Le Bathory - Benoit Herbet - E-Book

Le Bathory E-Book

Benoit Herbet

0,0

Beschreibung

Le cauchemar de Philippe.

Charleroi, 1903. Le Bathory est un théâtre macabre, spécialisé dans les spectacles de Grand Guignol. Côté coulisses, un drame s’y joue et s’y dénoue au vitriol !
Charleroi, 1987. Le Bathory est un cinéma, Philippe en est le caissier. Depuis peu, Philippe voit des autocollants placardés un peu partout dans la ville, porteurs d’un curieux message : « Estelle va mourir ». Qui est Estelle ? Est-il possible de la sauver ? Ces questions taraudent Philippe sans relâche. Tenaillé entre les énigmes dictées par son imagination fertile et les réminiscences d’un passé qui ne devrait sous aucun prétexte remonter à la surface, Philippe s’engage sans le savoir dans un cauchemar qui marquera sa vie à jamais.

Plongez dans le récit haletant d'un personnage tenaillée entre les énigmes dictées par son imagination fertile et les réminiscences de son passé.

EXTRAIT

Il fit semblant de regarder attentivement l’autocollant, comme s’il lui fallait du temps pour le déchiffrer, et le moment me procura un bref répit. Quand il releva les yeux vers moi, j’y lus des menaces de mort.
— Désolé. C’est une erreur d’impression !
— Ah…
— Au revoir, Monsieur. Monsieur… ?
Me croyez-vous sincèrement capable d’improviser une fausse identité ?
— Ph… Philippe Dubois.
Horst Kessler désigna de son regard glacial la porte, par laquelle je venais d’entrer.
Cinq secondes plus tard, j’étais dehors.

A PROPOS DE L'AUTEUR

Avec Le Bathory, Benoit Herbet publie son troisième roman, après L'ombre de la chimère et Rouge baiser. Installé en Alsace, mais natif de Charleroi, ville qui le fascine au plus haut point, il y situe une intrigue haletante à la conclusion vertigineuse.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 547

Veröffentlichungsjahr: 2018

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Table des matières

Résumé

Note de l’auteur

Première Partie : 1903

Deuxième partie : 1987

Troisième partie : 1988-2016

Quatrième partie : 2016

Remerciements

Dans la même collection

Résumé

Charleroi, 1903. Le Bathory est un théâtre macabre, spécialisé dans les spectacles de Grand Guignol. Côté coulisses, un drame s’y joue et s’y dénoue au vitriol !

Charleroi, 1987. Le Bathory est un cinéma, Philippe en est le caissier. Depuis peu, Philippe voit des autocollants placardés un peu partout dans la ville, porteurs d’un curieux message : « Estelle va mourir ».

Qui est Estelle ? Est-il possible de la sauver ? Ces questions taraudent Philippe sans relâche. Tenaillé entre les énigmes dictées par son imagination fertile et les réminiscences d’un passé qui ne devrait sous aucun prétexte remonter à la surface, Philippe s’engage sans le savoir dans un cauchemar qui marquera sa vie à jamais.

Avec LE BATHORY, Benoit HERBET publie son troisième roman, après L’OMBRE DE LA CHIMERE et ROUGE BAISER. Installé en Alsace, mais natif de Charleroi, ville qui le fascine au plus haut point, il y situe une intrigue haletante à la conclusion vertigineuse.

Benoit Herbet

Le Bathory

Thriller

ISBN : 978-2-37873-057-4

Collection Rouge: 2108-6273

Dépôt légal Mai 2018

© couverture Ex Aequo

© 2018 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de

traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

Éditions Ex Aequo

6 rue des Sybilles

88370 Plombières les bains

www.editions-exaequo.fr

Note de l’auteur

Il y aurait énormément à dire en vue de réhabiliter Charleroi, tout comme il existe beaucoup de raisons d’aimer follement la capitale du Pays Noir.

La générosité de ses habitants n’a à mon sens pour égale que la solide majesté de son Hôtel de Ville ou le charme de ses façades Art Nouveau, à commencer par la Maison Dorée.

Une cité qui inspire un ultime chef-d’œuvre à Bernard Lavilliers ou qui enfante l’exquise Mélanie De Biasio ne mérite décemment pas son titre usurpé de « Ville la plus laide du monde ».

Mais nous entrons ici dans l’antre tortueux, car torturé de ce qu’un roman peut avoir de plus noir, un lieu à la frontière de l’uchronie, où la pauvreté, la violence et la démence sont le terreau fertile d’un récit au fil duquel l’improbable devient imaginable et dessine les fondations d’une ville aux contours monstrueux. Quant aux horreurs qui en résultent, tapies dans la moiteur des pages qui suivent, elles sont malheureusement moins effroyables que la réalité criminelle de ces trente dernières années.

Je dédie ce livre à la mémoire d’Andrée Hureaux, ma grand-mère adorée, aux côtés de laquelle j’ai découvert ma ville en même temps que j’ai appris à marcher, depuis le souterrain de la Gare de Charleroi-Sud jusqu’aux méandres de la Ville-Haute.

Je me rappelle vivement de cette Mamy aimante m’indiquant les emplacements des anciens remparts, de l’antique prison ou de la vieille Sambre.

Première Partie : 1903

I

— Joséphine ?

— Oui, Mère…

— Juste ciel, Joséphine, quel est donc cet accoutrement ?

— Vous n’aimez pas ?

— Là, n’est pas la question !

— Quelle est la question, Mère ?

— Quelle est cette tenue ?

— Ne vous plaît-elle pas ?

— Joséphine, vous vous moquez de moi.

— J’ai trouvé ce corset au Bon Marché. C’est une folie, mais il est parfait pour mon buste.

— J’en conviens, Joséphine, mais ce n’est pas une raison pour vous présenter, à une heure pareille, devant moi, endimanchée de la sorte.

— Je suis endimanchée, comme vous le dites si bien, parce que je sors.

— Il en est hors de question.

— Mère, ne recommencez pas. Je veux sortir, et je sortirai.

— Ah oui ?

— Parfaitement !

— Et où comptez-vous donc sortir ?

— Je sors rejoindre Félix, si vous tenez à le savoir…

— Félix, le fils du maréchal-ferrant ?

— Oui.

— Ce Félix est bien impudent.

— Je l’aime, mère.

— À votre âge, jamais ma mère ne m’aurait laissée sortir à une heure pareille, avec un Monsieur, sans que nos fiançailles aient été officialisées. Avec votre père…

— Maman, on est au vingtième siècle.

— Ce Félix est un bon parti, Joséphine, je n’en disconviens pas, mais…

— Mais ?

— Mais j’ai peur…

— N’ayez crainte, il est gentil, doux, courtois, parfaitement éduqué.

— Je n’ai pas peur de lui, Joséphine, j’ai peur pour vous.

— Peur de quoi ?

— Peur de cet homme…

— Mais de qui avez-vous donc peur, Mère ?

— Vous le savez.

— Non.

— Si.

— Je vous jure que non.

— Ne me forcez pas à prononcer son nom.

— De qui avez-vous peur, Mère ?

— Très bien, si vous y tenez…

— Parfaitement, j’y tiens !

— J’ai peur…

— Je vous écoute.

— J’ai peur…

— Vous jouez avec mes nerfs !

— J’ai peur… Du vitrioleur.

— Juste ciel, Mère…

— Les Cieux n’ont rien à voir avec cela, Joséphine.

— C’est une légende, un conte de grand-mère.

— Non, Joséphine.

— Ce sont des histoires, Mère, il n’y a pas de vitrioleur.

— Des jeunes femmes ont disparu. Les bonnes sœurs, à Mont-sur-Marchienne, ont recueilli dans leur communauté une pauvre fille au visage mutilé. Elle est dans un état tel que plus aucun homme ne voudra d’elle, à présent, et elle devra rester cachée, honteuse et monstrueuse, derrière les murs du couvent, jusqu’à la fin de ses jours.

— Mère…

— Joséphine, je vous en supplie, ne sortez pas. Je ne supporterais pas qu’il puisse vous arriver malheur.

— Mère, je vous le répète, il ne m’arrivera rien.

— Joséphine, ne me causez pas une angoisse pareille, renoncez à cette folie.

— Non, Mère, je sortirai, mais je ne rentrerai pas tard, je vous le promets.

Joséphine était déjà sur le pas de la porte. Elle adressa un regard doux et compréhensif à sa mère, mais sortit néanmoins, résolue à rejoindre Félix.

