L'Ombre du temps - Manon Halicère - E-Book

L'Ombre du temps E-Book

Manon Halicère

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Beschreibung

Mai 1964Adèle est une jeune femme presque ordinaire, si l’on met de côté son mystérieux pouvoir. Mais tout bascule lorsqu’elle apprend que l’Ombre la recherche pour l’utiliser à ses propres fins. Sa vie tranquille devient alors un champ de bataille, et elle découvre qu’elle est la seule capable d’atteindre le légendaire diadème d’argent, à l’origine de tous les complots. Ce pouvoir, autrefois vu comme une bénédiction, devient sa condamnation. Jusqu’où ira-t-elle pour échapper à l’emprise de l’Ombre et éviter de devenir son pantin ?

Son chemin croise celui d’Aaron, un homme mystérieux, plus âgé, froid et distant, qui semble vouloir la protéger à tout prix. Pourtant, Adèle ne sait rien de lui, et Aaron cache bien plus qu’un simple secret. Tandis qu’elle peut arrêter le temps, Aaron a le pouvoir de manipuler les esprits. Deux Élus que rien ne destinait à se rencontrer, mais dont le destin semble déjà scellé.

Face à l’intrigue, au danger et aux pouvoirs surnaturels, Adèle et Aaron devront faire des choix qui pourraient bouleverser leur destin à jamais.

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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L’OMBRE DU TEMPS

Manon Halicère

Fantasy

Images : Adobe stock

Illustration graphique : Graph’L

Éditions Art en Mots

PREMIÈRE PARTIE

La magie du Temps

Prologue

Février 1948, Irlande

Rachel Kent s’assit sur l’un des fauteuils capitonnés et huma son verre de bourbon. Il faisait sombre dans le petit salon en ce jour d’hiver, seules les bougies qu’elle avait allumées éclairaient l’endroit. Elle observa le liquide ambre puis but une gorgée.

La jeune femme afficha un sourire satisfait, elle allait enfin laisser derrière elle son identité. L’Ombre était le nom qu’elle s’était finalement donné, abandonnant son ancienne vie. Dans certaines croyances, l’ombre représentait un double du corps qui se reliait à l’âme. Pour elle, cela désignait l’inconnu, l’invisible, l’insaisissable… C’était ce qu’elle voulait être, insaisissable.

À vingt ans à peine, Rachel commençait déjà à avoir une petite armée à ses côtés : des hommes fidèles recrutés par son mari, l’Élu de la mort. Ils acceptaient tous de la rejoindre. En leur permettant de s’évader de prison et en leur promettant gloire et richesse, elle s’assurait de leur loyauté. Ils l’aideraient dans sa quête, bafouant toutes les lois de la morale s’il le fallait. Rachel était prête à tout pour atteindre son objectif.

Elle se leva du fauteuil après avoir vidé son verre puis se dirigea vers le buffet d’ébène. Celui-ci était recouvert d’une dentelle en laine, de bibelots en bois et de chandeliers. Elle grimaça devant cette décoration ancienne. Sa grand-mère lui avait légué le château deux ans auparavant, mais elle n’avait toujours pas eu le temps de se débarrasser de tous ces objets.

Sans s’attarder devant cela, la jeune femme ouvrit l’un des tiroirs et attrapa le petit carnet en cuir qu’elle y cachait. À l’intérieur se trouvaient toutes les informations sur le diadème d’argent, ce qu’elle convoitait depuis tant de temps… Elle avait appris son existence grâce à sa grand-mère, une Élue contrairement à elle. Elle caressa la couverture et se mordit la lèvre inférieure. Elle devait le trouver, elle n’avait pas le choix. Pourtant, malgré toutes ces années de recherches, Rachel savait que la tâche serait compliquée.

Son cœur se serra lorsqu’elle pensa à son frère. La jeune femme écrasa le carnet contre sa poitrine, tentant de contrôler sa haine. Depuis qu’il était parti, elle n’était plus rien. Leur père les avait toujours battus, d’aussi loin qu’elle s’en souvienne, alors sa mort était prévisible.

Rachel avait douze ans lors du drame, Scott en avait sept. Il était décédé devant elle alors qu’elle s’était cachée derrière une armoire, attendant que la colère de son père s’apaise. Elle n’avait pas pu le sauver et la culpabilité la rongeait de l’intérieur.

En repensant à cette scène, une larme roula sur sa joue et elle se mit à hurler. Elle saisit le verre qu’elle avait posé sur la table et le fracassa contre le sol. Le souffle haletant, elle tenta de se ressaisir en prenant une longue inspiration. Cela faisait huit ans et la souffrance la ravageait encore.

La seule chose qui la faisait tenir était le diadème d’argent. Lui seul pouvait ressusciter son frère, et elle le retrouverait. C’était sa raison de vivre. Rachel s’était promis qu’elle parviendrait à le récupérer, et cela même si elle devait sacrifier sa vie dans cette quête.

Chapitre 1

Mai 1964, France

La librairie était l’endroit préféré d’Adèle, elle s’y sentait comme chez elle. La jeune femme avait commencé son stage la semaine passée seulement, mais elle fréquentait le lieu depuis qu’elle avait appris à lire. Bérénice, la libraire, la considérait comme sa lectrice la plus passionnée.

La pièce était assez simple, rustique, et les étagères ployaient sous le poids des romans. Adèle aimait les parcourir, bien qu’elle connût déjà par cœur la place de chaque ouvrage.

Les mots la transportaient. Les mondes fantaisistes qui l’accueillaient lui permettaient de rêver, d’oublier un peu son existence. Elle préférait partir à la rencontre de personnages plutôt que de côtoyer des personnes vivant dans le monde réel.

Ce soir-là, alors qu’Adèle lisait l’un de ses romans favoris, Bérénice apparut devant le comptoir d’ébène.

— Rentre donc chez toi, ma belle, tu es enfermée ici toute la journée ! s’exclama-t-elle en posant sa main sur celle de la jeune femme.

— Tu as raison, la nuit commence à tomber.

Elle ferma son livre avec un bâillement et le glissa dans sa sacoche. Puis, après avoir embrassé Bérénice, elle prit le chemin du manoir.

Une brise légère chatouilla sa nuque lorsqu’elle sortit. Même en ce mois de mai, la fraîcheur des côtes bretonnes persistait. Elle remonta donc son foulard de sa main libre puis remit un peu en ordre ses cheveux en broussailles.

Sur la route qui longeait la digue, elle s’arrêta dans un café afin de terminer sa lecture. Sa grand-mère pouvait bien attendre encore quelques minutes, pensa-t-elle après avoir jeté un rapide coup d’œil à sa montre à gousset. Elle s’installa sur une table en retrait puis commanda un chocolat chaud.

Pourtant, bien que le roman fût passionnant, elle n’arrivait pas à se concentrer. Elle se sentait observée. En relevant les yeux, elle aperçut un jeune homme de son âge qui regardait dans sa direction. Celui-ci détourna le regard dès qu’il vit qu’Adèle avait émergé dans la réalité.

Elle haussa un sourcil. Qu’avait donc cet individu à l’examiner de la sorte ? Adèle laissa échapper un claquement de langue d’agacement. Elle aimait se faire discrète, mais elle avait l’habitude qu’on la dévisage à cause de ses yeux vairons. Elle décida de ne pas s’en soucier et replongea la tête dans son livre.

Après avoir terminé son roman et bu son chocolat chaud, elle reprit sa route. Elle vérifia que l’homme du café ne la suivait pas, et la tension de ses épaules se relâcha lorsqu’elle constata que ce n’était pas le cas. Elle admira alors quelques instants la mer baignée par la lumière rougeoyante du coucher de soleil, un léger sourire aux lèvres.

***

Arrivée au manoir, Adèle traversa les jardins, gravit les marches de marbre blanc, puis poussa la lourde porte afin d’entrer dans le hall. Katell, sa grand-mère, fit son apparition avec les poings sur hanches. Une mèche blanche s’échappait de son chignon d’ordinaire parfait, signe qu’elle s’était impatientée.

— Est-ce une heure décente pour rentrer ? demanda-t-elle avec une moue exaspérée.

— Désolé, Katell, je n’ai pas vu le temps passer !

