0,49 €
Niedrigster Preis in 30 Tagen: 1,99 €
Dans "L'omnibus du diable", Fortuné Du Boisgobey déploie un récit captivant où les frontières entre le fantastique et le banal s'estompent. Ce roman, publié à la fin du XIXe siècle, s'inscrit dans un style réaliste, teinté de fantastique, reflétant les préoccupations de la société de l'époque. Le lecteur suit une série de personnages qui, pris dans un omnibus mystérieux, voient leurs histoires personnelles et leurs destins s'entrelacer de manière inexorable, orchestrée par une force surnaturelle. L'écriture de Du Boisgobey, à la fois fluide et évocatrice, contribue à créer une atmosphère inquiétante où chaque arrêt de l'omnibus est une invitation à explorer les sombres recoins de l'âme humaine. Fortuné Du Boisgobey, romancier prolifique du XIXe siècle, nourrit son œuvre d'une curiosité insatiable pour les mystères de la vie urbaine et de l'existence humaine. Influencé par les phénomènes sociaux de la révolution industrielle, il interroge les codes de la société bourgeoise tout en y intégrant des éléments fantastiques. Son choix de l'omnibus comme cadre narratif symbolise à la fois la modernité et la soudaine intrication du destin individuel, reflet de ses propres interrogations face au progrès inexorable. "L'omnibus du diable" est une lecture incontournable pour ceux qui s'intéressent à la littérature fantastique et à la façon dont elle interroge les travers humains. L'œuvre de Du Boisgobey, tout en étant ancrée dans son époque, transcende les limites du temps par sa réflexion sur la nature humaine, incitant le lecteur à s'interroger sur ses propres convictions. Recommandé aux amateurs de récits où l'étrange et le quotidien se côtoient, ce roman constitue un véritable chef-d'œuvre du genre. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.
Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:
Veröffentlichungsjahr: 2021
Dans l’entrelacs anonyme de la ville moderne, un simple trajet se mue en rendez-vous fatal avec l’invisible. Avec L’Omnibus du diable, Fortuné Du Boisgobey propose un roman criminel où le quotidien urbain devient théâtre d’énigmes et de peurs diffuses. Publié à la fin du XIXe siècle, à l’heure où les transports collectifs façonnent les rythmes citadins, le livre capte un monde en mouvement et en friction. L’omnibus, véhicule de la foule, y condense les hasards, les secrets et les angles morts qui nourrissent le suspense. Le lecteur est entraîné d’emblée dans une atmosphère nerveuse, attentive aux signes, propice aux basculements.
Roman policier ancré dans le sillage du feuilleton, L’Omnibus du diable appartient à cette veine populaire qui marie intrigue judiciaire et observation sociale. Fortuné Du Boisgobey, figure importante du récit criminel français, y exploite un décor urbain du XIXe siècle, travaillé par la promiscuité et l’afflux des passagers. Paru à une époque où l’industrialisation recompose les usages de la rue, le livre croise vitesse, foule et incertitude. L’omnibus fournit un dispositif scénique: lieu public, mobile, où s’entrecroisent des existences qui ne se seraient peut‑être jamais rencontrées. Cette configuration suffit à mettre sous tension l’idée d’ordre et ses fragilités.
Sans dévoiler ses ressorts, on peut dire que l’intrigue se cristallise autour d’un fait troublant lié au trajet collectif, qui déclenche une série de démarches, de recoupements et d’affrontements. La narration adopte une voix claire, volontiers explicative, qui alterne scènes rapides et focalisations sur les gestes, les traces, les contradictions. L’allure est vive, rythmée par des séquences resserrées et des fins de section tendues, caractéristiques d’une écriture pensée pour capter l’attention. Le plaisir de lecture tient à l’entrelacement des indices et à la progression logique, sans renoncer à une dimension atmosphérique où se glissent peur, ironie et compassion.
Le style conjugue lisibilité et précision: descriptions nettes, dialogues efficaces, vocabulaire accessible, souci d’efficacité dramaturgique. Du Boisgobey cultive l’art du contrepoint, faisant résonner l’intime et le collectif, la trajectoire individuelle et la rumeur urbaine. L’enquête se nourrit d’observations concrètes — horaires, trajets, attitudes — et d’un sens aigu de la causalité, sans s’interdire les effets de surprise propres au roman populaire. Le ton demeure sérieux, parfois grave, mais se colore d’une pointe d’ironie lorsqu’il s’agit de moeurs ou de travers sociaux. Cette combinaison soutient la tension tout en ancrant l’histoire dans un tissu réaliste.
Par ses motifs, le livre explore l’ambivalence de la modernité urbaine: promesse de circulation et menace d’opacité. L’omnibus concentre l’anonymat, le croisement des classes, la porosité entre privé et public; il rend visibles les hasards qui gouvernent nos rencontres et les malentendus qui en découlent. S’y greffent des questions de responsabilité, d’innocence et de culpabilité, mais aussi la force des apparences et la tyrannie du bruit social, nourrie par le goût du fait divers. L’ensemble interroge la confiance: en la parole, en l’intuition, en les procédures. À chaque étape, l’ordre vacille et se recompose.
Pour un lecteur d’aujourd’hui, l’intérêt est double: portrait vif d’un moment historique et expérience de suspense encore opérante. Les scènes de transport, les trajectoires croisées, les espaces partagés résonnent avec nos trajets quotidiens, nos inquiétudes de foule et nos débats sur la sécurité. La manière dont le roman orchestre information, rumeur et preuve éclaire une sensibilité contemporaine saturée de récits concurrentiels. Il rappelle que la fiction peut ordonner l’incertitude sans la nier, et que la ville, loin d’être un simple décor, conditionne les conduites. Cette actualité discrète explique la persistance du livre dans les mémoires de lecture.
Enfin, L’Omnibus du diable s’inscrit avec netteté dans la tradition du roman policier français de la fin du XIXe siècle, où intrigue, sensation et regard social s’entremêlent. Sa capacité à faire parler les lieux communs — la rue, la voiture publique, l’attente — confère à l’enquête une densité qui dépasse le pur divertissement. On y goûte l’art patient des enchaînements et la rigueur des motivations, gages d’une satisfaction intellectuelle durable. Relu aujourd’hui, l’ouvrage invite à prêter attention aux détails les plus ordinaires, et montre comment la littérature transforme un trajet banal en épreuve de vérité.
Roman policier de Fortuné Du Boisgobey, L’omnibus du diable s’ouvre sur un fait divers survenu dans un véhicule public qui sillonne Paris. L’engin, bientôt affublé d’un surnom sinistre, devient le cœur d’une enquête où l’anonymat de la foule et la routine urbaine brouillent les pistes. Du Boisgobey installe un cadrage précis des lieux, des horaires et des itinéraires, et place la police face à une énigme née de la modernité. La presse relaie l’émoi, les rumeurs se propagent, et l’auteur met en scène un monde où l’information circule vite mais la vérité peine à émerger.
