzo éditeurs, ٢٠٢٣

pour la traduction française

ISBN 978-2-36727-125-5

Tous nos livres, nos auteurs

www.decrescenzo-editeurs.com

La couverture de

L’odeur des clémentines grillées

a été réalisée par Orlane Pourroy

La Maison de Noix

Le bus traversait les champs couverts de givre de la commune de Hyecheon, un village entouré de montagnes. Le soleil brillait de ses faibles feux, et le paysage que l’on découvrait par la fenêtre du bus ressemblait à un cliché en noir et blanc délavé.

La tête appuyée contre la vitre, Haewon regarda son téléphone portable, puis l’éteignit aussitôt. Une dépêche annonçait de la neige dans le Sahara. Sur la page du site d’informations, on voyait une dune blanche, ou plutôt une colline enneigée, ce qui lui parut curieux. Peut-être la vague de froid qui avait frappé cet hiver-là expliquait-elle qu’il ait neigé sur le désert et ne fallait-il pas s’en étonner.

Laissant les rizières et les champs gelés derrière lui, le bus atteignit le village de Bookhyun, qui était familier à la passagère. Dans les prés gisait ce qui évoquait de grosses guimauves blanches, des tonneaux pour laisser fermenter la paille après la récolte. Mais comment est-ce que ça s’appelait déjà ? Il lui semblait avoir entendu leur nom un jour, mais il ne lui revint pas à l’esprit. Pendant un moment, elle essaya de s’en souvenir, puis tourna son regard vers la patinoire aménagée sur une rizière, qu’on apercevait au loin. Elle descendait à l’arrêt suivant.

Quelques jours auparavant, alors qu’elle s’était réveillée à l’aube, Haewon avait failli éclater en sanglots. S’attrister pour un rien ou fondre en larmes n’était pas une bonne chose ; l’idée de s’émouvoir ainsi en pleine nuit lui paraissait une preuve de faiblesse, ce qui ne lui plaisait pas. À vrai dire, l’expression même « s’attrister pour un rien » était inexacte. En effet, si l’on sondait sincèrement son cœur et que l’on examinait les choses de près, on pouvait déceler la cause de cette tristesse. Mais on faisait semblant de l’ignorer, ne voulant pas la reconnaître et préférant s’en détourner.

Après des études aux beaux-arts, Haewon avait enseigné dans un institut qui préparait au concours d’entrée à l’université. Quand elle peignait, aucune pensée futile ne la perturbait et elle se sentait tranquille. L’odeur de la peinture et le grain différent de chaque papier lui plaisaient également. Mais un fameux jour, elle s’était rendu compte qu’on pouvait très bien entrer en conflit avec quelqu’un pour une simple peinture.

« Qu’est-ce que tu fais ici ? J’étais en train de reprendre ton travail, moi ! »

L’automne dernier, un garçon qui avait quitté l’atelier sous prétexte d’aller aux toilettes n’était jamais réapparu en cours. Elle était partie à sa recherche et l’avait surpris ricanant, en train de fumer avec d’autres élèves sur les toits. De mauvaise grâce, il lui avait lancé :

« Vous êtes payée pour ça, non ? »

À quoi bon peaufiner, à sa place, le travail d’un élève si peu appliqué ! Puis elle oublia l’incident. Mais peu de temps après, elle entendit par hasard le jeune homme se confier à ses camarades, après un concours où les élèves devaient produire une peinture d’après nature :

« Ça m’énervait de ne pas y arriver. Alors j’ai étalé du pastel noir sur tout le verso de mon travail. Le gars qui était derrière moi avait vachement bien réussi. Quand j’ai remis mon épreuve juste après lui, j’ai posé le verso du papier sur le sien en le frottant, l’air de rien.

— C’est pas vrai ! Alors, t’as dû mettre du noir partout dessus !

— Tu parles ! »

Haewon s’approcha du groupe d’élèves qui pouffaient de rire :

« Qu’est-ce que tu viens de dire ? Qu’est-ce que t’as fait quand tu as remis ton travail ? »

Il lui lança un regard moqueur et lui dit à nouveau, un sourire fier aux lèvres :

« J’ai dit que j’avais étalé du pastel noir sur le verso de mon exercice et que je l’avais frotté sur le travail posé sous le mien. »

Le bus déposa Haewon à l’arrêt du croisement des trois routes de Bookhyun et reprit sa course. Le vent glacial qui lui giflait les joues soufflait depuis les champs. Après avoir réajusté le col de son manteau et noué son foulard, elle se mit à marcher en tirant sa valise.

Venant de la patinoire, un brouhaha brisait le silence hivernal. À cette période de l’année, l’eau avec laquelle on remplit les rizières après chaque moisson se met à geler. La patinoire servant d’aire de jeu aux enfants du village et les guimauves gisant dans les champs lui firent enfin réaliser qu’elle était de retour.

Depuis le croisement des trois routes, elle atteignit le bas de la colline. Mais tout à coup, son élan fut brisé par une boutique qu’elle n’avait encore jamais vue.

La librairie Goodnight

Cette maison au toit de tuiles existait dans le village depuis longtemps, mais l’enseigne inconnue attira son regard. C’était une maison habitée par un vieux couple. Avait-elle changé de propriétaires entre-temps ? Une librairie dans un village si reculé… ?

On avait fixé un cadenas sur la porte coulissante. À travers les fenêtres à croisillons de la librairie, Haewon regarda l’intérieur plongé dans l’obscurité. Éclairées par un faible rayon de soleil, on devinait les silhouettes des rayonnages et d’une longue table.  Je ne sais pas qui a eu cette idée, mais c’est une belle initiative, se dit-elle. Même à Séoul, des librairies de quartier avaient du mal à survivre ; quelquefois, de petites librairies indépendantes essayaient de trouver un marché de niche, mais ce n’était pas chose facile de gérer un petit commerce.

Tout en pensant que la librairie ne tiendrait pas longtemps, l’idée d’anticiper sans raison un échec déplut à Haewon. Décoiffée par le vent, elle repoussa ses cheveux en arrière d’un geste machinal et gravit la colline.

Tirant sa valise, un sac en coton recyclable à l’épaule, elle s’approchait.

« Mok Haewon ? »

Eun-seop perdit un instant l’équilibre. Chancelant, il avança vers le bord de la patinoire. Il plissa les yeux. C’était bien elle. Pourtant il s’était dit que cette année encore, elle ne viendrait pas.

« Tu arrêtes de patiner ? »

Seung-ho, qui le suivait en glissant sur la glace, s’arrêta près de lui.

« Non, c’est qu’il m’a semblé reconnaître quelqu’un.

— Qui ? »

Eun-seop posa enfin son regard sur l’enfant. Il lui apprenait à patiner depuis quelques jours en le tenant par la main, et en dépit de ses réflexes plutôt lents, le petit parvenait désormais à progresser sur la glace plus ou moins bien.

« Une ancienne… amie ?

— Amie ?

— Ben, vas-y alors ! »

Il tapota légèrement le casque de l’enfant enfoncé au-dessus d’un bonnet en laine, puis poussa son petit corps vers la patinoire. De petit gabarit à neuf ans, Seung-ho ne s’entendait pas bien avec les autres gamins de son âge. Tout en faisant attention à ne pas heurter les gens qui faisaient des tours sur la glace, le petit garçon se laissa glisser doucement vers l’avant.

« Amie. »

Eun-seop disait ça comme ça, mais est-ce que Haewon en aurait fait autant ? Peut-être, si on qualifiait d’« amis », au sens large, les anciens camarades de collège et de lycée. À cet instant précis, Haewon s’était arrêtée devant la librairie et regardait à l’intérieur par l’une des fenêtres. Le corps légèrement penché en avant, sa position traduisait sa curiosité pour l’établissement qu’elle découvrait.