Adèle l’embrassa furtivement puis partit dans la cuisine, alléchée par l’odeur épicée qui s’en dégageait. Les casseroles en étain étaient encore sur le feu. Après une inspection du repas, elle monta dans sa chambre se reposer un peu.

***

Allongée sur son lit à baldaquin, Adèle commença un roman d’un tout autre genre que le précédent. Seule la lumière de la lampe l’éclairait.

Quelques minutes plus tard, elle s’interrompit dans cette nouvelle histoire, car des coups brefs frappés à la porte de sa chambre se firent entendre. Elle se leva et partit ouvrir. Katell se tenait sur le seuil, les mains agitées.

— Nous avons un invité. Il désire te voir, lui dit-elle avec un léger froncement de sourcils.

Intriguée, Adèle traversa le manoir afin de se rendre au rez-de-chaussée. Après avoir descendu les escaliers de marbre rose, elle se dirigea vers l’entrée. Un jeune homme s’y trouvait. Elle l’observa avec attention et surprise, et son cœur loupa un battement. Il ne lui était pas inconnu, quelques secondes lui suffirent pour se souvenir de ce regard si particulier. L’homme du café se tenait devant elle.

Il était d’assez grande taille, avec des cheveux bruns retombant sur ses yeux bleus. Aucun sourire n’illuminait ce visage, il paraissait si froid que c’en était déroutant.

Il la salua tout de même d’un hochement de tête, et Adèle fit de même malgré une certaine angoisse qui lui tiraillait les entrailles. Puis d’un mouvement brusque, l’homme lui tendit une lettre.

« Étant muet, je vous écris cette lettre pour nous éviter, à tous deux, de perdre notre temps. Je suppose que vous avez déjà entendu parler de l’Ombre, et si ce n’est pas le cas, nous en discuterons plus tard. Cette femme vous recherche plus activement que jamais. Cela fait un an que je m’évertue à vous protéger, mais désormais, je ne peux plus vous garder en vie plus longtemps si nous ne quittons pas le territoire. Demain, nous prendrons donc la direction de la Suisse, pays que j’estime plus sûr. Cette nouvelle doit être difficile à encaisser, mais sachez que si vous refusez, je ne pourrai rien faire de plus. Vous serez dans quelques jours entre les griffes de l’Ombre et je ne donnerai pas cher de votre peau. Elle vous traque pour votre pouvoir, qui, d’après les rumeurs, serait le seul qui permettrait de récupérer le diadème d’argent. »

Une fois la lecture terminée, les mots manquèrent à Adèle. Une boule se forma au creux de son ventre. Elle se laissa ensuite tomber dans l’un des fauteuils capitonnés, les mains tremblantes. Ces informations tombèrent comme un poids sur ses épaules.

Bien évidemment, elle avait déjà entendu parler de l’Ombre, cette femme qui voulait devenir plus puissante que les Élus eux-mêmes. Elle n’était qu’une simple humaine, mais sa réputation faisait pâlir les plus braves. Quant au diadème d’argent, ce n’était pour Adèle qu’un mythe, un élément fantaisiste donnant certains pouvoirs à celui qui le portait.

Adèle resta abasourdie par la nouvelle. Elle tenta de reprendre ses esprits, en vain. Ses pensées fusaient à toute vitesse et elle n’arrivait pas à se concentrer sur l’une d’elles. Toutes sortes de questions se bousculaient dans sa tête. Son don était assez utile, certes, mais elle n’aurait jamais pu imaginer que quelqu’un le convoiterait ainsi. L’Élue du Temps était loin d’être la plus puissante, parmi les trente et un qui existaient dans le monde.

Elle se sentit perdue, n’arriva pas à réaliser ce que venait de lui annoncer le jeune homme. Elle avait une vie calme, et pourtant, même si elle se plaignait parfois de son ennui, elle aimait sa tranquillité. Ce dont il lui fit part l’assomma.

Elle observa sa montre à gousset en argent massif, où un saphir trônait au milieu de fines gravures. Grâce à elle, Adèle pouvait bloquer le temps. L’instant se suspendait trente minutes tout au plus, et elle ne pouvait pas recommencer avant une heure. Lorsque tout s’arrêtait autour de la jeune femme, elle se sentait libre. Plus rien ne bougeait. Adèle demeurait le dernier être animé dans un monde suspendu.

Peu à peu, elle reprit ses esprits. Elle se leva du fauteuil dans lequel elle était assise, puis elle se plaça en face de l’individu. Il n’avait même pas eu la courtoisie de lui annoncer son prénom.

— Si j’ai bien compris, vous voulez m’emmener en Suisse, à mille kilomètres d’ici ? Je ne connais même pas votre identité, lui dit-elle, camouflant sa timidité derrière son énervement et sa peur.

L’homme lui arracha la lettre des mains, sortit un stylo de sa veste, puis écrivit en plaçant la feuille sur une tablette en bois. Aaron Fletcher, je viens d’Écosse, lut Adèle. Elle connaissait désormais quelque chose de lui, mais il n’avait pas l’air de vouloir en révéler davantage. Que faisait cet homme chez elle ? Et pourquoi donc désirait-il la protéger ? Elle ne l’avait jamais vu avant cette soirée. Et puis, après tout, pourquoi aurait-ce été le cas ? La jeune femme avait toujours étudié avec sa grand-mère, dans ce manoir du Finistère. Ses seules sorties étaient celles à la librairie.

— Restez dormir ici si vous le souhaitez, nous en reparlerons plus tard, déclara-t-elle finalement.

Les mâchoires d’Aaron se crispèrent, puis il reprit la feuille et griffonna sa réponse.

« Je crois que vous ne comprenez pas bien la situation. Les sujets de l’Ombre arriveront en Bretagne après-demain au plus tard. Alors si vous tenez un minimum à votre vie, nous devons partir à l’aube. »

— En Suisse donc, très bien, accepta-t-elle.

Adèle ne savait pas vraiment pourquoi elle lui faisait confiance, elle avait l’impression qu’elle aurait pu lui donner n’importe quoi, accepter toutes ses requêtes. Méfiante, elle lui demanda quel pouvoir il possédait.

« Je suis l’Élu de la manipulation, je peux contrôler les pensées. Je vous assure toutefois que je l’utilise rarement, et sûrement pas sur ceux que je veux protéger. »

Elle comprenait mieux à présent pourquoi elle avait accordé sa confiance à un homme qu’elle ne connaissait pas. Même s’il n’utilisait pas son don directement sur elle, cet homme possédait sans nul doute un grand pouvoir de manipulation. Et pourtant, elle n’arrivait pas à s’en inquiéter.

— Vous joignez-vous à nous pour le souper ? demanda Katell, brisant le silence qui s’installait.

Il hocha la tête, puis tous trois prirent la direction de la salle à manger. Adèle s’assit sans un mot, le corps tendu. Elle fixa le vide devant elle avec sa tête sur ses mains croisées. Katell apporta ensuite un plateau, rempli de récipients en céramique fumants.

Le repas sembla durer une éternité. Un calme glacial planait au-dessus de la table, seul le bruit des couverts d’argent retentissait. Adèle ne pouvait pas s’empêcher de lorgner cet individu si intrigant, tout en refoulant ses émotions suite à ce qu’elle venait d’apprendre. Dès qu’Aaron tournait les yeux vers elle, ses joues s’empourpraient. Elle savait déjà qu’elle ne l’aimait pas. Il était mal élevé, insociable, et cela ne venait pas du fait qu’il était muet. Les regards qu’il lui lançait la glaçaient.

Après le café, Adèle emmena le visiteur dans l’une des nombreuses chambres du manoir. Elle ouvrit la porte et Aaron y entra sans même y avoir été invité. Il déposa son sac sur une chaise puis se retourna, attendant que son hôtesse le laisse seul. La jeune femme haussa les sourcils, puis elle tourna les talons sans un mot, les poings serrés.

Arrivée dans sa chambre, les larmes commencèrent à affluer sur ses joues. Elle avait lutté contre ses sentiments durant tout le long du repas, mais la réalité la gifla en cet instant. Elle s’enroula dans ses épaisses couvertures et ferma les yeux afin d’éclaircir son esprit.