Tout part d’un trajet apparemment ordinaire, où cocher, conducteur et voyageurs de milieux variés se côtoient dans l’étroitesse d’une banquette et le vacarme des roues. Au moment de la descente, on constate qu’un acte criminel s’est produit à bord, sans témoin fiable ni mobile évident. Les premières dépositions s’avèrent confuses, chacun réinterprétant le parcours à sa manière. L’énigme tient à la fois à la promiscuité, aux changements d’arrêt et à l’obscurité qui enveloppe la scène. L’omnibus, objet banal du quotidien, devient ainsi le théâtre d’un mystère que la topographie de Paris rend à la fois proche et insaisissable.
Un enquêteur méthodique rassemble alors les éléments les plus ténus, reconstitue le parcours minute par minute et confronte les témoignages, en s’appuyant sur les arrêts, les tickets, les objets égarés et l’horaire des correspondances. Il tente de dresser la liste complète des passagers et de vérifier les alibis, tout en mesurant le poids des omissions volontaires. Du Boisgobey fait de cette patiente mise en ordre un moteur narratif, où l’exactitude matérielle et la logique priment sur l’intuition spectaculaire. Les premières hypothèses tombent, d’autres naissent, et l’enquête s’oriente vers un cercle restreint de possibilités sans encore désigner un coupable.
L’intrigue se déploie ensuite par touches successives, en révélant des vies parallèles et des liens inattendus entre certains voyageurs, sans que le récit cède au sensationnel. Des relations sociales inégalitaires, l’attrait du gain rapide et la peur du déshonneur affleurent dans les motivations envisagées. Les journaux colportent des versions contradictoires, brouillant davantage l’opinion. Du Boisgobey joue de ces frictions pour montrer comment l’espace public, partagé mais anonyme, favorise à la fois les rencontres fortuites et les dissimulations calculées. Chaque nouvel entretien rebat les cartes, tandis qu’un détail matériel, d’abord jugé insignifiant, commence à orienter l’analyse.
À mesure que s’accumulent recoupements et contradictions, l’affaire gagne en gravité. Des rapprochements entre le rythme de la ligne et certains déplacements privés suggèrent une préparation plus méthodique qu’il n’y paraissait. La surveillance se renforce autour d’arrêts précis, tandis que l’on revoit la chronologie à la minute près pour éliminer des coïncidences trompeuses. Des pistes séduisantes se révèlent être des écrans, et l’enquêteur s’oblige à reprendre ses calculs. La tension croît sans basculer dans le spectaculaire, car l’auteur privilégie les effets d’étau, l’érosion progressive des alibis et l’apparition d’un motif plausible, encore insuffisant pour conclure.
La phase décisive se joue dans une série d’épreuves pratiques: reconstitutions à bord, filatures patientes et contre-enquêtes qui testent la solidité des versions. L’omnibus, redevenu décor, est aussi un instrument d’observation où l’on vérifie des trajectoires, des gestes et des habitudes. Des complicités éventuelles sont passées au crible sans divulguer l’issue, mais l’ensemble met à nu une organisation plus complexe que le simple hasard. L’accumulation de détails concordants resserre les soupçons autour de quelques figures, tandis que l’ultime pièce du puzzle se profile, encore voilée, promettant une explication qui tient autant à la logique qu’à la psychologie.
Au-delà du dénouement que le récit prépare avec soin, L’omnibus du diable retient par sa manière de faire de la ville moderne un labyrinthe de signes. Du Boisgobey y confirme son rôle dans l’essor du roman policier français, en prolongeant une veine fondée sur l’enquête raisonnée, l’attention aux indices matériels et la circulation des foules. Le livre interroge la fragilité de la mémoire, la pression sociale du scandale et l’ambiguïté d’un progrès qui facilite autant l’évasion que la traque. Cette articulation entre quotidien et énigme donne au roman une résonance durable, au-delà de son intrigue circonstanciée.
Fortuné du Boisgobey (1821-1891) s’impose dans la lignée du roman policier français popularisé par Eugène Sue et surtout Émile Gaboriau, disparu en 1873. Ancien journaliste, il écrit durant les premières décennies de la Troisième République, époque de consolidation institutionnelle après la guerre de 1870 et la Commune. L’omnibus du diable s’inscrit dans la culture du roman-feuilleton, publiée en livraisons quotidiennes dans la grande presse. Cette industrialisation du récit policier s’appuie sur des intrigues urbaines, des personnages types de la justice et une attention aux techniques d’enquête émergentes. L’œuvre répond ainsi aux attentes d’un large public friand de faits divers et de mystères parisiens.
Le Paris du dernier tiers du XIXe siècle reste marqué par les transformations haussmanniennes (1853-1870) : percées de boulevards, réseaux d’égouts, parcs, alignements d’immeubles et déplacements de populations. La capitale devient un théâtre de circulation intense où coexistent quartiers populaires, secteurs bourgeois et nouveaux espaces de consommation. Cette reconfiguration urbaine facilite les déplacements mais accentue aussi l’anonymat, la porosité entre classes et la sensation d’insécurité. Les récits policiers tirent parti de ce labyrinthe modernisé, opposant rues éclairées et zones d’ombre, et faisant de la topographie parisienne un outil narratif. L’omnibus, véhicule public omniprésent, cristallise ces effets de proximité forcée entre inconnus.
Les omnibus parisiens, apparus en 1828, sont réunis par décret impérial en 1855 au sein de la Compagnie générale des Omnibus, qui exploite jusqu’au tournant du XXe siècle un réseau dense de lignes. Voitures à chevaux, banquettes intérieures et « impériale » extérieure offrent un transport bon marché et régulier, emprunté chaque année par des millions de voyageurs. Le trajet codifié, le billet, l’arrêt imposé et la promiscuité font de l’omnibus un espace social singulier, où se croisent employés, ouvriers, domestiques et petits rentiers. Cette mixité, jointe à l’anonymat du flux, alimente les imaginaires criminels modernes auxquels Du Boisgobey donne une forme romanesque.
Les institutions policières et judiciaires structurent fortement la fiction. La Préfecture de police de Paris, créée en 1800, abrite la Sûreté, héritière de la brigade de Vidocq. L’instruction préparatoire est confiée à un juge d’instruction, pivot du système issu du Code d’instruction criminelle de 1808. Dans les années 1880, Alphonse Bertillon introduit l’anthropométrie (1883) et crée le service de l’Identité judiciaire (1888), standardisant photographie et signalements. Télégraphe, dossiers, commissariats de quartier et éclairage public (gaz puis débuts de l’électricité) renforcent les moyens d’enquête. Le roman policier exploite ces dispositifs, valorisant l’observation, la classification et la logique procédurale.
