L'ombre d'une imposture - Marie Vincent - E-Book

L'ombre d'une imposture E-Book

Marie Vincent

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Beschreibung

Entre mensonges et vérité, l'amour n'est-il qu'un jeu de dupes ?

JPC, célèbre chroniqueur littéraire, ne se remet pas dela disparition soudaine de la femme qu'il aime, Virginia Manstill, écrivain surdouée à la personnalité énigmatique. Pour la retrouver, il décide d'écrire un livre confession...

La plume habilement intrigante de Marie Vincent entend bien nous faire naviguer en eaux troubles et nous tenir en haleine jusqu'au point final.

EXTRAIT

« Je l’ai rencontrée au Salon du livre, porte de Versailles, en 1993. »

Ces mots, je me souviens les avoir prononcés il y a quelques années, quand j’étais au faîte de ma notoriété. C’était la réponse à une question posée par une charmante journaliste en tailleur noir et lunettes rouges. La demoiselle avait été dépêchée pour en savoir plus sur la relation que j’entretenais à l’époque avec Virginia. Rappelez-vous...Virginia Manstill, jeune écrivain à l’avenir prometteur dont la disparition soudaine alimenta quelque temps la une des journaux, avant d’être éclipsée par la mort brutale de Lady Di, en 1997.

Lors de cette interview, la journaliste m’avait demandé où j’avais rencontré Virginia pour la première fois. Engoncée dans un chemisier blanc laissant deviner la forme de ses seins — deux petits globes à l’arrondi parfait qu’un minuscule bouton de nacre tenait à peine prisonniers —, miss Tailleur noir se trémoussait sur sa chaise, frétillant du stylo. Une pensée m’avait alors traversé l’esprit, un frisson, une envie... mais je m’étais tout de suite ressaisi. En levant le nez de son décolleté, je remarquai que la jeune femme cachait, dissimulés derrière ses verres antireflets, de magnifiques yeux bleus, clairs comme un premier jour d’été sur la Côte d’Azur.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Novembre 2017

ISBN : 979-10-95999-25-6

 

Les Lettres Mouchetées

91, rue Germain Bikouma

Pointe-Noire – Congo

[email protected]

 

Illustration graphique de la couverture par Annh Sorlut

 

MarieVincent

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’ombre d’une Imposture

Roman

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Lettres Mouchetées

 

Avertissement aux lecteurs :

 

Les romans cités ci-dessous :

 

— Que les rues sont tristes sans toi le dimanche, Virginia Manstill. Éditions G, 1988.

— Un certain lundi à Madrid, Virginia Manstill. Éditions G, 1989.

— Autopsie d’un samedi à la campagne,Virginia Manstill. Éditions G, 1990.

— Please, laisse-moi vivre, Jean-Paul Chapuis. Éditions La plume qui chante, coll. Rouge suie, 1992.

— Meurtre en dentelles, Jean-Paul Chapuis. Éditions La plume qui chante, coll. Rouge suie, 1993.

— Itinéraire d’un désaxé, Virginia Manstill. Éditions G, 1996.

— Derrière les initiales, ma vie. La vérité sur JPC, Jean-Paul Chapuis. Éditions La plume qui chante, coll. Rien que moi, 2000.

Ne sont pas disponibles actuellement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Livre I

 

Manuscrit à l’attention de Marie Genévrier,

Éditions La plume qui chante.

 

 

 

 

Derrière les initiales, ma vie.

La vérité sur JPC.

Par Jean-Paul Chapuis

Roman autobiographique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

M. Jean-Paul Chapuis

14 rue des Mougettes

75328 Paris Cedex 7

Tél. : 01 42 05 80 00

Mail : [email protected]

Imprimé le 15 novembre 2000

 

 

 

Au lecteur

 

« Je l’ai rencontrée au Salon du livre, porte de Versailles, en 1993. »

 

Ces mots, je me souviens les avoir prononcés il y a quelques années, quand j’étais au faîte de ma notoriété. C’était la réponse à une question posée par une charmante journaliste en tailleur noir et lunettes rouges. La demoiselle avait été dépêchée pour en savoir plus sur la relation que j’entretenais à l’époque avec Virginia. Rappelez-vous…Virginia Manstill, jeune écrivain à l’avenir prometteur dont la disparition soudaine alimenta quelque temps la une des journaux, avant d’être éclipsée par la mort brutale de Lady Di, en 1997.

Lors de cette interview, la journaliste m’avait demandéoù j’avais rencontré Virginia pour la première fois. Engoncée dans un chemisier blanc laissant deviner la forme de ses seins — deux petits globes à l’arrondi parfait qu’un minuscule bouton de nacre tenait à peine prisonniers —, miss Tailleur noir se trémoussait sur sa chaise, frétillant du stylo. Une pensée m’avait alors traversé l’esprit, un frisson, une envie… mais je m’étais tout de suite ressaisi. En levant le nez de son décolleté, je remarquai que la jeune femme cachait, dissimulés derrière sesverres antireflets, de magnifiques yeux bleus, clairs comme un premier jour d’été sur la Côte d’Azur.

Je m’étais alors fait plaisir en lui assenant un« Mademoiselle, vous n’en saurez pas plus », ou un truc dans le genre. Déstabilisée, probablement vexée, miss Tailleur noir avait rougi et commencé à bégayer. Voyant que je ne faisais aucun effort pour l’aider à se sortir d’une situation qui devenait de plus en plus embarrassante, la jeune femme avait alors empoigné son sac — d’une manière que je jugeai assez grossière — et s’était levée. Après quoi, elle avait quitté la pièce, sans un mot d’excuse, sans un au revoir.

Quel manque d’éducation ! Que croyait-elle ? Que juste pour ses jolis seins et ses beaux yeux, j’irais plus loin dans la confidence ? J’aime les femmes, c’est vrai, mais j’aime encore plus Virginia. Et les consignes qu’elle m’avait données étaient claires : je devais en dire le moins possible, m’en tenir aux faits.

