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Quand sa planète est détruite par les humains, la Grande Prêtresse d'Élysia pourra compter sur une aide inattendue...
Sélène d'Altigo est une Sylphide, Grande Prêtresse d’Élysia. Lorsque les humains attaquent sa planète, elle voit tout ce qu’elle a connu anéanti en un instant. Elle ne parvient à s’échapper que pour être capturée par des esclavagistes, qui en font l’attraction de leur arène. Cependant, les humains convoitent son sang aux propriétés mystérieuses, et chargent un mercenaire de l’enlever : Meanrir, pirate âgé de deux mille ans. Issus respectivement de la Lumière et de la Nuit, Sélène et Meanrir sont deux êtres que tout oppose. Et pourtant, des liens ne vont pas tarder à se tisser entre eux…
Une romance fantastique sur une planète lointaine et mystérieuse.
EXTRAIT
Le réveil fut brutal, la douleur paraissait si réelle ! Par réflexe, je palpai mon corps à la recherche de la pièce de métal qui venait de se ficher en moi. Rien, ce n’était qu’un rêve, qu’un souvenir pénible qu’il me fallait oublier.
Je me berçais d’illusions, comment pouvais-je espérer oublier ce jour fatidique où tout mon monde avait basculé, comment pouvais-je espérer oublier cette suite d’évènements malheureux qui m’avaient conduite aux mains de Komadaur, cinq années plus tôt ? Non, cela m’était impossible et je devais l’accepter.
La flèche provenait d’un fusil-harpon à décharge électrique. Une arme dont se servaient la plupart des mercenaires afin de traquer le béhémoth sur ZX-IV. En quête de nouveauté, Komadaur y avait envoyé un détachement de ces plus braves chasseurs, et ces derniers furent grassement récompensés pour avoir pris dans leurs filets une créature encore plus exotique, une Sylphide d’un monde lointain.
À PROPOS DES AUTEURS
Geoffrey Guntz est né en 1982, à Lunéville. Il vit et travaille aujourd’hui à Metz, en tant que pharmacien. Il est attiré très tôt par d’anciens livres de la bibliothèque familiale, dont certains ont plus de deux cents ans. Dès lors, l’objet-livre, son odeur et sa texture, le fascinent. Il commence à écrire dans l’enfance, pour se distraire autant que pour se libérer. Adolescent, il fait jouer à ses amis ses propres scénarios de jeux-de-rôles, avant d’opter pour le roman.
Christophe Maire est né quant à lui à Verdun, en 1987. Il a commencé ses études en génie électrotechnique et son professeur de Français l’a poussé très tôt à publier son travail, à l’âge de 15 ans, à l’Écritoire, une petite maison d’édition promouvant de jeunes auteurs. Depuis, il n’a cessé d’imaginer de nouvelles histoires, trouvant parfois refuge dans l’écriture de ses romans fantastiques. Il finit par abandonner le lycée traditionnel pour apprendre l’art de la cuisine, son autre passion. Il habite Metz depuis sa majorité, où il exerce dès lors le métier de cuisinier.
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Seitenzahl: 456
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Table des matières
Résumé
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
Épilogue
Dans la même collection
Sélène d'Altigo est une Sylphide, Grande Prêtresse d’Élysia. Lorsque les humains attaquent sa planète, elle voit tout ce qu’elle a connu anéanti en un instant. Elle ne parvient à s’échapper que pour être capturée par des esclavagistes, qui en font l’attraction de leur arène. Cependant, les humains convoitent son sang aux propriétés mystérieuses, et chargent un mercenaire de l’enlever : Meanrir, pirate âgé de deux mille ans. Issus respectivement de la Lumière et de la Nuit, Sélène et Meanrir sont deux êtres que tout oppose. Et pourtant, des liens ne vont pas tarder à se tisser entre eux…
Geoffrey Guntz est né en 1982, à Lunéville. Il vit et travaille aujourd’hui à Metz, en tant que pharmacien. Il est attiré très tôt par d’anciens livres de la bibliothèque familiale, dont certains ont plus de deux cents ans. Dès lors, l’objet-livre, son odeur et sa texture, le fascinent. Il commence à écrire dans l’enfance, pour se distraire autant que pour se libérer. Adolescent, il fait jouer à ses amis ses propres scénarios de jeux-de-rôles, avant d’opter pour le roman.
Christophe Maire est né quant à lui à Verdun, en 1987. Il a commencé ses études en génie électrotechnique et son professeur de Français l’a poussé très tôt à publier son travail, à l’âge de 15 ans, à l’Écritoire, une petite maison d’édition promouvant de jeunes auteurs. Depuis, il n’a cessé d’imaginer de nouvelles histoires, trouvant parfois refuge dans l’écriture de ses romans fantastiques. Il finit par abandonner le lycée traditionnel pour apprendre l’art de la cuisine, son autre passion. Il habite Metz depuis sa majorité, où il exerce dès lors le métier de cuisinier.
Christophe Maire & Geoffrey Guntz
L’Odyssée des Sylphes
Roman SF-fantastique
ISBN : 978-2-35962-951-4
Collection Atlantéïs
ISSN : 2265-2728
Dépôt légal juillet 2017
©2017 Couverture Ex Aequo
©2017 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.
Sélène,
Arène de Mégapoure
La herse de l’arène s’ébranla péniblement, arrachant une longue plainte à son mécanisme rouillé. Pour moi elle était devenue le chant funèbre qui annonçait un nouveau massacre. Les ombres de chaque barreau passèrent sur mon visage, faisant tomber un à un mes doutes, mes appréhensions, les souvenirs de l’être compatissant que j’avais été, comme autant de barrières me préservant de l’arme létale que j’étais devenue.
Tout en me laissant savourer ce déferlement d’adrénaline, la lenteur des grilles me donnait le loisir d’observer mon adversaire du jour, de l’autre côté de l’arène : un lycanthrope, sous sa forme animale ; rien de bien impressionnant, j’en avais maté de plus gros que lui.
Je dégainai mes deux kukris d’obsidienne dont les fourreaux se croisaient au creux de mes reins, et enclenchai le bouclier rétractable fixé à mon avant-bras droit. Tant que je ne l’activais pas, il ressemblait à un bracelet de force quelconque, mais une fois en marche il se déployait et pouvait atteindre à pleine puissance un mètre de diamètre.
La voix de l’annonceur se fit entendre et vint à couvrir l’espace d’un instant le brouhaha provenant des gradins de la classe populaire. Tandis qu’il présentait les deux concurrents à la foule, j’en profitai pour échauffer mes muscles par quelques enchaînements basiques, me contentant de fendre l’air avec mes lames et de bonds souples qui déplaçaient mes appuis de la cheville gauche à la droite.
Me sentant suffisamment préparée pour le combat à venir, j’étendis mes ailes de Sylphide afin de faire craquer ma colonne vertébrale. Je réalisai alors combien mon nouveau costume était inapproprié ; il était encore moins fait pour le combat que le précédent, et ne laissait que très peu de place à l’imagination quant à ce qui pouvait se trouver en dessous. Un étroit bustier de cuir noir enserrait ma volumineuse poitrine, d’où cascadaient joliment des chaînes en argent sur mon ventre plat et dessiné par des années d’entraînement intensif. Le pantalon assorti au haut était tellement serré et moulant qu’il semblait peint sur ma peau, des voiles étaient fixés à un de ses côtés et tombaient au sol dans un panache de vert et de bleu. Une large ceinture agrémentée de rivets et de boucles inutiles ainsi que des cuissardes à lacets, aux talons déraisonnablement surélevés, complétaient ma tenue. L’unique chose que l’on m’avait autorisé à garder était une pierre céruléenne presque aussi grosse que mon poing, au magnétisme troublant, que je portais près du cou en pendentif. Il s’agissait d’adenium, autrement dit de l’adénite purifiée, un minerai aussi rare que précieux. Cette pierre représentait à elle seule tout ce qui me restait de mon ancienne vie. Je ne m’en séparais jamais, même lors de mes affrontements, elle me rappelait ce que j’avais perdu et ce pour quoi je continuais à me battre.