Dans une ruelle déserte, qu’un lampadaire pourvu d’un bec de gaz éclairait faiblement, Joséphine avança, d’un pas hésitant. Elle jeta quelques regards autour d’elle et sursauta lorsqu’elle remarqua un homme à l’autre bout du passage.

Sa mère avait réussi à lui coller une frayeur latente que le moindre événement imprévu suffisait à raviver.

Joséphine ne discernait pas les traits de l’homme, qui se pavanait, mais elle détailla sa silhouette, d’une élégance ostentatoire. Il portait un costume trois-pièces, sombre, une chemise d’une blancheur éclatante, et l’or de son gousset étincelait sur son ventre plat. Une grande cape noire, ample et volumineuse, lui servait de pardessus, et contribuait, autant qu’un chapeau haut de forme, à lui donner une allure non seulement altière, mais également impressionnante. En outre, il portait un monocle, qui lui conférait l’arrogance de ceux qui savent, décident et exigent. Un Monsieur de la haute, probablement. Joséphine songea même à un noble…

Cette idée la rassura.

Lorsque l’homme arriva à sa hauteur et qu’il s’arrêta, elle hésita.

Quand un rictus déforma le visage de l’inconnu, elle hurla.

Elle poussa un authentique cri d’horreur. Long, effroyable, atroce.

Elle recula d’un pas, et se colla au mur. L’homme l’agrippa. Il y avait là un tas de briques empilées sur près d’un mètre. L’homme contraignit Joséphine en lui serrant la nuque et posa sa tête sur les briques, avec autant d’assurance qu’un bourreau aurait couché celle d’un condamné sur le billot.

Joséphine appela à l’aide.

— Au secours ! Au secours !

Elle gémit.

— Je vous en supplie ! Non, pas ça, je vous en supplie ! »

L’homme se redressa et son visage se figea dans un nouveau pantomime sardonique :

— Ha ! Ha ! Ha !

Il repoussa sa cape d’un geste ample. D’une main gantée d’un tissu blanc immaculé, il tenait Joséphine par la nuque, et de l’autre, il produisit une fiole, une grosse fiole translucide, remplie d’un liquide redouté parmi tous…

Le vitriol !

D’un geste habile, il déboucha la fiole.

Un murmure inquiet émana instantanément de la salle.

Joséphine tremblait. L’homme persifla :

— Silence, petite sotte, je vais te modeler un nouveau visage.

Dans les travées, de strapontin en strapontin, le murmure vira au brouhaha.

Lentement, en levant la fiole au-dessus du visage de son infortunée victime, l’homme versa abondamment le vitriol sur le côté gauche du visage de Joséphine.

Joséphine hurla. Une femme dans l’assemblée aussi.

La peau de Joséphine fumait. Elle surenchérit dans les cris, et l’homme, dans les grimaces.

Quelques spectateurs rirent bruyamment au fond de la salle et encouragèrent le vitrioleur, en wallon.

— Vasè, m’fi.

Une femme quitta la salle précipitamment, portant sa main devant la bouche, comme pour se retenir de vomir.

Le vitrioleur lorgna la foule à travers son monocle.

Il vida le reste du contenu du récipient sur le visage de l’infortunée Joséphine. Le liquide, semblable en apparence à de l’eau, jaillit abondamment, et éclaboussa copieusement la jeune femme. Joséphine convulsait, ses pieds comme son cœur battant la chamade à l’unisson, tandis que ses traits fins se désagrégeaient au contact de l’acide.

Son agresseur la saisit alors par la nuque, et l’exhiba, face au public.

La moitié gauche du visage de Joséphine n’était plus qu’une croûte purulente et boursouflée, dont avaient disparu l’œil, les paupières et les cils. Sa chair était meurtrie de la plus immonde des manières.

La femme qui avait hurlé dans la salle s’évanouit. Au premier rang, des spectateurs demeurèrent silencieux et stupéfaits. D’autres applaudirent, sans qu’il fût possible de deviner s’ils saluaient la réussite du maquillage, l’effroi contagieux qui s’était emparé d’eux ou la mise en scène macabre de la pièce.

Les lumières se rallumèrent. Le rideau se ferma. La salle, fortement enfumée, fut légèrement éclairée.

Marie et Joseph, qui campaient respectivement Joséphine et le Vitrioleur, se tinrent par la main et attendirent que le rideau se lève. Ils furent rejoints par Sidonie. Sidonie avait le même âge qu’eux, mais lourdement grimée, elle passait aisément pour la mère de Joséphine.

Le rideau se leva.

Alors, face au public, ils saluèrent solennellement la salle, pour moitié choquée, pour moitié amusée.

Le public se dressa pour applaudir. Les acteurs prirent conscience du monde qui avait assisté à la représentation. C’était la première. Et c’était un succès. La salle était pleine. Elle n’était pas bien grande, bien que pourvue d’un balcon, mais elle n’en demeurait pas moins remplie.

Dans la foule, Marie distingua le bâtonnier Émile Buisset, dont il se murmurait qu’il briguerait un mandat de Conseiller Communal ou de Député l’année suivante. Elle se sentit gonflée d’orgueil. Elle chercha Léon des yeux, mais elle fut incapable de le reconnaître parmi tous ces visages. Elle en fut contrite.

Elle jeta un dernier coup d’œil à ses partenaires, et tous trois saluèrent leur public une dernière fois, avant de disparaître par les coulisses.

II

C’était une belle journée d’automne, une magnifique matinée de septembre, chaude comme un matin de juillet. Marie regarda vers l’est, en direction des charbonnages, par-delà les terrils. S’élevant avec indolence, quelques colonnes de fumée noire striaient le ciel de Dampremy : aussi fines qu’un coup de crayon maladroit, elles étaient néanmoins impuissantes à gâcher le bleu du ciel.

Marie était allée voir sa mère à Lodelinsart de bon matin, et tandis que le tramway remontait la route Bruxelles en direction de Charleroi, elle mesurait le chemin parcouru au gré des verreries qu’elle dépassait. Pierard, Mondron, Casimir Lambert… Deux années plus tôt, quand ce tramway électrique avait remplacé les vieux attelages, il avait été conspué, honni au motif que ses câbles défiguraient une ville déjà trop fortement industrialisée. Mais il s’était petit à petit imposé dans le cœur des carolorégiens, et Marie le trouvait bien pratique.

Nombre de passagers montèrent à la station de la Planche, puis descendirent au Viaduc. Marie se sentait étonnamment légère, portée par un bonheur latent qui ne manquerait pas d’éclore au cours de la journée. Elle était confiante, emplie de certitudes. Joyeuse.

Le tramway se faufila par enchantement à travers la rue du Grand Central, dans ce quartier que sa mère s’obstinait à appeler le « Sale Debout », un enchevêtrement de taudis dans lesquels les familles sans le sou entretenaient leur tuberculose. Elle dépassa des enfants trop maigres couverts de haillons et en ressentit un pincement au cœur. Le Marché aux chevaux battait son plein sur la place de la Digue. Un chaos d’attelages, de marchands et d’équidés tantôt fiers, tantôt costauds parsemait l’endroit. L’impatience de Marie allait croissante. Elle regarda à travers la vitre et décompta les ponts.

Le premier enjambait Le Piéton, dont le cours sale et paresseux longeait la rue Dagnelies, au bout de laquelle, se faufilant sous la chapelle Saint-Fiacre et l’Asile de nuit, il se suicidait dans la Sambre, autrement plus impétueuse à cet endroit.

Le second, juste après la place des Tramways, dominait justement la Sambre, qui, en son milieu, hébergeait des pêcheurs à la ligne, en équilibre sur leurs barques, dans l’attente d’un improbable goujon. À la hauteur de la Rue de Marchienne, située à sa gauche, Marie ne put se retenir de jeter un coup d’œil au Bathory. Le Théâtre, construit quelques années plus tôt, avait fière allure. La première du « Vitrioleur » avait été un succès et l’intérêt du public pour les spectacles de Grand Guignol était certain. À sa droite, les murs sinistres de la prison projetaient leur ombre inquiétante sur les rails.

Quant au dernier pont, le troisième, il surplombait le canal de dérivation de la Sambre et menait à la Station Charleroi-Sud. Le tram ralentit, et Marie descendit face à la gare, à hauteur du square. C’est là que Léon lui avait demandé de le rejoindre.

