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Connaissez-vous réellement l'histoire du grand méchant loup ? Et si elle vous était contée par un adolescent de dix-sept ans, contraint de survivre avec cet animal sauvage en lui ? Quel est donc son lien avec cette fille, à la chevelure d'un rouge sang, dont la famille semble détenir d'innombrables secrets ? Connor Kearns cherche à savoir qui il est, qui a tué ses parents et quels mystères entourent ses dons de métamorphose. Accompagné de son meilleur ami, Josh, ils iront au-devant de grands dangers, en se confrontant aux chasseurs, mais également à l'amour. Lorsque Désir rime avec Danger, Connor s'en sortira-t-il indemne ?
À PROPOS DE L'AUTRICE
Hedgye Canyon, autrice depuis quelques années rêve de toujours écrire plus d'histoires. Adorant la romance, et la fantasy, elle souhaite placer ces genres dans chacun de ses récits. Auteur de romance pour l'heure, elle aspire à poursuivre ses publications et pourquoi pas d'en faire sa carrière un jour. Grande curieuse et la tête débordante d'imagination, elle a à coeur de proposer des textes qui feront vivre des aventures fabuleuses à ses lecteurs, voulant leur procurer autant de plaisir qu'elle en prend lors de ses propres lectures.
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Seitenzahl: 538
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Couverture par MiblArt
Maquette intérieure par Callie L.
Illustration des chapitres : freepik (Wolf & Free)
© Imaginary Edge Éditions, 2022
© Hedgye Canyon (pour le texte), 2022
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés.
Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou production intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
ISBN :978-2-494045-03-3
Table des matières
CHAPITRE 1 : LE GRAND MÉCHANT LOUP
CHAPITRE 2 : L’ARTICLE DU JOURNAL
CHAPITRE 3 : LA BIBLIOTHÈQUE
CHAPITRE 4 : RUBIS OWENS – FILLE DE CHASSEUR
CHAPITRE 5 : LA PREMIÈRE TRAQUE
CHAPITRE 6 : LE LOUP GRIS
CHAPITRE 7 : LA BALLE PERDUE
CHAPITRE 8 : LONGUE GUÉRISON
CHAPITRE 9 : LA PLAINTE
CHAPITRE 10 : LA FILLE AUX YEUX BLEUS
CHAPITRE 11 : LE MAIRE DE SPOKANE VALLEY
CHAPITRE 12 : L’INVITATION
CHAPITRE 13 : LE JEU DU LOUP-GAROU
CHAPITRE 14 : GLISSEMENT DE TERRAIN
CHAPITRE 15 : LE CHANT DES LOUPS
CHAPITRE 16 : JOURNAL INTIME
CHAPITRE 17 : MOMENT DE RÉFLEXION
CHAPITRE 18 : LA DEMEURE DU MAIRE
CHAPITRE 19 : SUBLIME ROUGE
CHAPITRE 20 : LE RESTAURANT GASTRONOMIQUE
CHAPITRE 21 : LA MEUTE
CHAPITRE 22 : ALEC – LE LOUP OMÉGA
CHAPITRE 23 : LE CAUCHEMAR
CHAPITRE 24 : RETOUR AU LYCÉE
CHAPITRE 25 : COULOIR DÉSERT
CHAPITRE 26 : LA BÊTE SAUVAGE
CHAPITRE 27 : DIANA TAYLOR
CHAPITRE 28 : PUNITION
CHAPITRE 29 : LEÇON SUR LES LOUPS-GAROUS
CHAPITRE 30 : LA CONFRÉRIE DES GARDIENS DE LA LUNE
CHAPITRE 31 : SALE CABOT
CHAPITRE 31 : EFFRACTION À LA MAIRIE
CHAPITRE 32 : COMPLICATIONS
CHAPITRE 33 : SUSPICION
CHAPITRE 34 : LE MÉDAILLON
CHAPITRE 35 : RÉUNION D’URGENCE
CHAPITRE 36 : LE SYNON
CHAPITRE 37 : LA PLEINE LUNE
CHAPITRE 38 : DOUCHE FROIDE
CHAPITRE 39 : LES TRADITIONS CHEZ LES OWENS
CHAPITRE 40 : LA FÊTE FORAINE
CHAPITRE 41 : LE PREMIER BAISER
CHAPITRE 42 : QUAND LA VÉRITÉ ÉCLATE…
CHAPITRE 43 : PHOTO DE GROUPE
CHAPITRE 44 : LES DOUTES S’INSTALLENT
CHAPITRE 45 : ANFROY
CHAPITRE 46 : L’AMULETTE
CHAPITRE 47 : LES WHITTINGHAM
CHAPITRE 48 : ANYA
CHAPITRE 49 : FUITE DANS LES BOIS
CHAPITRE 50 : LA PROTÉGER COÛTE QUE COÛTE
CHAPITRE 51 : DOULOUREUX RÉVEIL
CHAPITRE 52 : LE CONSEIL DE LA CONFRÉRIE
CHAPITRE 53 : LE LOUP DANS LA BERGERIE
CHAPITRE 54 : WYATT
CHAPITRE 55 : PETIT RENARD SAUVAGE
CHAPITRE 56 : LE LIVRE D’ANFROY
CHAPITRE 57 : LES INDICES
CHAPITRE 58 : GAND-PÈRE MATERNEL
CHAPITRE 59 : MOMENTS INTIMES
CHAPITRE 60 : LA DERNIÈRE BATTUE
CHAPITRE 61 : LES YEUX DORÉS
CHAPITRE 62 : RÉVÉLATIONS
CHAPITRE 63 : CE N’EST PAS FINI…
CHAPITRE 64 : SÉPARÉS
ÉPILOGUE
REMERCIEMENTS
CONNOR
Une épaisse brume blanche écrase mes muscles endoloris par cette course sans fin. Mes pattes bondissent de racine en racine, mes coussinets lésés par les branches mortes, ma langue sort de ma gueule. J’essaie de réguler la température de mon corps, mais je me meurs à courir ainsi.
La lisière de la forêt se dessine à l'horizon, j’aperçois les faibles rayons de la pleine lune filtrer à travers les branchages. Je peux sentir l’animal en moi gronder et m’obliger à courir plus vite. J’accélère, mes muscles se contractent davantage, mes babines sont tiraillées par le vent froid qui pénètre sous mes poils noirs.
Je souffre et pourtant, lorsque j’entends le bourdonnement des balles au loin, mes entrailles se serrent et je galope tel un cheval fou. Sauf que je suis un loup, victime de ces monstres d’humains. Perdu dans mes pensées, mes pattes rencontrent avec violence une des racines couvertes de mousse. Je suis emporté dans ma chute, mon corps retrouvant sa forme humaine quand la lune disparaît complètement derrière les nuages noirs de la nuit. Le flot qui s’écoule de la montagne ruisselle jusqu’en bas de la vallée, dans un torrent tumultueux. Ma carcasse à moitié immergée, ma peau à présent nue tressaille sous le choc de l'eau glacée.
Je n’entends plus les aboiements de ces sales cabots au loin, mais ma respiration haletante ne cesse pas. J’ai dû fuir si loin que je crains de ne pas arriver à repérer le chemin de la maison dans cette tenue d’Adam. Les maudits aléas d’être un homme-loup, de s'être un jour retrouvé avec un autre en soi... Un autre qui tente de me dominer, mais que j'affectionne tout particulièrement. Il est une partie de moi. Je suis un loup-garou, je suis le grand méchant qu’ils essaient tous de capturer.
* * *
La sonnerie du lycée retentit. Clope au bec, tatouages noir corbeau brillant au soleil, je m’adosse à la grille du bâtiment, mon sac à dos traînant au sol. J’observe ces simples humains presser le pas pour rejoindre les cours. J’aspire une profonde taffe de mon tabac en cherchant des yeux celle que je redoute tant.