Le gong retentit, annonçant le début des hostilités. Sous les acclamations de la foule, je me précipitai dans l’arène et déployai mes ailes de toute leur envergure. Cela surprit le loup qui s’arrêta brusquement dans sa course. Je quittai la terre battue dans une envolée de plumes blanches et m’élançai vers le dôme en verre blindé qui nous séparait du public. Culminant à plus d’une centaine de mètres au-dessus du sol, il délimitait la zone de combat et permettait aux créatures ailées d’exploiter tout leur potentiel. Chaque jour des personnalités, des politiciens et des gens du petit peuple se déplaçaient des quatre coins de l’univers pour voir s’affronter les monstres les plus rares et les plus exotiques. Ils étaient venus me voir moi plus particulièrement, la favorite, la « Furie Bleue » comme ils se plaisaient à m’appeler. J’imaginais faire partie des monstres au même titre que les autres, mes yeux d’un bleu froid, légèrement phosphorescents, et mes longues ailes effilées, au plumage immaculé et moiré, y contribuaient d’une certaine façon. Mon comportement n’avait plus grand-chose d’humain non plus ; ces cinq dernières années passées à éviter les coups m’avaient rendue violente et sauvage.
Hors de portée de mon adversaire, j’invoquai l’élément Feu et des flammes fleurirent aussitôt dans la paume de ma main. Elles enflèrent jusqu’à devenir trop importantes pour que je puisse les contenir, je ressentais à peine leur chaleur, cependant je ne pris aucun risque et les envoyai sans tarder sur le loup qui se protégea en se recroquevillant sur lui-même. Je compris à l’odeur qui flottait dans l’air que la fourrure de son dos avait été brûlée, mais il ne laissa rien paraître et s’appuya sur ses pattes arrière afin de se propulser jusqu’à moi. J’adoptai une posture d’attaque et l’accueillis en lui tailladant le torse de bas en haut. Il m’entraîna néanmoins dans sa chute et nous retombâmes lourdement sur le sol. Mes jambes me firent horriblement souffrir et je ne pus me dégager de sous le lycanthrope qui se transformait devant mes yeux. Il fut pris de violents spasmes quand sa fourrure disparut sous sa peau. Ses articulations cédèrent, ses os se repositionnèrent de façon plus humaine ; puis ses oreilles reprirent une taille normale et son museau se raccourcit jusqu’à s’enfoncer dans son visage. C’était un homme — un homme complètement nu — presque attendrissant ainsi inconscient et blotti contre moi, comme un enfant que j’aurais pris sur mon giron pour le bercer. Sauf que cet enfant-là ne manquerait pas de m’étrangler s’il se réveillait !
Avec mille précautions, j’extirpai une jambe de sous son corps massif, puis une autre, tout en évitant de poser mes mains sur sa virilité. Sa respiration reprit un rythme plus soutenu et je savais qu’il commençait déjà à recouvrer ses esprits. Ses paupières papillotèrent un instant avant de s’ouvrir sur des yeux de loup. Je le poussai sans ménagement et roulai loin de lui. Je ne pus ramasser aucune de mes armes, mais j’avais toujours mon précieux bouclier à mon avant-bras, c’était mieux que rien. Il fallait vraiment être suicidaire pour affronter un métamorphe à mains nues, heureusement pour moi, je comptais également sur ma magie. Peu de personnes pouvaient en faire usage et encore moins dompter les quatre éléments fondamentaux, ce qui me rendait unique aux yeux du maître des lieux. Pour rien au monde, il ne se serait séparé de son plus gros gagne-pain et en plusieurs occasions déjà, j’avais su le lui rappeler, ce qui me permettait de bénéficier de certains avantages.
« Baisse-toi, ma fille ! » me prévint une voix dans ma tête.
Je m’accroupis sans réfléchir et esquivai la lame qui passa en sifflant au-dessus de ma tête. Je répliquai en frappant mon adversaire à l’estomac à l’aide de mon bouclier, puis j’invoquai le Vent et une rafale l’envoya valser contre un mur quelques mètres plus loin. J’en profitai pour m’emparer du kukri resté à terre, l’autre étant toujours dans les mains du lycanthrope. Il paraissait même savoir s’en servir ; il n’était peut-être pas si… bête, après tout.
Je pris un moment afin de remercier intérieurement ma Déesse pour son avertissement. Elle avait toujours veillé sur moi depuis que j’étais toute petite ; sans pour autant répondre à mes questions ni à mes appels, elle me prévenait dès qu’un danger me menaçait. Moi exceptée, personne ne l’entendait, car j’étais sa prêtresse, sa messagère, et j’exécutais la moindre de ses requêtes, même si je n’en comprenais pas le sens immédiat.
Mon adversaire se redressa nonchalamment, tout en replaçant sa clavicule avec un craquement sec. Son expression évoquait le plaisir, plutôt que la souffrance ; un sourire carnassier étirait un coin de sa bouche. Dans cette attitude provocante, je le trouvais plutôt séduisant : la trentaine, des cheveux auburn qui encadraient un visage anguleux et une silhouette plus qu’appétissante, taillée dans le marbre et galvanisée de fierté. Un fin réseau de zébrures vermeil souillait son torse puissant. Le sang avait ruisselé le long de ses flancs jusqu’à ses cuisses, et suivait en spirale ses jambes d’athlète, dont les muscles roulaient sous la peau au moindre de ses mouvements. Il se passa une main pleine de sensualité en travers des pectoraux, et fit voler d’un geste les stridules rougeâtres devenues sèches. Les métamorphes guérissaient incroyablement vite, il en allait de même pour la plupart des créatures surnaturelles — moi y comprise. Pourtant ce prodige ne manquait jamais de me surprendre.
Le nombre de ces hybrides, mi-homme mi-bête, ne cessait de croître depuis maintenant cent cinquante ans. Le virus était une maladie sexuellement transmissible, et se propageait comme telle : il suffisait d’un rapport non protégé ou d’une seule goutte de sang pour être infecté ; les morsures restaient néanmoins la principale source de contamination. L’agent pathogène était une pure création de la folie humaine, le résultat catastrophique d’une expérience menée sur des animaux. Afin de développer l’intelligence chez certains mammifères, un groupe de scientifiques s’était risqué à combiner leurs génomes avec celui de l’être humain. Ils avaient utilisé comme vecteurs des virus recombinants. Ils sombrèrent dans une mégalomanie typiquement humaine en poussant les recherches bien au-delà de ce qu’ils pouvaient maîtriser. Celles-ci aboutirent, et dépassèrent même de loin leurs plus grandes espérances : les sujets réussirent à orchestrer leur propre évasion et massacrèrent leurs bourreaux au passage. Une seconde génération, plus stable et plus robuste, fit son apparition peu de temps après. En ce qui me concernait, j’étais immunisée, je ne risquais pas de me transformer en boule de poils au cours de mes combats.
Conscient d’avoir capté mon attention, le lycanthrope en profita pour me détailler sans pudeur, si bien que je ne pus m’empêcher de rougir. Ses ardentes prunelles cerclées d’or me troublaient, bien malgré moi. Je devais admettre qu’en d’autres circonstances, j’aurais pu succomber à son emprise.
« Mais que m’arrivait-il ?! » me repris-je intérieurement, j’avais baissé ma garde quelques dangereuses secondes. Rien ne prépare la plus féroce guerrière à un adversaire aussi sexy.
