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Les aventures envoûtantes de la damoiselle d'Aguilar.
L'an de grâce 1359, fuyant l'Inquisition, Agnès, noble damoiselle d'Aguilar, quitte le port de Barcelone à bord de la Sant Jordi. Une nef à l'équipage cosmopolite commandée par Renaud de Saint Estève. En s'éloignant de la côte catalane pour garder sa liberté, Agnès ignore à ce moment qu'elle deviendra « La chamane aux yeux bleus ».
D’abord rescapés d’un naufrage au large des côtes africaines, Agnès et ses compagnons survivants suivront ensuite la route des caravanes et le sillage des navigateurs Barbaresques pour parvenir de l’Inde à la Chine jusqu’à la mythique route de la soie.
Cette épopée intemporelle et initiatique nous transporte au côtés d'Agnès au plus profond d'une époque médiévale haute en couleur et si propice aux mystères.
EXTRAIT
Un voile rouge sang vient incendier l’écran de ses paupières closes. Les poumons au bord de l’explosion, elle étouffe. En une sarabande folle les fantômes surgis de son passé tournoient et se fondent, lui sourient et l’appellent comme pour l’aider à franchir le grand passage vers cet au-delà qui est déjà le leur.
Ouvrir la bouche, laisser le flot amer entrer dans sa gorge et c’en sera fini. Les eaux vertes de l’océan se refermeront sur elle tel un linceul. La fille du soleil aura pour tombeau les profondeurs abyssales qu’aucune lumière n’éclaire jamais ... tragique ironie.
Une secousse, un bras qui enserre sa taille, des lèvres qui se collent aux siennes pour lui insuffler un peu d’air, la vie ...
La voyant couler à pic, Renaud a plongé à sa suite, son couteau de marin entre les dents. Au moment ultime où elle s’abandonnait à la mort, il a tranché la corde qui la retenait prisonnière et l’entraînait vers le fond.
Sans un regard pour la vergue qui poursuit sa descente inexorable, d’un vigoureux coup de talon, il remonte vers la surface, son précieux fardeau serré contre son cœur.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Journaliste, écrivain, historienne,
Hélène Legrais officie sur les ondes de France Inter et d’Europe 1 avant de revenir sous le soleil du Roussillon qui l’a vu naître pour se consacrer à l’écriture tout en assurant diverses chroniques sur France Bleu Roussillon.
La Damoiselle d’Aguilar et
La Chamane aux yeux bleus sont ses deux premiers romans. Après cette saga médiévale qui entraîne sa « trop » savante héroïne des Corbières au fin fond de l’Asie centrale, Hélène Legrais se consacre désormais à nous faire découvrir la riche histoire paysanne, ouvrière, industrielle et sportive des Pyrénées-Orientales, du XIXe siècle à nos jours.
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Seitenzahl: 467
Veröffentlichungsjahr: 2017
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A mon fils Hadrien,qui restera toujoursma plus belle œuvre...
Le grand mât s’abattit sur le pont avec un fracas déchirant.
La tempête faisait rage. Des éclairs violets zébraient les nuées, comme si toutes les légions infernales cinglaient à coups de fouets pour les pousser à l’assaut du navire en perdition.
Les lames, hautes comme des montagnes, accouraient de tous les points de l’horizon à la fois. Elles assiégeaient la nave, faisant craquer ses flancs sous leurs coups de bélier, menaçant à tout instant de l’écraser comme une vulgaire noix.
Le soleil avait disparu. La Sant Jordi se battait bravement, en un combat désespéré, perdu d’avance.
Le ciel crépusculaire en plein midi n’était plus qu’un gigantesque chaudron où les nuages sombres tournoyaient, se convulsaient, bouillonnaient comme du plomb fondu prêt à se déverser sur les damnés de l’océan. Chaque coup de tonnerre répercutait l’écho du roulements de sabots annonçant l’arrivée des quatre cavaliers de l’Apocalypse, vomis de la géhenne, au grand galop.
Agrippée à la vergue que chaque embardée du bateau ivre menaçait de lui arracher des mains, à moitié noyée par la pluie et les paquets de mer, la bouche et les narines emplies d’eau, Agnès suffoquait, tentant désespérément de reprendre sa respiration.
Autour d’elle, sur le pont, c’était le chaos. Des tonneaux désarrimés roulaient d’un bord à l’autre, brisant membres et espars. A la faveur d’un éclair, elle entrevit Barberi et Herman d’Hildesheim luttant côte à côte pour tenter de colmater une voie d’eau qui s’agrandissait à vue d’œil dans le franc bord, l’allemand comme à son ordinaire silencieux, les dents serrées et le front têtu sous la frange rousse, le lombard vociférant, jurant à toute vitesse comme si le flot de ses imprécations pouvait venir contrer celui qui s’échappait par saccades de la plaie béante au flanc de la nef. Puis l’obscurité revint, une obscurité grouillante où s’agitaient par soubresauts des ombres informes, où la mer déchaînée hurlait plus fort que les hommes qui mouraient.
Les drisses et les haubans, arrachés à leurs taquets, claquaient dans le vent, sifflant comme autant de serpents prêts à attaquer. L’un d’eux dut trouver sa proie. Agnès l’entendit se détendre soudain et s’enrouler autour du torse d’un malheureux marin qui disparut par dessus bord avec un cri étranglé. Elle n’eut pas un geste de révolte ou de pitié. Ce déchaînement de fin du monde la laissait comme paralysée, abasourdie par le tumulte haineux de la tempête. Elle voyait, elle entendait, mais son esprit, en état de choc, se réfugiait dans le rôle de spectateur passif, étranger à la tragédie qui courait vers son dénouement.
Il y avait quelques heures, quelques instants à peine, la Sant Jordi voguait paresseusement sur une mer d’huile. Le soleil, pâle et sans rayon, comme voilé d’une épaisse mousseline, faisait onduler des ombres maladives sur le pont écrasé de chaleur. L’air était immobile, pesant, poisseux. Seul un léger clapot faisait danser la nef ventrue, l’empêchant de s’assoupir tout à fait.
Penchée par dessus la lisse à la recherche d’un peu de fraîcheur, Agnès avait surpris l’air préoccupé de Renaud de Saint Estève. Le capitaine de la Sant Jordi s’était entretenu un long moment avec le pilote, un majorquin madré qui l’accompagnait dans ses expéditions depuis des années. Les mains à plat sur la barre pour en sentir le moindre frémissement, les deux hommes avaient scruté l’horizon, déconcertés par ce calme soudain. L’Océan s’apprêtait à leur jouer un tour à sa façon mais, par tous les diables, lequel ?
Leur longue expérience de la navigation en Méditerranée ne leur servait de rien ; la « Sant Jordi » voguait depuis plusieurs lunes en eaux inconnues.
De mémoire de marin, jamais un navire n’avait poussé si loin vers le sud le long des cotes africaines ... du moins nul n’en était revenu pour en attester. On disait certes que dans les temps anciens, des galères de Phénicie s’étaient aventurées fort en avant dans les mers australes mais ce n’était sans doute qu’une des nombreuses légendes qui couraient dans les tavernes sur les quais.
La Sant Jordi avait quitté le port de Barcelone au cœur de l’été, en l’an de grâce 1358, avec pour mission de découvrit le grand passage, celui qui permettait pensait-on de contourner le continent africain vers les Indes fabuleuses.
Agnès revoyait ce jour radieux où la cité catalane avait revêtu ses plus beaux atours pour saluer leur départ.
Se détachant sur le vert sombre des collines qui enserraient la ville comme un écrin, les étendards multicolores claquaient au vent du large. Sur le quai pavoisé, la multitude des petites gens piétinait au pied de l’estrade où les marchands qui avaient nolisé1 le navire, s’affichaient, l’air compassé, suant à grosses gouttes sous la cape de laine sombre de leur corporation. Ils entouraient en un demi-cercle respectueux l’archevêque de la ville, mitre en tête et toutes dorures dehors, et ses assistants qui lâchaient dans le ciel bleu des nuages d’encens odorant, noyant la scène dans une brume irréelle.
