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Tous les secrets de famille peuvent-ils tenir dans une boîte à sucre ?
Pour percer le mystère d’une photographie cachée dans le secrétaire de son arrière-grand-père, Nancy va devoir plonger dans le passé, aussi douloureux que plein d’amour, de ses aïeux...
De la région parisienne à la Normandie, dans une France déchirée par la guerre, son enquête nous mène à rencontrer Hélène l’impétueuse, le tendre Cléophast, Gigi l’exubérante et leur protégée, la Môme. Deux époques se répondent en écho pour dénouer le fil d’une même histoire où le courage et l’amitié prédominent. Les erreurs d’autrefois pourront-elles être réparées ?
Comme Nancy, partez sur les traces de la Môme pour le découvrir.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Sur les chemins du journalisme, sur les pistes de cirque à travers l’Europe ou, plus récemment, à son poste de responsable communication pour le Parc naturel régional des Landes de Gascogne, Mathilde Fraigneau aime conjuguer avec passion son travail et ses valeurs. Trentenaire bien occupée, elle signe ici son second roman, en hommage à ses arrière-grands-parents.
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Seitenzahl: 258
Veröffentlichungsjahr: 2023
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La boîte à sucre
Roman
Mathilde Fraigneau
À Paulette, André et Mimi qui ont inspiré ce récit,
et à tous ceux qui s’y reconnaîtront.
Montmartin sur Mer – Normandie.
Enfin! Voir la maison sur la colline !
Après huit heures de route, dans les embouteillages et sous le soleil du mois d’août, la propriété des Hauts-Vents, dominant la région et la mer du haut de son monticule, sonnait comme une délivrance.
Dans la vieille Renault 21 bleu métallisé qui serpentait dangereusement à travers la campagne normande, Nancy baillait à s’en décrocher la mâchoire malgré les notes suaves des trompettes de salsa qui éclataient bruyamment de son autoradio. Au pied de la butte, le grand portail en fer forgé blanc semblait constituer la dernière étape à franchir pour accéder à la douceur des retrouvailles. Après avoir garé la voiture en contrebas, au bord de la route de gravier rouge, la jeune femme coupa le moteur et rabattit le rétroviseur.
Cette année, elle fêtera ses vingt-six ans.
D’un geste du doigt, elle tapota doucement les cernes qui creusaient ses grands yeux verts. Le voyage avait été long, mais Nancy faisait partie de ces femmes qui aimaient les routes plus encore que les destinations. Elle arrangea ses cheveux avec une pince négligemment posée et enfila une paire de petites créoles en or qui ne la quittait jamais. Pas vraiment satisfaite, elle ôta brusquement les clés du contact et s’extirpa du véhicule, avec une petite moue qui trahissait son manque d’envie.
Les Hauts-Vents étaient la propriété de son arrière-grand-mère que Nancy voyait rarement, du fait de son éloignement géographique et de son travail pour le Routard.
Elle était reporter et voyageait aux quatre coins du monde pour rédiger les guides que son patron lui commandait. Elle, qui n’imaginait pourtant pas la vie sans la famille, trouvait dans son métier une existence différente qui ne lui permettait rien d’autre que des souvenirs amassés et de nombreux albums photos.
Elle rentrait à peine d’un séjour de six mois au Costa Rica. Le guide était complet, rédigé, elle n’avait donc aucun prétexte pour éviter, comme à son accoutumée, la grande réunion qui se profilait.
Elle s’approcha du haut portail, sonna deux fois, comme une vieille habitude que l’on n’oublie pas. Il grinça, s’ouvrit doucement et Nancy s’engagea dans l’allée d’hortensias qui montait jusqu’à la maison. Pour un soir d’été en Normandie, il faisait chaud. En haut des marches, sur le perron de la véranda, Nancy aperçut les sourires de ceux qu’elle aimait et, déjà, les premières boutades sur sa mine affreuse. Ses parents l’accueillirent les premiers dans de grandes embrassades. Eux aussi vivaient dans le sud de la France, mais, depuis qu’elle travaillait autant, les visites s’étaient éloignées les unes des autres. Puis vint le tour de sa grand-mère, son grand-père, les oncles, tantes, cousins et cousines, une farandole de baisers et d’étreintes jusqu’au salon où l’arrière-grand-mère, assise dans son gros fauteuil de velours marron, attendait sagement, un châle sur les jambes, que la foule se dispersât. Ce gros fauteuil, Nancy l’avait toujours connu. Elle l’avait même toujours détesté, comme tout ce qu’il y avait dans cette maison d’ailleurs. Elle embrassa la Mémé et tenta de répondre aux mille questions qui lui parvenaient de toutes parts.
