Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Un regard critique sur la notion de biodiversité
La diversité des êtres vivants est depuis fort longtemps un objet de réflexions scientifiques et philosophiques, mais le mot « biodiversité » est apparu seulement en 1986, rencontrant immédiatement un énorme succès. L’intérêt des biologistes, agronomes, écologues, etc., pour la conservation et la valorisation de la nature a été renouvelé et amplifié par l’adoption consensuelle de l’objet « biodiversité ». Il a également permis une mobilisation inédite des économistes, des gouvernements et des médias. Pourtant, ce terme s’avère fort ambigu et problématique, comme le présent ouvrage s’attache à le démontrer. Malgré toutes les études consacrées à ce sujet, la compréhension de ce qu’est la biodiversité, sa description, et l’établissement de politiques appropriées visant à sa conservation et à son amélioration, restent des tâches toujours en chantier. Cet état de fait n’est pas uniquement imputable à des inerties ou des obstacles politiques et étatiques ; il est sans doute aussi redevable des insuffisances d’une notion versatile dont, toutefois, on ne saurait se passer, tant est entériné son usage, dans les discours des écologues, des ONG, des États. En plein dans ce que l’ONU déclare être la « décennie de la biodiversité » (2011-2020), ce livre vise à faire un bilan critique de l’état du discours sur la biodiversité, rassemblant les compétences de philosophes, de biologistes et d’écologues.
Découvrez une étude approfondie de l’état du discours sur la biodiversité, qui rassemble les compétences de philosophes, de biologistes et d’écologues.
EXTRAIT
Il en résulte que les concepts de diversité et d’équitabilité ne contiennent pas d’information sur l’abondance absolue des espèces et sont moins liés qu’on ne le pense a priori avec une des raisons qui a promu l’émergence du terme biodiversité, à savoir la conservation des espèces : en effet, la viabilité d’une espèce – ou son contraire, sa probabilité d’extinction – est bien davantage liée à l’évolution de son abondance absolue qu’à celle de son abondance relative. Ce constat explique le paradoxe selon lequel les outils utilisés concrètement pour analyser les données de biodiversité n’utilisent pas directement les concepts de diversité et d’équitabilité tels que nous les avons introduits.
À PROPOS DES AUTEURS
Elena Casetta est chercheuse postdoctorale au Centre de philosophie des sciences de l’Université de Lisbonne et membre du Laboratoire d’ontologie de l’Université de Turin. Ses recherches portent sur la philosophie et les politiques de la biodiversité, la nature des espèces et les théories des genres naturels mais également sur le lien entre sexe et genre sexuel.
Julien Delors est maître de conférence en histoire et philosophie des sciences à l’université de Bretagne occidentale, Brest. Sous leur direction, plusieurs auteurs ont contribué à la rédaction de
La biodiversité en question : Anouk Barberousse, Patrick Blandin, Denis Couvet, Vincent Devictor, Jean Gayon, Frédéric Gosselin, Philippe Huneman, Christian Lévêque, Yves Meinard, Julien Mestrallet, Sarah Samadi et Jean-Christophe Vandevelde.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 463
Veröffentlichungsjahr: 2018
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
La diversité des êtres vivants est depuis fort longtemps un objet de réflexions scientifiques et philosophiques, mais le mot « biodiversité » est apparu seulement en 1986, rencontrant immédiatement un énorme succès. L’intérêt des biologistes, agronomes, écologues, etc., pour la conservation et la valorisation de la nature a été renouvelé et amplifié par l’adoption consensuelle de l’objet « biodiversité ». Il a également permis une mobilisation inédite des économistes, des gouvernements et des médias. Pourtant, ce terme s’avère fort ambigu et problématique, comme le présent ouvrage s’attache à le démontrer. Malgré toutes les études consacrées à ce sujet, la compréhension de ce qu’est la biodiversité, sa description, et l’établissement de politiques appropriées visant à sa conservation et à son amélioration, restent des tâches toujours en chantier. Cet état de fait n’est pas uniquement imputable à des inerties ou des obstacles politiques et étatiques ; il est sans doute aussi redevable des insuffisances d’une notion versatile dont, toutefois, on ne saurait se passer, tant est entériné son usage, dans les discours des écologues, des ONG, des États.
Préface
(Jean Gayon)
Introduction. Diversités théoriques et empiriques de la notion de biodiversité
(Philippe Huneman)
1 -
Les sens et les usages de la biodiversité : un survol préliminaire
2 -
La biodiversité et les diversités : le contraste
Partie I. La notion de biodiversité : sémantique et épistémologie
Chapitre 1. La diversité du vivant avant (et après) la biodiversité : repères historiques et épistémologiques
(Patrick Blandin)
1 -
Pourquoi y a-t-il un si grand nombre d’espèces ? Hommage à George Evelyn Hutchinson
2 -
Le désir numérique : indices de diversité et distributions d’abondance
3 -
Diversité, complexité et stabilité : des relations davantage désirées que prouvées
4 -
Après 1988 : résurgences ou avancées ?
5 -
La biodiversité, terme « valise » ou nouveau paradigme ?
Chapitre 2. La polycrise de la biodiversité : les métamorphoses de la nature et de sa protection
(Vincent Devictor)
1 -
La métamorphose de l’objet « biodiversité »
2 -
La métamorphose des moyens pour étudier et protéger la biodiversité
3 -
La métamorphose des
fins
pour justifier l’étude et la protection de la biodiversité
4 -
Conclusions
Chapitre 3. La biodiversité : imposture scientifique ou ruse épistémologique ?
(Julien Delord)
1 -
L’indulgence des scientifiques envers le concept de biodiversité
2 -
Les définitions de la biodiversité : concept « flou » ou concept « grappe » (
cluster
) ?
3 -
Des controverses sur la « diversité biologique » à l’émergence de la « biodiversité »
4 -
La construction dualiste du concept général de biodiversité
5 -
Usages et rôle (non) explicatif de la biodiversité
6 -
Les indices de biodiversité comme sortes théoriques (
theoretical kinds
)
7 -
Conclusion
Partie II. Évaluer la biodiversité : écologie et taxinomie
Chapitre 4. Diversité du vivant et crise d’extinction : des ambiguïtés persistantes
(Frédéric Gosselin)
1 -
La variété des définitions de la biodiversité
2 -
La diversité et l’équitabilité dans tous leurs états
3 -
La diversité spécifique comme la résultante de deux composantes indépendantes, richesse et équitabilité ?
4 -
Diversité et abondance : un chaînon manquant ?
5 -
Discussion et conclusions
Chapitre 5. Évaluer et conserver la biodiversité face au problème des espèces
(Elena Casetta)
1 -
«
Biodiversity
» : une invention récente
2 -
Le « problème de l’espèce » et le comptage des espèces
3 -
« La biodiversité, ce n’est pas les espèces »
4 -
Trois scénarios face au pluralisme taxinomique
5 -
Le pluralisme taxinomique comme ressource pour la conservation de la biodiversité
6 -
Conclusion
Chapitre 6. La taxonomie et les collections d’histoire naturelle à l’heure de la sixième extinction
(Anouk Barberousse et Sarah Samadi)
1 -
La structure de la taxonomie
2 -
Le
Barcoding of Life
3 -
Une complémentarité nécessaire
4 -
Conclusion
Partie III. Préserver la biodiversité : biologie de la conservation et éthique
Chapitre 7. Biodiversité ordinaire : des enjeux écologiques au consensus social
(Denis Couvet et Jean-Christophe Vandevelde)
1 -
La biodiversité ordinaire : de l’espèce à la communauté
2 -
La biodiversité ordinaire à la lumière des normes des sciences de la conservation
3 -
Représentations de la biodiversité ordinaire
4 -
Biodiversité ordinaire : quel compromis pour quel consensus social ?
