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Une Expérience de Mort Imminente fait basculer la vie de Maxime.
Tout réussit à Maxime. Une famille aimante et un travail lucratif illustrent ce bonheur parfait. À moins de quarante ans, ce spécialiste des OPA est devenu le N°2 d’un groupe d’investissement de premier plan. Un grave accident de moto lui fait vivre une Expérience de Mort Imminente qui remet en question cette existence heureuse. Fatigué de vivre à la surface des choses, il va vouloir explorer les profondeurs de son être. Sa rencontre apparemment fortuite avec David, un personnage énigmatique, l’incite à réorienter sa vie sans qu’il sache vraiment où tout cela le mènera. Celui qu’il surnomme le Sphinx va l’aider à se réinventer et à trouver sa voie dans un parcours initiatique aux détours parfois périlleux. Livre gigogne : L’or du Sphinx est à la fois une chronique sociétale, un thriller psychologique et une ode à la vie.
Découvrez le récit d'un homme qui, fatigué de vivre à la surface des choses, il va vouloir explorer les profondeurs de son être.
EXTRAIT
— J’aurais dû m’en douter…
— De quoi ?
— Que t’étais une flèche en informatique, quand tu as débusqué mon numéro de portable que personne ne connaissait et que tu as piraté mon compte en banque pour alimenter celui de Laure…
— J’ai toujours été un peu farceur ! J’avais envie de m’amuser. Je suis sûr que tu as flippé ! commente-t-il, l’air narquois.
— Oui, sur le coup j’ai paniqué !
— Tu avais l’air tellement coincé dans ton costume cravate que j’ai voulu te déstabiliser un peu, te faire descendre de ton piédestal. Tu étais le digne représentant d’un modèle de société que j’ai toujours combattu. Si le monde va si mal aujourd’hui, c’est à cause de l’avidité de mecs comme toi qui agissent sans discernement ni morale. Avec vos méthodes du toujours plus, vous pourrissez tout. Vos profits excessifs à la con ont ouvert la boîte de Pandore. Vous savez qu’on va droit dans le mur et vous vous acharnez à appuyer sur l’accélérateur sous des prétextes vaseux de développement et de croissance. C’est complètement suicidaire ! Je me demande pourquoi vous procréez, vu le monde ravagé que vous allez laisser à vos gosses ? Ce n’est pas la richesse que je condamne, mais le manque de partage.
A PROPOS DE L'AUTEUR
Ancien administrateur des Monuments Nationaux et attaché culturel au Cameroun, Gérard Poteau est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages dont quatre récits biographiques : Le fou d’Assise, Le déjeuner de Giverny (éditions Hors Commerce), Le Général-Comte Le Marois, aide-de-camp de l’Empereur (éditions Isoète) et La mystérieuse Kathleen Newton (éditions Ex Aequo) ; ainsi que de deux pièces de théâtre : Le Jour d’après et MADIBA (éditions Acoria). Il a également écrit pour le cinéma.
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Seitenzahl: 319
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Table des matières
Résumé
L’or du sphinx
Préface
Du même auteur
Tout réussit à Maxime. Une famille aimante et un travail lucratif illustrent ce bonheur parfait. À moins de quarante ans, ce spécialiste des OPA est devenu le N°2 d’un groupe d’investissement de premier plan. Un grave accident de moto lui fait vivre une Expérience de Mort Imminente qui remet en question cette existence heureuse. Fatigué de vivre à la surface des choses, il va vouloir explorer les profondeurs de son être. Sa rencontre apparemment fortuite avec David, un personnage énigmatique, l’incite à réorienter sa vie sans qu’il sache vraiment où tout cela le mènera. Celui qu’il surnomme le Sphinx va l’aider à se réinventer et à trouver sa voie dans un parcours initiatique aux détours parfois périlleux. Livre gigogne : L’or du Sphinx est à la fois une chronique sociétale, un thriller psychologique et une ode à la vie.
Ancien administrateur des Monuments Nationaux et attaché culturel au Cameroun, il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages dont quatre récits biographiques : Le fou d’Assise, Le déjeuner de Giverny (éditions Hors Commerce), Le Général-Comte Le Marois, aide-de-camp de l’Empereur (éditions Isoète) et La mystérieuse Kathleen Newton (éditions Ex Aequo) ; ainsi que de deux pièces de théâtre : Le Jour d’après et MADIBA (éditions Acoria). Il a également écrit pour le cinéma.
Gérard Poteau
Roman
ISBN : 978-2-37873-081-9
Collection Blanche
Dépôt légal : mai 2018
© Couverture Ex Aequo
© 2018 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
« Il faut vivre en pensant à la mort,
sinon on meurt sans avoir vécu. »
Tenzin Gyatso — 14e Dalaï-Lama
« L’essentiel de notre monde réside dans l’invisible. »
Albert Einstein
« Il n’y a pas de bonheur sans les autres. »
L’Abbé Pierre
« Il est plus beau de transmettre aux autres
ce qu’on a contemplé que de contempler seulement. »
Saint Thomas d’Aquin
« Nous ne sommes pas des êtres humains ayant une expérience spirituelle. Nous sommes des êtres spirituels ayant une expérience humaine. »
Ce roman est une ode à l’Amour. Après un début quelque peu ombrageux traitant du monde de la finance et de l’actualité, vont surgir des personnages envoûtants au travers d’événements surprenants.