Le cadre médiatique est celui de la grande presse à bon marché, comme Le Petit Journal (1863) ou Le Petit Parisien (1876), qui diffusent faits divers, comptes rendus d’audience et romans-feuilletons. La loi de 1881 sur la liberté de la presse favorise une concurrence vive et des tirages massifs. Les intrigues policières y paraissent en épisodes, avec stratégies de suspense adaptées à la lecture quotidienne. Les lecteurs identifient lieux et pratiques décrits, car la fiction s’appuie sur une actualité saturée de chroniques criminelles. Du Boisgobey écrit pour ce marché, en conjuguant vérisme urbain, ressorts judiciaires et efficacité narrative héritée du feuilleton.
Le droit et les normes sociales pèsent sur les motivations et les conflits des personnages. Le Code civil de 1804 organise la famille, l’autorité paternelle et les régimes matrimoniaux ; les femmes mariées demeurent juridiquement limitées jusqu’à des réformes tardives. La loi Naquet (1884) rétablit le divorce, relançant débats moraux sur l’union, la réputation et l’héritage. Dans une société attentive à l’honneur et à la respectabilité, dettes, dots, successions et faux papiers nourrissent intrigues et chantages. Le roman policier exploite ces tensions, montrant comment contraintes juridiques et enjeux économiques orientent comportements, silences et stratégies de dissimulation au cœur de la vie urbaine.
La culture du crime comme spectacle contribue aussi à l’arrière-plan. La Morgue de Paris, réinstallée en 1864 au quai de l’Archevêché, expose jusqu’en 1907 des corps non identifiés afin de faciliter la reconnaissance, attirant une foule considérable. Les grands procès à la cour d’assises, au Palais de Justice, sont suivis par les journaux, tandis que la guillotine demeure la peine capitale, dont les exécutions publiques persistent au XIXe siècle. Cette scénographie judiciaire et médico-légale nourrit l’imaginaire collectif. Les romans de Du Boisgobey capitalisent sur cette familiarité du public avec procédures, expertises et rituels, sans cesser d’en interroger l’efficacité et les limites.
L’omnibus, symbole d’une mobilité encore hippomobile mais déjà de masse, condense les promesses et les risques de la modernité urbaine. En l’utilisant comme nœud dramatique, Du Boisgobey met en scène la vulnérabilité des citadins pris dans le flux, la porosité des frontières sociales et la dépendance envers des institutions censées garantir l’ordre. L’œuvre reflète la foi montante dans la méthode, la classification et l’éclairage rationnel des faits, tout en pointant les angles morts d’une ville anonyme où le hasard des rencontres peut tourner à l’énigme. Elle critique, implicitement, les illusions de sécurité nées du progrès et de l’organisation industrielle.
En plein quartier du Temple, au cœur du vieux Paris, entre la rue des Blancs-Manteaux et la rue des Francs-Bourgeois, s’élève, depuis le premier empire, le palais du prêt sur gages, le mont-de-piété[1], successeur légal des Juifs et des Lombards[2] qui exploitaient jadis les fils de famille.
Tout s’y passe honnêtement et le temps n’est plus où les emprunteurs recevaient d’un usurier, au lieu d’espèces monnayées, une peau de lézard de trois pieds et demi, remplie de foin, curiosité agréable pour pendre au plancher d’une chambre, ainsi qu’il est dit dans le mémoire rédigé par le Harpagon de Molière[3].
On y paye en bon argent, en bon or et en bons billets de banque[1q]. L’intérêt y est de 9 pour 100, c’est vrai, mais l’étudiant qui engage sa montre et la mère qui y apporte son matelas sont sûrs d’y trouver, l’un de quoi aller au bal de la Closerie des Lilas[4], l’autre de quoi acheter du pain à ses enfants.
Aussi, la foule n’y manque pas, une foule qui n’est pas, comme on pourrait le croire, exclusivement composée de pauvres diables. Toutes les catégories sociales y passent, et les plus élevées ne sont pas celles qui le fréquentent le moins. On peut même affirmer hardiment que la véritable indigence n’y vient guère[2q]. Pour emprunter, il faut avoir quelque chose à mettre en gage.
En revanche, il n’est pas très-rare d’y rencontrer des riches momentanément gênés, car l’administration oblige plus discrètement qu’un ami, et au rebours de bien des gens du monde, ne reproche jamais à l’obligé le service qu’elle lui a rendu.
Au vrai, la clientèle ordinaire de mont-de-piété se compose du petit commerce, de la petite bourgeoisie, de la galanterie haute et basse, des viveurs, des joueurs et des ivrognes. Composition variée, s’il en fut jamais.
A certains jours, et à certaines heures, c’est par les cours et par les escaliers de cette grande bâtisse dont le style ne fait guère honneur aux architectes de 1805, un va-et-vient des plus curieux.
Des femmes chargées de paquets y coudoient des dames cachant sous leurs paletots de soie un petit sac en cuir de Russie tout gonflé de bijoux. Les heureux qui ont retiré leur gage sortent d’un pas allègre en tâtant le gousset où ils viennent de réintégrer la montre depuis longtemps absente; les besoigneux qui vont au bureau de prêt marchent la tête basse et regardent d’un œil attristé la bague ou l’épingle dont ils vont se séparer.
Des marchandes à la toilette, empanachées de chapeaux démodés et caparaçonnées de cachemires d’occasion, jacassent, comme d’énormes perruches, à la porte de la salle des ventes. Des juifs au nez crochu rôdent le long des murs, traînant sur le pavé de la cour leurs vastes redingotes aux poches bourrées de lorgnettes, et des Auvergnats crasseux battent lourdement la semelle, en attendant l’ouverture de l’encan des casseroles, des chenets et des chaudrons.
Du haut en bas de l’hôtel et du matin au soir, on emprunte, on rend, on vend, on achète. C’est l’activité incessante d’une fourmilière, mais ce n’est pas la confusion de la tour de Babel, car tous ceux qui entrent là savent très-bien ce qu’ils y viennent faire et les flâneurs y sont inconnus.
Par extraordinaire, le lendemain de l’arrestation de Savinien et de Cécile, un jeudi, deux hommes, que n’attirait en ce lieu ni la spéculation, ni le besoin d’argent, ni le désir de rentrer en possession de leurs joyaux ou de leurs nippes, franchirent vers midi la porte du chef-lieu, comme on dit dans le langage administratif de l’endroit, du grand-clou, comme l’appellent plus familièrement ses habitués.
Dominique Le Planchais avait reçu dans la matinée la visite de M. Chambras, et, après une longue conférence où il avait été question de bien des choses, l’agent supérieur de la police de sûreté avait proposé au Canadien de l’accompagner au mont-de-piété où il avait, disait-il, certaines recherches à faire.
Dominique était fort triste, quoique Chambras lui eût apporté officiellement l’assurance qu’il ne serait point inquiété pour son duel à l’américaine. M. Pouliguen, qui n’était plus en danger de mort, avait raconté les faits au chef du cabinet de la préfecture envoyé tout exprès à l’hôtel Dortis pour recevoir les déclarations du blessé, et le généreux commandant avait demandé comme une faveur qu’on ne poursuivît pas son adversaire. Il s’agissait d’éviter un scandale et, par considération pour l’honneur d’un brave officier, le préfet avait consenti à ne pas donner suite à cette affaire.
