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À quel moment Marine a-t-elle commencé à ne plus croire aux coïncidences ? Après son premier mort ? Après le cinquième ? Après la découverte d’un graffiti évoquant ses souvenirs à deux pas de son immeuble ?
Et si tout était lié, les morts accidentelles, les tags et son passé ?
Dans une quête de sens incontrôlable, la vie de cette jeune serveuse célibataire bascule jusqu’aux frontières de la folie.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Originaire du Vexin, Céline Deboval est une auteure aux multiples facettes. Diététicienne et sapeur-pompier volontaire, elle aiguise sa plume au contact des autres. Plusieurs fois récompensée, son écriture incisive et sensible s’impose dans des textes aux reflets noirs.
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Seitenzahl: 247
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Thriller
ISBN : 979-10-388-508-8
Collection : Rouge
ISSN : 2108-6273
Dépôt légal : décembre 2022
© couverture Nicolas Le Lan- Le Luyer pour Ex Æquo
© 2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays
Toute modification interdite
Éditions Ex Æquo
6 rue des Sybilles
.
J’étale consciencieusement ma serviette sur le sable et m’installe à mon tour au milieu de ce déballage de viande qui suinte au soleil depuis midi. Il y en a pour tous les goûts, du bedonnant, du ferme, du poilu, des fesses plates, des seins qui débordent de maillots trop petits, des tétons à peine cachés par un triangle en lycra, des seins nus, du mat, du blanc, du peau d’orange et partout de la sueur collée de sable. Sur ma droite, un groupe d’ados tout juste mûrs, le poil est jeune et tente de s’affirmer au-dessus des lèvres, dans le creux d’une aisselle. Ça sent les hormones et le Biactol. Ça mange des Granolas et ça joue à la séduction presque comme des grands à coup d’étalage de crème solaire et de chamailleries dans le sable.
Sur ma gauche, une famille modèle, les enfants qui creusent le sable en petits chiens dociles, la mère qui fait fondre le tablier de grossesse au soleil, la tête à l’ombre d’un Marc Levy et le père qui gonfle le crocodile pneumatique, dos cramoisi, poils sur les épaules façon dos argenté.
L’emplacement est stratégique, l’orientation parfaite. Allongée sur le ventre, je suis aux premières loges pour scruter le nid. La voile bleue piquée dans le sol comme la plume d’un oiseau géant indique l’entrée du club de surf. Un souffle tiède fait courir une vague légère sur les écriteaux blancs : Club de surf de Seignosse. Ils sont là, tous muscles saillants, la peau couleur bronze, luisante de soleil, les cheveux décolorés par le sel. Ils se sont regroupés sous le parasol Miko le temps d’une pause, une ombre rouge diffuse sur leur corps. Des combinaisons tombent de chaque côté des hanches en lambeau de peau néoprène. Une mue de reptile aux bras pendants. Des papillons virils sont sortis de leur chrysalide, il ne leur manque rien, ils sont complets et bien montés.
J’ai envie de poésie, de romantisme et d’un mojito bien frais.
Je ne suis pas la seule sur le coup, une demi-douzaine de greluches affamées s’est installée à quelques mètres de ma serviette. Nous les avions déjà repérées hier, il y a trois jours aussi, elles se rapprochent. Elles repoussent les limites de leur territoire chaque jour un peu plus, le marque d’un ambre solaire pour rappeler leur présence aux autres congénères. Des mâles rodent dans les parages, aucun doute, elles gloussent et cambrent les reins quand elles se déplacent.
Qu’est-ce qu’elle a la pouffe, à me regarder comme ça ? Elle a peur que je bouffe dans sa gamelle ? Il y aura de la viande pour tout le monde, les plus féroces auront les meilleures pièces. La cheffe de meute a le short en jeans découpé sous la fesse, les seins en poires tapées qui peinent à garnir son bonnet B. Les franges de coton s’imbibent de sueur dans la gouttière dessinée au-dessus de sa cuisse. OK, elle a un cul parfait, et elle le sait. Mais ça ne fait pas tout. Je ne m’avoue pas vaincue. Je n’ai pas fait tous ces squats pour rien. Et je ne chasse pas en solitaire, j’attends mon binôme, mon arme fatale.