Eun-seop poussa un soupir malgré lui. Pourquoi diable était-elle passée à une heure où la librairie était fermée ? Tout cela à cause de son oncle, qui, en hiver, remplissait d’eau les rizières pour les faire geler et qui n’arrêtait pas de lui demander des coups de main tout en vendant lui-même de la soupe de nouilles au poisson et des gâteaux de riz sautés à la sauce pimentée dans la serre. Un propriétaire de rizières véritablement soucieux de pratiquer la rotation des cultures !

Si seulement on pouvait se déplacer dans l’espace ! Il aurait voulu pouvoir pousser la porte coulissante et lui dire sans plus tarder : « Entre ! Ça faisait longtemps ! » Mais ce n’était qu’un pur rêve, et déjà la silhouette de la jeune femme à la valise s’éloignait vers la colline.

Sur les bords de la route qui menait au petit hôtel la Maison de Noix, la neige n’avait pas encore fondu. Le sentier du village, qui passait par là, conduisait à la montagne qu’on voyait derrière. L’auberge Bookhyun, auparavant gérée par la grand-mère maternelle de Haewon, était devenue un petit hôtel lorsque Tante Myeong-yeo avait pris la succession de l’établissement. C’est à l’âge de quinze ans que Haewon était venue s’installer dans ce village auprès d’elle.

Espérant sans doute que sa nièce se plairait ainsi à la campagne, la tante avait pris avec elle Hodu, « Noix », un chien de couleur marron élevé par un voisin. Ce dernier s’en était occupé depuis qu’il était petit, aussi n’était-il plus tout jeune quand elles l’adoptèrent. L’animal avait résisté longtemps et il était mort quelques années auparavant. Hodu n’était plus là, mais le nom la Maison de Noix était resté.

« Tata, je suis là. »

Gémissant sous le poids de Haewon, le plancher gelé de la terrasse grinça. La porte en métal garnie d’un verre dépoli fit entendre le même bruit. Tout en portant sa valise, Haewon monta au premier étage, sans trouver sa tante.

Son ancienne chambre n’avait pas changé du tout. Le lit, le bureau, la commode, l’armoire à deux étagères, le sofa rouge qu’on lui avait offert en cadeau pour son entrée au lycée, et les objets dont elle se servait étaient toujours là, intacts. Elle avait dit plusieurs fois à sa tante qu’elle les mettrait dans des cartons qu’elle porterait au débarras, mais cette dernière préférait laisser la chambre comme avant pour que sa nièce puisse la retrouver en l’état chaque fois qu’elle reviendrait.

Elle ouvrit les rideaux et regarda par la fenêtre. L’annexe de plain-pied en brique pour les clients, le lierre rampant, sans plus de feuilles, et le sentier menant à la montagne derrière étaient toujours là. La maison mitoyenne, dont on aurait pu atteindre la cour d’un jet de pierre, n’avait pas bougé non plus. L’ensemble du paysage paraissait juste plus délavé que la dernière fois qu’elle était venue.

Ce fut à ce moment-là qu’elle découvrit deux bâtiments assez élevés de l’autre côté de la colline. Difficile de croire que ces deux pavillons à étage somptueux, construits en vis-à-vis, étaient des maisons d’hôte. Elle laissa échapper un soupir.  Voilà pourquoi la Maison de Noix est déserte. Comme il n’y a pas de clients, Tata est sortie, pensa-t-elle.

Elle trouva une bouilloire électrique et se prépara du café noir. Sur l’étagère au-dessus de l’évier, on voyait une photo d’elle avec Hodu dans les bras. Elle devait avoir dix-huit ans. Dans un angle de la photo, on apercevait le dos de sa grand-mère arrosant les fleurs dans la cour.

Jusqu’au décès de cette dernière, avec ses trois générations de femmes, la Maison de Noix évoquait une espèce de triangle. Paisible mais étroite, comme inclinée dans l’un de ses angles, stable en même temps. Elles prenaient soin les unes des autres : si l’une d’entre elles était sur les nerfs, les autres faisaient attention à ne pas l’irriter. Dans une maison aussi exiguë, chacune avait tenté de conserver un espace pour soi.

La grand-mère, manquant de poigne du fait de son grand âge, s’était mise à utiliser des ciseaux pour divers usages : venir à bout d’un sac plastique solidement noué, défaire une cordelette maintenant une botte d’épinards… Tout se coupait avec des ciseaux. Elle prétendait tout le temps ne pas avoir de poigne, mais d’où lui était venue une telle force le jour où elle avait cassé les jarres ? Les vieux ciseaux en acier étaient toujours accrochés à l’étagère.

Vers la fin de sa vie, la grand-mère se faisait du mauvais sang pour ses filles. Si elle s’efforçait de ne pas parler de son aînée, la mère de Haewon, elle laissait parfois paraître sa déception et ses regrets à l’égard de la cadette, Myeong-yeo. Sa colère virait à la tristesse. Cette brillante étudiante, après avoir fait le tour du monde dans sa jeunesse, avait commencé à écrire et avait publié un roman. Mais tout était parti en fumée lorsqu’elle avait déclaré qu’elle allait renoncer à la plume et revenir dans son village natal pour diriger l’auberge. Cette décision avait contrarié la grand-mère.

Ouaf ! ouaf !

La porte s’ouvrit sur des aboiements. Haewon en fut tout étonnée. Hodu ? Le chien marron qui arrivait en courant sur le plancher lui ressemblait à s’y méprendre, mais c’était impossible. Reniflant d’un air méfiant, il flaira l’étrangère.

« C’est toi, Haewon ? »

Myeong-yeo accrocha son bonnet en tricot au portemanteau, puis alla dans la cuisine. Tout en posant sur la table une casserole enveloppée dans un bojagi1, elle lui fit un grand sourire.

« Je suis arrivée il y a peu. C’est qui ?

— Le fils de Hodu.

— Hodu avait un petit ?

— Il avait eu des chiots avant de venir chez nous. Son ancien maître est mort et j’ai rapporté un petit. »

Le fils de Hodu ! Elle avait du mal à y croire. Après avoir fait connaissance avec l’inconnue, la pelote marron se dirigeait désormais vers la terrasse.

« Comment s’appelle-t-il ?

— Gunbam, “marron grillé”. »

Haewon pouffa de rire.

« C’est une famille de fruits secs, alors. »

Le chien paraissait déjà âgé et boitait un peu, sans doute à cause d’une patte qui lui faisait mal.

« Tu aurais pu rapporter un jeune chien, si tu te sentais seule.

— Il m’a plu parce qu’il ressemblait à Hodu. »

Myeong-yeo répondit sèchement, puis elle défit le bojagi qui enveloppait la casserole. Elle avait beaucoup souffert de la perte de Hodu, mais l’avait-elle déjà oublié ? se demanda intérieurement Haewon sans rien dire. Elle désigna la photo sur l’étagère.

« Tu me vois à chaque fois que tu fais la vaisselle, Tata. Ça me touche.

— Elle était là, cette photo ? J’savais même pas. Quand quelque chose est toujours à la même place, on finit par ne plus y faire attention. »

Haewon fit clapper sa langue, mais elle savait que sa tante disait ça comme ça. Les cheveux plats et fanés bouclés avec des bigoudis, Myeong-yeo portait un pantalon ample ouaté et un gilet capitonné.

« Pourquoi tu m’regardes comme ça ? J’ai l’air d’une vieille ?

— Euh… Un peu.

— Ça fait déjà deux ans qu’on s’est vues. C’est pareil pour toi : tu as trente ans, tu n’es plus la même.

— Moi, je suis mature. »

Myeong-yeo fit un sourire moqueur. Puis elle déplaça la marmite de bouillon vers la cuisinière à gaz et déballa la tarte couverte de papier aluminium, qu’elle posa sur l’assiette.

« Su-jeong voulait t’apporter du bouillon à la citrouille et une tarte qu’elle avait préparée pour toi, mais je suis allée les chercher, car comme tu le sais, elle est toujours très occupée. Mais elle m’a raccompagnée en voiture jusqu’à chez moi. Alors, ça a servi à quoique je sois allée les récupérer ?