Le monde réel est mis à mal : le travail, le couple, la famille, la religion, la politique se couvrent de qualificatifs peu engageants : routine, désespoir, fragilité, hypocrisie et même mort programmée des êtres et d’un système.
Afin d’équilibrer et conjurer ce constat acerbe, les héros agrémentent leur vie d’expéditions exotiques et amoureuses.
L’Amour se meurt, mais rebondit, les couples flageolent puis se retrouvent, l’amitié reste solide et l’espoir d’une vie meilleure finit par l’emporter.
L’observation au scalpel d’une société malade est bien rendue, les envolées mystiques rassurent et surtout, l’humanisme qui se dégage de ce roman tansmet au lecteur quelques pistes salutaires du sens qu’il peut donner à sa propre vie.
Jean-François Rottier
1
Sept heures du matin. Maxime Gonthier sort de son lit comme un androïde. Selon un rituel parfaitement rodé, il dispose d’une demi-heure, au mieux de trente-cinq minutes, pour se raser, se doucher et boire sa chicorée au lait en toute quiétude avant que ses enfants ne déboulent en se chamaillant tandis que leur mère s’évertuera à les calmer.
Quinze années de vie commune avec Laure lui ont donné quelques repères. Pour certains, immuables, comme ces réveils en fanfare. Pour un homme qui aspirait au calme, c’est plutôt raté !
Cette agitation fébrile est un avant-goût de celle qui l’attend tout à l’heure dans les transports en commun qui le mèneront à son bureau. Un scénario partagé par des milliers de banlieusards qui, comme lui, se côtoient sans se voir au milieu de la cohue. Allergique à la conduite anarchique des Franciliens, il a toujours privilégié la promiscuité aux embouteillages. Une manière comme une autre de rester fidèle à ses origines modestes de petit gars de la campagne.
Parfois, il a envie de tout plaquer pour réinventer sa vie et s’affranchir de cette routine qui lui donne l’impression d’avancer en roue libre. Pourtant, il incarne le modèle type de l’homme comblé à qui tout réussit. Numéro deux d’un fond d’investissement, marié à une femme que beaucoup d’hommes lui envient et père de deux enfants qui réussissent plutôt bien à l’école. Malgré ce palmarès, il se sent incomplet, il s’ennuie à mourir, dépérit à vue d’œil, sans que personne ne s’en rende compte. Toutefois, il s’interdit de se plaindre, ce serait indécent. Conscient de ses privilèges et de sa part de bonheur. Mais il en voudrait davantage ou peut-être un peu moins, pour se sentir plus vivant. Un peu de folie dans le quotidien, voilà ce qui lui manque. En vérité, il revendique le droit d’être heureux seul dans son coin, sans attaches, ni servitudes. Seul, mais peinard loin de toutes ces obligations qui le vampirisent à longueur de journée et le laissent insatisfait.
Le cerveau embrumé, il avance à tâtons et se plante devant la glace de la salle de bain pour dresser un bref état des lieux. Ce n’est pas brillant. Un vrai désastre ! Il ferme aussitôt les yeux. Le whisky a encore frappé. Impitoyable. Sa peau terne et ses joues flasques lui donnent l’air d’un cocker ramolli. Il s’asperge d’eau froide pour stimuler ses muscles faciaux malmenés par l’alcool. Il se souvient d’avoir lu un jour dans une revue féminine qui traînait chez le dentiste (c’est fou ce que l’on peut lire dans les salles d’attente !) qu’un glaçon passé sur le visage raffermissait le derme. Ce n’est pas d’un glaçon dont il aurait besoin ce matin, mais d’un iceberg pour lifter son masque chiffonné. L’apéro dînatoire d’hier soir a laissé ses traces sur son visage fatigué de cadre supérieur en pleine crise de la quarantaine.
Si Maxime marche au radar en essayant de mettre un peu d’ordre dans ses pensées confuses, sa progéniture, elle, se révèle particulièrement active dès le saut du lit. Du haut de ses dix ans, en pleine revendication prépubère, Charlotte engage les hostilités avec son grand frère, un surdoué boutonneux de quatorze ans et des poussières.
— Maman, Victor a mangé tout le pot de Nutella ! Et, y’en a plus pour moi.
Son grand dadais de frère réplique vindicatif :
— Et toi, chipie, t’as bu tout le jus d’orange !
— Oui, mais moi, j’ai besoin de vitamines pour grandir !
— Pas la peine, tu resteras toujours un têtard !
— Maman, il m’a traité de têtard !
— Ah, vous n’allez pas recommencer tous les deux ! Max, t’es leur père, dis quelque chose !
Décidément, la journée commence plutôt mal pour Maxime. Il ne veut surtout pas rentrer dans leur jeu. Lâchement il va se réfugier dans les toilettes en marmonnant : « Restez sages les enfants, écoutez votre mère ! ».
Il sait combien c’est inutile de vouloir jouer l’arbitre avec ces deux tornades, surtout dès le lever.
En dépit de son isolement provisoire au fond du couloir, les joutes verbales de ses deux rejetons lui parviennent aux oreilles comme autant d’agressions sonores.