Ses cheveux rouges retombent en larges boucles sur ses omoplates, contrastant avec le blanc de son uniforme. Elle tient sa besace sur son épaule gauche, comme son putain de fusil chaque week-end quand elle me traque.
Une partie de moi n’a qu’une envie : se jeter sur elle pour lui arracher la gorge de mes mains. Et l’autre, plus humaine, m’oblige à détourner le regard. Rubis Owens est l’héritière d’une grande famille de chasseurs, leur hobby leur est venu quand leur arrière-arrière-arrière-grand-mère s’est fait attaquer par un loup affamé.
La cendre de ma cigarette tombe à terre pendant que j’écoute son groupe de copines parler de moi ; j’entends bien mieux qu’un humain lambda, je peux même sentir l’odeur du parfum de Rubis. Celui que je redoute pendant la chasse et qui m’attire à cet instant. Du coin de l’œil, je la vois rougir quand l’une des filles hurle presque :
— Je suis sûre que tu lui plais, Rubis, il te dévore toujours des yeux.
Et elle, elle ne ferait qu’une bouchée de moi si elle me connaissait réellement.
J’écrase mon mégot en fixant le sol, parce que je ne veux pas affronter son regard. Je ne veux pas ressentir toutes ces émotions si humaines qui me traversent à chaque fois que je la scrute. La tentation de l’interdit est un appel au suicide à chaque instant où nos yeux se rencontrent. C’est bientôt la Saint-Valentin, et je ne suis pas le dernier des idiots. Elle souhaite m’inviter. Prenant mon sac au sol, je longe à mon tour les murs de pierre pour rejoindre une nouvelle salle de torture.
Je les entends rire dans mon dos et je devine qu’elle rougit comme une tomate. Ou comme le sang qu’elle a fait couler la semaine précédente. Je suis l’être le plus malchanceux de la planète Terre.
Notamment lorsque je reconnais la voix qui m’interpelle.
— Connor !
Ce serait malpoli de ne pas au moins lui adresser un regard. Je fais volte-face, mes yeux noirs la sondent de la tête aux pieds.
Je glisse les mains dans mes poches pour masquer leurs tremblements. Je ne me souviens que trop bien de la peur qui m’a envahi durant cette course, des chiens qui me serraient de près, de son fusil et de ses balles sifflant dans mes longues oreilles.
— Rouge, annoncé-je, à mon tour, espérant en finir vite.
Bien que je me refuse à toute approche, lui donner ce surnom me plaît particulièrement.
— Je… Demain… On peut…
— Pas le temps Rouge, j’ai à faire, retente après-demain.
Je perçois dans son visage beaucoup de tristesse, et pourtant je n’y voyais que de la haine quand elle me pourchassait la veille encore. Combien de temps vais-je survivre à cette mascarade ?
CONNOR
Les rayons du soleil caressent ma fourrure noire, le vent se faufile à travers chacun de mes poils. J’avance paisiblement le long de la rivière, je perçois le moindre bruit autour de moi : l’écoulement des eaux, le poisson qui vient de sauter à la surface, les oiseaux qui s'égosillent dans les branches juste au-dessus de ma tête.
Et surtout, je n’entends ni les aboiements de chiens galeux qui me coursent ni l’horrible sifflement des fusils de chasse. Je me couche sur la rive, mes pattes avant plongées dans l’eau froide. Je devrais être inquiet, mais en réalité, je profite de ce moment paisible que m’offre la nature. Elle a choisi de changer ma vie à jamais il y a trois ans, quand je n’avais alors que quatorze ans. Mais ça, c’est une autre histoire que je ne veux pas conter, pas maintenant. À l’époque, je ne réussissais pas à calmer le loup en moi. Il contrôlait toutes mes émotions ; la peur et la colère, mais également la douleur, le faisaient surgir des abymes où j’avais essayé de l’emprisonner.
Aujourd’hui, je peux prendre forme animale aussi souvent que je le désire, de jour comme de nuit. Mais je dois me méfier, plus j'abuse de ce pouvoir, plus la bête en moi souhaite prendre le dessus. Elle n'attend que ça, à chaque instant qui passe.
Je ferme mes larges yeux jaunes, les oreilles dressées, je me concentre sur les sons autour de moi. D’ici, je peux entendre des lapins sortir de leur terrier et s’enfuir à grands sauts. Mes narines s’écartent, mes babines se retroussent sans que je puisse me contrôler. Je sens autre chose, une odeur plus musquée, une odeur bestiale, imposante et dangereuse.
En moins d’une seconde, je suis sur mes quatre pattes, je viens de percevoir un bruissement dans les épais feuillages derrière moi. Le soleil qui filtre à travers les branches m’empêche d’apercevoir mon suiveur, mais ce dont je suis sûr, c’est que ce n’est pas un humain. Ce n’est pas non plus un simple renard perdu là. Je suis presque persuadé de reconnaître un loup. Nous avons la même odeur. Je saute d’un bond derrière les buissons, grognant avec puissance. Mon buste se gonfle et mes dents apparaissent le long de mes babines rouge sang.
Mais il n’y a déjà plus personne. Est-ce qu’être le seul loup-garou de la vallée me rend fou ? Ai-je envie d’être accompagné ? Ai-je envie de former une meute ? Ou ai-je plutôt envie de redevenir un simple humain ? Par le passé, d'autres meutes de loups vagabondaient ici et là. Mais il y a quelque chose en ce lieu qui les repousse, comme un danger qui plane.
Ce ne peut être que les chasseurs. Ces vermines. Ils ont redoublé les attaques, comme s’ils voyaient ce que je ne vois pas.
Je pourrais partir avec d’autres, devenir l'un des leurs à tout jamais, intégrer une meute. Mais le souvenir de mes défunts parents me retient en ce territoire maudit. Mon côté humain a trop d’attaches en cette terre dangereuse.
L’envol soudain d’oiseaux au-dessus de ma tête et un bref parfum chimique m’informe d’une présence humaine, je ne peux pas rester là. Pas après l’attaque qui s'est produite la semaine dernière. S’ils me trouvent, je risque d’être désigné comme coupable. Mais qui est celui qui a osé s’en prendre à une pauvre gamine de huit ans en pleine journée ?
Je file à travers la forêt que je connais par cœur. L’odeur de l’homme s’est éloignée, sûrement de simples promeneurs. J’arrive sur la terrasse en bois d’un chalet à la lisière des arbres, la porte est entrouverte. Je la pousse avec mon museau et juste après avoir passé le seuil, ma fourrure s'évanouit et je me tiens sur mes deux jambes.
Joshua, mon colocataire et meilleur ami, relève la tête de ses bouquins et grimace en me voyant apparaître nu.
Après la soudaine disparition de mes parents, le frère de ma mère m’a proposé d’aller habiter à la frontière de Spokane Valley, me promettant de m’envoyer de quoi vivre. J’aime cette liberté qu’il m’a octroyée. Liberté que j’ai demandé à partager avec Josh quand tout a déraillé. Il est le seul à savoir, il est le seul qui désire m’aider et, malin comme il est, il passe des heures entières à essayer de comprendre ce qui m’arrive. J’ai l’intime conviction qu’il aurait été un meilleur loup-garou que moi. Il me paraît si mystérieux certains jours, comme s’il savait déjà comment faire pour contrôler l’animal en soi.
— C’est pas parce que tu es recouvert de tatouages que je ne vois pas toute ton anatomie, Con’. Tu veux pas penser à investir dans une armoire d’extérieur ? Histoire que ton meilleur pote ne crève pas de jalousie !
— Je suis à peu près certain que ça ne marchera pas, me moqué-je en ramassant un caleçon traînant sur une chaise.