— Profite bien de la vue mon loup, car c’est la dernière chose que tu verras avant de hoqueter à travers ta gorge béante ! le provoquai-je.
Il grogna férocement, se ramassa et bondit dans ma direction. Sa lame fendit plusieurs fois les airs, manquant de peu ma jugulaire ; je dus anticiper le moindre de ses gestes pour parer ses attaques et les détourner de mon cou. Il tentait de me trancher la gorge comme j’avais menacé de le lui faire. Je reculai prudemment jusqu’à me retrouver dos aux grilles par lesquelles j’étais entrée dans l’arène et qui étaient désormais baissées. Je gémis de douleur, les barreaux me meurtrissaient les vertèbres et je ne parvenais pas à me déloger de là. Je m’étais fait piéger comme une parfaite débutante, et je m’en voulais terriblement, j’avais été trop sûre de moi, trop arrogante.
J’esquivai son dernier assaut et retins son poignet armé à un cheveu de mon visage. J’étais terrifiée, il était beaucoup trop fort et sa prise était plus ferme que la mienne. Son corps était intimement plaqué contre le mien, et cette fois-ci, je ne lisais pas seulement le désir dans ses yeux, je le sentais également enfler contre mon ventre. Son membre était dur et me rentrait dans la chair aussi douloureusement que les barres de fer me labouraient le dos. Il savourait sa victoire, d’un sourire que j’aurais pu trouver très beau s’il n’avait pas été aussi sinistre. Je devinais ma propre fin dans ses yeux de prédateur et j’aurais aimé me soustraire à ce regard, mais cela aurait été imprudent.
« Tes ailes, sers-t’en ! » me dit la Déesse, pareille à une mère qui réprimanderait son enfant parce qu’il utilisait ses doigts plutôt que ses couverts pour manger.
Quelle idiote, pourquoi n’y avais-je pas pensé plus tôt ?! À côtoyer au quotidien les êtres humains, j’oubliais presque que j’avais des ailes.
C’était à mon tour de sourire, j’étais certaine de ma victoire et cela dut se voir dans mes yeux, car le lycanthrope relâcha légèrement sa prise. Je ne perdis pas un instant et lui flanquai mes ailes dans le visage. Il se débattait furieusement et je profitai de sa confusion pour le désarmer et lui trancher la carotide. Sans lui laisser le temps de se régénérer, je l’achevai en lui plantant mon kukri dans le cœur jusqu’à la garde. En vain, il essaya de contenir le flot écarlate qui se déversait de sa gorge et de sa poitrine à gros bouillons. Mais aucune créature, quelle qu’elle fût, ne pouvait survivre à une blessure infligée au cœur. L’homme-loup rendit son dernier souffle à mes pieds, les yeux rivés aux miens, les traits figés dans un masque d’horreur et de surprise mêlées.
Le public scanda mon nom dans un tonnerre d’applaudissements. Je fis la seule chose que l’on m’avait apprise, je levai une main pour le remercier et esquissai une brève révérence avant de quitter les lieux.
Je suivis le long corridor qui menait à un poste de contrôle. Gart, un vigile avec qui j’avais sympathisé, se tenait dans sa guérite et affichait son plus beau sourire. Il était à peine plus grand que moi, et possédait un de ces visages que l’on oublie sitôt après l’avoir quitté. Sans doute devait-il son poste à ses larges épaules et à sa belle musculature.
— C’était un superbe combat, princesse, je suis heureux que vous vous en soyez sortie sans une égratignure.
Je frissonnais chaque fois qu’il me donnait ce sobriquet innocent, car il me nommait sans le savoir selon le rang que j’occupais jadis. Je n’étais désormais princesse que d’un royaume dévasté et d’un peuple réduit en esclavage. En tant que seule survivante de la maison royale, je devais prendre garde à ne pas trahir ma véritable identité, car l’empereur Ghanazar s’assurait qu’un monde conquis ne pourrait jamais renaître de ses cendres. Hélas, être perpétuellement sous le feu des projecteurs n’arrangeait pas mes plans. Combien de temps encore avant qu’un des chiens de garde de l’Empereur n’assiste à l’un de mes combats, et ne fasse le lien avec mon sang bleu, signe d’appartenance à la haute noblesse sylphide ?
— J’apprécie votre sollicitude, honnêtement, mais vous ne devriez pas vous inquiéter pour moi, lui répondis-je d’une voix douce, je suis plus forte qu’il n’y paraît.
Il était probablement la seule personne ici à se soucier réellement de mon bien-être. Cependant, je ne pouvais m’empêcher de rester sur mes gardes, j’avais appris à mes dépens qu’une main tendue n’était pas toujours bonne à prendre.
Je détachai les sangles qui maintenaient les fourreaux de mes kukris dans le creux de mes reins et posai le tout dans le bac transparent que me tendait le vigile. Mal à l’aise, je le regardai s’éloigner avec mes précieuses lames. Je me sentais handicapée et terriblement nue sans elles. Au même titre que mes bras et mes jambes, elles étaient devenues un prolongement de mon corps. Par habitude, je notai dans ma tête leur emplacement dans le grand meuble à compartiments, où étaient rangées les armes de tous les gladiateurs.
Je n’eus pas tant le loisir de vagabonder en pensée, car Gart me héla sitôt après que je lui eus tourné le dos. Il me rejoignit en trottinant, un paquet à la main, et je devinai à son bégaiement et à son air larmoyant qu’il avait reçu des ordres fermes de ses supérieurs. Des ordres qui me concernaient, et qui n’allaient pas me plaire.
— Navré, princesse. Vous avez probablement envie de vous reposer, mais il faut que vous enfiliez ceci. Le Maître vous attend dans ses quartiers.
Il me tendit le mystérieux paquet, je le pris sous un de mes bras et posai mes mains sur mes hanches dans une position provocante.
— Ton Maître n’a sans doute aucune envie de s’entretenir avec une tigresse maculée de sang et de poussière, objectai-je. Consens-tu à ce que je prenne le temps de me rafraîchir ?
Il opina et désigna du menton la porte menant à la salle de repos. J’y entrai, suivie de près par Gart. Il ne semblait pas vouloir me lâcher d’une semelle. Je me retournai et lui lançai un regard lourd de reproches.
— Je vais rester ici. Je me chargerai de vous escorter.
— Tu envisages donc de me regarder prendre ma douche ? Qu’est-ce que ton Maître penserait d’une telle témérité ?
— Bien sûr que non ! se hâta-t-il de répondre, en rougissant jusqu’à la racine des cheveux. Je vous attendrai derrière la porte. De grâce, ne soyez pas trop longue, princesse.
— Je prendrai le temps qu’il faudra. Sache qu’une Sylphide raffinée prend le même soin de son plumage que de sa chevelure. Je vais devoir laver et sécher soigneusement mes ailes.
J’achevai ma réplique tout en le repoussant à l’extérieur, la main plaquée sur son torse. Je lui claquai quasiment la porte à la figure. Mes yeux bleus adenium avaient ce pouvoir : si je les dardais avec suffisamment d’intensité dans ceux d’une brute candide comme Gart, je pouvais faire preuve d’une grande fermeté, et obtenir tout ce que je voulais !
Je me plantai donc sous la douche, et laissai l’eau emporter avec elle la poussière de l’arène, le sang de mon ennemi, la fureur résiduelle qui pesait encore sur mes épaules comme une bête mortellement blessée. Je n’avais aucune envie de voir Komadaur, le maître de l’arène, et le plus ardent de mes supporters. Comme la plupart des esclavagistes, des commerçants louches et des pirates de l’espace, Komadaur appartenait à la race des Ophidiens, un peuple de reptiles anthropoïdes. Depuis plusieurs mois, il me courtisait, m’invitait dans ses quartiers pour partager son repas ou pour le seul plaisir de ma compagnie. Je jouais la comédie, pour ma propre sécurité, et continuais de le servir avec déférence. Je me contentais de l’éconduire poliment quand il se montrait trop entreprenant.
