La Bachelette - André-Hubert Hérault - E-Book

La Bachelette E-Book

André-Hubert Hérault

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Beschreibung

De la Pentecôte à la Trinité de cette année 1738, la petite ville de Maulévrier va vivre intensément les fêtes de la Bachelette qui constituent à l’époque un des temps forts de l’année.
Pierre, le gars de la Fromentinière, va profiter de son élection au titre de “roi des bacheliers” pour dévoiler la passion qu’il voue à Catherine Duverdeau, la fille du garde principal du comté.
Mais la tradition familiale veut qu’un fils de paysan prenne femme dans son milieu. Là commencent les difficultés pour ce garçon plein de franchise et de droiture qui n’aurait jamais pensé un instant entrer en conflit avec son père, chef incontesté de la famille.
Ce roman nous fait entrer de plain-pied dans la vie du Bocage vendéen au XVIIIe siècle : rude, mais pas tant que ça ; calme, mais jalonnée tout de même d’événements imprévus.


À PROPOS DE L'AUTEUR


André Hubert Hérault, né à Maulévrier, dans la Vendée Angevine, est écrivain et éditeur. Il voue une fidélité passionnée à l’âme de sa terre natale.
Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, il a édité plus de cinq cents titres (histoire, biographies, ethnographiques et littérature générale).

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Seitenzahl: 232

Veröffentlichungsjahr: 2023

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André-Hubert Hérault

La Bachelette

Dans le Haut Bocage vendéenau cœur du xviiie siècle

Roman historique

Quint’feuille

Du même auteur

Le Lévrier d’Argent, récits.

Maulévrier, son histoire, tome 1, Des origines à 1815, tome 2, de 1815 à nos jours (en collaboration avec Louis Ouvrard)

Histoire du château des Colbert en Maulévrier (en collaboration avec Louis Ouvrard)

Voyage au Pays de la Boule de Fort

Histoire de Chanteloup-les-Bois en Anjou

Le Parc Oriental de Maulévrier (en collaboration avec Jean-Pierre Chavassieux)

Notre-Dame de Toutes Aides à Maulévrier

Vie de Jean-Nicolas Stofflet

Stofflet (en collaboration avec Patrick Garreau et Hervé Gobin)

L’imprimerie de l’Armée Catholique et Royale

Si Saint-Crespin-sur-Moine m’était conté (dir)

La vie et les gens de Saint-Christophe-du-Bois(en collaboration avec Louis Vigneron)

Histoire de Sainte-Christine en Anjou (en collabo ration avec André Boulestreau)

Le Longeron au fil des siècles (dir)

Histoire de Toutlemonde en Anjou (dir)

En voitures anciennes à travers la Vendée, album illustré par Joëlle Barron

La machine à fabriquer les souvenirs (chroniques)

Diable ! ou les veillées fantastiques du Haut Pays Vendéen (récits), Éditions Le Cercle d’Or (deux éditions)

Le Valet de Cœur (roman), Éditions Le Cercle d’Or

Ursus, une famille du Bocage (roman), Geste Éditions

Histoire du canton de Saint-Gilles-Croix-de-Vie (en collaboration avec Jean de Raigniac), Éditions de Bonnefonds

Maulévrier dans les guerres

La Chronique du temps qui passe – Maulévrier (1800-1899)

La Chronique du temps qui passe – Maulévrier (1900-1982)

Prix Agrippa d’Aubigné, 1992

Prix du Salon du livre régional, 1995

Prix Gilbert Prouteau, 2015

I

L’horizon accouche lentement du soleil. Les premiers rayons dissipent les vapeurs éthérées. L’air vinaigré se parfume d’odeurs subtiles de terre fraîchement remuée, d’herbes tranchées par les faux et de fleurs qui s’épanouiront dans la force du jour.

Dans la dominance de ces senteurs s’insinuent une foule d’effluves infimes, à peine perceptibles, bien présentes, mais peu identifiables. Pas un souffle de vent. Les feuilles restent résolument immobiles et l’herbe clignote des éclats de l’aiguail. Le rose du levant s’estompe, remplacé par un bleu cru, déjà presque éblouissant.

Cette journée de la Pentecôte 1738 sera délicieuse.

Les bâtiments de la ferme s’embrasent en même temps qu’émerge l’astre miraculeux.