Je passe à côté de Josh et scrute les croquis qu’il dessine depuis ce matin. J’attrape mon paquet de cigarettes sur le bord de son bureau et en allume une, inspirant fortement le tabac. Mon ami s’est tourné vers moi, m’observant tandis que je m’assois sur le lit dans le coin de la pièce. Depuis le début, nous sommes obligés de vivre l’un sur l’autre, mais en trois ans, nous n'avons jamais eu de problèmes liés à cette promiscuité.
Mon meilleur ami, au physique des plus classiques, cheveux blonds et yeux bleus envoûtants, se vautre à mes côtés, sa tête frôlant de peu le mur en bois derrière lui. Il prend à son tour le paquet et lentement amène une cigarette à sa bouche.
— Je suis toujours étonné de voir à quel point tu peux courir vite en fumant autant.
— Je suis un loup, Josh, pas un fragile moi.
Je ne peux m’empêcher de lui adresser un clin d’œil mesquin. Il est le seul à comprendre mon humour décalé. J’aurais aimé blaguer avec lui le reste de la journée, mais l’article du journal qu’il a déchiré et accroché au mur m’interpelle. Je me lève sur mes deux jambes pour l’arracher et le lire à haute voix.
« Une seconde attaque de loup a été perpétrée dans la nuit de samedi à dimanche. De nouveau, un enfant âgé de dix ans a trouvé la mort sous plusieurs coups de crocs. Les autorités ont pris la décision d’abattre les coupables. Il est fortement recommandé de ne plus sortir de chez vous après vingt heures et de ne pas vous rendre en forêt. De nombreux chasseurs rôdent partout pour votre sécurité. Spokane Valley vit actuellement le pire conte que l’histoire ait pu nous raconter. Le grand méchant loup est de retour. »
Mon sang ne fait qu’un tour, mon cœur cogne dans mon thorax. De colère, je froisse le bout de papier recyclé et le lance à travers la petite pièce qui représente notre séjour. Je passe nerveusement mes doigts dans mes cheveux châtains. Qui est-il ? Le visage caché dans mes mains, je suis sous le choc, des tas de questions se heurtent dans ma tête.
J’entends mon ami lâcher un long soupir, il me regarde, les yeux pleins d'interrogations.
— Tu sais que ça faisait partie de mes recherches, cet article ? finit-il par annoncer le plus simplement du monde.
Je ne l’écoute pas et continue dans ma réflexion :
— J’ai senti un autre loup quand j’étais en forêt, je n’étais pas sûr de moi sur le coup, mais avec cet article, maintenant…
— Tu penses qu’il s’agit d’un…
— D’un loup-garou ? Aucune idée, mais les loups ordinaires n’attaquent pas les habitants, éventuellement un mouton de temps en temps. Mais certainement pas un enfant.
Ça n'empêche pas les chasseurs de les chasser selon leurs envies, protection animale ou pas.
— Alors, de qui pourrait-il s’agir ? Tu crois qu’il n’arrive pas, ou plus, à se contrôler ?
— J’en ai bien peur, Josh…
CONNOR
Depuis trois ans, je ne supporte plus le brouhaha de la bibliothèque municipale. J’entends chaque chuchotement, chaque stylo qui roule sur le sol, chaque chaise qu’on tire sans délicatesse et qui fait grincer le parquet. Je suis à deux doigts de lâcher le bouquin que je tiens dans les mains quand la porte de la réserve hurle de vieillesse près de moi. Reprenant mon calme, je feuillette le livre sans rien trouver ; je le repose sur l’étagère en soupirant. Ce n’est pas ici que je vais dénicher des informations sur le loup-garou qui rôde en forêt, mais Josh m’observe du coin de l’œil et il m’interdit formellement de sortir, au risque de me faire tuer.
Mon coloc s’approche de moi, une dizaine d’anciens bouquins dans les bras, il s’agit plus d’ouvrages sur les mythes, les légendes et les contes sur les lycanthropes, que de véritables manuscrits sur ce que je suis. Avant d’avoir remarqué la présence bestiale dans les bois, j’étais persuadé d’être le seul être mi-homme, mi-loup. Personne ici à Spokane ne connaît l’existence de telles créatures, comment trouver des informations concernant ce nouvel arrivant. Nous ne faisons que nous baser sur des suppositions, des histoires qui se reproduisent des siècles plus tard.
Qui sait quand la réalité s’est mutée en mythe au cours du temps ?
En tout cas, c’est ce que présume Josh. En rat de bibliothèque, convaincu. Ce qui est écrit dans les livres a un jour existé. C’est pour cette même raison qu’il me fait signe de prendre la moitié des ouvrages et de nous installer à une grande table en vieux chêne dans le fond. Le seul bruit des feuilles que l’on tourne me rend malade, j’ai besoin de sortir, j’ai besoin de trouver des réponses autrement qu’en restant enfermé dans cette bâtisse étouffante. Je sens mon loup hurler de rage en moi ; quand j’observe attentivement mes mains tatouées, je vois les griffes apparaître, mon dos se courbe, je sens ma mâchoire s’élargir et mes dents s’aiguiser.
Tout s’arrête brutalement sous le coup d’un bouquin empestant le vieux et la poussière. Je me frotte le crâne en fusillant Joshua du regard : il ne vient tout de même pas de m’écraser ce livre énorme aux rebords abîmés par le temps sur le coin de la tête ?
— Sois un bon chien, Con’, on a dit pas de forêt tant qu’on n’aura pas au moins trouvé un indice sur ce loup étranger.
— Et si c’était un ours ? demandé-je en pivotant lentement vers lui.
— C’est toi qui m’as dit avoir senti un loup, ton flair ne te trompe pas à ce point quand même.
— Non…, soupiré-je, en tirant vers moi le bouquin qui vient de me tomber sur la tête.
Je tourne les pages tellement vite que je n’arrive pas à lire ce qui est indiqué. En fait, je suis plein de mauvaise volonté, car ce n’est pas mon job de faire des recherches. Moi, je suis là pour expérimenter le terrain.
— Si seulement il n’y avait pas cette famille de tarés dans les parages, je n’aurais pas aussi peur, mais ils sont partout, tout le temps. Tu sais que je cauchemarde de leurs maudits fusils la nuit ?
Je grogne en me débarrassant d’un revers de main du bouquin. Je suis furax, et plus je serai en rogne, plus mon loup désirera s’exprimer. Mais je ne peux pas ! Mon poing tape férocement sur la table, faisant sursauter certaines personnes studieuses.
— Tu n’es déjà pas discret avec tous ces tatouages sur toi, évite aussi de casser le matériel, me réprimande Josh en plaçant ses lunettes sur le front.
Comment fait-il pour être aussi calme et détendu ? C’est un humain, alors évidemment, il ne ressent pas la voracité qui m’anime jour et nuit, venue de ce démon aux grandes dents que tout le monde fuit, avec ses yeux jaunes qui vous transpercent l’âme, sa posture imposante, ses babines retroussées, prêt à mordre. Mais je ne suis pas seulement ce monstre dangereux.
— Tu parles des Owens, Connor ? questionne Josh en revenant sur le sujet.
J’ai un rictus pincé.
— De quelle bande de tarés je pourrais bien parler, à ton avis ? Ouais, de ces fous qui s’amusent de la mort des loups depuis des générations.
— Tu sais que leur histoire ressemble étrangement à celle du petit chaperon rouge, il y a fort fort longtemps.
Le voilà qui adopte une attitude de maître-conteur, ajustant le col de sa chemise blanche. Je l'interromps d’un revers de main.
— Stop, j’en ai assez entendu, le grand méchant loup va se fâcher si tu continues, coupé-je mon ami en mettant ma main devant sa bouche.
Il me dégage en levant les yeux au ciel. Il connaît tout sur la famille Owens, il a tenté de m’en parler. Mais je m’en contre-fiche. Parfois, je me demande s’il n’est pas l’un de leurs fils cachés.
Ce que j’en retiens seulement, c’est le goût pour le sang de ce maudit Oscar Owens, qui me traque encore et toujours avec sa vieille guibole en bois. Certains soirs, ma mâchoire se contracte, repensant à la sensation de mes crocs dans sa cuisse.