Mais, si Dominique était rassuré de ce côté, il l’était moins que jamais sur le sort de son ami, car Chambras n’était pas en mesure de lui donner la moindre nouvelle de M. de Colorado. Soixante heures s’étaient écoulées depuis que Marcel avait disparu et les recherches n’avaient fourni aucun indice sérieux, quoiqu’elles eussent été menées avec-beaucoup d’activité.
Cette mystérieuse aventure occupait tout Paris. Les journaux ne parlaient plus d’autre chose et ne se faisaient pas faute de déclamer contre la négligence de la police qui ne savait pas retrouver le Californien mort ou vif. Un millionnaire ne se perd pas comme un parapluie et bien des gens, plus sérieux que messieurs les reporters, s’étonnaient qu’on pût impunément escamoter un homme du monde au sortir d’une première représentation, en plein boulevard et en plein dix-neuvième siècle.
Chambras laissait dire et agissait avec d’autant plus d’ardeur que ses chefs s’étaient piqués au jeu, et que, personnellement, il se faisait un point d’honneur de réussir. Par ses ordres, on avait déjà fouillé la Seine de Bercy à Grenelle, et la Seine n’avait point rendu le corps de M. de Colorado.
L’opinion du plus habile des détectives parisiens était que l’ami de Dominique vivait encore. Il croyait à un enlèvement suivi de séquestration et opéré par des bandits qui se proposaient de faire chanter leur prisonnier, comme cela se pratique tous les jours en Italie et en Grèce. Il faut dire qu’il était à peu près seul de son avis et qu’à la préfecture, où on s’y connaît, on ne voulait pas admettre que les procédés de la bande de Marathon se fussent subitement acclimatés en France. Mais, que Marcel eût été assassiné ou simplement enlevé par des brigands, on ne retrouvait point sa trace.
Cependant, la veille, un cocher, ayant lu dans un journal l’histoire de la disparition, était venu déclarer que le lundi soir, vers onze heures, il avait chargé au coin de la rue d’Uzès un bourgeois très-bien habillé et un gamin en blouse qui s’était assis sur le siège, qu’il les avait conduits au bout du boulevard Bourdon, que là ils étaient descendus en lui disant de l’attendre et qu’ils n’étaient pas revenus.
Chambras, qui avait reçu sa déposition, s’était empressé de le conduire à la Morgue et le cocher avait parfaitement reconnu son gamin exposé derrière le vitrage. Il avait donné aussi le signalement du bourgeois, et ce signalement se rapportait assez bien à celui de M. de Colorado.
De ce premier et unique renseignement, Chambras tirait cette conclusion, déjà entrevue par lui lors de la découverte du cadavre repêché au bas du quai Henri IV, que Marcel avait été saisi au bord de la Seine par trois ou quatre malfaiteurs qui y avaient jeté aussitôt leur complice. Où ces malfaiteurs avaient-ils emmené M. de Colorado? Il ne le devinait pas encore, mais il comptait fermement qu’un jour ou l’autre ils se trahiraient.
Évidemment, ces gens-là n’avaient pas enlevé Marcel pour le plaisir de le séquestrer, et ils voulaient exploiter leur capture. L’agent de police avait donc pris ses précautions pour le cas où ils se présenteraient à une caisse quelconque, porteurs de la signature du millionnaire californien..
Il s’était dit aussi qu’ils commenceraient probablement par faire argent des bijoux qu’il portait sur lui et il avait avisé le mont-de-piété qu’on pourrait bien venir engager une montre dont le Canadien lui avait donné une description sommaire. Il y avait même envoyé un inspecteur de la sûreté pour surveiller le guichet.
L’inspecteur n’avait encore rien signalé de suspect, mais Chambras venait de recevoir une lettre du directeur, qui le priait de passer immédiatement au chef-lieu pour une communication relative à l’objet signalé. Il était allé aussitôt chercher M. Le Planchais, dont la présence était indispensable pour reconnaître la montre, si on l’avait mise en gage.
Dominique n’avait point fait de difficulté de l’accompagner à la rue des Blancs-Manteaux, mais il prétendait que le voyage serait inutile. Il ne croyait pas du tout que Marcel fût aux mains d’une bande de voleurs, car il était persuadé que le coup venait d’Atkins, et Atkins n’était pas homme à faire argent des dépouilles de sa victime.
Il avait communiqué à Chambras ses appréciations sur le compte du Yankee, mais Chambras n’était nullement de son avis, et ils discutaient encore en montant l’étroit escalier qui conduit à l’administration.
— Au surplus, dit l’agent pour clore le débat, nous allons savoir à quoi nous en tenir. Si la montre est ici, vous conviendrez bien qu’elle n’a pu y être envoyée par ce nabab américain?
Dominique n’insista point, mais il n’était pas convaincu.
Ils furent reçus par le directeur qui dit de prime abord à Chambras:
— La montre a été engagée avant-hier mardi, dans la matinée[3q]. Je vous aurais averti plus tôt, mais il a fallu compulser les registres.
— Mardi matin, la surveillance n’était pas encore organisée, puisque je n’ai été informé que mardi soir, murmura Chambras. Les coquins ont été vite en besogne. Mais on a dû exiger une signature et un papier d’identité ?
— Parfaitement. Oh! nous sommes en règle. La montre a été engagée par M. de Colorado lui-même.
— Par Marcel? c’est impossible! s’écria Dominique.
— Qui est monsieur? demanda le directeur.
— L’ami et l’associé de M. de Colorado, répondit Chambras. Monsieur a bien voulu m’accompagner pour reconnaître l’objet, le cas échéant.
— Le prêt, qui est de trois cent soixante francs, a été consenti sur la production d’un passe-port régulier, délivré à Washington et visé à Paris à la légation des États-Unis[5], reprit le directeur. Ce passe-port est au nom de M. Marcel Caradoc de Colorado, qui a signé lui-même le reçu. Voyez plutôt, monsieur, ajouta-t-il en s’adressant au Canadien.
Dominique y jeta un coup d’œil et dit aussitôt:
— Ce n’est pas l’écriture de Marcel. La signature est fausse.
— Parbleu! murmura le sous-chef de la sûreté.
— Ainsi, demanda le directeur, vous croyez qu’on a volé cet étranger et qu’on s’est servi de ses papiers pour engager?
— Je ne le crois pas, j’en suis sûr. On ne porte pas sa montre au mont-de-piété quand on a des millions, répondit Chambras. Le garçon, en recevant l’objet, a-t-il remarqué l’individu qui engageait?
