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Céline a reconstruit sa vie après 15 ans d'un mariage douloureux. Pourtant, elle a l'impression d'être suivie et épiée. Lorsque le harcèlement qu'elle subit dérape et que la menace s'intensifie, elle va se reposer sur l'expérience de William, son voisin de palier commissaire de police. Pour la mettre à l'abri, il va l'entraîner dans une cavale hors de Paris...
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Seitenzahl: 226
Veröffentlichungsjahr: 2022
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À Corinne, ma consœur
Prologue
William
Paris
Céline
William
Céline
William
Céline
William
Céline
William
Carl
Céline
William
Céline
William
Carl
Compiègne
Céline
William
Céline
William
Saint-Jean-aux-Bois
Céline
William
Céline
Carl
William
Céline
Extraction
William
Céline
Carl
Chantilly
William
Céline
Carl
Retour à Paris
Céline
William
Épilogue
Céline
Il y a des jours où la cruauté du monde nous fracasse en mille morceaux et nous donne envie d’oublier jusqu’à notre propre existence.
Ce fût le cas aujourd’hui où j’ai dû m’occuper d’une sombre histoire conjugale. Un conflit entre un mari et sa femme qui a mal tourné : de rage, il l’a tuée d’un coup de fusil alors que leur petite fille de six ans jouait à l’étage dans sa chambre. Heureusement que la déflagration a fait réagir les voisins rapidement, et que notre équipe d’intervention a eu le temps de récupérer la gamine sans qu’elle n’ait vu sa mère baigner dans son sang…
Après des journées comme ça, je n’ai qu’un seul remède quand je rentre chez moi : mon piano et un whisky.
Quelques partitions plus tard, je regarde la bouteille pourtant neuve quand je l’ai ouverte, et m’aperçois qu’elle est sacrément entamée. Une chance que pour jouer mes doigts n’aient pas besoin de mon cerveau, devenu inutile et errant dans une épaisse brume…
« Je joue depuis combien de temps déjà ? Deux heures au moins ? »
Je ne peux même pas me répondre. Je ne sais pas, j’ai perdu la notion du temps…
J’enchaîne des standards du jazz et de la pop anglaise : toutes ces musiques que j’aime et qui ont le pouvoir de chasser les pensées toxiques de mon âme. Mon esprit flotte, et je laisse à mes mains la liberté de jouer ce qu’elles veulent. Et contre toute attente, elles entament la mélodie de Jean-Jacques Goldman « S’il suffisait d’aimer ». D’habitude le répertoire français n’est pas ma tasse de thé, mais il est vrai que cette chanson m’a toujours touché.
C’est alors que du fin fond de mon brouillard, j’entends la voix d’un ange s’élever…
« S’il suffisait qu’on s’aime,
S’il suffisait d’aimer… »
La voix est lointaine mais je peux discerner la clarté de son timbre qui exalte la poésie des paroles. Des frissons se mettent à parcourir mon corps, et je m’envole littéralement porté par ce chant…
L’ivresse ne me permet plus de savoir où est la frontière entre rêve et réalité. Mes doigts continuent la mélodie, et je suis toujours en connexion avec l’ange. Je n’ai jamais rien ressenti d’aussi fort et je m’accroche à cette voix irréelle et magnifique. Comme un assoiffé à une fontaine, je m’abreuve de ce chant qui me fait un bien fou.
« Nous ferions de ce rêve un monde…
S’il suffisait d’aimer… »
Je ne veux pas que cet instant s’arrête, mais c’est ainsi, toute chanson a une fin, et le souffle de l’ange s’éteint doucement avec les dernières notes, me laissant seul dans le vide du silence…
Je ne crois ni en Dieu, ni en la vie après la mort, mais j’ai eu l’impression que la femme assassinée cet après-midi était revenue chanter pour moi ce soir. Elle avait aimé, et apparemment pour elle, cela n’avait pas suffi.
Par la suite, j’ai rejoué cette chanson des centaines de fois. Mais la voix de l’ange n’est jamais revenue se connecter à ma musique.