Johanne, c’est ma meilleure amie. Elle ne devrait plus tarder maintenant. Elle me rejoint ici après son cours de Tai-chi. Ça lui va bien à Johanne, le Tai-chi, elle est adepte de toutes ces activités-là, pourvu que ça rime avec bien-être. Elle me fait rire parfois avec ses découvertes. En ce moment, elle est à fond dans les pierres. Chaque petit caillou qu’elle porte possède une signification ou un pouvoir particulier. En pendentif ou en bracelets, en fonction de ses humeurs ou de ses maux à soigner, elle change de bijou. Obsidienne, jaspe, quartz rose, malachite, etc., il y en a pour tous les goûts. Malachite ne profite jamais, c’est ce qu’on dit non ? La prochaine fois je la lui fais.
Johanne, c’est l’exemple même du canon qui ne connaît pas son potentiel. Ou qui s’en fiche. Elle a le corps parfait, de la tête aux pieds. Une peau d’albâtre, lumineuse, sans imperfection, quelques petites taches de rousseur sur le nez et sur les pommettes, juste ce qu’il faut pour rehausser le teint, et une chevelure feu.
Je la connais depuis l’école primaire. Je suis tombée sous son charme immédiatement lorsque Madame Baude, la directrice, l’a accompagnée dans la classe pour nous la présenter, avant de lui proposer de s’installer à côté de moi.
Petite, je rêvais d’une Barbie aux cheveux rouges comme Ariel, la petite sirène de Disney. Ce jour-là, la poupée rêvée s’est assise à mon pupitre et ne m’a plus quittée.
La voilà qui promène son mètre soixante-quinze irlandais et sa taille fine dans un bikini émeraude. Les nouettes de son maillot de bain caressent sa peau à chaque balancement de hanche. Allez-y les greluches, regardez bien celle qui va vous détrôner, prenez-en exemple. Aucune vulgarité, une candeur naïve, une beauté fatale. Le sac en paille tressée sur l’épaule, les cheveux relevés en un chignon lâche qui laisse deviner sa nuque délicate et une petite paire d’ailes tatouée derrière le cou. Souvenir de sa réussite au bac, rituel de passage dans le monde adulte. Je l’avais accompagnée chez le tatoueur. Elle savait exactement ce qu’elle voulait, avait mûri son dessin et n’avait pas bronché quand l’aiguille était venue trouer sa peau fine.
Je connais tout d’elle. Elle connaît tout de moi, mon caractère feu comme elle est rousse, mes envies, mes défauts. Je suis son couteau suisse comme elle dit, je suis une touche-à-tout, douée dans tout ce que j’entreprends. Je ne fais jamais les choses à moitié, quand j’aime je donne tout, je ne suis pas tempérée, je suis tropicale, je suis étouffante, je suis glaciale s’il le faut.
Je sais démonter, nettoyer et démarrer une tronçonneuse. Je sais changer un interrupteur, il y a bien longtemps que j’ai dépassé le niveau ampoule. Je sais changer une courroie de machine à laver, je sais faire une vidange sur ma voiture. Je connais la différence entre un joint époxy et un joint siliconé. Je sais coudre et jouer de la guitare. Je sais sauver des vies. Je sais… Disons plutôt que je suis formée et que pour l’instant mes tentatives n’ont pas abouti. J’ai mon diplôme de secourisme, au cas où, pour ne pas rester démunie au moment où ça arrivera. Au lycée, Johanne n’avait pas voulu le passer avec moi quand la Croix-Rouge nous avait proposé la formation. Elle a peur de la mort. Elle a peur de voir un mort. Elle n’en a jamais vu. Moi je ne vois que ça. Enfin, n’exagérons rien, il s’agit seulement de coïncidences, la faute à pas de chance comme on dit.