— Y a qu’à la remercier. Elle n’a pas changé, elle est toujours pleine d’attentions pour les autres. »

Après l’avoir portée à sa bouche, Haewon mordit dans la part de tarte garnie de morceaux de pommes. La saveur acidulée des fruits émanait du gâteau encore chaud.

« Tu vas rester combien de temps cette fois-ci ? Cinq jours au moins ?

— Je ne vais pas repartir.

— Quoi ?

— Je vais rester un bon moment. J’ai même démissionné. Toi, tu dois me nourrir. »

Myeong-yeo, qui était en train de découper la tarte, suspendit son geste. Haewon lui fit un sourire, mais la tante se contenta de fixer sa nièce chérie.

1. Pièce de tissu destinée à emballer divers objets.

(Sauf indication contraire, toutes les notes sont des traductrices.)

Le Vieux Robin de Portingale

À la tombée de la nuit, la température baissa et le thermostat de la chaudière ne voulut pas remonter. Après avoir fait la vaisselle, Haewon se lança dans une réparation rudimentaire : elle fixa du ruban adhésif d’emballage tout autour du tuyau d’arrivée d’eau qui alimentait le robinet. Il était percé en son milieu, mais la tante ne devait pas le savoir.

Myeong-yeo lisait avec des lunettes loupe dans un fauteuil, le chauffage électrique allumé et, à ses pieds, Gunbam, couché sur un coussin, se mit à somnoler. Sur le panneau en bois accroché au mur dans le maru2, derrière cette lectrice qui dévorait les livres, était gravée une phrase que Haewon avait fini par retenir à force de passer devant lorsqu’elle habitait dans la Maison de Noix.

Si au réveil du premier sommeil, tu te prépares un thé,

Au réveil du sommeil suivant, adoulci sera ton chagrin.

Il y eut une époque où Myeong-yeo évoquait souvent les souvenirs de son voyage en Écosse, un pays lointain où Haewon n’était jamais allée. Édimbourg, Glasgow, Aberdeen… Sa tante semblait ne pas réussir à oublier les paysages de ces villes dont Haewon avait entendu le nom sans pour autant pouvoir se les représenter. Au fond d’une venelle, dans une ancienne maison transformée en auberge, Myeong-yeo avait vu une nappe ouvragée sur laquelle des mots étaient brodés.

Des termes désuets ornaient la nappe aux coins usés. Étudiante en littérature anglaise à l’époque, Myeong-yeo avait demandé à la patronne de l’auberge la signification de la phrase brodée et apprit qu’il s’agissait d’un passage d’une ballade écossaise intitulée  Le Vieux Robin de Portingale.

« “Adoulci sera”, c’est ça qui m’a plu. Ça arrive de se sentir envahi de tristesse sans savoir pourquoi, quand on se réveille en pleine nuit, tu ne trouves pas ? Si on se prépare un thé chaud à ce moment-là, quand on se réveille à nouveau plus tard, on est moins triste. »

Myeong-yeo avait retranscrit cette phrase traduite en coréen sur un petit papier qu’elle garderait longtemps dans un carnet, commenta-t-elle. Comme un mantra qui lui serait propre, cette phrase la consola pendant ses jours de solitude à l’étranger.

Haewon aimait voir sa tante plonger dans une nostalgie douce en évoquant cet épisode. Adolescente, elle voulait aimer tout ce qu’aimait Myeong-yeo. Tout distinguait sa mère de sa tante, elles étaient comme l’est et l’ouest ; si la première était réaliste et sèche, la seconde, vagabonde et décontractée, était bohème. Mais lorsqu’elle rentra dans son village natal avec sa nièce, tout changea subitement.

« Je me suis rendu compte que je n’avais pas autant de talent que je le pensais. Désormais, je m’occuperai de Haewon jusqu’à ce qu’elle soit grande. »

Ce jour-là, la grand-mère avait cassé les jarres à coups de bâton. Myeong-yeo s’était contentée de contempler la scène, les bras croisés ; quant à Haewon, son cœur s’était emballé, battant à tout rompre. La petite fille en avait déduit qu’elle n’était pas la bienvenue, mais le lendemain, la grand-mère avait déblayé tous les débris de jarre, laissant les lieux impeccables, et n’avait eu aucun mot blessant pour la fillette.

Haewon fit bouillir du thé dans une bouilloire. Elle en versa deux tasses et déclara :

« J’ai vu qu’il y avait une nouvelle maison d’hôte. Enfin, deux plutôt.

— Oui, répondit Myeong-yeo en tournant une page.

— On va mettre des guirlandes lumineuses aux arbres, pour que ça brille ?

— Ça sert à rien. C’est même pas bon pour les arbres.

— Juste pour les fêtes. »

Un ange passa. Comprenant que sa tante n’avait pas envie de parler de la gestion de l’hôtel, elle sirota son thé sans mot dire. Une date était entourée sur la page de décembre du calendrier, avec écrit juste à côté : Arrivée de Haewon. Cette dernière en ressentit un peu d’amertume. Pourquoi avoir débarqué comme cela, sans avoir un tant soit peu respecté les formes ? Mais que signifiait « respecter les formes » ? Sous la date, en petits caractères, on pouvait lire une commémoration.

« … Tata, aujourd’hui, c’est le jour de la réconciliation en Afrique du Sud, tu le savais ?

— J’sais pas. Ça existe ? »

Haewon posa sa tasse et feuilleta le calendrier, examinant les pages antérieures à son arrivée. De nombreuses commémorations rythmaient chaque mois : le Jour international du café, la Journée mondiale du rire, la Journée mondiale de la télévision… Elle éclata de rire en découvrant la « Journée du lait » et la « Journée des gauchers ». Comment pouvait-on inventer et imprimer des célébrations aussi futiles ? C’était tantôt très sérieux, tantôt drôle, mais dans tous les cas, ça devait provenir de quelqu’un qui s’ennuyait ferme.

« Qui t’a donné ce calendrier ? Ce sont des paysages de Bookhyun.

— Mon voisin Eun-seop. Il est libraire. »

Im Eun-seop ?

Était-ce lui, le patron de la librairie qu’elle avait vue cet après-midi ? Elle tenta de se représenter son visage. C’était un camarade de classe qui était allé dans le même collège et le même lycée qu’elle, à Hyecheon ; il ne parlait pas beaucoup, elle se contentait de le saluer lorsqu’elle le croisait, quoiqu’il habite à côté. Peut-être même se pouvait-il qu’il ait interrompu ses études au lycée. Sa photo apparaissait-elle dans l’album des anciens élèves de son établissement ? Elle n’en avait aucun souvenir.

« Je me demande si ça marche bien. Même à Séoul, les librairies de quartier disparaissent.

— J’sais pas. Ça fait déjà un an qu’elle est là.

— Ah oui. C’est quand même bien qu’il y ait une librairie dans le village. »

Myeong-yeo enleva ses lunettes et referma son livre.

« Ne t’occupe pas des affaires des autres, parle-moi plutôt de tes projets. Alors, tu vas vivre de quoi ?

— Je vais bien vivre.

— Comment ça, bien ?

— Comme toi », dit Haewon en plaisantant.

Myeong-yeo fronça un peu les sourcils.

« Ça t’amuse de te moquer de moi ? Ça t’dirait pas d’enseigner le dessin ? On trouvera bien des femmes ou des enfants dans le coin qui voudront apprendre.

— Euh… Est-ce qu’ils sont assez sages, les enfants ici ?

— Il te faut des enfants sages, à toi ? »

Haewon poussa un soupir et s’épancha :

« Ce que j’ai compris, c’est que peindre ou écrire, ça ne s’enseigne pas. Quelqu’un qui a du talent n’a pas besoin d’apprendre. Et si ce n’est pas le cas, ça ne sert à rien. »

Peut-être, malgré elle, avait-elle parlé d’un ton froid. Myeong-yeo jeta un regard plein de reproches à Haewon ; celle-ci haussa les épaules, un peu gênée.