Alors en tout bon cartésien, je me suis convaincu que, tristement transporté par les effluves du whisky, j’avais simplement rêvé cet épisode céleste de ma vie…
J’adore mon nouvel appartement parisien dans cette rue calme du XVe arrondissement. L’immeuble date des années cinquante, et j’ai gardé ce style dans le choix des meubles et de la décoration de mon deux-pièces. Il faut dire que je suis tout particulièrement sensible à cette époque où les lignes sobres se mariaient à merveille avec l’élégance, tant en matière de décoration que d’habillement.
D’ailleurs, mon dressing suit également cette inspiration : je ne porte que des robes ou des jupes avec des bas noirs ou gris fumés, accompagnés de mes indispensables chaussures à talons hauts. J’aime être très sophistiquée même si je sais que je ne ressemble pas à la plupart de mes concitoyennes adeptes du jean ou des tenues plus décontractées. D’un autre côté, avec ma ligne pulpeuse, je préfère les matières fluides plutôt qu’un pantalon qui mettrait à coup sûr en exergue les rondeurs que je ne souhaite pas montrer.
Mon ex-mari aurait été fou de voir ma silhouette actuelle. Il m’aurait affamée depuis longtemps pour me faire perdre au moins dix kilos. Fort heureusement, il n’est plus que mon ex-mari, alors maintenant, je vis comme il me plait. Je ne veux pas aller contre ma nature plutôt généreuse, même si je fais tout de même un minimum attention…
Je vis seule depuis mon divorce. Enfin presque, car depuis deux ans je partage ma vie avec mon chat Virgile, un persan crème magnifique. Il est très possessif avec moi, et par ce côté, il me rappelle un peu mon Ex... En revanche, lui, ne me fait pas vivre le calvaire des quinze années de torture que m’a infligé Carl.
Durement échaudée par cette expérience, je préfère pour l’instant tenir les hommes à l’écart de ma vie. On verra peut-être dans vingt ans, et encore…
Aujourd’hui je me sens libre, et c’est tout ce qui compte pour moi.
Enfin, libre… façon de parler, car j’ai le sentiment que Carl est toujours en train de me surveiller.
Nous sommes séparés depuis cinq ans, pourtant durant cette période, j’ai retrouvé régulièrement des signes qui le rappellent à mon bon souvenir, comme une preuve de sa présence continuelle auprès de moi. C’est ainsi que j’ai découvert à plusieurs reprises des photos de nous dans ma boîte aux lettres, ou un livre dans mon appartement qui se réfère à un épisode de notre histoire commune. Et malgré avoir changé quatre fois de logement, cela n’a pas arrêté ces intrusions dans ma vie privée.
Le pire est que j’ai une impression continuelle d’être observée, et je ne sais pas comment faire cesser un tel sentiment, ou ne pas sombrer dans la paranoïa…
Je suis allée à plusieurs reprises aux commissariats de mes différents quartiers, mais je n’ai aucune preuve tangible que c’est bien lui qui a déposé ces objets chez moi : j’aurais tout aussi bien déjà pu posséder ces choses. Alors, devant mon peu de crédibilité, je me sens totalement démunie. C’est pourquoi, je ne suis jamais allée jusqu’au bout de la démarche. Je n’ai même pas pu porter plainte cet horrible jour où mon précédent chat est, soi-disant, tombé accidentellement du balcon. Tout portait à croire que c’était bien à cause de ma négligence que mon chat s’était tué. Mais j’ai ma conscience pour moi : je sais que la fenêtre était bien verrouillée quand je suis partie travailler ce matin-là.
Aujourd’hui, je suis sortie de mon travail plus tôt que d’habitude, le ciel est bleu et le soleil brille. Paris est toujours magnifique lorsqu’il fait beau, et j’en profite pour rentrer à pied. J’arrive de bonne humeur dans mon appartement et vais aussitôt ouvrir la porte fenêtre du salon donnant sur le balcon. C’est la première chose que je fais quand j’arrive chez moi : Virgile est toujours impatient de sortir et miaule tant que je n’ai pas accédé à sa demande de liberté. J’ai sécurisé le balcon par un filet presque invisible. Il peut ainsi prendre l’air sans que je m’inquiète pour sa sécurité. Je retourne dans l’entrée tranquillement, retire mes talons que je jette dans le placard. Je suis en train de ranger avec soin mon trench, quand on sonne à la porte.