Elle n’en pouvait plus de l’attendre. Elle avait espéré le voir ou du moins l’apercevoir, le soir de la première. Elle avait dû se contenter d’un mot doux, glissé dans sa loge à son insu, pendant la représentation, portant la promesse de retrouvailles amourachées. Elle ne vivait plus depuis trois jours que pour concrétiser la promesse de ce rendez-vous.

Jamais, au grand jamais, elle n’avait ressenti pareil émoi pour un homme ou autant désiré sa compagnie. En comparaison, tous les hommes qu’elle avait connus avant Léon étaient des minets ou des vieillards, des dodus ou des maigrichons, des vantards ou des misérables.

Pour Léon, elle voulait être belle. Belle comme jamais elle n’avait été belle, belle comme jamais elle n’avait eu l’idée d’être belle aux yeux d’un autre. Elle portait une jupe couleur crème, qui lui descendait sur les chevilles, ainsi qu’un corset audacieux et moderne, qu’on qualifiait de droit-devant, et qui avantageait considérablement sa silhouette, en favorisant la cambrure de ses reins et en présentant sa jolie poitrine de la plus mignonne des façons. Elle s’était même autorisé une folie. La veille, elle avait remarqué une paire de bottines de couleur bordeaux absolument magnifiques, au magasin de l’Innovation. Bien vite, la tentation avait pris le dessus sur l’hésitation.

Quand elle s’était habillée, il lui avait fallu près d’une demi-heure pour en fermer les dizaines de boutons neufs qui montaient jusqu’à la base de ses mollets, mais le résultat avait été à la hauteur de ses espérances. En revanche, elle avait renoncé à se munir d’un chapeau ou d’une ombrelle. C’était bon pour les femmes de la haute. Elle voulait être belle pour Léon, mais pas au point de se faire passer pour ce qu’elle n’était pas. Elle était une actrice de Grand Guignol, une fille du peuple, droite et vertueuse, mais saltimbanque dans l’âme, et tout ce qu’elle exigeait de lui fut qu’il parvienne à l’aimer comme telle.

Léon était beau, fort, viril, il agissait sur elle tel un aimant. Et le reste était accessoire. Le reste…

Le regard de Marie porta au-delà de la dérivation de la Sambre et la ramena à la prison dont les quatre ailes semblaient déployer des tentacules sinistres autour d’un donjon menaçant, selon la configuration voulue par Ducpétiaux au siècle précédent. Marie frissonna, sans savoir pourquoi. Son regard fuit le long du quai de Flandre. Il y avait là une relative effervescence devant le garage pour automobiles. Les deux battants de la grande porte cochère s’ouvrirent. Des gamins s’arrêtèrent de jouer, un mécanicien donna quelques coups de manivelle, ses collègues l’observèrent et une voiture rutilante, à la blancheur éclatante, prit vie sous leurs yeux. Une silhouette se détacha de l’ombre du garage et monta dans l’automobile. Marie n’en crut pas ses yeux. C’était Léon !

Superbe, maniant le volant avec dextérité et vigueur, Léon remonta le quai de Sambre, la tête haute, sans un regard en direction de la prison, puis il franchit le pont et vint cueillir Marie comme une fleur idéale qui aurait poussé par erreur au milieu des pavés sans joie qui bordaient la station de Charleroi-Sud.

Marie monta sans un mot, mais parée d’un sourire qui en disait long sur le bonheur qui l’animait ; elle posa d’abord un pied sur le marchepied, avant de se hisser aux côtés de son homme. Elle s’assit avec grâce et bonheur sur le siège en cuir rouge de la voiture.

Léon démarra. Il passa derrière le bureau des douanes, et de là, ils parvinrent rapidement à la route qui, longeant la voie ferrée, menait à Marchienne. Ni l’un ni l’autre ne parlèrent. Ils auraient été contraints de hausser le ton pour couvrir le bruit du moteur. De toute manière, Marie appréciait l’idée de se laisser conduire par Léon et entendait savourer chaque aspect du voyage : elle ne savait pas où ils allaient, et cette sensation s’avérait délicieuse.

Elle découvrait la sensation du vent, amplifiée par la vitesse, sur son visage, et ça aussi, c’était délicieux.

Elle aimait un homme pour la première fois de sa vie, et plus que tout le reste, c’était délicieux.

Léon passa Marchienne sans s’arrêter, puis parcourut un long trajet, jusqu’à Landelies.

Marie ne connaissait rien aux voitures, mais il lui sembla qu’à certains moments, ils roulaient à plus de quarante à l’heure. Elle était émerveillée, mais n’en dit pas un mot. À plusieurs reprises, ils dépassèrent des attelages ou même d’autres automobiles, et la sensation de dépassement amusa énormément Marie.

Quelques présages incertains, voire ténébreux, harcelèrent les pensées de Marie. Elle se demanda par exemple comment Léon, qui ne travaillait pas, et qui avait purgé une peine assez dure à la prison, avait pu s’acheter une automobile, dont le coût était approximativement similaire à celui d’une maison. Néanmoins, elle balaya ces incertitudes rapidement.

Passant à nouveau la Sambre, redevenue bucolique et champêtre, ils arrivèrent au village d’Aulne, et Marie fut submergée d’émotion lorsque les ruines de l’Abbaye se profilèrent devant elle dans leur immobile majesté.

Léon s’arrêta ! Ils descendirent en même temps.

— Elle est magnifique, Léon.

— L’abbaye ?

— Non, votre voiture.

Le compliment le gonfla d’orgueil.

— C’est une De Dion-Bouton. C’est la type J. Elle est sortie depuis deux ans seulement.

Et d’orgueil…

— Les meilleures automobiles sont françaises. La France est le seul pays au monde à produire presque autant de voitures que tous les autres pays réunis.

Et d’orgueil !

— Monsieur Ford, aux États-Unis, peut aller se rhabiller.

Marie aimait Léon pour sa fierté. Pour sa culture. Pour son érudition. Il n’était jamais ennuyeux.

— Comme j’aime vous entendre parler, Léon.

— Le « vous », c’est pour les gens de la haute. Tutoie-moi, ma belle.

Il l’avait appelée « Ma Belle », elle fondit.

Ils marchèrent aux abords de l’abbaye, dont il lui raconta l’histoire, depuis sa fondation en l’an 657 jusqu’à son incendie par les révolutionnaires français en 1794, avec un sens du détail insoupçonnable. Ensuite, ils flânèrent le long de la Sambre. Le cours paisible de l’eau se promenant sous le tapis vert des arbres prodiguait un supplément de romantisme à cet instant saupoudré d’une insouciance absolue.

Marie osait à peine regarder Léon, et quand elle croisait son regard, elle sentait ses joues s’empourprer. Il rayonnait. Il portait un costume trois-pièces, de la même couleur que la jupe ou le corset de la belle. Il était vêtu comme Joseph, lorsqu’il incarnait le vitrioleur. Tous les hommes de toutes les classes sociales avaient pour coutume de se vêtir d’un costume trois-pièces : c’étaient plutôt leurs accessoires qui les distinguaient. Or, la chaînette dorée de la montre de Léon, glissée dans la poche de son gilet, étincelait, et la canne au pommeau richement sculpté qu’il maniait élégamment lui conférait une majestueuse autorité.

À nouveau, Marie se demanda à quelle activité Léon pouvait occuper ses journées, tout comme elle était curieuse de savoir ce qui lui avait valu un séjour à l’ombre. Mais l’idée de fréquenter un repris de justice l’émoustillait plus qu’elle ne l’effrayait. Être la compagne d’un gars pareil faisait naître en elle un émoi de chaque instant, qui la transportait dans un cortège de douces pensées vers l’antichambre du désir. Dans un café où elle l’avait aperçu quelques semaines plus tôt, elle avait entendu dire qu’il avait égorgé un mineur dans une bagarre, mais que, par chance, l’homme avait survécu à ses blessures, ce qui avait évité à Léon une peine bien plus lourde, peut-être même la mort. Mais Marie se méfiait des rumeurs. Quant à Léon, lors de leurs précédentes rencontres, tout ce qu’il avait trouvé à dire tenait à des commentaires laconiques, qui avaient impressionné Marie. « La prison, ça forge la personnalité d’un homme », « En prison, tout le monde m’obéissait, à commencer par les gardiens », ou encore « Rien de tel qu’une bonne bagarre à coups de tessons de bouteille pour se sentir vivant ».

Quel homme !