La Fromentinière est une grosse ferme, en plein dans le gras des terres, juste au-dessus de la ville. Là, c’est le sud de l’Anjou qui jouxte le Bas-Poitou. C’est surtout le nord du Bocage et c’est ce qui compte le plus. Une région où la terre n’en finit pas de faire des tas de manières et de fioritures, avec beaucoup de hauts et de bas. Comme pour tromper son monde, ça se couvre sans arrêt de halliers touffus, d’ajoncs impénétrables, de genêts vivaces et de haies hérissées de chênes têtards hirsutes. Pas une terre sauvage. Une terre méfiante.

Les gens d’ici sont des paysans aisés. Ils exploitent cette grande terre en fermage direct depuis plusieurs générations. Robustes travailleurs de plein vent, ils savent mener leurs affaires. Ce sont les Audouit. Le père est membre de l’assemblée des « chefs de feux ». Il est aussi au Conseil de fabrique. Leur propriétaire est Marie-Bernard Normandin, un homme de loi qui s’intitule « sieur du Beugnon ». Leurs relations sont équitables et cordiales. Les Audouit sont fiers d’exploiter cette « terre à froment », dans un lieu où la culture des céréales se limite souvent au blé-seigle et à la « baillarge » rustiques. La principale activité agricole d’ici est l’élevage des bovins qu’ils pratiquent aussi avec succès. Le proprié taire Normandin vénère son ancien fief qui est la plus grande exploitation de la paroisse.

En sortant de la ville, on quitte le chemin de Cholet et on entre sur les terres de la Fromentinière en franchissant la levée des étangs qui en dépendent et dont on dit qu’ils existaient dès le xie siècle. Après, on se laisse conduire pendant quelque temps jusqu’à un large plateau au milieu duquel on trouve la ferme.

On aperçoit d’abord la longue maison d’habi tation de construction récente dont le rez-de-chaussée légèrement surélevé est surmonté d’un grenier. La façade compte de nombreuses ouvertures et deux hautes fenêtres centrales, ce qui n’est pas coutumier dans les bâtiments de ferme d’ici. C’est bâti à grands coups de pierres du pays, presque brutes et grossièrement jointoyées. À chaque extrémité du bâtiment principal, à la fois austère et accueillant, on a accoté deux appentis qui abritent à droite les « quéreux », ainsi qu’on appelle les logements des valets, et à gauche le cellier, qui sert aussi de fournil.

À l’arrière de la maison, de l’autre côté de la « rue », les étables sont appuyées de chaque côté d’une vaste grange et, juste en face, les anciens bâtiments d’habi tation aujourd’hui délaissés sont devenus des dépendances. À deux pas s’élève un imposant tas de fumier entouré de flaques de purin où des canards et quelques oies pataugent avec des airs de grande satis faction. Le tas de fumier est l’orgueil du paysan car son volume atteste l’importance du cheptel.

Un peu en retrait, bordant l’aire, se dressent les paillers, quasiment aussi considérables que des bâtiments. Eux aussi témoignent de l’opulence de l’exploitation. De l’herbe commence à envahir le faîte de l’un d’eux que le temps a fait grisonner, preuve qu’ici on a de bonnes réserves.

Tout près on trouve la « loge », un toit de chaume posé sur des piliers de bois grossiè rement équarris, servant d’abri précaire à quelques charrettes endormies, le timon bas, et à divers instruments aratoires.

Enfin, à gauche des habitations, juste derrière les « têts à gorets » prolongés de leur courette malodorante d’où s’échappent quelques grognements, on devine la mare, entourée sur trois côtés de haies touffues et de têtards tourmentés. La mare (on dit aussi le douet), infiniment calme, indispensable pour abreuver les animaux et rincer le linge de la maisonnée.

Cet ensemble rustique, peuplé d’une foule d’animaux domestiques, donne une vive impression de force, de tranquillité, de solidité, de placidité.

D’une rude simplicité.

Dans les tons de la nature qui l’entoure.

** *

Pierre Audouit sort de l’étable dont il clôt soigneusement la porte à deux battants, la calant d’une grosse pierre. Il se dirige vers la maison, de son pas lent de paysan accoutumé à fouler le guéret, cette terre qui colle aux semelles à chaque pas et qui semble tenter de vous emprisonner, de vous attirer, pour mieux vous engloutir et vous dévorer.

Il laisse traîner ses sabots de bois sur lesquels l’herbe en s’écartant fait perler des gouttelettes de rosée.

