L'ombre de la chimère - Benoit Herbet - E-Book

L'ombre de la chimère E-Book

Benoit Herbet

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Beschreibung

Parfois, les chimères se cachent, tapies dans l’ombre, telles des mauvais rêves.

Nathalie est une jolie quadragénaire strasbourgeoise, qui vit une existence insouciante et futile. Surtout futile : ses amitiés sont immatures, sa profession, superficielle, et ses amours, pour le moins éphémères. Lorsque le destin dépose un cadavre sur sa route, Nathalie se persuade qu’il s’agit d’un assassinat et y voit l’occasion de donner un peu de piment à son existence. Elle se lance alors à la poursuite d’une chimère. Mais parfois, les chimères se cachent, tapies dans l’ombre, telles des mauvais rêves. Elles n’en demeurent pas moins bien réelles…

Découvrez le parcours de Nathalie, une jolie quadra à l'existent insouciante et futile, dont le destin va basculer lorsqu'elle croise la route d'un cadavre.

EXTRAIT

Elle rentra chez elle. Ferma. Et verrouilla la porte. Elle déchaussa ses escarpins, qu’elle jeta par terre. Elle se rendit compte à ce moment combien ses chevilles étaient douloureuses. Elle se rendit compte également qu’elle n’avait pas sommeil.
Elle fit chauffer de l’eau dans sa bouilloire. Elle avait envie d’une tisane. Dans son salon, elle alluma son ordinateur. Elle voulait lire ses mails.
Ses parents lui avaient écrit. Sa copine Sylvie également. Plus un dragueur insipide. Elle entendit l’eau siffler dans la bouilloire. Elle retourna à la cuisine.
Le choc sur sa tête fut brutal. Imprévisible. Elle tenta de résister, mais ses jambes vacillèrent et l’entrainèrent corps et âme dans leur chute.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Benoit Herbet est installé à Strasbourg depuis 1998. Il a deux passions : la littérature policière et le cinéma horrifique italien des années 70 : le giallo ! Avec ce premier roman, il a voulu rendre hommage au genre, et à ses principaux artisans : Mario Bava et Dario Argento.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Table des matières

Résumé3

Lmbre de la chimsère4

I7

II9

III9

IV12

V13

VI16

VII21

VIII23

IX24

X26

XI28

XII31

XIII33

XIV36

XV37

XVI39

XVII41

XVIII43

XIX46

XX48

XXI50

XXII54

XXIII56

XXIV60

XXV63

XXVI68

XXVII73

XXVIII76

XXIX78

XXX78

XXXI78

XXXII78

XXXIII78

XXXIV78

XXXV78

XXXVI78

XXXVII78

XXXVIII78

XXXIX78

XL78

XLI78

XLII78

XLIII78

XLIV78

XLV78

XLVI78

XLVII78

XLVIII78

XLIX78

L78

LI78

LII78

LIII78

LIV78

LV78

LVI78

LVII78

LVIII78

LIX78

LX78

LXI78

LXII78

LXIII78

LXIV78

Épilogue78

Résumé

Nathalie est une jolie quadragénaire strasbourgeoise, qui vit une existence insouciante et futile. Surtout futile : ses amitiés sont immatures, sa profession, superficielle, et ses amours, pour le moins éphémères.

Lorsque le destin dépose un cadavre sur sa route, Nathalie se persuade qu’il s’agit d’un assassinat et y voit l’occasion de donner un peu de piment à son existence. Elle se lance alors à la poursuite d’une chimère.

Mais parfois, les chimères se cachent, tapies dans l’ombre, telles des mauvais rêves. Elles n’en demeurent pas moins bien réelles…

Benoit Herbet est installé à Strasbourg depuis 1998. Il a deux passions : la littérature policière et le cinéma horrifique italien des années 70 : le giallo ! Avec ce premier roman, il a voulu rendre hommage au genre, et à ses principaux artisans : Mario Bava et Dario Argento.

Benoit Herbet

L'Ombre de la chimère

thriller

ISBN : 978-2-35962-729-9

Collection Rouge : 2108-6273

Dépôt légal mai  2015

© couverture Ex Aequo

Merci…

Mario et Dario.

***

I

L’heure précise importait peu ; c’était la nuit, toutefois, et elle était bien avancée.

La ville importait peu, mais il s’agissait de Strasbourg.

Deux femmes rentraient chez elles, et, à ce stade, leur prénom importait peu…

Elles marchaient à quelques mètres l’une de l’autre, une centaine, tout au plus. Leurs pas étaient gauches, leurs talons trahissaient imperceptiblement leur ivresse… Ils claquaient sans rythme ni conviction sur les pavés mouillés.

Ces deux femmes avaient trop bu. L’une, délibérément. L’autre, par hasard.

La première femme avait bu parce qu’elle buvait dès qu’elle le pouvait. Elle avait bu parce qu’elle osait boire. Elle avait bu parce qu’elle ne parvenait plus facilement à trouver l’ivresse. Elle avait bu pour continuer sur sa lancée. Elle était prête à boire jusqu’à se perdre.

La deuxième avait bu bien qu’elle n’en était pas coutumière. Elle avait bu avec des amis. Elle avait bu avec un homme qui était venu lui parler. Elle avait bu pour essayer de trouver un sens à sa conversation avec cet homme-là, qui ne la passionnait pas. Elle avait bu, mais avait finalement préféré rentrer seule.

Les deux étaient jolies. Deux belles femmes à la quarantaine radieuse.

La première était exquise. Outrageuse, mais exquise. La couleur de sa jupe pétait au cœur de la nuit, devant les phares des rares voitures et à la lumière des réverbères. Elle portait de jolies bottes sur lesquelles elle avait vu se poser le regard de plus d’un mec ce soir.

