Parmi les Morts - Benoit Herbet - E-Book

Parmi les Morts E-Book

Benoit Herbet

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Beschreibung

La medium Karine Fulci ne se doute pas une seule seconde de ce qui s'apprête à lui arriver...

Bergame, Italie, 1969. La péninsule tourne le dos à la Dolce Vita et entre brutalement dans les années de plomb. Karine Fulci mène une existence heureuse. Elle possède toutefois un don particulier : elle communique avec les défunts.
Karine vit sa médiumnité sereinement, jusqu’au jour où une jeune femme revenue d’entre les morts lui intime de retrouver son assassin… Petit à petit, Karine glisse dans un monde où se côtoient la peur et la folie.
En s’obstinant à résoudre le meurtre d’une innocente, elle naviguera dans le sillage d’un criminel insaisissable et entreprendra une odyssée funeste dont il lui sera impossible de revenir indemne.

Ce thriller fantasique aux accents italiens vous fera frissonner !

EXTRAIT

Deux cents millisecondes !
C’est le temps nécessaire à la peur pour instaurer son règne de terreur sur nos corps et imprégner nos âmes : elle pénètre par la rétine, qui avertit le colliculus supérieur, puis le pulvinar. Le pulvinar prévient à son tour l’amygdale, un lieu interdit et périlleux où siège la somme de nos frayeurs ; ensemble, ils se connectent au cortex visuel, qui analyse les informations, les renvoie à l’amygdale et au pulvinar, ainsi qu’au cortex frontal. Rien de plus, rien de moins. L’être vivant qui subit ce processus incontrôlable est incapable de le juguler. Il ne lui reste qu’à en affronter les conséquences, qui s’étalent sur plusieurs heures, plusieurs années, ou jusqu’à ce que la mort le délivre.
C’est la terrible expérience à laquelle fut confrontée Karine Fulci, un soir de décembre mille neuf cent soixante-neuf. Un moment effroyable que rien ne laissait présager, d’autant que la journée qui l’avait précédé avait été constellée d’une succession de sensations heureuses…

À PROPOS DE L'AUTEUR

Après avoir sillonné les terres du polar, Benoit Herbet explore avec ce cinquième roman les contrées du fantastique, dans la veine des récits d'Edgar Allan Poe, Jean Ray et Richard Matheson.

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Seitenzahl: 446

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Benoit Herbet

Parmi les Morts

Thriller

ISBN : 978-2-37873-862-4

Collection : Rouge

ISSN : 2108-6273

Dépôt légal : janvier 2020

© couverture Ex Æquo

© 2019 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de

traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.

Éditions Ex Æquo

6 rue des Sybilles

88370 Plombières Les Bains

www.editions-exaequo.com

UNO

Deux cents millisecondes !

C’est le temps nécessaire à la peur pour instaurer son règne de terreur sur nos corps et imprégner nos âmes : elle pénètre par la rétine, qui avertit le colliculus supérieur, puis le pulvinar. Le pulvinar prévient à son tour l’amygdale, un lieu interdit et périlleux où siège la somme de nos frayeurs ; ensemble, ils se connectent au cortex visuel, qui analyse les informations, les renvoie à l’amygdale et au pulvinar, ainsi qu’au cortex frontal. Rien de plus, rien de moins. L’être vivant qui subit ce processus incontrôlable est incapable de le juguler. Il ne lui reste qu’à en affronter les conséquences, qui s’étalent sur plusieurs heures, plusieurs années, ou jusqu’à ce que la mort le délivre.

C’est la terrible expérience à laquelle fut confrontée Karine Fulci, un soir de décembre mille neuf cent soixante-neuf. Un moment effroyable que rien ne laissait présager, d’autant que la journée qui l’avait précédé avait été constellée d’une succession de sensations heureuses…

***

Un amalgame de nuages s’était amoncelé au-dessus des remparts, impuissants à les contenir. Gonflés d’eau glaciale, ils avaient prospéré, débordé hors de Città Alta et balayé paresseusement les promesses d’une aube timide. Ils saupoudraient désormais Bergame d’une pluie discrète, mais désagréable.

Via Torquato Tasso, dans le bas de la ville, les habitués franchissaient le seuil d’une cafétéria et répétaient une succession de gestes convenus : ils commandaient un expresso ou un cappuccino, le buvaient debout, déposaient quelques lires, puis s’en allaient vaquer à leurs occupations. Leur va-et-vient était ponctué par le bruit délicieusement sauvage que produisait la vapeur du percolateur. Parfois, les plus fidèles d’entre les fidèles engageaient une brève conversation avec la tenancière, et les vieillards ramassaient la gazette locale sur le zinc afin d’en dévorer la nécrologie.

L’endroit était un cliché, et c’était précisément ce qui faisait son charme. Ses murs blancs légèrement jaunis, son plafond orné d’un grand ventilateur fatigué et ses chaises fonctionnelles n’avaient aucun charme, mais la vie y régnait, joyeuse et bruyante, au tempo d’un microcosme qui n’aurait pu imaginer aborder cette journée maussade sans le rituel sacré de son café matinal.

Dans la salle, trois tables étaient occupées. La première par un jeune fondé de pouvoir d’une banque voisine qui regardait d’une moue dubitative son costume froissé, la seconde par deux plombiers qui rejouaient à grand renfort d’arguments et de gesticulations le match de foot de la veille, et la troisième, par deux jolies femmes à qui tous les hommes qui passaient jetaient des regards plus ou moins discrets.

Ces deux beautés étaient sœurs. Elles ne se ressemblaient pas, mais cela n’avait aucune importance. Il y avait même dans leurs différences une certaine logique, puisqu’elles n’étaient ni du même père ni de la même mère. La sororité qui les unissait n’était pas encore celle que les féministes imposeraient au cours de la décennie à venir, prétexte à bien des combats et autant de fragiles victoires : les golden sixties expiraient, du bon côté du rideau de fer, dans l’écho des révolutions parisiennes manquées, loin des vapeurs vénéneuses du napalm que les ricains répandaient généreusement sur le Viêt-Cong, et au son tonitruant des Stones.

Âgée de vingt-six ans, Karine était Française, et Ofelia, de trois ans son aînée, italienne. Karine était blonde, coiffée à la Emma Peel, avec de jolies pointes qui se rebellaient à l’orée de ses épaules, tandis qu’Ofelia laissait couler une rivière de jais mourant en un delta de mèches ondulées sur la fascinante cambrure de ses reins. Karine était mariée, Ofelia papillonnait. Karine était discrète, Ofelia captait toutes les attentions. Karine était de glace, Ofelia avait le feu. Pour autant, leurs différences ne les opposaient en rien et les complétaient étonnamment.

Elles avaient fait connaissance deux ans plus tôt, portées l’une vers l’autre par un joli hasard. Karine ne vivait que depuis quelques jours à Bergame. Elle y avait rejoint Sergio, qu’elle venait d’épouser. De Kleinpeter, elle était devenue Fulci. À l’échelle de sa vie, cette période tenait à la fois d’un grand bond en avant et d’un saut dans l’inconnu. Elle avait quitté Strasbourg, l’Alsace et la France. Elle avait tout laissé derrière elle.