***
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été témoin d’accidents. Ça a commencé avec notre camarade de classe. Le premier de ma liste. Un accident évidemment. Emmanuel faisait «l’andouille», c’était l’expression favorite de la maîtresse. À grimper partout, à jouer l’équilibriste sur le parapet de l’école, à faire le cochon pendu sur les cages de foot, à s’accrocher partout où il y avait de la hauteur.
Le jour de mon premier mort, il faisait un soleil froid. Les rayons de printemps s’estompaient dans le vert des bourgeons, se diluaient dans les feuilles tendres. Emmanuel habitait à deux rues de chez moi. Nous faisions le trajet de retour ensemble, après l’école. Sa mère m’avait chargée de le rappeler à l’ordre dès qu’il commençait à faire ses pirouettes. Tout était bon pour escalader, un singe n’aurait pas été plus agile. C’était l’heure du goûter, il me tardait de rentrer pour déguster ma tartine de beurre saupoudrée de chocolat Benco devant un dessin animé. Emmanuel avait décidé de monter dans le grand châtaigner, à l’angle de sa rue. Je n’avais pas la patience de le regarder faire le clown. Ma tartine et mes dessins animés m’attendaient.
— Emmanuel, descends, t’as pas le droit de monter dans l’arbre.
— Juste cinq minutes, attends, je suis plus rapide que l’éclair!
— Emmanuel, si tu ne descends pas je vais l’dire à ta mère !
— Attends, j’te dis! Si tu caftes à ma mère, je dis à la classe que je t’ai déjà vue manger tes crottes de nez.
Il continuait à grimper.
— C’est pas vrai! Tu mens!
— Oui, mais eux ils ne le savent pas, et sûr que Thom et Sylvain vont m’croire.
Emmanuel n’a jamais raconté que je mangeais mes crottes de nez. Il n’a plus rien raconté du tout. À peine avait-il proféré sa menace, que la branche sur laquelle il tenait en équilibre craquait sous son poids. Il était haut dans les branches tortueuses du vieil arbre, cinq mètres, peut-être plus. Suffisamment haut pour que, quand sa tête heurta le sol, il s’arrêtât net de parler. Il n’a pas eu le temps de crier. La mâchoire était de travers. Le sol était encore engourdi des matins d’hiver. Il n’y avait pas eu d’amorti. Le sang se figea rapidement sur la terre. Il y avait un peu d’herbe clairsemée, grillée par le gel des nuits passées. La tête était fendue, enfoncée sur le côté. Une petite ouverture laissait couler le sang comme un coulis de fruits sur une crème glacée. Une bonne dose de coulis de fruits rouges, avec un peu plus de mûres que de groseilles. La mâchoire inférieure avait disparu, elle s’était transformée en une mâchoire latérale, juste à côté de l’oreille gauche. Je crois qu’il m’a regardée une dernière fois, mais qu’il n’a pas bougé, il n’a pas pu parler, il n’avait plus de bouche.
Cet après-midi-là j’ai tout cafté à sa mère en pleurant. J’ai vomi ce qu’il me restait de la cantine, un peu de rosbif et de petits pois, un Flanby vanille sur ses chaussons. J’avais trop couru. J’avais la gorge brûlante de l’air froid qui rentre dans les poumons trop vite, et de la bile qui ronge la trachée. Emmanuel, le premier mort de ma liste.
Cette année-là, les parents d’Emmanuel ont déménagé, loin de l’école, loin du châtaignier, loin de mon vomi. Je n’ai plus jamais mangé de tartine au beurre et au Benco, ni de Flanby à la vanille.