Pierre est moyennement grand, mais assez carré d’épaules. Pas un « failli gars ». Un gars du terroir, solide comme un chêne, robuste et façonné par les rudes travaux des champs.

Il porte une culotte brun foncé, de ce tissu très résistant qu’on appelle « droguet ». Une blouse de serge bleue flotte par-dessus sa chemise sans col, en toile de lin écru. Des petites guêtres appelées sabarrons protègent ses mollets. Il a noué autour de son cou un mouchoir de couleur vive et il est coiffé d’un chapeau de feutre noir à larges bords. Un chapeau rabalet, tel ceux qui fleuriront quelques décennies plus tard sur les champs de bataille de la Vendée. Ses cheveux châtain foncé s’éparpillent en boucles abondantes de chaque côté de son visage coloré, à la bouche large et aux sourcils épais. Ainsi fait, il a un peu l’air d’une ébauche enfuie de l’atelier d’un sculpteur. Mais que personne ne s’avise de conclure que Pierre est un « paysan mal dégrossi ». Non, car c’est la simplicité, la robustesse, la rudesse, la force, la placidité, bref ! Tout ce qui lui donne l’air invincible, indestructible et inébranlable, qu’il faut souligner. Avant de juger, on doit attendre la suite et c’est là le principal. Au-dessus de tout ça, il y a les yeux. Ah ! les yeux, il les a comme quasiment personne d’autre. Bien sûr que ce sont des yeux faits pour voir, comme ceux de tout le monde et un point c’est tout. C’est vrai, mais ces yeux-là vous montrent du premier coup quelle gueule peut avoir la franchise dont on oublie parfois la binette faute de la rencontrer assez souvent.

** *

Dans les quéreux, les deux domestiques de la Fromentinière conversent en changeant de hardes. C’est qu’on est dimanche. Le travail fini, il faut se rendre présentable pour aller en ville.

Il y a maintenant près de dix ans que Louis Viaud travaille dans la maison. Fils d’un bordier de Mazières, paroisse distante de deux lieues, on l’a gagé comme berger l’année de ses douze ans. Les forces venant, il est devenu un commis hors pair. Il fait quasiment partie de la famille et il connaît la ferme aussi bien que ses maîtres. D’ailleurs, on n’entreprend pratiquement rien sans lui demander son avis. C’est l’homme de confiance, le va-devant.

Son compagnon Auguste Dufour est issu du Bas-Pays. Le père Audouit l’a gagé au mois de septembre dernier, à l’assemblée de la Saint-Fiacre à Saint-Pierre-des-Échaubrognes. On vient de très loin à cette foire-gagerie. Les gars et filles qui ont l’intention de louer leurs services ne manquent jamais ce rendez-vous important. Les jeunes en quête d’emploi y sont souvent accom pagnés de leurs parents ou de leur tuteur. Les hommes accrochent une feuille verte à leur chapeau et les filles un bouquet de basilic à leur corsage. Ces signes distinctifs dispa raissent sitôt le marché conclu. En topant pour la troisième fois dans la main de son futur employé, le patron enlève la feuille du chapeau ou le bouquet du corsage, et il le conserve en gage de la parole donnée.

Pierre Audouit a recruté Auguste Dufour sur sa mine. C’est un homme de première force. Au premier coup d’œil, il s’est dit que ce gars-là pourrait bien faire son affaire, bâti comme il est. Sur ce plan-là, il ne s’est pas trompé, comme à son habitude. Dufour abat bien le travail d’un valet et demi et point n’est besoin de le commander. Il sait où est l’ouvrage. On ne peut que lui reprocher d’être assez peu causant, même à cette époque où les hommes d’ici n’ont guère pour habitude de s’épancher dans de prolifiques conversations. Il l’a gagé pour vingt livres par an, nourri, blanchi, logé, ce qui est assez élevé pour l’époque.

Ce matin-là, c’est lui qui rompt le silence :

– Belle journée qui se prépare encore anuit.

– Oui dame ! Le beau temps a l’air de tenir. On aura le soleil pour les foins.

– Y’en a besoin. On a eu assez de pluie. Les terres sont quasiment saoules.

Dufour va jeter un coup d’œil à la fenêtre car on entend le galop d’un cheval.

– Tiens ! Je vois Pierre qui part à cheval. Il est habillé en dimanche avec sa veste ronde, son gilet à « ventre de gorette » et ses souliers cloutés. Il est paré comme pour aller aux noces.