— Tiens, en parlant du loup, lance Josh avec humour.
Il indique un endroit d’un geste du menton. Un groupe de filles passe la porte principale. Elles me sont indifférentes, sauf une. Son odeur se répand déjà dans mes narines et mes doigts enserrent le bord de la table : Rubis. Elle est magnifique comme toujours, mais la tentation est bien plus effrayante. Je fais comme si je n’avais pas entendu les propos de Josh et me plonge dans un second bouquin.
CONNOR
Rubis Owens. Notre première rencontre a eu lieu dans la forêt il y a déjà deux ans. J’avais entendu le son de sa voix, alors qu’elle accompagnait son père lors de la dernière période de chasse du printemps. Elle n’était pas encore contaminée par ce milieu. Mais quand les feuilles des arbres ont commencé à tomber, et que le décor a arboré ses couleurs orangées, elle a décidé de poser le fusil sur son épaule et de suivre son destin de fille de chasseur.
Elle a alors pourchassé les sangliers jusqu’au fond des bois, appréciant infliger le dernier coup de grâce à l’animal en fuite. Elle tirait déjà extrêmement bien à l’époque. C’était un dimanche matin que nos chemins se sont croisés pour la première fois. Sans crier gare, elle avait bondi devant moi, fusil armé, prête à viser.
J’avais poussé un lourd grognement, pattes arrière fléchies, crocs acérés. Nous nous étions défiés du regard longuement sans bouger. Doigt sur la gâchette, elle aurait pu me tirer une balle de plomb dans le crâne. Mais elle avait fini par abandonner et avait baissé sa garde. J’avais profité de cet instant pour me sauver, me promettant de ne plus m’approcher du territoire des chasseurs.
J’avais découvert qu’elle ne participait à la traque aux loups que lors des vacances scolaires. Elle avait été envoyée en internat à la mort de sa mère. Mais ses histoires ne me concernaient pas. Du moins, c’était le cas jusqu’à cette dernière rentrée, lorsqu'elle a rejoint le lycée dans lequel je rôdais depuis des années. Je l’ai aussitôt reconnue, alors qu’elle venait de perdre l’équilibre dans les escaliers. Pris d’un élan héroïque, je m’étais précipité pour la rattraper de justesse.
Je ne crois pas au coup de foudre, pourtant, quand je l’avais délicatement reposée à terre, mes bras avaient eu du mal à quitter les siens. Mon regard noir s'était figé dans ses iris. Une couleur noisette intense que je n’avais pas entrevue deux ans auparavant.
— Je suis Rubis Owens, m’avait-elle confié en récupérant ses affaires éparpillées autour de nous.
Les mots m’avaient échappé sans crier gare :
— Rouge, moi je t’appelle Rouge...
J’étais hypnotisé par cette chevelure de feu qu’elle avait lâchée ce jour-là et par son regard tendre. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert le côté sombre de sa personnalité. Quand elle a commencé à parler de la chasse à ses amies, à les inviter, elles qui n’y connaissaient rien, qui ignoraient tout des créatures mystiques comme moi. Peut-être que Rubis aussi ne savait rien, qu’elle prenait juste plaisir à pourchasser le chevreuil apeuré par les aboiements et l’odeur de plomb.
Pourtant, ses sourires timides me chamboulaient à chaque fois. L’humain en moi désirait entamer une histoire et lui demander de sortir avec moi. Jusqu’au jour où tout a basculé. J’ai découvert qu’elle avait abattu un loup gris qui menaçait un troupeau de moutons.
Depuis, j’ai toujours mis un point d’honneur à garder mes distances, bien que je sois irrémédiablement attiré par elle.
— Est-ce qu’elle me regarde ? interrogé-je Josh en réalisant que la présence de Rubis a tendance à m'embrouiller l’esprit.
— Rouge ? Elle n’arrête pas, elle ne te lâche pas d’une semelle et te cacher comme ça derrière ta main te rend peu crédible, mon ami. Tu vas refuser encore combien de temps ses avances ? Ça fait quoi, trois mois qu’elle te court après, non ?
— Un an et trois mois depuis hier, précisé-je en me forçant à garder les yeux rivés sur les pages jaunies ouvertes sur la table.
— En plus tu comptes ! Tu sais que l’attitude que tu affiches ne fait qu’affirmer ce que nous savons déjà tous, elle te plaît.
— Merci, Josh, super déduction. Mais non, c’est non, elle va bien finir par comprendre.
— C’est pas comme si tu ne lui montrais pas qu'elle te laisse indifférent : tu l’évites, tu repousses tous ses rendez-vous en prétextant que tu as toujours quelque chose à faire, tu ignores ses nombreuses invitations sur le web. Tu sais ce que ça veut dire, mon gros.
— Je sais surtout que si je tente quoi que ce soit avec elle, je vais finir la tête sur un pic planté sur la place publique ou pire encore.
— Les bûchers, c’est fini, mon vieux, se moque Josh en s’étirant.
C’est qu’il ferait exprès d’attirer toute l’attention sur nous. Je relève le visage et mon regard noir rencontre celui de Rouge. Je n’aime pas quand cela se produit, car alors je deviens sa proie. C’est une chasseuse, je suis un loup.
Et voilà qu’elle se lève avec une feuille dans la main ! Dans notre direction !
Maintenant qu’elle est debout et qu’elle s’avance vers nous, je ne peux que détailler sa tenue. Elle porte un pantalon slim noir déchiré sur les genoux, et un haut blanc. Mais ce qui me trouble le plus c’est la bretelle de son soutien-gorge rose bonbon qui dépasse très subtilement et très sensuellement…
— Con’, putain, tu baves presque !
Je me ressaisis aussitôt, faisant mine de prendre un énième bouquin et l’observant sous tous les angles.
— Si au moins tu le tenais à l’endroit, ce serait plus crédible, glisse Josh en se gardant de rire à gorge déployée.
J’abandonne le livre et me concentre sur les cordons de mes chaussures en cuir. Je me penche sous la table, voyant les Converse de Rubis de l’autre côté. Je défais et refais mon lacet quarante mille fois, entendant ce stupide meilleur ami rire sans retenue. Je suis obligé de me redresser quand mes doigts faiblissent. Rouge se tient debout devant nous, elle triture nerveusement sa feuille de papier. Son visage est encore plus cramoisi que ses cheveux, lisses aujourd’hui. Je ne sais pas lequel de nous deux est le plus mal à l’aise. Elle doit s’y prendre à deux fois avant de pouvoir aligner deux mots.
— Je… J’ai vu que vous lisiez des livres sur les loups et…
Et tu as découvert mon terrible secret et tu tiens dans ton dos un fusil avec lequel tu vas m’envoyer une balle entre les deux yeux.
J'inspire profondément, la peur m’envahissant d’un coup.
Mon instinct me dicte de fuir.
— Je… Je voulais savoir si vous aviez besoin d’aide… Je connaissais la petite fille qui est morte l’autre jour et… vous avez l’air de vous y intéresser de près.
J’ai envie de hurler, ou de crier. Je ne sais plus quelle partie de moi ressent le besoin de s’éloigner d’elle, de son odeur délicate et, enfouie sous son parfum, celle des animaux morts. J’ai autant envie de la prendre dans mes bras que de l’étrangler. Je me sens suffoquer, manquant cruellement d’air, à deux doigts de m’évanouir.
— Con’ ? m’interroge Josh en pressant ses doigts sur mes épaules.
— Il faut que je sorte.
Il comprend aussitôt l’état d’urgence dans lequel je suis. Sans protester, il se lève de sa chaise et m’agrippe le coude.
— Pardon, Rubis, voici mon numéro de téléphone, si tu veux nous contacter. Je dois aider Connor, là.