La grosse horloge au fond de la pièce sonna six heures. Son bruit sourd faisait vibrer la pièce. Rien n’avait bougé depuis la dernière fois qu’elle était venue. C’était cinq ans auparavant, lors de ses vacances avec Timothée, un jeune architecte dont la vie l’avait éloigné.
Rien n’avait bougé depuis qu’elle était enfant. Il y avait toujours les mêmes fanfreluches, les mêmes peintures au mur, les mêmes napperons de dentelle, les mêmes odeurs, les mêmes rideaux ; et puis, sur le haut de la cheminée, le portrait douloureux, mais bienveillant du Pépé, une Gitane à moitié fumée au bord des lèvres. Nancy avait, pour cet homme, un amour profond. Quand il mourut pourtant, elle n’avait que douze ans et ne le pleura pas. Elle le gardait, depuis, précieusement avec elle, son mégot au coin de la bouche, sa casquette de marin, son visage buriné et sa moustache jaunie par le tabac. Elle gardait tout, les pêches à la crevette, le jus de raisin à la cave qu’elle picolait en douce quand lui se délectait d’un autre nectar, leurs secrets face à la Mémé, les clapiers à lapins derrière le verger.
Plus les visites aux Hauts-Vents s’éloignaient les unes des autres, plus il lui était difficile d’y revenir. Les souvenirs prenaient peu à peu la forme d’une présence étrange, mais chaleureuse, qui ne la quittait que rarement et, quand elle revenait à Montmartin, elle se heurtait difficilement à la réalité de son absence.
La maison était bercée par les rayons du soleil qui pénétraient par les grandes baies vitrées de la véranda et le poste de télévision braillait les nouvelles du jour.
«Toujours le même ramassis de bêtises! grogna la Mémé. Quatre-vingt-dix-sept ans que je vis, et toujours les mêmes horreurs se répètent! Je vous le dis, mes enfants, la guerre est une saleté, surtout pour ceux qui la traversent et qui survivent!»
Depuis qu’elle était petite, Nancy avait souvent entendu parler des péripéties de la Mémé pendant la Seconde Guerre mondiale, entre deux parties de belote ou à l’heure du thé avec sa vieille copine Gigi.
Les deux femmes s’étaient connues pendant la guerre et ne s’étaient plus quittées. Les années passant, leurs petites contributions à un réseau de Résistance sous l’Occupation s’étaient transformées en exploits, et les exploits en science-fiction, mais Nancy avait toujours aimé écouter ces deux vieilles dames se replongeant dans leurs souvenirs.
Il est impossible de revivre le passé et pourtant pour le comprendre, il n’y a rien de tel. Ces anecdotes représentent bien plus qu’un documentaire télévisé ou un livre d’histoire.
L’émotion prenait le dessus.
Les deux complices passaient tour à tour du rire aux larmes et redevenaient, pour un instant, ces résistantes planquées dans le maquis, oubliant les rhumatismes, les douleurs et l’âge.
Gigi était décédée trois ans auparavant et la Mémé s’était retrouvée seule au beau milieu de ses souvenirs.
Nancy appréciait ce petit bout de femme, maigrichonne et creusée par le tabac. Elle véhiculait joie de vivre et bonne humeur même dans les pires moments. Elle aimait profiter, vivait à cent à l’heure, fumait beaucoup, conduisait de grosses voitures de sport et inondait de sa bienveillance tout son entourage.
Nancy s’était rendu compte, à sa mort, qu’elle n’avait jamais su son véritable prénom.
«Petit cœur, va installer tes affaires à l’étage, tu es dans la chambre jaune avec Lou-Anne, dit Juliette, sa grand-mère, la tirant de sa rêverie.
— Je vais t’aider à porter tes sacs. Laisse-moi deviner, tu as emporté ton armoire? plaisanta son père.
— J’ai appris à voyager léger! Je n’ai pris que trois paires de chaussures.