Et pourtant…

Pourtant, je l’avoue, j’en aurais bien dit davantage à Mademoiselle déboutonnée du chemisier.

J’aurais pu lui dire, par exemple, que Virginia Manstill, je l’avais déjà rencontrée avant… avant le Salon du livre, porte de Versailles.

Je lui aurais dit : « Mademoiselle, il y a une chose que vous devez savoir… Virginia, son fan de la première heure, c’était moi. Un véritable coup de foudre littéraire. Oui, on peut dire ça comme ça, je l’ai aimée au premier regard… vous savez, celui que l’on pose sur la quatrième de couverture avant même de feuilleter les pages du livre que l’on tient entre les mains… Bien sûr que je me souviens du titre ! Vous vous souvenez bien de votre premier amour, non ? Que les rues sont tristes, sans toi, le dimanche. C’était ça, le titre du premier roman de Virginia Manstill. Tout est parti de là. De ce moment magique où, après avoir refermé ce livre bouleversant, je compris une chose : il fallait que je rencontre l’auteur de ce chef d’œuvre. Cette histoire m’a tellement ému que je me demande parfois si je n’étais pas là, près de Virginia, lorsqu’elle l’a pensée et écrite. Quand elle cherchait ses mots et construisait ses phrases, j’étais là, c’est certain, flottant quelque part dans la pièce...

Hélas pour moi, Virginia n’a jamais été adepte des phénomènes surnaturels. Elle ne croyait pas non plus à l’amour avec un grand A, ou au destin avec un grand D, vous savez, celui qui est censé réunir les gens qui s’aiment. Tout ça, c’est des foutaises, disait-elle, dans la vraie vie, le parfait amour n’existe pas, il n’existe que dans les romans... Et encore, mademoiselle, vous l’avez probablement remarqué, dans les romans de Virginia Manstill, les histoires d’amour, en général, finissent mal… »

 

Je suis sûr qu’à ce stade de votre lecture, cher lecteur, vous vous dites que tout ceci n’est qu’une histoire de fan perturbé, obsessionnel… voire légèrement psychopathe. Encore une. Vous n’avez pas tout à fait tort. Il y a effectivement un psychopathe dans l’histoire, mais rassurez-vous, ce n’est pas moi. Derrière les initiales, ma vie est Mon histoire, le récit de Ma vie, tout simplement. Ma vie avant Virginia, avec Virginia et, malheureusement, après elle.

Virginia… Où est-elle ? Est-elle encore en vie ? Et surtout, pense-t-elle toujours à moi ? Moi, Jean-Paul Chapuis, auteur de ce livre ?

 

« — Jean-Paul Chapuis ? Attends un peu, c’estpas ce type qui se faisait appeler JPC ? Tu sais, ce mec qu’on voyait partout sur les plateaux télé, il y a quelques années ? Il était chroniqueur non ? Mais si ! Il parlait de romans. Le grand brun un peu maigre, aux yeux bleus…

— Ah oui ! Tu as raison, c’est lui ! Mais tu te trompes, il n’avait pas les yeux bleus, ses yeux étaient vairons, comme ceux de David Bowie. Un œil bleu, l’autre vert. C’était très étrange, un peu irréel...

— Je l’aimais bien, il avait une sacrée classe ! Un air d’Alain Delon… Delon jeune… dans ce vieux film, La piscine… Dis donc, il n’était pas avec Virginia Manstill ?

— L’écrivain disparu ?

— C’est ça ! Je crois même qu’il a été soupçonné de l’avoir tuée !

— Quelle terrible affaire !

— Terrible ! Le pauvre… il a eu du mal à s’en remettre. Je crois bien qu’elle était partie, tout simplement. Elle avait tout plaqué, comme ça, sur un coup de tête.

— Franchement, il n’a rien perdu. J’ai toujours dit qu’ils n’allaient pas du tout ensemble. Cette Virginia Manstill… elle était extrêmement antipathique, et puis, elle n’avait aucun style, enfin… oui, elle en avait un, de style, et il était complètement démodé… avec ses robes en mousseline, sa fleur jaune dans les cheveux, qu’est-ce qu’il pouvait bien lui trouver ? Ni sexy ni aimable, la fille. En plus, elle était plus âgée que lui, non ? C’est bien simple, moi, chaque fois que je la voyais à la télévision, je changeais de chaîne. Par contre, lui, s’il était passé me dire bonjour, je peux te dire que je ne l’aurais pas laissé dormir dans la baignoire !

— C’est sûr ! (gloussements) Mais bon, qui sait ? Il va peut-être revenir sur le devant de la scène ?

— Vraiment ? Je crois plutôt qu’il a eu son heure de gloire et qu’aujourd’hui, c’est foutu pour lui. »

 

Voilà le genre de conversation que vous pourriez entendre aujourd’hui à mon sujet, ou pour être plus précis, au sujet de JPC, mon double.

Sachez, cependant, que je n’ai pas toujours été ce bellâtre médiatique, intelligent et sexy, que certains ont pris pour un meurtrier. Avant d’être un chroniqueur people, j’avais une vie. Une vie demodeste écrivain, plus ou moins en quête de gloire et de reconnaissance.

Contrairement à Virginia, je n’ai pas eu la chance d’être adoubé au berceau par les muses de l’écriture. Avec moi, ces dames se sont montrées plus radines. À Virginia le génie, à moi les poussières de talent.