Sourde aux acclamations qui montaient de la foule tandis que les marins hissaient les voiles et remontaient l’ancre, Agnès était restée figée, les yeux douloureusement fixés sur la croix pectorale d’or et de pierreries qui étincelait de tous ses feux sur la robe du prélat : renvoyant l’Inquisiteur carcassonnais à ses viles besognes dans l’ombre des cachots, l’Eglise triomphante semblait venir en grand apparat jusque sur la grève qui marquait la limite de son empire, bannir à jamais celle qui avait osé lui tenir tête au nom de la médecine et de l’amour du prochain.
Lorsque l’archevêque avait levé deux doigts en signe de bénédiction, elle avait baissé la tête, ployant sous le poids de la condamnation qui faisait d’elle une fugitive à la recherche d’une improbable terre d’accueil, tout là-bas par de là l’horizon.
Ce n’était qu’en doublant les colonnes d’Hercule, lorsque la Sant Jordi avait planté pour la première fois son étrave dans les eaux vertes de l’Atlantique, qu’une grisante sensation de liberté s’était substituée à l’accablement qui pesait sur elle depuis de longs jours. Le monde était vaste où l’Eglise de Rome n’avait point autorité. Agnès y trouverait un jour sa place ... quelque part.
Dès lors, même si le souvenir du bûcher de Carcassonne revenait, lancinant, la hanter la nuit, elle avait goûté chaque instant de cette aventure. La vivre aux côtés de Renaud l’avait rendue plus exaltante encore. Malgré ses vêtements d’homme qui la dissimulaient aux yeux de l’équipage, jamais elle ne s’était sentie autant femme. Son rôle de chirurgien du bord lui laissait tout loisir de s’attarder sur la dunette auprès du capitaine.
Ensemble ils avaient découvert, au couchant, un archipel que Renaud identifia comme les légendaires Iles Fortunées2, puis ils doublèrent l’embouchure d’un fleuve noyée par la brume ... Sextant à la main, l’œil rivé à la rose des vents de sa boussole, Saint Estève dictait ses relevés à Agnès qui s’attachait à reproduire le plus fidèlement possible le tracé des côtes et voyait avec ivresse un nouveau monde naître chaque jour sous sa plume.
Grâce aux citrons qu’elle avait pris grand soin d’emporter, le scorbut n’avait point fait son apparition tant redoutée et le moral de l’équipage s’en trouvait conforté. Le charpentier du bord qui affirmait avoir un don de double-vue hérité de son grand père, jurait sur la Bible que le capitaine Saint Estève était né sous une bonne étoile et les marins, superstitieux, ne demandaient qu’à le croire.
On avait fêté la naissance du Sauveur avec ferveur ... et une double ration de vin. Il était un peu aigre après quatre mois de voyage mais encore assez bon pour réjouir le cœur et faire oublier le mal du pays que le prochain passage de la ligne d’équateur ne faisait qu’accentuer.
Tout avait donc commencé par un grand calme comme si l’océan retenait son souffle dans l’attente de ce qui n’était encore qu’un pressentiment de catastrophe.
Puis un inquiétant bandeau de nuages noirs apparut sur l’horizon, grossissant de minute en minute. La houle s’accentua et la nef, tirée sans ménagement de sa somnolence, se mit à tanguer et rouler comme un homme pris de boisson.
Renaud de Saint Estève fit ferler la grand voile carrée et la voile latine qui faisaient de sa nef pansue un lévrier des mers et sa fierté de marin. Arc-bouté sur la barre, le Muet prêta main forte à Gabriel Riba, le pilote, pour tourner le navire face au vent ... en vain.
Avec un rugissement de fauve, l’ouragan s’abattit sur la Sant Jordi, lui assénant une monstrueuse gifle liquide de toute la puissance de l’océan debout.
Comme dans un cauchemar, Agnès s’était senti clouée au sol, les membres pesants, impuissante à esquisser le moindre geste de fuite alors qu’un ennemi sans visage s’apprêtait à les précipiter tous dans l’abîme.
La bête immonde feulait et piaulait à ses oreilles. Elle la sentait souffler et s’agiter sans pouvoir seulement l’apercevoir, tapie qu’elle était derrière un haut mur d’embruns.
Frappée de stupeur, Agnès se laissait submerger par un torrent d’images et de bruits dont la violence inouïe saturait son esprit et l’empêchait de penser, fût-ce à la mort.
... Le regard halluciné du Fraile Javier, priant à genoux sous l’averse, le visage hâve ruisselant de pluie, déformé par la peur comme s’il voyait à travers les nuées une apparition effroyable à lui seul révélée.
... Des jurons en italien couvrant un bref instant le sifflement aigu de la tempête : les doigts ensanglantés, Casireone s’acharnait avec un entêtement dérisoire à renouer les garcettes de ris que le vent, par un jeu cruel, dénouait aussitôt.
... Les pleurs d’un enfant terrorisé, incongrus en ces lieux : un mousse sanglotait, les poings devant les yeux comme pour effacer le spectacle insoutenable.
... La corde qui entrait dans sa chair, torturant ses bras et son dos : Renaud l’attachait à une vergue pour empêcher les paquets de mer de l’entraîner par dessus bord. Etait-ce lui ou Guilhem qui avait crié son nom tout à l’heure quand une bourrasque chargée d’embruns acérés comme des lames l’avait précipitée à genoux ?
Le gouvernail avait fini par céder et la Sant Jordi n’était plus qu’une épave à la dérive que le vent et les courants refoulaient vers le nord, en une course aveugle vers son tragique destin.
Soudain, dans un ultime spasme, la nef vint se disloquer sur un haut fond. Agnès se sentit précipitée en avant dans un gouffre vertigineux.
Une éternité suspendue. Le choc de l’eau. La tempête subitement aphone tandis que l’espar, alourdi par ses renforts métalliques, l’entraîne vers le fond. L’impression étrange de se dédoubler : une partie d’elle même se débat frénétiquement pour se dégager, remonter à la surface, inspirer la bouffée d’air salvatrice, tandis que l’autre la regarde faire presqu’avec détachement, déjà ailleurs.
Devant ses yeux viennent flotter des images, toute une vie qui défile à rebours : l’embarquement sur la Sant Jordi avec ses fidèles compagnons, le départ d’Aguilar à l’aube fuyant les sicaires de l’Inquisition, le baiser de Renaud faisant naître l’espoir dans le désespoir, les flammes du bûcher, le cri de Béatrice, le regard de basilic, froid et implacable, du moine dominicain, l’haleine avinée du châtelain de Quéribus, ses mains fébriles tandis qu’il tentait de la violer, la mort du tavernier de Tuchan, la naissance miraculeuse d’Emmanuel et la sensation de plénitude et de puissance qui l’avait envahie quand elle l’avait présenté à la foule, les doigts longs et sensibles de Pons Vidal, l’étudiant ès médecine « sans avoir, sans terre et sans titre », palpant le ventre d’un malade, la fête des Saints Nazaire et Celse au Palais Comtal à Carcassonne, le front rayonnant de fierté de Guilhem, son tuteur, son presque père, le château d’Aguilar tel qu’il lui était apparu au retour de son exil forcé en Orient, si étranger et si familier à la fois, le passage des Alpes en plein hiver à pied, celui de la mer Propontide3 en barque, le palais du Sultan à Brousse, les mille et une rides cernant les yeux rayonnant de bonté et d’une lumineuse intelligence du vieil Abou Obeïd, son maître vénéré qui l’avait recueillie et lui avait enseigné sa science de la médecine arabe, Roger de Montclar, son père, cloué d’une flèche en plein cœur dans la poussière de ce défilé de Syrie où l’avaient entraîné ses rêves de Terre Sainte, le doux visage aux contours estompés, au sourire flou de sa mère, Séréna, morte en couches alors qu’elle même n’était qu’une fillette de quatre ans ... elle, Agnès de Montclar, fille unique du châtelain d’Aguilar, citadelle gardant la frontière entre le Royaume de France et l’Aragon, perché au sommet de ces Corbières arides et fières où soufflait encore par moment le vent de l’hérésie cathare qui avait tout balayé sur son passage quelques décennies plus tôt ...