En arrivant à Bergame, Karine avait craint d’y connaître l’ennui, mais par bonheur, elle avait bénéficié d’un parfait alignement des bonnes planètes. Elle avait aimé la ville, sa richesse historique et architecturale, ses dédales de venelles ancestrales et son climat bénéfique. Elle avait trouvé en Sergio la deuxième chance qu’elle méritait de recevoir. Elle s’était sentie chez elle dans sa nouvelle maison. Et puis, il y avait eu Ofelia…

Sergio était un lecteur compulsif. Il lisait dès qu’il le pouvait, lors de ses déplacements en train ou en avion, à la maison, de jour comme de nuit, parfois au détriment de son sommeil. Il aimait la littérature classique, et avait d’ailleurs appris le français pour pouvoir lire Maupassant, Zola ou Flaubert dans leur langue originale. De manière plus surprenante, il assumait une passion totale pour la science-fiction. Assez logiquement, le premier cadeau que Karine avait eu l’idée de lui offrir après son installation avait été un livre. Elle avait découvert une librairie vétuste et discrète dans les méandres de la ville haute. Parmi les étagères surchargées et les planches encombrées, elle avait dégoté le dernier Silverberg. Un jeu cruel. Elle avait demandé un emballage cadeau à la libraire, une brune incendiaire, mais maladroite qui s’était échinée à trois reprises pour parvenir à un résultat approximatif, manquant de se couper les doigts en tentant de modeler le ruban. Elles étaient parties dans un fou rire spontané.

Ainsi Karine avait-elle fait la connaissance d’Ofelia. Un contact anodin, hasardeux, drolatique, qui avait rapidement mué en une évidence de chaque instant. Depuis, elles étaient inséparables.

***

Karine et Ofelia passaient habituellement le lundi ensemble, comme pour dédier la semaine à venir à leur plaisir le plus élémentaire. Systématiquement, elles se retrouvaient dans leur cafétéria favorite, enchaînaient deux ou trois cafés et le double de cigarettes, puis improvisaient le programme de la journée en bavardant à bâtons rompus.

Ce lundi-là, elles firent, défirent et refirent le monde. Elles avaient été ébranlées par l’attentat de la Piazza Fontana, trois jours plus tôt, à Milan. Karine était outrée par le massacre de tant de vies innocentes, tandis qu’Ofelia affichait une sympathie non dissimulée pour les militants d’extrême gauche, désignés comme seuls responsables du carnage. Elles se chamaillèrent puis se réconcilièrent dans un sourire complice, tant elles avaient mieux à partager.

Ensuite, elles flânèrent dans la ville en direction de Città Alta et elles causèrent cinéma. Chaque jeudi, jour de sortie, elles se rendaient au Capitol.

Quatre jours plus tôt, elles avaient vu et aimé Le Clan des Siciliens. Cela les avait follement amusées de voir que les hommes ne pensaient qu’avec leur sexe et que, parfois, ils en payaient le prix fort.

Trois jours plus tard, elles découvriraient la sixième aventure de James Bond, sans grand enthousiasme, car l’agent secret était désormais incarné par un acteur inconnu, un Australien rustre qui peinait d’après les critiques à faire oublier Sean Connery.

En fin de matinée, elles écumèrent leurs boutiques de vêtements favorites. Karine craqua pour une paire de bottes hautes, en cuir, qui lui conféraient une allure éblouissante et relevaient sa pudeur naturelle, tandis qu’Ofelia opta pour une robe rouge, courte et moulante, dont le col, la taille et les épaules étaient parcourues d’une bande blanche qui accentuait sa sensualité exacerbée.

Au déjeuner, elles dégustèrent des ravioles rissolées, qu’elles agrémentèrent d’une bouteille de Dolcetto de chez Pio Cesare, dans leur trattoria favorite. Après un verre de limoncello superflu et donc exquis, elles descendirent de la ville haute, bavardes et pompettes, en suivant le tracé des remparts, et finirent l’après-midi dans l’appartement d’Ofelia.

Ofelia achetait une quantité invraisemblable de 45 tours. Elle adorait les faire découvrir à son amie, les commenter, se répandre en anecdotes sur les artistes. Elle ne tenait pas en place, et semblait prendre un plaisir spontané à se lever, changer de disque, se rasseoir, allumer une cigarette, se relever, préparer un café, changer à nouveau de disque, terminer sa cigarette, sans jamais cesser de parler à Karine, qui, bien que d’un tempérament calme, appréciait l’énergie débordante de son amie. À chaque fois qu’Ofelia, parfaitement moulée dans son pantalon de velours orange, se relevait pour saisir une nouvelle pochette et en extraire sa pépite de vinyle, Karine ne pouvait s’empêcher d’admirer la plastique épatante de son amie. Les formes d’Ofelia, depuis ses cuisses généreuses jusqu’à ses lèvres pulpeuses, étaient d’une indécente générosité, mais c’était précisément ce qui la rendait fascinante.

Karine se souviendrait longtemps de ce dernier après-midi d’insouciance, et notamment à chaque fois qu’elle entendrait les disques qu’Ofelia avait passés ce jour-là, tels que Come Together des Beatles, Eloise de Barry Ryan, ou encore Lo Straniero, la reprise italienne du Métèque, qu’elle préférait presque à l’original.

***

Peu avant vingt et une heures, elles allumèrent la télévision et s’installèrent côte à côte devant les informations que diffusait la Rai. C’était un des rituels d’Ofelia, qui ne les loupait sous aucun prétexte. Juste avant le journal, elles regardèrent distraitement Il Carrosello, comme des millions d’Italiens, petits et grands.

L’attentat de Milan occupait toujours la une. Le bilan définitif était de seize morts et de quatre-vingt-huit blessés. L’auteur présumé des faits était un cheminot de quarante et un ans, un dénommé Giuseppe Pinelli, issu d’un cercle anarchiste. L’enquête n’avait pas traîné, mais Pinelli était mort le jour même. Lors d’un interrogatoire, il était mystérieusement tombé par la fenêtre du cinquième étage du poste de police de Milan…

Ofelia avait posé son cendrier sur ses cuisses et allumait une cigarette après l’autre. Elle se retint de laisser exploser sa rage devant Karine, car elle ne croyait pas à ce qu’elle voyait. Elle ne croyait ni à cet accident bien pratique ni à l’implication des communistes dans ce massacre.

Le deuxième titre était consacré à l’enlèvement de la petite Fiona, une petiote de neuf ans qui s’était volatilisée à la sortie de l’école. Les Carabinieri avaient arrêté un pédophile récidiviste, un gars rondouillard au regard abruti, qui s’appelait Roberto Torrente. Tout accusait Torrente, mais il était défendu par une avocate redoutable, une Chinoise, Maître Wu. En l’occurrence, Maître Wu, aux micros des journalistes, expliquait qu’elle tenait à s’assurer du respect de la procédure, et que, le cas échéant, elle demanderait la prompte libération de son client. Ofelia explosa :

— Non, mais, tu as vu ce porc ?

Karine demeura silencieuse.

— Il n’y a pas de fumée sans feu. Je te parie tout ce que tu veux qu’il a enlevé cette gosse pour lui faire je ne sais quoi, et il risque de s’en sortir.

Karine était plongée dans des pensées d’un autre ordre.

— Et elle ? Regarde-la, cette chinetoque. Elle a des yeux de serpent. Elle me fait froid dans le dos, cette Madame Wu. Même à travers l’écran, elle fout les jetons. Comment peut-on défendre un connard pareil quand on est une femme ? Elle ne doit pas avoir d’enfant. Ou elle ne doit pas avoir de cœur.

Une ombre passa. Karine se retint de préciser qu’elle avait rencontré Madame Wu à deux reprises. Elle ne comprenait que trop bien l’appréhension qu’exprimait Ofelia.

La nuit, hivernale et implacable, enveloppait la ville, tandis qu’une pluie désormais battante la rinçait abondamment. Karine et Ofelia se séparèrent vers vingt-deux heures, et s’étreignirent chaleureusement, comme pour incarner leur lien invisible. Elles étaient sœurs, et le resteraient, jusque dans leur funeste destin.