Elle n’avait pas envie de partir avec cet homme, laisser Katell, quitter sa Bretagne natale. Un profond malaise l’enveloppait lorsqu’elle y pensait. Ses entrailles se serrèrent à l’idée d’accepter la proposition d’Aaron. Toutefois, sa vie était en danger, et elle sentait bien qu’il était le seul à pouvoir la protéger, malgré son détestable caractère. Elle n’avait en réalité pas d’autre choix que de lui faire confiance. L’Ombre représentait une véritable menace, elle en était consciente.

Pourtant, partir était une chose qu’elle redoutait. Elle avait toujours vécu dans ce majestueux manoir en pleine nature, à quelques kilomètres de la mer. Ses parents étaient décédés lorsqu’elle avait seulement trois ans, et sa grand-mère l’avait ensuite élevée. Quitter cet endroit, c’était quitter tout son monde.

***

Adèle fut réveillée par la lumière vive qui s’introduisait par la fenêtre de sa chambre. Lorsqu’elle ouvrit ses paupières, encore plissées suite à l’éblouissement, elle n’eut plus aucun souvenir de ce qui s’était passé la veille. Puis peu à peu, elle retrouva ses esprits et la réalité lui revint en pleine figure. Ce n’était donc pas un rêve. Cet homme était réellement venu et voulait l’emmener en Suisse. Elle se frotta les yeux et se leva ensuite avec un bâillement.

Arrivée dans la salle à manger, Adèle y découvrit Aaron, occupé à écrire une lettre. Elle vit que sa grand-mère n’avait rien déposé sur la table, elle lui proposa donc une tasse de café. Il accepta d’un hochement de tête sans même se donner la peine de la regarder. La jeune femme tourna les talons en levant les yeux au ciel, avant de prendre la direction de la cuisine. Elle y trouva Katell en train de lire son journal, installée sur un fauteuil de velours carmin. Adèle l’embrassa sur la joue puis se hâta de préparer son petit déjeuner, ainsi que le café de son visiteur. Elle agissait comme si rien ne s’était passé, comme si cette journée n’en était qu’une parmi tant d’autres. Son esprit refusait de voir la réalité en face.

— Nous devons parler, ma chérie, déclara Katell en l’arrêtant.

Adèle soupira, redoutant ce moment. Elle s’immobilisa et se tourna ensuite vers sa grand-mère.

— Que penses-tu de cette histoire ? lui demanda-t-elle.

— Tu dois partir avec monsieur Fletcher, même si cela me brise le cœur de te laisser partir. Je sais que ce départ est soudain et difficile à gérer pour toi, je te connais, mais nous n’avons pas le choix. L’Ombre ne reculera jamais, c’est le seul moyen pour qu’elle ne puisse pas t’atteindre.

Adèle sentit qu’elle lui cachait des choses, elle vit dans son regard une lueur qu’elle ne lui connaissait pas. L’inquiétude se faisait ressentir, bien sûr, mais ses mimiques et ses yeux fuyants indiquaient à sa petite fille qu’elle n’était pas tout à fait honnête.

— Tu ne me dis pas tout, n’est-ce pas ? la questionna-t-elle.

— Qu’est-ce que tu vas imaginer ? Non, je m’inquiète pour toi, c’est tout. Ce jeune homme est le seul à pouvoir te protéger. Je le connais de réputation, et même s’il n’éblouit personne de sa bonne humeur, il est fiable. Je ne pourrai rien faire pour toi, alors tu te dois de le suivre.

Adèle acquiesça, le cœur lourd à l’idée de quitter Katell, cette femme si exceptionnelle qui l’avait élevée et comblée d’amour.

Elle se retourna ensuite vers la table de la cuisine, avant d’amener le tout dans la salle à manger à l’aide d’un plateau. Adèle s’assit sur l’une des grandes chaises, puis Katell arriva et se plaça à sa droite en la gratifiant d’un regard plein de douceur. Elle observa alors Aaron et en oublia de boire son thé. Lorsqu’il leva les yeux, elle avala une gorgée.

— Comment avez-vous su que cette femme me cherchait ? le questionna Adèle d’une petite voix.

Un proche ami de mon frère est un espion dans son clan, lut-elle après que celui-ci lui eût donné cette feuille. Elle fronça les sourcils. Comment pouvait-elle bien accepter de partir avec lui ?

— Ma grand-mère est-elle en sécurité ici ?

« Bien sûr, ne vous inquiétez pas pour elle. Elle n’est d’aucune utilité pour l’Ombre. »

Il lui reprit ensuite le papier et se mit à écrire dessus de nouveau.

« Avez-vous préparé vos affaires ? »

Adèle répondit par la négative d’un signe de tête. Lorsque sa tasse fut vide, elle s’en alla donc dans sa chambre pour préparer son départ.

Une fois arrivée, elle prit sa valise et la déposa sur son lit. Elle se demanda alors ce qu’elle allait bien pouvoir emmener. Ses livres attirèrent son attention : elle ne pouvait se résoudre à partir sans au moins l’un d’entre eux. Elle aimait tellement se plonger dans des univers qu’elle ne connaissait pas, survolant toutes les époques et rencontrant des personnages qu’elle n’aurait jamais pu approcher dans la vraie vie. Son adoration pour les livres dépassait la logique. Et puis, elle pensa que ce serait bien les seuls qui pourraient chasser son ennui prochainement.

Après avoir choisi quelques romans, elle se pencha sur ses vêtements. Sa grande armoire de chêne contenait une quantité de robes printanières. Mais cela n’était pas l’idéal pour fuir, alors elle se résigna à prendre de simples chemisiers et pantalons en lin. Quelques minutes plus tard, sa valise fut prête.

La jeune femme descendit au rez-de-chaussée, où Aaron l’y attendait déjà. Katell n’avait pas fait d’objection à ce que sa petite fille s’en aille, mais à cet instant, des larmes se frayèrent un chemin jusqu’aux coins de ses yeux. Adèle la serra dans ses bras. La quitter était difficile et elle eut du mal à ne pas éclater en sanglots.

— Ce n’est que provisoire, on sera bientôt réunie, murmura la jeune femme avant de lui faire ses adieux.

Elle franchit ensuite le seuil et inspira à pleins poumons. L’air frais lui fit un bien fou, la réveillant quelque peu de son état d’hébétement. Ses cheveux châtains ondulèrent derrière elle dans la brise matinale, tels des rubans de soie. Elle se retourna et envoya un baiser à Katell, ne résistant pas à lui faire un dernier geste. Après quelques secondes, Aaron rappela sa présence d’un claquement de langue. Adèle le fusilla du regard.

Elle avança vers le taxi, le cœur serré. Une fois installée dans la voiture, elle ne quitta pas un instant le manoir des yeux, jusqu’à le voir disparaître.

La jeune femme soupira en croisant ses bras sur sa poitrine. Les brumes de son esprit l’embrouillaient, l’empêchant d’avoir les idées claires. Ils se dirigeaient vers la gare, et là-bas, elle ne pourrait plus faire demi-tour… Elle pensa qu’elle pouvait toujours rentrer chez elle, décider de ne pas accorder sa confiance à ce parfait inconnu, mais elle savait qu’elle ne vivrait pas longtemps si elle prenait cette décision. Elle se sentait tiraillée entre deux propositions dont ses désirs étaient indépendants.

La gare se trouvait à une dizaine de kilomètres seulement et Adèle ne s’y était jamais rendue. Lorsqu’ils y arrivèrent, Aaron la guida vers le train, puis l’emmena vers leurs sièges. Leurs billets avaient déjà été réservés, signe qu’il était persuadé qu’Adèle accepterait.

Une fois assise sur la banquette en cuir rouge du train, elle attendit de partir. La cloche retentit alors. Adèle vit le paysage défiler et s’émerveilla devant ce tableau. Plusieurs minutes passèrent sans qu’aucun des deux compagnons ne dise un mot.

— Qui est vraiment cette femme, l’Ombre ? demanda-t-elle ensuite de sa voix fluette. De nombreuses rumeurs me sont parvenues, mais je n’arrive pas à me la représenter réellement.