Un voile rouge sang vient incendier l’écran de ses paupières closes. Les poumons au bord de l’explosion, elle étouffe. En une sarabande folle
les fantômes surgis de son passé tournoient et se fondent, lui sourient et l’appellent comme pour l’aider à franchir le grand passage vers cet au-delà qui est déjà le leur.
Ouvrir la bouche, laisser le flot amer entrer dans sa gorge et c’en sera fini. Les eaux vertes de l’océan se refermeront sur elle tel un linceul. La fille du soleil aura pour tombeau les profondeurs abyssales qu’aucune lumière n’éclaire jamais ... tragique ironie.
Une secousse, un bras qui enserre sa taille, des lèvres qui se collent aux siennes pour lui insuffler un peu d’air, la vie ...
La voyant couler à pic, Renaud a plongé à sa suite, son couteau de marin entre les dents. Au moment ultime où elle s’abandonnait à la mort, il a tranché la corde qui la retenait prisonnière et l’entraînait vers le fond.
Sans un regard pour la vergue qui poursuit sa descente inexorable, d’un vigoureux coup de talon, il remonte vers la surface, son précieux fardeau serré contre son cœur.
Agnès ne reprit connaissance qu’à quelques encablures du rivage. Le bras passé autour de ses épaules, Renaud nageait à grandes ondulations de son corps souple et musclé, évitant adroitement les multiples débris qui flottaient un peu partout ... tout ce qu’il restait de la Sant Jordi, son fier navire.
La tempête s’était calmée aussi soudainement qu’elle s’était déchaînée et lorsque Renaud, trébuchant d’épuisement, la tira sur le sable mouillé, le silence écorcha les oreilles d’Agnès.
L’esprit encore embrumé, le regard perdu dans les étoiles qui s’allumaient une à une au dessus d’eux, elle avait encore la sensation de dériver, mollement bercée par une houle imaginaire.
Elle avait terriblement soif. Chaque fibre de son corps la faisait souffrir comme si on l’avait rouée de coups.
Ses muscles crispés se relâchaient peu à peu dans une détente de tout son âtre. Dieu que ses paupières étaient lourdes !
Dans un ultime effort, elle parvint à se relever sur un coude.
Effondré à son côté, Renaud reprenait haleine à petits hoquets précipités, la bouche ouverte comme un poisson hors de l’eau. Ses cheveux dégoulinant collaient à son visage comme des algues brunes, dissimulant la tache de naissance qui marquait le haut de son front, « l’envie du Diable » disaient les nines. Sans lui elle serait morte à cette heure. Elle lui toucha furtivement la main. « Mon sauveur, mon amour ... » Elle ne sut pas si sa bouche desséchée avait réussi à articuler ces quelques mots ou s’ils avaient seulement résonné dans sa tête mais elle sentit les doigts de Renaud serrer les siens comme pour lui répondre.
Plus loin, Agnès entrevit le Muet, son ombre fidèle, son ange gardien au regard farouche et à la langue mutilée. De toute la forces de ses muscles bandés, il hissait sur la plage un morceau de planche sur lequel un corps était attaché. L’homme ainsi tiré des flots avait les mèches grisonnantes et le baudrier qui ceignait son torse indiquait en lui le chevalier. Guilhem.
La dernière fois qu’elle l’avait aperçu, il était agrippé à un lambeau de la grand voile, vociférant pour se faire entendre malgré la tempête, tentant jusqu’au bout de raviver le courage et l’espérance des quelques marins encore valides sur le pont.
Lorsque le mat était tombé comme un grand arbre abattu par un bûcheron invisible, il avait disparu de sa vue.
Jordi l’avait donc retrouvé. Loué soit celui dont la vigilance n’était jamais en défaut.
Malgré son extrême lassitude et sa nuque douloureuse, elle s’obligea encore à regarder les eaux noires maintenant apaisées. Entre deux vagues ourlées d’écume bleuâtre, une tête montait et descendait au rythme de la houle et des mouvements rageurs du nageur. Elle retint un sourire : la mauvaise humeur légendaire de Casireone qui le poussait à s’en prendre à tous et à tout en permanence, était en train de lui sauver la vie ; il fendait les flots comme s’il avait un compte à régler avec chaque vague.
Agnès laissa retomber sa tête et s’abandonna au sommeil miséricordieux.
Lorsqu’elle s’éveilla, les hautes flammes claires d’un grand feu illuminaient la nuit. Un bref instant elle se crut à Carcassonne au pied du bûcher. Mais l’illusion se dissipa presqu’instantanément.
Une demi-douzaine de matelots se serrait autour du brasier allumé autant pour leur permettre de se sécher que pour rallier, phare rudimentaire dans les ténèbres, d’éventuels autres rescapés.
Agnès se releva en titubant. Une migraine lancinante martelait ses tempes. Elle se sentait comme hébétée, incapable d’aligner deux pensées cohérentes de suite.
Une main se posa sur son épaule, la faisant sursauter douloureusement.
« Ce somme vous a-t-il un peu ragaillardie ma mie ? « La voix de Renaud lui parvenait à travers une sorte de brouillard mais sa tendre sollicitude lui fit chaud au cœur. La gorge trop serrée pour pouvoir articuler la moindre parole, elle répondit d’un pâle sourire.
Capitaine à terre comme en mer, Saint Estève n’avait point le temps de s’épancher. Il poursuivait déjà :
« Nous avons plusieurs blessés. Vous sentez-vous la force de les examiner ? « Elle opina d’un signe de tête. Ses mains instinctivement se portèrent à son côté ... le sac de cotonnade défraîchie qui renfermait tous ses trésors de médecin était toujours attaché à sa taille. L’ouragan n’avait pu le lui arracher comme s’il faisait partie d’elle même, un prolongement de son corps.
Les doigts fiévreux, elle l’ouvrit et en renversa le contenu sur le sable. Ses poudres et ses onguents à l’abri dans des tubes de roseau et des sachets de cuir soigneusement cachetés n’avaient point trop souffert. En revanche, les morceaux de parchemin où Abou Obeïd avait recopié de sa main des passages de l’œuvre des grands maîtres, n’étaient plus qu’une masse gluante et informe.
Alors que jusqu’ici, malgré la peur et la fatigue, ses yeux étaient restés obstinément secs, Agnès sentit soudain les larmes inonder ses joues au spectacle de ces mots devenus illisibles, de cette encre délavée où se diluait le savoir de son vieux mentor.
Elle serra les dents. Qu’importe ... à force de les lire et de les étudier, elle connaissait ces textes par cœur. Ils étaient là, intacts, dans sa mémoire d’où aucune tempête ne pourrait jamais les effacer. Son esprit était une librairie4 inviolable.
Les larmes, chaudes et libératrices, lui avaient fait du bien, relâchant la douleur qui enserrait sa tête comme dans un étau. Elle s’agenouilla près du premier blessé dont le bras, lacéré par un cordage, était déchiré de l’épaule au poignet. Il fallait nettoyer la plaie souillée par le sable, et la recoudre. Sans qu’elle eût besoin de faire le moindre signe, deux mains musculeuses vinrent maintenir le membre du malheureux marin : Jordi la connaissait si bien, l’avait si souvent assistée qu’il devançait ses directives. La voyant prête à opérer, il s’était glissé comme une ombre à son côté pour lui prêter main forte.