— Pour deux jours! Fantastique, tu m’épates! répondit-il en chargeant les valises sur son dos et en s’engageant vers les escaliers qui menaient à l’étage.
— On va préparer l’apéritif, si tu as les photos du Costa Rica, c’est le moment de les sortir, Nancy!» cria sa mère qui s’affairait dans la cuisine.
Il était vrai qu’il y avait toujours de quoi faire chez la Mémé, mais l’apéritif, c’était un peu comme le moment sacré qu’il ne fallait pas manquer, comme le repas d’ailleurs, qui devait être servi, heure tapante, dans la salle à manger.
À l’étage, comme partout ailleurs, rien n’avait bougé. L’appartement était resté intact, depuis ses dernières vacances avec Timothée. C’était le seul endroit de la maison où Nancy se sentait bien, même si la décoration, kitch à souhait, vieillissait affreusement l’ensemble. Les vieux meubles basques se mariaient avec les peaux de vaches au sol et les bibelots en verre de Murano.
Pourtant, on pouvait y contempler la plus belle vue de Montmartin. Les grandes fenêtres de la pièce principale donnaient sur les champs, les prés salés et la mer en contrebas. Quand il faisait beau et que la nuit tombait, on pouvait même voir les lumières de Granville et celle, scintillante et rouge de son phare qui éclairait les vagues pour les marins perdus.
Dans la pièce et dans un angle, un synthé poussiéreux attira le regard de la jeune femme qui s’assit sur le petit tabouret noir et posa machinalement les doigts sur son clavier.
«Tu te souviens, quand j’étais petite tu me jouais tout le temps la Lettre à Élise, dit Lou-Anne doucement en posant sa tête sur l’épaule de sa cousine.
— Oui, je me souviens… Mais la rejouer, ça me semble beaucoup plus compliqué. Je peuxte faireJ’ai du bon tabac mais ce sera mon maximum et mon dernier mot!
— Parée pour cette petite réunion de famille? Viens t’installer, ils nous ont laissé la chambre jaune, tu sais, celle avec le clic-clac rikiki et où le placard fait du bruit la nuit… Brrr! Ça non plus je n’ai pas oublié! Cette maison fiche la trouille! Tom dort dans la petite chambre bleue, c’est assez drôle de le voir dans un lit d’un mètre trente alors qu’il atteint presque les 1,90 m!
— Les grandes poupées dont il avait si peur n’y sont plus?
— Tu parles! Je les ai enlevées en arrivant! » ricana Tom derrière elles.
Tom était le petit frère de Lou-Anne, un grand gaillard au sourire ravageur, timide et drôle, agissant toujours en protecteur avec sa sœur et sa cousine bien qu’il fût plus jeune qu’elles.
« On va le prendre cet apéro? dit le jeune homme en souriant. C’était comment, le Guatemala? Beaux mecs et tequila?
— T’es désespérant Tom! J’étais au Costa Rica, n’as-tu pas reçu ma carte? C’était fantastique, mais ça n’est définitivement pas ma destination favorite. Trop d’attrape-touristes à mon goût et…
— Hop! Attends! Je t’arrête tout de suite, je ne te demande pas un compte rendu de ce que t’as mis dans ton fichu guide, mais si ces six longs mois loin de chez toi t’ont fait oublié ton designer?
— Ça va faire un an, Tom, et il n’est pas designer, mais architecte…
— Tu joues sur les mots, chérie!
— Je vais bien, d’accord? On descend maintenant», conclut la jeune femme pour couper court à la conversation.
Au rez-de-chaussée, la famille entière s’était attablée dans la salle à manger. Une odeur de cuisine envahissait la pièce : potage, fruits de mer, Colombelle, foie gras landais, moules à la crème, frites, fromage et gâteau, le menu habituel lors des repas de retrouvailles. Comme toujours, il y en aurait trop.
On servit l’apéritif en regardant nonchalamment les photos du voyage sud-américain, qui défilaient sur le gigantesque écran plat du salon.