« Tu me trouves méchante ? Ne va pas pour autant me jeter ton thé brûlant à la figure !

— Pour toi, c’est ça, “être méchant” ? », dit Myeong-yeo en ricanant.

Son visage était déjà attendri.

« Tu ne sais pas encore ce que c’est qu’une langue de vipère. Si tu veux le savoir, dis-moi. J’pourrai t’en raconter. »

Langue de vipère… Elle savait trop bien ce que ça voulait dire sans même avoir à en entendre plus. Lorsque sa mère et sa tante vivaient proches l’une de l’autre, il lui arrivait quelquefois de les entendre se disputer. Elles en décousaient sans merci, c’était à la première qui prendrait le dessus sur l’autre : si la mère voulait piquer avec une aiguille, la tante se préparait à répondre à coups de grosses pierres. Après des joutes furieuses, les deux sœurs mangeaient ensemble en riant, échangeaient leurs vêtements et bavardaient, ce qui déconcertait la petite Haewon. Mais c’était du passé.

« Et ta maman ? demanda la tante, comme si elle avait lu dans ses pensées.

— Elle va bien, je crois, répondit-elle après un silence.

— Vous ne vous voyez pas ?

— On se voit une fois de temps en temps. On déjeune et on prend un café toutes les deux. »

Mais la mère et la fille n’allaient pas dans les grands magasins ou au marché ensemble, pas plus qu’elles ne regardaient de films, assises l’une à côté de l’autre. Quand la saison changeait, la mère passait un coup de téléphone à sa fille, et elles mangeaient ensemble des naengmyeon, des nouilles froides, en été, ou un plat chaud en hiver, puis elles prenaient chacune des nouvelles l’une de l’autre durant près d’une heure dans un café. Ensuite, elles n’avaient plus rien à se dire.

« … Tu sais quoi ? Je n’fais plus de portraits. Ça ne me plaît pas de peindre des humains. »

S’appuyant contre le fauteuil, Myeong-yeo fixa sa nièce.

« Je ne me sens aucune légitimité pour enseigner.

— Oh, je ne savais pas que tu avais si peu d’estime de toi.

— Non, ce n’est pas ça. Je ne pense pas qu’il me manque quelque chose ou que je ne sois pas compétente. C’est que tout simplement, il y a des gens doués pour l’enseignement. Mais ce n’est pas mon cas. C’est ce que j’ai fini par comprendre.

— C’est peut-être que tu es trop sensible ? Ou bien que tu attends trop des autres ? »

Peut-être. Elle réfléchit un peu. Non. Depuis l’âge de quinze ans, elle n’avait jamais rien attendu de personne. Mais ses propres capacités l’avaient rapidement déçue, et elle avait vite compris ses limites. Comme sa tante, qui avait arrêté d’écrire, elle aussi… Elle secoua la tête pour chasser ces pensées.

Des aboiements retentirent quelque part dans le village. Gunbam leva la tête puis replongea dans son sommeil. Myeong-yeo dormait comme une bûche dans la chambre du bas.

Haewon, qui n’arrivait pas à dormir, sortit sur la terrasse en bois baignée d’obscurité, un cardigan sur le dos. Le contact de ses pieds nus avec les pantoufles glacées lui donna un frisson, mais la quiétude du village dans la nuit noire lui plaisait. Sur la colline, les guirlandes lumineuses dans les arbres autour des maisons d’hôte scintillaient. On aurait dit qu’elles faisaient un signe de la main en guise d’invitation, suggérant dans un murmure que, contrairement à la vétuste Maison de Noix, elles offraient un havre de chaleur même la nuit.

Haewon appuya à plusieurs reprises sur l’interrupteur du lourd poêle à pétrole de la terrasse. L’appareil se mit à frémir, comme réveillé d’un sommeil hivernal, et s’alluma enfin. Une faible odeur de pétrole s’en dégagea.

« C’est comme ça que tu t’y prends pour peindre, toi ? Ça rime à quoi de faire son travail quand on se permet de saboter celui des autres ? »

Avec le recul, elle ne comprenait plus ce qui lui avait pris ce jour-là. Elle avait dépassé les bornes ! Il lui était déjà arrivé des choses bien pires au travail. À l’institut, il y avait diverses sources de tensions : l’établissement se développait ou connaissait une période de déclin, des professeurs démissionnaient et des nouveaux arrivaient, il fallait se concentrer sur les résultats du concours d’entrée à l’université et sur le nombre d’élèves inscrits… Dans son premier emploi, son directeur lui avait même demandé de s’inscrire un mois en tant qu’élève dans un institut voisin, pour voir comment enseignaient leurs concurrents et quelle était l’ambiance. Cela lui déplaisait parce qu’elle avait l’impression de jouer les espionnes, mais pour le directeur, il s’agissait d’une simple enquête.

Au bout d’une semaine, elle n’avait plus aucune envie d’aller dans l’autre institut. Quelques mois plus tard, alors qu’elle marchait dans la rue pour emmener ses élèves manger des gimbap, des rouleaux de riz aux algues, elle tomba sur la directrice dudit établissement. Cette dernière lui lança un regard méchant, qui lui parut accusateur ; elle garda longtemps à l’esprit l’expression de son visage.

Parce qu’il fallait faire preuve de souplesse, elle en avait vu de toutes les couleurs. Mais ce jour-là, malgré elle, elle avait agrippé l’élève par l’épaule. Ce dernier, se dégageant de son emprise dans un mouvement brusque, avait déchiré son blouson, laissant un morceau de tissu fin dans la main de Haewon.

Elle lui avait réglé le prix du vêtement abîmé. Le lendemain, la mère de l’élève avait débarqué à l’institut. Elle avait demandé à être remboursée des frais d’inscription au cours de dessin et avait exigé des excuses en faisant un scandale dans la salle des professeurs. Le directeur s’était excusé pour Haewon et avait restitué la somme demandée, mais la mère de l’élève s’était emparée d’un pot où trempaient des pinceaux et, arrogance extrême, avait lancé l’eau sale sur Haewon.

Ce n’est rien, on ne peut pas s’attacher à ce genre de broutilles si l’on veut continuer à travailler, avaient-ils tous dit unanimement, mais rien n’était plus comme avant. Même si on lui avait conseillé de prendre les choses à la légère, ce qui était arrivé était arrivé. À bien y réfléchir, ce n’était pas nécessairement la faute de cet élève, d’ailleurs. Tout s’était accumulé petit à petit et avait fini par déborder. L’incident était tombé à point nommé.

Vroom !!! Dans un bruit déchirant le silence profond de la nuit, quelqu’un montait le sentier en scooter. Sous le réverbère entre la Maison de Noix et la demeure voisine sans portail, séparées par quelques mètres à peine, la motocyclette s’arrêta. Tandis qu’elle arpentait de long en large, bras croisés, la terrasse en bois, Haewon reconnut Eun-seop. Ils échangèrent un regard alors qu’il descendait de son scooter.

Vêtu d’une parka, Eun-seop enleva son casque et ses gants. Ses cheveux ébouriffés luisaient sous la lumière du réverbère. Un instant, tous deux hésitèrent à se saluer.

Haewon fut la première à rompre le silence gênant de la nuit.

« Salut ! Y avait longtemps !

— Euh… salut. T’es arrivée aujourd’hui, non ?

— Comment tu l’sais ?

— Je t’ai vue. J’étais à la patinoire. »

Dans l’air frais, on voyait le halo de leur haleine se dissiper. Eun-seop observait Haewon en pyjama rose, avec un pull-over et un cardigan, les cheveux plus longs que la dernière fois qu’il l’avait vue, deux ans auparavant. Ses pieds nus dans les pantoufles étaient pâles.

« Pourquoi t’es là, dehors ? Il fait froid.