« Ah, s’ils pouvaient être aphones ces deux-là, ne serait-ce qu’une heure ou deux, on respirerait un peu ! » songe-t-il avec une sorte de délectation perverse, avant de tirer la chasse d’eau.
Vêtu d’un costume clair et d’une cravate sombre — la tenue idéale pour rassurer les investisseurs —, il est le premier à quitter la maison après avoir embrassé son petit monde et promis de rentrer plus tôt pour aller chercher Charlotte à son cours de danse.
En chemin, il retrouve un semblant de sérénité. Selon son habitude, il quitte la rue des Coulettes pour traverser des vergers que la voracité des promoteurs n’a pas encore dévorés. Sous la poussée d’un printemps précoce, les feuilles sont déjà gonflées de sève. Au moindre souffle de vent, des nuées de pétales blancs s’envolent comme des papillons. Là, parmi les arbres et les oiseaux, il oublie l’homme pressé qu’il est devenu.
Il imagine un instant qu’il marche vers Saint-Jacques de Compostelle en quête de vérité. Un voyage initiatique qu’il a projeté d’accomplir maintes fois, sans jamais avoir eu le courage de l’entreprendre, vraisemblablement par manque de conviction et par crainte de se retrouver seul face à lui-même.
La gare a conservé son style anglo-normand du siècle dernier : proprette et désuète. Maxime y croise tous les jours les mêmes têtes qui guettent impatiemment le train de 7h43. Visages anonymes, qui comme lui marchent à reculons pour aller au travail. La plupart d’entre eux sont déjà collés à leurs oreillettes pendant que d’autres s’acharnent sur leurs tablettes, indifférents à ce qui les entoure dans leur univers d’introvertis.
La voix désincarnée que l’on entend dans toutes les gares de l’hexagone annonce l’arrivée imminente du train. Dans un même mouvement, les voyageurs s’agglutinent en tête du quai. Maxime préfère prendre place dans la voiture de queue, la seule à ne pas être prise d’assaut. À l’écart de la foule et du brouhaha, il va pouvoir consulter en paix ses mails et comparer les cotations boursières de la veille jusqu’au prochain arrêt. Du moins, l’espérait-il, jusqu’à ce qu’un trio bruyant, composé de deux femmes et d’un homme, fasse irruption et vienne s’asseoir juste derrière lui alors que le wagon est presque vide. Contrarié par cette arrivée intempestive, il tente de se concentrer sans y parvenir, perturbé par ces casse-pieds qui parlent haut et fort. Leur présence l’agresse en ce matin chagrin. Il juge alors inutile de lire ses messages et se résout à fixer le paysage qui défile en lignes continues sous ses yeux immobiles. Peu à peu, il s’abstrait de ce qui l’entoure, plongé dans une sorte d’apathie cotonneuse.
Les flash-back s’enchaînent alors à un rythme soutenu comme dans un film familier. Il se rappelle avec émotion ses premières vacances passées en Corse avec Laure. Ils étaient jeunes et fougueux et se baignaient tout nus dans les torrents glacés dévalant de la montagne jusqu’au jour où ils s’assagirent et remirent leurs maillots : la période « fesses à l’air » n’avait eu qu’un temps. Ils devinrent plus raisonnables, chacun dans son rôle, conforme à la norme.
Ils s’étaient connus aux Racing club de Paris. Lui, jeune diplômé promis à un bel avenir, elle, fille d’un richissime ténor du barreau. D’une beauté singulière, elle enchaînait les flirts sans jamais s’impliquer, jouant de son charme enjôleur pour ferrer les beaux partis. Au début, elle avait cru l’ajouter à sa liste de prétendants, mais elle s’était prise à son propre jeu en tombant follement amoureuse de lui. Rien de plus banal en somme. Sauf qu’à la surprise générale, elle avait dû passer par la case mariage pour se l’attacher définitivement. Depuis, ils forment un couple uni, sans histoires. La collectionneuse de cœurs d’autrefois est devenue une épouse modèle et vertueuse qui s’implique désormais dans des associationscaritatives. D’une nature hyperactive, elle est toujours débordée. Ce qui ne l’a pas empêchée d’ouvrir récemment une boutique de décoration pour bobos chics avec son amie Natacha.
De simple partenaire associé, Maxime a gravi rapidement tous les échelons de l’organigramme de sa société pour devenir en quelques années le directeur général adjoint. Un parcours sans faute, doublé d’une vie de famille bien réglée, avec progéniture à la clé.
Pour leur habitat, les Gonthier ont vu grand. Surtout Laure qui a toujours eu la folie des grandeurs. Ils ont fait construire en bordure de forêt une maison d’architecte aux normes écologiques exigeantes dont le chantier dispendieux leur a valu quelques nuits blanches et un rappel à l’ordre de leur banquier pour dépassement du budget initial. L’été, ils passent généralement leurs vacances dans le Luberon où ils possèdent un mas avec piscine et tennis, hérité d’une riche tante originale, sans enfant. L’hiver, ils s’offrent une semaine de ski à Megève dans le chalet du père de Laure. Une bagatelle de quelques millions d’euros qui leur donne l’illusion de faire partie du club fermé des dirigeants du CAC 40. Tous ces signes extérieurs de richesse les rassurent et les confortent dans leur certitude d’avoir atteint l’alpha et l’oméga du bonheur conjugal ; ce qui fait dire à Laure adepte des formules-chocs de la presse people : « Max et moi, nous sommes des winners ! »
Si depuis leur mariage, ils mènent une vie confortable et raisonnable, elle ne les protège pas pour autant des ennuis et du stress de la vie moderne. Encore moins du désenchantement dont Maxime est victime. Les winners, eux aussi, ont leurs failles !