***

Karine poussa la grille de métal, qui lacéra la nuit dans un crissement atroce. Elle se glissa dans la cour et referma le portail en tentant vainement de le soulever afin d’en atténuer le bruit. Elle courut vers la maison, grimpa quelques marches, puis s’abrita sous le perron, le temps de poser le sac avec ses bottes toutes neuves sur la dalle et de chercher ses clés dans son sac à main. La rue était déserte ; il aurait fallu être cinglé, ou posséder un chien, pour vouloir sortir par un temps pareil. Elle ouvrit la porte, rentra chez elle et s’enferma aussitôt, en verrouillant la serrure et en prenant soin de laisser la clé dedans. Elle fut accueillie par l’odeur familière des livres de Sergio. Le vestibule en était rempli. Elle appréciait cette odeur douce-amère que diffusaient les bouquins, comme s’ils avaient pour vocation de mémoriser toutes les senteurs qui avaient, un jour ou l’autre, habité l’endroit. Lors des déplacements de Sergio, leur présence l’aidait à se sentir moins seule, tant elle les associait à son mari. Autrement, la maison lui aurait paru encore plus grande que ce qu’elle n’était.

La première fois que Sergio l’avait emmenée à Bergame, elle avait été impressionnée par cette grosse villa, bâtie à la fin du dix-neuvième siècle, sur deux niveaux : le premier, plutôt austère, avec ses murs de pierre argileuse, et le deuxième, richement décoré, parcouru de voûtes, d’ornements et de balcons. Ce genre de construction n’existait pas en France, et Karine avait été fascinée par cet assemblage inattendu, le rez-de-chaussée affichant un classicisme à l’épreuve du temps tandis que la flamboyance de l’étage renvoyait à de multiples courants artistiques, avec ses balcons sculptés, ses colonnes ouvragées et ses briques orangées.

La maison était plongée dans l’obscurité. Karine déposa les sacs sur une chaise. Elle se déchaussa paresseusement et fit quelques pas sur le tapis persan que Sergio avait ramené d’un de ses voyages. Elle se dirigea vers le salon en esquivant deux commodes. Parvenue à destination, elle alluma la lampe Pipistrello qu’ils avaient reçue comme cadeau de mariage de la part de Lucio, un des oncles de Sergio, qui vivait à Naples.

L’éclairage familier libéra une profusion de couleurs psychédéliques. Quand Karine avait emménagé, elle avait proposé à Sergio de se débarrasser de tous les vieux meubles qui agonisaient dans la pièce, et d’en revoir la décoration. Elle voulait un intérieur moderne, joyeux, auquel elle pourrait s’identifier. Elle n’y était pas allée de main morte. Comme pour compenser son propre classicisme, Karine avait cherché chez plusieurs designers milanais des éléments mobiliers d’avant-garde, et elle les avait réunis dans sa pièce de vie. Au sol, une moquette crème s’étendait entre deux murs couverts de plaques de bois garnis d’appliques et de planches chromées, tandis que sur les deux autres parois s’épanouissaient des fleurs roses et orange. La table de la salle à manger était rouge, et en son centre, son pied central s’épanouissait en six pétales oblongs. Sur le côté était posé un siège ballon blanc aux coussins écarlates qu’elle avait fait venir de Grande-Bretagne. Elle ramassa un paquet de cigarettes sur la table basse, se laissa choir dans la coquille ovoïde, replia ses jambes, et fuma en laissant vagabonder ses pensées.

Karine plongea dans la piscine et se baigna dans sa lumière. Il s’agissait d’une toile de David Hockney, chantre du Pop Art, qu’elle avait acquise sur un coup de tête. Sergio n’appréciait pas cette peinture, qu’il trouvait naïve et grossière, et il objectait régulièrement qu’elle ne prendrait jamais de valeur. Mais Karine n’était pas habitée par ce genre de considérations, et de tous les éléments qui composaient son intérieur, cette peinture était celui auquel elle était la plus attachée, pour le sentiment de chaleur et de clarté qu’il lui procurait chaque fois qu’elle y pénétrait en pensée.

La maison était silencieuse. Aucune voiture ne passait dans la rue, le vent ne projetait pas la moindre gouttelette de pluie sur les vitres, et Karine ne distinguait aucun bruit à l’intérieur.

Au silence succéda le vide. Sergio était absent, le téléphone, muet, et elle n’avait pas d’animal de compagnie.

Après le vide vint la solitude. Lovée dans le ballon tel l’embryon dans le ventre de sa mère, Karine savourait les volutes qu’elle aspirait avec indolence, et mesurait son isolement.

Mais la solitude céda la place à l’angoisse. Être seule dans une si grande maison n’était guère rassurant. Karine se sentait exilée, dépaysée, isolée. Quelques mois plus tôt, Ofelia l’avait emmenée voir la rediffusion d’un film atroce au titre explicite. Six femmes pour l’assassin. Karine était trop sensible pour ce genre d’horreurs. Elle en était ressortie terrorisée. Depuis, chaque fois qu’elle était seule dans la maison, des images de ce film lui revenaient : une femme défigurée enfermée dans un coffre, un combiné téléphonique rouge, un assassin au visage masqué… Karine se demandait comment on pouvait réaliser des films aussi atroces.

À l’angoisse succéda la crainte. Que ferait-elle si un maniaque s’introduisait chez elle ? Comment se défendrait-elle contre un violeur ? Qui appellerait-elle à l’aide ? D’épais buissons et un mur la séparaient des voisins les plus proches.

C’est alors qu’elle ressentit une présence, lointaine et diffuse : elle n’était pas seule. Une menace se tenait sur le seuil. Karine eut l’estomac broyé. Elle sentit ses épaules enserrées par une tenaille invisible, mais forcenée.

Karine bondit hors du ballon. Elle écrasa sa cigarette nerveusement. Elle alluma le plafonnier. Elle éclaira dans le couloir. Elle se précipita vers la porte d’entrée. Elle tenta de l’ouvrir. La porte était verrouillée. La clé était toujours insérée dans la serrure. Karine ressentit un soulagement passager. Elle éteignit la lumière qu’elle venait d’allumer. Plongée dans la pénombre, elle regarda dehors. La grille était encore fermée. Et si quelqu’un l’avait franchie, elle aurait entendu son vacarme caractéristique. Une évidence se faufila à travers ses pensées. Elle devait se barricader. Elle saisit la lanière du volet qui jouxtait la fenêtre derrière laquelle elle se tenait. Elle la tira puis la lâcha d’un geste ample et brusque. Le volet dégringola sur son rail dans un grognement rauque.

Sans perdre de temps, Karine se replia dans le salon, dont elle ferma les volets avec le même empressement, proche de la panique. Elle parcourut avec la même frénésie la cuisine, la salle d’eau, la buanderie et vérifia que le bureau de Sergio était bien fermé à clé.

Elle se posta ensuite au pied des escaliers. L’étage, toujours silencieux, était plongé dans le noir. Il y avait un interrupteur sur sa gauche. Elle l’effleura pour se rassurer, mais elle choisit de monter sans l’avoir préalablement actionné. Sur l’échiquier de la peur, il valait peut-être mieux être une ombre parmi les ombres qu’une victime désignée par toutes les sources lumineuses. Silencieusement, sur la pointe des pieds, elle grimpa. Elle retint son souffle, s’écarta de la rampe et poursuivit son ascension, collée contre le mur. Elle s’enfonça dans la nuit. Sans un bruit. Sur le palier, deux petites fenêtres dépourvues de volets étaient équipées de barreaux en fer forgé. Il était impossible de s’introduire par-là, et elle en ressentit une satisfaction certaine, même si elle ne pouvait nier la sensation de suffocation qui lui vrillait les entrailles.