— J’avais pas sommeil. Je voulais prendre l’air. J’vais pas rester longtemps. »

Le poêle à pétrole sur la terrasse s’évertuait à dégager un peu de chaleur, mais c’était insuffisant. Les bras toujours croisés sur la poitrine, Haewon demanda :

« J’ai entendu dire que tu tenais une librairie.

— Oui. »

Ils hésitèrent un instant. Eun-seop allait dire quelque chose, mais il y renonça et prit congé.

« Bon ben… Bon séjour et bon retour. »

Après avoir garé son scooter, il allait se diriger vers chez lui lorsque la voix de Haewon retentit :

« Hé, j’ai une question. »

Eun-seop s’arrêta.

« Les guimauves, là, dans les champs, tu sais, ces tonneaux pour faire fermenter la paille. Tu sais comment ça s’appelle ? »

À ce moment-là, une expression étrange se dessina sur son visage. Il la fixa, puis ouvra lentement la bouche :

« Tu m’as posé exactement la même question, il y a trois ans. »

Elle en fut un peu déconcertée.

« Ah bon ? Je me souviens vaguement que quelqu’un me l’avait dit. Ah, oui, c’était toi. Mais j’ai encore oublié.

— Ça s’appelle des gonpo.

— Gonpo… murmura Haewon. Je n’arrive pas à retenir ce mot.

— Redemande-moi l’hiver prochain. Je te le redirai. Bonne nuit. »

Il esquissa un sourire un brin railleur, puis fit un bref signe de la main avant de rentrer chez lui. De nouveau seule, Haewon rabaissa l’interrupteur du poêle à pétrole. Elle regardait le chatoiement s’estomper.

C’était donc gonpo, le vrai nom des guimauves. Mais pour elle, ce seraient toujours des guimauves, songea-t-elle. Le vent nocturne était froid, et la lune, claire.

2. Sorte de plancher central de la maison coréenne traditionnelle, aux usages multiples.

La légende des tristes guimauves

8 décembre, journal de la librairie

# Livre reçu : Dictionnaire du langage floral des choses, Lee Mali

J’ai en magasin un ouvrage autoéditéintitulé Dictionnaire du langage floral des choses. L’autrice a conçu ce livre il y a longtemps ; elle a écrit les textes et pris les photos, paraît-il.

Lorsqu’on m’a proposé de mettre ce livre en dépôt-vente, j’ai demandé ce que signifiait « langage floral des choses ». On m’a fait la réponse suivante : comme il y a un langage des fleurs, ne pourrait-on imaginer qu’il y ait un langage pour les objets du quotidien ? C’était l’idée à l’origine du livre.

Si, dans le langage des fleurs, le trèfle signifie le bonheur, la chance, qu’en est-il d’un appareil photo ? À cette question, l’autrice répond : l’instant. Je suppose que, pour les choses, il pourrait y avoir une expression plus appropriée que « langage floral », mais pour faciliter la compréhension, ce choix n’est pas complètement absurde. Comme l’idée me semblait originale, j’en ai d’emblée pris deux exemplaires. J’ai présenté l’ouvrage sur la page d’accueil de la librairie, j’espère que ça donnera envie de l’acheter.

Dans le langage floral, les guimauves ce serait « l’indifférence » ou bien « l’oubli ».

# À propos de la patinoire

Voilà déjà un an et demi que la librairie est ouverte. En ce moment, ce qui m’embête le plus, c’est mon oncle. Ah, cette patinoire, lieu mêlé d’amour et de haine ! Six jours par semaine, je fais l’ouverture ; mais – comme c’est la haute saison pour lui – mon oncle n’arrête pas de m’appeler. Il m’arrive donc souvent de ne pas pouvoir ouvrir la librairie.

Mes cousins, qui sont tous partis vivre en ville, doivent savoir combien je galère ici. Je voudrais dire à mon oncle et à ma tante d’embaucher quelqu’un d’autre à temps partiel, mais ils sont trop inquiets et ils ne font confiance à personne. Si je ne viens pas, mon oncle doit lui-même surveiller la patinoire pour assurer la sécurité des enfants, mais il est trop vieux pour courir sur la glace…

Et puis, s’il est de surveillance, il n’y a plus personne pour louer les casques et les patins. Ma tante, elle, avait tout misé sur la gestion du snack-bar, histoire de poursuivre la prétendue « rotation des cultures » de leur rizière. Mon dieu, faites qu’on les en empêche !

De toute façon, si personne ne s’en charge, il va me falloir trouver quelqu’un pour ce petit boulot et l’envoyer travailler à la patinoire sans plus tarder. Mais il me faudrait faire tout cela sans les contrarier, pour qu’ils puissent investir leurs bénéfices dans la librairie. C’est là le dessein inavoué de ton neveu, mon cher oncle !

# À propos des cadeaux promotionnels pour la librairie

L’année dernière, à cette période de l’année précisément, j’ai fait fabriquer des calendriers de bureau (pourquoi ne pas fêter la Journée des guimauves ?). Je comptais en faire autant cette année, mais les choses ont traîné malgré moi. Puisqu’il y avait des photos dans le précédent calendrier, je voulais des dessins dans des tons chauds pour le suivant, mais je n’ai pas encore trouvé d’illustrateur. Mon idée

était aussi d’en faire imprimer séparémentpour fabriquer des cartes postales. Était-il encore temps ?

Je suis trop occupé. Tout ça à cause d’une patinoire… Mais j’arrête là. Interdit de ressasser.

Il est trois heures du matin, et dans la chambre de H., en face, la lumière est encore allumée. Tout à l’heure, elle a dit qu’elle était sortie parce qu’elle n’avait pas sommeil. Moi, je suis insomniaque, c’est un fait, mais H., l’est-elle aussi ? Si je l’invitais au Club Goodnight, l’institution privée pour noctambules avec la plus vieille histoire au monde ?

Mais, je serais incapable de le faire. Oui, impossible. (Rires.) Cependant, « bonne nuit », mademoiselle.

Bonne nuit à vous, membres du Club Goodnight, disséminés dans le monde, qui allez vous coucher. Et si vous voyez des grosses guimauves dans les champs en hiver, souvenez-vous de celui qui a fait une réponse idiote, quelque part dans la province de Gangwon : « Redemande-moi l’hiver prochain. Je te le redirai encore et encore », ai-je, tout bêtement, répondu. Vous feriez mieux, mieux que moi du moins.

Alors, bonne nuit !

Recouvert de givre, le village brille. Roger.

Message privé sur le blog de la librairie Goodnight

Posté par 葉 (Seop)

Rumeur d’un jour

Quelques nuits plus tard, il neigea à gros flocons. Haewon balaya la terrasse en bois recouverte de neige, puis se rendit sur le sentier devant la Maison de Noix. Il fallait le déblayer avant qu’il n’y ait du verglas.

Chez les voisins, Eun-seop était déjà à l’œuvre, en train d’enlever la neige avec une pelle. Ils se saluèrent à peine de la tête et continuèrent à donner respectivement des coups de pelle et de balai, chacun de son côté. En fond sonore, on entendait la pelle soulever la neige et le balai râcler la surface enneigée du sentier.

« Il y a encore une citrouille ? »

Dans le jardin potager entre les deux maisons, enfoui sous la neige, Haewon dégagea une citrouille jaune gelée. Elle s’accroupit et retira la neige de la surface de la courge, ce qui fit apparaître un vieux fruit conservé dans un congélateur naturel. Les voisins avaient la main verte, mais pourquoi ne l’avaient-ils pas ramassée ? Derrière elle, elle entendit Eun-seop dire :

« Plus personne ne s’occupe du potager. Ça a poussé tout seul, j’ai l’impression.

— Personne n’a cultivé le potager, cette année ?

— Mes parents n’habitent plus ici. Ils ont déménagé en ville, à Hyecheon. Ils se sont installés dans un appartement. Pour eux, vivre dans une maison à la campagne, c’était pas facile, il faisait trop froid.