Et nous partons rapidement de cet endroit. Le simple fait de respirer l’air frais me redonne déjà des forces. Josh s’appuie sur la rambarde des marches en béton en soupirant.
— Merde ! Elle te fait vraiment un effet de malade, mon gros !
— J’vais jamais tenir le coup, mec !
CONNOR
Clope éteinte au bec, assis sur le lit, le dos contre le mur en bois, je fais défiler les récentes actualités à l’aide du curseur de l’ordinateur portable. Posé sur mes jambes, il réchauffe mes cuisses. La nuit est froide, il n’y a ni lune ni étoiles dans le ciel. Seulement d’épais nuages noirs immobiles.
Je me concentre sur la respiration régulière de Josh, couché sur le matelas au sol. La lumière bleue éclaire faiblement la petite pièce, le vent chante une mélodie glaciale, son souffle se perd dans les branches des vieux sapins.
Un hibou hulule sans cesse, je crois discerner le bruit d'un troupeau de biches qui galope le long de la colline. Le brame d’un cerf m’interpelle un instant, il est rare que je l’entende la nuit. J’ai envie de sortir, les images de loups sur l’écran commencent à me rendre aveugle et je n’ai qu’une hâte, c’est de pouvoir courir dans la plaine à toute allure. Mes paumes et mon visage me démangent, mes yeux me piquent.
Tout mon corps n’est plus que désir de redevenir lycan. Mais la peur humaine me broie les tripes, le son des balles sifflant dans mes oreilles me fait frissonner de terreur. L’odeur de la poudre de fusil s’immisce dans mes narines, j’ai la tête qui tourne et la bile acide de mon estomac remonte le long de ma gorge.
Des sueurs froides glissent le long de mon dos nu, le duvet de ma nuque se hérisse quand je repense à ses yeux noisette. Ce regard sans faille, ce fusil sur l’épaule et cette détermination à envoyer sa balle dans mon cœur. Le bruit d’une notification sur l’ordinateur manque de me faire bondir hors du lit. J'attrape au vol le PC, évitant de justesse d'assommer mon colocataire profondément endormi.
Un message vient de s’ouvrir sur l’écran : la lettre d'information de la mairie informe qu’une traque aux loups va commencer dans la nuit. Je suis obligé de poser l’ordinateur tant mes mains sont moites désormais. Je soupire quand un second message d’alerte me fait cette fois vraiment bondir hors du lit. Ce n’est que mon réveil, celui qui m’ordonne d’aller prendre immédiatement un bain glacé pour calmer les ardeurs animales qui m’envahissent.
La rage s’empare doucement de mon âme ; je n’ai qu’une seule envie, celle d’arracher la seconde jambe à ce maudit Oscar Owens, de l’attaquer comme le ferait une bête en détresse. Je passe la main sur mon visage poisseux.
J’ai peur d’un homme que je pourrais clouer au sol d’un seul coup de poing ; j’ai peur, car mon loup domine mon esprit chaque seconde. Il veut survivre, il veut que nous survivions ensemble. J’hallucine tant que je crois entendre le sifflement des balles à nouveau, les croassements d’alerte d’un corbeau résonnant dans la forêt.
Je comprends à peine que je ne délire pas, quand l’effluve immonde des chiens de chasse envahit l’endroit. Ils sont là, derrière les murs, je perçois le bruit de leurs truffes humides et gluantes lorsqu’elles se posent contre les fenêtres et reniflent bruyamment mon odeur. Quelques secondes plus tard, c’est une poigne ferme qui frappe à la porte. Je panique, j’ai peur, j’ai envie de me tasser sous le bureau et de disparaître telle une souris. Et pourquoi je ne me transforme pas en souris, déjà ?
— C’est le shérif, ouvrez !
Dans quelle ville les shérifs toquent-ils à votre porte à minuit ? Je sens le piège se refermer sur moi, les filets des chasseurs enserrent mes pattes, ma gueule prise dans leurs horribles gants noirs. Ils m’obligent à me coucher, leurs fusils brûlants sont posés juste contre ma tempe.
D’un regard en biais, je les supplie de me laisser en vie. Trop tard, un bruit sourd envahit mon crâne, je suffoque. Je sens un liquide chaud et âcre couler le long de mon museau. Je glapis dans un dernier soupir.
C’est alors que deux larges mains me saisissent les épaules et me secouent brusquement. Quand j’ouvre les yeux que j’ai fermés, ivre de peur face à la mort, je ne vois plus que Josh qui panique. Il a tenté de placer ses lunettes rondes sur son nez, mais elles penchent dangereusement sur le côté droit. Il dégage une chaleur insupportable, ses joues sont écarlates, elles me rappellent les cheveux de Rouge. Et mon cœur s’emballe de nouveau, ma respiration s’accélère. Le souffle court, je me meurs intérieurement. La bête est là, elle n’a qu’une seule envie, c’est de mordre, d’attaquer, de défendre sa peau. La main de Joshua claque contre ma pommette, me ramenant à la réalité. Nous sommes debout au milieu de notre petite maison en bois. Je sens toujours l’ignoble odeur des cabots et aussi la sensation de picotements sur mon visage.
— Tu te calmes, Con’ ! Respire un bon coup, ces types ne vont rien te faire.
— Connor Kearns, ouvrez ! ordonnent les individus derrière la porte.
Josh tapote mon épaule en me faisant signe d’obtempérer. Est-ce que je vais réussir à garder forme humaine sans avoir envie de leur arracher la gorge avec mes crocs ?
J’abaisse la poignée de la porte, une bourrasque pénètre dans la maison. D’un seul coup, l’odeur boisée de la forêt emplit mes poumons et je me sens presque mieux. Le shérif, bien rondouillard dans sa chemise marron et noir, me tend une affiche. Alors que j’avance ma main tatouée pour m’en saisir, des pas lourds se font entendre derrière lui. Une jambe de bois racle le chêne de la terrasse. Le bruit est accompagné des grognements des chiens. J’étais persuadé de les avoir sentis et mon instinct ne m’avait pas trompé.
Les cabots s’approchent et flairent aussitôt ma présence. Ils se mettent à aboyer avec hargne, leurs aboiements résonnant contre les troncs épais. Je fais un pas en arrière, sur la défensive, j’ai envie de montrer les crocs, mais me contente de serrer les dents quand Oscar Owens apparaît sur le seuil de ma porte. Il est trop près, il est sur mon territoire, il souille le sol que mes pattes foulent. Ce type monté comme une armoire à glace, dont les bras sont si musclés qu’on voit les veines saillir, se poste devant moi dans sa tenue de prédateur, son éternel fusil sur l’épaule. La même arme avec laquelle il ose me menacer dès qu’il m’aperçoit dans la forêt. Je sursaute presque quand il me tend à son tour sa main pour me la serrer. Vieux réflexe du loup qui me hante à ce moment-là.
— Ne soyez pas sur la défensive, Connor, je ne fais aucun mal aux êtres humains.
Et aux loups-garous comme moi ?
Si vous aviez la moindre idée des éléments qui vous dépassent, mon pauvre Owens, vous interdiriez à votre fille de me voir ou même de me regarder. Je reste à ma place en refusant sa main, homme ou loup, je ne signe aucun pacte avec le diable en personne. Il pourrait mourir sous mes yeux, je lui administrerais le dernier coup de crocs pour abréger ses souffrances.
Un grondement, plus fort que les autres, m’oblige à sortir de mes réflexions. Ce ne sont pas les chiens d’Owens, c’est un grognement plus sourd, un animal plus imposant, mais plus féroce qu’un simple renard. D’ici, je suis sûr d’entendre un loup qui grogne contre quelqu’un ou quelque chose, et de percevoir le bourdonnement d’une balle.
CONNOR
Dans les yeux d'Owens se lit la même appréhension qui me prend aux tripes. Tous mes sens sont désormais en alerte, l'odeur de poudre pique mes narines, la fraîcheur de la nuit n'enlève en rien la panique et le feu qui brûle en moi. Je retiens ma respiration, tout comme l'ennemi en face de moi.