Sa spécialité ? Les belles, les tragiques histoires de famille et d’amour. Pour quelqu’un qui prétendait ne pas y croire, Virginia ne se débrouillait pas trop mal.Elle était capable, par les mots, de transformer une banale histoire en tragédie inoubliable. Lire un de ses romans, s’y plonger, c’était — permettez-moi de citer un extrait d’une de mes chroniques — « se confronter à l’évidence d’une intrigue sans faille servie de façon magistrale par un style d’une clarté obscure ». Plus d’une fois, il m’est moi-même arrivéde rester ébahi devant le paragraphe ou la phrase parfaite, celle qui par magie dissipe les doutes du lecteur tatillon, celle dont on se dit que, justement… il n’y a plus rien à dire. Tout est là. La perfection faite phrase en somme. À cet instant-là, juste avant de sombrer dans un sommeil mérité, j’éprouvais alors un sentiment ambigu, mélange d’admiration et de jalousie. Un waouh ! Suivi d’un pff… ou vice versa.

Le genre de mes bouquins ? Des thrillers que je signais Jean-Paul Chapuis. Des thrillers bien sanglants, aussi saignants qu’un steak pris à la va-vite dans une brasserie de bord de route. De la violence, du sang, du sexe. Pas de belles histoires d’amour, pasde recherche de style. Pas de prise de tête. Le psychopathe dont je parlais plus haut... le personnage principal de mes thrillers dégoulinants d’hémoglobine, s’appelait Daniel Please et il ne faisait pas dans la dentelle. Il la déchirait plutôt, la dentelle.

Si vous voulez en savoir plus, je vous invite à vous procurer le premier tome de cette fabuleuse saga, Please, laisse-moi vivre, mais je vous avertis, après le tome trois, Et ce sera ton dernier voyage, il n’y a plus rien. Le héros meurt dans un stupide accident de montgolfière. Virginia elle-même m’en avait suggéré l’idée, elle pensait qu’il était préférable que je me consacre entièrement à mon job de chroniqueur, beaucoup plus rentable, il est vrai. Les chiffres lui donnaient raison : le dernier tome de ma saga Please n’avait pas dépassé le cap des trois mille exemplaires vendus.

 

JPC, chroniqueur populaire, et Virginia Manstill, écrivain surdouée, je dois avouer que je me serais contenté d’être heureux avec ça. Et puis du jour au lendemain, pschitt ! Plus rien. Plus de femme, plus de travail, exit le beau JPC… età la place, des rumeurs infamantes et totalement folles. Je ne faisais pas le fier. Bien sûr, l’idée m’est venue de tout quitter, Hit the road Jack1… tailler la route, à défaut des veines, et ne plus, ne plus jamais revenir… mais je n’en avais pas le courage. J’avais trop besoin de mes repères. Mon appartement, mon lit, ma machine à café,et même la tasse dans laquelle je buvais mon café, m’auraient manqué.

Et si jamais Virginia revenait ? Si elle réapparaissait ? Non, il fallait que je sois là, à Paris. Ma présence ici est indispensable, elle compense l’absence de Virginia.

Après un épisode de dépression justifié et un séjour très instructif dans un centre spécialisé, je parvins quand même à sortir la tête de l’eau, contrairement à mon compte bancaire qui, lui, plongea très vite dans le rouge. Ne pouvant me résigner à la disparition de ma promise, j’avais dans l’idée de tout mettre en œuvre pour la retrouver, quitte à engager un détective privé. Trouver un moyen de renflouer mes caisses devenait urgent. Hors de question cependant que je retourne faire le guignol à la télévision.

La solution à un problème qui me paraissait, à l’époque, insoluble, me fut apportée un dimanche après-midi, il y a plus d’un an de cela, lors d’une rencontre avec une jeune fille au look particulier dans le métro parisien. Fan de Daniel Please, elle regrettait sa mort et m’encourageait à le ressusciter. Me remettre à écrire ? Pourquoi pas ? Un petit à-valoir concédé par Marie, mon éditrice et amie, me permettrait non seulement de payer un ou deux mois de loyer de plus, mais aussi, et c’était ça le plus important, de verser un acompte sur les frais demandés par le détective privé que j’engagerais pour retrouver Virginia… Enfin, le bout du tunnel.

Le lendemain, j’allai frapper à la porte de Marie. J’avais le sentiment qu’elle serait heureuse de me revoir. Elle savait ce que j’avais enduré, avait lu les journaux. Elle aurait pitié de moi et m’accueillerait à bras ouverts. Lorsqu’elle me vit, Marie eut un bref moment de surprise. Normal, nous nous étions un peu perdus de vue ces derniers temps. Elle m’invita à entrer, d’un air embarrassé et s’excusa de ne pas être passée me voir plus tôt, « mais tu comprends, me dit-elle, chacun a ses problèmes », les siens étaient apparemment d’ordre financier. Je lui exposai mon projet sans pour autant lui révéler mavéritable motivation.

Marie me regarda, perplexe :

— Mon petit Jean-Paul, j’ai compris que tu avais besoin d’argent, mais j’ai besoin de réfléchir à ta proposition. Écrire une suite n’est peut-être pas la meilleure solution. Es-tu sûr de ne pas vouloir retourner sur les plateaux télé ?

— Après tout ce qu’on a dit sur moi ?

Elle fit une grimace que j’interprétai comme un « Tun’as peut-être pas tort ».

— Écoute Marie, j’ai plus un rond. Je me demande si je vais pouvoir encore payer mon loyer.

— Tu n’as qu’à retourner vivre chez ta mère.

Je la fusillai du regard.

— Tu blagues, j’espère !

— Ça va… détends-toi.

Marie savait qu’il ne fallait pas aborder ce sujet-là, celui de ma mère. Elle se leva, alla fermer la fenêtre, puis revint s’assoir. Je constatai qu’elle avait grossi. Sachant combien elle prêtait attention à son apparence, je décidai de ne pas lui en faire la remarque. Elle me dit alors, prenant un air sérieux :

— Ton Daniel Please, laisse-le tomber. Moi, j’ai une proposition à te faire bien plus intéressante, quelque chose qui peut nous sauver tous les deux de la banqueroute. L’autre jour, je prenais un café en attendant quelqu’un dans le onzième, un ami… et figure-toi qu’à la table voisine, un groupe de femmes parlaient de toi. Pour être plus précise, elles parlaient de JPC et de Virginia. Ça m’a fait un drôle d’effet. Pour moi, tu as toujours été Jean-Paul, mon petit Jean-Paul, bref… Une idée m’est alors venue. Une idée géniale. Et si tu parlais vraiment de toi, de Jean-Paul Chapuis ? Si tu racontais ta vie ? La vraie… pas celle de JPC, pas celle que tu as inventée pour Virginia…

— La vraie vie de Jean-Paul Chapuis ? Franchement, je doute qu’elle intéresse quelqu’un.