– Fi d’garce ! Tu ne sais donc pas ? C’est qu’on est le jour de la Pentecôte. Ah ! C’est vrai que toi, tu es nouveau dans la région. Dans ta contrée, ça n’existe peut-être pas. Il faut que je t’explique ce que c’est que la « bachelette ».

– La bachelette ? J’ai jamais entendu parler de ça.

– Ben tu vois, ici, la bachelette, c’est sacré. Ça ne se rate pas. C’est ce qu’on appelle aussi la fête des « bas chevaliers ». Ça concerne chaque année les gars de la paroisse qui arrivent en âge de se marier. C’est comme pour confirmer leur passage à la vie adulte. Un peu comme une consé cration. C’est compa rable à l’adoubement pour la noblesse. Mais je t’avertis, ça ne dure pas qu’une journée. On en tient pour jusqu’au dimanche de la Trinité. Il y a des jeux, des processions, des banquets, des coutumes à respecter, des chansons et des danses. On va tirer un roi et le roi choisira une reine. Le roi désignera ensuite son escorte et la reine choisira ses demoiselles d’honneur. Mais je ne peux pas tout t’expliquer, il faudrait trop de temps. Le mieux, c’est que tu m’accompagnes. Tu verras, en plus, ce sont de belles journées de ribote. On s’y amuse bien et on y boit de bons coups. Enfin ! Sauf une fois où ça s’est mal terminé.

– Ah ?

– Oui. Oh ! Ce serait peut-être préférable de ne pas en parler. Tout ça, c’est déjà du passé…

– Ben… Dis toujours…

– C’était il y a cinq ou six ans, pas plus. Le fils de Mathurin Fortin, le serrurier, ben… il était si tellement saoul qu’il est tombé dans la fosse à purin de chez Soulard et qu’il s’est noyé.

– Bon Diou ! Ça a dû faire du bruit dans la paroisse.

– Comme tu dis !

– La fête a dû s’arrêter là.

– Ça, on peut dire que ça a jeté un drôle de froid.

– Et pour les pauvres parents, pensez donc !

– Dame ! Heureusement qu’il leur restait encore neuf enfants.

– Oui, mais tout de même, une vie, c’est une vie.

– Ah ! Ben ça, tu peux le dire, et on en sait quelque chose, parce que… si cette année-là il y avait un mort, deux ans plus tard, ça faisait une vie en trop…

– Là, tu m’en bouches un coin.

– Et c’est pourtant la sainte vérité. Parce que la fille de Louis Marchand, le tailleur de pierre, tu la connais, celle qui est cuisinière chez le sénéchal Rocquet de L’Épinay. Elle est fille-mère.

– Elle a eu un drôle ?

– Oui, et c’est rapport aux fêtes de la bachelette.

– Ben… Moi je me dis que ça aurait pu lui arriver tout pareil autrement.

– Sans doute, car elle n’a jamais eu froid aux yeux, telle que je la connais. Même que si j’avais voulu tiens !… Mais tout de même, à la naissance, quand on a compté les mois, ça tombait juste et c’est pour ça que les autorités, le curé et tout le saint-frusquin, ils ont parlé d’interdire la bachelette si elle devenait la cause de tels scandales. Une année un mort, deux ans après un vivant en trop, « réfugié » d’on ne sait trop où. On peut dire que ça faisait plutôt moche dans le tableau.

– Ah ! Oui, ça devait être moche, comme tu dis. Mais tout de même, il ne doit pas se faire que du mal, à ces fêtes-là. Le bon monde, on en parle guère. Pourtant, c’est le plus nombreux. C’est celui-là qui fait le poids. Seulement, il ne dit rien, alors on croit qu’il n’existe pas.

** *

À peu de distance de la petite ville, sur le chemin de La Tessoualle, la Guichardière dresse ses murailles grises. Le castel s’accroche au coteau qui domine la Moine, petite rivière qui fainéante de Saint-Aubin-de-Baubigné à Clisson où elle rejoint la Sèvre-Nantaise et qui reçoit au pied de ce promontoire le ruisseau de Touvois qu’on appelle aussi ruisseau de la Planche-aux-Moines qui fait tourner un peu plus haut le moulin de Moreau. L’enceinte du logis est flanquée de quatre tourelles. Un pont-levis jeté sur le fossé relie le manoir au coteau à son seul point accessible, au midi. La chapelle et les servitudes rayonnent autour de la cour intérieure. La grosse tour est coiffée d’ardoises, tandis que le double corps de logis est couvert en tuiles. L’ensemble paraît remonter au milieu du xvie siècle, époque à laquelle la Guichardière était un prieuré relevant de l’abbaye de Bellefontaine.