Finalement on s’habitue à tout, même à la mort. Des macchabées, j’en ai croisé une bonne quinzaine depuis le châtaignier. Du frais, du moins frais, du saignant, du jeune, du vieux. On pourrait croire que je porte la poisse. Certains collectionnent les paniers garnis gagnés dans des lotos, d’autres ont été touchés plusieurs fois par la foudre, d’autres encore collectionnent les accidents de voiture. Il y a plein de collectionneurs loufoques qui mériteraient une citation dans le livre Guinness des records. Moi, je peux prétendre à celui du plus grand nombre de morts accidentelles croisées dans une vie normale.
***
—À quoi tu penses, ma belle? Tu avais l’air perdue dans tes pensées.
— C’est le soleil qui me ramollit. Et peut-être aussi la cuite d’hier soir.
Johanne s’installe à côté de moi et étire ses jambes sur la serviette.
— Johanne ?
— …
— Tu te souviens d’Emmanuel, celui qui était tombé du châtaigner à l’école primaire?
— Oui, pourquoi?
— Eh bien, je pensais à lui. Et je pensais aux autres.
— Arrête de penser à ça. C’est glauque. Si ça se trouve, tu les attires à force d’y penser. On est bien là, pourquoi tu penses à ça maintenant ? Profite des vacances et de cette vue magnifique. Alors, lequel tu préfères? Celui à la combi? Non, celui avec le short bleu ? Ou celui-ci avec les boucles blondes? Allez, laisse-moi deviner.
Lunettes de soleil sur le nez, coudes enfoncés dans le sable, Johanne balaye mes ruminations en quelques mots. Position ventrale, à couvert sur le sable, elle scrute à son tour le nid de surfeurs à la recherche d’un partenaire à mon goût.
Johanne, elle consomme rarement. Elle est plutôt du genre relation sérieuse. Elle chasse avec moi pour le plaisir du jeu. Comme un chat joue avec sa proie, ni par faim, ni par besoin, juste pour le sport. C’est une activité que l’on partage. C’est du temps passé ensemble. Le reste de l’année, c’est plus compliqué de se trouver du temps toutes les deux. Elle passe sa semaine au bureau, se libère à 18 heures et moi je passe mes soirées au restau et mes samedis aussi. Elle fait sa coupure le midi quand je suis en plein service. Une fois par semaine, elle réserve une table au restau avec quelques-uns de ses collègues. Et même si je n’ai pas le temps de me poser pour profiter d’elle, je suis heureuse de la savoir à mes côtés, ne serait-ce qu’une heure. Je ne pourrais pas envisager mes vacances autrement qu’avec elle. Des vacances sans elle, ce ne seraient pas des vacances.
L’après-midi s’écoule en goutte-à-goutte dans les maillots. Je soigne mon bronzage, Johanne se préserve sous un écran total. Les cours se terminent pour les apprentis surfeurs. Nous avons vu défiler quelques grappes d’individus en combinaison, jamais du plus de 40: pas plus de 40 ans, pas plus d’une taille 40. Beaucoup de jeunes et de très jeunes, version centre aéré. Le club des beaux gosses rince les combinaisons prêtées pour l’occasion dans des bassines d’eau savonneuse, les retourne comme on déroule un collant, comme on dépèce un lapin et les étend sur des cintres à l’intérieur du cabanon. On dirait des corps suspendus, des peaux noires classées par taille.
La demi-douzaine de greluches est encore là. Elles n’ont pas lâché l’affaire, c’est bien. Je reconnais qu’elles sont pugnaces. J’aime que ce ne soit pas trop simple, j’aime me battre, la victoire sera plus savoureuse. Plusieurs fois les moniteurs sont allés chercher des seaux d’eau de mer en passant à côté de notre campement. Boucles d’or s’est même arrêté pour nous faire un brin de causette. Début d’une parade d’accouplement, j’ai un radar pour ça.
— Et vous mesdemoiselles, quand est-ce que vous vous mettez au surf?
— Moi ? J’attends la vague.
Il se met à rire. Touché!
— Vous êtes du coin?
— Non, de passage pour les vacances.
— C’est la première fois que vous venez ici?
— Oui.