—Bien sûr qu’elle peut intéresser quelqu’un ! Le public est curieux de savoir ce qui se cache derrière JPC, derrière les initiales… Qui es-tu vraiment ? Personne ne le sait.

— C’est vrai… en tant que chroniqueur, j’ai toujours signé JPC, c’était mon nom de scène.

— N’oublie pas une chose, le public, les téléspectateurs, ce sont des lecteurs potentiels. Parle-leur de ta vie. Mets-toi à nu. En cette fin de siècle, la tendance est au vrai, c’est ça la véritable révolution littéraire, la mise à nu. Toi, Jean-Paul, tu as un gros avantage par rapport à l’écrivain lambda, les gens te connaissent, tu es médiatique, ils ont suivi ta descente aux enfers. En disparaissant des écrans, tu les as laissés sur leur faim…

— Tu crois vraiment ?

— Ton bouquin se vendra, je vais tout faire pour ! Je te l’ai dit : tu n’es pas un type surgi de nulle part. La promo de ton livre va en être grandement facilitée.

— Et ma saga ?

— Honnêtement ? Tu ne ferais que perdre ton temps… tu m’as bien dit que tu voulais gagner un peu d’argent, non ?

— Oui…

— Tu sais, mon petit JP, c’est un risque que je prends, mais je crois en ce projet. J’y crois dur comme fer. Tu l’as compris, je m’adresse ici à JPC, le chroniqueur sexy, et j’oublie Jean-Paul Chapuis, un de mes auteurs. Cela peut sembler cruel de ma part, mais, à bien y réfléchir, la véritable question à se poser est : quel est le plus populaire des deux ?

Elle fit une pause, fronça légèrement les sourcils et ajouta :

— Je ne vais pas te mentir, dans cette histoire, j’y vois aussi mon intérêt.

Oui, j’avais bien compris, pensai-je, un peu étonné qu’elle me juge aussi naïf.

Marie sembla hésiter avant de poursuivre.

— Et puis… tu me dois bien ça. Quand tu as décidé d’arrêter d’écrire, voulant mettre un terme à ta saga Please, tu m’as un peu laissée tomber, non ?

Aïe, je savais qu’un jour ou l’autre, Marie me le reprocherait. Je comprenais maintenant le pourquoi de son manque d’enthousiasme lorsqu’elle m’ouvrit la porte.

— Je suis désolé, Marie, Virginia voulait que…

Elle m’interrompit.

— Oui, Virginia voulait que… comme d’habitude. Bref.

Marie semblait très amère. Si je voulais parvenir à mes fins, il fallait que je fasse profil bas.

— Vraiment, Marie, je suis désolé… cette fois, tu peux compter sur moi.

— Bon, c’est pas grave. On oublie tout ça. Tiens, j’ai même un titre en tête : Mais qui se cache vraiment derrière JPC ? Pas mal hein ?

Je ne répondis pas, n’osant pas lui dire que cela faisait tout de même un peu cliché. Croyant probablement que mon silence était le signe de doutes que je nourrissais à l’égard de son idée géniale, Marie ajouta, comme pour me convaincre :

— Allez, fais-moi confiance, tu vas y arriver. Quand tu écriras ton histoire, pense à elle, pense à Virginia.

Touché. Je restais muet. Je pensais au pauvre type que j’étais devenu, un type minable qui se débattait encore avec ses vieux démons : mensonges, boisson, culpabilité… rêves de gloire avortés.

Je pensais à celui que j’aurais pu être si Virginia n’était pas partie. Mon amour…

L’avais-je vraiment perdue ?

 

À toi Virginia

 

Virginia, dis-moi, t’ai-je vraiment perdue ? Car oui, désormais je m’adresse à toi, à toi seule. Où que tu sois, quoi que tu fasses2 — tu connais la chanson…

Tu veux peut-être savoir ce que j’ai fait en rentrant chez moi ? D’abord, je me suis servi un bon verre de cognac (je n’avais plus de whisky). Désolé, j’ai craqué, une fois de plus. Ensuite, j’ai ressorti tout ce que j’avais mis de côté nous concernant. Tous les articles de magazines, de journaux, les photos volées, les enregistrements des émissions auxquelles nous avions participé. Ensemble. Virginia et JPC… Des souvenirs qui tenaient dans une boîte à chaussures. Et dans ce tas de papiers, parfois un peu froissés, un peu tachés, j’ai retrouvé le très court article de l’interview demiss Tailleur noir.

Devant la photo de moi qui l’accompagnait, je restai un instant songeur. En très peu de temps, j’avais beaucoup changé. J’allais avoir trente ans, mais j’en paraissais dix de plus. Marie avait sans doute raison, les histoires de sexe et de sang n’étaient plus de mon âge, il était temps de mûrir un peu. Une autobiographie ? Pourquoi pas…. si j’écrivais le livre de ma courte vie, il fallait que je trouve pour me motiver une raison plus noble que la simple évocation des petits secrets de JPC alliasJean-Paul Chapuis. Mon but premier n’était-il pas de retrouver Virginia ? Je n’avais nulle envie de me disperser.

Une idée commença à me trotter dans la tête, une idée qui, peu de temps après ma visite à Marie, se concrétisa dans un rêve…

J’ai rêvé que Marie frappait à ma porte.