Je regarde par l’œilleton : c’est mon voisin de palier… Étonnant…
Je ne sais pas ce qu’il fait dans la vie, mais il arbore toujours des costumes sombres et une mine sinistre. Pourtant, il a de l’allure avec sa grande stature et ses tempes grisonnantes. D’ailleurs, je sais qu’il plait aux femmes : il a souvent une poupée Barbie cramponnée à son bras. En général, il ramène des filles jeunes. Blondes, brunes, rousses, peu importe, mais elles sont toujours très grandes et très minces.
Et là, je vois qu’il a Virgile dans les bras et affiche un air furax. Du coup, je prends une grande inspiration avant de lui ouvrir.
- Bonsoir Monsieur…
Mais sans pouvoir en rajouter davantage, il me coupe la parole brutalement.
- Il est à vous cet animal ? me dit-il en tendant Virgile à bout de bras.
Pas un bonsoir, pas un sourire, et en plus, il crie presque. Il commence à me faire peur avec son regard noir furieux braqué sur moi. Sans mes talons, il fait au moins vingt centimètres de plus que ma taille, et je ressens sa puissance comme une menace.
- Effectivement, c’est mon chat Virgile, j’espère qu’il ne vous a pas importuné… dis-je d’un air désolé.
- Je l’ai trouvé en train d’uriner dans les jardinières de mon balcon. Vous ne pouvez pas le cantonner au vôtre. Je n’ai pas envie de sentir la pisse de chat à chaque fois que j’ouvrirai la fenêtre. Alors faites ce qu’il faut pour qu’il ne recommence pas, sinon je vous promets que je n’aurai pas de scrupule à le jeter par-dessus bord…
Il s’énerve, et son ton monte. Sa sommation me terrifie.
Affolée, je lui arrache Virgile des mains et lui murmure rapidement, les yeux rivés sur mon chat :
- Il a dû passer sous la vitre de séparation… Je vais faire ce qu’il faut pour que Virgile ne puisse pas atteindre votre balcon. Toutes mes excuses, cela ne se reproduira plus.
Et d’un geste rapide, je referme ma porte que je verrouille à double tour.
Je reste scié, comme un con, devant cette porte fermée. Je m’attendais à ce qu’elle se rebelle, me crie dessus à son tour. Mais rien de tout cela ne s’est passé. Et je reste figé, là, à essayer de comprendre. Je suis commissaire de police alors les réactions humaines cela me connaît généralement...
Dans les yeux de cette femme, je viens de voir de la terreur. Et cela me glace le sang. Le pire, c’est que j’ai cru reconnaître celle que j’ai si souvent vue dans le regard… des femmes maltraitées.
J’espère que je me trompe mais j’ai un mauvais pressentiment. Du coup, je n’ose pas sonner de nouveau à sa porte pour m’excuser. Elle ne m’ouvrira pas de toutes façons.
Je fais demi-tour et rentre chez moi.
Et en tout bon flic, j’essaye de rassembler tous les éléments que je connais sur elle. C’est à dire, pas grand-chose en fait…
Elle n’est arrivée que depuis quelques mois dans la résidence. Elle doit avoir la cinquantaine, et paraît vraiment seule dans la vie. En tous cas, je ne l’ai jamais croisée avec un homme, ni avec quiconque d’ailleurs. Elle a un style un peu vieillot, toujours tirée à quatre épingles, habillée comme si elle sortait dans le grand monde, avec ses cheveux noirs toujours roulés en un chignon impeccable. Peut-être a-t-elle été riche auparavant, et après un revers de fortune, elle vit maintenant parmi le commun des mortels ? Elle a l’air un peu en décalage tout de même…
En revanche, en tant que mec, je dois bien lui reconnaître que sa silhouette attire l’œil avec une poitrine magnifique, opulente et bien haute. Et je ne vous parle pas de sa chute de rein. Bon, elle n’est pas très grande, c’est bien dommage…
« Eh ! Tu t’égares, tu t’égares… Ce n’est pas comme ça qu’on commence une enquête… » me réprimande la voix de ma conscience professionnelle.