— Alors, tu habites tout seul ici ?

— Oui. »

Haewon balaya la neige dans le jardin potager, à la recherche de plantes enfouies. Tels les restes d’une armée vaincue, des asperges en hibernation et des tiges grimpantes de luffas secs pointèrent leur nez. Haewon s’était débarrassée de ses gants mouillés et, pendant quelques minutes, elle était restée les mains serrées entre ses genoux fléchis pour les réchauffer avant de reprendre le balai.

Elle frappa sur une congère restée dans l’ombre, sans la faire bouger d’un pouce. Eun-seop s’approcha. Il planta sa pelle au milieu de l’amas gelé, qui se cassa aussitôt, puis il gratta les résidus restés au sol. La neige sur les branches tomba d’un coup, éclaboussant de sa blancheur les cheveux et le visage de Haewon. En la regardant secouer la tête pour se débarrasser des flocons, Eun-seop ressentit un léger frisson sur les bras. On aurait dit que des plumes le frôlaient… Une sensation ouatée suivie d’étranges chatouillis, qu’il préféra ignorer.

Soudain, Haewon s’aperçut qu’elle n’avait même pas pris le temps de se débarbouiller en se levant. Elle se sentait un peu mal à l’aise à cause de ses cheveux grossièrement peignés avec les doigts. Elle regarda Eun-seop du coin de l’œil, il n’était guère mieux. Tête ébouriffée, il portait un survêtement et une parka enfilée par-dessus.

Cependant, quelque chose en lui avait changé depuis qu’elle le connaissait. Y avait-il si longtemps de cela ? Ces dix dernières années, ils ne s’étaient parlé, quoique brièvement, que lorsqu’ils s’étaient croisés par hasard. Dans l’intervalle, beaucoup de temps s’était écoulé, et même une personne qu’on est censé connaître n’est souvent plus la même, en réalité.

« Tu vas rester longtemps, cette fois-ci, non ? dit-il sans même la regarder.

— Oui, je pense rester jusqu’au printemps.

— Dans le village ?

— Peut-être. Pour le moment, en tout cas. »

Tout en continuant à dégager la neige, il eut des mouvements plus vigoureux. Tout à coup, précédée d’un léger grésillement, on entendit retentir une voix tonitruante :

« Ha ! ha ! Tu déblaies la neige ? Ramène-toi, il faut nettoyer ici aussi. Terminé ! »

Eun-seop se redressa, puis sortit un talkie-walkie de la poche de sa parka. Le son résonna en stéréo dans les airs. Haewon se tourna. Les cheveux poivre et sel du maire du village dépassaient du muret de la maison du bas. Eun-seop s’adressa à son oncle :

« Parle fort, je t’entends bien. Inutile de te servir de cet engin.

— Qu’est-ce que tu dis ?

— Inutile de te servir du talkie-walkie !

— C’est parce que moi, je m’entends pas ! »

Appareil auditif aux oreilles, son visage ridé s’éclaira d’un grand sourire.

« Oh, c’est toi, la lycéenne de la Maison de Noix ?

— Bonjour, comment allez-vous ? »

Haewon salua l’oncle d’Eun-seop, mais ce dernier fronça les sourcils.

« Tu as dit “lycéenne” ; il y a belle lurette qu’elle ne l’est plus.

— Tu as raison. Elle est déjà grande. C’est une adulte, maintenant. »

Le maire riait encore, débonnaire, comme s’il avait eu affaire à une petite gamine du village. En retour, Haewon ne put que rire elle aussi. Pour les gens âgés, comme le temps s’écoule par tranches, entre cinq et dix ans, il n’y a guère de différence. On entendit de nouveau le léger grésillement en stéréo.

« Viens à la patinoire, tout à l’heure. Avec un râteau. Il faut ratisser la neige autour de la serre. Terminé ! »

Une fois les cheveux argentés disparus derrière le muret, Eun-seop secoua la tête et remit le talkie-walkie dans la poche de sa parka. Après avoir essuyé la sueur à son front, il reprit son souffle, puis se mit à nettoyer le sentier devant la maison du bas.

« Je te donne un coup de main ?

— Non merci. Pourquoi tu ferais ça ? Rentre.

— Moi, ça va. J’ai le temps. »

Il la regarda nettoyer la neige avec lui à coups de balai, puis dit :

« Si tu as besoin de quelque chose lors de ton séjour ici, n’hésite pas à me demander.

— Besoin de quelque chose ? »

Haewon eut un drôle de sentiment. Besoin de quelque chose… De quoi aurais-je donc besoin ? En ce moment, elle n’avait pas vraiment envie de quoi que ce soit. Non qu’elle ait tout ; au contraire, elle n’avait presque rien. Elle avait l’impression de ne pas savoir ce qu’il lui fallait vraiment. Elle répondit comme pour elle-même :

« Par exemple ?

— Eh bien, disons, une voiture ? Ta tante n’en a pas. »

Sa tante ne savait pas conduire. Sans aucun sens de l’orientation, une fois, elle avait roulé à contre-sens et avait renversé des gerbes dressées en javelles dans les champs. Après cela, elle s’était débarrassée de son automobile. Les clients de l’hôtel voulaient parfois qu’elle vienne les chercher en voiture à la gare ferroviaire ou routière, mais elle était inflexible. Elle prétendait que si un client ne pouvait pas se débrouiller tout seul pour venir, on ne pouvait rien y faire. Il n’était pas question pour elle de conduire.

Pendant un long moment, ils furent tout à leur tâche de déblayer la neige. Quand le sentier fut à peu près dégagé, ils étaient en sueur et à bout de force. Chacun récupéra son attirail et prit le chemin de sa maison. C’est à ce moment-là qu’elle lâcha :

« J’ai une idée. »

Eun-seop se tourna vers elle.

« Quoi ?

— J’ai besoin d’une voiture. Prête-moi la tienne. »

Il resta un moment abasourdi, puis éclata de rire. Elle fit de même.

« Tu vas t’en servir aujourd’hui ?

— Oui. »

Il montra du doigt une voiture gris métallisé, un véhicule utilitaire sport, garé à côté du jardin potager. Puis il sortit la clé de la poche de son survêtement et la lança vers elle. Lorsqu’elle la rattrapa, la clé métallique conservait encore la chaleur de son propriétaire.

Haewon sortit de la salle de bains, séchant ses cheveux avec une serviette.

« Tata, Eun-seop a disparu pendant mon absence ? »

Myeong-yeo, qui était en train de se servir du riz dans la cuisine, lâcha un rire légèrement moqueur.

« Qu’est-ce que tu veux dire ?

— On dirait qu’il a un peu changé, non ?

— Pourquoi ? Parce qu’il t’a prêté sa voiture ? »

La serviette enroulée en turban, Haewon s’assit à table.

« Oui, il y a de ça aussi, je ne sais pas comment dire, bien sûr c’est la même personne, mais il a l’air différent. Tu sais, il y a des films dans lesquels le héros est enlevé par des extraterrestres, et quand il revient, il a complètement changé.

— Là, tu vas un peu loin. C’est un jeune homme tout à fait normal. »

Cependant, Myeong-yeo semblait réfléchir.

« Ah, oui, peut-être, il est parti quelque part. On ne l’a pas vu pendant quelques années, puis il est réapparu. Mais j’avoue ne pas y avoir trop prêté attention. »

C’était bien cela. Au collège et au lycée, on aurait pu croire que Eun-seop resterait toujours le même. Il donnait la vague impression de ne jamais pouvoir changer. À l’école, il n’était pas parmi les meilleurs élèves de la classe, il n’avait pas particulièrement la cote auprès de ses camarades ni ne s’entendait spécialement avec eux. C’était le genre de garçon qui serait apparu seul en sépia sur une photo en couleurs. Il n’avait pas de présence, mais c’était justement ça, sa forme de présence, pensa-t-elle.