Je lui ouvre. Elle entre et déjà elle n’a plus le même visage. Elle te ressemble, Virginia… mais ce n’est pas tout à fait toi. Sans un mot, cette femme, la femme de mon rêve, me tend une bouteille. Une nouvelle tentation ? Vade retro satana ! Je résisterai ! Mais cette bouteille n’a pas d’étiquette, elle ne contient ni rouge millésimé ni whisky de quinze ans d’âge. C’est une bouteille verte, cylindrique, en verre dépoli, comme celles qui contiennent des maquettes de bateaux ou des messages cachetés à la cire rouge. Une bouteille vide. Marie me dit qu’il faut que j’écrive un mot, un message qu’elle va glisser dans la bouteille, à ton intention. Elle la jettera à la mer, pour qu’elle voyage, qu’elle parcourt le monde… et qu’enfin, elle te trouve…

Virginia, mon aimée, ce rêve m’a fait comprendre une chose essentielle. Inutile de dépenser mon argent pour partir à ta recherche. Pourquoi engager un détective privé quand j’avais la possibilité d’écrire un livre ? Un livre comme un SOS, un appel de détresse.

Pourquoi es-tu partie ? Pourquoi m’as-tu quitté ? Tu aurais pu au moins me laisser un mot sur la commode à l’entrée, griffonné au rouge à lèvres, sur le miroir de la salle de bain, comme dans les films… Mais non… Rien. Notre amour s’est crashé, désintégré en plein vol, et je me retrouve aussi désemparé que ces familles de victimes d’accident d’avion qui passent le reste de leur vie à demander des explications, à chercher la boîte noire. Cette foutue boîte noire, sois en certaine, je ferai tout pour la retrouver.

— Alors Jean-Paul, tu as réfléchi ? Que penses-tu de mon idée ? Es-tu prêt à tomber le masque ? À dire enfin la vérité ?

C’est la question que Marie me posa quand elle vint me voir le lendemain. Je lui répondis que oui, plus que jamais, j’étais prêt.

— Tu as pris la bonne décision. Ton roman se retrouvera très vite en tête de gondole, sois en certain.

Je souris. Je t’imaginais déjà en train de le feuilleter…

Il me fallut six mois pour pondre le livre de ma vraie vie. Celle de Jean-Paul. Je me suis enfermé. J’ai souffert. J’ai failli oublier de manger, de dormir. J’ai bu. J’ai arrêté de boire. J’ai tenu bon, à la place, j’ai fumé. Beaucoup. Tous les jours. J’étais dans l’urgence de l’écriture, comme une torture. Et puis est venu le moment où je couchais le mot FIN sur la dernière page. Une Fin pour un commencement…

Virginia, mon amour, ce n’est plus JPC qui s’adresse à toi. C’est Jean-Paul. Ne me rejette pas, s’il te plaît, tourne les pages… Va jusqu’au bout de ma vérité.

 

Avant toi

 

Car je dois te l’avouer, te le confesser : je t’ai menti, beaucoup. Ce doit être mon côté mégalo, mytho, enfin, tu vois… un truc en « o ».

À commencer par mes origines. Tu te souviens ? C’était lors de notre première rencontre, au Salon du livre, en mars 1993. J’étais venu t’interviewer (premier interview de JPC) et, à la fin, hors caméra, tu m’avais interpellé. Tu trouvais que je t’avais injustement malmenée. Tu as ôté tes lunettes en verres fumés, j’ai ôté mes fausses lunettes de correction, et c’est à ce moment-là que tu as fait une remarque sur mon anomalie oculaire. Une anomalie qui t’avait déstabilisée. Figée. Alors, pour briser la glace dans laquelle tu semblais emprisonnée, j’ai voulu faire mon intéressant. Quand j’y pense…, te dire que j’étais le fils caché d’une comtesse russe, descendante du tsar Nicolas II, et d’un bel Italien assassiné par la mafia ! Je ne sais pas ce qui m’est passé par la tête. Honnêtement, je pensais que tu allais me rire au nez, me démasquer. Mais non, après un moment d’hésitation, tu m’as simplement demandé :

— Vos initiales, JPC, elles représentent quoi ? Jean-Pierre ou Jean-Paul… ?

— Jean-Paul, Jean-Paul Chapuis, mais vous pouvez m’appeler JP.

Tu as reculé, chaussé à nouveau tes lunettes, et au bout de quelques secondes qui m’ont paru interminables, tu as dit :

— Eh bien, monsieur JP, votre histoire est, comment dire… très intéressante… vraiment.

Tu m’as cru ! Ton parfum, ton éternel Chanel, a chatouillé mes narines. À mon tour d’être déstabilisé. Je n’ai pas osé te dire que je blaguais, que tout ça, c’était du bidon, je voulais simplement te faire rire, t’impressionner. Je sais, c’est idiot. Mais tu me croyais… tu m’écoutais… Sans me poser d’autres questions, je sortis alors le grand jeu.

J’ai enchaîné en te disant que ma mère s’était suicidée quand j’étais bébé et que j’avais été élevé par une grand-tante russe, d’origine française. Elle avait voulu que je porte son nom : Chapuis. Mon histoire était triste. Un vrai mélo. « Un père assassiné, une mère qui se suicide… mon pauvre JP, vous avez dû être marqué à vie… non ? » J’ai cru déceler, dans le ton, une pointe d’ironie, mais je chassai très vite cette pensée de ma tête, tu paraissais éprouver à mon égard une réelle compassion.

J’aurais pu m’arrêter là. Tout avouer. Mais je commençais moi-même à croire à cette histoire. Ce jour-là, je plantais les graines des mensonges à venir. Il était trop tard pour revenir en arrière.