5 -
Conclusions
Chapitre 8. Biodiversité : mythologies et dénis de réalité
(Christian Lévêque)
1 -
L’auberge espagnole de la biodiversité
2 -
La biodiversité, un produit d’appel ?
3 -
Érosion de la biodiversité : l’écologie en position ambiguë
4 -
De l’excès en toutes choses : comment manipuler les chiffres
5 -
L’écologie serait-elle devenue raciste ?
6 -
Dénis de réalité : une vision mythique de la nature
7 -
Quelles natures voulons-nous ?
8 -
En guise de conclusion…
Chapitre 9. La signification du statut de bien public de la biodiversité
(Yves Meinard et Julien Mestrallet)
1 -
Les faiblesses épistémologiques de la théorie standard des biens publics
2 -
Vers une théorie alternative des biens publics : le cas paradigmatique de la biodiversité
3 -
Esquisses d’implications pratiques
4 -
Conclusions
Conclusion. Versatile biodiversité
(Elena Casetta et Julien Delord)
Jean GAYON est professeur à l’Université Paris 1-Panthéon Sorbonne, membre senior de l’IUF (Institut universitaire de France), directeur de l’IHPST (Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques, UMR 8590 CNRS/P1/ENS).
Voici un livre qui ne nourrira pas le ronron autosatisfait et intimidant des zélateurs de la biodiversité. Pas davantage ne sera-t-il récupérable par les contempteurs – rares mais puissants – de ce mot fétiche. Fruit d’une remarquable collaboration entre des écologues, des naturalistes et des philosophes, cet ouvrage offre une critique de la biodiversité. Les auteurs semblent unanimes à penser que le concept de biodiversité, les sciences qui en traitent, le débat public qui le porte, sont en crise. Je prends ces mots de critique et de crise au sens le plus fondamental, le sens étymologique, le seul qui selon moi a de l’intérêt. Le terme de crise hérite des connotations entremêlées du mot grec krisis, qui veut désigner l’acte de juger, et de son homologue latin crisis, qui a retenu la signification particulière du mot grec en médecine, une « crise » étant alors une perturbation grave et soudaine de la santé (un assaut, une « attaque »). Le mot moderne de « crise » retient quelque chose de cette double filiation antique : une crise est un moment difficile où l’on est confronté à des choix et, qu’on le veuille ou non, où l’on fait un choix. Quant à la critique, c’est l’exercice réflexif qui passe le problème au crible d’un jugement et conduit, si possible, à dégager des critères de choix (« crible » et « critère » ont au demeurant la même origine étymologique que « crise » et « critique »).
L’ouvrage aurait pu avoir pour titre Critique de la biodiversité, mais il n’est pas sûr que ce titre aurait été bien compris. Au regard des remarques étymologiques qu’on vient de faire, il me paraît que c’est bien d’une « critique », au sens le plus fondamental et le plus précis, qu’il s’agit. Tous les auteurs notent la diffusion spectaculaire du mot dans les années 1990. L’un d’entre eux (Vincent Devictor) note que la « crise de la biodiversité » a coïncidé avec la prise de conscience de l’érosion de la diversité biologique du fait des activités humaines à l’époque contemporaine. L’invention de ce mot a constitué une trouvaille linguistique ingénieuse. Bien que, littéralement, la biodiversité ne soit rien d’autre que la « diversité biologique », terme abondamment utilisé depuis les années 1950, tandis que la notion remonte au moins au XVIIIe siècle (comme le remarque à juste titre Patrick Blandin), on imagine mal que les associations de protection de la nature, le grand public, les décideurs se soient emballés aussi facilement pour une « crise de la diversité biologique » qu’ils ne l’ont fait pour la « crise de la biodiversité ». Il est aisé de faire rimer la crise de la biodiversité avec la « sixième grande extinction d’espèces », avec la « détérioration de l’environnement », voire avec une « crise de la modernité ». La popularité immédiate de ce mot constitue en soi-même une belle énigme pour l’historien. Ce n’est pas tous les jours qu’un concept scientifique, ou supposé tel, conquiert les esprits à l’échelle planétaire au point de susciter des conventions internationales, et de mobiliser toutes sortes d’acteurs sociaux et politiques.
Quoi qu’il en soit, les scientifiques (notamment les écologues), le public, les politiques vivent avec ce mot depuis un quart de siècle. L’intention du présent ouvrage est d’éclairer une crise de second degré, en quelque sorte, une crise liée à l’usage même du mot « biodiversité ». D’où cet ouvrage critique, dont on apprécie le titre ouvert : La biodiversité en question, que le sous-titre (Enjeux philosophiques, éthiques et scientifiques) invite en fait à lire au pluriel : « La biodiversité en questions ».
À première vue, l’ouvrage est « critique » au sens usuel du terme, c’est-à-dire au sens d’un jugement négatif, tantôt franchement hostile, tantôt sceptique, sur les discours relatifs à la biodiversité. Au hasard, ou plus exactement à escient, je relève quelques formules fortes. Philippe Huneman fait le constat de discours et de pratiques qui nous présentent cette réalité comme « volatile, fragile, toujours susceptible de s’amenuiser ou de nous glisser entre les doigts ». Christian Lévêque parle d’un « terme valise », où « chacune projette ses représentations du monde naturel ». Julien Delord, codirecteur du volume, n’hésite pas à dire que la biodiversité n’est pas du tout un concept scientifique, car ce terme est mal défini, ne correspond pas à une propriété naturelle objective, et ne sert dans aucune théorie scientifique car il n’explique rien. Christian Lévêque, dans un impressionnant réquisitoire, reproche aux écologues (dont il est) d’avoir surfé sur la vague de la biodiversité pour donner du lustre à leur discipline. Il dénonce la dramatisation à outrance, l’hypocrisie consistant à oublier les prédictions catastrophistes et non vérifiées d’il y a trente ans. Les directeurs du livre eux-mêmes (Elena Casetta, Juien Delord), dans leur riche conclusion, soulignent la versatilité de la notion, les imprécisions scientifiques qui l’entourent, l’instrumentalisation dangereuse de la science au service d’idéaux eux-mêmes incertains et discutables.
Ces jugements sévères avertissent le lecteur : on ne trouvera pas ici trace de la bouillie bien-pensante qui fait du mot un fétiche, suggérant comme par magie la solution au problème posé (« préserver la biodiversité », réponse pauvre à une vraie question, celle de « l’érosion de la biodiversité »). Toutefois, le livre ne relève pas du genre de la polémique. On pourra le dire sceptique, mais certainement pas polémique. Car à côté des jugements sévères portés ici où là, les auteurs (y compris les auteurs des propos cités) fournissent des clés interprétatives précises, qui laissent en définitive au lecteur la responsabilité de juger et invitent à éviter les simplifications. Les directeurs du livre reconnaissent que leur « scepticisme initial » a été partiellement battu en brèche : le thème de la biodiversité, disent-ils, a joué le rôle d’un puissant stimulant scientifique, tandis qu’il a stimulé « la conscience écologique du grand public ». Tous les auteurs du volume font d’ailleurs le même constat : un mot somme toute vague et mal défini d’un point de vue scientifique s’est révélé fécond du double point de vue de la connaissance et de la pratique sociale.
&&&&&
Par-delà les crispations sur un mot fétiche, il me semble que ce livre fournit des réponses claires à trois grandes questions au sujet de la biodiversité, que je nommerai par commodité « scientifique », « épistémologique » et « pratique » : Quel concept scientifique de biodiversité ? Quel genre de science ? Quels enjeux sociaux, politiques et éthiques ?