Parvenue au premier, elle s’immobilisa et attendit. Rien d’autre que le silence et la nuit. Il faisait froid. Elle frissonna. Ses mains tremblaient. Elle devait agir. Elle traversa l’étage, de pièce en pièce, sans omettre la salle de bains. Dans chaque pièce, elle profana la quiétude ambiante et abattit les volets. Son épreuve touchait à sa fin. Elle se replia dans leur chambre à coucher. Par bonheur, la porte était pourvue d’un loquet. Elle s’enferma.

Il ne lui restait plus qu’un dernier volet à fermer. Les tentures étaient restées tirées toute la journée. L’espace d’un instant, Karine répugna à les ouvrir, à l’idée de découvrir un intrus, à travers la vitre, d’autant que la pièce était pourvue d’un balcon. Un grand balcon en pierre sculptée, garni de colonnes et d’arcades.

Karine demeura interdite. Il lui parut aussi bien impossible de marcher jusqu’à la fenêtre et d’en ouvrir les rideaux que de renoncer et laisser ouverte cette dernière ouverture sur un monde extérieur potentiellement hostile. Elle supplia, sans savoir à qui s’adresser. Son menton tremblait de chagrin. Elle était incapable de nourrir une pensée rationnelle. Elle courut jusqu’à la fenêtre. En ouvrant grand les bras, les poings accrochés aux étoffes, et elle arracha presque les pans de tissu des crochets qui les unissaient à la tringle.

Le balcon était vide. La rue en contrebas était paisible. La pluie avait cessé de tomber. Karine guetta l’apparition d’une main gantée sur la balustrade en granit. Mais la comédie avait assez duré. Dans un ultime effort teinté d’apaisement, elle abaissa le volet.

La vitre, désormais aveugle, lui renvoya le reflet de son buste au visage anxieux. Derrière son épaule se tenait une forme. L’aspect livide d’une femme aux cheveux désordonnés et au regard haineux. Les traits d’une femme défunte et qui, en deux cents millisecondes, donc, instaura son règne mortifère dans les souvenirs de Karine, la marquant à l’aide d’un fer invisible, mais indélébile du sceau de la terreur élémentaire que ressentent les vivants lorsqu’ils sont confrontés à la promesse sournoise de la mort.

Karine hurla. Elle reprit son souffle. Elle hurla de plus belle, ferma les yeux, se couvrit des joues jusqu’au front avec ses mains, et fonça tête baissée à travers la pièce. Elle se précipita vers la porte, terrorisée. Ses mains s’acharnèrent sur le loquet. Elle rouvrit les yeux avant de descendre les escaliers et s’enfuit de la maison, en courant à toutes jambes.

Elle avait été happée par La Peur. Sa vie allait virer au cauchemar.

DUE

Assise à l’arrière de la voiture, Karine se chamaillait avec son frère. Elle s’amusait à le pincer. Il réagissait d’abord silencieusement, se calait contre la portière, mais elle recommençait jusqu’à ce qu’il gémisse.

Leur mère demanda à Charles pourquoi il se plaignait et Karine glissa discrètement le long de la banquette et se redressa sagement, comme la parfaite chipie qu’elle pouvait être.

— C’est Karine, elle m’a pincé.

— C’est pas vrai.

— Si, Maman, c’est vrai.

— Non, Maman, c’est un menteur !

Si Charles se calmait ou l’ignorait, elle récidivait. S’il lui donnait une claque, elle pleurait. Si sa mère la disputait, elle niait en prenant une moue indignée. Au final, ce jeu l’amusait. Le temps passait plus vite quand elle s’en prenait à son frère. Elle n’avait que quatre ans, et derrière son allure de petite peste dont les jeux n’amusaient qu’elle, elle ne se rendait pas encore compte à quel point elle aimait son frère. Leur père trancha gentiment :

— Calmez-vous, les enfants, nous sommes arrivés.

Il leur avait fallu une bonne heure pour aller de Strasbourg à Russ. Autrement dit, c’était un trajet interminable pour des enfants de l’âge de Charles et Karine. La départementale 392 passait d’abord par Lingolsheim, puis longeait l’aérodrome d’Entzheim et barrait alors la plaine alsacienne, ponctuée par ses communes paisibles, de Duppigheim à Mutzig en passant par Altorf et Dorrlisheim ; ensuite, la route basculait dans l’univers sauvage, boisé et escarpé de la vallée de la Bruche.

Parvenu à Hersbach, leur père traversa la rivière, en direction de Russ, où habitait la tante Adélaïde. Les années quarante touchaient lentement à leur fin. Elles avaient été épouvantables, probablement les plus terribles qu’ait connu l’humanité, et l’Alsace en avait terriblement souffert. Karine était trop petite pour s’en rendre compte. Elle était heureuse et insouciante, comme on peut l’être quand on a la chance de grandir au sein d’une famille aimante telle que la sienne. À l’époque, la tante Adélaïde avait déjà atteint un âge avancé. Leur père aimait profondément son aïeule, il lui rendait visite deux à trois fois au cours de l’année et les enfants, une fois passée l’épreuve du trajet, adoraient leurs escapades à la campagne.

Adélaïde Kleinpeter vivait dans une rue escarpée sur les hauteurs du village, sa maison était basse et étroite, terne et vétuste. La vieille femme passait l’essentiel de ses journées, répétitives à l’ennui, dans sa cuisine, recroquevillée sur son banc de bois, mais il suffisait qu’elle voie son neveu et les petits pour qu’un sourire parcoure son visage et la rajeunisse de dix ans. Derrière sa maison, il y avait une cour, suivie d’un petit jardin dans lequel serpentait un ravissant torrent qui fascinait Charles et Karine.

Charles adorait y jeter des cailloux. Karine cherchait avant toute chose à éclabousser son frère. Les enfants passèrent l’après-midi au bord de l’eau, sans voir le temps filer. Lorsque leur père, tenant affectueusement sa tante par le coude, sortit dans la cour et les avertit que le moment était venu de rentrer à Strasbourg, Charles protesta, et Karine émit une surprenante requête :

— D’accord, Papa, mais d’abord, je veux voir les lapins.

— Quels lapins, ma chérie ?

— Les lapins, là-haut, près de l’arbre.

— Mais il n’y a pas de lapins, là-haut, près de l’arbre, Karine.

Déjà, la tante Adélaïde s’était figée, mais ni les enfants ni leurs parents ne l’avaient remarqué. Karine soutint le regard de son père, du haut de ses quatre printemps, portée par la vigueur de ses certitudes :

— Si, dans des cages.

— Je t’assure, ma chérie, il n’y a jamais eu de lapins ici.

— Si, le monsieur me l’a dit…

Monsieur Kleinpeter s’agenouilla auprès de sa fille.

— De quel monsieur me parles-tu, ma chérie ?

D’une voix craintive, Adélaïde trancha faiblement :

— La petite a raison !

Le père de Karine regarda sa tante, qui précisa :

— Mon grand-père avait des lapins, ici, quand j’étais enfant. Il possédait des clapiers dans une remise, près de l’arbre, là où le dit la petite.

Karine embraya :

— Oui, c’est ce qu’il m’a dit !

À ce moment, la petite fille perçut les regards incrédules et stupéfaits de ses parents comme de sa grand-tante. Charles en profita pour lancer d’autres cailloux dans la rivière.