III

Ils s’arrêtèrent à une guinguette, dissimulée derrière une palissade. Une estrade fatiguée s’ennuyait dans l’attente de l’orchestre qu’elle accueillait probablement le dimanche. Les tables étaient rangées et les chaises en fer, soigneusement alignées. L’endroit était désert, à l’exception d’un homme rougeaud et joufflu qui se tenait derrière le bar. Léon installa Marie à une table posée tout au bord de l’eau, puis se dirigea vers le comptoir. Il interpella l’homme, plus qu’il ne le salua.

— Georges !

— Bonjour, Léon, comment vas-tu ?

— Bien ! Merveilleusement bien…

— Ça se voit !

— Ah oui, et à quoi vois-tu ça ?

La voix de Léon avait baissé jusqu’à devenir un sifflement, et Marie crut voir l’homme derrière le bar reculer d’un pas.

— Je… Je disais ça comme ça, Léon. Je… J’étais juste content de te voir.

— Tais-toi, vil flagorneur, tu es juste content de me servir à boire.

— Que veux-tu, Léon ?

— J’aimerais abreuver la dame de Fée Verte.

L’homme hocha la tête, servile et soumis. Léon vint s’asseoir face à Marie, et tandis qu’un sourire carnassier illumina son visage, son épaisse moustache prit vie sous les yeux de Marie.

L’homme leur apporta une bouteille d’absinthe, deux verres, des carrés de sucre et une cuillère plate, percée de telle manière qu’elle représentait une Tour Eiffel. Léon expliqua à Marie qu’il avait pour coutume de boire l’absinthe nature, mais qu’elle ferait bien d’y tremper un sucre et de le piler avec la cuillère pour briser l’amertume du breuvage. Marie but ses paroles, ainsi que l’absinthe, exactement comme il l’avait indiqué.

Léon resservit Marie à plusieurs reprises. À peine avait-elle temps de vider son verre qu’il le remplissait à nouveau. Elle sentit l’ivresse la gagner aussi sûrement qu’une fièvre impromptue. Léon, au contraire, semblait se contrôler à la perfection. Ils s’amusèrent. Marie riait de bon cœur, et de plus en plus bruyamment. À un moment, Léon se leva, et Marie le suivit. Elle salua l’homme derrière le bar, mais Léon sortit sans lui adresser un regard, en l’ignorant superbement. Il sembla à Marie qu’il n’avait pas réglé la bouteille d’Absinthe ; ce détail l’intrigua, mais elle se dit qu’après tout, ils avaient peut-être leurs petits arrangements…

Ils repartirent en direction de la De Dion-Bouton, que Léon démarra sans aucune difficulté, mais en se fendant d’un commentaire laconique :

— J’ai dû menacer le garagiste de le rosser si jamais elle me laissait à nouveau en rade.

Candide et éméchée, Marie lui sourit. Il la dévisagea, assise, et de couleur crème vêtue, sur les sièges rouges de sa voiture blanche :

— Vous êtes assorties à merveille.

Elle le regarda en retour, les yeux pleins d’émerveillement et d’amour :

— Toi aussi, mon Léon.

— Moi, je n’ai pour seule ambition que d’être assorti à toi.

Il parlait si bien… Elle se sentit fondre.

Léon prit le volant et Marie jeta un dernier coup d’œil aux ruines de l’abbaye, qu’elle trouvait resplendissantes.

Léon la ramena à Charleroi, en roulant brusquement, et trop rapidement, de l’avis de Marie. Plusieurs fois, elle eut à se cramponner dans les virages de Marchienne. Il sembla s’en amuser. Le retour parut beaucoup plus rapide que l’aller. L’après-midi était néanmoins bien avancée quand ils parvinrent à la Ville-Basse. Léon se gara rue Léopold, à proximité du passage de la Bourse. Ils descendirent de la voiture simultanément. Les effets de l’Absinthe subsistaient. Marie savourait son ivresse et suivit Léon. À l’entrée de la rue du Collège, ils dépassèrent les ganteries Samdam, et Léon emmena sa compagne à l’Hôtel de l’Europe. Marie le suivit sans oser l’interroger, jusqu’au deuxième étage, en direction d’une chambre confortable. Et lorsqu’il se jeta sur elle avec l’appétit d’un loup affamé, elle répondit à ses ardeurs sans protester.

Son corset disparut, ses bottines neuves se déboutonnèrent comme par enchantement, et ses jupons s’envolèrent littéralement. Léon, nu, l’investit promptement, longuement, et recommença à plusieurs reprises. Marie craignit que ses cris puissent s’entendre dans les chambres voisines, mais sans toutefois pouvoir les réfréner.

Éreintée par l’étreinte et terrassée par l’Absinthe, elle s’endormit, en nage, dans les bras de Léon, et lorsqu’elle se réveilla, elle était seule dans le lit. Debout, toujours nu, Léon choisissait un autre costume trois-pièces, de teinte sombre, dans la penderie. Cela signifiait accessoirement qu’il avait élu résidence à l’hôtel. Il fit alors quelque chose qu’elle n’avait jamais vu aucun homme faire auparavant. Il se parfuma. Elle ne put dissimuler sa surprise.

— Tu te parfumes ?

Il haussa les sourcils, comme s’il s’agissait d’une évidence, ou comme si la remarque de Marie était d’une indécrottable stupidité. Il lui tendit le flacon, qu’elle détailla. Mouchoir de Monsieur, de Guerlain.

— Cela vient de sortir, c’est parisien.

— Tu sens bon.

— Je sais !

— Tu m’emmèneras, un jour, à Paris ?

— Oui.

Elle aurait aimé qu’il clame sa promesse avec davantage de conviction, mais elle s’en montra toutefois satisfaite.

Léon ouvrit un tiroir et en sortit un paquet. Marie en reconnut l’emballage. Cela venait des Dames de Namur, l’une des plus belles boutiques de prêt-à-porter féminin de la Ville Basse. Ses yeux s’émerveillèrent et elle lutta pour ne pas demander naïvement à Léon si c’était pour elle.

Elle déballa le paquet et découvrit des gants. D’une absolue perfection. Des gants de chevreau. Ils avaient dû coûter une fortune. Elle en fut émue aux larmes. Ils étaient trop beaux.

Elle se jeta dans les bras de Léon. Elle embrassa son torse nu, parfumé, et lorsqu’elle sentit les mains de son homme se poser sur ses épaules et les presser fermement, elle comprit ce à quoi il songeait. Seigneur ! Elle n’avait jamais fait ça. Elle s’agenouilla et goûta son sexe du bout des lèvres. Elle aimait cet homme. Pour lui, elle se sentait capable de renverser des montagnes.

Quand ils sortirent de l’hôtel, il faisait nuit. Ils se saluèrent pudiquement. Léon devait se rendre à une « réunion d’affaires ». Quant à Marie, elle était toute proche du Bathory, au-dessus duquel elle louait une chambre. Elle remonta la rue du Commerce, et tourna à droite. Elle se retrouva immédiatement rue de Marchienne. Elle tenait ses gants chéris dans une main, et fouilla dans sa pochette à la recherche de sa clé.

La Bathory possédait deux entrées. L’une, principale, pour le public, et une seconde, sous un porche, sur la droite de sa façade, qui servait d’accès aux loges et aux meublés des étages supérieurs. Marie, Joseph et Sidonie y louaient chacun une chambre.

Perdue dans les réminiscences de son enchanteresse journée, Marie ne vit pas le clochard qui s’était réfugié sous le porche. Elle se cogna contre lui et sursauta, prise d’un effroi qui lui était jusqu’alors inconnu.

C’était un homme de très haute taille, grand comme jamais Marie n’en avait vu. Il mesurait près de deux mètres. Il était vêtu de guenilles, mais sa stature le rendait impressionnant. Tout de ses traits, de ses lèvres charnues à ses cheveux frisés jusqu’à son nez épaté rappelait la morphologie des hommes de la colonie congolaise. À un détail notable près, qui le rendait terrifiant. Sa peau était blanche comme le lait, ses lèvres étaient grises, et ses cheveux, argentés, étaient ceux d’un vieillard. Ses prunelles étaient claires. Il sourit d’un air vorace et sauvage, sans mot dire. Marie recula à nouveau. Elle était glacée. L’homme quitta le porche, en la fixant intensément d’un regard inexpressif et pourtant dément. Marie baissa les yeux. Elle attendit, puis regarda l’homme s’éloigner par la rue de Beaumont et disparaître, en direction de la prison. Elle tremblait. Elle trouva la serrure avec difficulté, entra à l’intérieur du bâtiment, et ferma la porte à double tour derrière elle.