Propre et sèche, je choisis des sous-vêtements dans mon casier et me penchai au-dessus de la boîte en carton glacé, où était inscrite en lettres argentées la marque d’un grand couturier. Je l’ouvris avec précaution et dépliai la toile protectrice qui enveloppait la robe à l’intérieur. Piquetée de minuscules diamants, elle était de deux tons plus clairs que mes cheveux d’un noir bleuté. Je l’enfilai en prenant garde de ne pas abîmer le tissu arachnéen, et contemplai mon reflet dans un miroir.
Je ne pus contenir une exclamation de surprise, cette toilette me seyait à merveille. Elle épousait parfaitement les courbes de mon corps, un long drapé de tissu étincelant s’échappait de ma taille et flottait derrière moi comme la traîne d’une mariée. Mon dos était découvert jusqu’à la naissance de mes fesses et un collier de pierres précieuses permettait à la robe de tenir sur ma poitrine, malgré l’absence de bretelles.
Je rassemblai mes longs cheveux en un chignon sophistiqué et chaussai une paire de talons aiguilles. Je gagnai dix centimètres d’un coup et atteignais à présent les un mètre quatre-vingt-dix.
Puisqu’il n’y avait plus aucun moyen de retarder l’échéance, je me décidai à quitter le vestiaire. Gart se tenait de l’autre côté de la porte, dans la posture exacte où je l’avais laissé, affichant le même air béat. Comme je le fixais avec insistance, il finit par tourner les talons, ce que je pris pour une invitation à le suivre.
Mégapoure n’était pas une véritable lune, mais une station spatiale en orbite autour d’Orcia. Un vaste dédale s’étendait dans le ventre de son arène, qui servait autrefois de pénitencier pour les criminels les plus « exotiques » ; le genre de forces de la nature que de simples barreaux n’auraient pu arrêter. Je peinais déjà à me repérer dans l’infime partie que j’avais visitée, et c’était la raison pour laquelle je n’avais jamais tenté de m’échapper. Au-delà des sections consacrées aux gladiateurs se trouvaient les forges dont la chaleur m’atteignit de plein fouet ; j’avais la sensation de suffoquer dans ma robe de soirée, et je dus battre des ailes pour me rafraîchir le dos et la nuque. Nous traversions d’interminables passerelles, suspendues à une trentaine de mètres du sol. Un point de vue rêvé pour qui veut surveiller le petit peuple industrieux sans pour autant se mêler à lui. Des ateliers et des magasins apparurent progressivement, de plus en plus nombreux, destinés à l’approvisionnement de la ville souterraine et se chargeant d’entretenir les installations, de réparer les éclairages ou de construire des décors pour les combats les plus spectaculaires.
Nous arrivâmes finalement à un ascenseur, gardé par deux ogres particulièrement effrayants. Ils devaient mesurer dans les trois mètres de haut pour deux de large. Leur tête était informe, semblable à de grosses boules d’argile qu’on aurait vaguement essayé de modeler pour en faire un visage et qui auraient séché avant d’être achevées, figées à jamais dans cet aspect grotesque. Leur peau grise et verruqueuse était très épaisse ; je savais pour en avoir déjà affronté un qu’il fallait davantage qu’une lame bien aiguisée pour espérer la transpercer.
Les deux géants s’ébranlèrent à notre approche, comme des statues à qui on aurait soudain donné vie. Ils nous inspectèrent avec méfiance, nous reniflèrent même, avant de nous laisser pénétrer dans l’ascenseur. Je ne parvins pas à leur tourner le dos pour autant, et franchis prudemment le seuil à reculons. Commença alors une longue descente dans les profondeurs de Mégapoure, qui continuait de me fasciner à chaque voyage, tant la vue à travers le verre blindé de l’ascenseur était impressionnante.
Les cases minuscules des quartiers populaires s’agglutinaient en grappes dans la partie basse de la cité. De sinistres tavernes, où étaient conclues les affaires les moins honorables, y pullulaient. On pouvait aussi bien y parier sur son favori, qu’offrir une forte somme d’argent pour qu’un gladiateur soit drogué avant une rencontre, et se retrouve à la merci de son adversaire.
Dans la partie supérieure de la ville, s’élevaient de majestueux immeubles et hôtels de luxe qui rivalisaient par leur design audacieux. Beaucoup des personnages les plus riches de la galaxie de Belazius et de ses voisines avaient ici une résidence secondaire, qu’ils n’occupaient que quelques jours par an lorsqu’ils voulaient assister à un combat. La liste d’attente pour acquérir une de ces somptueuses suites avait de quoi donner le vertige.
L’ascenseur s’immobilisa enfin, et tandis que les portes s’ouvraient, une nappe brumeuse s’engouffra à l’intérieur. Nous étions parvenus à la fumerie d’opium, avec son labyrinthe d’arcades, et son sol couvert de tapis moelleux et de coussins de soie. Une alcôve secrète permettait d’accéder directement aux appartements de Komadaur. Mon guide n’allait pas plus loin. Il pivota et se plaqua contre le mur, ne me laissant qu’un étroit passage pour pénétrer dans la demeure de mon hôte. J’étais forcée de me frotter à Gart, ce qu’il avait — je présume – calculé par avance. Je jouai son jeu en me coulant contre lui, sans cesser de le fixer malicieusement dans les yeux. Puis, au moment où il pensait que son petit manège m’avait séduite, je manifestai mon mécontentement en me tournant brusquement et en lui collant mon coude dans l’estomac. Ses pitoyables gémissements se retrouvèrent très vite étouffés quand la porte dissimulée se referma derrière moi.
L’intérieur des appartements était très sombre. L’éclat mourant des lanternes, accrochées çà et là, était encore atténué par des voilages de toutes les couleurs, qui divisaient les pièces en recoins confortables et intimes. J’appelai, mais n’obtins pas de réponse. Le maître des lieux devait se délecter de me voir ainsi errer dans son royaume, car — j’en avais la conviction — il était en train de me dévorer des yeux à l’instant même.
Alors que je renonçais intérieurement à le chercher, je tombai presque nez à nez avec lui. Immobile tel un prédateur à l’affût, il siégeait sur un élégant tabouret de bois doré. Sa peau était recouverte d’écailles hexagonales vert-de-gris, plus claires au niveau du menton. Deux énormes yeux jaunes globuleux mangeaient la moitié supérieure de son visage. Sa bouche était aussi large que son cou massif, et lorsqu’il l’entrouvrait je voyais luire deux crochets entre lesquels vibrait sa langue fourchue.
Il se leva à demi, avec une vivacité toute reptilienne qui me fit frissonner d’horreur ; puis, après un instant d’hésitation, qui était peut-être due à mon mouvement de recul, il me saisit la main et la baisa furtivement. Faisant abstraction des crocs venimeux qui venaient de me frôler, je tâchai de minauder comme s’il me flattait. De son index griffu, il me désigna un tas de coussins où m’asseoir, et n’attendit pas que je m’installe pour entrer dans le vif du sujet. Komadaur n’était pas mon genre d’homme, mais il fallait lui reconnaître qu’il allait droit au but, sans s’embarrasser de formalités, une qualité que je savais apprécier.