— Alors, il faut fêter ça ! Ça vous dirait de nous retrouver pour boire un verre ce soir? Avec les collègues là-bas on se retrouve au Habana Club vers 21 heures. Vous êtes les bienvenues.
Il désigne les deux autres moniteurs à l’entrée de leur cabane.
— Pourquoi pas ? On n’a rien de prévu pour l’instant.
Il ressemble à un acteur dans Ben Hur, il ressemble à un gladiateur. Il a un corps à porter une toge blanche et des spartiates en cuir. Oh non, juste torse nu, jupe et glaive en ceinturon. Et des spartiates. Les boucles blondes d’un héros de la mythologie.
— Bon, à ce soir alors.
C’est le meilleur moment. Quand on sait qu’on a la main. C’est un peu comme avoir un brelan ou une quinte flush et attendre que les autres abaissent leurs cartes. La douzaine de fesses à côté peut aller se rhabiller, il ne les a pas regardées une seule fois. Elles peuvent prendre leur belle paire de jambes pour rentrer, ce soir elles seront bredouilles.
J’ai toujours envie d’un mojito bien frais, un peu moins de romantisme et de poésie. Johanne a joué à pile ou face avec son corps, elle a pris quelques couleurs malgré la crème solaire.
Elle me regarde, amusée:
— Bon, je suppose que les boucles blondes ne t’intéressent pas?
Elle me connaît par cœur. Il manquait cruellement de cachet. Trop beau, trop évident. Je recherche le petit quelque chose en plus, le lobe d’oreille pulpeux. Johanne, elle sait ça. Elle est la seule à pouvoir plaisanter de mon excentricité. Bien sûr que j’aime le beau, les abdominaux découpés en tablette, des trapèzes saillants, le poil habillant un torse musclé ou les pectoraux lisses de l’imberbe. Mais la particularité qui me fait craquer, c’est un lobe d’oreille bien dessiné. Un lobe charnu, un peu rond, quand je peux le caresser entre mon pouce et mon index. Un peu duveteux, soyeux et ferme.
OK, sur le divan d’un psychanalyste, il y aurait sûrement des choses à dire. Je le vois bien, installé dans son fauteuil, une branche de lunettes en écaille de tortue coincée entre les lèvres. Les sourcils broussailleux, la jambe gauche croisée sur l’autre:
— Vous avez parlé d’un doudou n’est-ce pas? Un lapin en peluche, c’est bien ça?
— Oui.
— De grandes oreilles sans aucun doute… Intéressant, intéressant. Suciez-vous votre pouce quand vous étiez petite?
— Oui.
— Hum, intéressant, intéressant.
À ce tarif-là, moi aussi je suis thérapeute. Il ne manquerait plus qu’un:
— Parlez-moi de votre mère.
Ma mère? Elle va très bien, merci. Et elle qui a fait de l’épilation son métier je peux vous dire qu’elle ferait une syncope en voyant l’état de vos sourcils et le poil qui dépasse de vos oreilles. C’est pas joli-joli ça. Allez, à charge de revanche.
***
Quelques minutes après 21 heures. Le Habana Club dégueule jusque sur la terrasse. À l’extérieur, des tonneaux en bois accueillent cocktails, coudes et cendriers. À l’intérieur, un assortiment de fauteuils de tous les styles. Certains sont dans leur jus, chinés dans une brocante ou un vide-maison, élimés aux accoudoirs, affaissés comme un vieil ami courbaturé contre lequel on peut épancher toutes ses misères. D’autres sont plus récents, plus fringants et plus fermes, un zeste de design pour faire de l’endroit un lieu branché. L’ambiance me plaît immédiatement, chaleureuse, une touche de «comme à la maison». Deux écrans en face à face diffusent en sourdine des vidéos de sports extrêmes, entre pistes enneigées et vagues démesurées. Otis Redding souffle un peu de soul sur les épaules de chacun. Les corps sont décontractés. Quelques tableaux aux murs, des personnages de comics se mêlent à des coupures de presse en patchworks. Ici et là des objets s’exposent, rescapés d’un grenier ou faussement vintage, jouets anciens, skate-board, ukulélé ou assortiments de paniers en osier.