Trois paires d’yeux dévisageaient la petite fille. Endimanchée et joliment coiffée, Karine paraissait résolument adorable. Mais il y avait, dans la seule explication possible à ses propos, dont la portée se situait au-delà de la raison, du tangible et de l’acceptable, quelque chose de parfaitement effrayant, qui bouleversa ses parents et terrifia la vieille femme.

***

La lumière l’aveugla subitement. Karine prit conscience du klaxon strident une éternité plus tard. Elle s’immobilisa. L’automobiliste pila, gesticula, baissa sa vitre et remua de plus belle, en l’invitant promptement à aller se faire enculer, en italien dans le texte. Pour toute réaction, Karine, hésitante et titubante, trouva refuge au centre du rond-point, sur la bordure qui encerclait la statue de Giuseppe Garibaldi. Le conducteur s’en alla, à grand renfort d’invectives et de regards furibonds. Karine le dévisagea comme un enfant tiré de son sommeil et qui se demande pourquoi sa maman lui demande de se lever au motif qu’il doit aller à l’école.

Elle ne comprenait pas comment elle était arrivée là. Elle était en chaussettes. Elle était trempée. Ses vêtements avaient pris la pluie et elle sentit que sa peau était ointe d’une sueur malodorante. Ses pieds étaient glacés. Elle remonta mécaniquement Via Francesco Petrarca, incapable de réfléchir à la raison de sa présence, loin de son domicile, à une heure vraisemblablement avancée de la nuit. Sa progression fébrile dans la ville silencieuse l’exténua. Parvenue Piazza Della Liberta, elle se dirigea vers la fontaine et se laissa choir contre son rebord. Elle revit le visage souriant d’Ofelia, à la trattoria. Une vision silencieuse. Les images lui parvenaient, pas les sons. Les lèvres d’Ofelia s’animaient, aucune parole n’en émanait. Elle se remémora le tourne-disque sur lequel ondulait une version atone du vinyle, ainsi que le carrousel avant les infos, dépourvu de son générique. Enfin, elle se revit, devant sa maison, poussant la grille en fer. Les perceptions sonores lui revinrent soudainement. Le grincement de la grille lui secoua les tripes aussi sûrement qu’une craie retorse sur un tableau noir.

Ses souvenirs s’accélérèrent. Son salon, sa solitude, sa peur. Les volets, les escaliers, l’étage. Sa chambre, les tentures, son reflet. Et…

Elle se redressa, tourna sur elle-même, de crainte de voir surgir la morte.

Jamais ! Jamais cela ne lui était arrivé. Pas de manière aussi évidente, aussi agressive, aussi terrifiante. Ses contacts avec les défunts étaient toujours sereins. Elle se rappela précisément ses premières perceptions, dans sa petite enfance. Elle se remémora sa première communication assumée, dès l’adolescence, avec la grand-mère d’un camarade de classe, décédée deux semaines plus tôt. La présence de cette mamy bien-aimée avait été délicate, et Karine l’avait appréhendée avec pudeur, sans avoir à se forcer ni à chercher à réfréner l’étendue surprenante de ses sensations. De sa médiumnité.

Elle avait nourri des échanges sporadiques ou soutenus avec certains défunts. Il y avait ceux qu’elle avait cherché à contacter à la demande d’un proche, et ceux qui étaient venus à elle. Elle avait parfois ressenti une grande bienveillance ou les réminiscences d’amours impérissables, tout comme elle avait déjà recueilli des reproches ou des monceaux de regrets inconsolables. Mais pas une fois une apparition ne s’était manifestée avec cette virulence, au point d’apparaître, corporellement dégradée, mais néanmoins identifiable, mue par l’affreuse volonté qui l’habitait, dans le seul but de lui faire subir les outrages d’une terreur indicible.

Les premières gouttes d’une nouvelle averse frappèrent la place. Il était temps pour elle de rentrer. Elle ne risquait plus rien. L’entité qui lui était apparue ne reviendrait pas tout de suite. Karine le sentait, elle le savait. Elle se remit en marche et parvint rapidement Via Pradello. La grille était ouverte. C’était logique. Elle s’était probablement acharnée à l’ouvrir quand elle avait fui ce à quoi elle préférait déjà ne plus penser.

Le battant droit de la porte d’entrée était ouvert, également. Karine réalisa qu’elle avait purement et simplement abandonné la maison. Présidée par sa seule inconscience, dominée par son impérieux désir de fuite, elle n’avait emporté ni sac ni papiers d’identité.

Elle franchit le seuil, glacée d’effroi. Elle referma la porte derrière elle et trouva la clé là où elle l’avait laissée. Elle s’abstint de fermer le verrou. De toute manière, aucune serrure au monde, aucun barreau ne pourrait la protéger si son assaillante se manifestait à nouveau. Karine serait alors à sa merci. Il ne s’agissait d’ailleurs pas d’une menace, mais bien d’une certitude : qu’elle le veuille ou non, tôt ou tard, cette atrocité surgirait de plus belle : la vocation d’une revenante était de réapparaître.

Karine se nicha dans le ballon de son fauteuil fétiche, avec ses cigarettes pour seule compagnie. Le sommeil ne viendrait pas. Elle en avait la certitude. Alors, elle se conditionna. Elle fit le vide. Elle dissipa les couleurs de la pièce et se focalisa sur la pipistrelle lumineuse, jusqu’à parvenir à un état proche de la léthargie. Elle oublia le reste de la maison, de même que la ville, le pays, et celui qui l’avait vu naître. Elle nia sa peur passée et ses phobies à venir. Elle s’imprégna d’une infinie solitude, dans un monde où il n’y avait plus Ofelia, ni Sergio, ni la famille de Sergio, ni quelque visage vaguement familier que ce fut. Il n’y avait plus qu’elle. Elle et sa visiteuse. De ses lèvres scellées, elle l’appela. De ses bras immobiles, elle lui tendit la main.

Un nom lui vint à l’esprit, comme une évidence.

La morte s’appelait Alessandra Moro.

***

Karine se réveilla, dans une position vaguement fœtale, lovée au fond du ballon. Ses articulations craquèrent lorsqu’elle s’extrait du fauteuil. Il faisait probablement jour, mais les volets bloquaient la lumière. La pipistrelle s’était muée en luciole. Karine était épuisée. Elle ressentait de la fatigue, mais également une multitude de sensations éreintantes. Des douleurs dans le corps. Un bourdonnement dans l’oreille. Une vague migraine. L’impression d’avoir perdu toute son énergie vitale, en même temps que le contrôle qu’elle avait d’elle-même, dans sa chambre, après avoir fermé le volet, lorsqu’elle avait reçu la visite d’Alessandra Moro.

Il y avait une salle d’eau au rez-de-chaussée. Une douche lui ferait le plus grand bien. Elle se lava sous un jet bouillant, se savonna énergiquement et se coiffa soigneusement, quoique sans conviction. Elle se prépara un café. Sergio lui avait appris à se servir d’une cafetière italienne, et elle ne pouvait désormais plus s’en passer. Elle alluma une première cigarette, vite suivie d’une seconde, tandis qu’elle s’injectait une première dose de caféine. Elle se sentait incapable de manger. Elle songea alors à regarder l’heure. Il était dix heures passées. Elle releva les volets dans le même ordre où elle les avait baissés. Un soleil radieux inonda le salon. L’heure était venue pour la pipistrelle de jouir d’un sommeil bien mérité.

Parvenue au pied de l’escalier, elle renonça toutefois à le gravir et à ouvrir les volets de l’étage. Elle se sentait incapable, pour l’heure, de retourner dans la chambre. Pas avant que Sergio ne rentre, en tout cas. À bien y réfléchir, il lui semblait inconcevable de rester chez elle. Sa maison avait été profanée. L’entité, cette réminiscence malfaisante d’Alessandra Moro, avait trouvé une fois le chemin jusqu’à elle. Elle le retrouverait sans peine.