— Sélène, douce Sélène, commença-t-il de sa voix rocailleuse, en effleurant des phalanges la pierre que je portais en pendentif. Tu travailles pour mon plaisir, et celui de mes spectateurs, depuis maintenant un peu plus de cinq ans. Tu m’as rapporté beaucoup d’argent, même si j’ai osé toutes les dépenses pour ton confort.
Il claqua des doigts et son domestique vint poser sur la table basse à mes pieds un large plateau d’amuse-gueules aux couleurs et aux odeurs envoûtantes. Je pris une première bouchée, j’étais affamée.
— Je ne me plains pas, Komadaur, fis-je d’une voix égale en me délectant du poisson cuit en forme de fleur et des agrumes qui l’accompagnaient. Je suis plus choyée que n’importe quel Sylphe resté dans le monde qui nous a vus naître. Ils meurent à petit feu en extrayant le minerai des entrailles de notre planète pour l’Empereur, pendant que je me prélasse dans des bains aux huiles florales et déguste de savoureux mets.
Il prit place à côté de moi, tandis que son serviteur remplissait deux coupes d’un liquide doré et pétillant.
— Qu’est-ce donc que cela ? demandai-je avec curiosité.
— Du champagne, une denrée rare en provenance d’Aster, m’apprit-il avant de boire une gorgée.
Aster était le monde d’origine des humains, et le lieu d’où régnait Ghanazar. On l’appelait Terre deux mille ans auparavant, jusqu’à ce qu’un des premiers empereurs ne décide de lui donner son nom dans un accès de mégalomanie.
— J’aime ce qui a de la valeur… susurra l’ophidien à mon oreille.
Ses pupilles s’étrécirent en deux fentes acérées qu’il darda sur moi. Ne sachant quoi lui répondre, je goûtai le fameux liquide jaune et tentai de mettre un nom sur l’arôme qu’il dégageait.
— C’est pourquoi je suis piqué au vif, reprit-il en se levant prestement, lorsque l’Empereur me dispute une de mes acquisitions.
Je ne pus retenir un hoquet de surprise, et manquai de m’étrangler avec la boisson pétillante.
— L’Empereur… s’intéresse… à moi ? peinais-je à articuler, tout en réprimant une quinte de toux.
— Il ne m’a pas fait d’offre directement, expliqua Komadaur. Mais je ne suis pas un idiot. Je flaire les hérauts gouvernementaux à des années-lumière, et l’homme qui est venu t’acheter, avec son costume trois-pièces en kevlar, sa mallette en alliage iridium et son cyber-monocle vissé sur sa tête d’enclume, en était un.
— Ghanazar a des esclaves dans tout l’univers, soulignai-je. Pourquoi voudrait-il te prendre un des tiens ?
— Ça, j’aimerais bien le savoir. En fait, l’Empereur m’a déjà acheté plusieurs créatures par le passé, et ses goûts en la matière ne varient pas beaucoup. Lion tentaculaire de Centauri, Requin terrestre de Fomalhaut… Il aime les monstres gigantesques et sanguinaires, de ceux qui peuvent lui servir d’armes dans ses conquêtes incessantes. Tu n’entres pas dans cette catégorie, il doit donc y avoir une autre raison.
— Voilà qui n’est pas fait pour me rassurer, dis-je en me détournant tristement, le ventre noué et les ailes frissonnantes.
Je connaissais bien une raison qui aurait poussé l’Empereur à m’acquérir, mais je ne voulais pas révéler à Komadaur que j’étais la princesse des Sylphes et l’élue de la déesse Élysia.
— Tu n’as rien à craindre, belle Sélène, m’assura-t-il. Cela ne te donne que plus de valeur encore à mes yeux. Si qui que ce soit d’autre avait voulu t’acheter, j’aurais imaginé qu’il avait des vues sur toi. Mais il paraît que l’Empereur n’est pas du genre à ôter le bas de sa cuirasse. Il n’a d’yeux que pour son superordinateur.
Komadaur s’affala dans son siège et fut secoué d’un rire qui ressemblait à de longs sifflements. Je ne l’avais encore jamais vu si hilare.
— Tu as donc décliné son offre. Cela ne risque-t-il pas de t’attirer des ennuis ? demandai-je une fois qu’il commençait à reprendre son souffle.
— Le gouvernement ne tentera rien contre moi, dit-il en se fendant d’un affreux sourire qui découvrit complètement ses crocs. En ce qui te concerne en revanche, il va falloir prendre des précautions.
— Penses-tu que je sois en danger ?
— Je pense qu’il vaut mieux être trop prudent que pas assez, et t’exposer un peu moins. Dorénavant, tu ne disputeras plus que des combats de première importance, une ou deux fois par saison. Ton nom sur l’affiche, en plus de la rareté de tes apparitions, déplacera des foules compactes d’un million de personnes. Difficile de s’en prendre à toi devant autant de témoins.
— Je te suis reconnaissante. Sincèrement, ajoutai-je en serrant son épaule.
Avant de quitter la demeure de Komadaur, je passai devant le monolithe de pierre noire qui gisait dans l’entrée. C’était le seul vestige qu’il gardait de son monde d’origine, et il répugnait à se montrer sentimental au point d’en parler. Mais comme tout le monde, j’avais entendu l’histoire, à force de traîner dans cette station. Des personnages étaient gravés sur la surface, dans un style très primitif. Ils avaient des cous graciles et des têtes aplaties, étaient vêtus de pagnes et tenaient tous des parchemins, des écritoires ou des livres. Voilà à quoi ressemblaient les Ophidiens mille ou deux mille ans plus tôt. Et puis un jour, la brillante civilisation d’érudits avait découvert le pouvoir de l’argent. C’était pour eux une seconde nature, l’expansion des voyages et du commerce intersidéraux les avait érigés en magnats du trafic d’armes, de la piraterie et des jeux de hasard. Tout en amassant des fortunes, ils se désintéressèrent de leur quête du savoir absolu, devinrent calculateurs, avares et adipeux, à l’image du maître de l’arène.
Ces réflexions sur le déclin d’une civilisation me renvoyaient forcément à mon propre passé, et je savais qu’aussitôt retournée à mes quartiers, je sombrerais dans une profonde mélancolie. Des images de Sylphes implorant mon aide au milieu des flammes m’envahissaient déjà lorsque nous traversâmes le dortoir. Il fallait que je les ignore, au moins le temps pour moi de regagner ma couche, aussi je détournai mon attention en m’attardant sur le visage de chaque gladiateur endormi. Je parcourus leurs aspérités et leurs cicatrices, m’excusant intérieurement pour celles que j’avais causées.
Contrairement à la plupart de mes camarades, je disposais de ma propre chambre. Un des privilèges que je devais à mes performances lors des combats — et accessoirement au chantage. Les créatures les plus incontrôlables possédaient elles aussi une cellule individuelle, pour d’autres raisons, mais néanmoins évidentes. Quand vous mettez un loup dans votre poulailler, vous ne vous attendez pas à ce qu’il épargne vos précieuses volailles.
Cette comparaison me fit sourire et penser au pauvre lycanthrope que j’avais égorgé et poignardé sans une hésitation. Je pris alors conscience que je ne ressentais aucun remords, j’étais devenue le monstre que l’on attendait de moi et cela me terrifiait.
Gart me quitta après m’avoir souhaité une agréable nuit. Je gagnai mon lit d’un pas traînant sans prendre le temps de me dévêtir et m’allongeai. Je défis mon chignon et laissai mes cheveux retomber sur mes épaules et recouvrir les draps autour de mon visage. Épuisée, je me servis de mes ailes comme d’une couverture, la douceur de mes plumes sur ma peau m’apaisa instantanément. Je fermai les yeux et chassai intérieurement les douloureux souvenirs qui me venaient à l’esprit.