La question scientifique est sans aucun doute la plus délicate. Il n’y a consensus ni sur le contenu du concept de biodiversité, ni sur sa mesure. Toutefois une littérature savante considérable s’est accumulée depuis 1950 environ, c’est-à-dire bien avant que le mot de « biodiversité » ne s’impose. De ces débats passionnants – et difficiles –, on peut retenir deux sortes d’hésitation. L’une a trait aux niveaux de description adéquats de la biodiversité. En général on retient trois niveaux : biodiversité génétique, biodiversité spécifique (c’est-à-dire richesse et variété des espèces), biodiversité écologique (écosystèmes ou niveaux supérieurs, comme le paysage). On trouvera dans l’ouvrage des avis divergents sur le niveau de biodiversité le plus important : gène, espèces, écosystème, pour l’essentiel. Tous les auteurs reconnaissent qu’il est important d’appréhender la biodiversité à des échelles variées. Mais certains insistent sur le niveau spécifique, car c’est celui où les mesures sont les plus aisées, celui qui est sans doute le plus important du point de vue des processus et des effets de l’évolution, et celui aussi, si l’on en croit les auteurs, qui fournit les repères les plus vérifiables pour le débat gestionnaire et politique sur la biodiversité (par exemple Elena Casetta, qui plaide pour maintenir le concept d’espèce en dépit de son ambiguïté ; Anouk Barberousse et Sarah Samadi, qui insistent sur la nécessité de renouveler les outils de l’identification et de la nomenclature pour répertorier la biodiversié spécifique). D’autres, écologues professionnels, mettent l’accent sur le niveau écologique, et soulignent l’importance scientifique et gestionnaire de la notion de « redondance » ou « vicariance » fonctionnelle de certaines espèces dans des écosystèmes donnés (par exemple Patrick Blandin).
En étroite relation avec le problème des niveaux de biodiversité, quasiment tous les auteurs soulignent à quel point les écologues ont hésité sur les indices adéquats de diversité biologique. Faut-il mesurer le nombre des espèces (dans un espace donné), la variété de composition, la complexité (réseaux des interactions), la stabilité ou au contraire l’évoluabilité (evolvability, ou capacité à évoluer) ? Les écologues se sont largement inspirés sur ces questions de travaux antérieurs de statisticiens, économistes, théoriciens de l’information, pour qui la question de la mesure de la diversité d’une collection de données (ou d’acteurs) a depuis longtemps été l’objet d’une littérature technique abondante et souvent contre-intuitive. Patrick Blandin, dans son magistral chapitre initial, procède à une revue critique de ce genre de littérature sur soixante ans environ. Il fait un constat intéressant : avant l’apparition du mot « biodiversité », les définitions opératoires de la diversité biologique ont principalement tourné autour des notions de diversité (stricto sensu, par exemple nombre d’espèces, nombre de variants génétiques, etc.), de complexité (réseaux d’interactions trophiques en particulier) et de stabilité – la stabilité semblant aller avec de plus hauts degrés de complexité. Après l’apparition et la diffusion massive du mot « biodiversité » (donc en gros à partir de la fin des années 1980), les écologues se sont davantage intéressés aux rôles fonctionnels des espèces dans les ensembles écologiques dont ils font partie : à quel point peut-on dire qu’une espèce joue un rôle essentiel ou non pour la stabilité d’un écosystème ? Quel est ce rôle ? Et si un tel rôle est avéré, une espèce est-elle remplaçable par une autre dans ce rôle ? Une autre question méthodologique importante est enfin évoquée par certains auteurs (notamment Frédéric Gosselin). Convient-il de mesurer la biodiversité (locale ou globale) en termes relatifs ou en termes absolus ? Frédéric Gosselin plaide pour une prise en compte de l’abondance absolue, car c’est le facteur principal à considérer lorsqu’on veut évaluer le risque d’extinction d’une espèce.
Les discussions nombreuses du livre sur la signification scientifique du terme « biodiversité » et sur la mesure de la biodiversité constituent sans doute sa part la plus technique. On trouvera ici une information remarquablement décantée. Ce sont, on s’en doute, les auteurs écologues de profession qui ont privilégié ce sujet. Je voudrais signaler que je n’ai guère observé de désaccords profonds, mais plutôt une conscience aiguë de la difficulté des problèmes. Ceci atteste que les scientifiques ne sont pas restés les bras croisés. Les problèmes, les méthodes, les théories ont incontestablement avancé. Bien sûr, une fois ce constat fait, le paysage conceptuel apparaît comme singulièrement complexe, au point que le mot même de « biodiversité » peut apparaître comme un obstacle, car trop vague et trop simple. Je n’ai pas eu cependant l’impression que les auteurs, surtout les auteurs scientifiques, plaidaient massivement pour un abandon pur et simple du terme. Comme les mots « espèce », « écosystème », « environnement », « évolution », celui de « biodiversité » renvoie à une réalité complexe. La multitude des sens, des mesures, des méthodes d’étude n’est sans doute pas une bonne raison de l’abandonner. Il en va un peu de même que pour le terme de « matière » en physique. Bien sûr, il n’y a pas de concept précis de la « matière » dans la physique contemporaine, mais on n’imagine guère les physiciens ne jamais utiliser le mot.
Tous les auteurs ont été manifestement préoccupés par ce que j’appelle la question épistémologique. Quel genre de science l’étude de la biodiversité produit-elle ? Je serai plus bref sur cette question, non parce qu’elle est moins intéressante, mais au contraire parce qu’elle donne lieu à une évaluation convergente de l’ensemble des auteurs. De la première à la dernière page de l’ouvrage revient la même interrogation : la biodiversité est-elle le nom d’un concept scientifique ou d’une notion populaire ? Patrick Blandin pose la question en ces termes : « Le mot “biodiversité” ne serait-il qu’un mot de passe utilisé par les scientifiques pour alerter le monde politique et en obtenir des crédits, ou a-t-il été le catalyseur d’une nouvelle approche scientifique du monde vivant ? » Vincent Devictor fait une proposition radicale à cet égard : confrontée à la biodiversité, l’écologie est « une science qui n’a plus rien à voir avec la science moderne du début de l’écologie scientifique ». C’est, dit-il, une technoscience fortement médiatisée et politisée. Dans le même sens, et plus radicalement encore, Christian Lévêque, dont on a déjà noté la sévérité à l’égard des « mythologies » et « dénis de réalité » qui accompagnent les discours contemporains sur la biodiversité, conclut sa contribution en ces termes : « La question de la biodiversité n’est plus du ressort exclusif des sciences de la vie », elle est désormais du ressort principal des sciences sociales. Enfin, dans leur conclusion, Elena Casetta et Julien Delord n’hésitent pas à dresser une comparaison historique entre l’eugénisme et la nébuleuse scientifique aujourd’hui mobilisée autour de la sauvegarde de la nature. Dans les deux cas, écrivent-ils, des théories scientifiques sont instrumentalisées au service d’idéaux qui ont peu à voir avec la science. Cette comparaison, si elle n’est pas dénuée de sens du point de vue d’un régime de fonctionnement idéologique, est sans doute à manier avec prudence, car à ce jour, me semble-t-il, on ne peut imputer aux défenseurs de la biodiversité des exactions comparables avec celles auxquelles a mené l’eugénisme. Quoi qu’il en soit, les « sciences de la biodiversité » et plus encore les « sciences de la conservation » ont un statut épistémologique qui tranche avec les disciplines biologiques traditionnelles : on peut parler à leur égard d’une « transdiscipline » (Denis Couvet et Jean-Christophe Vandevelde) ; comme bon nombre de secteurs majeurs de recherche scientifique contemporaine, cette transdiscipline enveloppe des enjeux économiques, éthiques, politiques de premier plan. On pourrait faire ici un parallèle avec les technologies convergentes (NBIC) [1] : résultant de plusieurs niveaux de convergence disciplinaire, et visant à réaliser des objectifs atteignables, les sciences de la biodiversité sont sans doute un exemple parmi d’autres d’une science moderne dans laquelle le faire (la production d’effets dont l’incidence pratique est immédiate) prend le pas sur le connaître.