IV

Les grilles étaient tirées. Le personnel était absent. Les premières clientes n’arriveraient que deux heures plus tard. Le magasin était à elle seule. Dans toutes les acceptations du terme.

Yvonne prépara le corset soigneusement. Elle glissa dans la poche intérieure un busc en métal, gravé de quelques vers de Louise Labé, qu’elle relut, mélancolique, puisqu’il lui appartenait…

Baise m’encor, rebaise-moi et baise ;

Donne m’en un de tes plus savoureux,

Donne m’en un de tes plus amoureux :

Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.

Elle ajusta ensuite le corset à la perfection, ajouta des bottines, et, surtout, une débauche de dentelles de Bruges, envoûtantes de finesse. Elle recula, et admira son chef-d’œuvre. Le buste était droit, le buste était fin. La poitrine pigeonnait insolemment, et la cambrure des reins, fatale, semblait parfaite.

Yvonne Van Vaerenberg habillait elle-même ses mannequins. C’était son art, son plaisir, sa fierté. Elle n’aurait délégué pareille mission à aucun de ses vendeurs. Elle se targuait d’avoir les plus beaux mannequins de Charleroi.

Quand son père avait fondé « Les Dames de Namur », trente ans plus tôt, il avait calqué son modèle sur celui des frères Thiéry, dont l’enseigne « À la ville de Verviers » connaissait un joli succès. Il avait ainsi décidé d’afficher les prix, pour rompre avec le marchandage qui avait cours jusque-là. Il avait également veillé à ce que l’entrée du magasin soit libre, de telle sorte que les clients pussent admirer à volonté les marchandises, sans aucune obligation d’achat. L’enseigne prospéra jusqu’à ce qu’il décède inopinément en même temps que le dix-neuvième siècle, trois ans plus tôt. Lorsqu’Yvonne manifesta, pour le moins vivement, son désir de faire perdurer cette enseigne carolorégienne dévolue à la mode féminine, elle fit les gorges chaudes de toute la bourgeoisie du Pays Noir.

Aux yeux de la Société, il était difficilement concevable qu’une femme puisse gérer un commerce, même microscopique. Dès lors, que fallait-il penser de l’entêtement d’Yvonne, obnubilée par sa volonté de garder les rênes de ce magasin de belles proportions ? D’ailleurs, ses voisins ne lui feraient, à ce sujet, aucun cadeau ! Au pied de la Montagne, « La ville de Verviers » continuait à afficher son opulence, tandis qu’à côté des « Dames de Namur », rue de Montignies, une autre enseigne des frères Thiéry, « À la Vierge Noire », habillait avec beaucoup de succès les hommes, les jeunes gens, et même les garçonnets, ainsi que le proclamait leur publicité. Et déjà, une nouvelle génération de magasins à l’appétit d’ogre voyait le jour. Il se disait par exemple que l’Innovation, fondé trois ans plus tôt, face à la Sambre, avait pour ambition de dévorer les enseignes voisines et de s’emparer ainsi de tout le pâté de maisons. C’était une utopie !

Contre toute attente, Yvonne Van Vaerenberg avait remporté son pari haut la main… Elle gérait sa boutique de main de maître ! Elle régnait sur son personnel ! Elle était adulée par sa clientèle ! Accessoirement, Yvonne possédait les plus beaux bustes de Charleroi, habillés de la plus délicieuse des manières…

Elle examina pour la dernière fois, d’un regard sévère allié à un sens de l’autocritique pointilleux, chaque détail de son mannequin, depuis son pied en métal doré, jusqu’au haut en bois tourné qui dominait les épaules. Il lui restait suffisamment de temps avant l’arrivée des premiers employés. Elle patienterait encore quelques minutes avant d’ouvrir les grilles. Elle se réfugia dans le bureau. Elle s’assit sur le siège de son père. Factuellement, ce siège était devenu le sien, mais dans son cœur, c’était toujours celui de son père. Elle songea qu’elle n’avait même pas pris le temps d’ouvrir le courrier de la veille. Il était urgent de remédier à cette lacune.

Parmi plusieurs missives, elle discerna immédiatement une petite enveloppe lilas, sans pour autant deviner si cette couleur était plutôt joyeuse ou d’un funeste présage. Elle l’ouvrit. Elle en découvrit le contenu. Yvonne n’était pas femme à se laisser emporter vivement par ses émotions. Toutefois, cette lettre la bouleversa. L’auteur, anonyme, avait utilisé une encre noire. Son écriture, assez approximative, était dépourvue de fautes, mais pas de ratures.

Elle lut. Elle hésita, puis finalement, récidiva. Des sentiments extrêmes la saisirent à la lecture de cette prose inopportune.

« Madame Van Vaerenberg,

J’estime qu’il est de mon devoir de vous mettre en garde. Certains faits graves et concordants, de nature à trahir la beauté de vos sentiments et la noblesse de votre générosité, ont été portés à ma connaissance. Je suis au regret, Chère Madame, de vous annoncer que votre fiancé, Monsieur Léon Spitaels, s’échine à vous briser le cœur de la plus abjecte des manières. Il a conquis une autre femme, il aime une autre que vous, qu’il honore avec autant d’ardeur qu’un paysan laboure ses champs.

Les preuves qu’il sème de son infamie sont légion, et ne vous sont inconnues que parce qu’il profite de votre courageuse entreprise professionnelle, de nature à distraire l’attention qu’une dame de votre rang porterait naturellement aux yeux de son cher et tendre. Il a été vu à plusieurs reprises dans ce misérable théâtre de la rue de Marchienne, Le Bathory. Non point qu’il se passionne pour ces œuvres cruelles et dégénérées que l’on qualifie de Grand Guignol, mais plutôt pour une misérable actrice du nom de Marie Mercier, qui, soir après soir, se fait occire par des assassins de pacotille dans des mises en scène grotesques, vulgaires et sanguinolentes.

La même Marie Mercier qui le captive tant et si bien qu’allongée dans la garçonnière de votre chéri, à l’hôtel de l’Europe, elle l’accueille impunément dans sa croupe, qu’il pénètre avec une telle vigueur qu’il la fait hurler, au grand dam de la quiétude des clients des chambres voisines.

La même Marie Mercier à qui il a offert ces gants de chevreau, qu’il a subtilisés dans votre magasin. Je parle bien de vol bien que vous les lui ayez donnés, mais je crois savoir qu’il vous a attendrie en prétextant qu’il comptait les offrir à sa vieille maman, tuberculeuse notoire, à qui il voue un amour sans limites. (Sa maman repose en paix dans une fosse commune du cimetière de Jumet)

La même Marie Mercier qui s’apprête à vous le ravir, définitivement.

Il était de mon devoir, Madame Van Vaerenberg, de vous signifier ce péril, et de m’en remettre à votre sagacité, s’agissant d’évaluer la réponse adéquate à apporter à pareille traîtrise. »

Yvonne Van Vaerenberg demeura interdite.

Elle alluma sa lampe à huile, posée sur le bureau, et approcha la lettre de la flamme. Il n’était nul besoin d’en lire une troisième fois le contenu. Le papier se consuma aussi rapidement que sa prose avait été gravée dans l’esprit de la commerçante.

Yvonne refoula sans grande difficulté quelques larmes. Elle n’était pas ce genre de femme qui avait la larme facile. Elle songea à Léon. Il l’avait trahie. Abusée. Manipulée. Trompée. Il avait joué la comédie de l’amour. Elle le haïssait. Il devait payer.

Toutefois, ses pensées les plus assassines se portèrent sur cette femme. Cette Marie Mercier. Une vulgaire actrice de théâtre. Une sordide catin élevée parmi les salacités apprises au bord d’elle ne savait quel infect ruisseau. Elle lui avait volé son homme. Volé son homme. Une rage aveugle s’empara d’Yvonne.

À l’encontre de Léon Spitaels, certes. Mais à l’encontre de Marie Mercier, surtout.

Marie Mercier devait payer. Yvonne Van Vaerenberg réfléchit. Elle évalua une pléthore de possibilités. Elle se souvint également d’un adage de son père, qu’il répétait à loisir, s’agissant de son commerce.

« On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même. »

Yvonne se leva, ouvrit la grille du magasin, qu’elle confierait à ses employés, quelques heures durant. Elle avait quelque compte à régler.