Aaron la fixa quelques secondes droit dans les yeux, avec un léger haussement de sourcils. Le rouge lui monta aux joues et elle baissa la tête. Puis elle le vit écrire la réponse à sa question. Il rédigeait vite, pourtant sa calligraphie restait élégante. Quelques minutes plus tard, il lui tendit la feuille.

« L’Ombre vivait en Irlande, mais depuis quelques années, elle change d’endroit assez régulièrement. Sa notoriété vient du fait qu’elle n’a aucune pitié, elle abat toutes les personnes qui peuvent être susceptibles de ralentir son ascension au pouvoir. De plus, son mari est un Élu, tout comme nous. Il peut tuer d’un simple regard. Son âge est inconnu, mais à mon avis elle doit avoir au moins la quarantaine. On raconte qu’elle cherche depuis toujours un moyen d’être une femme puissante, mais surtout, elle veut faire ressusciter son frère grâce au diadème d’argent. »

Adèle hocha la tête avant de plonger dans ses pensées. Elle avait déjà entendu parler de cette histoire de résurrection, pourtant elle n’y croyait pas vraiment.

Aaron continua de la fixer, ce qui la gêna tout particulièrement. Elle décida donc de sortir un livre afin de s’occuper l’esprit. Quelques secondes plus tard, il écrivit sur une feuille posée sur sa tablette en bois. Adèle releva les yeux lorsqu’il la lui tendit.

« Quand nous arriverons en Suisse, nous nous ferons passer pour un couple marié depuis peu. L’Ombre a de nombreux espions, mieux vaut ne pas attirer les soupçons. Nous changerons également nos noms, nous serons Léonore et Eliott White. »

Léonore White. La jeune femme savait qu’elle allait avoir du mal à s’habituer à ce nom. Elle tenta de se convaincre que cette histoire était vraie, puis elle sourit avec un haussement de sourcil lorsqu’elle s’imagina mariée à Aaron. Celui-ci la regarda avec interrogation et exaspération, alors elle se mordit la lèvre pour réprimer un éclat de rire.

***

Le lendemain matin, après une escale sur Dijon, les deux compagnons reprirent leur route vers la Suisse. Le trajet dans le train sembla durer une éternité. En effet, le silence glacial qui s’était installé entre le couple faisait paraître les secondes des heures. Adèle s’ennuyait profondément. Elle observa alors son compagnon et il semblait penser la même chose qu’elle, avec ses bras croisés et son regard dans le vide. Lassée de ce silence, elle décida d’en savoir plus sur le diadème d’argent. Elle constata en cet instant qu’elle ne connaissait pas grand-chose dessus.

— Que dit-on sur le diadème ? Qu’a-t-il de si important ?

Après lui avoir jeté un coup d’œil, Aaron se pencha sur sa feuille et écrivit durant de longues minutes. Elle l’observa, puis il lui tendit la feuille lorsqu’il eut terminé.

« Il y a bien longtemps, quelques siècles après Jésus-Christ, vivait une princesse. Elle se nommait Elyana et dirigeait un grand peuple en Autriche. Tous aimaient cette femme, ils la respectaient comme une déesse, voire plus. Elle avait en sa possession un diadème, le fameux diadème d’argent. Il lui apportait gloire, richesse, immortalité, et la rendait plus puissante physiquement. Mais surtout, il pouvait faire ressusciter une personne, en l’échange de cent autres qui seraient assassinées. Il suffisait de placer une mèche de cheveux des morts au centre du diadème. Bien qu’elle ne l’ait jamais fait, cela était de notoriété publique. »

« Un jour, un jeune chevalier vint la courtiser dans son majestueux palais. Il était d’une beauté éblouissante, descendait d’une riche famille et avait tout d’un gentilhomme. Malheureusement, le diadème rendait l’amour impossible à éprouver. La princesse, bien que trouvant l’homme charmant, fut obligée de le repousser. Le chevalier, pris d’une rage intense, partit voir un vieil ermite qui, d’après les dires, était à l’origine du diadème.

« C’était un vieux sorcier, qui l’aurait créé pour apporter la paix au sein de ce pays, autrefois si souvent en guerre. Le chevalier, versant toutes les larmes de son corps, supplia le vieil homme de l’aider à conquérir le cœur de la princesse. L’ermite hésita à lui confier le secret qui protégeait le diadème. Toutefois, le voyant si malheureux, si épris de cette princesse, il céda.

« Cette erreur l’a très certainement hanté toute sa vie. Pour annuler les pouvoirs du diadème, il fallait simplement déposer des saphirs dans les gravures. Pas n’importe quels saphirs, ceux dont se servait le sorcier. Ils lui apportaient de nombreux pouvoirs.

« Comme vous l’aurez sans doute compris, ce sont ceux que nous possédons, ceux des Élus. Le chevalier, heureux d’être le propriétaire de ces pierres précieuses, s’en alla donc vers le palais. Une fois arrivé, il proposa à la princesse de rendre le diadème encore plus beau qu’il ne l’était. Intriguée, mais ravie, elle accepta.

« Les saphirs enfin incrustés dans l’argent, le chevalier mit sa main dans sa poche et effleura les rebords tranchants de la lame de sa dague. Ses intentions avaient changé, il ne désirait plus seulement l’amour d’Elyana. Il déposa alors le diadème à terre, puis d’un bond, sauta sur la princesse et transperça son cœur. Devenant vulnérable à la mort, la jeune femme s’écroula à terre, encore consciente. Quelques instants durèrent pendant lesquels le chevalier regarda fixement la mourante. Puis son âme s’éteignit.

« Lorsque le sorcier apprit la nouvelle, il devint fou de rage. Son incompréhension était totale. Pendant ce temps, l’assassin de la princesse se fit nommer roi. Le diadème mettait un peu plus d’un an à s’adapter à ses nouveaux propriétaires, car il ne devait faire qu’un avec la personne. Ce temps passé, le roi dirigea dans un monde empli de peur et de haine. L’ermite sortit donc de sa grotte, ce qu’il n’avait pas fait depuis des années. Le soir venu, il s’introduisit dans la chambre du roi puis le tua après avoir remis les saphirs sur le diadème.

« Ce jour-là, le sorcier promit de ne plus jamais accorder sa confiance aux Hommes. Le lendemain, il s’en alla trouver une grotte où il pourrait cacher le diadème. Pour que personne n’y accède, il créa toutes sortes de barrières, que rien ni personne ne pourrait franchir. Seul le temps pourrait en venir à bout, mais cela, il n’y avait pas pensé ; les Élus qui pouvaient se téléporter ont essayé, mais étonnamment cela n’a pas fonctionné. Après avoir fait cela, il repartit chez lui. Il confia ce secret à sa descendance, afin qu’ils puissent le récupérer si quelque chose n’allait plus dans le monde.

« Avant, il suffisait de déposer le diadème sur sa tête pour disposer des pouvoirs, mais l’ermite se dit qu’il valait mieux une autre mesure de sécurité. Alors il l’ensorcela pour qu’il donne ses pouvoirs seulement après avoir prononcé une formule. Puis cette formule fut révélée aux Élus quelques siècles après la mort de l’ermite : Pernityent etis jias. Celui qui prononcerait cela avec le diadème en main en deviendrait le propriétaire.

« Il décida que plus jamais il ne se ferait avoir de la sorte. Il s’en alla donc donner les saphirs à des gens de confiance. Pendant des semaines, il avait créé des objets pour y incruster les fameuses pierres précieuses en leur intérieur. C’est comme cela que sont nés les Élus. »

Après sa lecture, Adèle avait tout un tas de questions à poser à son compagnon. Cette histoire avait éveillé son intérêt.

— C’est une légende, n’est-ce pas ? Est-ce qu’il y a une histoire plus logique, plus réaliste ? demanda la jeune femme avec une précipitation non feinte, avide de combler sa curiosité.

« C’est la seule chose que nous ayons pour répondre à cette question. Pour moi, il n’y a aucun doute, cette histoire est loin de n’être qu’une légende. »

Adèle hocha la tête, peu convaincue pour autant.

— Très bien, que serait devenu l’ermite ?