— Oui, car la montre est fort belle et il n’en reçoit pas souvent de pareilles. Elle a dû coûter au moins douze cents francs. Le commissaire-appréciateur aurait offert un prêt de cinq cents, si elle n’était pas de fabrication anglaise et, par conséquent, non poinçonnée à la Monnaie de Paris. Du reste, les trois cent soixante ont été acceptés sans discussion par l’engagiste, qui est, m’a-t-on dit, un homme jeune, assez proprement vêtu, maigre, blond et très-pâle de visage.
— Marcel est brun de teint et de cheveux, fit observer Dominique.
— Le peseur se rappelle aussi que cet homme parlait le français sans accent étranger, mais en grasseyant et en traînant les mots.
— Je le soupçonne d’être originaire de la place Maubert, dit Chambras.
— Et qu’en concluez-vous? demanda le Canadien.
— Que je ne me trompais pas. M. de Colorado a eu affaire à des gens de la pègre, à des voleurs de profession.
— Une chose m’étonne, reprit le directeur, c’est que la montre ait été apportée ici. Ces messieurs ont tous des recéleurs attitrés, et, en général, ils aiment mieux s’adresser à eux.
— Quand ils n’ont pas de papiers, mais celui-ci avait le passe-port de M. de Colorado, et il savait qu’un fourgat ne lui aurait pas donné dix louis de la montre.
— C’est bien possible. Il y a eu négligence de la part de l’employé qui aurait dû vérifier le signalement et la signature; mais, ce jour-là, nous avons eu beaucoup de monde, et il était exceptionnellement pressé. C’est égal, il est en faute, et je...
— La montre a été engagée sans la chaîne, n’est-ce pas? interrompit Chambras.
— Oui.
— Marcel en avait une, dit vivement Dominique,. et un médaillon à son chiffre, un médaillon qui contient des cheveux de sa mère.
— C’est bon à savoir, au cas où notre homme l’aurait gardée pour faire le joli cœur. Ça s’est vu. Maintenant, il ne nous reste plus qu’à montrer l’objet à monsieur, ajouta le policier.
— Il est encore au magasin, car j’ai été prévenu. seulement hier soir, et j’allais le faire apporter quand vous êtes arrivé. Mais je vais vous y conduire moi-même. Monsieur est étranger sans doute; la visite l’amusera.
Le Canadien n’était guère d’humeur à s’amuser de quoi que ce soit, mais il suivit le directeur qui les mena par un couloir obscur à la première division, c’est le terme technique pour désigner les salles où l’administration du mont-de-piété emmagasine les bijoux, les pendules et autres objets précieux ou fragiles.
Elle est située au premier étage, à portée des bureaux d’engagement. Les paquets encombrants sont serrés au second et au troisième, les matelas sous les combles. Les meubles ne sont reçus qu’à la succursale de la rue Servan.
Dominique pénétra avec ses deux guides dans le magasin qui est précédé par une grande salle où on enregistre les objets, préalablement mis en boîte.
Ce vaste réservoir, où viennent aboutir tant d’épaves que charrie le fleuve de la vie parisienne, est subdivisé en ruelles étroites par des murailles parallèles garnies de casiers où les gages sont placés méthodiquement selon leur numéro d’ordre. De fortes caisses en fer renferment ce qu’on nomme les quatre chiffres, c’est-à-dire les objets précieux sur lesquels on a prêté au moins 1,000 francs.
L’aspect général est triste et monotone, on ne voit là que des boîtes, des boites et encore des boîtes.
Ces innombrables cartonnages contiennent des milliers d’alliances et de pièces de mariage, débris de bonheurs conjugaux sur lesquels a soufflé le vent de la misère, et des montres par centaines de mille.
Paris est probablement la ville du monde qui achète le plus de montres et qui en met le plus en gage. On prétend que ce qui étonna surtout le roi de Prusse, quand il vint en 1867 visiter l’exposition universelle, ce fut de voir que chaque Français portait une chaîne à son gilet; et, à la fin du siècle dernier, Mercier, auteur du Tableau de Paris, affirmait qu’il y avait au moins quarante tonnes pleines de montres au mont-de-piété de son temps.
Le directeur dit quelques mots à un garçon muni d’une lanterne, qui se glissa aussitôt le long des casiers pour chercher le gage demandé et, en attendant qu’il l’apportât, l’aimable chef de l’immense et bienfaisant établissement de prêts crut devoir en faire un peu les honneurs à Dominique.
— Si vous aviez le temps, monsieur, lui dit-il gracieusement, de visiter tous les magasins, je vous ferais voir nos curiosités, des jambes et des bras de statues de bronze, le menton d’argent d’un invalide, et le parapluie, le fameux parapluie dont l’engagement a été renouvelé chaque année, depuis quarante-sept ans.
— Vous l’avez encore? demanda Chambras en riant.
— Parfaitement. Il y a six mois, un membre de notre conseil de surveillance le vit, tout chargé de bulletins, qui lui faisaient comme une carapace de papier. Il en eut compassion, il le dégagea et l’expédia au propriétaire, qui se fâcha tout rouge, déclara qu’il n’acceptait pas d’aumônes et nous le renvoya.
— Et on nie qu’il y ait des Parisiens fidèles à leurs amours!
— Nous avons aussi le rideau de calicot blanc qui a été engagé pour six francs, le 5 juin 1823, et qui a déjà payé plus de trente francs de droits, cinq fois sa valeur au moins.
— Ce sont peut-être des souvenirs de famille, dit le Canadien pour dire quelque chose, car son esprit était ailleurs.
— Le parapluie de ses ancêtres, alors, riposta Chambras qui avait le mot pour rire.
— Voici la montre, reprit le directeur en recevant des mains du garçon de magasin une boîte dont il se mit à défaire l’enveloppe.
— C’est bien elle! s’écria Dominique. Voyez les initiales.
C’était un superbe chronomètre, à répétition, à remontoir, à seconde indépendante, un véritable chef-d’œuvre d’horlogerie. Chambras le prit et l’examina avec attention.
— Le boîtier est bossué d’un côté, comme s’il avait reçu un choc, dit-il lentement. M. de Colorado a dù faire une chute. Cependant les ressorts sont intacts, ajouta-t-il en tournant légèrement le remontoir. Tenez! elle marche. Elle était arrêtée à onze heures quarante.
— M. de la Roche-Perrière m’a dit que Marcel avait quitté la loge vers onze heures.
— C’est bien cela... le temps d’aller en voiture au bout du boulevard Bourdon... le coup a dû être fait avant minuit.
— Vous pensez donc que Marcel a été tué ? demanda Dominique avec angoisse.
— Je ne pense rien encore. Ce qu’il y a de sûr, c’est que M. de Colorado a été volé, et, pour savoir ce qu’il est devenu, il faut retrouver le voleur. Je m’en charge. M. le directeur voudra bien tenir la montre à la disposition du parquet, car l’affaire va entrer en instruction, et je vais me mettre en campagne dès aujourd’hui. Il est possible que la reconnaissance ait été vendue. Si on se présentait pour dégager...
— Je ferais arrêter le dégagiste, c’est entendu.