Je rêvais, j’en prenais peu à peu conscience. Les réminiscences de ma vie passée m’emprisonnaient aussi sûrement que les esclavagistes de Mégapoure, elles étaient à mes yeux plus féroces et cruelles que n’importe lequel des adversaires que j’avais eu l’occasion d’affronter dans l’arène. Comme toutes les nuits ou presque, j’allais revivre la scène la plus tragique de mon existence.
Je me tenais face aux trois lunes, accoudée au rebord de la fenêtre de ma chambre, dans une tour du Palais de Cristal. Je savourais la fraîcheur de la nuit et contemplais les étoiles d’un air songeur. Je m’imaginais parcourir l’espace et découvrir d’autres mondes, vivre une vie palpitante d’aventurière. Malheureusement, cela m’était impossible.
Sélène d’Altigo, tel était mon nom. Autrefois princesse d’un des royaumes les plus puissants de la galaxie d’Arden et grande prêtresse d’Élysia, je vivais au rythme des chants rituels et du tintement des carillons provenant du Temple Premier. De mes appartements, j’apercevais le grandiose édifice où je passais le plus clair de mon temps. Il jouxtait le Palais, et le même cristal irisé, le précieux agon de Sylphidia, avait servi à leur construction. Le Temple se détachait clairement de la nuit, pareil à un diamant dans son écrin de velours noir.
Je guidais les cérémonies et recevais les ô combien nombreuses prières que notre peuple adressait à sa divinité, malgré mon jeune âge et les obligations dues à mon rang. Valarys, mon frère et le roi des Sylphes, régnait depuis la mort de notre père deux hivers plus tôt. Il était un souverain juste et bon ; la vie était agréable et s’écoulait sans que rien ne vienne perturber son cours.
Une étoile filante traversa le ciel, je la suivis du regard. Je l’enviais, elle dérivait dans le vaste univers, sans véritable but, se contentant de suivre sa trajectoire.
Je fronçai les sourcils en réalisant que celle-ci la menait droit sur nous. Elle grossissait à vue d’œil jusqu’à dominer notre beau royaume et le plonger dans une obscurité absolue, avant de se figer au-dessus du Palais, dans un état de parfaite immobilité. Je me tordis le cou afin de l’examiner plus en détail. Ce n’était pas une étoile, mais un gigantesque vaisseau.
Je ne compris pas immédiatement ce qui se tramait ; ce ne fut que quand il pointa ses canons dans notre direction que la panique s’empara de moi. Un faisceau de lumière d’un rouge aveuglant traversa le donjon voisin, dans un fracas de verre brisé assourdissant, faisant trembler les fondations même du Palais. Quand je rouvris les yeux, des fragments d’agon virevoltaient dans les airs, tels des flocons de neige entraînés par le vent un jour de tempête. Les gardes royaux s’envolèrent à grands battements d’ailes vers le ciel, toutes lances pointées sur la monstruosité. Ils avaient fière allure dans l’armature en argent qui cuirassait leur corps à demi-nu. Un heaume encadrait leur visage, et leur avant-bras gauche arborait un bouclier étincelant. Je me rappelais m’être dit que rien ni personne ne pouvait battre les guerriers bénits par Élysia, que leur magie saurait faire la différence en cas d’attaque.
Je m’étais lourdement trompée.
À peine s’étaient-ils approchés de l’affreuse machine, qu’elle se mit à gronder d’une manière étrange. Les gardes invoquèrent sans tarder les Éléments, qui s’abattirent sur le vaisseau sous l’apparence d’une pluie de glace et de foudre. C’est alors que le bourdonnement s’intensifia et qu’une vague de lumière balaya nos hommes comme de vulgaires insectes. Leurs ailes d’un blanc pur prirent feu et leur peau roussit avant de devenir pareille à du charbon.
Je portai les mains à mon visage afin d’étouffer les cris et les sanglots qui me meurtrissaient la gorge et le cœur. Mon garde du corps vint à moi, le souffle court, la mine défaite.
— Princesse Sélène ! Par ordre de votre frère le roi, je dois vous conduire en lieu sûr !
Comme à l’accoutumée, je fis ma forte tête et refusai, ce qui ne le surprit pas le moins du monde, même en de si alarmantes circonstances.
— Princesse, je vous en supplie, venez avec moi…
J’avais déjà pris ma décision, ce pauvre Sylphe n’aurait rien pu faire pour m’en détourner.
— Conduisez-moi au Temple Premier, Karist !
— Comment ?! Ne voyez-vous donc pas ce qui se passe au dehors de ces murs ?! s’insurgea-t-il en désignant le vaisseau du doigt.
— Je suis peut-être notre seul espoir face à cet ennemi contre lequel nos plus braves guerriers se sont révélés impuissants. Karist, laissez-moi rejoindre le Temple Premier afin que je puisse prier la Déesse de nous venir en aide.
Il réfléchit un instant à ma proposition, puis accepta en haussant les épaules et en levant les mains au ciel — comme à chaque fois qu’il comprenait que quoi qu’il dise ou qu’il fasse, j’agissais toujours comme bon me semblait.
Nous nous apprêtâmes à descendre le long escalier en spirale quand un autre de ces rayons dévastateurs transperça la tour dans laquelle nous nous trouvions. Je m’accrochai à Karist comme s’il était la dernière chose solide en ce monde et enfouis mon visage dans le creux de son cou. La pièce tanguait dangereusement et je savais que la tour était sur le point de s’effondrer. Nous n’aurions jamais le temps d’atteindre le bas des marches, nous serions très vite rattrapés par les décombres !
Karist s’écarta de moi, grimpa sur le rebord de la seule fenêtre et m’invita à le rejoindre. J’acceptai la main qu’il me tendit et me rapprochai de lui. C’était la première fois que je cédais à une de ses requêtes sans rechigner, ce qu’il ne manqua pas de me faire remarquer. L’envie de lui lancer une de mes mordantes réparties me taraudait, pourtant je m’en abstins. La gravité de la situation ne m’échappait pas et je savais que si je m’entêtais, nous mourrions tous les deux. D’un bras il m’enserra fermement la taille, déploya ses ailes et plongea dans le vide. Des blocs de cristal menaçaient de nous emporter dans leur chute, mais mon garde du corps était rapide et aussi à l’aise dans les airs que sur terre. Le vent me cinglait la figure et me glaçait la peau, tandis que nous nous rapprochions périlleusement du sol.
— Karist, prenez de l’altitude, vous allez finir par nous tuer !
Il désigna la voûte céleste d’un hochement de tête. Je levai les yeux et pris aussitôt conscience de l’ampleur de la menace qui pesait sur nous. Il y avait là des dizaines, peut-être une centaine de chasseurs rapides, sortis de la gueule béante du vaisseau-mère. Après un virage aérien, l’essaim se divisa en escadrons de six ou sept appareils, qui adoptèrent l’un après l’autre la formation en fer de lance. Ces vagues mortelles étaient prêtes à fondre sur la capitale, pour le grand final d’un balai apocalyptique. Les premières piquèrent vers les quartiers résidentiels, et les incendièrent avec une redoutable efficacité. Les escadrons suivants s’abattirent sur le cœur de la cité, où ils se contentèrent d’un vol de reconnaissance, avant de descendre à quelques pieds du sol seulement. Leur virée en rase-mottes sema la terreur dans les rues. Les vitrines volèrent en éclat, les gens se piétinèrent en voulant fuir dans toutes les directions, et ceux qui tentaient, comme Karist, de décoller pour s’arracher à ce chaos, étaient immédiatement abattus d’une salve meurtrière.