« Certains pensent qu’il est immortel, d’autres qu’il est décédé quelques années après la création des Objets. Comme je vous l’ai confié, je penche plus pour la seconde solution. »

— Pourquoi le sorcier a-t-il doté le diadème de ce pouvoir de résurrection ? enchaîna-t-elle. Il voulait apporter la paix, alors je ne comprends pas.

« Dans un élément tel que celui-ci, on ne peut pas concentrer uniquement de la magie blanche, il faut compenser avec de la magie noire. Il est impossible de faire autrement. Rien n’est ni tout blanc ni tout noir. C’est comme pour les humains après tout, chacun possède une part plus sombre qu’il ne montre pas. Et puis, l’ermite a essayé de le cacher au début, mais cela s’est vite su, je ne pourrais pas vous dire comment. »

— Vous me semblez connaître beaucoup de choses sur la magie… J’ai aussi une question plus personnelle à vous poser, quel est votre Objet ?

Aaron plaqua sa main sur le pendentif caché sous sa chemise, avant d’écrire sa réponse.

« Une clé en argent, tout simplement. Je suppose que vous disposez d’une montre ? »

— Effectivement, une montre à gousset.

Un silence pesant s’abattit à nouveau, et Adèle commença à triturer ses mains. Elle chercha de nouvelles questions pour le rompre.

— Comment l’Ombre a-t-elle trouvé la grotte ? Est-elle certaine que c’est la bonne ? reprit-elle en se penchant vers Aaron.

« Il paraît que cela fait de longues années qu’elle la cherche. Elle l’aurait découverte il y a peu, mais n’a pas réussi à passer les obstacles. »

— Vous cherche-t-elle également ?

« Oui, si vous n’acceptez pas, elle compte sur moi pour vous manipuler. »

Adèle déglutit difficilement. Sa gorge serrée l’empêcha de répondre pendant plusieurs secondes.

— Feriez-vous une chose pareille ? demanda la jeune femme d’une toute petite voix.

Il la fixa de ses yeux bleus puis détourna son regard. Adèle comprit de suite la réponse, même s’il ne l’avait pas formulée. Si la vie d’Aaron était en jeu contre la sienne, il n’hésiterait pas à la sacrifier.

Chapitre 2

Le lendemain, les deux jeunes gens arrivèrent en Suisse. En sortant de la gare, Aaron fit signe à un taxi de s’arrêter, puis ils montèrent à bord. Le véhicule démarra et se dirigea vers la sortie de la ville. Adèle jeta un regard à Aaron à sa droite. Il contemplait le paysage avec une expression pensive, les sourcils légèrement froncés.

Adèle soupira. Le comportement de son compagnon l’agaçait de plus en plus, alors qu’ils ne se connaissaient que depuis deux jours. Il la prenait pour une enfant. Elle ne comprenait pas le mépris qu’il avait envers elle. Et puis, surtout, elle n’arrivait pas à oublier les paroles qu’il avait prononcées dans le train. Il avait bouleversé son existence tranquille et elle avait du mal à s’y accoutumer.

Après une demi-heure environ, ils arrivèrent à destination. Aaron avait déjà tout prévu. Ils firent leur apparition devant une maison d’hôte vieillotte perdue en pleine campagne, ce qui plut à Adèle. Elle suivit son compagnon, puis une femme leur ouvrit. Ses cheveux grisonnants encadraient une figure bienveillante. Elle se présenta sous le nom d’Amina et leur proposa de les accompagner jusqu’à la chambre. Tous trois montèrent donc à l’étage.

La pièce était typique d’une maison de campagne, avec des murs tapissés d’un papier peint aux motifs champêtres, un lit et un canapé recouverts de broderies de laine, et des tableaux de natures mortes. Une odeur de fleurs imprégnait la chambre, et Adèle remarqua qu’un bouquet de jasmins était disposé sur une petite table d’acier. La gerbe était mise en valeur par la lumière orangée du crépuscule, qui donnait l’impression que des flammes dansaient sur les pétales blancs.

Épuisée par cette journée, Adèle se laissa tomber sur le lit et ferma les yeux. Ses membres se détendirent le temps d’un instant et elle en oublia presque ce qu’elle était en train de vivre.

***

Adèle passa sa soirée à jouer du piano dans la grande salle à manger. Ses doigts graciles survolaient les touches nacrées au rythme de la musique. Peu à peu, elle se détendit, enivrée par les notes qui résonnaient dans la pièce.

Durant des heures entières, elle s’acharna sur de nombreuses partitions. Aaron l’observait le plus discrètement possible derrière son journal, pourtant elle ne put ignorer son regard. Devant lui, elle voulait être parfaite. Il n’était pas tolérable de rater une touche, de ne faire qu’une seule fausse note. Elle ne voulait pas se ridiculiser davantage ni lui donner une raison de se moquer d’elle.

Au bout d’un long moment, Aaron se leva. Adèle fut si surprise qu’il se dirigeât vers elle qu’elle s’arrêta de jouer sans même s’en rendre compte. La dernière note résonna encore quelques secondes.

Aaron déposa ensuite un papier sur le rebord du piano, puis il partit rejoindre leur chambre sans un regard de plus.

« Vous êtes très douée. »

Adèle relut le papier, se pinçant pour vérifier qu’elle ne rêvait pas. Elle était bel et bien éveillée. Un sourire apparut sur son visage, comme si ce mot signifiait pour elle le début d’un rapprochement. Cette simple phrase rendait Aaron un peu plus humain. Ce n’était pas grand-chose, mais il avait tellement fait preuve de froideur qu’elle n’aurait jamais pu imaginer qu’il la félicite.

Quelques minutes plus tard, encore abasourdie, elle se décida à le rejoindre. Après avoir monté les marches, elle poussa la porte de la chambre du deuxième étage. Lorsqu’elle entra, son compagnon dormait d’ores et déjà sur le canapé. Elle s’installa dans son lit le plus discrètement possible. Une fois sous la douce couette en laine, elle laissa enfin libre cours à ses pensées. Elle s’endormit sans même s’en rendre compte.

***

Le lendemain matin, Adèle s’étira et sortit du lit, encore à moitié endormie. Cette nuit avait été réparatrice. Les impressionnants cernes violets qui avaient marqué sa peau ces derniers jours avaient presque disparu.

Après s’être toilettée et vêtue simplement, elle descendit dans la salle à manger. Aaron y était déjà. Il l’ignora, comme à son habitude. Elle crut qu’elle avait rêvé la veille. Pourtant, lorsqu’elle mit sa main dans sa poche, elle sentit le bord rugueux de la feuille effleurer sa peau.

Adèle s’installa le plus loin possible de lui, à l’autre bout de la table. Elle prit un thé et le but en silence. Pendant ce temps, Aaron écrivait. La curiosité de la jeune femme grandissait à la vue du message. Lui cachait-il encore des choses ? Elle aurait aimé le lui demander, mais elle se tut encore une fois. Elle n’aurait pas su dire si c’était à cause de sa timidité ou par peur de se faire rabrouer.

Ils montèrent ensuite dans leur chambre et tous deux y restèrent le reste de la matinée. Adèle lisait tandis que son compagnon dessinait. Elle ne pouvait pas s’empêcher de lancer des coups d’œil furtifs vers lui. Elle l’observait en silence, admirant ses gestes précis et sa concentration. Le dessin était tout simplement magnifique. Un paysage prenait vie sur la feuille, une plage vierge qui lui rappelait sa Bretagne natale en hiver.

— Vous êtes doué, lui murmura Adèle, reprenant les mots qu’il lui avait écrits la veille.

Lorsqu’il redressa la tête, elle ne put s’empêcher de baisser les yeux, toujours aussi gênée de croiser son regard. Elle les releva ensuite et le vit lui adresser un bref hochement de tête. Pourquoi donc était-il redevenu aussi distant ? Elle avait tellement espéré qu’ils se rapprochent afin que leur fuite soit plus supportable. Mais non, il était en fin de compte toujours aussi exaspérant, et elle eut envie de partir prendre l’air pour échapper à sa présence. C’est alors qu’un coup frappé à la porte l’interrompit dans ses réflexions. Amina franchit le seuil avec un sourire.

— Deux personnes vous demandent au rez-de-chaussée.

Le sang d’Adèle se glaça dans ses veines.

