4,99 €
Quinze ans plus tôt, quelque chose a eu lieu dont personne ne parle. Il en demeure Nemo, née au matin, un traumatisme collectif, et une étrange maladie du sommeil qui entraîne ses victimes dans un immeuble abandonné. L'angoisse s'étend au point que Nemo, cible de toutes les supersititions, est emportée de force sur le lieu dans un geste de sacrifice. Mais au lieu de mourir, elle fait la rencontre de ce qui se tapit au-dedans, et cherche alors à comprendre les évènements qui entourent la nuit de sa naissance tandis que la maladie se resserre sur ses proches.
Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:
Seitenzahl: 236
Veröffentlichungsjahr: 2020
Apart from ghosts nothing lives here for long. No cats, no mice, no flies, no dreams, no bats. Two days ago I saw a butterfly, a monarch I believe, which danced from room to room and perched on walls and waited near to me.
A part les fantômes rien ne vit ici longtemps. Ni chats, ni souris, ni mouches, ni rêves, ni chauves-souris. Deux jours plus tôt je vis un papillon, un monarque je crois, qui dansait de salle en salle et se perchait sur les murs et attendait près de moi.
Neil Gaiman
The Hidden ChamberFragile Things
Dans ce texte, les accords neutres sont féminins.
Ce roman contient des éléments potentiellement sensibles, abordés de façon directe ou détournée. Pour les personnes qui souhaiteraient s’y préparer, ils sont listés à la fin de ce livre dans la section « Avertissement ».
Prologue
– Après le rêve
– La rencontre
– Châteaux de sable
– L'église
– Les masques
– Daniel
– Sous les toits
– Interlude
– Sachenka
– Exploration
– Installation
– Le jour des funérailles
– Les corbeaux
– Murmures
– Une tempête, le silence
– Le corps glacé
– La déclamation
– Dans le tunnel
– Les gants
– Le cauchemar de Melville Hatter
– La nuit des cauchemars
– Daniel épuisé
– Conversations
– Ce qui a eu lieu
– La fugue de Sachenka
– Phileas et Sachenka
– Elle ne peut pas fermer les yeux
– Que veux-tu que la mer soit d'autre que la mer ?
– La chambre dissimulée
Épilogue
Avertissement
Patchwork
D’amour et de relecture
Nemo marche le long du fleuve.
Il n’est encore bordé que d’herbes folles, et sur la berge opposée, c’est une plaine qui s’échoue jusqu’à l’horizon. Le courant charrie quelques poissons invisibles, des entrelacs de brindilles et déjà beaucoup de boue. Jusqu’aux extrêmes limites ce n’est qu’une prairie grise, où le fleuve s’ouvre comme une plaie.
Nemo touche l'herbe du bout des doigts. Elle ferme les yeux pour mieux apprécier le vent sur son visage. Le vent disperse les bruits et les odeurs.
Soudain, elle éprouve la peur de voir réapparaître la ville lorsqu’elle les rouvrira. Que la plaine aura disparu, remplacée par les quais, et qu’en se retournant, en lieu d’horizon il n'y aura plus que la foule angoissante des maisons.
Mais le vent ne cesse pas de souffler. Un sourire dégage son visage.
Quand la nuit se laisse enfin tomber sur la plaine, et que les étoiles viennent piqueter le ciel de leurs manières scintillantes, le vent diminue d’intensité. Nemo continue à marcher, sans se presser ; elle sait qu’au bout de la blessure il y aura la ville.
La nuit durant, elle se perd du côté du fleuve. Elle se perd dans les herbes hautes et la boue des berges, dans l’obscurité autour du monde, et la nuit grouillante de songes.
Elle s’immerge. Immobile sous la surface, elle y demeure jusqu’à ce que ses pensées s'entendent, que sa respiration s’apaise. Lorsqu’elle sort de l’eau, elle voit au loin la ville et ses lumières, et se remet en marche.
Petit à petit l’herbe cède au bitume. La terre se retire comme à regret, mue abandonnée par le monstre qui s'arrache du paysage. Les cheminées crachent un smog qui emmitoufle la ville. Bientôt la plaine n’est plus qu’un souvenir, les quais s’élèvent depuis les berges et le fleuve exhale à nouveau son souffle glauque. Les maisons se resserrent jusqu’à se marcher dessus comme des bêtes pataudes, et Nemo voit réapparaître les bateaux et les roulottes, les dockers et les prostituées, les marins et les marchandes de fleurs, et le joueur d'orgue de Barbarie. La foire aux corps étale ses cris et ses chairs. La ville reprend ses droits sur le rêve. Le vent ne souffle plus.