Il fallut nous poser en catastrophe, car mon protecteur avait déjà été pris pour cible deux fois. Un tir lui avait même frôlé l’épaule, en y imprimant un sillon noir sanguinolent, bordé de cloques. C’était un miracle que l’ennemi ne nous ait pas pourchassés — nous le devions à l’agressivité des gardes royaux survivants, cependant ils ne le retiendraient pas longtemps.
Ainsi nous continuâmes à pied, longeant de près les remparts qui nous dissimulaient, plus sûr moyen de parvenir discrètement au Temple Premier. N’étant plus importunés par qui que ce soit, les chasseurs avaient considérablement ralenti leur vol. Ils continuèrent à parcourir les rues en flottant au-dessus du pavé, comme ils auraient dérivé sur l’eau. J’avais le sentiment qu’ils étaient à la recherche de quelque chose. En tout cas, les milliers de civils à présent adossés aux façades, attendant stoïquement de connaître leur sort, ne semblaient guère les intéresser. Les Sylphes avaient de tout temps été un peuple pacifique. Ils n’avaient de vue sur aucune autre planète que la leur, qu’ils chérissaient, et n’avaient que très peu d’intérêts commerciaux dans d’autres mondes. Qui aurait pu vouloir les anéantir ?
Le premier assaut avait été fulgurant, à tel point qu’aucune riposte n’était envisageable. Pourtant, les tirs avaient cessé dès que l’ennemi avait établi un contrôle total. Que voulait-il, à présent ? Je sentis mon pouls s’accélérer, à la pensée que les vaisseaux pouvaient rechercher la famille royale. Nous retenir en otages ou nous exécuter, s’était s’assurer de la soumission du très dévoué peuple sylphe. Mais il ne me restait que mon frère, et s’il lui arrivait malheur…
Pourquoi n’étais-je pas à son côté, en ce moment même ? Pourquoi lui avais-je désobéi ? Il fallait que j’entre dans le temple coûte que coûte, sans quoi je ne pourrais aider ni mon frère ni mes sujets.
Malencontreusement, un détachement de fantassins avait débarqué aux abords du sanctuaire, et nous aperçûmes enfin le visage de l’ennemi. Ils étaient humains, revêtus de combinaisons noires et de plastrons légers en iridium. Des coiffes sophistiquées, intégrant un cyber-monocle, un viseur infrarouge et un émetteur longue portée, leur tenaient lieu de casque. De profil, elles formaient une pointe qui se prolongeait largement en dessous de la nuque. Ces soldats étaient également armés de matraques noires, terminées par un module cylindrique en cuivre, certainement un dispositif de neutralisation à haute tension, et de hauts boucliers transparents complétaient leur panoplie.
Électrisés par la victoire rapide et totale, ils avaient tous les sens en alerte. Nous n’avions pas fait un pas dans leur champ de vision qu’ils tournèrent aussitôt la tête comme un seul homme. Les matraques se tendirent en vrombissant, et leurs propriétaires avancèrent lentement, en s’écartant les uns des autres afin de nous encercler. Nous n’entendions pas nous laisser prendre aussi facilement. Karist détacha de sa ceinture un fouet qui semblait tissé de fils d’or. Quant à moi, je tendis un bras dans leur direction et repliai les doigts un à un. Je psalmodiai et concentrai tout mon pouvoir dans le creux de ma main. Une lumière aveuglante filtrait à travers les phalanges de mon poing serré et brillait comme un astre captif. Lorsque j’ouvris la paume pour la libérer, un orbe d’énergie pure en jaillit. Sa trajectoire sembla d’abord rectiligne, et nos ennemis firent en sorte de ne pas se retrouver sur son passage ; mais au dernier moment, d’une inflexion du poignet, je fis s’élever le projectile dans les airs, puis s’abattre sur un groupe de trois soldats. En touchant le sol, l’orbe devint une monstrueuse colonne ardente, qui déchira l’air dans une violente déflagration. Mes adversaires furent projetés à plusieurs mètres, s’écrasèrent et ne se relevèrent pas, tandis que de pâles flammèches continuaient à dévorer leurs plastrons d’iridium. À la mine de leurs camarades, je compris qu’ils n’avaient jamais affronté de créatures utilisant la magie. Ils ignoraient donc tout de l’étendue de mes pouvoirs — comme par exemple le fait que je ne pourrais pas reproduire cette attaque spectaculaire avant de longues heures — et je tâchais d’en tirer parti.
Karist n’était pas en reste. Son fouet se tendit devant lui à la vitesse de la lumière, et avant qu’il en ait seulement perçu le claquement, l’ennemi d’en face eut la main tranchée au niveau du poignet. Sa matraque roula sur le sol avec un tintement métallique. D’autres soldats tentèrent de s’attaquer à Karist sur les deux flancs en même temps. Il fit un bond prodigieux, prolongé par un battement d’ailes, puis assena sur la mêlée des dizaines de coups cinglants. Il était dans l’œil du cyclone, et ses attaques formaient autour de lui un maelström doré et infranchissable.
Puisque j’avais libéré le passage en abattant les trois ennemis qui me barraient la route, je décidai d’entrer dans le temple, même si la perspective de laisser mon compagnon combattre seul me déchirait le cœur. Haletante, je poussai l’un des lourds battants, qui m’opposa un grincement sinistre. La structure de l’édifice avait dû être délabrée par l’effondrement des bâtiments voisins ; c’est pourquoi je perdis de précieuses minutes à entrouvrir les portes, non sans rayer profondément les dalles de pierre de l’entrée. Enfin, je m’engouffrai à l’intérieur, après avoir jeté un dernier regard à l’homme qui irait jusqu’à donner sa vie pour sauver la mienne. J’avançai précautionneusement dans l’obscurité tout en récitant machinalement l’enchantement qui illuminerait les lieux.
L’autel était fendu sur toute sa hauteur, tel un vieil arbre foudroyé, ce que j’interprétai comme un mauvais présage. Derrière lui, la statue d’Élysia était intacte, les bras écartés en signe d’accueil, rayonnante de bienveillance. Je tombai à ses genoux, inclinai la tête et fit le vide dans mon esprit, afin de percevoir Sa volonté.
— Ô Élysia, Grande Inspiratrice et Mère des Sylphes ! Une catastrophe sans précédent a frappé le royaume. Je te conjure de nous venir en aide, et de nous donner la force de repousser l’envahisseur.
— Ma fille, tu sembles comme toujours déterminée à lutter de toutes tes forces. Hélas, c’est le puissant Empire d’Aster qui a jeté son dévolu sur Altigo, et la tâche sera difficile. Le lien qui nous unit est infiniment plus étroit qu’il ne l’a jamais été pour aucune des élues qui t’ont précédée. Tu es en mesure de conjurer Ma magie et de revêtir l’espace d’un instant les traits de Ta Déesse. Sors de ce temple et laisse libre cours à tes émotions. Je veillerai sur toi.
Je demeurai figée face à la représentation d’albâtre d’Élysia, perplexe. Je nous savais intimement liées, Elle et moi, mais j’ignorais que je pouvais user de ce lien pour puiser dans Son incommensurable puissance. Cela dit, je me devais de protéger le royaume, quoi qu’il m’en coûte, et s’il fallait recourir à de divins pouvoirs pour y parvenir, alors je n’hésiterais pas.
Je desserrai les lanières de mon corset afin d’être plus libre de mes mouvements, empoignai ma robe, pivotai sur mes talons hauts et m’élançai vers la sortie. J’espérais arriver à temps pour venir en aide à Karist ; hélas, quand je franchis les portes du temple, je compris qu’il était déjà trop tard. Il gisait sur le parvis, inerte ; les hommes d’Aster continuaient à le rouer de coups de pieds et à l’aiguillonner de leurs matraques, tels une meute de charognards s’acharnant sur leur proie.