Lors des six mois passés dans cet incroyable pays, Nancy avait découvert un art de vivre que les habitants, les Ticos, appelaient Pura Vida. Elle avait apprécié, à travers ses nombreuses visites, la douceur et l’amabilité des gens. Le Costa Rica était, sans nul doute, l’un des plus beaux pays d’Amérique Latine dans lesquels elle s’était rendue. La nature y était préservée, chérie. Les couleurs vives, qui ressortaient sur les photographies qu’elle commentait, en étaient la preuve. La palette de bleu turquoise de l’océan côtoyait le vert d’une végétation luxuriante et le blanc cassé des plages de sable fin surplombées par les volcans aux sommets noirs. Parallèlement à ces paysages à couper le souffle, Nancy expliquait à ses proches qu’elle s’y était sentie particulièrement sereine. Pas une fois elle n’avait perçu d’insécurité ni un quelconque mal-être. Le pays, contrairement à la Colombie où elle avait également séjourné, était sain et exempt de corruption. L’économie était dynamique, la démocratie bien installée et tout semblait montrer que le Costa Rica prenait de l’avance sur les autres territoires du continent sud-américain.
Le brouhaha, à l’intérieur de la maison, augmentait à mesure que les verres et les bols de cacahuètes se vidaient. Dehors, éloignés de la ville, face à la nature, les Hauts-Vents n’étaient bercés que par le bruit du vent et le fracas des vagues qui, quelques kilomètres plus bas, laissaient déjà présager d’un fort coefficient de marée pendant la nuit.
À minuit, la Mémé ordonna le couvre-feu. Alors que tous étaient partis se coucher, Nancy subissait encore le décalage horaire que son retour de voyage lui infligeait. Elle installa l’une des chaises en rotin de la véranda sur la terrasse, face à l’océan et aux lumières lointaines de la ville de Granville.
Revenir aux Hauts-Vents était plus douloureux qu’elle ne l’aurait cru. Timothée lui manquait.
Leur histoire avait duré plus de treize ans. Elle n’était qu’une adolescente la première fois qu’elle l’avait aperçu aux fêtes du village. Timothée était, en société, un garçon joyeux, drôle, au charme ravageur. Mais ceux qui le connaissaient mieux savaient qu’il était aussi mélancolique, intelligent et bourré de talents. Des qualités qui ne l’avaient pas frappée, ce soir-là, car Timothée, occupé à amuser la galerie, courait dans les rues, avec un slip sur la tête. Quand un ami, qu’ils avaient tous les deux en commun, comprit au regard de Nancy que Timothée lui plaisait, il poussa son ami à l’inviter à danser. Elle accepta, à condition qu’il enlevât son couvre-chef. Elle rit beaucoup quand il s’exécuta, car ses cheveux ébouriffés ne tenaient pas en place. Il était définitivement charmant. Un récent piercing à la langue écorchait les mots qu’il prononçait, les entourant d’un léger zozotement. Ça ne l’empêchait pas de chanter à tue-tête tout en faisant valser Nancy en riant. Leur rencontre dura le temps d’une chanson.
Quand elle s’arrêta, ils eurent la même peine à se lâcher la main. La foule les sépara alors qu’elle ne connaissait même pas son nom. Le lendemain, elle partai avec ses parents pour les Hauts-Vents et, sur cette même terrasse où elle se réfugiait ce soir, elle imaginait des façons de le revoir.
Son téléphone portable avait sonné au bout du troisième jour, un numéro inconnu lui laissait un texto. Timothée se présentait, lui demandant si, par hasard, elle se souvenait avoir dansé avec un inconnu mystérieux et ténébreux dont l’une des particularités physiques était de porter ses sous-vêtements au mauvais endroit. Si c’était bien elle et si elle avait envie de prolonger la danse, il lui donnait rendez-vous, le samedi suivant. Elle s’y était rendue bien sûr, séduite par les manières du jeune homme.
Et leur histoire d’amour avait commencé ainsi.
Ils étaient tous les deux atypiques, ils ne vivaient rien normalement. Ils se sentaient au-dessus de tout quand ils étaient ensemble, sans parvenir vraiment à officialiser ce qu’ils étaient. Timothée était frivole, instable, fêtard et rêveur. Nancy était orgueilleuse, revancharde et effrayée de le perdre un jour. Mais ils avaient en commun leur amour pour la liberté, leur goût pour la musique et les voyages. Et ils s’aimaient.
Les années lycée passèrent, puis celles de l’université.