La foule marchait.
C'était une multitude d'hommes et de femmes, le regard bas, et des enfants qui collaient à leur mère. Il y avait des yeux caves, des joues émaciées, des peaux sombres que la maladie rendait blêmes et des peaux pâles noircies de fumée. Ce peuple était pauvrement vêtu ; il faisait masse, foule compacte. Silencieuse. Leurs traits étaient minés par la fatigue et par l'angoisse. Leur colère, sur la route, s'était délitée et maintenant, elles avaient juste peur.
(on se rappelait que c'était bien quand ce n'étaient encore que des rumeurs, quand on répondait d'un sourire à celui qui disait que la maladie, c'était de sa faute à elle, qui d'autre… c'est vrai, qui d'autre)
Elles marchaient le long des ruelles. Le sol était chichement pavé ; la boue et la crasse prenaient le pas sur la rue. L'aube se devinait dans la grisaille du ciel. Il faisait froid. Les enfants regardaient passer la foule, la bouche ouverte, et bondissaient à sa suite.
Un homme portait une fille au corps menu. Elle était profondément endormie, mais sur son visage sursautaient les spasmes de ses rêves, les mouvements légers de sa bouche, les plis de son front. La sueur collait ses boucles noires. Elle dormait encore, depuis tout ce long temps de la marche ; mais les cahots, l'inconfort, la nervosité surtout qui poissait l'air, tout cela défaisait la toile de son sommeil.
(on se rappelait que c'était bien quand on était juste en train d'élaborer des plans autour de trois pintes – juste en train d'aligner les si, et si… et si on balançait la gosse… et si on… en sécurité dans la chaleur du bar)
Nemo se réveilla.
Étouffée. Coincée entre les bras d'un homme qui marchait – sans la regarder. Et les bruits, et la foule comme un flot de silhouettes n'était déjà plus que des lignes d'angoisse. Elle respira fort, et l'homme par réflexe contracta son étreinte. Elle se tortilla, donnant des coups de coudes et cherchant à mordre. Il contenait son agitation sans efforts. Ce n'était pas qu'il était plus fort qu'elle ; c'était qu'il était si crispé qu'il ne la sentait même pas bouger.
(on se rappelait que c'était bien quand on s'indignait, quand on brandissait le poing, quand on était encore en colère d'une colère si juste et légitime notre colère mais qu'on ne faisait rien)
La foule s'amenuisait. Elle venait de tourner à un angle, et une partie était demeurée à l'intersection. Les autres restaient en grappe, le regard animé d'une nouvelle inquiétude. Quelqu'un se figea et voulut repartir dans le sens opposé, mais il se fit emporter par le flot. D'autres se grattaient. Un homme se sentit défaillir, et il resta debout, là, bousculé par celles et ceux qui marchaient encore.
(on se rappelait que c'était bien quand on contemplait seulement le désespoir des autres, ceux et celles qui avaient perdu les amantes et les amis… quand on se disait que c'était terrible, pas beaucoup plus que terrible)
Nemo se débattait mais il ne la remarquait pas. Il regardait droit devant lui, il la comprimait contre sa poitrine. Comme un objet précieux.
(on se rappelait que c'était bien quand on s'était dit – il ne reste peut-être que le sacrifice –
Il s'immobilisa.
– quand c'était peut-être une solution)
Une arche fendait le mur. Elle donnait sur une cour ponctuée d’une colonie de pavots dont le rouge incongru transperçait la grisaille. Elle était encadrée de trois hautes bâtisses perpendiculaires. On distinguait la porte béante au centre, et des herbes rampaient sur les murs. Nemo était tremblante ; elle rua mais se fit mal et –
elle se mit à hurler soudain
Le cri fractionna la foule.
L'angoisse fuita (on se rappelait – de cette craquelure, précipitée par la voix de l’enfant qu'on emporte de force on se rappelait que c'était bien quand on n'emmenait pas l'enfant mourir ce corps qui refuse mais qui d'autre – Un cri de terreur, un cri pour qu'on la lâche, qu'on la laisse, un cri de fuite, pour leur faire mal, leur faire comprendre, leur fendre le crâne enfin...
Un sursaut cingla la foule. Quelqu'un poussa l’homme vers l'arche, il trébucha et brusquement tout le monde se démenait sur lui, quand un coup de poing dans le dos lui ouvrit les bras et dans ce geste il projeta Nemo dans la cour.