La seconde était plus discrète, moins provocante, mais une délicate robe blanche la rendait tout aussi belle, quoique plus classique. Encore que, complétée qu’elle était d’escarpins hors de prix, cette robe, à y regarder de plus près, en devenait presque audacieuse.

Les deux femmes arrivèrent chacune en bas de leur immeuble, à quelques rues de distance. Toutes deux cherchèrent leurs clés au fond de leur sac.

La première les laissa tomber. La seconde ne les trouva pas.

La première manqua de trébucher en les ramassant. La seconde fit tomber son Smartphone en remuant le bordel qui gisait au fond de son sac. Après cette péripétie ordinaire, elles parvinrent à entrer dans le hall de leur rez-de-chaussée.

Toutes deux montèrent d’un pas mal assuré et trouvèrent judicieux de se tenir à la rampe.

La première femme habitait au troisième étage. Elle s’arrêta au deuxième.

La deuxième femme habitait au deuxième étage. Elle s’arrêta chez elle.

La suite, pour ces deux femmes, n’eut rien de comparable…

La première femme frappa à la porte. Le palier du deuxième était plongé dans l’obscurité. Il n’y avait pas un bruit. Ni dans l’appartement à la porte duquel elle avait frappé. Ni à l’étage. Ni dans l’immeuble.

Elle s’impatienta. Elle appuya sur la sonnette. Elle entendit à travers la porte les pas de quelqu’un qui venait à sa rencontre. Caprichieuse jusqu’au bout des ongles, elle n’avait pas l’intention d’attendre. Elle appuya une deuxième fois, plus longuement. Elle entendit des pas s’approcher. La porte s’ouvrit.

Il portait un boxer et un t-shirt d’Iron Maiden quelque peu défraichi.

— Sue Ellen ?

C’est comme ça qu’il l’appelait. Inutile d’expliquer pourquoi…

Elle ne répondit pas. Elle le fixait.

— Vous avez vu l’heure ?

Elle hocha la tête et sourit. L’alcool lui donnait du courage…

— Vous offririez un dernier verre à votre gentille voisine ?

Il hésita. Ou fit mine d’hésiter. Ou hésita sincèrement. Il la laissa entrer, néanmoins.

La femme s’aperçut qu’il avait navigué hors de son sommeil et dans son appartement sans éclairer. Le vestibule était plongé dans la pénombre. Il se dirigea vers l’interrupteur. Elle l’en empêcha. Elle se colla à lui. Elle colla ses cuisses aux siennes, le tint désespérément par les bras et approcha son visage du sien.

— JR, Sue Ellen aimerait beaucoup, bafouilla-t-elle, que vous lui donniez un bisou.

Elle approcha ses lèvres des siennes et l’embrassa. Il lui rendit son baiser. Avec appétit. Avec langueur. Avec soif.

Il la désira instantanément. Une raideur parcourait déjà son boxer. Il ne se posait pas de questions, et quand elle sentit les mains de cet homme se poser fermement sur ses fesses, elle comprit instinctivement qu’il avait l’intention de répondre à ses attentes.

La deuxième femme arriva elle aussi sur son palier, qu’elle éclaira. Elle se trompa de clé, puis eut quelque difficulté à trouver la serrure. Un tour. Deux tours. Trois tours. Quatre tours. Une porte blindée digne d’un bunker.

Elle rentra chez elle. Ferma. Et verrouilla la porte. Elle déchaussa ses escarpins, qu’elle jeta par terre. Elle se rendit compte à ce moment combien ses chevilles étaient douloureuses. Elle se rendit compte également qu’elle n’avait pas sommeil.

Elle fit chauffer de l’eau dans sa bouilloire. Elle avait envie d’une tisane. Dans son salon, elle alluma son ordinateur. Elle voulait lire ses mails.

Ses parents lui avaient écrit. Sa copine Sylvie également. Plus un dragueur insipide. Elle entendit l’eau siffler dans la bouilloire. Elle retourna à la cuisine.

Le choc sur sa tête fut brutal. Imprévisible. Elle tenta de résister, mais ses jambes vacillèrent et l’entrainèrent corps et âme dans leur chute.

***

II

JR embrassa passionnément Sue Ellen dans son couloir. Il la touchait avidement. Il ne s’embarrassait d’aucune bonne manière et son ardeur ne connaissait apparemment pas la demi-mesure.

Ses lèvres à lui étaient mordantes tandis que ses lèvres à elle étaient mordues.

Ses mains à lui s’aventuraient de sa poitrine à ses cuisses sans hésitation, avec expertise, tandis que ses mains à elle le tenaient par la tête, comme pour s’assurer avec soif et désespoir qu’il ne mette pas fin à leur baiser.

Il avait une manière rassurante et décomplexée de la toucher. C’était ce dont elle avait besoin. Il répondait à ses baisers, à ses étreintes et aux humeurs de son corps dans un timing parfait.

Elle l’embrassait désespérément, avidement, mais elle n’en avait pas conscience. Merci le whisky coca.

Elle se dégagea et le prit par la main. Elle tenta de l’emmener au salon. Un canapé ferait l’affaire.

— Non, pas par-là, dit-il tranquillement.

Il l’emmena dans la chambre. Elle suivit. Elle n’avait pas d’autre choix, mais ça tombait bien, elle en avait terriblement envie.

Elle s’assit, pour ôter ses bottes. Il l’en empêcha.

Il dégrafa son soutien-gorge, sans l’ombre d’une hésitation, sans aucune maladresse dans le geste, mais il ne le lui enleva pas. Ils s’embrassèrent à nouveau.

Il la coucha dans le lit. Il se coucha sur elle.