Bien, finalement je décide que la prochaine fois qu’on se croisera dans le couloir, je lui présenterai toutes mes excuses et essayerai d’entamer la conversation, histoire d’en savoir un peu plus sur elle.
* * *
Six mois sont déjà passés depuis l’incident avec le chat, et je n’ai toujours pas recroisé ma voisine. À chaque fois qu’elle m’a aperçu aux ascenseurs ou aux boîtes aux lettres, elle a fait demi-tour et s’est évaporée.
C’est fou !
Je lui ai fait si peur qu’elle ne veut plus me voir. C’est bien la première fois qu’une femme me fuit ainsi comme la peste.
Bon, en toute honnêteté, je pourrai certainement en citer quelques-unes de plus, mais pour des raisons beaucoup moins dramatiques. Il faut dire que je préviens toujours que je ne m’attache pas, que je ne veux pas m’engager, mais cela n’empêche pas certaines de penser tout de même pouvoir me changer.
Ah ! Les femmes ! Et leur satané attachement…
Pourquoi venir compliquer les choses ?
Allez comprendre…
* * *
Ce soir, je rentre du commissariat relativement de bonne heure et pénètre dans l’ascenseur d’une manière automatique, perdu dans mes pensées. J’ai déjà appuyé sur mon étage, mais je bloque tout de même l’accès ouvert quand j’entends la porte d’entrée de l’immeuble se refermer dans son bruit de métal qui me reconnecte à la réalité. Les talons qui courent sur le marbre raisonnent, et voilà que ma voisine débarque essoufflée dans la cabine. Elle me voit, se met immédiatement à pâlir, et instinctivement se retourne pour sortir de l’ascenseur.
Spontanément, je la retiens par le bras :
- S’il vous plait… Ne partez pas… la prié-je, le regard suppliant. Je suis désolé de vous avoir fait peur la dernière fois… J’avais eu une journée épouvantable et j’ai passé mes nerfs sur votre chat… Je n’aurais pas dû… Pardon, vraiment…
Ses yeux me scrutent, et je suis soudainement frappé par la beauté de son regard. Elle a les yeux couleur ambre, des yeux d’or magnifiques. Comment se fait-il que je ne les aie pas remarqués la dernière fois ? Ma colère sans doute…
Sa respiration semble se calmer, alors je lâche son bras en douceur, espérant de toutes mes forces qu’elle reste dans l’ascenseur.
- Excuses acceptées, dit-elle simplement.
Puis elle se cale au point le plus éloigné de moi et plonge son regard sur le sol. Je continue la conversation seul pour essayer de rompre la glace :
- Je vous remercie aussi pour les aménagements que vous avez faits sur votre balcon. C’est très efficace et très esthétique en plus…
- Je vous en prie.
Sa réponse est brève, dénuée de toute chaleur. Elle est sur la réserve et son regard reste fixé à ses chaussures.
La suite du voyage se fait dans un silence total, et une fois arrivés à notre étage, je me mets de côté pour la laisser sortir, mon bras garantissant que les portes restent ouvertes à son passage.
Elle me remercie timidement et tourne vers la droite pour rejoindre son appartement, lorsqu’elle se fige littéralement sur place. Je trouve étonnant qu’elle ne s’avance pas plus, alors je tourne instinctivement la tête à mon tour et vois que sa porte est taguée à la peinture rouge dégoulinante d’un « SALOPE », en biais du bas en haut.
Je regarde immédiatement ma voisine et remarque son visage pétrifié par la terreur ainsi que des larmes couler silencieusement le long de ses joues. Puis dans un souffle, elle murmure :
« Il m’a retrouvée… ».
Elle se plaque le dos au mur du couloir et laisse aller ses sanglots.