Les trois beaux gosses sont déjà installés, un quatrième les a rejoints. Il est dans le thème, de la même veine. Charmant.
— Vous êtes venues, c’est cool.
Boucles d’or se redresse pour nous accueillir et s’empresse de faire les présentations.
— Les filles de la plage, Gabriel, Roméo, Baptiste, et moi Fred.
Il désigne de l’index ses camarades comme il ferait un tirage au sort. À trois c’est toi qui sors, un deux, trois! Roméo, c’est lui qui sort du lot. Je l’avais déjà repéré sous le parasol Miko. Il me manquait quelques détails de son anatomie, de loin je ne voyais pas tout. De près, il est parfait, des pieds à la tête, disons des pieds aux oreilles.
— Marine et Johanne, enchantées.
— Bougez pas ! On vous trouve une place.
— Vous buvez quoi?
— Un mojito.
— Un Spritz, répond Johanne.
Baptiste se dirige vers le bar et revient avec un petit fauteuil crapaud en velours vert. Roméo désigne une place dans le canapé à côté de Fred et Gabriel qui se décalent pour me laisser m’installer près de l’accoudoir. Chacun trouve de quoi s’asseoir autour de la grosse pièce de bois qui fait office de table basse. Au nombre de cernes dessinés dans le tronc, je devine qu’il est le vestige d’un arbre trentenaire. Johanne est installée dans le fauteuil, sa chevelure feu tombe sur le dossier en un contraste parfait. Elle a tapé dans l’œil de Baptiste, ça se voit.
Quand le serveur arrive avec nos cocktails, la conversation est déjà bien animée. Le pub est plein. Bob Marley peine à se faire entendre dans le brouhaha ambiant. Pour être sûrs de nous faire comprendre, nous nous sommes rapprochés au-dessus du billot et des verres. Roméo me fait face. Il tient absolument à me faire rire. Il tente de me raconter l’expérience désastreuse d’une cliente de l’après-midi. T’en fais pas va, tu me plais, je te plais, on le sait tous les deux. L’affaire est dans le sac, pas la peine d’en faire trop. On sait comment ça va finir, c’est juste une question de temps.
Troisième tournée. Je descends à cet arrêt, merci. J’ai encore mal aux cheveux depuis ma soirée d’hier. C’est dur les vacances, plus qu’on ne le pense. Je manque d’entraînement. Les soirées s’étirent et les grasses matinées aussi. Mon foie a consommé sa dose d’alcool annuelle en quinze jours et mon budget soirées a largement dépassé mes estimations. Ce soir ce sont nos nouveaux amis qui rincent, le mojito est d’autant plus savoureux. Je préfère ne pas en abuser. Baptiste insiste pour payer cette tournée, il fête sa deuxième saison à Seignosse. Il y a toujours quelque chose à fêter. Pour nous ce sera la fin des vacances. Il nous reste quatre jours de soleil et de fiesta, ensuite le rythme acharné du boulot va reprendre.
OK pour un troisième verre. Je n’ai pas envie de rentrer, pas envie de reprendre le travail. Pourtant j’aime bien mon job. À vrai dire j’aime tout. Je ne suis pas difficile. J’ai choisi serveuse parce que je ne me sentais pas prête à poursuivre mes études. J’aurais pu choisir n’importe quel métier, j’aurais réussi dans n’importe quel domaine si seulement je l’avais décidé. J’étais plutôt bonne à l’école, du genre «se repose sur ses acquis », « a des facilités, mais ne les exploite pas », « pourrait exceller si seulement elle s’en donnait la peine » comme ils aimaient noter sur mes bulletins. Mais l’envie de voler de mes propres ailes était plus forte.