Reste la question pratique, celle des enjeux économiques, éthiques et politiques. Je préfère ici l’expression d’« enjeux sociétaux », ce terme d’apparence anodine et « bien-pensant » ayant toujours été mis au service de visées de gouvernance, dans le meilleur des cas, et de manipulation de l’opinion, dans le pire des cas. Je voudrais retenir ici deux propositions remarquables de cet ouvrage, qui viennent à la fin de celui-ci, comme pratiquement toujours dans des livres de réflexion sur la science et la technologie : le social, l’éthique, le politique à la fin, sans doute parce que c’est à ce niveau que les questions les plus complexes et les plus ouvertes se posent. Yves Meinard et Julien Mestrallet nous invitent à considérer la biodiversité comme un bien public, c’est-à-dire, dans le langage des économistes, un bien dont l’utilisation est non rivale (un bien, comme l’air, dont la consommation ne prive pas les autres de ce bien) et non exclusive (en gros, un bien qui, une fois produit, profite à tout le monde). Un bien public est différent d’un « bien commun » qui, lui, est non excluable mais rival. L’eau douce, les ressources marines, une forêt sont des biens communs (des biens à gestion partagée). La qualité de l’air, la biodiversité, la situation climatique mondiale sont considérées par les économistes comme des biens publics, et en l’occurrence des biens publics d’une sorte particulière – les biens publics mondiaux. La proposition de Meinard et Mestrallet est de renoncer à traiter ce bien public qu’est la biodiversité dans les termes standards de la théorie économique. Ces auteurs invitent à penser de manière ouvertement normative : dire que la biodiversité est un bien public, c’est porter un jugement sur « la manière dont nous devons nous comporter par rapport à notre environnement naturel ». Ce faisant, estiment-ils, on relativise l’abstraction et le caractère polysémique de la notion de biodiversité. En tant que philosophe, je qualifierai volontiers les notions que Meinard et Mestrallet ont du bien public et de la biodiversité comme des notions régulatrices susceptibles d’aider les agents à définir leurs objectifs, leurs moyens et leurs pratiques.
Notons enfin la proposition faite par Denis Couvet, éminent spécialiste de la biologie de la conservation, et Jean-Christophe Vandevelde, secrétaire scientifique de l’IPBES (Plate-forme scientifique et politique intergouvernementale sur la biodiversité et les services de l’écosystème). Prenant pour objet de réflexion les interfaces science/société impliquées dans les problèmes de biodiversité, ils attirent l’attention sur l’hétérogénéité des « ordres de justification » utilisés par les acteurs sociaux pour justifier leur action en matière de biodiversité – par exemple « l’ordre industriel » (performance d’une pratique du point de vue de la production), l’ordre marchand (en quoi la pratique est-elle source d’échange économique), l’ordre « inspiré » (valeur symbolique ou esthétique), etc. En appliquant cette grille d’analyse sociologique, ils montrent que, non seulement les évaluations des acteurs divergent selon la forme de justification utilisée, mais qu’elles divergent aussi selon le problème écologique soulevé (par exemple : valeur des espèces menacées, valeur de la biodiversité ordinaire – celle qui n’est pas affectée par les activités humaines –, projets d’aménagement, etc.). Ce genre de travail, inspiré par des méthodes sociologiques éprouvées [2] , montre que la notion de biodiversité n’est pas moins complexe d’un point de vue sociologique qu’elle ne l’est dans la recherche scientifique fondamentale. Ce n’est pas le moindre mérite de l’ouvrage rassemblé par Elena Casetta et Julien Delord que d’avoir réussi à embrasser un tel éventail de questions, toujours avec courage et avec rigueur.
[1] ↑ Converging Technologies : nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information, technologies cognitives.
[2] ↑ L. Boltanski & L. Thévenot, De la justification : les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991.
Philippe HUNEMAN est directeur de recherche à l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (CNRS/Université Paris I Sorbonne). Philosophe de la biologie, il travaille sur des questions liées aux modalités explicatives de la biologie de l’évolution et de l’écologie, sur le statut de la sélection naturelle, sur le concept d’émergence et sur l’individualité biologique. Auteur de nombreux articles sur ces sujets dans de revues académiques, il a publié Métaphysique et biologie : Kant et la constitution du concept d’organisme (Paris, Kimé, 2008) et dirigé Functions : selection and mechanism (Springer, Synthese Library, 2013), et avec Frédéric Bouchard, From groups to individuals (MIT Press, 2013). Il est codirecteur (avec Thomas Heams, Guillaume Lecointre, Marc Silberstein) des Mondes darwiniens. L’évolution de l’évolution (2009 ; nou- velle édition aux Éditions Matériologiques, 2011 ; traduction anglaise chez Springer, à paraître en 2014).
Parmi les termes d’invention récente dont la fortune lexicale fut rapide et considérable, on peut raisonnablement parier que « biodiversité » vient au premier rang. Inventé en 1985, le terme a en effet très vite conquis des publics divers : écologues au premier chef, puis conservationnistes – la biologie de la conservation étant une discipline finalement presque aussi neuve que le terme « biodiversité » –, puis décideurs politiques, militants écologistes, et enfin médias et grand public tout entier. Rares sont d’ailleurs les termes inventés par des scientifiques qui à la fois conquirent aussi vite le public, et dans le même temps ne perdirent pas totalement le contact avec leur sens originel ou du moins – puisque ce sens, à la lecture des pages qui suivent, va se révéler une affaire bien complexe – l’intention de leurs inventeurs.
On pourrait comparer en effet « biodiversité » à « ADN » ou « écosystème » … Ces termes d’origine biologique ou écologique ont en effet investi notre langage courant, mais pour féconder souvent des usages plus comiques que réellement instructifs : la première demande sur Google pour ADN (en français) est « ADN de la marque » [1] , la troisième recherche pour « écosystème » est « écosystème numérique » …
« Biodiversité » a certes conquis les locuteurs francophones ou anglophones, comme l’indique sur la figure 1 sa courbe de croissance de fréquence depuis les années 1980 (les statistiques prennent en compte tous les livres numérisé Google Book, ce qui inclut livres académiques ou populaires) ; mais son sens est resté bien moins métaphorique que celui des deux termes que je mentionnais. Avec toutes les réserves d’usage sur ce genre d’outils, qui ne sont bien sûr pas des attestations définitives mais ont toutefois un intéressant rôle d’indicateur, la croissance du terme « biodiversity » ressemble beaucoup à celle de « climate change », dont l’emploi date des mêmes années (figure 2a). Et curieusement, l’évolution suit une courbe parallèle à celle, deux décennies plus tard, du terme « al Qaeda » – ce qui indique un indéniable succès sémantique, et une concentration majeure d’intérêt (figure 2b).
Évolutions comparées des occurrences de « biodiversity » et « al Qaeda » (3a), et « climate change » (3b) (relativement aux terme « ecology » lui-même, et à deux termes plus techniques, « species richness » et « global change ».
Avant de rentrer davantage dans le sujet, regardons encore les indications grossières que nous donne l’Internet : la première recherche annoncée quand on tape « biodiversité en … » (donc la recherche à ce jour la plus demandée, au moins en France) est « biodiversité en danger » ; elle donne autour de 100 000 pages. En anglais, « biodiversity is… » nous renvoie comme première recherche « biodiversity is important » ; quant à « biodiversity loss », ce sont environ 7 millions de pages qui sont disponibles, plus de la moitié des 13 millions d’occurrences pour « biodiversity ». Par ailleurs, toujours en février 2014, la première recherche quand on tape « biodiversity loss » est « biodiversity loss and its impact on humanity » (ce qui en majorité renvoie à l’article du même nom dans Nature) [2] . Tout ceci est très artisanal et empirique mais deux sentiments dominent lorsqu’on opère ce premier survol : « biodiversité » est un terme extrêmement diffusé, son usage est rarement métaphorique, et il comporte d’importantes connotations négatives – en particulier, il sert à marquer un danger pour l’espèce humaine. « Biodiversité » et « climate change » se sont donc diffusés de manière parallèle, dans le débat aussi bien scientifique que public ; on a aussi l’impression que « biodiversité » renvoie généralement à des contextes qui ne sont pas émotionnellement neutres, ce qui est aussi une propriété évidente du terme « changement climatique » ; en ce sens, tous deux semblent partager une charge en quelque sorte axiologique ou sentimentale massive.