J'écoute chaque bruit de la forêt. Un écureuil s’enfuit, courant à toute allure au sommet d'un arbre. Quelque chose rôde. Un puissant craquement de branche interrompt le silence de plomb, suivi par l'envol de corbeaux au-dessus des plus hauts chênes de l'endroit.
— Rubis ! s’écrie son père en imaginant la même scène que moi.
Il détale alors aussi vite que sa jambe le lui permet. J’ai peur de devoir descendre dans la forêt et approcher de près les chasseurs en pleine attaque. Mais s’il s’agit bien du lycan que je recherche, je ne supporterais pas de rester les bras croisés. Mon loup, instinctivement, veut protéger mon semblable.
Pourtant, face au shérif, je suis dépourvu de toute chance de transformation alors que j’aurais été bien plus rapide sous ma forme animale. Mais même si une bête vient de se faire tirer dessus quelque part en bas de la colline, il est hors de question que j’offre mon corps sur un plateau d'argent aux chasseurs. Je rattrape Owens facilement. J'aurai toujours un tour d'avance sur lui. Jamais il ne me prendra dans ses filets. L'animal qui sommeille en moi désire à nouveau goûter à l'odeur de sa chair. Le faire souffrir jusqu'à l'agonie.
La haine grandit en moi comme un volcan sur le point d'entrer en éruption. Le voir clopiner, fragilisé par l'âge, une jambe en moins, ne fait qu'attiser l'envie que j'essaie d’étouffer. Mes ongles tentent de devenir des griffes, je les enfonce avec force dans mes paumes. Il est faible et le loup sauterait sur l'occasion pour en finir.
Résistant comme je peux à l'appel, j'interromps subitement ma course. Une ombre imposante vient de se frayer un chemin entre les arbres, tout près de nous. Un frisson parcourt mon échine, l'odeur que dégage cette bête me pétrifie sur place. Je suis comme scellé au sol. Le souffle court, des perles de sueur dévalent sur mon visage.
Mon rythme cardiaque s’accélère tel un cheval qui s'élance au galop. Un grognement se fait entendre derrière les branchages, bruit terrifiant qui me glace les sangs.
Quand le père de Rubis surgit dans mon dos, la colère remplace aussitôt la peur. Je connais la forêt par cœur, chaque emplacement d’arbre est inscrit dans ma mémoire. Je sais où tourner et l’odeur âcre d'hémoglobine chaude me permet d’avancer presque les yeux fermés. Si seulement je n’avais pas ce maudit chasseur à la jambe de bois derrière moi, qui me suit à la trace, il y a bien longtemps que j’aurais rejoint la scène de cauchemar qui se dessine sous mes yeux.
Le loup est toujours là. Une patte blessée, il ne se laisse pas abattre et tangue sur ses appuis, les babines injectées de sang. Ses yeux dorés sondent la chasseuse, qui ne bouge pas d’un pouce, concentrée. Son fusil, trop large pour sa frêle silhouette, est posé contre le creux de son bras. Elle est belle et effrayante à la fois. Son visage est fermé, son regard noir. Tout en elle trahit l’envie de tuer, l’envie de faire souffrir ce pauvre animal.
Ses yeux noisette s’assombrissent à l’idée de faire mal. Ses gestes sont assurés, sans tendresse, tandis qu'elle vise la gueule du loup. Il en serait de même pour moi, si j'étais à sa place. Là, dans l’instant, elle me terrorise. J’aime la fille qui rougit en me demandant de l’accompagner à une sortie, la fille qui se sent bête quand je refuse une énième fois son rendez-vous. Pas ce monstre dépourvu d’âme, prêt à faire couler le sang sans raison, prêt à faire le mal pour rendre fier son demeuré de père. Et je ne peux pas la laisser faire ça, pas alors que je peux aider un autre loup.
— Rouge, ne fais pas ça !
Je crie si fort que cela les déstabilise tous les deux. L'animal à la fourrure grise tachée de sang jette un regard en arrière. Ses pupilles jaunes me dévisagent et elles se transforment en un bleu azur très doux. Je me rends compte que les miennes aussi changent de couleur.
Je me précipite devant elle en guise de bouclier.
Le loup s’empare de moi sans que je puisse le contrôler, mes canines s’enfoncent dans mes lèvres tandis que mes ongles s’allongent pour devenir des griffes. L’odeur canine se répand autour de nous. Je peux humer celle de la peur. D’ici, j’entends les battements frénétiques du cœur de Rouge, d’abord paniquée, puis tous ses sens chamboulés. Son regard se perd, je l’aperçois inspirer l’air ambiant. Une ombre passe sur son visage, comme un conditionnement mental de chasseuse.
C'est comme si elle avait toujours été entraînée à ce genre d’attaque. Est-ce qu’elle a des connaissances sur les loups-garous ? A-t-elle des soupçons sur ma nature ?
Mais je n'ai pas le temps de comprendre, que la déflagration du fusil rugit autour de nous. L’odeur de la poudre me donne envie de filer moi aussi, mais impossible. Une brûlure atroce vient de se réveiller dans ma jambe. Je baisse le regard, à peu près sûr d’avoir été blessé. La balle m'a effleuré et du sang s’écoule d’une entaille le long de ma cuisse. Vêtu d’un simple caleçon, je meurs de froid. Je vois la trace de la chasseuse sur moi et je la ressens comme la défaite d’une première bataille.
Elle m’a touché, elle a tiré sur moi.
Après tant d'années de fuite, mon loup s'anime davantage. Je ne peux plus lui résister. Il me hurle de le laisser faire, d’affronter ce que nous avons toujours évité. Mais je ne peux pas, je dois nous protéger. Le cauchemar ne prendra pas vie aujourd'hui, aucune balle ne nous divisera lui et moi. Nous sommes un depuis trois ans, depuis cette fameuse nuit où tout a changé pour mes parents et moi. Pourtant, je ne peux pas l'écouter ce soir.
De violents spasmes parcourent mon corps, je tremble. Je vais me transformer sans pouvoir résister, sous ses yeux, et elle finira le travail proprement. Son père est derrière nous, il réalise le drame que vient d’offrir sa fille. Il pousse un cri d’effroi alors qu’elle semble désemparée.
— Je suis tellement désolée, Connor, s'excuse-t-elle d'une voix faible et brisée.
— J’appelle les secours, Rubis, essaie de faire un garrot avec tes vêtements ! ordonne Owens.
Surtout pas ! Je serre les dents de toutes mes forces, je sais que la métamorphose est imminente. La moindre perte de contrôle relèverait du suicide. Pourrais-je y échapper ? Si je détalais à l'instant, parviendrais-je à masquer ma véritable identité à temps ?
— Merde ! Comment on a pu te tirer dessus, mec ! hurle Josh en arrivant à notre hauteur.
Il observe Rubis, complètement paniquée, d'un œil mauvais. Elle en lâche son fusil dans un bruit sourd. Le regard de Josh bifurque sur Owens, qu’il tente de saisir au col en vain. Conscient de la situation, il est aussi apeuré que moi par l’imminente transformation.
— Comment pouvez-vous autoriser votre gamine à tirer sur des innocents? Cette chasse sans fin vous monte à la tête ! Soyez sûr que nous irons porter plainte, monsieur Owens ! Un peu plus et elle l’émasculait. Vous avez armé une meurtrière en puissance !
Il est rare qu'il perde ainsi son calme, mais il sait comme moi que la situation est grave. La peur se lit dans ses yeux. Josh me fait un signe de tête et je comprends son signal. Je prie intérieurement, je me courbe, mes muscles vont changer d’apparence. Le loup va gagner cette bataille. Soudain, je suis plaqué au sol avec force.