Après s’être préparée pour sortir, elle prit le volant. Un carton de livres sur le siège arrière attira son regard. La voiture démarra doucement. Grâce à ses quatre roues motrices, le véhicule chassait peu sur les routes enneigées, ce qu’elle appréciait.

Cela faisait longtemps que Haewon n’avait pas conduit. Elle se réjouissait de reprendre le volant. Elle s’était un jour acheté une voiture d’occasion, mais les problèmes de stationnement et les embouteillages aux heures de pointe l’avaient contrainte à la revendre à bas prix. Depuis, elle la regrettait un peu. Surtout quand lui venait l’envie de rouler toute seule sur une route déserte.

Sur la patinoire, au loin, Eun-seop raclait la neige. Haewon allait passer son chemin, mais elle s’arrêta au bord de la route. Il se retourna. Elle baissa la vitre et sortit une chaufferette de poche de sa doudoune, qu’elle lui lança.

« Prends ça ! »

Il laissa tomber le râteau et, bras tendus, attrapa la chaufferette. Il esquissa un léger sourire en voyant la vitre remonter et la voiture s’éloigner.

« Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda Seung-ho, une époussette dans sa main gantée.

— J’ai fait une bonne affaire.

— Tu as vendu beaucoup de livres ?

— Plus ou moins. Retire la neige là aussi. »

Pour déneiger la serre, le petit garçon donnait des coups sur son flanc à l’aide de sa balayette ; quant à Eun-seop, la chaufferette dans la main, il enlevait vigoureusement les masses de poudreuse entassées sur le toit avec son râteau.

Le grand sapin de Noël installé au centre du jardin de la mairie de Hyecheon était somptueux. Haewon se gara dans le parking gratuit, puis se mit en quête d’une quincaillerie. Depuis plusieurs jours, elle avait fait un repérage systématique dans la Maison de Noix et avait dressé une liste de tout ce qui manquait.

Chez le quincaillier, elle acheta des tuyaux flexibles pour robinet, des poignées de porte, une perceuse électrique et diverses sortes de vis. Après réflexion, elle y ajouta du matériel pour poser un joint siliconé et des pelles à neige en plastique. Elle passa aussi chez un droguiste pour acheter deux pots de peinture vert menthe et crème ainsi que des brosses et des rouleaux. La charge étant trop lourde, elle dut faire deux allers-retours jusqu’au parking.

Le centre-ville avait bien changé depuis sa dernière visite. Elle découvrit de nouveaux bâtiments, et les cafés et les drugstores décorés d’articles de saison se trouvaient à tous les coins de rue. Un peu machinalement, elle poussa la porte d’entrée d’un magasin de décoration intérieure dont elle avait repéré la vitrine. La fin de l’année approchant, elle voulait tout de même la célébrer avec sa tante. Peut-être n’y avait-il rien de spécial à fêter, mais on pouvait toujours marquer le coup et se réjouir du simple fait que tout allait bien.

Elle acheta un sapin de Noël artificiel en kit, mesurant un peu moins de deux mètres, des boules et des guirlandes lumineuses, puis elle passa à la grande surface où elle prit deux bouteilles de vin, comme si elle voulait tout régler tant qu’elle disposait d’une voiture. Bientôt, à la place des billets, c’étaient des reçus, accumulés en un rien de temps, qui épaississaient son portefeuille.

Après avoir descendu la rue verglacée, chargée des cartons du sapin empilés les uns sur les autres, elle se rendit compte que tout cela lui avait pris un bon moment. Alors qu’elle ouvrait le coffre de la voiture pour y ranger les différentes boîtes de sorte qu’elles ne s’entrechoquent pas tout en poussant celles du sapin pour caler le tout, une voix l’interpella.

« Pas possible ! Mok Haewon ? »

Elle leva la tête. Un jeune homme en costume-cravate se tenait là, étonné. Son visage était familier : Lee Jang-woo, un ancien camarade de classe.

« Salut ! Comment tu vas ? Qu’est-ce que tu fais là ?

— C’est toi qui me demandes ça ? Moi, je travaille à la mairie. Mais c’est plutôt toi, qu’est-ce qui t’amène ici ? »

Depuis déjà sept ou huit ans, elle avait délaissé les soirées d’anciens élèves. Cela lui parut un peu étrange de tomber sur lui, parce qu’elle se l’imaginait à un poste plus prestigieux. Sociable, Jang-woo était autrefois un garçon populaire.

« Ça fait déjà quelques jours que je suis là. Tu travailles ici, toi ?

— Effectivement. Avec un employé de mairie comme moi, on peut dire que cette ville a un avenir prometteur ! Tu viens prendre un café avec moi ? »

Devant l’hésitation de Haewon, Jang-woo indiqua le bâtiment de la mairie en souriant. Un café, pourquoi pas ? Elle fit oui de la tête et referma le coffre.

Dès l’entrée, le nouveau bâtiment était propre et agréable. Il sentait le neuf, et dans le hall aux hauts plafonds, on avait disposé des plantes et des bancs. Haewon se dirigeait vers le distributeur de boissons pour commander des cafés allongés quand Jang-woo l’arrêta. Il lui dit d’attendre un peu et se précipita vers son bureau, d’où il revint avec deux cafés.

« C’est du café en dosette que j’aime beaucoup. Je voulais t’en offrir un.

— Merci. »

Le café avait un arôme acidulé, légèrement fruité.

« Ça tombe bien. Il y a une soirée d’anciens élèves la veille de Noël. Tu comptes venir, aussi ? Tu peux amener ton petit copain. Certains vont venir en couple », dit Jang-woo, enjoué.

Il attendait sa réponse, l’air curieux.  Ah, mine de rien, il veut savoir si j’ai un petit copain, songea-t-elle.

« J’ai déjà bien assez à faire avec moi-même.

— Ah bon ? »

Un grand sourire éclaira son visage.

« Tu ne dois pas avoir d’autres plans. Ils seront contents de te voir. Avec ceux qui habitent à Hyecheon, on se retrouve souvent. Tu veux voir des photos ? »

Il sortit son téléphone portable et fit défiler les photos l’une après l’autre. Devant les visages oubliés qui se succédaient, elle fixa l’écran en plissant bizarrement les yeux, un peu étourdie. Si elle avait croisé ces gens dans la rue, elle ne les aurait jamais reconnus. Mais là, sachant que c’étaient d’anciens camarades, elle parvenait à les identifier, quoique sans plus de précision, car ils avaient tous plus ou moins conservé la même physionomie.

Sur une des photos, prise dans un restaurant, elle finit par la repérer. Tout au fond, la tête un peu relevée, entre des amis qui trinquaient, on apercevait Bo-yeong. Jang-woo effleurant l’écran du doigt, l’image disparut en un éclair.

« Tu as un compte Facebook ? Si tu m’ajoutes à tes amis, elles seront automatiquement repostées sur ta page.

— Oui, pourquoi pas. »

Haewon lui rendit sa tasse à moitié pleine et se leva. Il lui emboîta le pas, le regret se lisait sur son visage. Il jeta un coup d’œil à sa montre et dit :

« C’est un peu dommage de se quitter comme ça. Pourquoi ne pas appeler les autres et dîner ensemble ? »

Elle esquissa un sourire en signe de refus.

« Pas ce soir. On a prévu quelque chose avec ma tante.

— Ah oui ? Alors, une prochaine fois ! », répondit-il en opinant de la tête.

Il l’accompagna jusqu’au portail du bâtiment. Pour prendre congé l’un de l’autre, ils se donnèrent une brève accolade. Elle perçut une odeur agréable, les effluves sophistiqués d’un parfum pour homme. Tout en faisant un signe de la main, il monta l’escalier ; elle se dirigea vers le parking. Au collège et au lycée, ce garçon était toujours délégué de classe, et c’était aussi un meneur. Il n’avait pas du tout changé, pensa-t-elle. Les gens que l’on retrouve des années plus tard viennent réactiver votre mémoire, qu’on le veuille ou non. Des souvenirs, que l’on croyait enfouis, étaient prêts à refaire surface à chaque instant.