Ces quelques indications faites pour introduire les chapitres qui suivent – lesquels proposent une investigation systématique des aspects aussi bien conceptuels et scientifiques qu’économiques ou politiques de la notion de biodiversité –, je vais dans un premier temps opérer une sorte de cartographie des différents sens et usages de « biodiversité », qui s’appuie sur de nombreux éléments présentés dans ce livre. Ensuite, pour introduire à certains de ses leitmotivs, je soulignerai deux ou trois éléments importants dans le processus par lequel le terme en est venu à constituer un enjeu décisif à la fois pour les scientifiques des différentes disciplines liées à l’écologie, et les politiques ou les juristes attachés aux normes qui régissent les conséquences de l’action de l’homme sur la nature.
Pourquoi dire biodiversité, plutôt que diversité biologique ? Après tout, lorsque William Rosen, l’initiateur du National Forum on Biological Diversity du National Research Council américain utilisa le premier ce mot, repris par Edward O. Wilson comme titre des actes de ce forum qu’il coordonna [3] , et promis au succès que l’on sait, il semble qu’il venait simplement remplacer « diversité biologique », originellement présent dans le titre de la conférence.
Y a-t-il là une nécessité scientifique réelle, autrement dit, le terme « biodiversité » désigne-t-il des propriétés, des phénomènes, ou simplement un programme de recherche ou un genre d’approche qui ne sont pas désignés ou pris en compte lorsqu’on parle simplement de « diversité » en biologie ? Ou bien, l’invention de « biodiversité » et la diffusion ultérieure de ce terme répond-elle à des logiques extrascientifiques, qu’elles soient politiques, éthiques, sociales, ou autres ? Après tout, la première phrase de ce document princeps sur la biodiversité qu’est la Convention sur la diversité biologique, signée en 1992, mentionne la « valeur intrinsèque de la diversité biologique », sans justification supplémentaire : clairement, dès ses débuts le terme porte une charge éthique.
En un sens, de nombreux chapitres du présent livre tournent autour de cette question, qu’il s’agisse de l’histoire conceptuelle très riche reconstruite par Patrick Blandin dans le chapitre 1, de l’analyse fine de la crise du concept par Vincent Devictor (chapitre 2), ou des approches critiques développées par Julien Delord (chapitre 3), Yves Meinard et Julien Mestrallet (chapitre 9), ou bien Christian Lévêque (chapitre 8). Il est très plausible d’ailleurs qu’aucune réponse tranchée ne soit adéquate, autrement dit, que le vocable « biodiversité » soit bel et bien surdéterminé, c’est-à-dire porteurs de charges sémantiques indépendantes et parfois en tension. Au fond, le terme même refléterait l’ambiguïté flagrante (au moins en français) du terme « écologie » : l’écologie scientifique d’un côté, celle pour laquelle on use du terme « écologue », ses disciplines ses chercheurs, ses méthodes, ses résultats ; et l’écologie politique de l’autre, celle de « l’écologiste », qui désigne des partis, des programmes, le souci de certaines contraintes et de certaines valeurs portés dans le débat politique, etc. Depuis quelques décennies, les citoyens sont familiers de cette ambiguïté, qui est bien davantage qu’une homonymie, puisque écologie scientifique et écologie politique interagissent constamment depuis la naissance de la seconde – le souci politique de l’écologie se devant, au moins en principe, d’être raisonnablement informé autant des faits que des possibilités d’action à court et long terme. À l’orée de ce livre, il s’agit donc pour nous de considérer frontalement cette ambiguïté et cette surdétermination.
À qui se demande, naïvement et à titre préliminaire, ce qu’est la biodiversité, des réponses multiples se présentent. L’amplitude de leur variation est frappante. D’un côté, écologistes (des communautés, fonctionnels, des paysages) et biologistes (systématiciens, généticiens, biologistes moléculaires) présentent des notions différentes et sophistiquées de biodiversité, rattachées à des types de mesure complexes qui leur sont propres et concernent des aspects spécifiques du vivant (structure ou fonction, espèces ou gènes, écosystèmes ou populations [4] ; le chapitre 4, de Frédéric Gosselin, propose une réflexion sur les difficultés et enjeux des notions de mesure et d’indice de la biodiversité). D’un autre côté, les promoteurs de l’Année de la biodiversité 2010 inscrivent au début de leur page web cette formule : « La biodiversité c’est la vie. » Il y a là comme un court-circuit entre ces deux types d’énoncés, entre la formule frappante pour mieux sensibiliser de larges audiences et les réflexions théoriques élaborées des systématiciens, des écologistes ou des conservationnistes.
Peut-être devrait-on se demander ce qui justifie un tel raccourci. Toujours dans les formulations destinées à un large public – encore une fois, il appartient à la nature de la notion d’être aussi bien théorique qu’exotérique, de sorte qu’il me semble légitime de mobiliser aussi bien des travaux académiques que des sources populaires pour en parler –, le Biodiversity Council of California écrit : « Pourquoi la biodiversité est-elle importante ? Tout ce qui vit dans un écosystème fait partie du Réseau de la vie. Chaque espèce de végétation et chaque créature a une place sur la terre et joue un rôle vital dans le cercle de la vie. Les espèces de plantes d’animaux et d’insectes interagissent et dépendent l’une de l’autre pour tout ce que chacune offre, comme la nourriture, l’abri, l’oxygène et l’enrichissement du sol. » Ici, la biodiversité, c’est la vie, parce que cela entretient le grand « réseau de la vie » ; et on notera que les rédacteurs, ici, font référence à une idée générale d’équilibre de la nature, dont l’évidence a été rendue plus fragile par l’apparition de la biologie évolutive [5] , puis les multiples élaborations théoriques de l’écologie, dont les modèles de dynamiques chaotiques [6] . Cet exemple signale peut-être des difficultés propres à la notion même : parce qu’elle vise aussi à parler au grand nombre, en tout cas aux nonscientifiques, elle fait appel à des références, des échos, des significations qui peuvent paraître discutables ou archaïques vus du dedans de la science. Cela serait une raison du malaise continu que beaucoup d’écologues ou de biologistes manifestent face à l’essor du concept, dans l’esprit des remarques déjà anciennes de Stuart Hurlbert à propos de la diversité spécifique [7] (remarques qui sont analysées dans les chapitres de Patrick Blandin et de Julien Delord, entre autres). Il se pourrait que rien, au fond, ne justifie le raccourci qui va des multiples usages théoriques de « biodiversité » à la formule unique et ramassée qui, en identifiant vie et biodiversité, devrait pour le profane en représenter à la fois l’essence et l’intérêt vital.
La Convention sur la diversité biologique de 1992 définissait ainsi « diversité biologique » dans son article 2 : « La “diversité biologique” signifie la variabilité parmi les organismes vivants de toutes sources, ce qui inclut, entre autres, les écosystèmes terrestres, marins et autres écosystèmes aquatiques et les complexes écologiques dont ils font partie ; ceci inclut la diversité interne aux espèces, entre espèces, et celle des écosystèmes. » Et en effet, si l’on regarde un peu plus en détail, il semble que l’on décrit et que l’on évalue la biodiversité à la fois à plusieurs niveaux et sur plusieurs échelles.