Elle passa les mains sous son t-shirt. Elle prit plaisir à toucher son torse. Il fit de même et pressa le bout de ses tétons durs et insolents. Ces corps encore inconnus étaient animés d’une même envie l’un de l’autre. Elle prit un air aguicheur :

— Il va falloir que tu me laisses enlever mes bottes et quelques accessoires inutiles, si tu veux qu’on couche ensemble.

Il lui sourit à son tour.

— Tu rigoles, ma Sue Ellen. J’ai attendu 45 ans pour qu’une femme aussi sexy frappe à ma porte en plein milieu de la nuit. Je ne vais pas laisser passer une occasion pareille.

Il parlait doucement. Avec assurance. Elle sourit. Et céda.

Il lui demanda de se coucher sur le ventre. Elle obtempéra.

Il ramassa une capote dans le tiroir de sa table de nuit. Il l’embrassa dans la nuque. Il se coucha contre elle. Il remonta sa jupe, passa ses mains sous ses collants et sous son string. Il s’obstina à ne pas la dévêtir.

Elle se devinait trempée. Il le lui confirma. Il la caressa assez délicatement. Un doigt. Puis deux. Des vagues de plaisir l’envahirent. Il la rendait dingue. Son érection avait éjecté son pénis hors de son boxer, et il le maintenait pressé contre sa cuisse. Elle adorait.

Il retira ses doigts. Il lui intima de ne pas bouger lorsqu’elle fit mine de se tourner vers lui. Il abaissa très légèrement son string et ses collants sur le haut de ses cuisses. Trop peu pour la dévêtir. Assez pour la prendre.

Il enfila sa capote.

Allongée sereinement sur le ventre, elle sentit qu’il se couchait sur elle, se faufilant avec dextérité et calant son sexe dans le sien. Il murmura quelques paroles crues et commença à l’investir.

Elle fut troublée par cette étreinte dérangeante et pourtant douce. Décontenancée d’être entièrement vêtue et néanmoins offerte à son voisin. Les circonstances, l’alcool et la passion de cet homme l’emmenèrent vers des sommets.

Elle n’eut aucun répit. Aucune latitude. Aucun doute.

Ce fut génial…

***

III

Elle reprit progressivement conscience. Ses yeux s’ouvrirent péniblement.

La lumière était crue. Elle ferma ses paupières aussitôt.

Elle sentait la douleur, à l’arrière de son crâne, juste au-dessus de la nuque.

Elle tenta de bouger, elle se cogna les genoux.

Ses mains étaient entravées derrière son dos. Ses jambes étaient attachées également.

Et elle était bâillonnée.

Elle pleura. En silence. Elle avait peur de tenter d’ouvrir les paupières à nouveau. Peur de voir où elle était. Elle n’en était même pas encore à chercher à comprendre.

Où était-elle ? Qui s’était introduit dans son appartement ? Comment ? Pourquoi ? L’avait-il violée ?

Non. Elle n’avait pas été violée. Elle portait toujours sa robe. Elle se déhancha et sentit le contact de ses sous-vêtements. Elle n’avait pas été violée. Pas encore, du moins. À cette pensée, ses larmes redoublèrent.

Elle tenta d’émettre un son. Moins pour hurler ou gémir que pour éprouver le bâillon. Il ne sortit de sa bouche qu’un imperceptible murmure. Elle essaya de bouger à nouveau. Tant à droit qu’à gauche, elle se cogna les genoux. Elle était enfoncée dans un lieu exigu. Cru. Inhospitalier. Étranger. Il ne lui restait qu’une solution. Ouvrir les yeux.

Première tentative. Toujours la lumière crue.

Deuxième tentative. Des ombres. Des formes.

Troisième tentative. Une certitude.

Elle n’avait plus besoin d’ouvrir les yeux. Elle savait.

Elle était toujours chez elle. Dans sa salle de bains. Dans sa baignoire, plus précisément. Recroquevillée, les genoux pliés. Elle avait été attaquée dans la cuisine. Puis attachée, et traînée là. Ou l’inverse. Ses escarpins étaient soigneusement posés à côté de la baignoire, abandonnés et insolents.

Elle entendait au loin le sifflement de la bouilloire. Elle se demanda combien de temps elle avait passé là, mais ça n’avait aucune importance, en fait.

Jamais sa salle de bains ne lui avait semblé si blanche, si froide.

Mobilier blanc. Murs blancs. Serviettes blanches. Carrelage blanc. Murs et plafond peints en blanc. Baignoire blanche. Elle se sentait réduite à une misérable tache noire au fond de sa baignoire, toute petite parmi ces austères éléments blancs. Elle prit peur.

Elle entendit ses pas.

Elle vit son agresseur dans l’embrasure de la porte. Il était vêtu de noir. Il portait un imperméable et… Des gants en cuir, noirs eux aussi. Le contraste qu’il amenait dans l’harmonie glaciale de la salle de bains symbolisait parfaitement la transgression qu’il incarnait.

La vue des gants la fit frissonner. Il la regarda à peine. Comme pour s’assurer qu’elle était bien à sa place. Rien de plus.

Elle le regarda. Elle chercha dans son visage découvert les stigmates de la monstruosité. Mais son visage était terriblement banal.

Il ouvrit distraitement les armoires du meuble de la salle de bains. Il en sortit un sèche-cheveux. Le regard de la femme fixait les gants. Elle ne pouvait s’en détacher.

Elle imaginait le cuir froid à l’extérieur, brûlant d’un feu cruel à l’intérieur. Elle imaginait leur craquement insupportable sous la pression des doigts. Elle imaginait ce que des gants pareils pouvaient signifier. Il la regarda.

— Il paraît que si je remplis la baignoire d’eau et que j’y jette le sèche-cheveux, tu grilles illico.

Elle se nicha vainement au fond de la baignoire, les yeux suintant instantanément de larmes et de terreur.

— Façon Claude François, en plus radical, dit-il en esquissant un sourire à moitié triste, à moitié songeur.