CONNOR
Bien qu'épuisé et au sol, je constate que la forêt s'incline sur un dénivelé important, voire dangereux. Mais je n'ai plus le choix. Le loup a pris le pouvoir et je sens le poil de l'animal s'arracher à mon épiderme d'homme. Les os de ma mâchoire se désarticulent, mes membres craquent telle une branche qu'on écrase. Mes clavicules s'aplatissent douloureusement dans mon dos, mes bras et jambes se déforment lentement. Dans un effort surhumain, je me traîne à terre, puis me laisse tomber dans le vide ; je dévale la colline pareil à une pierre qui roule sans fin. C’est ce qu’il me fallait. La pénombre, le brouillard et les nuages denses du fin fond de la vallée me permettent de dissimuler ma forme animale. Je termine ma folle glissade, couché sur le flanc.
Le museau enfoui dans un tas de feuilles humides, j'inspire l'odeur forte que la nature dégage en contrebas. Les pentes parsemées d'obstacles découragent les hommes à s'aventurer par ici. La brume épaisse plonge la forêt dans une nuit sans fin. J'ose fermer les yeux un instant, écouter ce qui rôde autour de moi.
Je reconnais l'écoulement de la rivière, agitée cette nuit. Les oiseaux nocturnes s'élancent de branche en branche. Une souris, prise en chasse par un hibou, se réfugie sous les racines de l'arbre près de moi. Plus loin, j’entends l’autre loup gris s’éloigner à travers les épaisses ramures. Je suis épuisé, blessé, mais en vie. Pourtant, je ne peux m'empêcher d'imaginer le pire : et si Rouge n'en avait pas fini avec moi ? Quelle était cette créature que j'ai cru entrevoir derrière les arbres ? Était-ce ce loup gris ? La peur me noue la gorge en repensant à la crainte que j'ai ressentie.
— Connor ! Connor !
Les appels se rapprochent, je vais devoir quitter cette terre qui m'enveloppe dans une douceur incroyable. J'aime la sensation que produisent les éléments de la nature sur moi. Le vent s'engouffre dans ma fourrure quand je me redresse. Enfonçant mes griffes dans le sol humide, je couine de douleur quand je prends appui sur ma patte blessée. Le chemin du retour sera long et rien ne me dit que le shérif ne m'attendra pas de pied ferme.
Je suis à mi-parcours, je ne peux pas aller vite, chaque pas est une torture. Ma patte s'affaisse et je chute à plusieurs reprises.
Ils me recherchent sous ma forme humaine, ils veulent retrouver Connor. Mais je suis trop faible pour me transformer à nouveau, dominé par la crainte et l'instinct de survie. Le chemin semble s'allonger à mesure que je gravis la pente.
Des bruissements de feuilles m'alertent de la présence des hommes, l'odeur de poudre se répand aussitôt autour de moi. Elle imprègne les arbres, les animaux suffoquent en reniflant cette atroce émanation. La chasse est une barbarie inventée par l'homme pour rappeler qu'il restera à jamais au sommet de la chaîne alimentaire. Mais il n'est rien qu'un grain de poussière dans ce monde. Je surprends la conversation des Owens et Josh lorsque je me faufile sous un épais buisson. Rouge lâche un sanglot silencieux, elle tremble de froid et j’ai presque envie de la prendre dans mes bras. Foutus sentiments humains. La chasseuse a quitté son âme désormais, mais je sais qu'elle n'est pas bien loin.
— Comment as-tu pu faire une chose pareille ? Je ne t'ai donc pas appris à être constamment sur tes gardes lors de la traque ? Je ne veux plus que tu m'accompagnes aux prochaines battues, annonce Owens d'un ton furax.
Youpi ! pensé-je en restant tapi dans l'ombre.
— Mais… Mais je ne l’ai pas vu ! Tu m’as toujours dit de me fier aux odeurs avant les yeux et je n’ai senti que celle d’un loup !
— Connor est peut-être mort par ta faute ! Tu imagines le scandale qui éclaterait sur notre famille ! Tu es une meurtrière, ma fille !
— Mais, papa ! Ce n'était pas volontaire !
Ça me brise le cœur, mais il pourrait exploser au contact d’une de leurs balles en plomb. Je reconnais la voix de Joshua derrière eux, il a l’air plus tranquille. Il sait que je peux survivre à ça. Je glapis faiblement afin de l'alerter de ma présence. Il trouvera ainsi rapidement ma cachette. Alors qu’il se dirige vers moi, un hurlement résonne autour de nous. C’est le chant d’un autre loup. Ils sont donc plusieurs. Le père de Rubis s’empare aussitôt de son fusil et le place sur son épaule, prêt à attaquer.
— Ils rôdent près de nous, affirme Owens en visant à l’aveugle.
Comme sa fille auparavant, il respire l’air et ce doit être l’âcre odeur du loup qu’il reconnaît, car il sourit. Je suis pris de panique, il ne mettra pas longtemps avant de me retrouver couché sous les fourrés. Soudain, un second cri se fait entendre, bien plus près cette fois.
— On doit sécuriser le périmètre. Rubis, va prévenir le shérif que nous avons besoin de renfort. Josh, pouvez-vous poursuivre les recherches ? Connor est certainement en grand danger.
Josh fait signe aux autres de continuer plus loin avant de s’accroupir près du buisson et de murmurer sans regarder dans ma direction :
— Si toi t’es pas poisseux, mon vieux. Tu les fuis comme la peste et tu te fais quand même tirer dessus…
Je grogne pour lui faire part de mon mécontentement. Il m'intime d’arrêter, car les pas des chasseurs se rapprochent à nouveau de nous. Il se penche davantage.
— Je vais tenter de les attirer plus bas, vers la rivière. La porte à l’arrière de la cabane est ouverte. Essaie de ne pas te faire plus mal. Je m’occuperai de tes blessures en rentrant et je te préviens, mon gros, au moindre coup de crocs si la plaie te pique, je t’arrache les oreilles.
— Vous avez vu quelque chose, Joshua ? l'interrompt le père de Rubis.
— Ce n'était qu'un chat errant qui a pris la fuite.
Le mensonge de mon ami semble suffisant, puisqu'Owens hoche la tête, non sans lancer un dernier regard sur les branchages qui me dissimulent.
— Ne tardons pas, la nuit est propice aux pires abominations que la nature ait pu créer, c'est un conseil que vous et votre ami devriez garder à l'esprit, prévient d’un air suspicieux le chasseur.
— Ne vous en faites pas, monsieur Owens, Connor est un combattant, une cicatrice de plus, c’est pas un souci, il fera un autre tatouage pour la masquer ! À mon avis, vu son poids, enfin sa masse musculaire imposante, il a dû glisser jusqu’en bas. Près de la berge de la rivière. S’il ne s’est pas ouvert le crâne sur les rochers pointus juste avant. La forêt est pleine de surprises, n'est-ce pas ?
Rouge lâche un cri de stupeur, la peur s’entend. Elle ne réagirait pas ainsi si elle connaissait la vérité. Josh rit en passant son bras autour de ses épaules et je le jalouse à ce moment-là.
— Si on ne le retrouve pas trop amoché, t’as intérêt à l’inviter dans un grand restaurant.
Ils disparaissent de mon champ de vision, me laissant l’occasion de rejoindre ma demeure à pas de loup. Je me fraie un chemin dans la direction opposée, boitillant parmi les buissons aussi silencieusement que possible. La douleur intense brouille mon sens de l'orientation et je tourne en rond sur mon propre territoire.
Les arbres se ressemblent tous, je n'arrive plus à me fier à mon flair. Mon corps me demande une pause, même courte. Mais je ne dois pas m'arrêter. Après ce qui m'a paru une éternité, j'aperçois l'arrière de notre petit repaire, enfin. Je pousse le battant et pénètre dans la pièce. Une couverture traîne au sol et je m’étale dessus en léchant ma plaie. C'est un réflexe de défense que j'ai appris, jamais je n'aurais volontairement léché ma peau lésée. Le temps s’écoule lentement. La porte s’ouvre quelques heures plus tard sur mon meilleur ami essoufflé. Il s'effondre, épuisé, à mes côtés en passant une main dans sa chevelure blonde. Il me détaille avec douceur.