V

Marie se leva de bonne heure. Les cloches de Saint-Antoine n’avaient pas encore sonné leurs huit coups. C’était un horaire matinal, pour une actrice de théâtre du moins. Dans la chambre voisine, Sidonie chantonnait, mais les cloisons des meublés étaient fines comme du papier et cela avait suffi à réveiller Marie.

Le fait de vivre dans l’immeuble du Bathory, al coupète{1}, était bien commode, et elle n’aurait plus voulu cohabiter avec sa mère, mais elle était forcée de reconnaître que l’état de sa masure était peu reluisant : le châssis du minuscule vasistas engoncé dans la toiture était pourri et laissait passer le vent ; l’humidité avait gangréné, décollé, et décoloré la tapisserie verdâtre ; quant au poêle à charbon, Marie devrait se résoudre à l’utiliser quelques semaines plus tard, quand l’automne pointerait le bout de son nez, mais il ne l’inspirait guère, et elle craignait de terminer comme avait fini Zola deux ans plus tôt. Elle était habituée à être poignardée, hachée, abattue, battue, perforée, clouée, démembrée pour le besoin des pièces, mais la perspective d’une asphyxie l’angoissait plus que tout. Elle aurait aimé gagner suffisamment d’argent pour louer une chambre plus confortable, ailleurs à la Ville Basse, ou même à la Ville Haute, mais elle n’en avait pas encore les moyens. Son rêve le plus fou aurait été de partager un toit avec Léon. Elle aurait aimé habiter dans une petite maison, ou même cohabiter avec lui, dans un premier temps, à l’Hôtel de l’Europe.

Marie fit sa toilette, à grand renfort d’eau froide, ce qui eut pour effet de l’extirper définitivement des méandres du sommeil, et elle s’habilla énergiquement. Elle sortit dans le couloir en même temps que Joseph, qui la salua gentiment. Joseph avait la tête des mauvais jours. Il avait trop bu et trop peu dormi, ça se lisait sur son visage. Joseph arborait une mine lasse et déprimée, miséreuse et couperosée. Marie s’inquiétait pour lui.

Ils descendirent. Au rez-de-chaussée, au fond du couloir, une porte communiquait avec les coulisses du Bathory. D’un geste galant, Joseph ouvrit cette porte à Marie et l’invita à passer la première. Il régnait en cet endroit une certaine effervescence.

Un charpentier œuvrait à l’assemblage d’un mobilier monumental. Il était aidé par Henry, un acteur d’origine flamande qui jouait parfois avec eux. Les deux hommes peinaient à maintenir un énorme montant en bois à la verticale. Joseph leur porta immédiatement, quoique maladroitement, main forte.

Plus loin, au milieu des décors et d’un amas foutraque d’accessoires en tout genre, la plume de Georges Lalame courait sur des feuilles froissées. Lalame, au pseudonyme judicieusement choisi, était l’auteur de toutes les pièces que la petite troupe jouait. Dans la tradition du Grand Guignol, il composait des œuvres aux titres évocateurs : « La pendue de Charleroi », « Le Vitrioleur », « Un égorgeur au charbonnage », « Le bal des crucifiées ».

L’attrait de ces spectacles tenait essentiellement à leurs trucages, et toute la troupe, Lalame en tête, était obligée de renouveler les pièces, afin d’inciter un public en mal de sensations fortes à revenir au Bathory le plus souvent possible afin d’y découvrir des atrocités inédites. La concurrence était rude, entre les différentes salles de spectacle, sans même parler du succès croissant, et potentiellement durable, du cinématographe. Du coup, Lalame écrivait souvent ses pièces sur le tas, improvisait des canevas, des dialogues et une mise en scène auxquels les acteurs, Marie, Sidonie et Joseph en tête, donnaient vie.

Chose peu commune, le Directeur du théâtre lui-même était présent. Marie le salua de loin, et il lui décocha à peine un regard. Elle aurait aimé des félicitations, un encouragement, une forme ou l’autre de reconnaissance, mais elle n’ignorait pas la précarité de la situation. Le Bathory n’avait pas un sou d’avance en caisse, et des actrices telles que Marie, courant après une gloire éphémère, faisaient la file pour obtenir un rôle, fût-il mineur. Se plaindre était exclu, et la moindre attitude déplacée ou la moindre question insistante lui aurait valu la porte. Aussi, Marie préféra-t-elle attendre sagement, curieuse de voir sur quoi déboucherait ce nouveau projet ; elle n’en crut pas ses yeux quand elle prit conscience de l’ouvrage que Joseph et Henri, sous la direction du charpentier, montaient, en même temps que le Directeur et Lalame, concentrés et méticuleux, sortaient d’une caisse une impressionnante lame en biseau : les cinq hommes construisaient une guillotine !

Tandis qu’ils assemblaient les bois de justice, ils se félicitaient d’avoir mis la main sur la dernière « faiseuse de veuves » belge, qui avait officiellement disparu après avoir servi à deux reprises, coup sur coup, ou plutôt cou sur cou, le 30 mars 1862.

Marie devina les grandes lignes de la future pièce, sans même avoir jeté un coup d’œil aux notes de Lalame. Elle s’intitulerait « La fille à la tête tranchée », « L’échafaud des innocentes », ou un titre dans le genre. Elle raconterait comment un bourreau obsédé ou un noble revanchard attirerait dans ses filets une héroïne vertueuse et candide qui finirait la tête tranchée, face au public. Jamais elle n’avait été décapitée ! Mais bizarrement, et bien qu’ayant connu des morts aussi infâmes que variées, la perspective d’être amenée sur l’échafaud l’échaudait. L’objet était sinistre, impressionnant par sa taille et par sa force d’évocation. Les Français en avaient fait l’instrument de mort ultime, un moyen fiable d’exterminer une population avec méthode et sang-froid. Il lui semblait peu probable qu’au cours du XXe siècle, l’homme soit capable d’imaginer une manière plus abjecte ou radicale d’exterminer ses semblables.

Lalame abandonna brièvement Joseph et le charpentier, puis se dirigea vers Marie. Il lui tendit un morceau de papier, sur lequel était griffonnée une adresse, à l’entrée de Marchienne, juste derrière la gare. Marie l’interrogea d’un haussement de sourcil.

— C’est un sculpteur. Vas-y. Il t’attend.

— Vous avez besoin d’un buste, très cher ?

Marie aimait bien Lalame, il était gentil avec elle. Probablement incarnait-il une figure paternelle de substitution…

— Non, d’une reproduction de votre jolie petite tête, en cire, très chère !

Sa phrase s’éleva dans un air de défi, il posa un doigt sur la nuque de Marie, puis s’adoucit, jusqu’à murmurer :

— Ce serait dommage de voir une si jolie nuque tranchée soir après soir.

Marie se força à sourire. Elle salua le groupe d’une voix qui se voulait enjouée. Sidonie, Henry et Joseph lui rendirent son salut, le charpentier hocha de la tête, Lalame l’embrassa affectueusement, et Le Directeur se contenta de diriger vers elle un regard inexpressif.

Elle remonta jusqu’à sa chambre et y ramassa une ombrelle. Ce jour-là, un soleil radieux s’était levé sur la capitale du Pays Noir, et Marie tenait absolument à conserver son teint clair.

Elle marcha moins d’une demi-heure jusqu’à l’adresse indiquée. L’endroit était désert, sale, et, curieusement, paraissait abandonné. C’était un vieil entrepôt en bois, précédé d’un parvis dont les touffes de mauvaises herbes, insolentes de bonne santé, s’élevaient par endroits à hauteur du visage de Marie. Des décennies de pluie avaient irrémédiablement noirci le bois dans lequel était construit le bâtiment, avec la complicité sournoise des particules de poussière crachées par les charbonnages. Marie regretta de porter des habits aussi clairs. Elle eut la sensation qu’elle se souillerait rien qu’en frappant à la porte.

Comme pour répondre à son appréhension, un petit homme hirsute lui ouvrit. Il portait un pantalon sans âge trop grand pour lui, une chemise crasseuse et des bretelles élimées. Ses cheveux étaient gris, son visage aussi, et il fumait un cigare malodorant. Marie le salua et n’eut d’autre choix que de le suivre à l’intérieur de l’atelier, ainsi qu’il convenait de qualifier ce capharnaüm hétéroclite, qu’il leur fallut quelques minutes pour franchir, en cherchant, à chaque pas, où poser les pieds. L’endroit était sombre. La lumière filtrait à peine à travers des vitres poisseuses, quand elles n’étaient pas carrément brisées et recouvertes de planches en bois.