Il la regarda encore. Elle gesticulait mollement, il saisit sa peur. Comme si ses gants avaient le pouvoir de palper l’effroi. Il se nourrit de ce triomphe annoncé, avant de poursuivre le monologue.

— Tu te demandes pourquoi, n’est-ce pas ? Pourquoi toi ? Pourquoi vas-tu mourir… nécessairement ? Il insista sur le mot « mourir », marqua une pause, puis reprit.

— Pourquoi suis-je chez toi ? Pourquoi t’ai-je choisie ? Pourquoi dois-tu mourir ici, et pas dans ton vestibule, ou ton salon, ou dans tes chiottes, là où doivent finir les merdes de ton espèce ?

La haine apparut dans son visage en même temps qu’elle perçait à travers ses mots.

Il lut du désespoir et de la curiosité dans le regard affolé de sa victime. Il fut animé d’un sentiment de toute-puissance qu’il n’avait jamais connu jusqu’alors.

— Tu n’en sauras rien… Patricia.

À l’évocation de son prénom, elle sursauta.

Elle analysa dans un dernier instant de lucidité toute la préméditation de l’acte, et comprit qu’elle allait être mise à mort.

Impossible de hurler, de cogner, de fuir, de négocier, de supplier. Impossible d’espérer. Son bourreau sortit. Il revint rapidement, la bouilloire à la main.

À compter de cet instant, elle sut.

Le bras levé, il versa l’eau lentement, sur ses jambes, façon thé oriental. Une trace de vapeur persistait sur la trajectoire de l’eau bouillante. La brulure fut immédiate. Insoutenable.

L’écoulement de l’eau fut interminable.

Tandis qu’elle gesticulait désespérément, de douleur, mais aussi dans une vaine tentative d’échapper à son supplice, Patricia se demanda comment une bouilloire pouvait contenir autant d’eau. Il arrêta de verser.

Patricia regarda ses jambes. La peau commençait à rougeoyer, la douleur était atroce. Elle pleurait. Elle se força à respirer. Elle restait obnubilée par le gant noir qui tenait la bouilloire.

Elle vit son assassin, telle une tumeur noire dans la blancheur irréversible de la salle de bains.

Alors, il versa le reste d’eau sur sa robe, avec la même lenteur, et remonta le long de son corps. La douleur se propageait, se nourrissait, irradiait.

Elle tenta de coller son visage contre la paroi de la baignoire. C’eût pour seul effet d’amener son bourreau à verser le contenu du reste de la bouilloire sur ses cheveux.

Patricia pleura comme jamais elle n’avait pleuré. Pour des dizaines de raisons à la fois.

Il quitta la salle de bains. Elle entendit le bruit de ses pas. Elle nourrit l’espoir insensé qu’il sorte, qu’il parte, qu’il fuie, qu’il se passe quelque chose. Mais il revint, évidemment.

Il tenait une marmite dans ses deux mains gantées, son visage en retrait, pour ne pas être ébouillanté par la vapeur émanant de cette casserole dans laquelle, la veille encore, elle avait cuit des tagliatelles.

Il versa en une fois le contenu de la marmite sur sa victime.

Un bruit impie perça à travers le bâillon.

Patricia n’était plus que spasmes, contorsions et souffrance. Il se retourna, et voulut apprécier son reflet dans la glace. Mais, déjà, la buée la recouvrait.

Il ferma la bonde d’évacuation de l’eau, ouvrit le robinet et régla le thermostat sur la température maximale. Il sortit de la salle de bains, attendit debout dans le salon, en regardant la rue silencieuse en contrebas et revint dix minutes plus tard.

La vapeur commençait à envahir le couloir. La pièce était moite. Patricia était cuite.

Partout, des cloques se dessinaient sur son cadavre.

Il coupa l’eau en pensant aux pauvres africains qui n’ont pas assez d’eau pour vivre. Le gaspillage le révulsait.

Il ramassa son matériel et emporta également le Mont-Blanc qu’il avait repéré un peu plus tôt, en attendant Patricia…

Il sortit en fermant la porte de l’appartement avec sa propre clé.

***

IV

C’était toujours un peu minable, moche, pathétique de se réveiller et d’avoir besoin de quelques instants pour se rappeler où elle était. Elle le savait. Parfois même, elle se l’avouait. Mais ce n’était pas la première fois que ça lui arrivait. Ni la dernière.

Au moins, elle avait échappé au blackout total. Elle se rappelait l’étreinte dans le vestibule, et le câlin. Ce câlin avait eu quelque chose de surprenant, de mémorable, d’interdit.

Ce gars avait été imaginatif, torride, attentionné. Elle avait déjà gardé une partie de ses fringues pour le faire, mais pas de manière aussi délibérée, aussi planifiée, aussi maîtrisée.

Mais les sommets de la nuit laissaient déjà la place à un besoin incompréhensible et impérieux. Elle voulait s’enfuir.

Quelle heure était-il ? Onze heures. Onze heures et un inévitable mal de tête. Deux SMS.

Tous deux de Franck. Merde. Il la saoulait. Elle n’avait même pas envie de lire les SMS. Elle le fit par réflexe. « Appelle-moi », à 01h28. Et « Tu ne m’as pas rappeler » faute de grammaire en bonus, à 10H03.

— Et je ne te rappellerai jamais, murmura-t-elle comme pour s’en convaincre.

Elle s’étendit. Elle entendit de la musique en provenance du salon. « The number of the beast » Iron Maiden. C’était le seul morceau de la bande à Bruce Dickinson qu’elle connaissait. Mais elle voyait bien le tableau. JR était content. Il avait tiré un coup inespéré. Elle l’avait fait bander à mort, alors, il s’était réveillé guilleret, et s’était fait plaisir en exhumant le morceau fétiche de sa jeunesse. Cela ne l’étonnerait qu’à moitié qu’il l’écoute à partir d’un vinyle. Elle sourit.