Niveaux. L a biodiversité concerne les espèces, mais aussi les gènes ou les écosystèmes. Les différentes disciplines s’intéressent à ces niveaux distincts – et il semble que les espèces soient le niveau concerné au premier chef. Ceci refléterait le fait qu’au fond, la biodiversité a été inventée par les écologues, et renvoie surtout à ceci que la diversité en général est une affaire d’écologues depuis les origines de cette discipline [8] . Certes, comme le dit Richard Lewontin [9] , toute la biologie tente d’expliquer à la fois l’adaptation et la diversité et, pour rester en compagnie des biologistes qui ont très durablement marqué la discipline, la grande fresque de la biologie qu’écrivit Ernst Mayr lorsqu’il se tourna vers l’histoire et la philosophie de sa discipline, The Growth of Biological Thought[10] , se divise en trois thèmes dont l’un est « Diversité » … Mais, autant qu’un objet de la systématique et de sciences phylogénétiques – comme en traite le chapitre 6 d’Anouk Barberousse et Sarah Samadi –, la diversité est très directement un objet fondamental de l’écologie, en particulier de l’écologie des communautés. Celle-ci compte la diversité parmi les objets à expliquer avant tout. Elle étudie les patrons (patterns) de diversité, tels qu’on peut les trouver à toutes les échelles, et les grandes régularités qui peuvent régir ces patterns (la loi aire-espèce, les formes les plus fréquentes de distribution d’abondante des espèces) ; elle envisage de manière générale des règles pour les assemblages d’espèces dans les communautés et les successions d’assemblages ; elle vise aussi à construire des mesures de cette diversité et des indices pour les évaluer ; enfin, elle examine les processus responsables de ces patterns, pour lesquels depuis plusieurs décennies elle élabore des théories rivales. D’un autre côté, l’écologie étudie aussi les effets de la diversité sur les propriétés des communautés et des écosystèmes : leur stabilité (en de nombreux sens [11] ), leur résilience [12] , leur fonctionnement [13] , etc.
Dans la plupart des cas, cette diversité est avant tout une diversité conçue au niveau des espèces (même si récemment des programmes de recherche en écologie articulent cette diversité au niveau spécifique avec une diversité phylogénétique conçue de manière plus génétique [14] ). En partie à cause de la variété de ces problématiques relatives à la diversité en écologie, l’arsenal conceptuel des écologues pour traiter de la diversité est extrêmement riche et se trouve par principe axé sur le niveau des espèces. Le chapitre 5 d’Elena Casetta étudie directement l’articulation entre le problème du concept d’espèces et celui de la biodiversité.
Échelles. D’un autre côté, la biodiversité se décrit et s’évalue à différentes échelles : biodiversité d’un paysage, d’un écosystème, ou plus simplement, de la Terre. Si les écologues se préoccupent souvent des deux premières, lorsqu’on interpelle le grand public il s’agit souvent de l’échelle maximale. L’« érosion de la biodiversité » – la « biodiversity loss » – est fréquemment présentée en lien avec ce qu’on a nommé la « sixième extinction », qui s’évalue sur une échelle temporellement géologique et spatialement planétaire (et dont on a des raisons de penser que l’effet de l’activité humaine la précipite). Cette dernière échelle caractérise un aspect fondamental de l’usage du concept de biodiversité : son articulation avec des questions politiques et éthiques, dont l’ampleur engage en quelque sorte l’humanité entière. C’est ici que la solidarité entre les notions de « biodiversité » et de « changement climatique » – qui émergèrent au même moment et eurent des diffusions parallèles – est frappante. Dans les deux cas, elles donnent lieu à une question scientifique double, qui s’articule à des enjeux politiques planétaires. Pour la biodiversité, donc : y a-t-il une érosion de la biodiversité, et quelle en est l’amplitude ? Si oui, dans quelle mesure l’activité humaine en est-elle responsable (et quel aspect de celle-ci) ? La réponse générale est celle-ci : « Les actions humaines détruisent à un rythme alarmant les écosystèmes de la Terre, en éliminant des gènes, des espèces et des traits biologiques[15] . » Cela entraîne une autre question théorique, de nature plus prospective : dans quelle mesure cette érosion nous affectera-t-elle, nous les humains ? Le discours sur la biodiversité, en effet, comme nous l’indiquions d’entrée de jeu, se place sur le plan de ce qui peut nous arriver, comme en atteste cet énoncé de celui qui plus que tout autre popularisa le terme, le biologiste Edward O. Wilson, dans son ouvrage de 1992 [16] sur la diversité de la vie : « Il est téméraire de supposer que la biodiversité pourrait être indéfiniment diminuer sans menacer l’humanité elle-même. » À partir de là, le questionnement scientifique s’articule sur une interrogation pratique et politique : que faire pour prévenir cette érosion et disparition annoncée ?
Il semble donc que le terme même de biodiversité, en autorisant un usage de « diversité » à une échelle planétaire, permette une articulation conceptuelle simple entre une interrogation théorique spécifique et la formulation d’enjeux et d’options pratiques et politiques. Dans un dernier temps qui est une réflexion exploratoire sur le concept théorique même de biodiversité, je vais tenter, à partir de ce constat, quelques réflexions sur le statut du discours de la biodiversité dans le cadre général de l’écologie scientifique.
Il y a de multiples significations de « biodiversité », il y en a de multiples usages, mais ces sens et ces usages semblent graviter autour d’une sorte d’attracteur sémantique abusivement rhétorique (mais, comme de nombreux auteurs de cet ouvrage le suggèrent avec plus ou moins de force, la notion de biodiversité comporte essentiellement une forte charge rhétorique) : la biodiversité et la vie, la biodiversité est la vie, la biodiversité est une propriété essentielle de la Terre, terre de vie, etc. Parce que ce terme parle essentiellement d’une certaine variabilité, « biodiversité » désigne ainsi la variation de la vie en général : « degree of variation of life » dans le Wikipedia anglophone, « diversité naturelle des organismes vivants » dans le Wikipedia francophone (on note que cette dernière formulation exclut au fond les écosystèmes et peut-être les bactéries et les virus). À l’évidence, ces formulations sont bien fidèles à la définition donnée par la Convention sur la diversité biologique, qui commence, comme nous l’avons vu, par cette phrase : « La “diversité biologique” signifie la variabilité parmi les organismes « vivants de toutes sources. »
Autrement dit, la biodiversité inclut, entre autres usages, un usage fondamental où elle désigne une propriété holistique de la vie sur Terre. Il s’agit en quelque sorte d’un concept extrêmement général et, finalement, unificateur : que la diversité soit spécifique, écosystémique, génétique, allélique, structurelle, fonctionnelle, ce sont là, toujours, des avatars de la biodiversité. Nous avons donc là un concept dont la signification est extrêmement générale ; et dans le même temps, il est bien difficile de spécifier de manière non controversée ce qui en est le référent. Aux chapitres critiques sur l’usage inflationniste de cette notion, déjà mentionnés, s’ajoute celui de Denis Couvet et Jean-Christophe Vandevelde (chapitre 7), qui montre par exemple comment les espèces rares, sur lesquelles le discours usuel grand public de l’érosion de biodiversité insiste, sont un seul aspect de la biodiversité, à côté duquel il faut faire droit à ce qu’on appelle la « biodiversité ordinaire » des organismes courants et peu menacés – ces deux champs relevant de pratiques discursives très différentes, comme ce chapitre le montre.