Souviens-toi… Je te racontai alors qu’à l’âge de cinq ans et demi — en 1975 — j’eus un très grave accident de luge sur le lac Baïkal qui me força à rester alité une année entière. À la suite de quoi ma grand-tante décida de m’envoyer en France, dans une famille d’accueil. Des parents de substitution avec qui je n’avais plus aucun contact. Tes yeux brillaient. « Non !! Votre enfance… c’est… c’est digne d’un roman ! » À ce stade-là, je ne me posais plus la question de savoir si tu me croyais ou non. J’en étais sûr, tu étais ferrée. Pour te plaire, j’aurais dit n’importe quoi, fait n’importe quoi.

La vérité ?

Je ne suis pas né en Russie, mais en France, dans une petite ville de province. Dans le sud. D’un père et d’une mère français. Et l’accident que j’ai eu, quoiqu’il n’eût rien de physique, fut cependant tout aussi traumatisant. Aussi loin que je cherche dans mes souvenirs, c’est à ce moment-là que débute mon histoire. Il y a bien longtemps, quand je vivais heureux dans un pays de lauriers roses et de tuiles roses, entouré de mon père et de ma mère. Une vraie famille…

Mais un jour, le rêve tourne au cauchemar. J’ai cinq ans. C’est un dimanche. Mon père est sorti. Ses derniers mots ? « Je vais acheter des cigarettes. » Situation banale.

Mais il ne revient pas. Il ne reviendra plus.

Je me dis : c’est peut-être ma faute. S’il est parti. Si maman pleure. Parce que je fais trop de bêtises ?

« Mais non, non, non… mon petit chéri, ce n’est pas ta faute », me dit maman.

Elle pleure et moi j’ai peur. J’ai peur qu’elle inonde la cuisine de ses larmes, car la veille, j’ai regardé Alice au pays des merveilles.

Tu vois, Virginia, cette souffrance, la souffrance de voir ma mère pleurer sans que je puisse la réconforter, je ne l’ai pas oubliée, elle est gravée dans ma mémoire. Je la ressens, cette impuissance, comme une onde de choc venant de loin, de très loin, dans les moments difficiles, les moments de doute…

Puis, c’est le jour d’après, les jours d’après… après le départ de mon père. Comme dans la chanson… il n’y aura plus que des après.

Maman doit partir quelque temps. Quoi ? Elle aussi ? À nouveau, la peur. Je ne comprends pas. J’ai besoin d’elle, mais elle… elle n’a pas besoin de moi, elle a besoin d’aide. Maman doit se faire soigner.

Virginia, excuse les effets de style, mais le voilà mon traumatisme… Un père absent et une mère qui m’abandonne.

Et puis, ma mère est revenue. Elle a repris son travail de couturière. Elle semblait aller mieux. Mais pas moi. Personne ne m’a aidé. Je me sentais seul. Mon père me manquait, et ma mère aussi, celle d’avant. Celle qui n’avait pas choisi de trouver du réconfort auprès d’un autre ; Dieu le père, sa béquille.

Tous les après-midis, après le travail, elle retrouvait ses amis du groupe de prières avec qui elle développait « ce don merveilleux que nous accorde le Saint-Esprit », la capacité de parler le langage de Dieu. Quand elle rentrait, je ne la reconnaissais pas, elle flottait, comme un fantôme, commeune étrangère. Il lui fallait toujours un petit moment pour redescendre de son nuage mystique, pour pouvoir m’adresser à nouveau la parole dans un langage que je pouvais comprendre. Ma mère ne savait plus dans quelle langue me parler. Du coup, on n’avait plus rien à se dire.

Malgré mon jeune âge, je compris très vite qu’elle n’avait effectivement pas besoin de moi. Dorénavant, Dieu se chargerait de sa souffrance. Dieu m’avait évincé. L’ombre d’un autre père.

Je l’aimais, ma mère, toujours autant, mais, petit à petit, au fond de moi, je sentais que le temps était venu d’essayer de m’en détacher, couper le cordon, aimer d’autres femmes. J’avais treize ans et je n’avais pas envie d’être celui qui, à soixante, affirme que la seule femme de sa vie, « c’est maman ».

Je me suis mis alors à lui faire des reproches. Cette culpabilité qui me rongeait, je l’ai forcée à sortir de moi, je l’ai déportée. Et si tout ce qu’elle m’avait dit n’était que mensonges ? Si mon père n’était pas le seul coupable ? Si ma mère avait aussi sa part de responsabilité ?

Première crise d’eczéma. Éruptions cutanées, plaques rouges et petits boutons furent bientôt mon lot quotidien.

Un jour, elle me surprit, dans sa chambre, en train de fouiller dans son placard. Au premier rang, taies d’oreiller et serviettes de toilette, repassées et pliées de façon impeccable. Au fond, draps du dessus, du dessous, serviettes de toilette, de bain, empilés aussi très soigneusement. Ma main farfouillait au hasard, plongeait entre les plis des draps, en appréciait, au passage, la douceur, caresse bienfaisante sur ma peau rêche et écorchée. Ma main froissait, dérangeait, bousculait quand, soudain, je sentis sa présence, derrière moi.

— Tu veux que je t’aide ? me demanda-t-elle sur un ton qui n’appelait pas de réponse affirmative de ma part.

— Je cherche la boîte à photos, tu sais, la boîte en métal, je voudrais voir des photos de mon père.  

Elle s’est alors mise très en colère. Pas à cause des photos, non, si j’avais dit « Je cherche les clés de l’appartement », cela n’aurait rien changé. Elle était furieuse parce que j’avais foutu le bazar dans son placard. D’un geste que je trouvai un peu brusque, elle me poussa pour évaluer les « dégâts ». Je me suis assis sur son lit et je l’ai regardée tout remettre en ordre avec une minutie empreinte d’une fébrilité qui s’atténuait au fur et à mesure que les serviettes retrouvaient leur place, bien sagement. Au bout de quelques minutes, elle a fermé le placard, s’est retournée vers moi et m’a dit, après un claquement de langue :

— Mon chéri, cela ne sert à rien de vouloir en savoir plus. Je t’ai déjà tout dit. Ton père nous a abandonnés. Il n’a sans doute plus envie qu’on le retrouve. Tu te fais du mal. Et tu me fais du mal aussi.