À cet instant, je ressens sa peur, son angoisse et son découragement. Puis elle s’arrête de respirer et me regarde en hurlant :
« Virgile ! »
Le commissaire de police que je suis refait surface, et je me mobilise pour prendre les choses en main. Je cherche ma carte de flic dans ma veste et la lui montre pour qu’elle sache qu’elle peut compter sur moi :
- Je suis commissaire de police au commissariat du XVIIIe. Je vais joindre immédiatement mes collègues du XVe. Ne vous inquiétez pas, je vais m’assurer qu’on retrouve l’auteur de ce message… Pour l’instant, je ne peux pas vous laisser rentrer dans votre appartement. Je vais voir si une équipe pourrait être dépêchée pour prendre les empreintes.
Elle me regarde désespérée :
- Et mon chat ?
- Je téléphone d’abord au commissariat, et ensuite je vous promets qu’on s’en occupe… Vous avez une amie ou de la famille qui pourrait vous héberger pour la nuit ?
D’un geste de la tête, elle me répond par la négative, alors je cherche une solution temporaire.
- Bon, en attendant, je vous propose de vous installer dans mon salon. Je vais vous servir un verre, et dès que je peux, je vous ramène votre chat. Cela vous convient ?
Elle ne parle toujours pas, acquiesçant simplement d’un battement de cils. Ses yeux d’or sont noyés dans ses larmes et je n’arrive pas à détacher mon regard d’eux tant ils me touchent… Ma raison m’ordonne de me reconcentrer pour aller ouvrir mon appartement, et je m’exécute à la hâte.
* * *
Mon salon n’est pas très avenant, je sais…
Je n’ai pas refait la décoration après le départ de mes parents, et utilise encore les quelques meubles qu’ils ont laissés là, depuis près de dix ans. Un piano demi-queue, qui est dans ma famille depuis toujours et auquel je tiens comme à la prunelle de mes yeux, trône en plein milieu. Au fond près de la fenêtre, un petit canapé et deux fauteuils se font face à face. Entre eux, une minuscule table basse permet d’accueillir les verres pour un apéro. Mais en fait, je n’invite jamais personne ici.
On pourrait dire que je suis plutôt un solitaire. Au bureau, j’ai même le surnom de « Lion ». Au départ, j’ai trouvé ça bizarre, mais finalement, cela me correspond plutôt bien : je ne lâche jamais rien, surtout quand je suis sur les traces d’un criminel ou que je me bats sur un ring.
La porte de mon appartement ouverte, je fais un signe du bras à mon invitée pour la prier d’entrer. Elle semble très intimidée, ce qui me paraît vraiment étonnant pour une femme d’âge mûr comme elle. Elle s’arrête net et me regarde surprise :
- C’est donc vous le pianiste de la résidence ? Moi qui croyais que c’était le voisin du dessous… Je n’aurais jamais pensé à vous… reconnaît-elle.
- Et pourquoi pensiez-vous que cela ne puisse pas être moi ?
- Peut-être à cause de votre air austère. Je vous imaginais travailler aux pompes funèbres…
Sa remarque me fait sourire : c’est vrai que je peux paraître un peu rustre, et comme notre relation a plutôt commencé sous le signe de la colère, je ne peux pas lui en vouloir. Mais je note comme une petite revanche dans ses propos…
- Il faut reconnaître que commissaire de police, ce n’est pas toujours très gai comme job… On a parfois affaire à toute la misère du monde. La musique se révèle être une excellente échappatoire, surtout accompagnée d’un vieux whisky…
Comme elle ne s’avance pas, je l’invite à retirer son manteau que je pends sur le perroquet de l’entrée et lui propose de prendre place dans le canapé.
Dans la foulée, je lui demande ce qu’elle souhaite boire, et finalement, me rends compte un peu gêné qu’à part mon fameux whisky, je n’ai rien d’autre à lui offrir…
- Un verre d’eau sera parfait, me dit-elle en s’asseyant avec élégance dans le canapé.
Je lui rapporte le verre et ne peux m’empêcher de l’interroger en le lui tendant :
- Vous avez dit tout à l’heure : « Il m’a retrouvée ». De qui parliez-vous ?
- De mon ex-mari… Je crois qu’il n’a pas bien « imprimé » que nous étions divorcés, et il laisse régulièrement dans mes logements des indices pour manifester sa présence. J’ai changé quatre fois de villes en cinq ans pour essayer de le décourager, mais il me retrouve toujours.