Tandis qu’elle finissait de refermer la plaie, un éclair traversa son cerveau encore hésitant : Guilhem. Elle avait vu le Muet tirer le chevalier de Marcuays hors de l’eau, attaché sur un radeau de fortune, inconscient sans doute.
Le bleu de ses yeux assombri par l’angoisse, elle chercha désespérément autour d’elle la silhouette aux larges épaules, vigoureuse encore malgré l’age, de celui qu’elle n’appelait que « mon oncle » même si aucun lien du sang ne les unissait.
Mais déjà Jordi l’entraînait à l’écart, hors du cercle des marins gémissants.
Guilhem de Marcuays était allongé à même le sable. Elle crut voir un demi sourire étirer ses lèvres et le coin de son œil, là où un coup d’épée intempestif avait laissé une cicatrice blême, se plisser malicieusement Mais ce n’étaient que des ombres creusées par la lueur dansante des flammes.
Le vieux chevalier gisait, inerte, les yeux clos, le visage d’une pâleur mortelle, le front barré d’une large meurtrissure violacée. Il était encore en vie mais il respirait si faiblement qu’Agnès dut poser sa joue sur ses lèvres pour sentir son souffle ténu, léger comme un battement d’aile de papillon.
Dans son aventureuse jeunesse, Jordi avait eu la langue tranchée par des pirates éphésiens, aussi c’est avec force gestes et mimiques qu’il entreprit de conter à Agnès ce qui était arrivé à Marcuays.
Le Muet était d’un naturel taciturne mais lorsqu’il le fallait, ses mains pouvaient être d’une éloquence rare et elle n’eut aucun mal à imaginer la scène
Guilhem était au pied du grand mât lorsque celui-ci avait cédé et un éclat de bois l’avait violemment frappé à la tête. Il s’était écroulé, aussitôt enseveli par une avalanche de débris, de haubans rompus et de lambeaux de voiles détrempés. Tout en surveillant du coin de l’œil sa maîtresse, Jordi s’acharnait à le dégager lorsque la nef à l’agonie s’était empalée sur le haut fond. Le choc l’avait précipité contre la lisse. Lorsqu’il avait repris ses esprits, il avait constaté avec horreur qu’Agnès avait disparu. Désespéré, se reprochant d’avoir failli au serment qu’il avait fait à Brousse de la protéger toujours et en tout lieu, il s’apprêtait à se jeter à l’eau pour tenter de la repêcher lorsque dans le creux d’une lame avait émergé la tête de la jeune femme ramenée à la surface par Renaud, à demi noyée mais bien vive.
Confiant en les talents de nageur du capitaine et sentant sous ses pieds le bateau prendre de la gîte, Jordi était alors retourné secourir le chevalier, toujours inconscient.
Le visage sombre et tourmenté du Muet exprimait une profonde désolation : non seulement il avait dû s’en remettre à un autre pour sauver sa maîtresse vénérée mais Marcuays, malgré tous ses efforts, allait mourir sans avoir rouvert les yeux, sur cette plage inconnue où la tempête les avait jetés.
Sentant son désarroi, Agnès posa une main compatissante sur son épaule :
– Sans toi, mon fidèle Jordi, Guilhem aurait coulé avec la nef, disparaissant à jamais sans sépulture chrétienne. Peut être y laissera-t-il la vie quand même mais il te devra son salut ... et moi une reconnaissance éternelle, une fois de plus ! Jamais je ne pourrai rembourser l’énorme dette que j’ai envers toi
En effet, elle avait dû, à plusieurs reprises, la vie sauve à l’intervention de celui qui ne la quittait jamais, dormant en travers de sa porte, marchant dans ses pas, prêt à bondir à la gorge de quiconque se montrerait menaçant. Ombre de son ombre, il l’avait suivie de Brousse à Aguilar, de la capitale de l’empire ottoman au nid d’aigle des Corbières, avant d’embarquer sans hésiter à sa suite sur la nef qui portait le nom de son saint patron pourfendeur de dragon. Elle ne pouvait même plus imaginer vivre sans la présence rassurante du Muet à ses cotés ... même si Renaud l’aurait parfois préférée plus discrète !
– Veille sur lui, je te le confie ... » murmura-t-elle à son oreille avant de s’éloigner de quelques pas.
Et ses autres compagnons, qu’était-il advenu d’eux ? Hormis Casireone qu’elle avait vu de ses yeux regagner la rive, jurant et sacrant comme un charretier, elle ignorait tout de leur sort et l’angoisse l’étreignait
– Maudite tempête et foutu océan, il a culbuté la « Sant Jordi » cul par dessus tête comme une vulgaire barbote d’estuaire !
Agnès n’eut point à se retourner pour savoir qui vociférait ainsi dans son dos, faisant sans le savoir écho à ses pensées ... Gianni Casireone s’exprimait rarement autrement que par imprécations.
– Santa Madonna, oncques n’est vu pareille danse ... Le vent soufflait méchamment dans le flûtiau, le tonnerre frappait le tambour et l’Atlantique menait la farandole à un train d’enfer !
Il y avait de la colère mais aussi comme de l’admiration dans la voix tonitruante de l’ancien corsaire de Gattilusi5. Le déchaînement des éléments lui inspirait un respect de connaisseur.
Etrangement, il semblait plus heureux naufragé sur cette plage inconnue que rongeant son frein derrière les hauts murs du castrum d’Aguilar. En bon génois, il n’était à l’aise que sur l’eau ; la mer était son élément, mieux même : sa maîtresse. Et si les retrouvailles étaient mouvementées, elles ne le remplissaient pas moins d’aise : la passion ne s’accommodait guère de tiédeur. Encore tout dégoulinant, un goût âcre de saumure dans la bouche, il se sentait revivre.
Agnès, elle, au rebours se sentait de plus en plus misérable. Même l’état critique de Guilhem la touchait moins que le rude contact de ses vêtements détrempés d’eau de mer qui avaient séché à même sa peau. Machinalement, elle lécha du bout de la langue le dos de sa main sur laquelle le sel avait laissé des auréoles blanches.
Elle ne parvenait point à fixer ses pensées. Son esprit s’attardait sur des détails insignifiants comme pour reculer l’échéance et éviter d’affronter la douloureuse réalité. Retirée en elle même, tenant les événements à l’écart, Agnès se donnait une sorte de répit, comme un portefaix se ceint les reins et se crache dans les mains avant de soulever une charge qu’il sait être trop lourde pour lui.
Le ciel étoilé, la plage de sable blanc, les ombres mouvantes des marins rescapés s’affairant autour du feu lui paraissaient un décor de pantomime. Lorsque la toile peinte s’écroulerait et que cette sensation d’irréalité disparaîtrait, Agnès pressentait qu’alors, elle aurait très mal ...
Sans paraître remarquer l’étrange fixité de son regard de saphir, Casireone avait saisi sa petite main brunie par le soleil et l’air du large, et la baisait avec transport.
– Damoiselle, quel bonheur de vous voir ainsi saine et sauve, après vous avoir cru noyée comme ce malheureux Fraile Javier qui a coulé à pic devant moi !
Ainsi donc le franciscain n’avait point survécu ... Agnès n’en était pas autrement étonnée. Deux fois déjà auparavant elle l’avait vu se résigner à la mort : la première fois près d’une rivière au pays des bulgares où la petite troupe d’évadés des geôles ottomanes qu’elle menait sur le chemin du retour, avait découvert le moine castillan, quasi moribond sur un rocher, un peu plus tard ensuite lorsqu’une tempête de neige les avait surpris dans les Alpes ... à chaque fois, le frère Javier de Burgos s’était abandonné entre les mains de son Créateur et n’eut été l’intervention énergique de l’un ou l’autre de ses compagnons de route, il aurait quitté ce bas monde depuis longtemps déjà.
Cette fois, il s’était retrouvé seul face à l’océan en furie, sans personne pour venir à son secours, pour le sauver de son renoncement, et il avait péri.