— Je vais de ce pas chercher mon inspecteur qui est de faction aux engagements où il n’a plus que faire et le mettre dans la salle de rendition.
Ayant dit, Chambras remercia poliment le directeur et prit congé de lui pour descendre dans la cour où se trouve le guichet ouvert aux emprunteurs. Son agent y montait la garde depuis l’ouverture du bureau, et il voulait le placer au premier étage.
Le Canadien suivait, fort attristé du résultat de cette première enquête. La montre portant la trace d’un coup ne lui disait rien de bon et il inclinait de plus en plus à croire que Marcel avait été assassiné .
— Eh bien! lui demanda Chambras, ne pensez-vous pas maintenant que j’avais raison et qu’il ne s’agit nullement dans cette affaire d’une vengeance américaine?
— Je n’en sais rien, dit Dominique. Atkins n’aurait pas pris la montre, c’est vrai, mais il a pu employer des bandits subalternes qui ont dépouillé Marcel.
— Cet Atkins se fait appeler aussi M. de Mariposa, n’est-ce pas?
— Un nom qu’il a volé comme ses coupe-jarrets ont volé mon pauvre ami.
— On dit qu’il va épouser la fille de M. de Gondo.
— Il fera bien. Qui se ressemble s’assemble.
— C’est sans doute pour cela que je l’ai trouvé dans le cabinet du baron, où j’étais allé demander des renseignements sur l’affaire du jeune Brévan.
— Savinien? que lui est-il donc arrivé ?
— Comment! vous ne savez pas qu’il a été arrêté hier matin?
— Arrêté ! Savinien Brévan a été arrêté ! Et pourquoi?
— C’est vrai, vous ne pouvez pas le savoir, puisqu’il a été mis au secret. J’avais oublié cela et je me figurais qu’il vous avait écrit, à vous ou à M. de Colorado, qui s’intéressait à lui et qui l’avait fait placer chez le baron.
— Mais, enfin, que lui reproche-t-on?
— Il a été arrêté sur la plainte de son patron, qui l’accuse d’avoir soustrait cent mille francs à sa caisse.
— C’est une infamie! Savinien est innocent, j’en réponds, et votre baron est un coquin.
— J’avoue que j’ai été bien étonné quand on m’a mis hier au courant de cette affaire. C’est le commissaire de son quartier qui a reçu la plainte et qui a fait exécuter le mandat d’amener. Les renseignements que j’avais pris, il y a deux mois, sur ce jeune homme étaient excellents.
— Je vous dis qu’il est incapable d’une mauvaise action. Ce Gondo l’accuse parce qu’il s’entend avec Atkins pour persécuter tous les amis et tous les protégés de Marcel. Il est capable de s’être volé lui-même pour perdre Savinien.
— C’est difficile à croire, vous en conviendrez; d’autant plus que le vol... il m’en coûte de vous le dire... le vol est prouvé. On a retrouvé la somme... à laquelle du reste le coupable n’avait pas eu le temps de toucher.
— Quoi! on l’a retrouvée chez Savinien?
— Non. Il s’était bien gardé de la cacher dans son domicile ou de la porter sur lui. Il prévoyait qu’on ferait une perquisition et qu’on le fouillerait. Il a confié la liasse de billets de banque à une jeune fille qui l’a mise tout simplement sous le traversin de son lit où un de nos inspecteurs n’a eu aucune peine à la dénicher.
— Une jeune fille, dites-vous?
— Oui, une ouvrière fleuriste qui habitait rue Albouy et qu’il voulait épouser, à ce qu’il paraît.
— Cécile! s’écria Dominique, abasourdi par ce nouveau coup.
— C’est bien son prénom. Je ne connais pas encore son nom de famille. Je crois même avoir entendu dire qu’elle avait refusé de le donner. Du reste, ses antécédents sont bons, et il se peut qu’elle ne soit définitivement accusée que de recel.
— Cécile, recéleuse! Ah! c’est trop de calomnies, et le Gondo aura affaire à moi.
— Peut-être aussi le jeune Brévan ne l’avait-il pas mise dans la confidence. Cela arrive assez souvent dans ces affaires-là. Un caissier a une maîtresse, il prend dans sa caisse, et il porte l’argent chez sa bonne amie, s’imaginant qu’on n’ira pas le chercher là. C’est l’enfance de l’art, mais il y a des naïfs. C’est pour cela que je conseillerai toujours à un banquier d’employer de préférence des jeunes. Les vieux retiennent leur place d’avance sur un paquebot transatlantique et prennent l’express du Havre la veille de l’appareillage.
— Et qu’en a-t-on fait de cette pauvre enfant? Où est-elle?
— Où vont les femmes en pareil cas, à Saint-Lazare[6].
— A Saint-Lazare! avec les voleuses et les filles!
— Elle est à la division des prévenues, c’est-à-dire en cellule, répondit tranquillement Chambras qui paraissait beaucoup moins touché que son interlocuteur du triste sort de la fleuriste.
— Mais il faut qu’elle en sorte, s’écria Dominique, il faut qu’on relâche immédiatement Savinien, qu’on les venge tous deux de cet abominable traitement. Si Marcel était avec nous, il les tirerait de peine. Il irait trouver les magistrats, le préfet, le ministre... il leur prouverait que ces pauvres enfants n’ont rien à se reprocher et que leur accusateur est un misérable... Marcel est mort ou prisonnier... c’est à moi de le remplacer, de réclamer la mise en liberté de deux innocents...
— Je ne vous conseille pas d’essayer. Vous n’obtiendriez rien. Les faits sont là.
— Les faits! je les nie. Vous me dites qu’on a trouvé les billets de banque chez Cécile? Je vous dis, moi, que c’est Atkins qui les y a mis.
— Mais, cher monsieur, vous ne parlez pas sérieusement.
— Vous croyez? Eh bien, je ferai mieux, je démasquerai moi-même tous ces misérables, puisque vous semblez prendre leur parti.
— Je ne prends le parti de personne. Je fais mon devoir et je cherche à m’éclairer.
— Je vous répète que le baron et Atkins se sont concertés pour frapper Marcel dans sa personne et dans celle de ses protégés. Le baron est un loup-cervier qui n’a qu’un lingot à la place du cœur. D’où sort-il, ce voleur de millions? Le sait-on, seulement? Voilà comme vous êtes tous à Paris. Quand un homme a beaucoup d’argent, vous ne lui demandez pas ce qu’il a fait pour le gagner. Et cet Atkins, qui s’est fabriqué une noblesse avec le nom d’un district de Californie, vous le prenez pour un honnête commerçant qui vient dépenser sa fortune à Paris. Atkins est un scélérat qui a essayé dix fois, aux mines, de nous assassiner, M. de Colorado et moi, et que j’ai malheureusement manqué, un jour qu’il allait tuer Marcel en traître. Son œil, c’est moi qui le lui ai crevé d’un coup de carabine.