Ce lieu a conservé le cachet des vieilles demeures d’autrefois. Là où s’est faite toute l’histoire de chez nous. Là où, entre le grand seigneur du château et le fermier et le laboureur, vit le hobereau, le gentilhomme. Ce sont des petits « de », souvent peu fortunés, dont les fils sont envoyés vers l’âge de dix-sept ans dans une école d’officiers et qui reviennent vivre sur leurs terres après un temps de service dans les armées du roi, le plus souvent dans le régiment de Noailles, ou dans la marine.

Ils « font valoir » en menant presque la même vie que les fermiers qui les entourent, s’asseyant à table avec eux sous les lambris de la grande salle pour raconter leur vie aventureuse et mettre en commun leurs préoccupations principales : leurs troupeaux, leurs champs et la chasse.

Ils ne sont point exigeants avec leurs tenanciers, ne les pressant quasiment jamais lorsqu’ils prennent du retard sur l’échéance de leur fermage. Ils travaillent parfois de compa gnie avec eux les jours de gros ouvrage. Certains dimanches, aux beaux jours, tout le voisinage vient au manoir, après vêpres, jouer à la boule en mangeant de la miche et en buvant un coup de vin clairet. Le gentilhomme ne passe jamais à proximité d’une ferme sans s’arrêter pour demander des nouvelles et accepter avec plaisir un coup à boire. Avec son épouse, il ne manque pas d’assister aux baptêmes, aux noces et aux enterrements de ses locataires et de ses voisins, fussent-ils de modeste condition.

Leur grande passion est la chasse. Hélas, chacun ne dispose que de bien peu d’espace pour se livrer à son loisir favori et il arrive souvent que les quelques libertés prises sur les terrains alentour engendrent des querelles qui durent parfois jusqu’à se transformer en procès la plupart du temps aussi longs que soporifiques qui se transforment souvent en rivalités farouches.

Le sieur de la Guichardière appartient à la classe de ces gentilshommes campagnards. Louis de Soussay est un homme simple et rude, empreint de mœurs patriarcales, sans autre ambition que de préserver son petit patrimoine, son nom, son titre et son honneur.

Son ancêtre a combattu en 1587 dans l’armée d’Henry de Navarre. Grièvement blessé lors de l’escalade des remparts à la bataille de Mauléon, Henry de Navarre ne l’abandonna pas puisque la présence de deux médecins venus expres sément de Saumur est signalée à la Guichardière peu de temps après.

Ces deux praticiens ont soigneusement rapporté dans un rapport écrit qu’ils avaient trouvé Soussay « tout dolent et meurtri, étendu sur sa couche blessé par arquebusade d’une balle ramée. La balle ayant brisé l’os de la jambe et emporté une partye du gras du mollet. […] Nous espérons l’avoir raccommodé au mieux mais la guérison se fera attendre. Il faudra au moins six ou huit mois pour que Soussay puisse se mouvoir tant à pied qu’à cheval ».

Il s’agit sans doute de René de Soussay qui a commencé la lignée de la Guichardière en s’appropriant cet ancien prieuré déserté lors des Guerres de Religion. On ne sait s’il fut lui-même protestant ou catholique, mais peu importe, seul compte son dévouement à Henry de Navarre.

En cette année 1738, il y a cent cinquante ans déjà que la famille de Soussay a fait souche dans la petite seigneurie dont dépend une seule ferme : la Grande-Roche, et quelques terres éparses de peu de rapport. C’est dire leur modeste condition dont ils semblent s’accommoder.

Louis de Soussay vit dans une apparente tranquillité, se montrant plutôt un ami et un conseiller qu’un véritable maître pour les paysans de son entourage.