— J’ai menti aux Owens et au shérif, tu es censé être à l'hôpital actuellement, sans droit de visite. Il faudra être discret ces prochains jours.
Je lui lance un regard reconnaissant.
— Tu vas me détester, Connor, mais il faut que je soigne ça rapidement. Je t’avertis, je ne veux voir aucune dent dépasser ! Si tu bronches, je te mords aussi et j’adore le goût des oreilles de loup.
Je soupire en espérant pouvoir reprendre ma forme humaine sous peu.
* * *
RUBIS
Je monte urgemment les escaliers en bois ayant à peine claqué la portière du 4x4 de mon père. Mes yeux me brûlent tant j’ai pleuré sur la route, j’ai arrêté d'écouter la leçon de morale au troisième carrefour. Mes mains tremblent, la sensation glacée du fusil reste ancrée sur mes doigts.
— Rubis ! Il faut qu’on parle ! hurle mon paternel depuis le rez-de-chaussée.
J’ignore son appel et ferme violemment la porte de ma chambre, le cœur battant, des sueurs froides le long de la nuque. Le sol tangue, je vais me réfugier sous mes draps déjà défaits. Je saisis le doudou défraîchi de ma mère et le serre contre ma poitrine.
Mes vêtements sont couverts de boue, mais je m’en moque, j’empeste le chien mouillé, mes cheveux ont frisés sur mon crâne à cause de l’humidité qui persiste dans les bois. Les images de la soirée me reviennent en mémoire, je ferme les yeux pour tenter d’éloigner au maximum le souvenir.
J’espère m’endormir et souhaiter qu’il ne s’agisse que d’un mauvais rêve. Mais le sommeil ne vient pas, au contraire, je suis parfaitement éveillée, mon esprit rejouant la scène. Celle où je tire malencontreusement sur Connor.
Mon cœur se serre aussi fort que j’étreins ma peluche. L’odeur de l’animal sauvage ne quitte plus mes narines, j’ai du mal à percevoir le parfum de ma défunte mère. Mon père a toqué plusieurs fois à la porte, balançant un simple “ privée de sortie” avant d’aller se coucher.
Comment peut-il trouver le sommeil alors qu’un garçon de dix-sept ans est peut-être entre la vie et la mort à cause de moi? Connor est en danger.
Je me redresse en position assise, une mèche barre mon visage. Je plaque mes deux mains contre lorsqu’un affreux sanglot traverse douloureusement ma gorge. Ce n’était pas ce que je désirais. Surtout pas lui, je n’arrête pas de tenter des approches différentes. Les filles redoublent d’imagination pour qu’il finisse par accepter. Désormais, il ne voudra plus jamais m’adresser la parole. S’il revient au lycée, un jour.
Pourquoi me rejette-t-il de cette manière ?
Je ne suis qu’une pauvre gamine orpheline de mère avec ses boulets. J’aimerais tellement lui faire comprendre qu’il me plaît, que je ressens cette alchimie avec lui. Je voudrais lui dire que je me sens vivante en sa présence, qu’aller lui parler me donne un peu plus envie d’être une femme forte, courageuse et respectueuse.
Comme ma mère. Je saisis l’ourson cassé et le câline plus fort. Je ne serai jamais à sa hauteur, mon grand-père fonde beaucoup trop d’espoir en moi. Je sais à peine viser le postérieur d’un chevreuil, cette traque aurait pu prouver à mon père que je valais quelque chose. Mais il semble ne pas vouloir me laisser prendre le chemin que son propre père a forgé pour lui. J'aimerais tellement être plus que l’image de ma mère à leurs yeux, je voudrais être Rubis Owens.
Il semblerait toutefois que ça soit impossible de me défaire de l’histoire de ma famille, de leurs habitudes étranges. Je jette un coup d'œil à mon calendrier mural. Dans la pénombre, on peut à peine distinguer les cases.
Il y a pourtant une croix rouge qui brûle ma rétine. La date de mon initiation, celle qui fera de moi une Owens, une chasseuse.
CONNOR
De mes yeux jaunes, je fixe le plafond. Cette demeure est tout ce qu'il me reste et qu’il me lie encore à mes défunts parents. Avec le temps, leur souvenir s'échappe et le présent n’est empli que de douleur. Je suis seul depuis des heures, le soleil a migré dans le ciel, les oiseaux ont quitté leurs nids.
Pour redevenir homme, je dois penser à de belles choses. Mais sous ma forme animale, seules de ténébreuses réminiscences remontent à ma mémoire. Quand l'épisode de la bibliothèque se matérialise, je plisse les yeux et me concentre sur les sentiments humains que je ressens. Ils me raccrochent à ce monde et me ramènent à mon apparence d'homme.
À peine ai-je retrouvé allure normale que je me précipite sur mon paquet de clopes posé sur le bureau. Mes gestes sont encore maladroits et je fais tomber des babioles qui traînent à côté.
J’ai un mal fou à allumer ma cigarette, mes mains tremblent. Le briquet glisse entre mes phalanges à plusieurs reprises. Je jure dans ma barbe, me baisse et me souviens que mon bandage a dû se déchirer pendant la transformation. Je grimace, finis assis par terre, clope à moitié allumée ; j’aspire une longue taffe d’un coup, recrachant presque mes poumons l’instant d’après. Mais ça me fait sentir plus humain. Je suis resté bloqué dans mon corps de loup plus de trois jours.
J’avais oublié le goût de la nicotine sur ma langue, la sensation du sol froid sous mes plantes de pieds ou le frisson que je ressens sur le bout des doigts en attrapant mon téléphone portable. Alors que mes doigts se raidissent avec douleur pour faire défiler l'écran, je reconnais l'odeur de Josh. Je ne le lui ai jamais avoué, mais il sent le café fraîchement moulu mélangé au parfum de ce savon d'Italie qu'il avait acheté l'an dernier. Il entre dans la petite demeure, chargé de sacs de courses dans les deux mains. J’arque un sourcil, tire un coup sur ma tige de tabac. Il a l’air surpris de me voir assis au milieu du séjour-chambre-cuisine. Complètement nu. Joshua abandonne ses affaires sur le pas de la porte en soupirant, il se penche au-dessus d’un des sacs et me jette un pot de yaourt nature d’un kilo, ainsi qu’une cuillère en plastique.
— Je me demandais quand tu allais enfin redevenir toi-même, j’ai bien cru que j’allais donner un de mes reins à la bouchère à force d’acheter trois kilos de barbaque par jour.
— Ça te plaît pas d’avoir un chien de garde à la maison ? l'interrogé-je d’une voix faiblarde.
Même parler semble être un souvenir lointain. Je me gratte le fond de la gorge sous le regard hilare de mon meilleur ami. Il se mord la lèvre inférieure pour ne pas éclater de rire. Mais je vois bien que ça l’amuse de me voir réapprendre à être un humain.
— Un chien de garde ? On aurait pu se faire cambrioler au moins dix fois, mec ; t’as ronflé pendant trois jours sur ton lit. Et avant que tu me contredises, ouais, tu ronfles. Tu n’imagines pas combien de fois je me suis retenu de t’étouffer avec ton oreiller.
Je jette un regard sur mon matelas, pour y découvrir des pelotes de poils noirs étalées à plusieurs endroits. Je n'ai que de vagues réminiscences de ce qu'il s'est passé pendant ma convalescence ; je comptais les aller-retour de Josh pour me repérer, j’ai essayé à maintes reprises de reprendre forme humaine, en vain. Les cachets antidouleurs qu’il m’avait refilés m’avaient plus qu’assommé.