Agnès se souvenait de son visage alors qu’il priait sur le pont balayé par les paquets de mer : il était déjà ailleurs. Sa robe de bure alourdie par l’eau avait dû l’entraîner très vite vers le fond sans qu’il disjoigne seulement ses mains.
Pauvre fraile qui s’était donné tant de peine pour lui réapprendre la foi de ses pères à son retour à Aguilar, en terre chrétienne ... elle avait été une bien mauvaise élève !
Un cri la tira de ses réflexions amères : le mousse, un blondinet d’une douzaine d’années, signalait le retour du capitaine parti avec quelques matelots valides, torches aux poings, voir le long de la plage si ne s’y étaient point échoués d’autres rescapés du naufrage. Perdue dans ses pensées, Agnès ne s’était même pas rendue compte du départ de Renaud.
A la lueur vacillante des brandons enflammés, des ombres jaillirent de la nuit, l’échine ployée, tirant à grands efforts un brancard de fortune où s’entassaient une demi-douzaine de formes humaines dont les postures étranges et tourmentées indiquaient l’état de cadavres. Agnès sentit le cœur lui manquer.
Ecartant sans ménagement les marins qui s’étaient attroupés pour accueillir le sinistre cortège, elle scruta désespérément les yeux fixes voilés, les faces livides aux lèvres violacées, les chairs gonflées, craignant reconnaître un de ses compagnons manquants. Une exclamation étouffée, jaillie simultanément de toute les bouches, la fit se retourner vivement.
Dernier à sortir des ténèbres, Renaud de Saint Estève soutenait un rescapé chancelant dont l’état d’épuisement était tel que chacun de ses pas semblait devoir être le dernier. Marco !
Agnès n’aurait su dire ce qui lui avait permis de reconnaître le joyeux lombard dans cette silhouette titubante, le dos courbé comme un vieillard, le regard égaré ... la certitude du cœur sans doute. Mais Agnès ne perdit point de temps à s’interroger, elle se précipitait déjà, éperdue, les bras grands ouverts entre lesquels Barberi s’abandonna avec un sanglot de reconnaissance. Ils s’écroulèrent à genoux dans le sable, toujours enlacés, sanglotant, larmes de joie et de désespoir mêlées.
Casireone vint se joindre à eux, ébouriffant avec délectation les cheveux mouillés de Barberi, ponctuant chacun de ses gestes d’un « fieffé coquin » dont la rude tendresse avait du mal à masquer l’émotion qui l’étreignait.
Le génois et le lombard, fils de cités italiennes rivales, se détestaient cordialement et chacun s’ingéniait d’ordinaire à saisir la moindre occasion de faire enrager l’autre. Mais de piques et de sarcasmes, il n’en était plus question à cette heure. L’approche de la mort révèle les vraies amitiés et, sans fausse pudeur, à sa manière, Casireone laissait éclater sa joie de retrouver son « ennemi intime », celui sans qui l’existence n’aurait plus la même saveur, privée du sel de leurs joutes oratoires.
Les matelots avaient fait cercle en silence et les regardaient pleurer et se congratuler. Ses larmes enfin taries, Agnès tenta d’interroger le lombard :
– Ami Marco, où sont les autres ? Les as-tu vus depuis la male heure où la nef s’est abîmée dans les flots ?
Mais ses questions angoissées ne firent que redoubler la détresse de Barberi qui enfouit son visage dans le sable.
Renaud qui s’était tenu en retrait jusqu’ici, laissant Agnès et ses compagnons à leurs retrouvailles émues, se pencha à l’oreille de la jeune femme. A voix basse, comme s’il était dans la chambre d’un grand malade, il lui narra comment il avait retrouvé Marco sur la plage appelant désespérément Herman ... son ami, son inséparable, celui qui avait partagé chaque heure de sa vie aventureuse depuis le jour où, à la foire du Lendit près de Paris, ils avaient fui ensemble l’avenir de marchands que leur promettaient leurs pères. Herman d’Hildesheim avait disparu dans la tempête. Les deux compères étaient côte à côte sur le pont à lutter comme des damnés pour tenter de colmater une nouvelle brèche dans le franc bord et soudain Marco s’était retrouvé dans l’eau noire, se débattant de façon désordonnée pour garder la tête au dessus des vagues qui s’efforçaient de le submerger, seul. Il avait plongé et plongé encore, le souffle de plus en plus court, au bord de l’évanouissement ... Herman restait introuvable. Finalement, le courant avait poussé Marco vers le rivage et l’avait abandonné là, épave parmi les épaves.
Epuisé, il avait appelé la Mort, l’avait suppliée même de venir le prendre à son tour. Mais tout au fond de lui, une étincelle d’espoir palpitait encore faiblement, refusant d’abdiquer malgré l’évidence. Il avait rassemblé ses dernières forces et entreprit d’arpenter la grève. Ses jambes se dérobaient sous lui, la fièvre battait à ses tempes, sa vue se brouillait, mais il avançait, s’accrochant à la seule pensée qui émergeait encore du brouillard où son esprit se perdait : retrouver son ami.
Lorsqu’il avait vu les lumières fragiles et dansantes venir vers lui, il avait cru à des feux follets, ces flammes qui courent sur les marécages et qu’ont dit être les âmes des malheureux morts sans les sacrements ... le naufrage avait dû grandement grossir leurs rangs. Mais les silhouettes des porteurs de torches se précisant et leurs appels parvenant à ses oreilles, son cœur avait bondi dans sa poitrine : Herman peut être... Las, l’allemand n’était point parmi eux. A ce moment précis, Barberi avait su avec certitude qu’il ne reverrait jamais son frère d’aventure.
Voilà ce qu’il avait conté à Saint Estève, en phrases hachées et décousues, avant d’éclater en sanglots.
Herman aussi... Agnès reçut de plein fouet ce nouveau coup du sort. Un gémissement de douleur jailli du plus profond de son être gonfla sa poitrine. Le malheur s’acharnait sur les siens. C’était comme si une meule gigantesque broyait son cœur toujours plus finement jusqu’à ce qu’il ne soit plus que poussières et cendres.
Renaud, impuissant à soulager pareille détresse, n’osait même point la toucher.
– Pardonnez-moi, ma mie, implora-t-il dans un souffle. Tout est de ma faute. Jamais je n’aurais dû vous entraîner dans aussi périlleuse aventure. Vous auriez pu rester à Barcelone et, à cette heure, vos compagnons seraient toujours en vie ...
– Vous n’êtes point coupable, parvint-elle à articuler malgré sa gorge serrée. Herman, comme les autres, a payé de sa vie d’avoir voulu rester à mes côtés malgré l’anathème de l’Eglise. A Dieu seul est la faute !
Avec un hurlement sauvage, elle se rua vers la mer qui scintillait à présent sous la lune, paisible et indifférente comme si aucune tragédie n’avait eu lieu en son sein.
Les pieds nus dans les vagues, échevelée, Agnès apostropha le ciel :
– Dieu de vengeance et d’injustice, prend moi mais épargne ceux qui m’ont suivie sans savoir que tu voulais ma perte !
Les poings tendus, cambrée de toute sa taille menue, le regard plus brillant que le plus précieux des saphirs, elle défiait les cieux.
– Frappe-moi maintenant, repais-toi de ma chair et de mon sang, précipite moi en Enfer mais que leur supplice prenne fin ! Je suis prête !
Mais aucun éclair de feu ne vint déchirer les nuées pour foudroyer l’impudente. Dieu réservait encore son châtiment.
1 affrété
2 les Canaries
3 mer de Marmara
4 bibliothèque
5 capitaine corsaire italien dont les byzantins avaient acheté les services
Casireone fut le premier à se rendre compte de l’attitude singulière des marins. Attroupés de l’autre côté du feu qui brûlait dans la nuit, ils jetaient vers leur groupe des regards courroucés voire franchement haineux.