Il y avait là des blocs de schiste, des sculptures entamées, ratées ou encore abandonnées, des éclats de pierre, des outils, rouillés ou cassés, burins, pics et autres grattoirs, des œuvres que Marie devinait finies sous le voile qui les recouvrait, et aussi des toiles, des palettes de gouache séchée depuis des lustres, du papier, des boîtes, des flacons de solvants malodorants, du bois, des meubles inachevés, des chaises à rembourrer, des miroirs, des cadres condamnées à attendre éternellement une peinture avec laquelle faire corps…

Marie parcourait une caverne d’Ali Baba de la création artistique, un musée hétéroclite d’œuvres maudites, inachevées ou reniées, de créations vouées aux gémonies. Le petit homme était agile et elle aurait pu le suivre les yeux fermés, en se fiant aux volutes effroyables de son cigare, si elle n’avait craint de trébucher, centimètre après centimètre, dans le relief escarpé de ce lieu surchargé. Néanmoins, elle fut animée d’une sensation qu’elle n’aurait pu exprimer, qu’elle n’aurait su expliquer, mais à laquelle elle décida de se fier : ce drôle de bonhomme lui inspirait confiance. Recommandé par Lalame, ce sculpteur du dimanche, génie enfermé dans la bouteille de ses créations ratées, et peut-être même dans la bouteille tout court, ce gardien d’un lieu à son image, sale, mais également foisonnant et bizarrement joyeux, l’amusait déjà.

Les heures s’écoulèrent en une succession d’instants inspirés, approximatifs et complices. Le petit homme modela une tête de cire, en s’inspirant le plus possible, et donc très vaguement, des traits de Marie. Ils sortirent de cartons couverts de graisse des quantités impressionnantes de perruques jusqu’à en trouver une suffisamment proche de la couleur de cheveux de Marie, qu’ils coiffèrent de concert avec un peigne auquel il manquait la moitié des dents. Ils s’amusèrent en choisissant des yeux, lorsque le vieux farceur garnit la tête de cire d’un œil bleu et d’un autre, marron. Ils burent un café infect, dans lequel le petit homme se versa de grandes rasades d’un alcool brun, qu’il persuada Marie de goûter, en lui précisant qu’elle survivrait probablement. Marie hésita puis accepta, certaine que cela ne pourrait pas être pire que l’arôme abominable de la chicorée.

Ils se quittèrent à la nuit tombante. Terminé, le masque de cire était assez grossier, mais le sculpteur en semblait fier, et Marie convint que, sur une scène de théâtre, roulant, ensanglanté, au pied de l’échafaud, il ferait illusion. En outre, elle eut envie de faire plaisir à cet improbable compagnon : elle le complimenta chaleureusement, et le visage du vieil homme s’illumina d’une joie insoupçonnable, chassant brièvement le gris de son visage et égayant ses traits usés.

Marie prit le chemin du retour. La soirée était douce, quoiqu’un peu plus lourde que les précédentes. Cette clémence du ciel se conclurait tôt ou tard dans un cortège d’orages qui installeraient l’automne durablement.

Marie arriva en vue de la prison. Elle se demanda pourquoi ce bâtiment l’impressionnait à ce point. Elle n’avait jamais commis aucun acte répréhensible susceptible de l’y mener, et son Léon adoré semblait y avoir vécu son passage comme une tranche de vie instructive plutôt que comme une épreuve destructrice. Elle était par conséquent incapable de comprendre pourquoi cette ombre noire du Pays de la même couleur la mettait à ce point mal à l’aise. Marie marcha le long des murs d’enceinte. Elle se sentait lasse. Elle voulait rentrer au Bathory, coudre pendant quelques instants, et puis se coucher.

Une silhouette marchait dans sa direction.

Marie pensa au Congolais albinos qui l’avait apeurée, le soir où elle avait quitté les bras amoureux de Léon. D’ordinaire charitable, elle songea à lui comme à un être pour partie humain, pour partie monstrueux. Elle se souvint de lui à cet instant précis parce qu’il s’était éloigné de la rue de Marchienne en direction de la prison, comme s’il était plausible que, depuis, il ait pu errer le long de ses murailles. Elle l’assimila à une menace incertaine, mais réelle.

Mais il s’agissait d’une forme plutôt svelte. Une femme. Une dame, même, discrètement parée d’étoffes sombres, mais élégantes. Alors qu’elles approchèrent l’une de l’autre, Marie crut la reconnaître. C’était la commerçante qui tenait « Les Dames de Namur » depuis le décès de son père, quelques années plus tôt.

Rien, absolument rien, ne l’avait préparée à l’enchaînement affreux de la dizaine de secondes qui suivirent.

Yvonne Van Vaerenberg se jeta sur Marie et la précipita contre le mur de la prison. Marie fut trop surprise pour se débattre.

Les deux femmes se dévisagèrent. Les yeux de Marie exprimaient de l’incompréhension et de l’innocence. Ceux d’Yvonne transpiraient de haine et de cruauté.

Une fiole en verre de Venise et aux relents inodores, mais pourtant maudits apparut dans les mains d’Yvonne, qui en lança le contenu au visage de Marie.

La douleur fut instantanée, effroyable. Marie se protégea à l’aide de ses mains et brûla ses paumes lorsqu’elle les posa sur ses joues enflammées. Yvonne lança une deuxième fois, puis aussitôt une troisième, le vitriol en direction de Marie. Le liquide, visqueux, plus épais que de l’huile, toucha Marie dans les cheveux, sur le front et sur le dos de ses mains meurtries, puis il glissa, s’insinua, et entama instantanément son patient, son cruel travail de corrosion de la chair, des cartilages, et même des os.

De rage, Yvonne fracassa la fiole aux pieds de Marie, dont le visage et les mains fumaient, dans une odeur incestueuse d’acide et de chairs brûlées. Marie s’effondra sur le sol. La douleur l’emporta et elle perdit connaissance, recroquevillée et toujours fumante, telle une déjection grotesque répandue sur les murs de la prison, comme un ultime affront à toute idée de liberté.

Yvonne Van Vaerenberg disparut dans la nuit.

VI

Monfils s’arrêta un moment. La pluie, soudaine et abondante, fouettait son pardessus. Il s’en contrefichait. Il voulait réfléchir, comprendre, s’imprégner. Surtout cette fois-ci.

Il était pourtant habitué à venir à la Ville Basse. La plupart du temps, quand le substitut du Procureur du Roi lui demandait de superviser personnellement une affaire, il finissait soit dans une cour mannette{2} du quartier du Sale Debout, soit dans un des cafés de la rue de Marchienne. Les rixes, les vols, les rébellions et les crimes n’y étaient pas rares.

Mais cette affaire dépassait en horreur tout ce à quoi il avait été confronté.

Une jeune femme, Marie Mercier, s’était fait vitrioler, à deux pas de là, le long du mur d’enceinte de la prison. Cette fille, il la connaissait de vue pour avoir déjà assisté en compagnie de son épouse à un spectacle de Grand Guignol, au Bathory : l’histoire d’une soubrette éviscérée par son patron, un industriel cannibale.

Madame Monfils avait été tout à tour affolée, choquée, ravie à la vue de l’héroïne, agonisant sur scène, consciencieusement éventrée par son bourreau. Pour sa part, il s’était montré nettement plus circonspect. Les maquillages étaient grossiers, les acteurs jouaient comme des cochons, et, surtout, il voyait dans ce récit une métaphore de la contestation prolétaire contre les patrons capitalistes, prémisse d’une contestation à peine larvée envers l’ordre établi.

Monfils apprécia le bâtiment. C’était une construction récente, qui datait de la fin du siècle dernier, mais dont la partie supérieure semblait nettement moins bien entretenue que la salle de spectacle. L’entrée du théâtre était composée d’une double porte et de deux vitres aux motifs courbes, de ce courant moderne qu’on qualifiait d’Art Nouveau. Sur chacune des fenêtres, des lettres d’or, plutôt sobres au regard de ce qui s’y jouait à l’intérieur, reprenaient le nom du théâtre. Le Bathory. Au-dessus, sur deux niveaux, la façade était aveugle, ce qui avait permis à l’architecte de loger un balcon à l’intérieur. À l’extérieur, de grands panneaux en bois, dominant la rue, avaient été fixés, et servaient de supports pour l’affichage. Ces panneaux, qui représentaient une silhouette vaguement héritée de Jack l’Éventreur, se voulaient terrifiants, mais Monfils les trouva simplement ridicules.