— Des personnes ? Pouvez-vous nous les décrire ? la questionna-t-elle le plus calmement possible.

— Deux hommes, grands, carrés, habillés tout de noir.

— Très bien, dites-leur que nous allons les rejoindre après nous être préparés.

À peine Amina fut-elle sortie de la pièce qu’Aaron se précipita pour fermer la porte à clé. Après avoir empoigné son sac, il se dirigea vers la fenêtre. La jeune femme le suivit. Ils étaient au deuxième étage, alors il était impossible de sauter directement. Aaron commença pourtant à descendre la façade sous les yeux écarquillés d’Adèle.

— Êtes-vous fou ? Ou bien suicidaire ? s’exclama-t-elle d’une voix étranglée.

Il continua sa descente sans se préoccuper d’elle. Adèle eut envie de hurler. Les yeux fermés, elle prit une grande inspiration pour contrôler sa peur.

Elle passa par-dessus la fenêtre, son cœur pulsant contre ses tympans. La hauteur ne lui avait jamais vraiment fait peur, mais se retrouver à plus de six mètres au-dessus du sol était une tout autre chose. Elle prit appui sur les pierres apparentes et sa descente fut lente et douloureuse. Une goutte de sueur perla sur son front et ses membres s’ankylosaient. À terre, Aaron s’exaspérait et le lui faisait sentir en soufflant.

Une fois arrivée au sol, il la prit par le bras et commença à courir. Adèle le suivit sans savoir où il comptait aller, ignorant ses bras crispés et ses mains rougies. Ses poumons en feu l’empêchaient de respirer convenablement.

Au bout de quelques minutes, Aaron s’arrêta. La jeune femme se laissa tomber à terre, les jambes meurtries et le souffle court. Son compagnon lui donna à boire puis lui fit signe de continuer. La lisière de la forêt se trouvait à une centaine de mètres de la maison d’hôte et elle ne comprit pas pourquoi il en prenait la direction.

— Mais que faites-vous ? Je dois toujours vous suivre alors que je ne sais même pas où nous allons ! Vous m’ignorez, et les seules fois où vous vous préoccupez de ma présence c’est pour m’infantiliser !

« C’est bon ? Vous avez fini votre petit numéro ? »

Il jeta la feuille dans les mains d’Adèle avant de se retourner, les mâchoires serrées. Elle se sentit tellement humiliée qu’elle eut du mal à retenir ses larmes. Comment osait-il ? Cela faisait des jours qu’elle supportait son détestable caractère sans rien dire ! La situation était déjà assez difficile pour elle.

***

Une heure plus tard, Adèle ne s’était pas encore totalement calmée. Elle suivait Aaron, murée dans son silence. Où comptait-il l’emmener comme cela ? N’aurait-il pas été plus logique de prendre le train, de partir le plus loin possible des adorateurs de l’Ombre ? L’interrompant dans ses tourments, son compagnon s’arrêta. Il s’assit sur une roche et commença à écrire.

« Désolé pour ce que je vous ai dit tout à l’heure ; non que je ne le pensais pas, mais je n’avais pas à vous le dire. Seulement, la priorité n’était pas celle-là, cela m’a agacé, pour le moins que l’on puisse dire. »

Elle balaya ses excuses d’un vif geste de la main, la tête haute. Et puis, après tout, il n’avait pas tort. Elle se rendait compte à présent que sa réaction avait été puérile, le moment n’avait pas été propice aux questions.

— Comment nous ont-ils retrouvés ? demanda-t-elle, ayant tout de même besoin d’explications.

« J’ai envoyé une lettre à mon frère pour le tenir au courant de ma position, malheureusement quelqu’un a dû l’intercepter. J’avais pourtant tout fait pour qu’elle atteigne sa destination, je ne comprends pas ce qui a pu se passer. »

Un frisson parcourut le corps d’Adèle. Depuis qu’Aaron était entré dans sa vie, elle avait tout fait pour ne pas penser à celle qui menaçait sa vie. La réalité la gifla en pleine figure. Elle n’était pas en voyage, elle fuyait une femme qui voulait se servir d’elle, ou la tuer si elle n’acceptait pas. Ses jours étaient en danger et elle avait bien failli se faire rattraper par les soldats.

— Alors l’Ombre séjourne ici, en Suisse ? le questionna-t-elle d’une voix éraillée.

« Non, elle est en Autriche, mais elle a des hommes partout en Europe. »

Adèle ferma les yeux et inspira une bouffée d’air pour calmer les battements de son cœur. Bien qu’elle n’aimât pas Aaron, elle devait bien avouer qu’elle se sentait en sécurité avec lui. Elle devait lui faire confiance, même si elle n’arrivait pas à tolérer sa seule présence.

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, il lui tendit une feuille d’un geste brusque.

« Je préfère nous éloigner des villes pour l’instant, ils connaissent nos visages. Et, avec tout le respect que je vous dois, vous n’êtes pas banale avec vos yeux vairons. Les gens ne vous oublient pas. Pendant quelque temps, nous séjournerons dans la forêt. Ne soyez pas inquiète, je possède une tente. Je préfère endosser ces précautions plutôt que de prendre le risque de nous faire repérer une seconde fois. »

Adèle acquiesça. Camper n’était pas dans ses habitudes, elle ne l’avait d’ailleurs jamais fait. Cette idée la fit sourire. Toutefois, ils ne disposaient que d’une tente, comme l’avait précisé Aaron, ce qui la fit déchanter. Demeurer à ses côtés, si près, n’allait pas être facile. Sa gêne lui fit monter le rouge aux joues, toutefois elle ne protesta pas. Cela n’y changerait rien. Elle commença alors à aider Aaron à monter la tente.

***

Les journées furent longues, ennuyeuses. Voilà trois jours qu’ils vivaient dans la forêt. La nuit, Adèle s’installait le plus loin possible de son compagnon, mais elle n’arrivait pas à oublier sa présence. Elle ne voyait pas comment elle allait pouvoir le supporter des jours entiers, durant plusieurs semaines.

En ce début d’après-midi, elle décida d’aller se promener dans la forêt. Elle n’avait guère d’autres choses à faire. Le bruit sec de ses pas écrasant les feuilles mortes lui permettait de faire fuir toutes ses angoisses. De plus, l’odeur de terre humide l’enivrait, tout autant que celle des pins qui l’entouraient. Elle inspira à pleins poumons. Ce n’était pas comparable à la mer, où elle pouvait rester des heures entières assise à admirer le paysage, mais la nature lui plaisait, et elle était ici dans son élément. Elle continua sa route puis fit demi-tour quelques minutes plus tard, ne voulant pas inquiéter Aaron.

En arrivant au camp, elle vit que son compagnon avait encore rapporté de quoi se nourrir. Adèle fronça les sourcils, et malgré son agacement, ne souffla mot. Ce qu’ils mangeaient était volé, elle le savait, mais revenir sur ce sujet encore une fois était inutile.

Après cela, tous deux partirent rejoindre les bras de Morphée. Comme toujours, Adèle eut du mal à s’endormir, ses mauvais rêves menaçaient de ressurgir chaque fois que ses paupières se fermaient. De plus, la présence d’Aaron s’ajoutait à son angoisse habituelle. Une heure plus tard, elle trouva enfin le sommeil grâce aux hululements sonores des chouettes environnantes.

***

Le lendemain matin, Adèle se sentit mal. Un terrible mal de tête la clouait au lit et se lever lui était impossible. Lorsqu’elle le tentait, sa vue se troublait et elle retombait la seconde suivante. Contrairement à ce qu’elle aurait pu penser, Aaron se souciait de son état. Il ne s’éloignait pas et venait régulièrement lui demander comment elle se sentait. Elle devait bien avouer qu’elle lui en était reconnaissante. Pour la première fois, elle appréciait sa présence.

***

L’après-midi, Adèle commença à se sentir un peu mieux. Aaron dessinait à ses côtés et elle le regardait avec une admiration non feinte. Elle ne se lassait pas de l’observer, il avait un véritable don. Le portrait, réalisé au fusain, représentait un homme. Adèle trouvait que le personnage ressemblait à son créateur, en plus âgé. La seule chose qui différait était ses yeux, si pétillants, contrairement à ceux d’Aaron, si froids et distants.