- Et vous n’avez jamais porté plainte ?
- Pour quoi ? Quelques vieilles photos glissées dans ma boîte aux lettres, un livre déposé dans mon appartement, ou une fenêtre laissée ouverte qui a entrainé la chute et la mort de mon précédent chat ? Comment voulez-vous que je prouve ma bonne foi avec ces éléments ?
Je comprends maintenant ce que mes menaces passées à l’encontre de son « Virgile » ont dû avoir comme effet sur elle… Je ne pouvais pas tomber plus mal et m’en veux terriblement.
Je la regarde et reçois tout ce qu’elle me raconte sans percevoir de filtre : je ressens qu’elle me dit la vérité.
Elle a les bras croisés et ne peut s’empêcher de laisser aller et venir son regard dans la pièce. Mais rien ne semble pouvoir fixer son attention, alors elle finit par me regarder vraiment.
Et comme à chaque fois, l’or de ses yeux me déconcerte : je n’ai jamais vu un tel regard…
- Pensez-vous qu’il y en aura pour longtemps ?
- Je n’ai pas encore de réponse de la Scientifique… Alors oui, je pense que ça peut être long… Mais si vous me donnez vos clés, je vais tenter de récupérer votre chat.
En moins d’une minute, elle se lève, et le trousseau se retrouve dans mes mains. Puis elle me suit sur le palier.
Je sors une paire de gants en latex de la poche de ma veste, l’enfile, et avec une infinie précaution, ouvre la porte sans la toucher. Elle appelle l’animal d’une manière douce, et au son familier de la voix de sa maîtresse, celui-ci sort sur le palier sans plus de difficultés. Quel soulagement pour elle, mais pas autant que pour moi ! La bête est sauve, et j’ai réussi à la mettre en sécurité : je m’en serais vraiment voulu si j’avais foiré ce coup-là.
Elle l’attrape en douceur et lui dépose un baiser sur le front. Puis elle s’adresse à moi :
- Merci beaucoup Commissaire… C’est idiot, je sais, mais je tiens beaucoup à cette bestiole...
Et d’un geste, elle lui frotte le crâne, ce qui fait ronronner l’animal.
- Je vais le déposer chez Madame Gredin. Elle a l’habitude. C’est elle qui le garde quand je suis en déplacement.
- Vous avez raison : il y sera en sécurité. Mais s’il vous plait, ne donnez pour l’instant aucun élément sur ce qui vous arrive…
- Très bien Commissaire.
- Je vous en prie, appelez-moi William. Ici, j’aime à ne pas me sentir au bureau, lui dis-je avec un petit sourire.
- Comme vous voudrez… Je me prénomme Céline… Céline Bach, au cas où vous ne connaitriez pas mon nom…
Elle se retourne gracieusement sans attendre de confirmation de ma part et prend l’ascenseur pour descendre au rez-de-chaussée jusqu’à la loge de la gardienne de l’immeuble.
Madame Gredin est une femme qui prend très à cœur ses attributions, et malgré qu’elle soit trop bavarde à mon goût, je dois lui reconnaître qu’elle est toujours d’une aide précieuse.
En attendant, je me mets à l’aise en ôtant ma veste puis me prépare à appeller Simon.
Simon est mon ex-coéquipier mais c’est surtout, pour le fils unique que je suis, ce que j’ai de plus ressemblant comme frère. Étant donné qu’il travaille maintenant au commissariat du XVe, il est tout à fait naturel que je le mette au courant de cette affaire.
Avec mon caractère de lion, j’ai voulu gravir les échelons. Simon, lui, avait plutôt les caractéristiques du buffle : infatigable, puissant à la tâche, mais sans avoir le même besoin de reconnaissance que moi. Il faut dire que chez lui, l’attend une charmante épouse et quatre adorables bambins qui le rendent parfois fou, mais pour lesquels il se ferait couper en quinze. Alors le boulot, il le voit plus au poste à fouiner dans la mine d’or des renseignements qu’on a maintenant avec internet et les nouvelles technologies, plutôt qu’à courir physiquement après les voyous. Et je dois dire qu’il excelle dans son domaine.