Mon cœur manqua un battement et se serra durement dans ma poitrine. Je portai les mains à mon cou et tentai vainement de reprendre ma respiration, que les sanglots avaient rendue laborieuse. Mes yeux me semblaient brûler dans leurs orbites, je regardais cette scène épouvantable à travers un mur de larmes et de douleur. Je levai mon visage vers le ciel, priant pour que mon ami fût toujours en vie. La pluie se mit aussitôt à tomber et l’eau apaisa le feu qui me dévorait les yeux, avant d’en chasser les pleurs.
— Eh, toi ! me héla un des barbares dans sa langue primitive. Suis-nous gentiment, ma jolie, et il ne te sera fait aucun mal !
Une fureur indescriptible se déversa de mon cœur brisé, jusqu’à envahir tout mon être. Ce n’était plus des larmes, mais une humeur bleue qui se forma aux coins de mes yeux et me roula sur le visage, où elle laissa des traces pareilles à des peintures guerrières. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’identifierais les signes annonciateurs de ce que j’appelais la « rage divine » — le Daes’Hoar dans ma langue natale —, ce déchaînement de mes pouvoirs qui survenait lorsque le sang me montait aux yeux.
J’étais comme possédée, mue par un besoin irrépressible et immédiat de vengeance. Animée par l’esprit de ma déesse, je quittai le sol et pris rapidement de la hauteur, sans que j’eusse à battre des ailes. La magie qui m’enveloppait était si grande que je n’étais plus soumise aux lois physiques de ce monde : la gravité n’avait plus d’emprise sur moi. À mesure que je me rapprochais de la voûte céleste, le pouvoir d’Élysia m’enivrait, il me semblait qu’on escamotait mes sentiments et ma raison pour ne laisser qu’une colère froide. Comme pour répondre à mon humeur, le tonnerre se mit à gronder, des éclairs crépitèrent autour de moi, rebondissant sur mon corps qui flamboyait d’une énergie nouvelle.
Non loin de là, un escadron de chasseurs décimait le dernier groupe de gardes qui leur résistait. J’étais la dernière Sylphide à s’opposer à eux dans ce ciel de fin du monde. Ils ne mirent que quelques secondes pour me repérer et me prendre en chasse, verrouillant sur moi leurs tirs nourris. Mais au lieu de m’atteindre, leurs projectiles heurtaient un champ de force invisible, et se sublimaient en minuscules impacts lumineux. J’appelai la foudre, qui se déversa dans mes mains sous la forme d’un arc et de flèches incandescentes. Je bandai la corde au maximum et tirai sur un premier vaisseau. Son blindage se zébra de craquelures argentées ; ma cible explosa, puis s’abattit au sol dans un fracas d’étincelles et d’escarbilles. Les quatre chasseurs restants s’étaient imprudemment rapprochés, puisque leurs tirs s’avéraient inefficaces. Lassée de leurs futiles attaques, je déchaînai les éléments en tournant sur moi-même. Les nuages s’amoncelèrent en spirale au-dessus de ma tête, je devenais peu à peu l’épicentre d’un gigantesque typhon sur le point d’avaler le ciel et ses envahisseurs. Ils perdirent brusquement le contrôle de leurs appareils, qui finirent par se télescoper, et disparurent dans une formidable supernova.
L’explosion fut si intense qu’elle aveugla mes ennemis restés à terre, toujours attroupés autour de Karist. Ils se couvrirent les yeux de leurs avant-bras. Quand ils purent les rouvrir, j’étais descendue à quelques pieds du sol, bien trop près pour qu’un seul d’entre eux ait le temps de s’enfuir. Ils étaient de toute façon pétrifiés, nullement préparés à faire face au courroux d’une déesse. Karist demeurait immobile, je réalisai qu’il pouvait bien être mort et que malgré ma toute-puissance, il me serait impossible de le ramener à la vie.
La rage me submergea.
Je fondis sur les soldats, en passant instantanément d’un point à un autre. Je me déplaçais si vite que j’avais la sensation d’être partout à la fois. Une gorge fragile me tomba sous la main, je la saisis et la déchiquetai de mes ongles avant qu’un cri ne l’ait fait vibrer. Je me jetai sur le suivant, lui plantai les doigts dans le sternum, que je brisai d’une rotation du poignet, afin de me saisir de son cœur palpitant. Je le lui arrachai et le lançai par-dessus son épaule, à plusieurs mètres de là. Ma force me galvanisait tant que je ne pourrais m’arrêter qu’une fois les cinq autres hommes à terre… et morts. Je poursuivis donc le massacre et, malgré sa cruauté, malgré son indicible horreur, je ne ressentis pas la moindre émotion, si ce n’était l’accomplissement de ma vengeance.
Je surpris alors mon reflet dans un mur de cristal, et ce que j’y vis me bouleversa. Mon visage arborait des traits plus durs, mais néanmoins ravissants ; une beauté froide qui invitait à la prudence. Ma peau irradiait de l’intérieur, faisant ressortir mes veines d’un bleu céruléen. Le noir de mes cheveux s’était estompé et leur couleur avait désormais celle du fond de l’océan. Mes yeux étaient vides, pareils à deux trous noirs, seules quelques étoiles captives crevaient les ténèbres qui m’avaient envahie. Je ne sais si je me laissai happer par ce regard abyssal, ou si j’étais tout simplement à bout de forces, cependant, je sombrai dans une inconscience salvatrice.
Les pans de mon sommeil s’écartèrent suffisamment pour que je comprenne que tous ces évènements, aussi horribles soient-ils, faisaient partie d’un songe issu de mes propres souvenirs. Ils n’étaient pas réels, je me remémorais certes un moment tragique de mon existence, cependant je ne courais aucun risque.
Cette pensée me rasséréna, même si je continuais à voir le corps meurtri et sans vie de Karist devant moi, comme si cette image était restée gravée sur mes rétines. Les battements de mon cœur s’apaisèrent avant de retrouver un rythme régulier. Je parvins à oublier la fine couche de sueur qui couvrait mon corps frissonnant et mon visage baigné de larmes. Je regagnai peu à peu le rêve que j’avais quitté, qui se poursuivit là où il s’était arrêté.
Je revins progressivement dans la peau de la Sélène de mon passé, dans un corps aveugle et sourd qui me semblait lesté de plomb. C’était comme prendre conscience de chacune des parties de mon corps, en visiter chaque parcelle afin de les réanimer une à une. Je n’étais réveillée qu’à demi et la douleur était déjà cuisante ; pourtant, à aucun moment je ne me rappelais avoir été blessée.
Où étais-je, au juste ? Les impitoyables soldats de l’Empire m’avaient-ils capturée ? Étais-je ne train de subir leur torture ?
Cette pensée me donna un regain de combativité, car je n’avais nullement l’intention de me laisser faire. Je me hissai péniblement à un stade supérieur de perception. Mes paupières étaient closes, pourtant une vive lumière filtrait à travers elles. J’étais allongée sur le dos, le front me cuisait, comme si je m’étais endormie au soleil, si ankylosée que remuer le bout des phalanges me demandait un effort considérable. Une douce brise me caressait un côté du visage. J’étais donc à l’extérieur, assez loin de tout si j’en jugeais par le calme profond qui régnait en ces lieux.
Je me persuadai subitement qu’en ouvrant les yeux, j’apercevrais le visage bienveillant d’Élysia penché sur le mien, qu’elle serait prête à m’accueillir en son royaume de plénitude éternelle.
Je ne fis que me brûler la rétine, traversée en une fraction de seconde par un flot de lumière insupportable. Quelle présomptueuse j’avais été ! Oser croire que la Déesse voudrait de moi, après que j’eus abusé de son pouvoir et perpétré un massacre !