J’ai arrêté au bac. Johanne a poursuivi en BTS assistant de direction. J’ai trouvé tout de suite du travail, ce n’est pas ce qui manque dans les restaurants. J’ai même eu l’occasion de changer plusieurs fois d’employeur. Depuis deux ans, je suis en brasserie traditionnelle. Je m’entends bien avec le patron, avec les chefs, avec mes collègues, surtout Nic. Je suis plutôt fière de la carte que nous proposons, c’est un établissement et une cuisine de qualité. L’ambiance est bonne, ce n’est pas partout comme ça.
J’apprécie de savoir que je peux changer de boutique quand je veux, aller bosser où je le souhaite. J’ai déjà un C.V. intéressant et de bonnes références. Je pourrais trouver une place partout. Ce sentiment de liberté, peu de personnes peuvent s’en vanter.
Roméo me fait quand même rire. Je suis bon public. Il lui reste un charme adolescent. Des yeux noisette pétillants, deux fossettes aux creux des joues. Il est rasé de près, je sens sa lotion après-rasage d’ici. J’aime son odeur, le soyeux de sa peau. Polo gris chiné ajusté, pantalon en jean foncé pour rehausser le bronzage. Il a un corps à défiler sur un podium dans des slips Sloggi. Et des lobes bombés à souhait, en goutte d’eau, comme je les aime. On n’en croise pas si souvent de cette qualité. De loin, je n’avais pas remarqué la perfection de son galbe. Ni les détails de son tatouage. Moi qui pensais à une couronne d’épines entortillées sur son biceps, version couronne du Christ, en regardant de plus près, je me rends compte qu’au lieu de ronces ou de lianes, ce sont des serpents entremêlés. Cinq ou six serpents se contorsionnent autour de son bras, des reptiles ailés. Les délicates ailes finement ciselées en filigrane ressemblent à des piquants sur la couronne tressée. Le dessin est de qualité, finesse du trait, profondeur des noirs, contrastes maîtrisés. Les serpents ondulent sur sa peau, se synchronisent sur la contraction des muscles. Très bon choix.
***
Je rentre avec Roméo, je l’avais annoncé. Je ne consomme pas sur place, je prends à emporter. Johanne reprend la voiture pour retourner au club. Ce soir, elle rentre seule, elle n’a pas envie de compagnie, dommage pour Baptiste. Trois verres de Spritz, elle doit être limite contravention. Je lui dis de faire attention sur la route, elle me dit de faire attention tout court. Je sors souvent, j’aime le risque, mais que s’il est calculé. Je la rassure d’un «ne t’inquiète pas, je sors couvert» qui la fait sourire. Je sais qu’elle ne dormira que d’un œil avant que je la retrouve à la location. Je suis son couteau suisse, elle est mon ange gardien. Elle est plus raisonnable que moi. Roméo a bu quatre verres, c’est un niveau acceptable sur mon baromètre à mecs. C’est aussi mon niveau maxi. À partir de cinq je recale. La viande saoule, ce n’est pas ma came. Je n’aime que la chair fraîche ou légèrement marinée. À partir de cinq verres ça commence à faisander, à avoir des relents alcooliques, à sentir le vieux soûlaud. J’ai quelques principes tout de même et pour être honnête il faut avouer que ça bande moins bien à deux grammes.
Pour Roméo, je fais une exception à quatre verres. D’abord parce que moi aussi j’ai accepté une troisième tournée et que ce ne serait pas très juste de la lui reprocher; et ensuite parce qu’il est particulièrement sexy et que pour la fin des vacances j’avais envie d’un petit extra.
Il joue à domicile, il habite à une dizaine de kilomètres d’ici. Sa Seat Leon est en bon état, les tapis sont chargés de sable, je n’en attendais pas moins d’un surfeur, mais elle sent le propre. Ça se voit que le ménage y est fait régulièrement, c’est bon signe. J’aime les hommes soignés. Je ne suis pas du genre rebelle ou punk à chien. Je préfère les hommes coquets et entretenus. Oui, je suis plutôt classique.