Depuis des semaines qu’il s’applique à faire le point en dressant le bilan de sa vie écoulée, le résultat n’est pas aussi satisfaisant qu’il aurait pu l’imaginer. Derrière l’image idyllique véhiculée par son couple et son statut d’homme arrivé, bien sous tous rapports, se cachent nombre de doutes et d’interrogations à porter à son compte. Il a parfois l’impression de s’être trompé d’histoire et d’errer comme un zombie dans un labyrinthe. Il se demande surtout s’il était vraiment fait pour la vie de famille et si le milieu de la finance et son univers impitoyable de cynisme et de mensonge lui convient réellement.
Les pressions liées aux performances ont fini par l’écraser. Le doute a fait son nid. Quelque chose ne tourne pas rond dans sa « success story ». Il l’a toujours ressenti. Voilà quel est son état d’esprit ce matin-là, tandis que son train s’approche lentement du terminal et que le trio jacasse toujours derrière lui.
Bientôt le flot des passagers se répand sur le quai dans un mouvement de houle déferlante. Maxime attend que tout le monde soit descendu pour s’extraire à son tour du wagon. Machinalement, il éteint son iPhone et remonte le quai envahi par une nouvelle fournée de voyageurs déjà prêts à s’engouffrer dans la rame inversée. L’agitation fébrile qui règne dans la gare où chacun se bouscule avec indifférence lui donne l’impression de débarquer chez les fous. Emporté par un flot de mutants accrochés comme des moules à leur portable, il se dirige vers la dalle de la Défense pour rejoindre son bureau situé au quinzième étage d’une tour futuriste, aux reflets de mica noir.
Le déroulé de sa journée va être le même que celui des jours précédents et de ceux à venir. Entretiens, réunions, bilans et visioconférences s’enchaîneront à un rythme soutenu. Les mails et les textos s’accumuleront. Et ce fichu téléphone n’arrêtera pas de sonner, sans lui laisser une seconde de répit.
Cet après-midi, il doit accueillir une délégation de Chinois à Roissy avec lesquels il est en tractation depuis plusieurs mois, en vue de leur vendre une société prospère de plats cuisinés dont son fonds d’investissement est propriétaire. La plus-value réalisée devrait permettre à ses vieilles actionnaires de se faire liposucer sous toutes les coutures avant de rissoler en toute quiétude au soleil de Saint-Barth.
Après avoir salué ses collaborateurs et pris un café allongé, il se réfugie dans son bureau pour consulter tranquillement ses messages. Il découvre alors que son copain Simon a tenté de le joindre à plusieurs reprises depuis le début de la matinée, lui demandant de le rappeler de toute urgence.
Ancien élève de Sciences Po et de l’ENA comme lui, il est actuellement conseiller spécial auprès du ministre du Travail. Ils ont été tous deux francs-maçons et ont fréquenté assidûment la même loge pendant des années avant qu’ils ne soient absorbés l’un et l’autre par une vie professionnelle trépidante. Malgré ce changement de cap, ils ont toujours gardé le contact. Intrigué, Maxime lui envoie aussitôt un texto pour lui proposer de déjeuner dans un bistro des Champs-Élysées. En retour, Simon lui confirme son accord. Rendez-vous pris pour treize heures.
Selon son habitude, ce dernier se fait attendre. Il arrive vingt minutes en retard. Maxime commençait déjà à s’impatienter.
Après avoir commandé une salade César et une eau plate, Simon lui confie la raison de son appel.
— Il va y avoir un remaniement au Cabinet. Le ministre veut du sang neuf pour être plus en phase avec les réalités de la mondialisation.
Maxime ne peut pas s’empêcher de lui lancer une pique.
— Pourquoi, jusqu’alors, il n’était pas en phase avec le réel ?
Bon public, Simon sourit et lui fait remarquer…
— C’est un peu facile !
— Je sais, mais tu connais mon goût pour la provocation !
Après un temps de réflexion consacré à faire tourner son verre entre ses doigts, il entre dans le vif du sujet.
— Je vais quitter mon poste au ministère.
— Ah bon ?
— Je suis nommé conseiller commercial près de notre ambassade à Washington. Alors j’ai pensé à toi pour me succéder.
— Moi ? Mais tu connais mon allergie pour l’administration. Par ailleurs, je suis plutôt un franc-tireur.
— C’est un poste technique de conseiller spécial près du ministre. Rien à voir avec la cuisine administrative. On te demandera seulement d’être une boîte à idées. Une sorte de Géo-trouve-tout de la modernisation du marché du travail.
— Faudrait-il encore que l’on produise quelque chose dans notre pays ! Ce n’est pas à toi que je vais apprendre que les gouvernements successifs ont laissé détruire le tissu industriel lourd qui était pourvoyeur des emplois de masse et ce n’est pas une société de services qui permettra d’offrir du boulot à tout le monde. D’autant plus, que, depuis quinze ans les emplois privés ont stagné pendant que la population augmentait de 5 millions.