Le quatrième étage laissait apparaître quatre fenêtres rectangulaires, dont les châssis avaient déjà souffert des intempéries, et sous les toits, le Commissaire Monfils put deviner autant de vasistas, dont certains prudemment relevés. Si ses premiers renseignements, recueillis auprès des riverains par ses agents étaient exacts, Marie Mercier vivait dans une des chambres de bonne, au-dessus du théâtre.

Enfin, sur la droite de la façade, un porche donnait sur une grande porte, qui faisait probablement office d’entrée des artistes et d’accès aux logements des étages supérieurs.

Ses agents… Il était tellement concentré qu’il les avait presque oubliés. Deux d’entre eux se tenaient derrière lui, leur képi trempé, mais pour rien au monde ils n’auraient osé le distraire ou lui suggérer de s’abriter de la pluie. Et lorsque Charles Monfils traversa la chaussée, ils se contentèrent de lui emboîter le pas docilement. Le commissaire se dirigea vers la double porte du Bathory. Sans surprise, compte tenu de l’heure matinale, elle était fermée. Les lumières du hall étaient éteintes, et les rideaux de la caisse étaient évidemment baissés. Il frappa ensuite énergiquement sur un des battants de la porte latérale. Un homme sans âge vint lui ouvrir. Son haleine empestait l’alcool, et Monfils devina que son état n’était en rien un fait exceptionnel, lié à ce qui était arrivé à la petite Mercier. L’homme se présenta. Monfils sortit un calepin, nota son nom, qu’il commenta comme suit : « Joseph, acteur alcoolo ».

Les deux agents se contentaient d’observer. Monfils croisa d’autres hommes, qui se dirent consternés, tristes, épouvantés. Il s’en foutait comme de la pluie. Tout ça, c’était du chagrin de kermesse. Sa carrière touchait à sa fin. Il dissociait parfaitement ce qui importait de ce qui était secondaire. Il le sentait. Cela faisait de lui un bon commissaire. La police communale avait eu à s’adapter à l’augmentation démographique soudaine de la population carolorégienne. Monfils avait connu le manque de moyens, le manque d’hommes, et en ce début de siècle encore, il y avait à Charleroi moins de policiers par habitant qu’à Liège, Anvers ou Bruxelles, mais il mettait un point d’honneur à se montrer efficace. Il ne pouvait pas se laisser aller à la sensiblerie.

Monfils demanda à voir la chambre de Marie Mercier. Le dénommé Joseph le guida vers les étages. L’impression de saleté et de vétusté des niveaux supérieurs, qu’il avait ressentie en observant la façade, se confirma quand il parvint sous les combles.

Monfils et ses hommes fouillèrent la chambre, dans un relatif silence teinté d’efficacité et de respect. Ils trouvèrent quelques lettres d’amour, d’un dénommé Léon Spitaels. La petite Mercier avait donc un amoureux. Monfils se demanda avec cynisme si ce Spitaels s’obstinerait à adorer cette malheureuse, au vu de ce qui lui était arrivé.

Marie Mercier possédait une bible. Son signet était une photographie : le portrait, de pied en cap, d’un homme dans la force de l’âge. Monfils observa. Il avait déjà vu cet homme. C’était probablement Spitaels. Pas obligatoirement. Autrement dit, ce point précis serait à vérifier, en même temps qu’il tâcherait de se rappeler d’où il connaissait ce visage. Il embarqua la photo, qu’il rangea dans la poche de son pardessus.

Les trois policiers ne trouvèrent ni alcool, ni tabac, ni opiacés. Marie Mercier semblait être une fille plutôt saine. Ils quittèrent le Bathory. Il pleuvait toujours.

Il n’était même pas dix heures du matin, et la prison était toute proche.

Monfils décida de retourner sur les lieux du crime. Il marcha jusqu’au mur d’enceinte, qu’il toucha, comme pour s’assurer de sa solidité. Il se remémora l’emploi du temps de la victime, tel qu’il fut décrit à ses agents. Marie Mercier se lève, participe à une séance de répétitions, part à Marchienne, en vue de réaliser un moulage et quand elle revient, elle se fait asperger de vitriol.

Il grommela à l’attention de ses hommes :

— Vous partez à Marchienne, voir ce pseudo-sculpteur. Demandez-lui à quelle heure la fille est partie. Profitez-en pour vous forger une opinion sur le bonhomme. Peut-être qu’il n’est pas clair, qu’il l’a suivie, et que c’est lui, le vitrioleur.

Les agents partirent sur-le-champ.

Monfils s’apprêtait à remonter à la Ville Haute lorsqu’il vit un mendiant abrité sous un porche. Il aurait pu parier cent francs que pas un de ses subordonnés n’avait songé à interroger ce type. Il s’approcha. L’homme, recroquevillé sur lui-même, semblait dormir. Deux bouteilles jonchaient le sol à ses côtés. Monfils toussota, puis, d’un coup de pied, bouscula l’homme. L’homme émergea et se releva. Monfils, dont le courage était souvent vanté par ses collègues, eut spontanément un mouvement de recul. L’homme était plus grand que lui, beaucoup plus jeune, et son physique était absolument… Comment dire ?

L’homme semblait issu d’un métissage indescriptible. Il avait le teint d’un russe, croisé avec la morphologie d’un noir. D’un noir noir, d’Afrique centrale. Le résultat, semblable au fruit d’une expérience interdite, était à proprement parler inquiétant. Instinctivement, Monfils chercha la crosse de son Browning dans sa poche.

— Commissaire Monfils, Police Communale.

L’homme le regarda silencieusement, de ses grands yeux lie de vin, sans dire un mot. Monfils relata les faits, et conclut par un fatidique…

— Avez-vous vu quoi que ce soit de nature à nous aider ?

L’homme s’exprimait dans un français correct, prenant le pas sur son accent africain. Si Monfils en fut surpris, il n’y prêta pas attention outre mesure.

— Je veux bien vous aider, Commissaire.

Monfils ne broncha pas.

— Je veux bien vous raconter ce que j’ai vu, Commissaire.

Monfils comprit. Sans lâcher le Browning qu’il serrait dans sa main droite, il plongea la gauche dans une autre poche et tendit deux pièces à l’homme, qui sourit de ses dents à la blancheur éclatante.

— Je n’ai pas compris ce qui se passait, Commissaire. J’ai vu la femme. J’ai vu l’homme. J’ai cru que l’homme attaquait la femme, puis renonçait et s’en allait. Mais la femme s’est effondrée.

— Et pourquoi ne pas lui avoir porté secours ?

— Des gardiens de la prison sont arrivés, et puis…

— Et puis ?

— Et puis, j’avais trop bu, commissaire. »

Logique.

— L’homme qui s’est jeté sur la femme, que pouvez-vous m’en dire ?

— Il faisait sombre. Je ne suis pas certain, Commissaire.

— Je vous en prie…

— C’est que… Je ne voudrais pas qu’il soit fait du mal à un innocent, Commissaire.

Monfils le maudit, mais lui donna quand même deux autres pièces, qui semblèrent se volatiliser dans l’énorme main blanche de l’homme.

— Parfois, je mendie, place de la Station. J’ai cru reconnaître un Monsieur qui me donne parfois une pièce, et qui vit à l’hôtel de l’Europe.

— Vous pouvez me le décrire ?

— Oui, Commissaire. Un grand Monsieur élégant, d’une quarantaine d’années, à la moustache finement taillée.

L’homme mima. Son vocabulaire était précis. Monfils se contenta de l’écouter. L’homme poursuivit…

— Un visage plutôt sec…

Monfils sortit la photo de Léon Spitaels de la poche de son pardessus.

— Est-ce cet homme ?

L’albinos regarda attentivement, puis hocha la tête.

— Oui, Commissaire. Je le reconnais. C’est lui. C’est l’homme qui a attaqué la petite dame.

Monfils prit congé.

À midi, Monfils dîna avec un de ses Inspecteurs, non loin de là, Place de la Digue. L’Inspecteur lui rafraîchit la mémoire. Spitaels avait violemment participé aux grèves institutionnelles de 1886. C’était un fauteur de trouble, un bagarreur, en lutte continuelle contre tous les symboles de l’autorité et contre le Royaume. Après les grèves, Spitaels avait purgé une longue peine de prison ; il était sorti quelques mois plus tôt. L’Inspecteur précisa que Spitaels était connu pour entretenir une relation avec la fille Van Vaerenberg, qui tenait « Les Dames de Namur » depuis le décès de son père.