— Roméo c’est ton vrai prénom?
— Non.
— Je m’en doutais un peu.
— Ça aurait pu.
— Tes parents sont fans de Shakespeare?
— Non.
— Roméo, ce n’est pas un prénom de notre génération. C’est quoi, ton vrai prénom?
— Je préfère Roméo, si ça ne te dérange pas. Mon vrai prénom sent un peu la naphtaline. Pour le coup, je ne le trouve pas de ma génération non plus. Je ne l’aime pas. Depuis que je suis ado, on m’appelle Roméo, et ça me va.
— Ok Georges, je comprends. Ou Bernard si tu préfères. Donc je t’appellerai Roméo, OK Albert?
— T’es nouille, mais tu me fais rire.
Il se concentre sur la route. On s’éloigne de la mer et du pub. La ville s’éteint dans la tiédeur du soir. Des soubresauts de vie là où les bars sont encore ouverts. Sur les trottoirs quelques corps en chaleur titubent, eux ont largement dépassé le niveau maxi de mon baromètre. Recalés pour cause d’ébriété grossière. Les réverbères tracent un chemin le long des trottoirs, il doit être sinueux pour certains.
— Dis-moi Roméo, est-ce que tu préfères m’appeler Juliette ou Marine ça te convient ?
— Marine c’est très bien. Je ne suis jamais sortie avec une Marine.
— Et moi je n’ai jamais rencontré de Roméo.
Le feu passe au vert. Le moteur qui ronronnait à couvert, accélère la cadence. La bête est docile. Je souris en imaginant les prénoms dont je pourrais affubler mon Roméo d’un soir. Je le regarde sourire à son tour, creuser ses fossettes. Son profil se découpe parfaitement dans la lumière des phares. Net. Précis. Aveuglant. Le temps d’une seconde ou deux peut-être. Un éclair. Je ne l’ai pas vu arriver. Lui non plus. La lumière, puis le noir complet. Un fracas dans la nuit. Un bruit de tôle comme la foudre dans nos oreilles. Déchirement métallique, craquement d’articulations, os broyés, tôle déchiquetée. Aucun son que je connaisse. D’instinct, je me recroqueville, prends ma tête entre mes mains. Je ne sais pas si mes yeux sont fermés ou ouverts. Je suis dans une toupie, je suis dans une auto tamponneuse, je suis dans une Seat Leon qui n’est plus sur ses roues. Je ne suis plus sûre de rien, ni des sons, ni des images. J’ai vu le ciel en dessous, j’ai vu le bitume sur ma tête, j’ai vu les phares dans la portière de Roméo puis la lumière des lampadaires tourner autour de nous comme une nuée de lucioles. Je suis dans le programme court du lave-linge, fonction essorage. J’ai dû oublier des billes dans mes poches de pantalon, je tourne dans le tambour au milieu de débris et de morceaux de sons. Il y a du verre aussi. Qu’ai-je pu laisser dans mes poches que maman va encore me reprocher ?
« Un jour avec tes bêtises tu vas finir par casser la machine. »
J’ai toujours un jouet oublié dans une poche. Un mouchoir, des chaussures pour mes poupées Barbie ou des pièces de monnaie trouvées dans les vestiaires de la piscine. Des pièces de cinquante centimes que je garde pour la boulangerie. Chez « Bonjour Madame », la boulangère me fait toujours un petit sachet pour deux euros. La boulangerie des Trois épis, je crois que personne ne l’appelle ainsi. Elle est la boulangerie Bonjour, Madame, à cause de la voix nasillarde de la patronne qui accueille les clients à chaque ouverture de porte. Pour deux euros j’ai droit à un assortiment de crocodiles, d’œufs au plat, de fraises Tagada et de bouteilles de coca, celles qui piquent. Elle m’en met toujours un peu plus, parce qu’elle me connaît et que je suis sa chouchoute, c’est elle qui me l’a dit.