Elle se leva. Elle était nue. Au secours, du Doliprane. Elle enfila son string et son top. Elle eut un ridicule réflexe de pudeur à l’idée de se montrer comme ça, devant lui. Mais la mini-jupe et les bottes, au p’tit dej, c’eût été pire.

Merde, c’est quoi, déjà, son prénom ? Ah oui, Fred. Il lui avait dit qu’il s’appelait Fred la première fois qu’elle l’avait croisé dans les escaliers. Elle ne pouvait pas continuer à l’appeler JR, et avec un peu de chance, il renoncerait à l’appeler Sue Ellen.

— Bonjour.

Le salon était lumineux, la porte-fenêtre était ouverte sur la terrasse. Il lui souriait. Il vint vers elle, déposa un baiser un poil trop doux sur sa joue, et elle sentit ses mains se poser sur la chute de ses reins. Elle se raidit. Elle ne parvint pas à lui rendre son baiser. Elle lui retourna mollement son bonjour.

— Je t’ai acheté des croissants. Il y a du jus d’orange, du café, ou du whisky.

Elle n’apprécia pas son sarcasme. Elle avait envie de se tirer. Cassandra devait l’attendre, affamée.

— Je vais pas pouvoir rester, ma chatte doit crever de faim.

Il sourit stupidement.

— Malgré tout ce qu’elle a pris cette nuit ?

Ça y est, se dit-elle. Il m’a tirée et se croit le roi du monde parce qu’il m’a fait jouir. Cette pensée la désola. Ce mec la désola. Il le vit.

— Pardonne-moi, je suis lourd.

— Je ne te le fais pas dire.

— Laisse tomber les croissants, si ça ne te tente pas. Tu veux au moins un jus d’orange ?

— Ouais, répondit-elle sans conviction. Et une clope, manqua-t-elle d’ajouter.

Le lecteur CD, car il s’agissait d’un lecteur CD, diffusait un autre Iron Maiden. C’était un live. Elle allait avoir droit à tout le concert. Au secours.

Elle avala le jus d’orange.

— Bon, ben je vais rentrer chez moi.

— Tu passes quand tu as envie…

Ça, au moins c’était fait.

Elle se leva pour le saluer et l’embrassa sur la joue.

— Bye.

— Passe un bon samedi, Isabelle…

— Isabelle ?

Il comprit trop tard qu’il avait gaffé. Il vira cramoisi. Elle partit dans la chambre, enfila sa jupe, fourra son soutif et ses collants dans son sac et garda ses bottes en main. Elle traversa une dernière fois son appart sans se retourner, claqua sa porte, et monta pieds nus à son appartement.

Elle se promit de ne plus jamais adresser la parole à ce type.

***

V

Cassandra vint l’accueillir, moins pour lui témoigner une quelconque affection que pour lui réclamer des croquettes. Elle la nourrit. Elle enfila un jeans et des sandales. Elle ramassa la clé du courrier et descendit.

Plus personne n’envoyait de courrier, même les factures arrivaient par mail. Mais c’était plus fort qu’elle, elle avait besoin de relever son courrier. C’était son rituel. Elle gardait sa clé chez elle, au-dessus de la commode, et s’obligeait à redescendre pour relever solennellement son courrier. Au début, elle avait fait cela pour sacraliser davantage encore ses lettres, et elle avait continué bien après qu’elles aient cessé de lui parvenir…

Une nouvelle capitale l’attendait dans sa boîte aux lettres : si elle commandait une Pepper Pizza au coin de sa rue en taille L, ils la lui livraient en taille XL.

Elle monta sans traîner et pressa même le pas en passant sur le palier du second. Il lui sembla entendre les basses du concert d’Iron Maiden à travers la porte.

De retour dans l’appartement, elle sortit une Marlboro gold 100s et l’alluma. La première de la journée : un délice.

Elle entendit le générique de Psychose retentir au fond de son sac à main. C’était la sonnerie qu’elle avait choisie pour Franck. Le boulet.

Elle n’avait pas répondu à ses SMS. Il la rappelait. Merde, merde, merde. Comment allait-elle s’en débarrasser ? Pourquoi s’obstinait-il à ne pas comprendre ? Elle ne pouvait pas être plus claire.

Elle prit le téléphone, mais s’abstint de répondre. Elle aspira avidement la fumée. Les violons de Bernard Herrmann cessèrent. Elle eut le temps de tirer deux autres lattes avant que le point rouge n’apparaisse à l’écran. Il lui avait laissé un message. Elle savait déjà qu’elle ne l’écouterait pas.

En revanche, elle téléphona.

À Sabrina… Sabrina ne répondit pas. Message.

« Salut pétasse, c’est Nath. T’as un plan cul ou on peut se bourrer la gueule comme des grandes ce soir ? Rappelle-moi ».

Téléphone.

À Catherine… Catherine ne répondit pas. Message.

« Salut Sister. Ici Little Sister. J’ai bien eu ton message. C’est OK pour demain, si l’invitation tient toujours. Je peux venir chez vous vers midi. Je ramène du rouge. »

Téléphone.

À sa mère… qui ne répondit pas. Tant mieux. Message.

« Bonjour, c’est Nathalie. J’espère que tu vas bien. Je vais déjeuner chez Catherine et Jean-Mi demain, nous essaierons de te rappeler ensemble. » Elle ne remarquait même plus qu’elle était incapable de l’appeler maman.

Elle écrasa sa cigarette. Téléphone.

À Jérôme… Et Jérôme… Ne répondit pas non plus. Message.