— Tu as vraiment le sens du raccourci !
— Qu’est-ce que tu voudrais que je fasse, que je ponde un énième plan pour favoriser l’emploi des jeunes ou pour aider à la reconversion des chômeurs de longue durée ? Que je détricote un peu plus le système de protection sociale pour réduire ceux qui travaillent encore en variables d’ajustement. En esclaves des temps modernes. Faut pas rêver Simon, soit on change complètement de système, soit on accepte notre déclin. L’innovation, les dirigeants aiment bien en parler, mais pour ce qui est de la mettre en application, c’est une autre paire de manches. Et mon salaire dans tout ça, tu y as pensé ? Tu sais que je pèse lourd. Je ne quitterai pas ma boîte pour devenir un clochard de luxe même près d’un ministre.
Simon semble chercher ses mots avant de lui répondre.
— Considère ça comme une opportunité pour élargir tes réseaux d’influence. La fréquentation des arcanes du pouvoir t’apportera un plus dans ton boulot. Tu n’as qu’à te mettre en disponibilité le temps de ton passage au Cabinet.
Pendant qu’il poursuit son exposé, Maxime reluque discrètement la chute de reins d’une serveuse accorte qui fait tourner les têtes de tous les clients sur son passage. Son allure désinvolte semble redonner du tonus à la libido flageolante de ces messieurs congestionnés par l’alcool.
— Dans dix-huit mois, ce seront les Présidentielles, tu pourras toujours alors retourner dans le secteur privé avec un plus en valeur ajoutée sur ton CV. Et qui sait, si tu te démerdes bien, tu bénéficieras peut-être d’un parachute doré dans un organisme international comme la Banque Européenne ?
— Je te remercie mon vieux d’avoir pensé à moi, mais je préfère être mon patron plutôt que de servir la soupe à des politiciens en panne d’idées.
— C’est à toi de voir, mais je pense que tu vas laisser passer là une bonne occasion d’aller de l’avant.
— D’aller vers quoi ? Vers plus de stress, plus de compromissions, plus de lâcheté. Non merci, j’ai déjà eu mon compte en travaillant dans mon domaine. Au moins avec mon job, je gagne du blé et j’ai une vie de famille équilibrée. Désolé, vieux, mais le milieu de la politique ce n’est pas fait pour moi. Je n’ai pas envie de servir de fusible à un ministre dès qu’il fait un faux pas. Tu devrais proposer ça à Chambard, il est célibataire, il a de l’ambition et n’a pas beaucoup de scrupules. Il devrait faire l’affaire.
— Merci pour le manque de scrupules !
— Je ne te vise pas, tu le sais bien. Mais le fait de ne pas en avoir, ça doit aider son homme à tracer son sillon dans le marigot politicien.
— Excuse-moi d’avoir cru que tu accepterais de t’engager pour servir ton pays.
— Laisse tomber les violons, tu le sais bien, je ne suis qu’un capitaliste égoïste qui ne pense qu’à sa pomme ! En tout cas, je te remercie d’avoir pensé à moi et je te félicite sincèrement pour ta nomination à Washington.
— Le réseau, mon vieux ! C’est grâce au réseau.
Tout a été dit. Il est temps de se quitter. Un peu déçu, Simon va retrouver les ors de la République, convaincu d’être encore un acteur du pouvoir. Quant à Maxime, il saute dans un taxi pour aller accueillir les dignes représentants de l’Empire du Milieu.
Par chance, la circulation est fluide. Sur la route de l’aéroport, il se remémore son déjeuner. Il ne regrette pas un seul instant d’avoir décliné l’offre de Simon. Il ne se voyait pas en train de jouer le porte-valise d’un ministre. Le rôle de courtisan, c’est très peu pour lui. Son envie de liberté, si vivace en ce moment, aurait été incompatible avec les tensions paranoïaques d’un cabinet ministériel où tout est « Très, Très, Urgent (TTU) ». Même les tâches les plus anodines.
L’avion en provenance de Shanghai est arrivé à l’heure. Il récupère vite fait, bien fait, ses Chinois qu’il entraîne au VIP room pour échanger quelques mots de courtoisie avant de prendre un verre et les conduire à leur hôtel. Il les retrouvera demain matin sur place pour entamer des discussions qui risquent d’être pour le moins laborieuses. En attendant, il va récupérer sa fille à son cours de danse avant de rentrer chez lui pour préparer des « barbecue Ribs » dont raffole sa femme.
Laure rentre avec son fils vers vingt heures. La famille est au complet et l’on peut passer à table. Elle monopolise tout de suite la conversation pour évoquer avec moult détails sa journée, somme toute insignifiante. Au bout de vingt minutes d’un discours lénifiant que personne n’a écouté, elle demande à son mari :
— Et toi, rien de spécial ?
— Si, on m’a proposé d’être l’homme-lige d’un ministre !
— Ah oui, lequel ?
— Celui du Travail.
— Et qu’as-tu répondu ?
— J’ai refusé.
— Tu as bien fait, ça t’aurait marqué politiquement. Aujourd’hui ce ne sont plus les élus qui tiennent les commandes, mais les gens de la finance comme toi.
— C’est en gros ce que j’ai répondu !
Le repas achevé, chacun se réfugie dans son coin pour vaquer à ses occupations. Maxime, lui, préfère s’isoler au bord de la piscine.