— Qui est-ce ?

Il releva la tête, les sourcils froncés.

— Ne me répondez pas si vous trouvez cette question indiscrète, ce n’était pas mon intention, ajouta-t-elle.

Le regard qu’il lui lança contenait tellement de douleur que la jeune femme eut un pincement au cœur. Malgré tout, il se pencha pour lui écrire la réponse.

« C’est mon grand frère, Kyle. Il a dix ans de plus que moi. Cela fait plus d’un an que je ne l’ai pas vu. »

— Que lui est-il arrivé ? Pourquoi ne l’avez-vous pas revu ?

« Depuis un an, j’essaie de vous protéger de l’Ombre, cela n’a pas été facile tous les jours. »

Adèle entrouvrit la bouche et la referma, les sourcils froncés. Elle ne s’était pas rendu compte de ce qu’il avait laissé derrière lui. Ce sacrifice rendait ses actions encore plus incompréhensibles.

— Je suis désolée, mais je ne comprends pas ce qui vous pousse à faire cela, dit-elle finalement.

Adèle attendit sa réponse. La main d’Aaron resta quelques instants au-dessus de la feuille, puis il se décida à écrire quelques mots.

« Je vous l’expliquerai un jour, probablement. »

— Quoi ? Je ne comprends pas.

« C’est à moi de m’excuser, je n’aurais pas dû vous dire cela. Oubliez ce que je viens de vous écrire. »

Les poings de la jeune femme se serrèrent.

— Mais enfin, je ne peux pas, on ne balance pas ce genre de choses en se rétractant ensuite !

« Disons que j’ai une dette envers vous, si l’on peut dire cela comme ça. J’éprouve le besoin de vous protéger pour me racheter, je ne peux pas vous en dire plus pour le moment. »

Elle s’apprêta à protester, mais il l’interrompit d’un geste de la main.

« N’insistez pas, vous n’avez aucun moyen pour me contraindre à vous répondre. »

Énervée, mais résignée à ne pas continuer cette discussion qui ne mènerait nulle part, elle se tut. Leur dispute avait relancé sa migraine plus vivement encore.

Les bras croisés, elle se contenta de l’admirer dessiner à nouveau, toujours hantée par ses paroles. Malgré tout, elle était bien décidée à trouver ce qu’il lui cachait.

Chapitre 3

Adèle lisait un roman ce matin-là, couchée sur une couverture à l’ombre des arbres. Cela faisait une semaine qu’Aaron lui avait confié avoir une dette envers elle, ce qu’elle n’avait pas oublié. La jeune femme l’avait tenté, toutefois, cette question subsistait dans son esprit. Évidemment, elle le sondait dès qu’elle en avait l’occasion. Son compagnon s’entêtait à garder le silence.

Pourtant, malgré elle, Adèle se sentait en sécurité avec lui. Parfois, elle mettait de côté ses préjugés sur lui et oubliait à quel point il pouvait être pénible. Puis elle se rappelait qu’il lui cachait de nombreuses choses, et que les deux semaines passées ensemble ne les avaient pas rapprochés. En y réfléchissant, elle ne connaissait même pas son âge. En ce beau matin, la jeune femme releva le nez de son roman et le lui demanda. Elle se redressa et s’assit en face de lui, puis il la toisa quelques secondes avant d’écrire sa réponse.

« Un an et demi de plus que vous, je vais avoir vingt et un ans en août. »

Elle lui aurait donné plus. Son visage ne contenant nulle once de gaieté le vieillissait. Il paraissait sans cesse crispé et anxieux, avec ses traits durs et ses sourcils froncés.

— Où sont vos parents ? le questionna Adèle, posant son livre sur ses genoux.

« Morts, comme les vôtres. »

Cette réponse, si brève et dénuée de sentiments, laissa Adèle complètement désorientée. Elle voulut en savoir plus, mais elle n’osa pas le lui demander. Aaron se remit à écrire en voyant son désarroi.

« Je n’ai pas vraiment de souvenirs d’eux, je n’avais que cinq ans lorsqu’ils sont décédés. Leur absence ne me fait donc pas souffrir plus que cela. »

Malgré ce détachement, la jeune femme vit que la situation le blessait. Elle ne comprit pas pourquoi il le lui cachait. Aaron fuit son regard en triturant ses boutons de manchettes, les mains agitées de tics nerveux.

— Est-ce l’Ombre qui les a tués ? demanda-t-elle.

Après avoir objecté d’un signe de tête, il se ravisa et lui tendit sa réponse.

« On peut dire cela comme ça. »

— C’est-à-dire ?

Il roula des yeux avec un claquement de langue agacé.

« Vous êtes de nature curieuse, n’est-ce pas ? Je ne suis pas habitué à ce que l’on me pose ce genre de questions, et je ne peux me résoudre à y répondre. »

— Je vous prie de m’excuser pour cette indiscrétion, mais je ne connais rien de vous. Étant donné que nous sommes ensemble chaque jour, j’aimerais pouvoir vous comprendre. Or, ce n’est pas le cas.

Aaron passa sa main dans ses cheveux avec un soupir, il parut déboussolé par sa réponse.

« Comme vous avez pu le remarquer, je ne suis pas vraiment sociable. Avec vous, j’avoue pourtant faire des efforts, mais ne comptez pas sur moi pour converser naturellement avec vous, et encore moins vous raconter ma vie privée. J’ai accepté de vous révéler certaines choses sur ma famille, toutefois je ne m’attarderais pas dessus. »

— Je comprends, ne vous inquiétez pas… Mais comment avez-vous appris que mes parents étaient décédés ?

Sa joue tressaillit, puis il détourna le regard. La jeune femme devina en cet instant qu’il savait de nombreuses choses sur elle, et qu’il n’avait peut-être pas toujours été de son côté. Elle fronça les sourcils et attendit sa réponse, mais celle-ci ne vint jamais. Elle ouvrit la bouche puis la referma, les mots ne parvenant pas à franchir ses lèvres. Renfrognée, elle se replongea dans son livre.

Elle abandonna sa lecture au bout de quelques minutes, incapable de poursuivre. Trop de pensées se bousculaient dans son esprit, elle n’arrivait plus à se concentrer. Qui était Aaron au juste ? Était-il seulement de son côté ? Cela, elle en doutait de plus en plus. Il avait parlé d’une dette, mais elle ne voyait pas ce que cela pouvait être. Adèle n’avait aucun souvenir de cet homme, jamais elle ne l’avait vu avant cette fameuse nuit. Cette incompréhension totale lui donnait mal à la tête.

Adèle aurait tellement aimé retourner un an auparavant, en Bretagne, accompagnée de Katell qui s’en était toujours occupée. Cela lui paraissait si près et en même temps si loin… Elle repensa alors à sa dernière conversation avec sa grand-mère. La jeune femme avait senti, sans comprendre pourquoi, qu’elle lui cachait quelque chose. Sa confiance aveugle en Aaron l’avait désorienté. Jamais elle n’aurait pensé que Katell puisse la laisser partir avec un inconnu sans protester. Adèle soupira, lassée d’avoir l’esprit embrumé. Elle avait besoin de se retrouver seule.

***

Adèle s’était promenée plus d’une heure, seule dans les forêts de pins. Ce temps lui avait permis de remettre ses idées au clair. Désormais, elle ne s’autoriserait plus à faire confiance à Aaron. Jour après jour, elle tenterait d’en savoir plus sur lui.

Une heure après son retour au campement, Aaron n’était toujours pas rentré. Son absence ne l’avait pas questionnée lorsqu’elle était revenue, mais à cet instant, elle commença à s’inquiéter sérieusement. Elle se doutait qu’il était parti lui aussi se promener, toutefois cela l’étonnait que cela dure aussi longtemps. Et si les hommes de l’Ombre l’avaient trouvé ?

Plus les minutes passaient, plus l’angoisse la prenait à la gorge. Elle tourna en rond avec l’espoir de le voir surgir derrière l’un des arbres au loin, serrant et desserrant sa main autour de la montre à gousset. Son ventre noué l’empêchait de respirer convenablement. Elle décida alors de partir à sa recherche avant que le soleil se couche, attrapant une lampe torche et une couverture à la volée.