— Diable! je conçois qu’il vous en veuille mortellement.
— Ah! vous en convenez! Nierez-vous maintenant que cet homme soit capable d’avoir attiré mon ami dans un piège pour se défaire de lui et aussi d’avoir dénoncé le jeune Brévan et sa fiancée?
— Je vous ferai remarquer, dit Chambras avec beaucoup de sens, que l’une des deux suppositions rend l’autre inadmissible. Si M. Atkins s’était débarrassé de M. de Colorado par un crime, il n’aurait plus eu ensuite aucun intérêt à perdre ce jeune homme auquel, vous l’avouez vous-même, il n’en voulait que par contre-coup.
— Et qui vous dit que les Gondo n’avaient pas aussi leurs raisons pour nuire à Savinien? C’est une caverne que la maison de ce banquier. Le père se livre à toutes sortes d’opérations véreuses. Le fils est un débauché qui, tout dernièrement, a emprunté de l’argent à Marcel.
— Vous êtes sûr de cela?
— Très-sûr. Il lui doit trente mille francs et il est sans doute enchanté de sa mort qui lui permet de les garder. La fille est une coquette qui ne demande qu’à se faire acheter bien cher en mariage par cet affreux borgne d’Atkins, et, quant à la baronne, elle est folle de Savinien qui la dédaigne. Cela se voyait assez au bal où Marcel m’a traîné, la nuit où le chenapan qui m’a jeté par-dessus le pont d’Asnières a tenté de dévaliser l’hôtel. Je puis bien supposer qu’elle a accusé Savinien pour se venger de son indifférence.
L’éloquence de Dominique était si chaleureuse qu’elle devait finir par produire de l’effet sur le plus sceptique de tous les policiers. Chambras se recueillit un instant et dit lentement:
— Il y a, cher monsieur, dans les observations que vous venez de me faire quelques points qui me frappent et que j’examinerai certainement. La réputation financière du baron est médiocre et son honnêteté douteuse. S’il est vrai que l’Américain dont il veut faire son gendre vaille encore moins que lui, il ne serait pas impossible qu’ils se fussent associés pour commettre une ou deux mauvaises actions. Je vous promets de m’occuper d’eux, et bientôt. Mais je vous demande la permission de terminer ce que j’ai à faire ici. Ce ne sera pas long. Quelques instructions à donner à mon agent.
La conversation, commencée dans l’escalier, se continuait dans la cour, où circulaient beaucoup de gens de toute espèce. L’agent, qui se défiait toujours des oreilles indiscrètes, voulut la terminer.
— Il y a là deux affaires distinctes, dit-il en baissant la voix: votre ami à retrouver et le vol des cent mille francs à expliquer. Il y en a même une troisième dont je suis chargé depuis quelque temps, la poursuite des auteurs du vol Robinier, et celle-là va très-bien, car l’ex-valet de chambre de M. de Colorado et nos escarpes des carrières d’Amérique parlent à qui mieux mieux. Depuis quelques jours, ils font une musique enragée. Mais, en ce moment, ce n’est pas là ce qui vous intéresse.
— Qui sait si les trois affaires ne se tiennent pas de près, murmura Dominique. Tous les coquins sont de la même famille.
— Moralement, oui, mais ceux de la haute ne frayent guère avec ceux de la basse pègre. Au reste, j’éclaircirai tout cela, et promptement. A propos, ce passe-port, dont notre filou s’est servi pour engager la montre, M. de Colorado le portait donc sur lui?
— Pas habituellement, mais je me souviens qu’il l’avait mis lundi dans son portefeuille pour établir son identité chez un notaire où il est allé ce jour-là signer une procuration.
— Une procuration! A qui l’a-t-il donnée, et pourquoi faire?
— A moi, pour toucher en son absence l’argent déposé en compte courant chez M. de Gondo.
— Je vous demande cela parce que, dans une enquête de ce genre, rien n’est indifférent. Votre ami avait donc l’intention de s’absenter?
— Non. C’est à la veille de se battre en duel qu’il a eu l’idée de me remettre un pouvoir général pour le remplacer.
— De sorte que vous êtes maître de disposer de tous les capitaux que possède M. de Colorado?
— Sans doute, mais je n’ai nulle envie d’user de la permission.
— Il faudra voir. L’argent n’est jamais de trop pour bien mener une instruction. Mais, dites-moi, est-il à votre connaissance que M. de Colorado eût d’autres papiers dans sa poche le jour où il a disparu?
— Il devait avoir, comme toujours, son livre de chèques.
— Oh! oh! voilà déjà que je commence à voir un peu plus clair dans l’affaire de l’enlèvement.
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire que cette habitude qu’avait M. de Colorado de porter toujours sur lui un livre de chèques devait être connue...
— De tous ses amis, oui. Du reste, c’est l’usage en Amérique et en Angleterre de tout payer avec des chèques. Marcel n’avait peut-être pas cinquante louis dans sa poche en or et en billets.
— Alors tout s’explique, et je suis de plus en plus persuadé qu’il est tombé entre les mains de simples voleurs, mais je suis à peu près sûr maintenant qu’il n’a pas été tué.
— Pourquoi?
— Parce que les gens qui l’ont enlevé se proposent de l’exploiter en lui faisant signer un ou plusieurs bons, dont ils viendront toucher le montant à la caisse de M. de Gondo.
— Ils n’ont pas besoin de sa signature, ils peuvent la contrefaire, comme ils l’ont déjà contrefaite ici.
— Ce n’est pas la même chose. Ils savaient bien que M. de Colorado ne viendrait pas engager lui-même la montre qu’ils lui avaient prise, et ces messieurs ne veulent rien perdre; tandis que, pour palper une grosse somme, sa signature sur un petit carré de papier leur suffit; mais on la connaît parfaitement chez le baron, cette signature, et le caissier ne s’y tromperait pas. Donc, ils ont intérêt à laisser vivre leur prisonnier.
— Et moi, je vous dis que, s’ils ne l’ont pas encore tué, ils le tueront. Marcel ne fera jamais une lâcheté. Il refusera de signer, et, quand ils verront qu’ils n’en peuvent rien tirer, ils se déferont de lui.
— Je crois que vous vous trompez, car M. de Colorado leur a déjà donné un chèque.
— Comment cela?
— Hier, j’ai vu le baron pour l’affaire du vol des cent mille francs, et j’ai appris de sa bouche que la veille, c’est-à-dire mardi, on est venu toucher à la caisse un bon de sept mille neuf cents francs, signé par votre ami. C’est même le dernier payement qu’ait fait le jeune Brévan. A ce moment-là, on ignorait encore l’absence inexplicable de M. de Colorado, mais comme il a disparu le lundi soir, il est évident que le chèque a été remis par lui aux chenapans qui le gardent et qui, n’en doutez pas, lui en extorqueront d’autres. Aussi je m’en vais de ce pas organiser une jolie souricière dans les bureaux de M. de Gondo et je suis bien sûr que nos grinches ne tarderont pas à venir s’y faire prendre.