Nancy avait connu d’autres amours, mais lui était toujours resté. Il n’avait qu’à envoyer l’un de ses stupides messages, au beau milieu de la nuit. Elle lui ouvrait les portes de son appartement, non sans râler un peu, et restait là, tout près de lui, jusqu’à trois ou quatre heures du matin, à écouter de vieux vinyles d’Otis Redding, de Piaf ou Barbara. Il repartait ensuite, en promettant de repasser bientôt.
Généralement, trois bons mois s’écoulaient. Elle ne lui en voulait pas. Elle était amoureuse de sa liberté et estimait qu’en amour, il est inconcevable d’exiger de la part de l’être aimé un quelconque changement. Il partait à l’autre bout du monde pour surfer et se fichait royalement de tout ce qui pouvait ressembler à une responsabilité.
Ce qui le rendait charmant à une époque finit pourtant par devenir agaçant. Au retour de son troisième surf trip en Indonésie, Timothée contacta Nancy. Il avait ramené pour elle un petit bracelet de coquillages qu’il était impatient de lui offrir. Elle accepta d’aller prendre un café, mais il sentit à sa voix, ce jour-là, qu’elle était différente. En arrivant, elle ne l’embrassa pas comme elle l’avait toujours fait. Elle avait rencontré quelqu’un, dans sa promotion à la faculté, qu’elle qualifia dedoux et rangé. Timothée, abasourdi, feignit d’être content pour elle. Dans sa poche, il serrait le bracelet qu’il n’osait désormais plus lui donner. Cette révélation avait changé la donne. Finalement, leur relation n’était pas au-dessus des autres, elle méritait de l’attention et il était peut-être déjà trop tard.
Timothée coupa les ponts. Il reprit sérieusement ses études à l’École Nationale d’Architecture à Paris et décrocha son diplôme avec le charme et la désinvolture qui le caractérisaient encore.
Ce n’est qu’un an plus tard que Nancy réapparut à l’angle du boulevard Voltaire, grelottant sous le froid parisien. Elle venait de se séparer et rendait visite à l’un de ses meilleurs amis pour quelques jours. Ils passèrent un long moment, sur les quais de la Seine, à rattraper le temps qu’ils avaient perdu. Elle semblait plus sûre d’elle, ce qui la rendait plus séduisante aux yeux de Timothée. Après toutes ces années, ils semblaient se découvrir encore. Leur histoire reprit là où elle s’était arrêtée. Mais ils décidèrent, cette fois-ci, de la vivre comme deux adultes, même si cela signifiait s’engager de manière plus officielle et que Timothée en avait une peur bleue.
Un mois plus tard, Nancy décrochait un poste de pigiste dans une revue féminine bordelaise. Il quitta Paris pour la rejoindre et ils s’installèrent dans un duplex sous les toits, en plein centre de la ville, non loin du Jardin public. Le cabinet d’architectes qui l’employait acceptait qu’il travaille à distance, depuis chez lui, en maintenant un aller-retour par semaine au bureau. Ce rythme convenait parfaitement à Timothée qui organisait ainsi ses journées comme il le souhaitait. Aux beaux jours, il prenait la route pour Lacanau ou Biscarrosse Plage, chargé de sa planche de surf, revenait le soir et retrouvait Nancy souvent occupée par de trop nombreuses réceptions mondaines auxquelles elle devait assister dans le cadre de son travail.
Malgré tout, leur vie était douce. Ils ne se marchaient pas sur les pieds, se respectaient l’un l’autre et parvenaient à être conciliants. Ils partageaient beaucoup et ne se cachaient rien, comme le font les vrais amis, mais ils étaient différents sur tant et tant de choses que, parfois, la compréhension du fonctionnement de l’autre venait à leur manquer. Leurs chamailleries se terminaient toujours par un éclat de rire.
Mais les mots échangés, à ces moments-là, pesaient tout de même dans l’esprit de chacun d’eux. Le doute s’installait.
Nancy réagissait en s’enfermant dans ses dossiers.
Timothée, quant à lui, sortait de plus en plus souvent, en rentrant de plus en plus tard, le téléphone portable empli chaque soir de nouveaux numéros de jeunes étudiantes rencontrées en boîte de nuit.
Au bout de deux ans, l’affaire était bouclée. Une dispute, des valises, un trousseau de clés posé sans un regard sur la commode de l’entrée, et une porte se referma sur le vide de deuxexistences.
Nancy se souvenait de tout.