« Salut grande folle. Ça te dit, une aprèm de shopping entre copines, rien que toi et moi ? J’ai envie de dépenser un peu de thunes et de te raconter ma nuit torride. Rappelle-moi, ou je t’en colle une »

Elle venait de poser le téléphone pour enchaîner une deuxième cigarette quand il sonna. À nouveau le générique de Psychose. Mais quel connard ! Qu’est-ce qui lui prenait ? Il devait s’être fait larguer la veille. Elle allait devoir sérieusement songer à arrêter de coucher avec des crétins.

Salle de bains. Un chat avait chié dans sa bouche, comme disait l’autre. Brossage de dents intensif. Douche. Jets d’eau chaude. Abondance de savon. Profusion de shampoing. Instants narcissiques. Un visage craquant, des yeux pleins de joie, une peau hâlée, des lèvres idéales. Un minuscule bidon qui ne lui interdisait aucun haut serré. Deux petits seins encore vaillants.

Et puis ses jambes, ses atomiques gambettes. Douces. Longues. Parfaites. Ses jambes dont jamais elle ne doutait, que toutes les filles lui enviaient, que tous les hommes convoitaient. Ses jambes idéales.

Elle se trouvait jolie.

Elle ne savait pas à quoi ça lui servait. Mais elle était jolie.

Cheveux séchés. Cheveux lissés.

Un string rouge. Le soutien-gorge assorti. Elle se sentit désirable.

L’autre en dessous craquerait s’il la voyait comme ça. Jean’s, sandales et un top noir. Elle était belle, en fait. Pas juste jolie.

Cuisine. Elle se fit couler un café. Dévorée par l’envie, elle alluma une troisième cigarette. Elle réveilla son PC. Cassandra se frotta dans ses jambes puis sauta sur la table de la cuisine. C’était une chatte très mal éduquée. L’autre en dessous rétorquerait qu’elle avait deux chattes mal éduquées. Pourquoi pensait-elle à lui ? Elle allait lui en donner, des Isabelle !

Messagerie. Quatre mails de sa responsable. Ça attendrait lundi.

Un mail de Sabrina. Nul. Un PowerPoint avec d’anciennes vues de la place Kléber, du temps où on y roulait encore.

Deux mails de Franck. Un hier, un ce matin. Mais quel connard ! Mais quel connard ! Mais quel connard ! Hop… Corbeille. Non lus à jamais.

Un mail d’un type qu’elle avait rencontré dans un bar une semaine plus tôt, vachement original. J’aimerais qu’on dine ensemble.

Internet. Commande d’une paire de sandales à semelles compensées pour emmener en Crète. Prévisions météo du jour. Une bande-annonce d’un film français qu’elle n’irait pas voir, connerie psychologico-proute proute financée avec ses impôts.

Bip-bip. La messagerie du téléphone. Cinq appels en absence. Catherine. Sabrina. Appelant inconnu. Maman. Jérôme. Waouh, elle avait des amis. 888. Écoute…

Le connard : « Nath, c’est Franck… Il faudrait… » Touche 3. Message supprimé.

Catherine, la voix faussement joyeuse, vaguement tragique : « Salut, little sister. On t’attend pour demain, vers midi, midi et quart. Si tu trouves l’homme de ta vie d’ici là, tu peux le ramener pour nous le présenter. »

Sabrina : « Salut pétasse. On dit 15 heures, devant la FNAC ? » Cool.

Appelant inconnu : « Nath, écoute-moi… » 3. Message supprimé. Elle avait des envies de meurtre.

Sa mère, futile et égocentrique : « Bonjour, j’étais au magasin, pour choisir le carrelage de ma salle de bains, il faudra que je vous raconte, à Catherine et à toi. Le commercial veut à tout prix me vendre un carrelage chocolat, mais je trouve que ça fait… couleur de mec. Je voudrais votre avis, à ta sœur et à toi, et bla-bla-bla » Problèmes de riche, typiques des messages de sa mère, qui ne pensait qu’à elle.

Jérôme, naturel et cru : « Salut ma belle. Pour le shopping, c’est loupé. J’ai un rencard à 15 heures avec un étudiant. Je crois qu’il est open pour me sucer, je te raconterai. J’ai eu Sabrina dans l’intervalle, elle, elle est OK pour le shopping. En revanche, ce soir, elle voit un gars, et moi, je me serai vidé les couilles. On pourrait peut-être diner toutes les deux entre copines. »

Nathalie sourit et lui répondit par un SMS. « Bonne pipe. On dit 19 heures au Bartholdi ? »

***

VI

Nathalie avait passé la matinée chez elle, en glandant sur l’ordi, Cassandra roulée en boule sur ses genoux. Puis, elle s’était préparé une salade verte et avait déjeuné seule, en écoutant Kid A, son album favori de Radiohead. Everything in its right place, en quelque sorte.

Elle avait rejoint Sabrina place Kléber. Elles avaient cramé la CB. Elle préférait ne pas compter combien elle avait claqué. Ni combien Sabrina, qui gagnait aussi bien sa vie qu’elle, avait claqué. Chaussures, eau de toilette, lingerie, thé, provisions de clopes pour la semaine, fringues, magazines… La totale !

Sans oublier le chocolat. Chez le meilleur chocolatier de Strasbourg, ou du moins son préféré. Une boutique discrète, presque secrète, un endroit féérique, réservé à ses humeurs les plus gourmandes, et tenu par un grand type avenant, au physique de rugbyman, passionné par son métier au point de le considérer comme un art.

Nathalie était fascinée par la passion de cet homme qui aimait le chocolat au point de détailler la provenance et les arômes du cacao de chacune des tablettes ou des pièces qu’il confectionnait. Plus d’une fois, elle avait regardé chez cet homme ses grandes mains aux doigts de pianiste, en se demandant s’il les posait sur le corps des femmes qu’il aimait avec la passion qui l’animait quand il parlait de chocolat.