Dominique réfléchissait. Tout à coup, il se frappa le front et s’écria:
— Je me rappelle maintenant. Le chèque de sept mille neuf cents francs a été signé devant moi, dans la journée de lundi. Il est au porteur, et Marcel devait le remettre à son carrossier, qui n’est pas venu. Le bon n’a pas été détaché de la souche. Il est resté dans le livret et les brigands ont dû l’y trouver.
— En effet, cela change la thèse, murmura Chambras d’un air vexé.
Comme tous les diplomates, il détestait les incidents qui dérangeaient ses calculs, et quand son siège était fait, il ne le recommençait pas volontiers. C’était une faiblesse, mais on n’est pas parfait, et d’ailleurs il l’avouait de bonne grâce, quand son chef la lui reprochait.
— Oui, reprit-il, si ce bon était signé d’avance, il est probable que les grinches sont allés au plus pressé. Ils ont commencé par en toucher le montant et par faire argent de la montre. La chaîne ne peut pas compromettre celui qui la porte. Toutes les chaînes se ressemblent. Un de ces coquins-là doit être un faraud, aimant la toilette. C’est une particularité qui m’aidera à le retrouver.
— Oh! les misérables 1 dit entre ses dents le Canadien. Voler, tuer peut-être, pour avoir une chaîne d’or.
— Cela vous étonne. J’en ai vu bien d’autres. Tenez, en 1847, dans l’affaire de la rue des Moineaux, la femme Dubos, qui avait aidé à assassiner une vieille rentière, avoua en pleine audience qu’elle avait risqué la peine de mort pour se procurer de quoi acheter de beaux bonnets. Et le valet de chambre qui avait la passion des primeurs, et qui tua sa fille parce qu’elle lui coûtait trop cher et parce que les dépenses qu’elle lui occasionnait le forçaient à se priver de manger des asperges au mois de mars!
Mais je m’amuse à bavarder, et j’ai encore deux choses à faire ici: changer de place l’agent que j’ai mis en faction aux engagements, et dire deux mots au père Salomon, un vieux marchand de diamants qui me donne assez souvent des renseignements utiles. Si la reconnaissance de la montre a été vendue, il est capable de la retrouver, car il connaît tous ceux qui font ce commerce-là, et il a un flair à nul autre pareil. Justement, c’est jeudi, jour de la vente des bijoux, et nous le trouverons à la salle d’enchères.
Dominique ne fit pas d’objection. La nouvelle de l’arrestation de Savinien et de Cécile l’avait bouleversé, et cette catastrophe, suivant de si près la disparition de Marcel, lui enlevait presque la faculté de penser. Il rêvait d’exterminer Atkins et les Gondo, qui, selon lui, étaient cause de tous ces malheurs, mais il s’en rapportait à Chambras pour débrouiller cet abominable écheveau de scélératesses.
Le sous-chef de la sûreté le conduisit d’abord au fond de la cour, dans une salle d’aspect déplaisant où quelques emprunteurs attendaient leur tour assis sur des bancs de bois. Une espèce de cage vitrée où se tenaient les appréciateurs et les garçons boîtiers occupait l’extrémité de cette anti-chambre du prêt. Chambras frappa d’une certaine façon aux carreaux dépolis. On lui ouvrit, il entra et il revint, au bout d’une minute, dire au Canadien qui l’attendait près de la porte du corridor:
— C’est fait. Mon inspecteur va monter à la salle de rendition pour surveiller les dégagistes. Venez avec moi causer avec mon vieux ioutre. Ce ne sera pas long et vous ne vous ennuierez pas.
Chambras connaissait tous les détours du chef-lieu, et il mena tout droit Dominique à la rotonde où se tiennent les encans.
Il y avait foule. La vente des bijoux venait de finir, et comme il était de bonne heure, on apportait, pour remplir le reste de la vacation, des lots variés de défroques et de nippes. Il y avait là de tout, des draps et des pincettes, des manchons et des instruments de musique, des dentelles, des marmites et des objets de literie.
Le commissaire-priseur, flanqué de son clerc et d’un employé de l’administration, annonçait les objets, et deux aboyeurs criaient à tue-tête les enchères. Les marchandes à la toilette maniaient avec une dextérité sans égale les robes de soie et les châles; les revendeuses, plus bourgeoises, décousaient les matelas pour en tâter et en flairer la laine. Dans l’argot expressif du lieu, cela s’appelle balancer la punaise. Un Auverpin facétieux s’amusait à souffler dans une clarinette, sous prétexte de l’essayer, et en tirait des couacs qui mettaient l’assistance en liesse.
Tout ce monde-là formait autour des tables un cercle compacte, et mal en eût pris au naïf étranger qui se serait permis d’enchérir. La bande noire se serait coalisée à l’instant même pour l’empêcher d’acheter ou pour lui faire payer ses emplettes six fois leur valeur.
Il faut dire que l’administration clémente permet au propriétaire d’un gage de le retirer jusqu’à la dernière seconde, en payant, cela s’entend de reste. Tant que le coup de marteau du commissaire n’a pas retenti, une fille peut dégager la bague de sa mère, une femme son alliance, et il ne se passe guère de jour où six ou sept objets ne soient sauvés ainsi, à l’article de la mort.
Dominique vit d’un œil indifférent ce curieux tableau et Chambras, qui ne venait point là pour acheter, eût tôt fait d’aviser son juif, rencoigné dans une embrasure de fenêtre et fort occupé à examiner à la loupe une paire de boutons en brillants qu’il venait de payer onze cents francs. Ils en valaient bien trois mille, et si on l’avait déshabillé, toute sa dépouille mise en vente n’aurait certainement pas été poussée jusqu’à trois pièces de cent sous.
Dès qu’il vit venir à lui le sous-chef de la sûreté il enfouit ses diamants dans sa poche, souleva poliment son chapeau graisseux et prit un air humble et souriant.
— Deux mots, père Salomon, lui dit tout bas l’agent, si vous entendiez parler d’une reconnaissance de 360 francs sur une montre, avertissez-moi et vous ne perdrez pas votre temps.
— Ça peut se trouver, murmura l’israélite. Il ne passe pas au clou, par an, dix montres sur lesquelles on prête plus de deux cents. J’ai même idée que je sais à peu près où est le papier vert. Seulement, je ne voudrais pas faire arriver de la peine à un ami.
Chambras le regarda entre les deux yeux et lui dit d’un ton bref:
— Si vous me l’apportez avant trois jours, cent francs de gratification pour vous et ma parole que l’ami ne sera pas inquiété, à moins qu’il n’ait trempé dans l’affaire.
— C’est comme si vous l’aviez, dit Salomon dont la figure s’illumina.
Chambras n’avait plus rien à faire là. Il prit le bras de Dominique et l’entraîna rapidement dans la rue des Francs-Bourgeois.