Vautré sur le matelas moelleux d’une balancelle, il scrute l’eau turquoise où une nuée de moustiques mène la sarabande dans la lumière vespérale. Il s’abandonne peu à peu au calme ambiant. Plus de : « Qui suis-je ? », ni de : « Où vais-je ? », mais seulement un corps alangui qui ne pense plus à rien. Le vide et le néant d’un abandon total. Déconnecté de tout et des fureurs du monde. Il se sent minéral. Sans limite. L’éternité est son royaume.
Tout à coup, il sort de cet état hypnotique comme un diable jaillit de sa boîte, poussé par une envie furieuse de se jeter à l’eau. Là, tout de suite, sans réfléchir. Sans même se dévêtir. Il bondit comme un chien fou et plonge dans la piscine, tout habillé. Alors, il se sent libre, joyeux, dépouillé de tout carcan. Il nage avec vigueur, faisant jaillir des colonnes d’eau autour de lui jusqu’à l’épuisement.
Après sa baignade improvisée, l’enfant terrible regagne sa chambre, trempé comme une soupe. Laure est déjà au lit, en train de feuilleter des revues de décoration. Quand elle le voit débarquer tout dégoulinant tel un noyé sauvé des eaux, elle lui demande l’air ahuri :
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Tu es tombé dans la piscine ?
— J’avais envie de me rafraîchir les idées ! répond-il, l’air flegmatique.
— Il y avait peut-être d’autres moyens ?
— Bien sûr, mais pas aussi jouissif que celui-là ! lui fait-il remarquer en se dirigeant vers la salle de bain pour se dévêtir. Excuse-moi, je vais m’essorer ! enchérit-il.
L’air consterné, Laure lève les yeux vers le plafond pour invoquer le Ciel :
— Mon mari disjoncte, pardonnez-lui Seigneur !
Planté sous la douche, Maxime s’enduit le corps de savon liquide au lait d’amande. D’énergique, son geste devient peu à peu caresse, jusqu’à se faire mousser le gland. Lorsqu’enfin détendu, il se glisse dans les draps, sa femme se colle à lui avec des yeux de chatte en chaleur. Cet épisode du mâle mouillé lui a chauffé les œstrogènes. Elle envisage déjà une déferlante spermatique. Mais, hélas pour elle, il répond à ses avances par un bâillement prolongé avant de laisser tomber :
— Pas ce soir ma chérie, je suis trop fatigué et j’ai mal à la tête !
Oups !
2
Les tractations avec les Chinois ont été longues et ardues. Menées de main de maître. Maxime leur a cédé l’un des fleurons de l’industrie alimentaire française sans état d’âme. Par chance, il a bénéficié de la surenchère d’un fonds de pension américain. Celle-ci lui a permis d’être en position de force face à des interlocuteurs retors. Menacés de perdre l’affaire, ces derniers ont dû s’incliner et accepter des conditions drastiques, très avantageuses pour sa firme.
— À ce rythme-là, la place Vendôme va devenir une succursale de la place Tian’anmen ! a murmuré avec cynisme son patron pendant qu’il paraphait le protocole d’accord.
Cette affaire juteuse va lui rapporter un gros paquet de stock-options qui lui permettront d’envisager l’avenir avec sérénité. Du moins, c’est ce que l’on serait en droit d’espérer, si l’on était à sa place. Mais en vérité, ce n’est pas son état d’esprit. Là où d’autres feraient étalage de leur bonne fortune en faisant couler le champagne à flots, lui, se contente d’afficher une indifférence policée. Il paraît même étonnamment désabusé. Comme hors-jeu. En un mot : « démotivé ». Après tout, ce n’est qu’une affaire de plus.
Quelques années auparavant, il aurait bondi de joie pour célébrer son succès avec son entourage. Il aurait proposé à Laure de passer une semaine pour happy few aux Maldives. Aujourd’hui, il a seulement envie de siroter une menthe à l’eau à la terrasse d’un café et de regarder passer les badauds. L’œil vague. La ceinture desserrée pour libérer son souffle. Rien de bien folichon pour un César de la finance qui vit tout à coup sa réussite comme une forme d’échec !
Jusqu’à maintenant, il est parvenu à donner le change autour de lui. Seule son assistante a cru distinguer depuis quelque temps un changement perceptible dans son attitude. Il paraît, quelquefois, moins concentré, plus distrait. Elle a mis cela sur le compte du surmenage. D’une certaine lassitude.
Au fond de lui, il sature. Il ne supporte plus cette obligation d’être toujours au top pour rester dans la course.
Côté famille, sa femme n’a rien remarqué. Emportée dans un tourbillon permanent, elle l’entrevoit plus qu’elle ne le voit. Quant aux enfants, du moment qu’ils sont vissés à leurs écrans, pour eux tout va bien ; leur père pourrait se noyer sans qu’ils relèvent la tête. Ce ne sont pas des mauvais bougres, ils sont seulement un peu trop autocentrés comme nombre de narcissiques qui s’exhibent sur la toile.
Toutes les valeurs auxquelles il adhérait lui paraissent désormais vides de sens. Il n’y croit plus. Il a l’impression de marcher à côté de sa vie. Dévoré par le doute, il est tenté de tout remettre en question. Il ne lui reste plus qu’à s’allonger sur le canapé d’un psy, comme certains de ses collègues, avant que la dépression ne lui tombe dessus ou qu’il explose en vol, victime d’un burn-out. Et qui sait, pourra-t-il alors mettre des mots sur ses maux ?