Après une partie de chasse, il partage gaiement le souper de ses tenanciers avant de regagner son manoir. On l’estime, même si son seul regard foudroyant suffirait à faire passer n’importe qui par le feu. C’est un ancien baroudeur revenu au calme après avoir passé pas mal de temps à courir les champs de bataille. Et tout le monde sait que cet homme au caractère affirmé et parfois ombrageux exerce une activité secrète, car c’est lui qui commande tous les faux sauniers de la région. Toute la contrebande du sel passe par lui. Oh ! Ce n’est pas que ça l’enrichit beaucoup, mais le goût du risque le pousse à entretenir cette activité dangereuse. Bien sûr que ça doit lui mettre un peu de beurre dans les épinards, mais au prix de quels dangers ?

La gabelle est l’impôt le plus contesté de l’Ancien Régime par toutes les classes de la société. Le roi Louis IX l’a instituée « tempo raire » en 1246 pour financer la Croisade d’Égypte, mais Philippe VI de Valois l’a rendue permanente en 1342, au début de la Guerre de Cent Ans. D’ailleurs le peuple s’est vengé en le surnommant le « roi salique ».

En 1738, les Français ne sont pas égaux devant cette taxe sur le sel dont le taux diffère selon les provinces. Il y a les provinces « franches » de Bretagne, du Nord et de l’Est, récemment rattachées au royaume : la Flandre, l’Artois, le Cambrésis, la Lorraine, les Trois Évêchés, l’Alsace et la Franche-Comté, où la gabelle n’existe pas car le sel y est en vente libre, et les provinces de « grande gabelle », qui sont toutes des pays d’élection relevant du Parlement de Paris. Et il existe encore deux autres régimes de gabelle : les provinces possédant des marais salants, appelées aussi pays de « Quart bouillon » et les provinces rédimées ou pays de « petite gabelle » ainsi nommées à cause d’une dîme royale ajoutée à la « taille » afin d’amortir les sommes versées au Trésor Royal.

Un quota annuel de consommation obligatoire de sept livres par habitant a été établi. Cet impôt vexatoire coûte bon an mal an cinq livres par personne à partir de l’âge de sept ans. Le sel de contrebande est de qualité supérieure au « sel du devoir » dont l’achat est obligatoire et l’usage exclusivement réservé pour le « pot et la salière ». Pour le sel destiné aux salaisons, on doit obligatoirement s’approvisionner au grenier à sel du chef-lieu qui attribue aux acheteurs une quittance à présenter aux « gabelous » en cas de contrôle. Les opérations des « faux sauniers » sont très rentables, mais souvent périlleuses et la fraude est pratiquée à grande échelle aux alentours. Les « faux sauniers » se recrutent dans toutes les classes de la société, tant l’appât du gain est fort. On compte même quelques femmes dans leurs rangs. Pour la revente, les clients ne manquent pas car les salaisons sont la principale méthode de conservation des aliments comme la viande de porc et certains légumes et le sel sert aussi à soigner les animaux.

Cette activité lucrative comporte cependant des risques importants et seuls des gens de la trempe de Louis de Soussay s’y adonnent pratiquement sans crainte. La répression est assurée par les « gabelous », fonctionnaires civils souvent recrutés parmi des individus peu recommandables, qui surveillent aussi les transports des vins et eaux-de-vie également soumis à des taxes assez élevées.

Le manoir de la Guichardière se trouve exac tement à la limite entre l’Anjou, province soumise à la « grande gabelle », et le Poitou, province rédimée, où le prix du sel est quatre à cinq fois inférieur.

Donc, tout le monde ici connaît l’activité de Louis de Soussay. Personne n’en parle trop, car nul ne sait qui le suit dans cette aventure risquée. Chacun se dit qu’il y a peut-être parmi eux son voisin, son cousin, ou même son frère. Quasiment personne ne blâme les faux sauniers car on a besoin d’eux. On ne connaît que celui qui est au bout de la filière. Ce qui se passe en amont n’est jamais divulgué car ces gens-là risquent les galères et ils sont tout de même des nôtres. Alors, bouche cousue !

** *

Ce dimanche de Pentecôte 1738, au pied de la Guichardière, sur la rive gauche de la petite rivière la plupart du temps indolente, juste dans le carrefour formé par la réunion de deux routes, les bacheliers de la paroisse sont réunis pour « tirer » leur roi.

Ils sont une bonne dizaine, peut-être quinze, faisant du sur place en tenant leurs chevaux par la bride et conversant gaiement avec les gens de la ville et des villages voisins venus là en spec tateurs. Ça fait un grand murmure qui monte dans l’air sonore de la matinée.