À nouveau, Karine eut la sensation d’être à la merci de cette abomination. Elle se demanda ce qui avait changé, si elle était allée trop loin, si elle avait, sans le vouloir, profané un territoire interdit, en communiquant avec ce qui n’avait plus lieu d’être. Ses songes étaient empreints d’humilité, car jamais elle n’avait voulu tirer profit de son don en aucune façon, mais également de culpabilité, en ce qu’elle craignait d’avoir enfreint un ordre établi qui séparait de manière très nette la vie de la mort.

Karine fut charriée hors de la maison par ses contrariétés et sa propre capacité à se flageller, aussi sûrement qu’elle l’avait été la veille, dans des conditions qu’elle assimilait désormais assez nettement, mais dont elle ne se remettrait peut-être jamais. Sergio étant absent, elle ne connaissait qu’une échappatoire. Son amie, sa sœur, sa confidente. Ofelia.

Elle acheta un billet et monta dans le funiculaire qui menait à Città Alta. La cabine s’éleva et la ville apparut à Karine, nimbée dans sa paisible beauté. Collée à la fenêtre, elle fixa le quartier où elle habitait, et discerna le toit de sa maison. Il lui sembla que le lieu demeurerait irrémédiablement hanté. Ses pensées s’emballèrent. Déjà, elle ne discernait plus vraiment le danger auquel elle était exposée, et elle sentit que les lambeaux de sa rationalité défaillante la désertaient lâchement.

Le funiculaire disparut sous son tunnel ; la ville échappa au regard de Karine, rivée dans l’angle, adossée à la vitre désormais aveugle.

Karine craignait de découvrir Alessandra Moro, dissimulée parmi les passagers. Lorsque les portes du funiculaire s’ouvrirent, Karine s’en échappa en courant. Le haut de la ville, délesté de ses touristes et de ses amoureux, était désert. Ses ruelles étaient harcelées par les ombres et le silence. De chaque porte séculaire, de chaque impasse, pouvait surgir quelque chose d’affreux dont Karine redoutait désormais l’existence. Elle se réfugia, davantage qu’elle ne rentra, à l’intérieur de la librairie d’Ofelia.

Ofelia bavardait avec un vieux, un très vieux monsieur, qui la regardait avec des yeux éperdus de désir et de fascination. Elle lui souriait, lui parlait, tout en massacrant un emballage cadeau qu’elle confectionnait pour le livre qu’il avait acheté. La sublime libraire avait de toute évidence coupé trop peu de papier et fut contrainte d’en rajouter une bande, qu’elle colla maladroitement au premier morceau. Le vieillard, qui n’avait d’yeux que pour la poitrine exceptionnelle d’Ofelia, sembla ne pas remarquer le carnage. La scène arracha presque un sourire à Karine. L’homme sortit, et en passant, lança de ses yeux clairs un regard facétieux en direction de Karine. Ofelia leva alors les yeux vers son amie et s’écria.

— Seigneur, Jésus, ma chérie, qu’est-ce qui t’arrive ?

— Je…

— On dirait que tu as vu un mort !

À ces mots, Karine éclata en sanglots. Ofelia vit sa sœur de cœur pleurer pour la première fois. Elle sourit, parla, modula le son de sa voix, utilisa toutes les formules de réconfort possibles et imaginables, et, surtout, l’invita à se confier.

À midi, Ofelia ferma la porte, disparut un moment, réapparut avec des arancini encore fumants, et elles se réfugièrent dans l’arrière-boutique, parmi les piles de livres, des rangées de cartons et une montagne de paperasse. Ofelia déposa une boulette dans une assiette qu’elle tendit à Karine :

— Mange, petite chérie, ça te fera le plus grand bien.

Karine n’avait pas faim, mais elle ramassa la fourchette et fendit la panure. Le riz, les petits pois et le parmesan jaillirent copieusement. Elle goûta par réflexe, et contre toute attente, elle apprécia ce repas, qu’elle ne se serait pas crue capable d’avaler dix minutes plus tôt. Ofelia mangeait face à elle, silencieusement, assise sur un carton, sans la quitter du regard. Elle l’interrogeait de ses grands yeux noirs. Karine esquissa un timide sourire.

— Tu as tout deviné, j’ai vu un mort. Une morte, pour être précise.

— À la télé ?

— Dans ma chambre à coucher.

— Et tu ne te rappelais pas l’avoir planquée là ?

La réplique d’Ofelia avait fusé. Elles éclatèrent d’un fou rire. Karine se trouva libérée d’un poids qu’elle n’était pas de taille à porter seule. Elle se calma, rassembla ses pensées, et raconta la visite qu’elle avait reçue à Ofelia, qui l’écouta sans ciller.

— Mais chérie, es-tu certaine de ce que tu as vu ?

— Je ne suis pas folle.

Ofelia leva les yeux au ciel, puis posa ses mains sur celles de Karine dans un geste d’apaisement.

— Je n’ai pas dit que tu étais folle, mais il faisait probablement sombre, tu avais peur, tu t’étais fait des films et tu as cru voir quelque chose qui t’a fait penser à un visage.

— Non, je sais ce que j’ai vu. C’était une femme morte.

Ofelia changea de tactique.

— Tu m’as toujours dit que les contacts que tu établissais avec les défunts étaient des moments de paix.

— Oui. Cela s’est toujours bien déroulé.

— Peut-être que celle-ci avait ses règles, tu ne crois pas ?

Karine ne goûta plus à la plaisanterie. De la part d’Ofelia, elle aurait même espéré davantage de compréhension. Elle se renfrogna. Ofelia sembla s’en rendre compte, et lui demanda doucement.

— Avais-tu déjà vu cette femme ?

— Non.

— Que te voulait-elle ?

— Je n’en sais rien. Communiquer, probablement. C’est juste que, son regard…

Karine masqua ses yeux, comme pour dissiper cet affreux souvenir. Elle en profita pour prononcer l’inévitable souhait qui l’animait :

— Je dois la retrouver !

— Comment comptes-tu t’y prendre ?

Ofelia se retint de demander à Karine si elle comptait en dessiner le portrait-robot. Elle réprima un sourire.

— Je connais son nom !

— Comment s’appelle-t-elle ?

— Alessandra. Alessandra Moro.

— Et comment vas-tu la trouver, cette Alessandra Moro ?

— Je ne sais pas, j’ai pensé à lire les rubriques nécrologiques, ou à chercher dans les cimetières, mais ça risque de prendre un moment.

Ofelia jaugea Karine, tout en arborant une mine impassible, afin de ne pas heurter sa susceptibilité. Karine, bien que perturbée, affichait un air grave, teinté d’une terrible concentration, alliée à une volonté à toute épreuve.

La belle Italienne hésita. Elle ne pouvait pas laisser son amie se lancer dans une entreprise aussi incongrue. C’était la première fois qu’elle voyait Karine dans cet état. Elle alluma une cigarette, qu’elle tendit à Karine, puis une deuxième, qu’elle garda pour elle. Elles fumèrent silencieusement. Ofelia n’avait jamais cru à ces histoires de fantômes, de poltergeists, de maisons hantées…

Quand elles s’étaient connues, Karine lui avait rapidement confié qu’elle possédait ce don. Ofelia ne l’avait pas crue, pour une raison assez simple : elle n’en était pas capable. Elle était trop cartésienne. Pour elle, les voyantes, les cartomanciennes et autres sorciers relevaient tous du charlatanisme. Karine lui avait relaté quelques expériences passées avec une conviction telle qu’Ofelia en avait été troublée. Karine avait même proposé à son amie d’établir un contact avec un défunt qui lui avait été cher. Ofelia avait pensé à son jeune frère, qui s’était tué en escaladant une paroi des Dolomites deux ans plus tôt, mais elle s’était ravisée. Elle avait craint que Karine se contente d’imaginer les paroles qu’elle avait envie d’entendre, et qui étaient aisées à deviner. Cela aurait gâché leur amitié. Ofelia avait décliné. Karine n’avait pas insisté.