La foule recula.
Elle s'écrasa sur les pavés, le souffle coupé. La douleur se ruait déjà dans son corps mais elle avait eu l'heureux réflexe de protéger sa tête en tombant. Elle entendit la foule se bousculer, loucha sur les fleurs. Une grimace tordit son visage, elle hoquetait et cracha, ça faisait mal. Elle ne criait plus ; elle respirait lentement, pour se calmer, pour retenir ses larmes, comme quand les gosses la tabassaient – pour pas qu'elles sachent… Elles étaient où maintenant ? Toutes, de l'autre côté de l'arche, la fixant, dans la foule, là.
Elles attendaient qu'il se passe quelque chose.
Nemo leva les yeux.
Au lieu d'une porte, le bâtiment central ouvrait sur un trou. Les murs, souillés par la fumée, étaient vieux de quinze ans d'abandon ; des lézardes y couraient d'une brique sur l'autre, et du lierre grimpait le long des fenêtres. On ne voyait rien à l'intérieur. Il y avait quelques carreaux étoilés, et une partie du toit dont les tuiles avaient glissé et gisaient sur le sol. Ce n'était qu'une bâtisse fatiguée.
C'est drôle, se dit-elle, que ce soit d'ici que ça nous vienne, tout ça. Cette angoisse, ces cauchemars, ces corps tordus.
C'est drôle.
La foule retenait son souffle.
Nemo se mit debout. Elle manquait d'équilibre, et respirer lui faisait mal. A petits pas, elle s'approcha de l'entrée, le cœur battant à grands coups. Un couloir s'esquissait dans la pénombre. Une fuite, une ligne à peine. Elle était effrayée, mais moins que par la foule ; on disait que la mort venait d’ici, mais c'étaient les autres qui le disaient… Quand elle plissait les yeux, elle discernait entre les murs de toutes petites formes dansantes dans la lumière. Cette obscurité dans laquelle elle plongeait son regard était, d'une certaine façon, plus réconfortante que la foule sous le soleil gris.
Une chaleur étrange se diffusait dans son corps, ça faisait moins mal. Elle enjamba le seuil. Elle voyait flou, ou était-ce le mouvement incessant devant ses yeux ? Quelque chose grouillait autour d'elle. Nemo chancela et s'enfonça dans le couloir. La foule, dehors, elle ne l'entendait plus. Peut-être était-elle déjà partie.
Il est replié sur lui-même.
Il est seul. Il se balance, lentement, il voudrait – quoi ? Dormir.
Il ne peut pas, bien sûr.
Il se balance. Lentement.
Un bruit de pas. Il écoute ; il entend que personne ne crie. Aucune plainte, pas même le silence de la peur. Les murs palpitent et quelque chose le démange. Il se redresse. C'est étrange. Juste… un bruit de pas.
Il attend. Ça ne crie toujours pas, et ça ne meurt pas plus. Un bruit de pas qui ne s'éteint pas, ne trébuche pas, une marche mal assurée, oui, ce sont de tout petits pas, mais… ça ne meurt pas.
Il tremble. Ce n'est pas normal. Ça brûle. Qu'est-ce que ça veut dire ?
Ça brûle.
Il dévale les couloirs. Il la voit de loin, la fille dans l'encadrement de la porte, dessinée par la lumière. Il sait qu'elle ne le voit pas encore. Elle irradie, il le sent, plus elle marche, plus elle marque. Ça brûle. Les papillons aux ailes brunes se pressent autour d'elle, mais ils s'embrasent à son contact. Ils s'éteignent dans un filet de cendres. Ça ne ralentit pas leur élan ; elle, elle n'en a quasiment pas conscience… Et là –
son regard se pose sur lui.
Elle fut saisie de surprise lorsqu'elle reconnut Daniel. Elle ne se demanda pas ce qu'il faisait là ; elle sourit seulement, d’un soulagement immense.
Il voit le visage de la fille qui s'éclaire drôlement. Et même un début de sourire, en fait un sourire qui va plus vite que l'émotion même. Il ferme les yeux, mais c'est déjà trop tard. Les tremblements le reprennent. Plus fort. Il gémit, les papillons déjà fondent sur lui, couvrent son visage, il ouvre la bouche mais il ne peut pas hurler, il ne peut plus. Il a horriblement mal – il ne veut pas – que ça recommence (encore) il pensait que ce serait différent cette fois – il ne faut pas tout gâcher (encore) et il ne fait même pas exprès, il sent ses traits qui rampent le long de sa peau glacée comme une cicatrice, ça tire et ça creuse, ça déchire, la chair se retourne, et la peau se déplace…
Il rouvre les yeux, transpercé de douleur. Il sait exactement ce qu'il est en train de se passer, il voit, sur son visage à elle, le soulagement, la surprise qui est passée comme une fugue, et l'amour qui l'illumine soudain.