Elle s’en était confiée à Sabrina afin de recueillir son avis. Sabrina n’y était pas allée par quatre chemins :

— Nath, ce n’est que du chocolat. Et toi, tu n’es qu’une nympho.

Ce type aimait le chocolat, et pas seulement pour le vendre. Il aimait en parler, aimait partager sa passion avec ses clients à qui il offrait de somptueuses dégustations jusqu’à trouver avec certitude l’arôme qui leur convenait le mieux. Il aimait le chocolat au point de s’être fait tatouer un bracelet de fèves de cacao autour du poignet. « Normal, j’ai du chocolat dans les veines », avait-il un jour dit à Nathalie.

Elle avait acheté un ballotin pour sa sœur et Jean-Mi le lendemain. Plus trois tablettes pour elle. Et aussi un lapin, qu’elle destinerait peut-être, elle se disait bien peut-être, à Fred. Elle pourrait le déposer sur son palier.

L’après-midi touchait à sa fin quand Sabrina l’accompagna jusqu’à la terrasse du Bartholdi. L’endroit était bondé. C’était l’une des toutes premières soirées ensoleillées du printemps. Nathalie enchaîna quelques Marlboro gold 100s, et corrompit inconsciemment Sabrina, qui, bien qu’ayant officiellement arrêté de fumer, finit par l’accompagner.

Jérôme les rejoignit plus tard. Radieux. Quand elles le virent traverser en se faufilant avec une fière allure entre deux rames de tram, Sabrina ne put réprimer un « Quel dommage qu’un mec pareil soit pédé ».

Ça, pour être gay, Jérôme était gay. Il se vantait même parfois auprès de Nathalie de s’être tapé plus de mecs qu’elle. La référence absolue. Ça les faisait rire.

Jérôme était gay, mais ne faisait pas pédé. Sans être plus raffiné que les métro-sexuels hétéros qu’elle croisait au boulot, il était viril, fort, et beau. Ses vertus ne s’arrêtaient pas là. Il était gentil. À l’écoute. Marrant. L’ami idéal.

Manque de bol, il n’était pas efféminé pour un sou : du coup, quand Nathalie et Jérôme sortaient ensemble, ils ressemblaient à un couple parfait, à une pub pour the Kooples, et personne n’osait les accoster. De sortie avec Jérôme ce soir, Nathalie savait déjà qu’il y aurait 99,99 % de chances pour qu’elle ne trouve pas de mec avec qui finir la nuit. À moins de s’arrêter chez Fred en rentrant, évidemment.

Jérôme, Nathalie et Sabrina descendirent quelques bières en terrasse, au Bartholdi. Ils parlèrent de la Crète. Jérôme et Nathalie partaient bientôt ensemble. C’étaient les premières vacances de Nathalie sans Sabrina, depuis l’incident Tenerife, et le sujet était relativement tabou entre les deux filles. Nathalie espérait de tout cœur que ses vacances avec Jérôme seraient davantage réussies.

Sitôt Sabrina partie, Nathalie s’enquit auprès de Jérôme :

— Alors, cette pipe ?

Jérôme se marra.

— T’as vu « Mary à tout prix » ? Je lui en ai mis plein les cheveux, à cette petite salope.

Nathalie adorait quand il parlait cru, vulgaire ou provoc. Parfois, cela virait à la surenchère entre eux deux.

— Il fait quoi ?

— Étudiant en archi. On n’a pas beaucoup parlé.

— Ouais, il est poli, il ne parle pas la bouche pleine.

Ils se marrèrent. Quadras immatures et fiers de l’être.

— Et toi, ma grande, tu t’es pris un coup, hier ?

Elle ne répondit pas et alluma une cigarette. Elle lui sourit pendant qu’elle en avala la première bouffée. La meilleure.

— Oui, on peut dire ça comme ça, reconnut-elle avec un soupçon de pudeur inhabituel chez elle.

— Dis-moi, je veux tout savoir.

— Non, j’ai pas envie de raconter.

— Tu le kiffes à ce point-là ?

Elle lui sourit à nouveau. Ils parlèrent. Parlèrent. Parlèrent. De sexe. Du naufrage du principal parti d’opposition. Encore de sexe. De leurs premières vacances rien qu’à tous les deux. De fringues. De Sabrina. De ce qu’ils voudraient manger ensuite.

Nathalie adorait les sushis. Jérôme adorait faire plaisir à Nathalie. Logiquement, ils optèrent pour des sushis. Nathalie se gava de sushis, de makis californiens, de sashimis, copieusement trempés dans une sauce dont la teneur en wasabi était tout simplement inhumaine. Nathalie avait descendu une Ki-Rin de 50cl, suivie d’une autre de 33, non sans préciser à Jérôme « T’as vu, je me limite » et ils avaient terminé le repas au saké.

— Viens, la soirée est douce, on va se trouver une terrasse, j’ai envie d’une Pina Colada, dit-elle, avant de le prendre par le bras. Ils marchèrent. Elle sentit l’effet de l’alcool, mais pas autant qu’elle l’aurait espéré.

Ils traversèrent la place Kléber, regardèrent les passants, les amoureux, les beaux mecs et les clodos à chien des grandes arcades.

Ils décidèrent d’aller sur une péniche. Il faisait encore frais, mais Nathalie insista pour s’installer dehors, pour pouvoir fumer. Jérôme ne fit aucune difficulté.

Jérôme ne la contrariait jamais. Jérôme trouvait toujours une solution à tout. Jérôme était toujours présent pour elle. Le mec idéal, résolument, définitivement. Vivement qu’on puisse cloner les mecs et changer au passage leur orientation sexuelle.