Saint Estève avait ramené Agnès près des flammes afin qu’elle pût se sécher. Penché sur elle, il lui parlait doucement, tentant de la réconforter un peu. Mais, prostrée, le regard absent, elle ne l’écoutait point, perdue dans la contemplation morbide des branches qui se consumaient comme autrefois les fagots sous les pieds de Béatrice.
Tout en veillant d’un œil sur Guilhem, toujours inconscient, le Muet s’occupait de Barberi avec des tendresses de mère, s’efforçant de lui faire avaler quelques gorgées de l’eau saumâtre qu’il était allé puiser dans le marais qui bordait la plage. Le lombard, encore sous le choc, se laissait faire avec une confiance qui eut touché le cœur de Jordi s’il n’avait été tant préoccupé.
Jamais il n’avait vu sa maîtresse ainsi abattue. Même à la mort du vieil Abou 0beãd à Brousse, une mort qui la laissait pourtant seule et sans protection face aux tout puissants ulema1 musulmans. Même après le supplice de Béatrice à Carcassonne dont le douloureux souvenir ne la quittait point. Malgré son désespoir alors, elle avait encore eu la force de se révolter, de refuser de capituler et de poursuivre son chemin.
Aujourd’hui, son regard éteint où ne brillait plus la flamme bleue qui lui donnait cet étrange pouvoir sur tous les êtres, laissait présager le pire.
Pour inquiet qu’il fût également, Casireone n’en continuait pas moins à s’activer. C’était sa façon de lutter contre le chagrin qui lui broyait le cœur. Il mettait une sorte d’acharnement à trier les épaves que la mer rejetait, rassemblant à part tout ce qui pouvait leur être utile : un bout de cordage, un tonnelet de biscuits de mer à peine humides, une corbeille d’osier tressé, un grand morceau de voile aux bords comme déchiquetés par une mâchoire monstrueuse...
Aux prises avec un tronçon de vergue trop lourd pour qu’il pût le soulever seul, il leva la tête pour demander de l’aide mais son cri resta dans sa gorge. Ayant sillonné de longues années la Méditerranée en tous sens sur un bateau corsaire, le génois avait appris à humer les états d’âme qui pouvaient agiter un équipage. Et ce qu’il voyait en ce moment précis ne lui plaisait guère : des apartés à voix basse d’où parfois jaillissait une exclamation rageuse, vite étouffée, des regards en dessous, mauvais... Il y avait de la grogne dans l’air, du coup de gueule, peut être même de la mutinerie.
Lâchant le morceau de bois mouillé qui lui glissait des mains, Casireone alla discrètement prévenir Saint Estève, toujours penché sur l’épaule d’Agnès.
Se relevant d’un bond, le capitaine de la Sant Jordi apostropha rudement ses hommes :
– Holà camarades, sommes nous donc arrivés au port que vous vous prélassiez ? Remuez-vous donc un peu au lieu de faire du lard !
Comme des brebis effrayées par les aboiements du chien de berger, les marins se pressèrent autour de celui qui paraissait être le meneur, le porte-parole de leur mécontentement.
Saint Estève tressaillit en reconnaissant un des calfats du bord, un cerdan surnommé Jep l’Anguila2 pour sa propension à toujours fuir et esquiver. Renaud ne l’aimait guère : il n’était point franc du collier et se complaisait, sans avoir l’air d’y toucher, à monter ses camarades les uns contre les autres. Il n’avait dû son enrôlement sur la Sant Jordi qu’à la défection d’un autre calfat, malade, la veille seulement du départ.
Le dénommé Jep avança d’un pas, les poings aux hanches, le rictus arrogant. Il était de ceux qui s’épanouissaient dans le malheur, profi tant du désarroi des marins naufragés pour asseoir sur eux une autorité hargneuse et vindicative, croyant ainsi se venger de la vie qui l’avait fait naître pour servir et obéir.
Saint Estève, se forçant au calme, s’enquit avec une jovialité contrainte :
– Quelque chose te soucie, Jep ?
Pour toute réponse, le calfat pointa un doigt accusateur :
– Elle.
Sous le feu croisé des regards qui convergeaient dans sa direction, Agnès releva un visage interrogateur.
– Vous nous avez trahi, capitaine, éructait le marin. Vous avez embarqué une femme en lui faisant porter l’habit d’homme pour mieux nous tromper !
Agnès prit soudainement conscience de sa quasi nudité. La tempête avait arraché le bonnet qui cachait son opulente chevelure et ses longues boucles brunes, alourdies par l’eau de mer, ruisselaient à présent sur ses épaules, les enveloppant d’un manteau couleur de nuit. Dès le début de la tempête, elle s’était débarrassé de l’ample bliaut qui dissimulait ses formes mais la gênait dans ses mouvements, et sa chemise détrempée, plaquée contre son torse, ne laissait plus rien ignorer des rondeurs de sa jeune poitrine. Elle sentit le sang se retirer de ses joues... elle était découverte.
A Brousse déjà, le prince Suleyman avait percé à jour son déguisement ce qui l’avait obligée à fuir l’empire ottoman. Mais cette fois, sur cette plage inconnue, nulle retraite n’était possible. Et ce qu’elle lisait dans les regards braqués sur elle ne lui rappelait en rien l’amusement égrillard qui brillait dans celui du fils aîné du Sultan. Dans les yeux des marins, il y avait de la colère, de la peur et de la haine.
Ils étaient furieux d’avoir été ainsi trompés, d’avoir accordé leur confiance à Monsieur l’étudiant ès-médecine dont les mains si habiles savaient soulager leurs membres meurtris. Et qui pouvait s’étonner si le chirurgien du bord jetait périodiquement à la mer eaux rougies et linges ensanglantés... sur un navire, il y a toujours une plaie à panser !
– Une femme à bord attire le malheur, poursuivait Jep, venimeux. C’est à cause d’elle que la nef a fait naufrage. Cette tempête soudaine n’était point normale !
Derrière lui, certains marins se signèrent furtivement. Le charpentier du bord, un sicilien superstitieux qui portait autour de son cou de taureau une bonne douzaine de médailles et autres mystérieuses amulettes, pointa deux doigts en avant pour conjurer le mauvais sort.
– Vous craigniez les longues nuits solitaires et ne pouviez vous passer de votre putain, capitaine...
Jep l’Anguila cracha, méprisant, dans la direction de Saint Estève.
– Maintenant que nous voilà échoués, partagez-la donc avec vos hommes, qu’ils en profitent à leur tour... Nous avons tout perdu à cause d’elle, payons nous sur la bête, camarades !
Roulant des yeux obscènes, il fit un pas en avant. Il n’en fit point deux. La voix calme, chargée de menace de Casireone l’arrêta net.
– N’aie crainte Jep, mes poings sauront te rembourser avec usure. Approche si tu es un homme et pour une fois, frappe de face et non dans le dos !
L’Anguila balança un instant, sentant son autorité toute neuve en péril. Mais devant les mines résolues et les poings faits de Saint Estève et Casireone auxquels s’était joint le Muet, le regard plus noir que jamais, il céda à son penchant naturel et tourna les talons, le regard mauvais.
– Gardez-la donc votre ribaude... et que son foutre vous étouffe et vous fasse tous crever ! La malédiction est sur vous !
Et sur cette dernière flèche du Parthe, il rejoignit le reste de l’équipage qui attendait, à l’écart, l’issue de la confrontation. Sans doute les marins jugèrent-ils que le calfat avait rivé son clou au capitaine car Agnès et ses compagnons les virent congratuler l’Anguila avec force tapes dans le dos.
Les camps ainsi définis, on s’installa du mieux qu’on le pût pour le reste de la nuit, chacun de son côté, les braises rougeoyantes du feu que nul ne songeait plus à alimenter marquant la frontière entre les gens d’Aguilar et l’équipage mutiné.
Au petit matin, les marins avaient disparu.