Je n’hésite donc pas une minute, attrape mon téléphone et lance l’appel :
- Salut Simon ! Je te dérange ? Tu es à table ?
- Non, pas encore… Qu’est-ce qui me vaut de t’entendre ?
- Je peux te parler d’une affaire rapidement ?
- Tu as cinq minutes avant que ma douce m’appelle pour dîner et me démonte si elle m’entend parler boulot à cette heure-ci…
- Tu ne vas tout de même pas lui en vouloir de tenir à toi ?
- Ah ! Tu prends toujours sa défense, hein ? Je vais le lui dire, ça lui fera plaisir… Alors, qu’est-ce qui t’amène à cette heure tardive ?
- Figure-toi que je suis arrivé en même temps que ma voisine ce soir…
- Non, pas possible… me coupe-t-il. Et tu as pu lui parler ?
- Oui, mais pas bien longtemps car un taré lui a tagué « SALOPE » sur sa porte d’entrée avec un liquide rouge qui ressemble à si méprendre à du sang. Je ne dis pas que c’en est, bien sûr, mais bon… il faudrait vérifier, histoire de faire les choses correctement.
- Waouh ! C’est un peu violent, non ?
- Oui, sachant qu’il y a un digicode en bas… Je ne pense pas que cela puisse être le fruit du hasard. Surtout que les autres portes de l’étage n’ont pas été dégradées. Pour moi, il n’y a pas de doute qu’elle était bien visée. D’autant plus que lorsqu’elle a vu le tag, elle s’est décomposée et a spontanément dit : « Il m’a retrouvée ». Avant que tu ne me le demandes, je lui ai posé la question, et elle parlait de son exmari…
- Son ex-mari qui la harcellerait ? C’est possible… Mais cela pourrait être tout aussi bien une femme qu’elle aurait faite cocue ou un proche du mari qui n’arriverait pas à lui pardonner le divorce…
- Oui… Effectivement, ce sont des pistes à ne pas négliger… Elle m’a parlé également de photos glissées dans sa boîte aux lettres pour lui remémorer son mariage, mais aussi des livres déposés chez elle pour attirer son attention. Puis une fenêtre ouverte intentionnellement provoquant la mort de son précédent chat. Dans les deux derniers cas, il y aurait eu intrusion à son domicile...
- Là comme ça, on ne peut rien en déduire… Elle a très bien pu tout inventer…
- C’est vrai. D’ailleurs, elle est tout à fait consciente qu’elle n’a aucune preuve de ce qu’elle avance et paraît complètement désemparée… Elle a eu cinq logements différents en cinq ans pour échapper aux harcèlements.
- Après, si elle n’a pas de preuve, c’est vrai que c’est difficile d’entamer une procédure…
- En attendant, comme j’aimerais bien en avoir le cœur net, j’ai demandé à la Scientifique d’envoyer une petite équipe pour vérifier s’il n’y a pas d’empreinte et s’il y a eu intrusion ou pas. J’ai insisté aussi pour qu’on vérifie la présence de micros.
- C’est peut-être un peu exagéré, mais je vais faire confiance à ton instinct. Il n’est généralement pas si mauvais….
- Très drôle…
- Si on veut faire les choses bien, il ne faudra rien négliger : un harcèlement, cela peut parfois dégénérer… dit-il en redevenant sérieux. Bon, je vais être obligé de te laisser : ici, c’est Lili le patron quand il s’agit du dîner…
- Veinard ! Ta femme est un véritable cordon-bleu, et c’est pour ça que tu te laisses faire…
- T’as raison… pouffe-t-il. Je me damnerais pour ses lasagnes… Bon, ne t’inquiète pas, je m’occupe de ton affaire demain à la première heure. Tu m’envoies un mail avec les éléments que ta voisine pourra te donner ?
- Aucun problème.
- Et Will… par pitié, soit un gentleman avec elle ce soir…
- Je suis toujours un gentleman… riposté-je légèrement offusqué.
- C’est ça ! À d’autres ! et il raccroche en riant.
* * *