Les têtes se tournent soudain vers le sommet de la côte. Les conversations cessent. Quatre cavaliers arrivent au grand trot. Toute l’assistance reste comme figée.

C’est Louis-René-Édouard Colbert, le seigneur du lieu, accompagné de son jeune fils Henri René. Le sénéchal de Maulévrier Élie Cossin de Maurivet et Adrien Duverdeau, garde principal et commis facteur du comté les accompagnent. On sent de la fierté dans leur maintien, mais ils ont tout de même la mine réjouie car c’est jour de fête.

Il y a déjà de nombreuses décennies que les Colbert sont établis ici. Leur grand château bâti à la place de la vieille forteresse féodale datant de Foulques Nerra fait la fierté du pays.

On n’y voit pas souvent le maître des lieux. Les hautes charges qu’il occupe aux armées ou à la Cour ne lui permettent que de brefs séjours dans le pays.

Louis René Édouard Colbert est marquis de Cholet, marquis de Maulévrier, comte de Chemillé, baron de la Frogerie, de Montfaucon et du May, seigneur de la Charte-Bouchère, la Chaperonnière et Villepreux. Il n’avait que sept ans lors de la tragique disparition de son père François-Édouard que le duc de Saint-Simon évoque dans ses célèbres Mémoires. Il lui a succédé sous la tutelle de sa mère Marthe de Freulay. Entré en 1717 dans les mousquetaires du Roi, il fut nommé sous-lieutenant des gendarmes anglais, peu de temps après lieutenant-général au Gouvernement de l’Anjou et du Saumurois et deux ans plus tard colonel au régiment Royal-Piémont qu’il commandait au siège de Kehl en 1733, à l’attaque d’Ettingen, et au siège de Phillipsbourg en 1734. Brigadier des armées du Roi le 1er août 1734. Il sera nommé maréchal des camps et armées du Roi le 1er janvier 1740. Il a épousé Marie Catherine Euphrasie d’Estaing, issue d’une grande famille du Rouergue, connue pour son dévouement et sa charité envers les plus pauvres.

Louis René Édouard deviendra en 1745 lieutenant général des armées du Roi et il prendra part à la guerre de succession d’Autriche au service de l’armée d’Italie, combattant sous les ordres de l’infant Don Philippe duc de Parme, aux prises de Spino, du château d’Acqui et aux sièges de Plaisance et de Pavie.

Il est donc assez rare que le châtelain soit présent pour cette fête annuelle dont la prési dence lui revient pourtant de droit.

Il s’intéresse cependant de très près à tout ce qui se passe dans ses fiefs. Il essaie de connaître tous les gens de ses domaines par leur nom et de converser avec chacun au hasard des rencontres. Et puis, tout comme l’ont fait ses ancêtres depuis 1665, il encourage l’instruction, distribue des bourses aux familles méritantes et propose même aux jeunes qui le désirent de s’engager pour quelques années dans son régiment de l’armée royale avec l’assurance de trouver une place ou une exploitation à louer sur son domaine à leur retour. Il a incité les tisserands à moderniser leurs techniques de fabrication. Les juifs hollandais que sa famille a fait venir dans le pays ont apporté avec eux de nouvelles techniques de travail qu’ils ont inculquées aux gens d’ici dont la manière de faire n’avait pas beaucoup évolué depuis plusieurs siècles. Louis René Édouard Colbert est un homme de progrès et, même si ce progrès dérange parfois et bouscule les habitudes, on a envers lui de la reconnaissance pour toutes ses initiatives qui somme toute améliorent le quotidien. Peu après 1720, il avait pris en charge les études de Charles-Louis Devannes, fils d’un de ses fermiers, qu’il avait envoyé suivre sa formation de maître chirurgien à Paris afin qu’il puisse s’installer dans le pays.

Tout le monde connaît le garde principal Adrien Duverdeau, mais personne ne semble savoir grand-chose de sa vie passée sur laquelle il entretient une farouche discrétion et les gens d’ici que la curiosité tourmente souvent en restent pour leurs frais. Il est au service de la famille Colbert depuis près de dix ans et le poste qu’il occupe est important car les gardes-chasses du domaine qui s’étend sur plusieurs paroisses et sur la forêt sont directement sous ses ordres et il doit aussi s’occuper de ceux qui travaillent à l’entretien de la forêt. On n’a jamais connu son épouse décédée peu après la naissance de leur fille Catherine devenue une des plus belles drôillères