Cette fois, c’était différent. Karine était malheureuse et contrariée. Cela, Ofelia le voyait et le sentait. Il y avait peut-être quelque chose qu’elle pourrait faire pour sa sœur de cœur.

***

Le téléphone retentit dans la maison silencieuse. Karine songea qu’il s’agissait probablement de Sergio, qui devait rentrer le lendemain. Elle se précipita sur le combiné.

— Allo ?

— Allo, ma chérie ?

— Oui.

La voix d’Ofelia était enjouée.

— Tu te rappelles d’Antonio ?

— Le pilote de Formule 1 ? Celui avec qui tu as couché l’année dernière et qui s’est tué dans une course de côte ?

— Non, chérie adorée, tu les confonds toujours. Le pilote, c’était Ludovico, celui avec qui je sortais en même temps que Raffaele.

Ce bref échange soulignait leur plus grande différence. Ofelia était une mangeuse d’hommes. Alors que la vie sexuelle de Karine avait été un désert avant sa rencontre avec Sergio et qu’elle menait désormais une existence rangée, Ofelia enchaînait les amants. Pas une semaine ou presque ne passait sans qu’Ofelia ne lui raconte sa dernière aventure avec tel dentiste milanais ou sa nuit d’amour passionnée dans les bras d’un maçon Sarde. Ofelia aimait avidement les hommes, elle se donnait sans complexe et ne rechignait pas à se laisser prendre par un étudiant un jour et par un retraité le lendemain. Selon elle, chaque homme avait une manière d’aimer différente, et elle aurait été idiote de s’en priver.

Karine tenta de se remémorer Antonio.

— Antonio, ton ancien coiffeur.

— Tu chauffes, Ma Chérie. Le coiffeur, c’était Antonio Uno. Antonio, dont je te parle, c’est Antonio Due. Le journaliste.

— Ah oui, le journaliste !

— Bref, à la librairie, j’ai vu à quel point tu étais malheureuse, j’ai voulu faire quelque chose pour toi, j’ai appelé Antonio et je lui ai demandé si le nom d’Alessandra Moro lui disait quelque chose.

Karine agrippa le cornet du téléphone. Elle posa la question dont elle redoutait la réponse, quelle qu’elle put être :

— Et ?

— Et il la connaît.

— Ne me fais pas languir.

— Je n’en sais pas davantage. Il m’a proposé de venir à la librairie, demain, à midi. Nous irons déjeuner. Et il te dira tout ce que tu veux savoir sur Alessandra Moro.

Karine ne sut pas quoi répondre. Elle murmura :

— Merci, Ofelia…

— Mais de rien, darling.

— Je sais que tu ne crois pas…

Ofelia l’interrompit :

— Cela n’a rien à voir avec ce en quoi je crois ou pas. Tu es mon amie, et j’ai voulu faire ça pour toi.

— Merci. C’est important pour moi. Je t’embrasse.

— Moi aussi, je t’embrasse, chérie. Au fait…

— Oui ?

— Antonio, il aime beaucoup les femmes. Tu verras, il est très cultivé. Mais ça n’empêche pas qu’il adore les belles femmes.

— Ah…

Karine avait compris l’allusion. Ofelia insista.

— Mets-toi en valeur. Ça lui donnera envie de prendre son temps pour raconter tout ce que tu veux savoir.

À nouveau, Ofelia lui arracha un sourire :

— D’accord, j’y songerai.

— Et puis, qui sait ?

— Qui sait quoi ?

— Peut-être pourriez-vous vous offrir une petite sieste crapuleuse…

— Ofelia, voyons.

— Ne fais pas ta vierge effarouchée, Sainte-chérie. Moi, je ne dis jamais non quand j’ai une occasion de m’envoyer en l’air.

— Ofelia ! Je suis mariée…

— C’est ça, justement, l’aventure moderne. Enfin, tu verras…

Elles se saluèrent. Karine demeura songeuse. Elle ne se rappelait plus le nom de famille de ce gars. Antonio. Il lui semblait qu’il travaillait dans la presse écrite. Mais elle ne savait plus pour quel journal. Elle craignait de ne pas savoir quelles questions lui poser au sujet d’Alessandra Moro. Ses pensées étaient confuses. Peut-être soignerait-elle sa tenue… Cela ne l’engagerait en rien. De toute manière, il était exclu qu’elle couche avec ce type.

TRE

Karine eut un moment d’hésitation devant sa garde-robe. Douchée et coiffée, elle ne portait que son alliance en or, son médaillon en argent à l’effigie de la Madonna di Pompei, et un voile invisible qui diffusait des fragrances de Numéro 5 dans chacune des pièces qu’elle traversait. Autrement dit, elle était nue. Elle alluma une cigarette et se posa devant le miroir.

Elle n’était pas vilaine. Elle osait parfois l’admettre. Ses épaules étaient menues, son visage était fin, son ventre était plat. Certes, elle aurait aimé avoir plus de poitrine, ou davantage de fesses, à l’instar d’Ofelia. Mais elle n’avait pas à se plaindre. Quand elle était prise, elle ressentait l’avidité des mains de Sergio, et se délectait de la virilité avec laquelle il l’investissait. Le mariage faisait son œuvre. La fougue se calmait progressivement, et peut-être connaîtraient-ils un jour les désillusions qui assaillent bien des couples, mais pour l’heure, son mari lui convenait, et elle estimait avoir suffisamment d’atouts pour le satisfaire.

Campée devant son reflet, elle fuma voluptueusement. Elle savoura l’éphémère sensation de paix qui l’enveloppait. Elle était résolue à en apprendre davantage sur Alessandra Moro et n’éprouvait ce matin-là qu’une lointaine appréhension à l’idée que le spectre de la défunte se manifestât à nouveau.

Elle s’observa, souveraine, et effleura sa poitrine harmonieuse. Elle se demanda brièvement ce qu’Ofelia penserait de ses seins. Elle ignorait si Ofelia, qui avait eu tant d’amants, avait déjà touché les seins d’une autre femme. Karine ressentit un trouble délicieux, qui naquit par surprise, entre ses cuisses. Elle le réprima, mais portée par cette soudaine félicité, elle décida de donner le change au journaliste. Elle choisit de jolis sous-vêtements, des collants noirs en laine, une robe rouge agrémentée d’un motif à carreaux, suffisamment épaisse, mais définitivement courte, et elle se para de ses bottes neuves. De hautes bottes blanches en cuir, pourvues de talons audacieux. L’ensemble était sexy, mais collait à l’air du temps. Elle admit qu’elle était belle. Belle et désirable.

Elle sortit de chez elle peu après onze heures.

***

— Ma che bella donna, s’écria spontanément Ofelia, lorsque Karine poussa la porte de la librairie.