La jeune femme ne fut pas rassurée dans cette forêt obscure. Le vent lui fouettait le visage et la pluie se mit à tomber. Elle ne portait pas Aaron dans son cœur, mais il était inconcevable pour elle qu’il lui soit arrivé quelque chose. Elle ne le supporterait pas.

Elle l’appela à voix basse, ayant peur que les hommes de l’Ombre soient dans les parages. Elle hésita à retourner au campement au cas où il serait revenu, pourtant, elle n’y croyait pas. Elle ignora ses mains gelées et l’eau qui coulait le long de son visage, continuant d’avancer sans vraiment savoir où aller.

La nuit était désormais tombée et Adèle n’avait toujours pas découvert de traces d’Aaron. Elle souhaitait rentrer, mais elle ne pouvait pas se résoudre à l’abandonner. Pourtant, elle était bien consciente que cela ne servait à rien d’errer des heures en cette nuit glaciale. Alors qu’elle allait rebrousser chemin, la jeune femme aperçut un corps derrière un buisson. Elle se mit à courir, le cœur battant, une boule au ventre lui écrasant les entrailles. C’était bien lui.

— Oh mon dieu, s’exclama-t-elle dans un murmure paniqué.

Il était inconscient, son visage rougi tuméfié, et du sang s’écoulait de son arcade sourcilière. Adèle resta paralysée quelques secondes. Désemparée, elle eut peur de le blesser davantage. Après un instant, elle se ressaisit et s’avança vers lui.

— Je vous en supplie, répondez-moi, gémit-elle tout en prenant son pouls.

Aaron entrouvrit ses yeux, les mâchoires crispées. Il inspira puis grimaça.

— Pouvez-vous vous lever ? Je vais vous aider, lui dit-elle en passant son bras dans son dos.

Il acquiesça, puis il se releva avec difficulté en s’appuyant sur Adèle. La douleur se lut sur son visage meurtri. Le jeune homme boita et Adèle se sentit écrasée sous son poids. Le trajet lui parut durer une éternité. Lorsqu’ils arrivèrent enfin, elle l’aida à s’allonger dans la tente puis lui servit une tasse de thé, qu’il refusa.

— Vous me raconterez tout demain, dormez maintenant…

***

Cette nuit-là, Adèle ne put trouver le sommeil. Dès que ses paupières se fermaient, elle se relevait en toute hâte, de peur que son compagnon soit encore plus mal qu’il ne l’était déjà. Elle n’avait jamais été aussi proche de lui.

La jeune femme regarda sa montre, illuminée par la lumière de la pleine lune. Il n’était que deux heures du matin. Après avoir poussé un long soupir, elle se releva, abandonnant l’idée de dormir. Elle sortit de la tente pour prendre l’air, mais elle resta à quelques mètres pour surveiller l’état de santé d’Aaron. Le vent frais lui procura le plus grand bien et la pluie avait enfin cessé.

Adèle admira le ciel, assise sur un tronc d’arbre couché au sol. Les minutes s’écoulèrent, puis un froissement de tissu perça le silence qui régnait. La jeune femme se leva et revint sur ses pas. Comme elle le pensait, Aaron était réveillé. Elle mourait d’envie d’en savoir plus sur ce qu’il s’était passé la veille, mais elle souhaitait tout d’abord qu’il se repose. Son visage blafard et cerné faisait peur à voir.

Adèle pressa sa main sur le front de son compagnon : il restait brûlant. La fièvre avait augmenté pendant la nuit. La jeune femme trembla, incapable de calmer l’angoisse qui s’introduisait dans chaque parcelle de son corps. Elle se précipita vers une bouteille et manqua de trébucher. Avec douceur, elle passa ensuite un bout de tissu imbibé d’eau fraîche sur son front. Aaron transpirait, mais il avait l’air d’être glacé. Des frissons le parcouraient et il agrippait de ses doigts longs la fine couverture sur ses épaules.

Adèle était décontenancée. Le voir si vulnérable, si faible, n’était pas concevable. Durant ces dernières semaines, il avait été un véritable roc avec elle, toujours à gérer, contenir ses émotions. Et pourtant, il gisait bien là devant ses yeux. Une expression de douleur restait plaquée sur son visage meurtri par les coups. Elle se sentit impuissante devant son état.

***

Au petit matin, Adèle était encore assise aux côtés de son compagnon. Celui-ci s’était réveillé quelques minutes plus tôt. Elle aurait aimé examiner toutes ses blessures pour le soigner, mais elle n’osa pas le lui avouer, trop gênée de lui demander de se déshabiller.

Toutefois, lorsqu’Aaron se plia de douleur en se pinçant la peau, elle ne put se résoudre à rester sans rien faire plus longtemps.

— Puis-je jeter un coup d’œil ? lui demanda-t-elle d’une voix à peine audible.

Il acquiesça tout en remontant sa chemise, et Adèle devint si rouge que ses joues auraient bien pu brûler. Il n’eut pas l’air de le remarquer. Elle tenta d’ignorer sa gêne en se plongeant dans une observation médicale, même si elle n’avait pas vraiment de prédispositions dans ce domaine. Le torse d’Aaron était recouvert d’ecchymoses, une côte formait un angle anormal sous sa peau rougie, et elle put également observer des plaies superficielles à différents endroits. Un frisson parcourut son échine.

— Votre côte est sans doute cassée. Il vous faudra du repos, je ne peux rien faire pour vous. Pour les coupures, je vais les désinfecter, bégaya-t-elle.

Elle partit chercher l’alcool puis l’appliqua sur ses entailles. Aaron tressaillit, contractant son corps. Il ferma les yeux et inspira par le nez, les dents serrées. Le cœur d’Adèle s’emballa. Sa main resta en suspens quelques secondes et elle posa ensuite le flacon au sol. Elle l’aida ensuite à refermer sa chemise, les mains tremblantes.

Adèle resta à ses côtés tout le reste de la journée, vérifiant son état à chaque minute qui passait. Elle s’inquiétait pour lui, même si cela lui était difficile à avouer. Le voir ainsi ne la ravissait pas.

— Pouvez-vous me raconter ce qu’il s’est passé ? Ou bien êtes-vous encore trop faible ?

Il hocha la tête, alors Adèle partit chercher de quoi écrire. Elle lui tendit des feuilles et le crayon qu’elle avait trouvé. Il s’en empara. Elle l’aida ensuite à se redresser, ce qui ne fut pas une tâche facile. Les grimaces qui déformaient son visage en disaient long sur son état.

Lorsqu’il lui retourna le papier, elle fut surprise de voir une écriture bâclée.

« Un homme de l’Ombre m’est tombé dessus, il est bien amoché aussi. Il était inconscient quand je suis parti. J’ai essayé de fuir, puis je me suis écroulé à mon tour. Nous allons devoir partir au plus vite, par précaution, même si j’étais très loin du campement. »

Adèle le regarda avec des yeux écarquillés. Et si c’était elle qui s’était retrouvée en face de cet homme ? Il l’aurait emmené devant l’Ombre. Le soldat n’aurait eu aucun mal à faire ce qu’il voulait d’elle. Elle frissonna en pensant à ce qui aurait pu se passer. Heureusement, Aaron s’en était plutôt bien sorti. Une côte cassée, un œil au beurre noir, de nombreuses coupures, ainsi que des ecchymoses. Le tout était plutôt superficiel.

— Pourriez-vous m’apprendre à me défendre, une fois rétabli ? lui demanda-t-elle.

Elle prit conscience que cela lui serait bien utile, même si elle savait au fond d’elle qu’elle resterait incapable de faire du mal à quelqu’un. Aaron la regarda d’un drôle d’air, comme s’il imaginait ce simple bout de femme se battre. Adèle baissa les yeux devant le ridicule de sa question. Sa taille frêle ne permettrait jamais de rivaliser avec les hommes de l’Ombre, même formée. Aaron, lui, avait la stature pour. Grand, musclé et athlétique, il était fait pour se battre. Adèle l’avait d’ailleurs déjà vu s’entraîner, sans pour autant s’en préoccuper.

Son compagnon lui tendit tout de même une feuille. Elle ne pensait même pas qu’il prendrait la peine de répondre à sa demande.