Assise dans la nuit noire, sur la terrasse des Hauts-Vents, elle se revoyait gravir, avec lui, les marches qui menaient jusqu’à cette maison. Ils avaient passé de belles vacances, quelques mois avant cette dispute et elle aurait aimé que cette échappée à Montmartin ressemblât au reste de leurs vies.
Le lendemain de bonne heure, Nancy s’extirpa du lit, enfila ses baskets, son pantalon de survêtement, descendit les escaliers jusqu’à la cave, puis emprunta la porte qui menait au jardin. Dehors, le soleil commençait sa timide percée, mais la brise venue du Nord rendait l’air froid. La jeune femme souffla entre ses mains, attacha ses cheveux et s’engagea en trottinant sur la petite route qui contournait les Hauts-Vents pour descendre jusqu’à la mer.
Elle connaissait le parcours que Timothée avait choisi lors de leurs dernières vacances, sur le bout des doigts : la route rouge qui tournait autour de la colline, le chemin de traverse après le troisième champ, le petit pont de bois au milieu des prés salés et la route des Dunes. Si beaucoup de joggeurs aimaient se plonger dans leur course, musique entraînante dans les écouteurs, Nancy, elle, appréciait le silence de la nature qui s’éveillait au petit matin, le chant des oiseaux, le hennissement des chevaux sur son passage et la rythmique de ses pas venant heurter le sol. Sur la route des Dunes, elle savait qu’elle touchait l’apogée de sa course.
Le bitume se recouvrit peu à peu de sable blanc, les herbes folles et hautes lui caressèrent les jambes et il ne lui restait plus qu’une dernière ligne droite, une dernière montée, un dernier effort pour aboutir sur l’horizon. Marée basse, la mer à quelques kilomètres du rivage semblait se confondre avec la frontière du ciel.
Nancy descendit sur la plage où des dizaines de mouettes prenaient déjà leur premier repas, accompagnées de quelques malheureux ramasseurs de coques tous identiques avec leurs bottes de caoutchouc bleu marine et leur ciré jaune.
Parmi eux, pensa-t-elle, se cache peut-être le Pépé, écumant les bords de plage comme un vieux loup de mer contraint un peu vite, à quitter le navire.
Elle sortit de sa poche un petit sac plastique, s’agenouilla et le remplit d’un peu de sable en acquiesçant avec un signe de tête, comme si on lui demandait de le faire.
Au retour, elle fit une pause près de l’ancienne ferme où sa grand-mère avait été envoyée, avec sa sœur, lorsqu’elles étaient petites filles, quand la vie à Paris était devenue trop sombre. Dans l’autre sens, le parcours était plus raide, la jeune femme peinait tout en songeant à la cigarette qu’elle allumerait après la douche, en buvant son café chaud sous la véranda. Elle passa les Hauts-Vents et remonta jusqu’au village en marchant. Dans les rues déjà, quelques passants flânaient et les petits commerces ouvraient leurs portes. Boulanger, charcutier, fleuriste, épicier, Montmartin n’était certes qu’un village, mais il semblait tout de même qu’on pouvait tout y trouver. Derrière la boutique du fleuriste, Nancy poussa la petite grille en fer forgé du cimetière, tourna quelques instants dans le dédale des allées. Elle cherchait la stèle de son arrière-grand-père et prenait aussi le temps de prêter attention à tous ces morts au-dessus desquels elle marchait. Elle s’arrêta face à une tombe de marbre foncée, presque noire, où quelques vieilles fleurs artificielles avaient perdu toutes leurs couleurs.
«Même les fleurs de plastique veulent passer l’arme à gauche ici… C’est triste, ils ne t’ont même pas installé vue sur la mer, dit-elle doucement en sortant de sa poche le sac de sable. Je t’ai amené un peu de chez toi, je sais bien que tu aurais préféré une bonne bouteille, mais… Je m’étais jurée de ne pas pleurer, je ne vais pas non plus te faire de grands discours, on n’a jamais aimé ça et là, je me retrouve bêtement à parler devant un morceau de pierre taillée et sordide où vos deux noms sont inscrits. Le tien et celui de Mémé, avec dessous une date manquante, la sienne. Je te préviens, quand elle arrivera, tu devras lui faire une bonne place parce qu’en attendant, elle ne se laisse pas abattre la Mémé! Je reviendrai sûrement te voir avant de repartir. Dors bien.»