Karine lui sourit. Le compliment, venant d’Ofelia, l’enchantait. Ofelia n’était pourtant pas en reste. Vêtue comme Karine, dans une version plus outrancière, elle était spectaculaire. La venue d’Antonio n’y était certainement pas étrangère. La libraire avait également choisi une robe rouge et des collants. Mais sa robe était outrageusement décolletée sur son insolente poitrine, tellement courte qu’elle menaçait en permanence de dévoiler ses fesses. De même, Ofelia portait des bottes blanches, à ce détail près que les siennes étaient tellement hautes qu’il convenait de les qualifier de cuissardes, dans le plus pur style Barbarella.

Karine aimait profondément Ofelia, peut-être même au-delà du raisonnable, tel que sa morale lui en imposait sa définition, et elle était étrangère à toute notion de jalousie, mais elle ressentit à ce moment un soudain dépit. Ofelia était tellement provocante, en tout point sexuelle... Sa peau mate, son corps pulpeux, le chant permanent dans sa voix… Dans une autre vie, peut-être aurait-elle aimé avoir le corps d’Ofelia et changer d’homme comme du soutien-gorge que son amie ne portait pas. Elle réprima cette indécente pensée et se focalisa sur deux piles de livres que sa sœur de cœur ajustait sur le plan central de sa librairie.

Il Stratego. Un roman écrit par un certain Baldoni.

Le Stratège. C’était un titre qui en jetait. La couverture, en noir et blanc, représentait une femme épouvantée. Il s’agissait probablement d’un giallo, un de ces romans de gare aux confins de l’érotisme et du policier qui pullulaient dans les kiosques des marchands de journaux. Ce genre de bouquin se lisait plutôt vite. Karine en ramassa un exemplaire dans le rayon et en lut le quart de couverture.

« Assises de Milan, 1966. Walter Wagner doit répondre du chef d’assassinat sur la personne de Caterina de Sio. Le crime est horrible, les charges accablantes, et le destin de ce criminel sadique semble scellé. Contre toute attente, Walter Wagner est acquitté et remis en liberté.

La justice a rendu son verdict, et l’affaire pourrait s’arrêter là. Mais à l’issue de ce procès bâclé, l’auteur est remonté dans le temps et a retracé le parcours de Walter Wagner. Ce qu’il a découvert est édifiant.

Ce récit, abondamment documenté, dresse le portrait d’un monstre qui a tué à maintes reprises et pour qui le meurtre est une passion. Il retrace le parcours d’un stakhanoviste du crime, qui se terre dans l’ombre et guette sa prochaine victime. Cette victime, c’est peut-être VOUS ! »

Karine reposa le livre. Il ne s’agissait pas d’une fiction. Ofelia intervint :

— Tu devrais le prendre, petite chérie. C’est très bien !

— Vraiment ?

— Oui. Je les ai reçus hier soir, j’en ai lu cent pages. C’est une histoire de diiiiingue. Tu verrais ça au ciné, tu te dirais que c’est tiré par les cheveux.

— Ah bon ?

Karine avait confiance en Ofelia, qui connaissait ses goûts, et avait ce pouvoir, en matière de bouquins, de séparer le bon grain de l’ivraie. Elle acheta un exemplaire d’Il Stratego.

La porte de la librairie s’ouvrit à cet instant. Le visage d’Ofelia, déjà lumineux, irradia d’un sourire resplendissant. Antonio apparut. Ce n’était pas un bel homme. Il n’était pas spécialement grand, et bien que n’ayant pas encore atteint la quarantaine, il arborait facilement dix kilos superflus, voire quinze. Il n’était pas coiffé, ses cheveux fournis livraient une bataille chaotique sur son crâne et son visage rondouillard était dissimulé par une toison épaisse, une barbe de pirate. Vêtu d’un jean délavé et d’un long manteau en mouton retourné, il incarnait l’antithèse du séducteur à l’italienne.

Karine se demanda ce qu’Ofelia pouvait lui trouver, au point de coucher avec. Pourtant, quand Antonio lui serra la main, elle fut agréablement surprise par la douceur de sa peau, par la fermeté contenue de sa poigne et par son regard. Noir et incandescent. Franc. Doux. Rieur. Antonio lui inspira immédiatement une profonde empathie. Mais ce n’était pas pour autant qu’elle tomberait dans le piège.

— Antonio, enchanté.

— Karine. De même.

Ofelia trancha avant qu’un silence gêné s’insinue :

— Bon, les présentations sont faites. J’ai beaucoup de boulot. Je vais vous laisser aller déjeuner seuls, vous avez énormément de choses à vous dire.

L’argument, péremptoire, ne souffrait d’aucune contestation possible.

Antonio adressa un grand sourire aux deux femmes ; il parut ravi à l’idée de ce tête-à-tête avec Karine.

Karine jeta un regard furieux à Ofelia, qui avait probablement manigancé ce subterfuge de roman-photo. Elle ramassa son exemplaire d’Il Stratego, trop volumineux pour rentrer dans son sac à main, et elle l’emporta sous le bras.

***

Antonio emmena Karine chez Luigi, une pizzeria située au rez-de-chaussée d’un immeuble en béton de la ville basse, dont l’architecture brutaliste, que n’aurait pas reniée Erno Goldfinger, jurait avec le charme antique de Città Alta. Ils furent accueillis par le dénommé Luigi, un quinquagénaire flamboyant et coquet à l’allure altière et à la chevelure argentée, qui semblait prendre son métier très au sérieux. Une rouquine atomique qu’Antonio ne put s’empêcher de suivre des yeux se chargea de les servir. Le journaliste était de ces hommes à qui il les fallait toutes et qui n’avaient même pas la décence de le dissimuler. Cette pensée exaspéra Karine et gâcha l’a priori favorable qu’elle avait ressenti au contact de cet étrange personnage.

Antonio lui offrit une cigarette, qu’elle accepta, commanda deux verres de prosecco, et entama la conversation de manière solennelle :

— Que puis-je pour vous, Madame Fulci ?

— Je vous en prie, appelez-moi Karine.

C’était évidemment la réplique qu’il espérait. Ce type savait exactement comment fonctionnaient les femmes, il sentait la testostérone à plein nez et avait tellement confiance en lui que c’en était écœurant. Mais Karine s’était fixé un objectif, et elle s’y tiendrait. Elle poursuivit.

— Ofelia vous a probablement parlé de mon don.

— Oui, vaguement, mais je vous avoue…

— Peu m’importe, à vrai dire ; je ne suis pas venue ici pour vous persuader de me croire. Il y a bien longtemps que j’ai renoncé à convaincre les sceptiques.

— Bien, trinquons, dans ce cas.

Antonio l’avait harponnée. Ses yeux exerçaient une pression insolente sur ceux de Karine. Il avait un charme fou. Elle ne voulait pas le regarder, mais ne pouvait s’en empêcher. Elle comprenait comment Ofelia avait succombé. Ils trinquèrent. Antonio jeta un coup d’œil distrait sur la couverture d’Il Stratego, que Karine avait posé sur la table, et qu’elle avait recouvert d’un cendrier. Karine en vint à l’objet de leur rencontre :

— Je vous épargnerai donc mes différentes expériences, et la manière dont je suis entrée en contact avec Alessandra Moro. Mais que vous le croyiez ou non, je suis entrée en contact avec elle, et Ofelia m’a dit que vous la connaissiez.

— La connaître est un bien grand mot, Karine. Je déjeune avec vous, et pourtant, je ne prétendrais pas vous connaître.

— Certes.

— Pas au sens biblique du terme, du moins.

— Je suis blonde, mais j’avais compris.

— Pas encore.

S’il n’avait incarné le mâle italien dans toute sa robuste insolence, Karine l’aurait volontiers comparé à un toréador se pavanant dans l’arène. Ou à un requin tournoyant autour d’une nageuse candide. Le repas s’annonçait interminable.