J’ai écouté ma mère. Je n’ai rien dit. Je me suis frotté le dessus de la main.

Voyant mon air déçu, elle me dit :

— Bon, si ça peut te faire plaisir… 

Et elle se baissa pour aller chercher au fond du placard, une boîte à gâteaux métallisée. Une à une, je sortis les photos, ces carrés de papier rigide à bord blanc, caractéristique des tirages polaroid. Je cherchais mon père, mais je ne le vis que sur une photo, et encore... c’était sa silhouette. Impossible de distinguer avec précision les traits de son visage. Je la mis de côté et continuai à le chercher sur celles que je faisais défiler entre mes doigts. Il n’était pas dessus.

— C’est normal, me dit ma mère, en général, c’était lui qui prenait la photo.

— Et votre photo de mariage, où est-elle ? Tu sais, celle que tu avais posée sur la commode de la salle à manger…

— Tu te souviens de cette photo ?

— Bien sûr. Où est-elle ?

— Je… je ne sais pas. J’ai dû la ranger autre part.

Elle mentait. J’étais sûr qu’elle l’avait jetée ou pire, brûlée.

— Tu vois, dit-elle, en baissant les yeux sur la boîte qui contenait tant de photos sur lesquelles mon père n’était pas, c’est un signe. Un signe que Dieu nous a envoyé pour nous faire comprendre que, désormais, il n’y a plus que toi et moi.

Je ne répondais pas, tiraillé entre deux sentiments contradictoires, remettre la photo à sa place et rester assis, près d’elle, ou bien m’enfuir à toutes jambes… avec la photo, l’unique photo de mon père.

 

Voilà, Virginia, voilà pour la sphère privée, la bulle dans laquelle j’évoluais, attendant qu’elle éclate. J’avais le sentiment qu’un jour, c’est comme ça que ça se passerait. La bulle éclaterait. À l’extérieur, à l’école, j’étais un garçon plutôt solitaire et réservé. Je n’étais pas de ceux que l’on appelle populaires. Ces garçons-là, comme je les enviais ! La seule pensée que je n’étais pas eux m’enrageait, me brisait. Impression d’être victime d’une injustice. Évidemment, jamais je ne me remettais en question. J’avais l’âge où il est plus sécurisant d’accuser les autres de leur manque d’intérêt à votre égard que de faire un pas vers l’autre.

Pourtant je n’étais pas totalement invisible. J’avais un signe distinctif. Mes yeux. Sur mes camarades, ils exerçaient un mélange de fascination et de répulsion. Sans cette particularité, je serais passé complètement inaperçu, insignifiant, comme tant d’autres, pustules infâmes sur le nez, épaules voûtées et baskets un peu crades aux pieds. L’image est éculée, mais tellement vraie. Toi aussi tu as connu ça, n’est-ce pas ? L’enfer du collège. Les limbes de l’âge adulte. Je savais aussi que si l’on ne voulait pas être stigmatisé, il valait mieux ne pas être un trop bon élève. Ça m’arrangeait, car j’étais un peu fainéant.

Tu sais, ce n’est pas facile d’évoquer mes souvenirs d’enfance. J’en ai la peau qui gratte. Mais je t’ai fait une promesse. Tout te dire. Te dire ce qui m’a construit, ce qui reste de l’enfant en moi, de ce jeune garçon qui se cherchait et cherchait son père. Désespérément. Alors qu’ajouter de plus ? Ma vie était d’une banalité à crever. Pas de rebondissements, rien de palpitant. Seuls des jours qui se ressemblent. Des jours d’ennui comme de longs fils de colle transparents que tu as envie de bouffer, quitte à t’intoxiquer.

Mais toi, Virginia, que m’as-tu dit de ton enfance ? Je ne sais rien de toi. Les seules vraies conversations que nous avons eues à ce sujet se rapportaient à tes premiers émois littéraires. Rappelle-toi… Tu me parlais de Zola, Victor Hugo, Balzac et Chateaubriand, et moi, je hochais la tête, j’acquiesçais, l’air entendu, prétendant avoir tout lu, moi aussi, avant l’âge de quinze ans. Bien sûr, c’était loin d’être le cas. À l’époque, mes lectures préférées étaient les BD et les comics de super héros auxquels je m’identifiais aisément. Le goût des auteurs classiques ? Il ne m’est venu que plus tard.

Un jour, la prof de Français nous a conseillé la lecture d’un livre, comme un challenge. Celui qui irait jusqu’au bout, en le prouvant pas une fiche de lecture détaillée, verrait sa moyenne augmenter de deux points. Je m’étais alors précipité à la bibliothèque pour l’emprunter.

Une fois rentré, je m’allongeai sur mon lit, comme d’habitude. Et, comme d’habitude, j’adoptai ma position favorite, à plat ventre, mais perturbé par les violentes bourrasques de vent qui faisaient grincer les volets en bois, je n’arrivais pas à être à l’aise, à me concentrer. Ce livre que je tenais dans mes mains et auquel je n’arrivais pas à m’accrocher, tu le connais, c’est l’un de tes préférés :À la recherche du temps perdu deMarcel Proust.

Je n’ai pas eu deux points de plus dans ma moyenne. Désolé Virginia, je n’ai pas pu lire Proust jusqu’au bout. Je me suis arrêté au tout début, un peu après ce célèbre paragraphe — que je vais retranscrire ici, pour te faire plaisir :

« Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : “Je m’endors.” Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François 1er et de Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était pas allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une existence antérieure… » Point-virgule.