Elle étala le sable fin sur la tombe et y dessina du bout du doigt, un petit cœur enfantin qui détonnait avec l’illustre plaque de bronze gravée.
Parler de toi c’est te faire exister,
Ne rien dire serait t’oublier.
Après avoir pris sa douche, Nancy enfila son jean fétiche et sa marinière, une tenue légèrement cliché, mais qu’elle ne pouvait s’empêcher de porter lorsqu’elle venait en Normandie. Les cheveux enveloppés dans un drap de bain, à peine maquillée et pieds nus, elle attrapa son sac à main et quitta l’étage où Lou-Anne et Tom dormaient encore. À la cuisine, la Mémé épluchait des pommes de terre tandis que les hommes s’affairaient dans le jardin. Les femmes étaient parties faire quelques courses. Nancy se servit une tasse de café encore fumant et s’installa sous la véranda pour y allumer une cigarette. La Mémé apparut sur le pas de la porte.
«Il s’asseyait toujours à cette même place pour fumer ses Gitanes.
— Je sais, je me souviens. Je suis passée au cimetière ce matin.
— Tu as bien fait ! Il n’a plus beaucoup de visites depuis que je peine pour monter au village. Cette maison, on l’a tellement voulue, lui et moi. Construite de nos propres mains, on avait vu les choses en grand. J’avais joué aux courses à l’époque et j’avais empoché un sacré pactole avec Magnolia, un trotteur d’une beauté époustouflante. On l’avait mis de côté. Un jour, on a fini par se décider à quitter Paris et prendre une retraite un peu anticipée. On prenait la route tous les vendredis à la fermeture de la charcuterie et on attaquait les travaux. Le dimanche soir, on rentrait épuisés.»
Quand la Mémé commençait à se souvenir, il fallait se taire, écouter et apprendre des dix vies qu’elle avait vécues. La Mémé n’avait pas toujours porté ce surnom-là même s’il était difficile pour son arrière-petite-fille de l’imaginer autrement.
Hélène Lion était fille de charcutiers. Elle grandit sans trop manquer ni d’amour ni de confort, dans une ferme de la campagne parisienne, auprès de son frère Fernand et de ses parents. En âge de travailler, malgré son amour pour la couture, Monsieur et Madame Lion exigèrent sa présence dans le commerce familial. La jolie jeune femme qu’elle était devenue et sa grande habileté dans le maniement des couteaux étaient autant d’atouts pour la Charcuterie du Lion. Elle s’y forgea, se modelant un caractère bien trempé et parfois un brin autoritaire, ce que Monsieur Lion respectait beaucoup. Il voyait, en sa fille, les épaules assez larges qui pourraient porter son affaire si jamais il lui arrivait malheur. En 1935, à 18 ans, Hélène épousa le parti idéal, Pierre Aubré, un jeune commerçant qui venait d’hériter de l’épicerie de ses parents, dans une bourgade de la banlieue parisienne, à Chilly-Mazarin. Deux ans plus tard, Hélène accouchait de Juliette, puis de sa cadette, le 23 août 1939. Ce jour-là, Allemands et Soviétiques signaient un pacte de non-agression.
Ce fut l’une de ces vies qui jaillirent au milieu de l’Histoire. Hélène Lion, épouse Aubré, ne connaissait pas encore son destin. Elle ne s’interrogeait pas sur les questions du monde. Tout ce qui l’importait, en août 1939, c’était son rôle de mère, d’épouse, sa boutique, sa clientèle, et, parfois, les fins de mois difficiles.
Cet été-là, le couple et leurs deux filles s’installèrent à Chilly, dans une petite maison mitoyenne à l’épicerie de famille. Un six pièces à la façade grisâtre, lugubre d’apparence, qu’Hélène avait tant bien que mal tenté de rendre coquet. Madame Lion s’occupait de Juliette et de sa sœur lorsqu’Hélène et Pierre partaient travailler dès cinq heures au petit matin. Ils rentraient tard le soir, souvent à la nuit tombée.
Un lundi en fin de journée, alors qu’Hélène finissait de nettoyer l’étal de La Charcuterie du Lion, son mari passa la porte, un air grave accroché à un visage qui souriait déjà rarement. Il posa sur le comptoir la dernière édition du Paris-Soir. Elle s’en empara et s’assit un moment sur son plan de travail. Le canard titrait :
L’Angleterre depuis ce matin 11 heures, la France depuis cet après-midi 5 heures sont entrées en état de guerre avec l’Allemagne.