Seul restait, recroquevillé sur lui même comme un animal apeuré, un des deux mousses, celui qu’Agnès avait entendu pleurer dans la tempête. C’était un drôle d’une douzaine d’années aux joues roses de garce sous une épaisse tignasse dorée qui répondait au prénom musical de Galdric.
Les yeux baissés - car il n’osait point affronter le regard de son capitaine -, il expliqua en bégayant un peu que « les autres » avaient résolu de suivre Jep vers le Nord. L’Anguila s’était autoproclamé « chef de l’expédition de survie », un titre ronflant qui avait beaucoup impressionné ses camarades et décidé les derniers hésitants. Dame, le calfat paraissait bien connaître son affaire et puisqu’on ne pouvait plus se fier au capitaine ... La voix du mousse n’était plus qu’un murmure gêné, comme pour s’excuser de répéter de telles accusations. Mais lorsque Saint Estève lui demanda pourquoi il avait choisi, lui, de rester, la réponse fusa, vibrante d’une juvénile indignation :
– Suivre ce vaunéant de Jep l’Anguila, ah que nenni capitaine ! C’est un sournois ... Un tonneau mal arrimé, une écoute mal fixée, il s’arrangeait toujours pour faire retomber la faute sur les mousses et c’est mon dos qui tâtait de la garcette3 !
Et, joignant le geste à la parole, il souleva le pan de sa chemise, dévoilant les cicatrices encore fraîches qui zébraient ses reins.
La frimousse rouge de colère et les fesses à l’air, il était pitoyablement comique et Saint Estève ne put retenir un sourire.
– Remonte tes chausses, mousse. Comme l’a si bien dit ton « ami » le calfat, il y a une dame ici ...
– ... il y a surtout un médecin, messire. Otez-vous de mon chemin que j’aille oindre le dos de ce pauvre enfant d’un onguent de ma composition.
Et sous les yeux stupéfaits de ses compagnons, Agnès se dirigea droit vers Galdric, la démarche à nouveau ferme et le front haut.
Echangeant un coup d’œil complice avec le Muet toujours au chevet de Marcuays et Barberi, Casireone lança un juron sonore vers le ciel ... sa façon à lui de Le remercier sans doute.
Renaud s’agenouilla près de la jeune femme qui pansait avec soin un Galdric tout vergogné, lui prit la main et la baisa avec émotion.
– Quelle joie, ma mie, de vous retrouver enfin ...
– Vous pouvez en remercier Jep l’Anguila !
Devant l’incompréhension qui se lisait sur le visage de Renaud, elle expliqua, après avoir congédié le mousse d’une tape sur la nuque :
– La fureur de Dieu m’avait anéantie. Elle dépasse mon entendement et mes faibles forces. Mais celle des hommes, bien la connaît : toute ma vie j’ai dû l’affronter. Le mépris et la haine qui ont dressé les mutins contre moi, sont les mêmes qui animaient les ulema de Brousse, le cura de Tuchan, ce méchant corbeau noir de Dom Casas, et les inquisiteurs de Carcassonne ... tous ceux qui m’ont dénié le droit de vivre selon mon bon vouloir et de pratiquer la médecine sous le fallacieux prétexte que j’ai fente entre les jambes et non membre viril !
Jamais je ne me suis laissé faire et je n’ai point l’intention de commencer ce jour d’hui. Sans le vouloir, l’Anguila m’a rendu l’envie de me battre, de vivre ... Et tant pis pour Dieu ! « conclut-elle en lançant vers le ciel, uniformément bleu et serein, un regard farouche de défi.
– Tudieu, voilà qui est parlé, Damoiselle, apprécia Casireone. Hein ! Jordi que tu la préféres ainsi ta maîtresse adorée ?
Un bref sourire découvrit les dents carnassières du Muet. Oui il était rassuré, et oui il était sûr maintenant qu’ils allaient s’en sortir. Comme d’habitude.
Toute la journée, ils scrutèrent les eaux turquoises et la plage écrasée de soleil à en avoir mal aux yeux dans l’espoir de voir apparaître d’autres rescapés... en vain. Seuls quelques cadavres boursouflés et méconnaissables vinrent s’échouer sur le sable blanc parmi d’autres débris. Au soir, ils durent se rendre à l’évidence : l’océan ne rendrait plus personne.
Casireone et le Muet enterrèrent les noyés et dressèrent des croix pour ceux que les profondeurs avaient gardés.
– La croix du Christ pour ceux qu’Il a crucifié, grommela Agnès en se détournant.
Elle alla s’asseoir au bord de l’océan, à la lisière des vagues, les genoux remontés sous le menton, le regard perdu vers l’horizon.
– Ils sont là-bas... Herman et le fraile Javier, et tous les autres, expliqua-t-elle à Renaud qui s’était laissé choir à ses côtés sur le sable.
– Gabriel Riba, mon pilote, mon ami, aussi... compléta-t-il, la voix étranglée.
Elle poursuivit, comme si elle ne l’avait point entendu :
– Quant à notre bon Michel, nous l’avions trouvé, voilà plus de deux années, errant sur une plage bordant la mer Propontide, seul rescapé du naufrage du bateau qui l’emmenait vers l’esclavage en Egypte. Je me plais à croire qu’en ce moment, il erre à nouveau à quelques lieues d’ici et que d’autres à leur tour recueilleront cet ange de miséricorde qui avait fait serment de ne plus mettre le pied sur le pont d’un navire mais a repris la mer par amour pour moi !
Renaud acquiesça en silence. Qui sait ? Le caucasien était une vraie force de la nature. Il avez pu nager plus vite, plus loin. Et si, comme Agnès le pensait, la tempête n’avait été que l’expression du courroux divin, le capitaine de la Sant Jordi était sûr que le Très Haut n’avait pu qu’épargner un être si simple et si lumineux qu’on se surprenait à s’étonner parfois qu’il n’eut point d’aile dans le dos.
La nuit tombée, si vite qu’on eût dit que l’océan, affamé, avait avalé le soleil, un véritable « conseil de guerre » réunit Agnès, Renaud et Casireone autour du feu. Marcuays gisait toujours, inerte. Barberi, la tête dans les mains, pleurait son ami disparu. Le Muet veillait l’un et l’autre sans s’accorder le moindre instant de repos. Galdric, le mousse, épuisé, s’était endormi pelotonné contre son flanc.
En tant que capitaine, à terre comme sur mer, Renaud mena la discussion. Ils convinrent de mettre eux aussi le cap au Nord. L’Anguila n’avait point tort : il était inutile de rester sur cette plage à attendre qu’un navire passât à porté, aucun européen ne s’étant avant eux aventuré si loin vers le Sud. Quant aux sauvages, on ne les avait point vu jusqu’ici et c’était peut être mieux ainsi.
Agnès émit timidement l’idée qu’on pourrait peut être construire une embarcation pour rebrousser chemin jusqu’aux Colonnes d’Hercule. Mais les deux marins repoussèrent sa suggestion avec des ricanements amusés. N’avait-il point fallu quarante compagnons et des mois de travail pour construire la Sant Jordi à l’arsenal ? Non, leur salut ne pouvait venir que de la terre et des pistes caravanières qui sillonnaient cet immense continent dont ils ne connaissaient à peu près rien.
Les préparatifs de départ prirent encore toute une journée.
Habiles de leurs mains - sur un vaisseau, un marin, fut-il capitaine ou corsaire, ne doit-il point savoir tout faire ? -, Saint Estève et Casireone fendaient, liaient, tressaient, éprouvant de leurs forces réunies la solidité de leur ouvrage.
Mais une fois de plus, ce fut le Muet qui se montra le plus ingénieux. Agnès admira son esprit inventif qui savait tirer partie du moindre bout de cordage et même des coquillages ramassés sur le rivage. Elle soupira en regardant ses propres mains : comment pouvait-elle faire preuve d’autant de dextérité lorsqu’il s’agissait de médecine et être aussi maladroite quand il fallait assembler deux simples morceaux de bois ? Laissant les hommes à leurs travaux, elle s’était donc chargé, c’était plus prudent, du ravitaillement en eau et vivres.