« Tu sais pourquoi Haewon habite ici, chez sa tante ? »

Apporté par une brise froide du soir, l’ancien susurrement lui revint à l’oreille. C’était un secret confié à une seule personne, sa meilleure amie. Elle n’avait jamais douté qu’elle le conserverait jusqu’à la fin des temps. Cette amie intime était Bo-yeong, une fille tendre et sensible.

C’était un jour pluvieux, elles avaient toutes les deux pour tâche de ranger la salle de classe. Les cours achevés et la mise en ordre effectuée, elles s’aperçurent qu’il ne restait plus qu’un parapluie dans le seau. Elles ne savaient pas qui, mais quelqu’un avait pris un parapluie qui ne lui appartenait pas, et c’était justement celui de Haewon.

« J’habite pas loin, je peux courir. »

Partageant l’unique parapluie, elles avaient marché jusqu’à l’arrêt de bus devant le lycée. Puis, passant le parapluie d’un geste vif à son amie, Bo-yeong était partie en courant sous la pluie. C’était une jolie fille, qui riait et pleurait souvent.

Au volant, Haewon démarra la voiture et alluma le chauffage. Tandis que le véhicule toussotait, la nuit tombait dans le ciel derrière le bâtiment de la mairie.

Depuis un certain temps, le lycée semblait divisé en deux : il y avait ceux qui étaient au courant du secret de Haewon et ceux qui ne l’étaient pas encore. S’il s’était agi d’adultes, comme ils l’étaient désormais, les choses auraient été différentes. Mais ils avaient alors dix-sept ans, et ces amis, il était difficile de les accepter tels qu’ils étaient. Lorsque quelqu’un s’approchait d’elle, Haewon n’avait qu’une chose en tête : « A-t-il eu vent de la rumeur ou non ? » Et même si ce n’était pas le cas, cela revenait au même : un jour ou l’autre, il serait au courant. Elle aurait voulu ne pas se poser la question, mais elle n’y arrivait pas.

Son visage, qui se reflétait dans le rétroviseur, paraissait froid. Elle tenta de l’adoucir en soufflant. Haewon songea qu’il lui fallait rentrer à la Maison de Noix et dîner en tête-à-tête avec sa tante.

Une chaînette fixée par Eun-seop scintillait dans le rétroviseur. Une médaille de la taille d’une pièce de monnaie y était suspendue, comme une breloque à un bracelet, et quelque chose y était inscrit.

Goodnight, Irene.

Goodnight, Irene… ?

Qui était cette Irene, se demanda Haewon. Ça pouvait être un pseudonyme utilisé pour les mails, ou un blog, ou le surnom de sa petite amie.

Dernièrement, elle ne fréquentait guère les réseaux sociaux. Avant, elle mettait en ligne ses dessins et ses peintures, mais aujourd’hui, Internet abondait de sites d’illustrateurs talentueux. Fleurs et feuilles d’arbre foisonnaient déjà dans la forêt, à quoi bon en ajouter d’autres ?

Certes, tout cela pouvait n’être qu’un prétexte. Il y avait, malgré tout, des gens enthousiastes, travailleurs, qui n’avaient pas encore perdu tout espoir. Mais à présent, elle n’avait plus envie de penser à quoi que ce soit.

Elle tourna le volant et sortit lentement du parking. Entre-temps, le soleil d’hiver s’était couché, et sur les routes, les phares des voitures s’allumaient les uns après les autres.

Le Vent dans les saules

Pendant plusieurs jours, Haewon travailla dur, prenant à peine le temps d’ôter ses gants de coton. Elle changea le tuyau percé de l’évier et posa un joint siliconé sur le rebord d’une vieille étagère. Elle remplaça une poignée de porte abîmée qui grinçait, boucha les trous laissés par des clous, fixa une cheville à l’endroit adéquat à l’aide d’une perceuse électrique, tout cela en faisant d’incessants va-et-vient dans les escaliers. Le pommeau de douche fut également remplacé par un système à haute pression. Plus elle en faisait, plus il y avait à faire. Elle aurait voulu reposer du carrelage à l’ancienne, mais il coûtait si cher qu’elle y renonça.

Vêtue d’une grosse doudoune, elle était en train de mélanger de la peinture dans la cour, un masque sur le nez, lorsque Myeong-yeo sortit sur la terrasse en bois et y alla de son commentaire :

« Tu veux vraiment faire ça ? On est en plein hiver.

— J’ai regardé la météo. Ils ont prévu plusieurs jours sans neige ni pluie. Il n’y aura pas beaucoup de vent non plus. On devrait pouvoir peindre, rétorqua-t-elle sans même tourner le regard vers sa tante.

— Tu m’fais rire, répliqua Myeong-yeo, sur quoi l’expression de Haewon se durcit.

— Ah ! J’te fais rire ? Tu ne vois pas que je fais des efforts pour arranger la maison !

— Qu’est-ce qu’il y a à arranger dans cette maison ?

— Pas étonnant qu’on n’ait pas de clients. Il faut de bons commentaires pour en attirer. Même moi, je n’aurais pas envie de venir ici.

— L’annexe est en bon état. »

Feignant de ne pas entendre sa tante, Haewon trempa le rouleau dans le pot et étala la peinture sur le mur arrière de la Maison de Noix en veillant à éviter les coulures. L’avait-elle trop diluée ? Une fois le travail achevé, ce serait propre et lumineux. Myeong-yeo mit encore son grain de sel :

« Le vert menthe, c’est démodé de nos jours. Et rien qu’à l’regarder, ça donne froid ! »

Haewon la foudroya du regard, mais elle se contint et frotta vigoureusement le rouleau. Jusqu’à présent, elle avait seulement peint le studio où elle habitait toute seule ; il ne lui était jamais arrivé de rafraîchir les murs d’une maison aussi grande, ce qui l’inquiétait un peu. Elle voulait pourtant se débrouiller toute seule, sans l’aide de personne.

Elle badigeonna les murs extérieurs du rez-de-chaussée, s’aidant d’une chaise en guise d’escabeau. À la fin de l’après-midi, elle avait à peine accompli la moitié de la tâche. Sa seule satisfaction fut d’être venue à bout des traces de rouille laissées par la pluie qui s’écoulait par la gouttière.

Après un tel labeur, ses épaules et son dos étaient tout endoloris. Elle avait des courbatures partout. C’en était fini pour aujourd’hui. Elle était en train de rentrer le pot de peinture et les outils dans la maison quand Gunbam, curieux, vint fourrer son nez dans son matériel.

« Arrête, c’est dangereux, ça. »

La faim se faisant ressentir, Haewon se dirigea vers la cuisine après avoir rangé le pot et les outils hors de portée du chien. C’était l’heure de dîner, mais la table n’était pas mise. Elle réchauffa de la soupe tout en se frictionnant les reins, sortit du réfrigérateur quelques plats d’accompagnement, les posa sur la table, puis elle alla frapper à la porte de la chambre de sa tante. Elle la crut endormie, car elle était assise dans un fauteuil, une couverture sur elle, des lunettes de soleil sur le nez. Alertée par le bruit, Myeong-yeo releva la tête ; sans doute était-elle plongée dans ses pensées.

« Tu portes des lunettes de soleil à l’intérieur, maintenant ?

— Il y a bien des gens qui peignent en hiver. Alors, des lunettes de soleil en comparaison, c’est une rigolade !

— Viens manger. »

Haewon retint un soupir, regagna la cuisine et se mit à manger seule. Sa tante ne quitta pas la chambre. Quelque chose devait la déprimer. Myeong-yeo était de nature profondément affectueuse et joyeuse, mais une fois qu’elle était contrariée, mieux valait ne pas l’embêter. Il suffisait de la laisser tranquille quelque temps, ça passerait tout seul.