Concept général à référent instable, la biodiversité semble alors entrer dans un contraste saisissant avec ce qu’on nomme simplement « diversité », si on compare son usage sémantique à l’évolution de la science écologique et de la biologie de la conservation depuis trois décennies. En effet, dans le même temps où le terme « biodiversité » s’est popularisé pour désigner la variation de la vie en général, l’écologie, dans ses diverses branches, a construit des concepts de plus en plus précis, riches et formalisables, susceptibles de capturer un maximum d’aspects (parfois contradictoires entre eux) de ce qu’on saisit intuitivement comme diversité. Certes, comme le décrivent avec acuité Patrick Blandin ou Frédéric Gosselin, entre autres, les écologues, dès le début de leur discipline, parlaient de « diversité » avec des concepts à la fois équivoques et souvent difficilement opérationalisables, ou bien susceptibles de donner lieu à des mesures et des diagnostics à rebours de ce qu’on entendrait spontanément par diversité. La richesse en espèces (species richness), puis l’équité en espèce (species evenness) [17] , sont apparus déjà depuis le milieu du XXe siècle comme deux compo santes de ce qui serait la diversité, qu’elle soit d’un écosystème ou d’une communauté. L’abondance de chacune des espèces devait elle aussi entrer en compte, aussi bien pour ses effets sur la dynamique des communautés [18] que pour le rôle qu’elle joue dans les jugements intuitifs sur la diversité ordinaire d’une communauté. Composer abondance spécifique, richesse spécifique et équité spécifique reste toutefois insuffisant si l’on veut saisir le rôle que joue ce que l’on souhaite appeler diversité dans la variation de certaines variables qui décrivent macroscopiquement l’écosystème (biomasse, productivité), ou bien prendre en compte l’histoire évolutive des espèces et des écosystèmes (et donc la diversité allélique, laquelle peut être très élevée à l’intérieur d’une même espèce, quelle qu’en soit la notion ou la mesure).
Il s’agit là à la fois de problèmes de mesures de diversité et d’indices pour capturer cette diversité (ce qui renvoie évidemment aux outils statistiques qui permettent de passer des simples relevés de présence ou d’absence d’individus de différentes espèces dans un échantillon, à des descripteurs statistiques de la diversité), mais aussi d’un problème théorique concernant ce qui peut compter comme divers. Ici, la sophistication et l’approfondissement des concepts de diversité renvoient à l’histoire même de l’écologie théorique, à l’émergence de secteurs et de sous-disciplines en son sein. C’est ainsi que la diversité fonctionnelle – définie par les rôles que peuvent jouer les espèces dans une communauté : les herbivores, les carnivores, les prédateurs, etc. – est apparue comme fondamentale depuis deux décennies, dès lors que, comme l’écologie fonctionnelle, on se demande comment un écosystème peut persister dans le temps, être résilient, être le siège de processus chimiques à grandes échelles tels que flux de matière et d’énergie, régis par des principes thermodynamiques, et ainsi de suite. Dans les années 1950, des auteurs tels qu’Eugene Odum [19] insistaient sur l’importance d’une écologie dont l’unité de base serait plutôt les écosystèmes que les espèces ; cette tradition a donné lieu à de nombreuses problématiques d’écologie fonctionnelle, qui intéressent au premier chef ceux qui s’interrogent sur la durabilité (sustainability) des écosystèmes, les conséquences de l’intervention humaine sur cette durabilité ou, inversement, l’usage d’écosystèmes pour promouvoir des activités économiques durables (tels que les praticiens de l’ingénierie écologique le visent [20] ). L’écologie fonctionnelle s’est spectaculairement développée depuis deux décennies ; si la diversité semble surtout un concept majeur pour l’écologie des communautés, elle est toutefois importante en écologie fonctionnelle, mais il s’agit alors surtout de « diversité fonctionnelle », instanciée par des « types fonctionnels ». La question théorique qui se pose est alors de pouvoir articuler la problématique de l’écologie des communautés avec l’écologie fonctionnelle – et donc entre autres d’articuler différents types de diversité [21] .
Robert Ricklefs, dans un célèbre article [22] , avait appelé à « désintégrer les communautés », au sens où mettre l’accent sur l’échelle écologique de la communauté semblerait rendre aveugle à de processus fondamentaux, à d’autres échelles, lesquels processus sont responsables de patterns de diversité comme de stabilité des communautés. D’une manière analogue, il apparaît ici que l’écologie scientifique invite aussi à une « désintégration » de la diversité, au sens d’une prolifération de concepts de diversité dont les significations ne semblent pas pouvoir être trivialement identifiées, juxtaposées ou réconciliées. À la désintégration – ou multiplication, si l’on préfère – des diversités en écologie entre écologie fonctionnelle et écologie des communautés, mais aussi entre l’écologie, la « macroécologie » (écologie à l’échelle des métacommunautés et au-delà) et les théories de « l’écophylogénétique » [23] , etc., semble répondre comme symétriquement l’avènement d’un terme général de « biodiversité » qui dirait – moins comme un terme théorique que comme l’étiquette d’un ensemble de problèmes – la diversité de la vie dans son ensemble. Et ce terme parlerait autant ou plus au dehors de l’écologie scientifique qu’en dedans.
Cette prolifération ou désintégration est aussi scientifiquement importante parce que les diversités ne jouent pas les mêmes rôles. Récemment, Stéphanie d’Agata et ses collègues [24] ont examiné ainsi la perte de diversité dans les récifs coralliens. Comme de nombreuses études, ils ont indiqué l’importance du facteur anthropique sur cette perte de diversité. Mais, de manière intéressante pour mon propos, ils ont découplé trois diversités : diversité fonctionnelle, phylogénétique et spécifique. Là où la troisième – qui a été longtemps la diversité focale de l’écologie, et qui est celle vers laquelle fait signe le plus irrésistiblement le terme de « biodiversité » – décroît lentement et linéairement en relation avec la densité d’humains, si on considère les diversités phylogénétique et fonctionnelle, les auteurs montrent que celles-ci décroissent drastiquement et non linéairement avec les densités humaines. Ainsi, c’est en découplant les différents concepts de diversité, qui généralement se coagulent pour donner un concept général de « diversité biologique » ou biodiversité, que l’on peut mettre en évidence la gamme réelle des effets de l’activité et de l’existence humaine sur un certain type d’écosystème.
Certes il ne s’agit pas d’opposer biodiversité comme terme politique ou éthique et diversité comme terme scientifique. De fait, dans nombre de contextes scientifiques ou théoriques, « biodiversité » s’emploie aujourd’hui de manière juxtaposable à « diversité », seul terme d’ailleurs usité il y a une plus de trente ans pour dire les mêmes choses. Les écologues et les conservationnistes ont inventé et diffusé le terme de biodiversité et l’utilisent dans leurs publications. De fait, un ouvrage dont l’écho fut majeur parmi les écologues s’intituleThe Unified Neutral Theory of Biodiversity and Biogeography[25] ; il se pourrait toutefois que Biodiversity, Biological Diversity ou Diversity tout court eussent été équivalents pour décrire le propos de l’ouvrage.
Mais précisément, ce contraste entre la biodiversité et les diversités des écologues ou des biologistes se prolonge encore si on considère non seulement les concepts, mesures ou indices de biodiversité, mais aussi les théories elles-mêmes et les modèles, que la diversité y soit explanans ou explanandum[26] . Ainsi, avec sa « unified theory », Stephen Hubbell proposait une conception relativement neuve des processus qui génèrent les patrons de diversité que l’on peut constater dans les communautés et métacommunautés (en particulier, la distribution des abondances d’espèces), en soutenant que les principaux responsables en sont des processus « neutres », analogues à ce qu’est la dérive génétique en biologie évolutive. (La théorie neutraliste de Hubbell est d’ailleurs explicitement construite en correspondance avec la théorie neutraliste de l’évolution moléculaire de Motoo Kimura.) L’approche a généré de très importantes controverses, aussi bien sur la signification exacte du « modèle neutre » que sur sa validité et ses rapports avec la gamme concurrente de modèles, pour lesquels les processus majoritairement responsables des patrons de biodiversité relèvent de la sélection naturelle. Il s’agit ici, pour dire les choses le plus simplement, de décider si en général telle métacommuauté comprend a espèces d’abondance 10n, b espèces d’abondance 10n-1 …, z espèces d’abondance 1, parce que certaines espèces aiment mieux, mettons, les sols humides et y prospèrent tandis que d’autres aiment mieux les sols secs et y fructifient (ce qu’on appelle « effets de niche », autrement dit sélection naturelle), ou simplement à cause de phénomènes stochastiques d’immigration/extinction agrégés (théorie neutraliste).