Le marécage qui bordait la plage fournissait à profusion une eau certes trouble mais presque douce et, avec un peu de chance, on trouverait rivières et sources en avançant.
Tout en remplissant un petit tonnelet, les pieds dans la vase, Agnès humait avec délice les effluves mêlés d’air marin et d’eau stagnante qui montaient vers elle. Emergeant tout à fait de l’étrange apathie dans laquelle l’avait plongée le tumulte de la tempête, la privant quasiment de l’usage de ses sens sous la brutalité de son assaut, elle redécouvrait avec bonheur les odeurs et les bruits.
Les yeux fermés, elle écouta les hautes herbes bruisser sous la caresse du vent du large. Un oiseau prit son envol dans un froissement soyeux d’aile, sans doute le petit échassier au plumage cendré que son arrivée avait fait se réfugier dans les roseaux. En tendant l’oreille, elle pouvait même percevoir l’éclatement ténu des milliers de minuscules bulles d’air qui venaient crever la surface du marais, révélant une vie foisonnante autant qu’invisible au sein des eaux boueuses. A plat ventre derrière une touffe de graminées, tenant fermement entre le pouce et l’index un fil de laine tiré de son bliaud auquel il avait attaché un bout de chiffon rouge, Galdric venait d’ailleurs de pêcher sa troisième grenouille.
Agnès sourit en voyant ses sourcils froncés par la concentration sous sa frange blonde. Le mousse n’avait certes jamais imaginé que les jeux qu’il partageait avec les autres drôles de son village dans la campagne catalane, lui permettraient un jour de ne point mourir de faim sur une plage déserte, chauffée à blanc par le soleil d’Afrique !
Grâce à des arceaux de branchages savamment entrelacés afin de soutenir un bout de voile, Jordi avait confectionné un brancard sur lequel Guilhem serait même protégé des ardeurs de l’astre du jour.
Le vieux chevalier était désespérément inerte, le visage figé comme un masque de cire. Agnès s’acharna à essayer de lui faire avaler au moins un peu d’eau mais les gouttes glissèrent sur ses lèvres pâles et, s’échappant par les commissures, allèrent se perdre dans le sable qui les but, lui, avec avidité.
Barberi avait cessé de pleurer. Les yeux battus, la mâchoire serrée, il tentait de se rendre utile, suivant les instructions de Casireone qui faisait semblant de ne point voir que le lombard, les doigts tremblants, devait s’y reprendre à trois fois avant de réussir à faire le moindre nœud.
Galdric s’était avéré un excellent pêcheur et, la nuit venue, ils dévorèrent tous à belles dents de savoureuses brochettes de grenouilles dont le délicat fumet leur fit ressentir cruellement le vide de leur ventre. Ils n’avaient eu ni le loisir ni le cœur de manger depuis le naufrage et ils se rendaient compte seulement à présent à quel point ils étaient affamés. Même Marco, sa robuste nature reprenant le dessus, ne se fit point prier et ses joues reprirent quelque couleur. Ruminant son chagrin, il n’alla cependant point jusqu’à se mêler à la conversation animée qui vit Saint Estève, assailli de questions par Agnès et Casireone, tenter de faire le point sur l’itinéraire à prendre.
Du groupe, le « gentilhomme de la mer » comme l’avait appelé Bernard de Beaumont à Quéribus, était le seul à avoir quelques lumières sur le continent africain. Gabriel Riba, le pilote, s’était-il assez moqué de son capitaine et ami qui était allé jusqu’à apprendre par cœur -« comme un escholier » raillait le majorquin-les cartes rudimentaires qui rassemblaient ce qu’on pouvait en savoir et les récits des voyageurs qui s’y étaient aventurés.
Rassemblant ses souvenirs, Renaud s’efforça donc de préciser un peu leur position :
– Selon les relevés que nous avons effectué quotidiennement depuis notre départ de Barcelone, après avoir passé les Colonnes d’Hercule, nous avons vogué plein Sud. Nous avons doublé l’embouchure du fleuve appelé Sénégal puis longé les côtes du royaume du Soudan. C’est alors que nous sommes parvenus à ce point décrit par les caravaniers arabes où le rivage s’infléchit, nous obligeant à mettre le cap à l’Est...
– ... et nous laissant présager la proximité du Grand Passage vers les Indes, compléta Agnès qui se souvenait du fol espoir qui pendant plusieurs semaines avait brillé dans les yeux couleur d’océan de l’homme qu’elle aimait, tous les jours à midi, lorsqu’il faisait le point sur la dunette.
– Un présage mensonger, grimaça Saint Estève, dépité, puisque quand la tempête s’est levée la côte filait à nouveau depuis plusieurs jours Nord-Sud.
Il avait encore dans la gorge le goût amer de la déception qui l’avait envahi lorsque, inexorablement, l’aiguille de la boussole s’était mise à pivoter, faisant voler en éclat les rêves qu’il avait cru trop vite exaucés.
– Le vent et les courants nous ont ramenés en arrière, nous faisant parcourir à rebours en quelques heures le chemin que nous avions mis plusieurs jours à tracer ! Et nous voilà donc sur cette plage avec l’océan au Midi, le continent d’Afrique au Septentrion ... et par delà la Mare Nostrum4, acheva Renaud dans un souffle.
– ... les anses profondes et accueillantes, les reflets de turquoise de la Méditerranée, fredonna Casireone, le regard perdu dans le vague.
– ... chez nous, soupira le mousse. Et dans ces deux mots, il y avait à la fois le souvenir réconfortant de la maison de pisé qui l’avait vu naître sous les oliviers et qui semblait soudain si proche en pensée, presqu’à portée de main, et la désespérante sensation d’éloignement et d’abandon qui taraudait son cœur et que cette douce vision ne faisait qu’accroître.
– Je n’ai plus de « chez moi », coupa Agnès avec amertume, mais je ne serai cependant point fâchée de retrouver des rivages plus civilisés ou tout du moins plus peuplés. S’en trouve-t-il non loin d’ici ?
Saint Estève et Casireone secouèrent la tête dans un même geste d’impuissance.
Les eaux familières de la Méditerranée qui étaient venues flotter un instant devant leurs yeux émerveillés, semblèrent soudain se retirer à toute allure pour disparaître derrière l’horizon, laissant à découvert derrière elles une immensité de terres inconnues dont aucun d’entre eux ne pouvait mesurer l’exacte étendue.
– Hardi, compagnon, ne cédons point au découragement. Pour lointaines qu’elles soient, il n’existe point de contrées où les marchands arabes n’aient mis le pied. Abou Obeïd, mon vieux maître, qui ne prisait guère la gent commerçante, disait d’eux qu’ils iraient au bout du monde pour peu qu’ils en tirent un bénéfice. Grâce à eux, l’appel du muezzin résonne du Cathay jusqu’au cœur de Bilad as-Sudan, l’empire des nègres. Nous finirons bien par trouver une caravane qui nous permettra de rallier un port ou une grande cité !
– Agnès à raison, s’exclama Renaud, gagné par la volonté d’espérer de la jeune femme. Il nous suffit de marcher vers le Nord suffisamment longtemps ...
– Combien de temps ?, gémit Casireone en regardant ses jambes avec un désespoir comique. Comme la plupart des marins, le Génois détestait les longues marches.
– A moins que vous ne préfériez rentrer à la nage, messire le corsaire ! le taquina Agnès.
Elle savait que son tempérament bourru et ses constantes récriminations cachaient un courage et une loyauté à toute épreuve. A Aguilar, n’avait-il point été le premier à vouloir la suivre dans sa quête d’un monde vierge de toute Inquisition ?