De retour chez lui, curieusement, Maxime ne révèle pas à son épouse qu’il a touché le pactole. Lui qui a toujours partagé ses moindres secrets avec elle demeure tout à coup muet comme une carpe. Il la connaît si bien qu’il sait qu’elle se mettrait aussitôt à divaguer et à faire des dépenses inconsidérées pour impressionner son père. Elle se lancerait dans l’acquisition d’une puissante voiture italienne, histoire de frimer et d’épater ses copines. Le futile et l’inutile, élevés au rang d’art de vivre. À quoi pourrait bien lui servir une mécanique qui affiche 325 km/heure au compteur sur des autoroutes limitées à 130 ? Il se le demande bien. Alors, il choisit de se taire pour éviter des turbulences inutiles au sein du foyer.
Durant le dîner tout se déroule comme de coutume avec ces chers petits qui se chamaillent et Laure qui envisage de nouvelles perspectives de développement. Elle parle beaucoup Laure. Elle tourne en boucle. Elle fait à la fois les demandes et les réponses, jusqu’à créer une cacophonie qui laisse son pauvre mari au bord du KO technique. Avec elle, quand le moteur s’emballe, rien ne peut plus l’arrêter. Elle avance en roue libre.
Le lendemain matin, Maxime a fait le tri dans sa tête. Une seule idée hante alors ses pensées. Il est plus riche que jamais et il s’en moque. En clair, il n’en a rien à cirer ! Et ça le rend léger, léger comme une plume. Le voilà presque un autre homme, tel un phénix qui renaît de ses cendres.
Pendant des années, sa réussite a mobilisé toute son énergie. Son but était de faire fortune pour éblouir ses proches. Et maintenant qu’il a atteint les sommets de son ambition, il déchante. Admiré dans son travail, il ne se reconnaît plus. Il voudrait brûler sa vie plutôt que de la subir.
— Je vais rentrer plus tard, ce soir, ne m’attends pas pour dîner ! annonce-t-il à sa femme avant de partir au travail.
— Je te préparerai un plateau-repas, répond l’épouse modèle.
— Pas la peine, je me ferai livrer une pizza au bureau.
— Comme tu veux.
— Bisous.
Et il s’éclipse.
Avant qu’il n’ait disparu, elle le rappelle pour lui dire :
— Prends un parapluie, la météo annonce des orages.
— Ne t’inquiète pas, je passerai entre les gouttes !
Sur le quai de la gare poireaute une foule compacte. Le train de 7h43 a été annulé pour cause d’incident sur la voie.
— C’est sûrement un suicide ! commente, tout excité, un amateur de sensationnel.
La galère des transports en commun recommence. Maxime aimerait bien rentrer chez lui, loin de ce tumulte. Il sait malheureusement qu’un tel caprice lui est interdit. Un responsable de son rang ne fuit pas ses obligations. Il ne lui reste plus qu’à rester zen et à prendre son mal en patience.
Il a beau consulter toutes les deux minutes sa Breitling Chronomat 41 à 25 000 euros, toujours pas de train en vue. Encore moins d’annonce pour évaluer l’attente. Autour de lui, les gens sont pendus à leur téléphone afin de signaler leur retard. Maxime, lui, commence à perdre patience. Après une demi-heure d’expectative, il décide de repasser chez lui pour récupérer sa voiture et affronter ce qu’il déteste le plus au monde à savoir les embouteillages et leur lot d’incivilités. Déjà, il sait que la matinée est fichue.
« Faire contre mauvaise fortune, bon cœur est un soutien ! » lui dirait son beau-père qui travaille à son domicile et aime les formules toutes faites.
Quelque peu énervé, il accélère le pas. Sa nature méthodique a horreur du désordre et de tout ce qui ne tourne pas rond. Comme pour le contrarier davantage, la pluie se met à tomber dru. Sa femme avait raison, il aurait dû prendre un parapluie. Maintenant, c’est trop tard, il va devoir courir pour rejoindre sa villa. Au même moment, une voiture arrive derrière lui. Machinalement, il lève le bras sans se retourner et tend le pouce comme il faisait autrefois, jeune étudiant sans le sou, quand il pratiquait l’auto-stop à travers l’Europe. Surprise ! Le véhicule s’arrête net à sa hauteur. Le chauffeur descend sa glace pour connaître sa destination.
— Je vais à la Défense.
— Je peux vous laisser au pont de Neuilly.
— C’est parfait !
— OK. Montez !
Il s’exécute et la voiture démarre dans un crissement de pneus digne d’une séquence de blockbuster. Il était temps, car la pluie redouble d’intensité.
— Quel temps de chien ! fait remarquer Maxime qui cherche à lier connaissance.
— Ouais ! répond l’inconnu après coup, les yeux dissimulés derrière des Ray-Ban.
Pour se donner une contenance, Maxime s’essuie le visage avec un kleenex pendant qu’il examine à la dérobée son interlocuteur qui affiche une allure de Viking relax avec sa barbe de trois jours. C’est le type même du beau gosse viril, tout en retenue, qui fait fantasmer les filles en quête de frissons ravageurs. Il doit avoir un peu plus de la trentaine. Tout en muscles et bronzé.