Lost in Proust… freiné par la « métempsycose ». Ce jour-là, c’est moi qui aurais dû me coucher de bonne heure, pour lire Proust… Je tentai à nouveau l’expérience. Rien n’y fit. Je me sentais comme le sportif de haut niveau qui rate son saut en longueur. Encore et encore… les yeux rivés à la première phrase : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. »

Je changeais alors de tactique. Comme Proust s’imprégnait de ce dont parlait l’ouvrage qu’il lisait, je me répétais cette phrase dont j’aspirais la magnifique simplicité : « Longtemps je me suis couché de bonne heure. » Je me la répétais jusqu’à me l’approprier et soudain j’eus une révélation. Une phrase, une seule peut suffire. Pourquoi s’évertuer à poursuivre sur un chemin semé d’embûches lexicales et stylistiques, pourquoi ne pas s’arrêter là et jouir des premières phrases… comme autant de promesses de belles histoires à écrire ? Je suis alors rentré en écriture comme on rentre dans les ordres. Guidé par des premières phrases.

Un moyen de tuer l’ennui.

J’allais avoir dix-huit ans.

Puis il y eut ce soir de septembre. J’étais sur le balcon pour prendre l’air, histoire de me détendre un peu après quelques heures de concentration intense sur un texte que j’étais en train d’écrire. Tout à coup, j’entendis de petits gémissements qui provenaient du balcon d’à côté, comme des miaulements. En tendant l’oreille, je réalisai que non, ce n’étaient pas les cris d’un chat. C’étaient plutôt des halètements. Je me penchai en avanten essayant de ne pas me faire remarquer, et là, je vis ma jeune voisine, assise à une petite table de jardin un peu sale, les yeux fermés. Elle se mordait la lèvre inférieure et avait le visage d’une sainte en extase. À ses petits mouvements de tête et à la crispation régulière de ses poings sur le tissu fleuri de sa robe légère, je compris tout de suite que ce n’était pas la Vierge qu’elle venait de voir… ou Proust qu’elle venait de lire. Je baissai alors les yeux vers ses pieds. Sous la robe de la demoiselle, il y avait un pantalon et des chaussures d’homme. Ce jour-là, je réalisai deux choses. La première, c’est que les chaussures de cet homme, cirées à la perfection, n’étaient pas celles de son petit ami (je l’avais déjà croisé sur le palier et il avait toujours des baskets blanches aux pieds). La deuxième, c’est qu’à force de m’enfermer dans ma chambre pour me pâmer devant de belles phrases en me la jouant poète maudit, j’étais peut-être en train de passer à côté de quelque chose d’essentiel. Le sexe. Le sexe à deux pour être plus précis. Il était temps que je laisse tomber les livres et que j’arrête de vivre ma vie par procuration. Je n’avais pas envie de finir comme un vieux garçon qui met du vieux pain sur son balcon pour attirer les moineaux, les pigeons3… enfin, tu connais la chanson.

 

Te souviens-tu quand tu m’as demandé comment s’était passée ma première fois ? Ta question m’avait un peu pris au dépourvu. Je t’avais répondu : « Oh, tu sais, comme toutes les premières fois, j’imagine. »  Tu n’avais rien dit. J’ai tout de suite compris que tu n’étais pas très à l’aise avec ce sujet-là. Toutefois, avant de poursuivre, il faut que je t’avertisse d’une chose : de sexe je vais parler, un peu. Il a fait partie de ma vie. Mais ne t’inquiète pas, j’essayerai de rester sobre, de ne pas trop rentrer dans les détails. Par respect pour toi, pour le choix que tu as fait de ne pas le faire.

Ma voisine, c’était elle ma première fois. Ce n’était pas Sophie, la camarade de lycée dont je t’ai vaguement parlé, et que je serai obligé d’évoquer un peu plus loin. Non, ma première fois s’appelait Jenny. Je fis sa connaissance dans la cage d’escalier de mon immeuble, au coin boîtes aux lettres. J’étais en train de fermer la mienne, de boîte, et m’attardais à regarder la provenance des différents courriers avant de remonter. Soudain, juste derrière mon épaule, j’entendis un « Bonjour ! » gai et cristallin, mâtiné d’un accent facilement identifiable : English ! La boîte aux lettres de Jenny était juste en dessous de la mienne. « Sorry…, fit-elle avec un petit sourire charmant et charmeur. Ma boîte aux lettres est juste là… » Et elle avança sa main à hauteur de ma cuisse, effleurant mon jean délavé de sa petite clé rose. Ses cheveux, une touffe couleur châtaigne dorée, sentait le patchouli. Nos yeux se rencontrèrent. Je ne pus alors m’empêcher de voir se rejouer dans les siens la scène du balcon qu’elle avait interprétée avec tant de virtuosité et de maîtrise vocale le jour précédent. Évidemment, je rougis. Jenny le remarqua. Je bredouillai : « Euh, bien sûr, mad’moiselle… »À peine avais-je prononcé ces mots que déjà je m’en mordais les doigts. MAD’MOISELLE ? Si j’avais pu, je me serais glissé dans la fente de la boîte aux lettres ! Heureusement, Jenny ne sembla pas gênéepar ce Mad’moiselle d’un autre âge et, plongeant son regard dans le mien avec insistance, me susurra à l’oreille — après un moment de surprise sans doute dû à mon anomalie oculaire — : « Pas de problème… vous êtes très beau ! »

À ce moment précis, mon corps réagit. Je m’enfuis dans les escaliers, comme un gosse pris en flagrant délit. Une fois arrivé dans l’appartement, je passai d’abord aux toilettes, pour me calmer… enfin, tu comprends… avant de me précipiter dans ma chambre et de me jeter sur mon lit, en position christique. Jenny me trouvait beau ! Elle l’avait dit ! Elle se moque de toi…, de toute façon les Anglaises ne sont pas très difficiles… Bon Dieu ! Quelle était cette petite voix parasite qui voulait me gâcher mon plaisir ? Troublante coïncidence, la radio allumée diffusait une chanson de Polnareff : « Je suis un homme, je suis un homme, quoi de plus naturel en somme. » Un signe ! La bulle n’allait pas tarder à éclater.