Les patrons de diversité, pour ce qui est de leur évaluation mais aussi et surtout de leur explication, c’est-à-dire de la modélisation des processus qui les ont générés, sont donc toujours un enjeu central de l’écologie scientifique. Là où les concepts de diversité ont proliféré, on constate que ce sont aussi les modèles ou les théories de l’émergence et du maintien de la diversité qui se sont multipliés, depuis le modèle neutre en particulier. De fait, des options intégratives visant à concilier modèle neutre et processus de niches se sont développées [27] , cependant que d’autres auteurs ont construit des théories dans lesquels le modèle neutre sert d’hypothèse nulle [28] , ou bien que d’autres encore ont construit des modèles sophistiqués d’effets de niche susceptibles d’engendrer des patrons apparemment neutres [29] , tandis que certains ont défendu l’idée d’une « neutralité émergente » [30] , etc. En d’autres termes, dans le même temps que la diversité s’est comme désintégrée dans l’écologie théorique, les modèles explicatifs de cette diversité se sont eux aussi multipliés et ramifiés, et le cadre théorique où ceux-ci se déploient paraît aujourd’hui trop complexe pour pouvoir être ramassé en une structure conceptuelle unique ou univoque. Il est sans doute significatif que ce double processus se soit développé au moment même où le terme de biodiversité prit son essor, avec l’ambition holistique, englobante et planétaire qui lui est propre.
Ces quelques remarques, inspirées par la lecture de l’ouvrage qui va suivre (et les dernières, en très grande partie par les chapitres de généalogie conceptuelle de Patrick Blandin et de l’analyse de la crise présente par Vincent Devictor), dessinent donc un parallélisme entre biodiversité et diversité(s) des biologistes, considérées en elles-mêmes et dans le cours de leur diffusion et ramification dans différents discours.
D’un côté, on comprend la diversité biologique telle que définie dans la Convention sur la diversité biologique de 1992, qui peut donner lieu à un concept large, éventuellement planétaire, inclusif, de « biodiversité », lequel permet ensuite de fonder des pratiques de conservation ou bien des recommandations pour les décideurs politiques ; des discours éthiques avec en particulier la proximité entre wilderness, notion centrale des éthiques environnementales écocentrées ; ou encore des stratégies économiques de valorisation (qui émergeront dans un triangle conceptuel défini par les notions de « durabilité », de « services écosystémiques » et de « biodiversité » [31] . De l’autre, il y a des concepts écologiques de diversité, sans compter ceux, parfois aussi hétérogènes, que l’on trouverait dans d’autres branches de la biologie telles que les phylogénies moléculaires, etc. : fragmentés, impossibles à rassembler comme les aspects épars d’un même concept (parce qu’ils peuvent donner lieu à des mesures ou des évaluations contradictoires), mais aussi sommant les scientifiques de procéder à des intégrations et des synthèses disciplinaires (comme entre écologie des communautés et écologie fonctionnelle), et surtout donnant lieu à de multiples constructions modélisées et formelles dont l’élaboration et la confrontation définissent en quelque sorte la vie théorique de l’écologie.
Le livre qui commence s’intitule La Biodiversité en question. Dans leur conclusion, « Versatile biodiversité », ses initiateurs expliqueront à quel point ce titre correspond au contenu, parce que non seulement la biodiversité telle que nous en faisons l’expérience et telle que différents discours et pratiques nous la présentent est volatile, fragile, toujours susceptible de s’amenuiser ou de nous glisser entre les doigts, mais aussi parce que la notion même de biodiversité est labile et, au terme des analyses qui vont suivre, presque insaisissable dès lors que l’on veut dépasser l’intuition de ce qu’elle désigne pour en comprendre le contenu de manière distincte et articulée. Les chapitres que l’on va lire dessinent différentes manières d’entreprendre ce parcours, d’aller de ce sentiment massif dont l’évidence est presque aveuglante, selon lequel « la biodiversité c’est la vie », vers une compréhension explicite de tout ce que l’on a voulu nous dire et de ce que l’on doit entendre quand on nous parle de biodiversité.
[1] ↑ Voir le site emarketing.fr, http://www.e-marketing.fr/Definitions-Glossaire-Marketing/ADN-d-une-marque--8007.htm.
[2] ↑ B.J. Cardinale et al., « Biodiversity Loss and its Impact on Humanity », Nature, 486(7401), 2012, 59-67, http://www.nature.com/nature/journal/v486/n7401/full/nature11148.html.
[3] ↑ E.O. Wilson (ed.), Biodiversity, Washington, National Academy Press, 1988.
[4] ↑ Voir par exemple R.F. Noss, « Indicators for Monitoring Biodiversity : A Hierarchical Approach », Conservation Biology, (4)4, 1990, 355-364, http://noss.cos.ucf.edu/papers/Noss1990.pdf.
[5] ↑ S.L. Pimm, The Balance of Nature ? Ecological Issues in the Conservation of Species and Communities, Chicago, University of Chicago Press, 2001.
[6] ↑ R.M. May, Stability and Complexity in Model Ecosystems, Princeton, Princeton University Press, 1974 ; R. Solé & B. Goodwin, Signs of Life : How Complexity Pervades Biology, New York, Basic Book, 1988.
[7] ↑ S.H. Hurlbert, « The nonconcept of species diversity : a critique and alternative parameters », Ecology, 52, 1971, 577-586, http://www.jstor.org/discover/10.2307/1934145.
[8] ↑ En particulier pour ce qui est de l’écologie des communautés, des populations et des paysages – même si toute l’écologie est traversée par une tension entre un accent mis sur les espèces vivantes dans leur diversité et un accent mis sur les écosystèmes comme systèmes complexes et articulés, éventuellement susceptibles d’une approche analogue à celle des sciences physiques.
[9] ↑ The Genetic Basis of Evolutionary Change, New York, Columbia University Press, 1974.
[10] ↑ The Growth of Biological Thought. Diversity, Evolution, and Inheritance, Cambridge (Mass.), Belknap Press, 1982.
[11] ↑ En de nombreux sens. Voir : R. Ives & J. Carpenter, « Stability and Diversity of Ecosystems », Science, 317(5834), 2007, 58-62 ; S.L. Pimm, « The Complexity and Stability of Ecosystems », Nature, 307, 1984, 321-326, http://www.nature.com/nature/journal/v307/n5949/pdf/307321a0.pdf.
[12] ↑ C.S. Holling, « Resilience and Stability of Ecological Systems », Annual Review of Ecology and Systematics, 4, 1973, 1-23, http://www.annualreviews.org/doi/abs/10.1146/annurev.es.04.110173.000245.
[13] ↑ Par exemple, D. Tilman, « Biodiversity : Population Versus Ecosystem Stability », Ecology, 77, 1996, 350-363, http://www.jstor.org/discover/10.2307/2265614.
[14] ↑ N. Mouquet et al., « Ecophylogenetics : Advances and Perspectives », Biological Reviews, 87, 2012, 769-785, http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/j.1469-185X.2012.00224.x/abstract.
[15] ↑ Cardinale et al., op. cit., 2012.
[16] ↑ E.O. Wilson, The Diversity of Life, Cambridge (Mass.), Belknap Press of Harvard University Press, 1992.
[17] ↑