Au bout d’un moment, Barbe blonde sort de son mutisme pour lui demander, pince-sans-rire :
— Vous voulez une éponge ?
— Et un sèche-cheveux si vous avez ! lui répond aussi sec Maxime.
Le dialogue absurde se poursuit…
— Je dois avoir ça dans le coffre avec les bigoudis !
Ils sourient et se présentent l’un à l’autre.
— Maxime.
— David.
Maxime tente de pousser plus loin leur échange.
— Est-ce indiscret de vous demander quel est votre secteur d’activité ?
— Oui. Top Secret !
Maxime demeure dubitatif. Il se demande si c’est du lard ou du cochon et il évite de pousser plus avant son investigation.
David enclenche l’antibuée, puis, prend la parole à son tour.
— Et vous, qu’est-ce que vous faites comme job ?
Il détaille la mise de son passager en même temps qu’il pose sa question.
— Certainement quelque chose de sérieux comme la banque ou le trésor public. Dites-moi, si je me trompe !
— Plus précisément, je suis dans la finance. Je m’occupe d’un fonds d’investissement.
— C’est bien ce que je pensais, l’habit fait souvent le moine.
— Il ne faut pas généraliser !
— Dans votre cas, y a pas de doute possible ! conclut David en lui décochant un sourire à faire fondre un ice-cream.
Sur le pare-brise inondé, les balais d’essuie-glace patinent et peinent à chasser l’eau qui s’accumule. Privé de vision, David doit lever le pied.
— Ça n’a pas l’air de se calmer, on n’est pas près d’arriver !
Pour confirmer sa prévision, la voiture se met tout à coup à faire des soubresauts en marquant un déséquilibre à l’arrière.
— Merde ! Je crois bien qu’on a crevé.
— Manquait plus que ça !
Contraint et forcé, David gare son véhicule sur le bas-côté.
— Maintenant, il va falloir s’y mettre.
À contrecœur, Maxime lui propose…
— Je peux vous aider ?
— Ce n’est pas de refus, d’autant plus que je n’ai jamais changé de roue de ma vie.
Maxime fait le même constat. Il va devoir se jeter à l’eau. Et ça ne tarde pas. À peine a-t-il mis les pieds dehors, qu’il marche dans une flaque boueuse. Décidément, tout s’enchaîne mal ce matin !
Dix minutes après, les dépanneurs amateurs sont toujours en train de chercher l’endroit où fixer le cric. Pour arroser le tout, les voitures qui les dépassent n’arrêtent pas de les asperger. Ils ressemblent bientôt à deux éponges dégoulinantes. Quand ils parviennent enfin à changer le pneu, la pluie s’est arrêtée. Flic, floc. Ils ont subi la grande lessive.
Avant de reprendre le volant, David fait l’inventaire de ses vêtements et détaille ceux de Maxime qui n’ont rien à lui envier. Un constat s’impose, ils ne peuvent pas aller travailler dans cet état. David déclare forfait. Il n’ira pas à Paris aujourd’hui. Il propose toutefois à son compagnon d’infortune de le raccompagner chez lui.
Sur le chemin du retour, ils restent muets. Chacun plongé dans ses pensées. Arrivé à bon port, Maxime propose à David d’entrer cinq minutes pour se sécher et prendre un café. Ce dernier décline son invitation et redémarre sur les chapeaux de roues. Quelque peu perplexe, Maxime regarde la voiture s’éloigner dans un geyser. « Curieux personnage ! pense-t-il, à la fois avenant et désarmant. » Ils ont discuté comme deux vieux amis puis partagé le silence, avant de se séparer, là, devant chez lui, avec la certitude de ne plus jamais se revoir. Sans avoir échangé leurs coordonnées.
Combien de ces rencontres furtives, restées sans suite, n’a-t-il pas fait dans sa vie, où l’amitié aurait pu être au rendez-vous sans l’avoir été ?
Il regagne son logis pour enfiler des vêtements secs.
Il traîne, tourne en rond. Nullement pressé d’arriver au bureau. Quand tout à coup une idée folle lui traverse l’esprit… une idée exaltante, iconoclaste, qui le met en joie :
« Et s’il faisait l’école buissonnière ! »
Sans hésiter, il dépose un préavis de rêve en s’octroyant un break de quelques heures loin des obligations programmées.
3
Maxime a cédé à son impulsion. Il s’est accordé quelques heures de répit. Il a pris cette décision comme une nécessité, un besoin vital, avant que tout s’emballe. Pour l’heure, il déambule sans but précis en direction de l’Étoile. Par précaution il a coupé son portable. Il peut ainsi s’adonner sans contrainte à cette récréation impromptue qui s’offre à lui.
Que va-t-il faire ?
Déjà, il sent sourdre en lui une excitation qui le grise à la manière d’un alcool fort. Porté par son âme rebelle, il a envie de goûter à tout ce qu’il s’est interdit de faire jusqu’alors. Il aimerait exaucer ses désirs les plus fous, réaliser ses rêves les plus incongrus, comme embrasser au débotté ces Parisiennes accortes qui éveillent en lui des désirs inavouables ou mieux encore : valser au bras d’une geisha mélomane parmi la foule en délire.