Ce même soir, dans une petite ferme en pierres de la campagne normande en bordure de côte, à Hauteville-sur-Mer, une autre tempête grondait. L’océan parfois capricieux dans ce coin de France où les hommes passaient plus de temps en mer que sur la terre, cette nuit-là, se taisait.
Dans la demeure d’une tout autre famille, une vieille femme aux cheveux gris, à la peau brune et aux yeux noirs, s’assit auprès de deux jeunes hommes, ses garçons. Son visage était à la fois dur et triste, paradoxalement méprisant et aimant. Elle était comme ça, Nounour : depuis toujours, froide et forte, insensible, forgée aux durs labeurs d’une vie sans rubans, sans luxe, sans automobile, sans mari non plus. Mais ça, il fallut qu’elle apprît : Léon Millet, 12e Régiment d’Artillerie de Campagne, n’avait pas survécu face à l’ennemi à Perthes-lès-Hurlus, atteint d’une balle perdue en montant à l’assaut en juillet 1918. Lui qui rêvait de mourir tout près de l’océan, porté par la marée, il crevait, ce jour-là, d’une balle en plein poumon, dans la boue et la peur, laissant cette femme seule, avec deux garçons sur les bras, l’un de cinq ans et l’autre de six mois.
Le destin peut parfois se montrer railleur et cruel.
Ce soir d’été 1939, Nounour et ses deux fils, Paul, l’aîné et Cléophast, le benjamin, que ses amis surnommaient affectueusement Cléo, ne se doutaient pas encore de l’entrée de leur pays dans une seconde guerre. Attablés autour d’une potée, sous la lueur d’une lampe à pétrole, ils observaient un silence religieux, jusqu’au moment où Paul se leva, l’air grave :
«Elle est enceinte et, quoi que tu en dises, je ne la laisserai pas seule. J’ai pris ma décision.
— Je te l’interdis, Paul! gronda Nounour en pointant un index menaçant vers l’aîné de ses deux fils.
— Tu n’as pas à me dicter la vie que je dois mener, tu n’as pas à choisir quelle femme je dois aimer!
— C’est une putain, Paul! Rien d’autre! Que veux-tu donc qu’elle fasse ici? Qu’elle travaille avec nous à la ferme? C’est une entraîneuse!
— Je ne te laisse pas le choix. J’aime Tamara et j’aime déjà l’enfant qu’elle porte. J’irai la chercher dès demain et elle s’installera avec nous.
Paul tourna les talons et prit la porte en la claquant. Son frère le suivit :
— Où vas-tu maintenant?
— Retourne à la maison, Cléo, je monte chez Dédé au village.
— J’ai 21 ans tu sais, frangin, je vous aime beaucoup tous les deux, mais vous commencez à me plaire avec vos ordres et vos reproches. Que vas-tu faire de Tamara et du bébé, quand il sera là?
— Je me débrouillerai», répondit l’aîné en s’enfonçant dans l’épaisse brume qui avait recouvert la campagne environnante.
Paul était un garçon vaillant, poli, courtois et qui avait assumé très tôt le rôle de l’homme de la maison. Il trimait depuis des années à la ferme, sans s’en être plaint, ne fut-ce qu’une seule fois. Il était plutôt joli garçon, mais la vingtaine passée, le village entier pensait qu’il finirait sa vie seul, tant il était timide, sauvage parfois, même un peu bourru avec les femmes. Nounour avait bien essayé de le marier, en vain ! Il était aussi têtu qu’elle.
Et puis, un soir, alors qu’il était au café avec des copains, ce fut son ami d’enfance, Dédé, son parfait opposé, qui entra, un large sourire accroché à son visage rouge et joufflu. Dédé était marin pêcheur, comme son père, son grand-père et son arrière-grand-père avant lui. C’était un homme heureux, toujours ! Il aimait deux choses : l’océan et les femmes. Cette nuit-là, il tira son ami par la manche à l’extérieur du petit bistrot et le fit monter dans son auto, ce qui ne fut pas chose aisée puisque Paul avait bu plus que de raison et titubait dangereusement.