La Pina Colada attendrait. Elle attaqua au vin rouge. Nouvelle discussion débridée. Moins de sexe, plus de Scorsese, de Metronomy et de Robert Mappelthorpe. Plus leurs complices appréciations moqueuses des passants sur les quais. « T’as vu ces deux-là, elle a bien vingt ans de moins que lui » « T’as vu la cellulite, il faudrait pas qu’elle mette de short » « Putain, le beau gosse — Je l’ai vu avant toi et je suis sûr qu’il est gay »

— Nath ?

Nathalie et Jérôme levèrent les yeux au même moment. Merde. Franck. Le connard. Debout devant leur table. Elle fut prise d’une colère soudaine.

— Écoute, tu me lâches. T’es gentil. T’es la pire connerie de ma vie. T’es un boulet. T’es pathétique.

Franck encaissa sans broncher. Limite dubitatif. Jérôme resta en retrait. Il n’avait jamais pu encadrer ce type, mais il savait que Nath était assez grande pour se défendre.

— Nath, écoute-moi.

Nathalie trancha.

— Non, toi, tu vas m’écouter. Encore un appel ou un message, et je porte plainte pour harcèlement. Je ne veux plus avoir à faire à toi, ni de près, ni de loin.

Il haussa le ton. Des regards se tournèrent vers leur table.

— C’est pas possible d’être aussi con. Nath, il y a un problème à l’appart. J’ai juste voulu te prévenir.

Elle s’arrêta, réfléchit un instant. Et se calma à peine.

— C’est quoi, le problème ?

— Ton locataire… Comment dire ? Il pue.

— Toi aussi, et j’en suis pas morte.

— Merci. Je me demande pourquoi je te parle.

Ça allait à nouveau partir en live. Jérôme enfila son uniforme de Casque bleu :

— Que veux-tu dire par « Il pue » ?

Content d’avoir un interlocuteur un peu moins excité, Franck regarda Jérôme et lui dressa le topo :

— Quand Nath et moi étions… ensemble, nous avons chacun acheté un appartement dans un lotissement. Nous sommes propriétaires des deux appartements du rez-de-chaussée. La semaine dernière, ma locataire m’a appelé pour se plaindre d’une odeur de poubelles, assez nauséabonde, en provenance de l’appartement du voisin. Hier et aujourd’hui, elle m’a encore appelé. L’odeur est pestilentielle, me disait-elle. Je suis passé pour vérifier. C’est assez terrible. Je n’ai pas le numéro de ce gars, je pense que Nathalie devrait l’appeler ou passer. C’est uniquement pour ça que je lui ai laissé ces messages.

Nathalie s’était réfugiée derrière son verre de vin, et avait allumé une autre cigarette pour se calmer. Jérôme remercia Franck et lui promit qu’ils s’en occuperaient. Fin de la conversation. T’as le droit de disparaître, connard.

— T’en penses quoi ?

— Du vin, ou de ce con ?

— Sois sérieuse un instant.

— Cela fait deux ans qu’il loue l’appart. Jamais un souci, jamais un loyer de retard. Je l’appellerai demain matin, ou je passerai lundi, et on tirera ça au clair.

— Comment tu l’avais rencontré, ce mec ?

— Et là, tu parles de mon connard d’ex, ou de mon locataire ?

Ils se marrèrent. Jérôme répondit.

— Fais pas ta blonde, je parle de ton locataire…

— Une annonce sur Le Bon Coin. Il s’était immédiatement manifesté. Une aubaine !

La soirée s’acheva tranquillement. Comme la veille, Nathalie avait trop bu. Jérôme la raccompagna, en veillant à porter tous les sacs qu’elle avait conquis au terme d’une après-midi shopping fastueuse. Lorsqu’ils arrivèrent en bas de chez elle, il la serra dans ses bas.

— Ciao, ma pétasse.

— Ciao, ma tarlouze.

L’homme idéal, assurément. Elle gravit les escaliers et s’arrêta sur le palier entre le premier et le deuxième étage. Elle déballa le sac du chocolatier. Elle en retira le lapin. En gravissant les marches qui la séparaient du deuxième, elle se demanda si ce serait aussi bien que la veille. Elle arriva sur le palier.

De la lumière filtrait à travers le judas. Elle entendant le lointain écho d’une ligne de basse. Il était plus d’une heure du matin. Il l’attendait. Elle en était certaine. C’était nul. Elle ne voulait pas lui donner d’espoir. Ce n’était pas drôle si elle ne le réveillait pas.

Elle déposa le lapin sur le paillasson, puis sortit un papier de son sac, sur lequel elle griffonna : « Bonne nuit, Gérard »

Elle avait signé « Isa »

***

VII

Réveil en mode automatique, plutôt rare pour un dimanche. Debout. Dans les vapes. Navigation jusqu’à la cuisine. Nespresso. Marlboro gold 100 s. Cassandra ne buvant pas de café et ne fumant pas, ou alors en cachette, elle n’eût droit qu’à des croquettes.

Elle lut ses mails sur l’iPhone. Elle alluma la radio. Programmation consternante de Top Music, la radio locale strasbourgeoise. Pink Floyd, the wall, comme si la carrière de Pink Floyd se résumait à ça.

Douche. Un legging. Un top de chez Desigual. Craquante à l’arrivée. Elle ramassa l’iTruc sur la table de la cuisine. Elle chercha son locataire dans le répertoire. M… Mangin Patrick. Elle tomba directement sur le répondeur. Il n’était que dix heures. Elle avait amplement le temps de passer à l’appartement avant de partir voir sa sœur, à Hochfelden.

En descendant, elle remarqua que le lapin avait disparu sur le palier du deuxième.

L’appartement se situait au Neuhof. Il faisait partie de ces constructions neuves qui avaient progressivement supplanté les anciens HLM craignos de la zone. À l’époque de l’achat, deux ans plus tôt, elle « sortait » avec Franck. Franck, alias connard. Agent immobilier de son état.