Elle se précipita sur lui et l'enlaça joyeusement. Au contact – la respiration coupée. Ou plutôt, elle crut ; ce n'était pas exactement ça ; c'était une sensation si violente qu'elle l'avait reçue comme un coup dans le ventre. Une torpeur énorme forçait son crâne, sa conscience lui échappait comme un manque d'air, elle voulut se dégager de l'étau mais lorsqu'elle recula il était déjà trop tard ; elle titubait ; ses yeux se fermaient inexorablement et son corps ne lui répondait plus. Elle respira précipitamment, une fois –
Il la rattrape avant qu'elle ne tombe.
Elle dort profondément.
Il la dépose au sol et recule. Il attend que la douleur descende. Les papillons se dispersent. Il fait craquer sa mâchoire, touche ses joues. Le froid, sur sa peau, lentement, se dilue. Il s'habitue à son nouveau visage.
Il s'approche. Prudent. Mais tendu. Mais tremblant. Il ne comprend pas ce qu'elle fait là, pourquoi est-ce qu'elle dort mais pourquoi elle ne meurt pas ? Il est pris dans une bourrasque d'émotions, il a peur, il est plein d'espoir aussi mais il a très peur (et de l'espoir) il a très peur et il voudrait la prendre dans ses bras encore… mais il ne le fait pas. Elle brille. C'est incroyable comme elle est vivante, se dit-il.
Elle est si étrange en ce lieu. Les papillons virevoltent autour d'elle, mais ils n'osent plus s'approcher. Drôle de chose, étrange petite chose qui dort…
Non – qui rêve.
La lumière flottait comme une écharpe de brume.
Elle allait avec lenteur, se déchirant sur les accrocs des murs. C'était une clarté qui ne semblait émaner de nulle part ailleurs que d'elle-même ; la pièce était dépourvue de fenêtres comme de porte. La pénombre se délayait dans ces lueurs, profilant des ombres entrelacées.
Nemo cligna des yeux. Elle tourna la tête, bougea un bras encore engourdi. La lumière lui évoquait celle des vitraux. La couleur se déposait sur la poussière en suspension, et cela formait alors ces étranges nuages lumineux, qui s'échouaient au sol, tout doucement.
Elle était allongée sur son côté qui n'était pas blessé. Il faisait bon. Elle se sentait cotonneuse. La douleur se réveillait lentement, en décalé d'elle. Ça remonta dans sa hanche d'abord, puis dans ses membres, et dans sa tête. Elle se redressa avec précaution.
Elle fut prise de nausée lorsqu'elle le vit. Assis en tailleur au milieu de la pièce sans porte et sans fenêtres. La douleur vrilla dans sa tête, elle se rappela d'un coup de ce qu'il s'était passé – hier ? tout à l’heure ? Elle fut secouée d’un frisson. Elle voulait s'approcher, mais quelque chose la retenait, la conscience nette que – ce n'était pas lui.
Du coin de l'œil, elle nota un frémissement sur le mur. Il lui revenait, lentement, la sensation d’un battement minuscule, extrêmement rapide, qui contractait l'espace autour d'elle. L'air… une respiration. Une respiration qui était partout et ne s'entendait pas, se ressentait seulement. Ce n'était pas angoissant. C'était, quoi ?… rassurant.
Il se tient immobile, pour ne pas lui faire peur. Il détaille les mouvements de son visage. Elle a des traits qui ressemblent à des coups de ciseaux, qui brisent ses formes à chaque tressaillement, et inlassablement ses joues, son menton, son front se reforment, jusqu'à ce que la vague les reprenne d'assaut. Ça le fascine, ce ressac infini d'émotions, ce tracé qui se fait et se défait, sans fin. Et ses yeux, ces yeux qui ne le lâchent pas – qui le clouent et l'examinent, bondés, à cet instant, de méfiance et de curiosité… Bleus. Presque noirs.
Il se tient immobile. Pour ne pas se jeter sur elle.
Elle fait violence au sein de son monde à lui. Elle fait mal, elle réveille et il n'aime pas. Il n'aime pas qu'on le bouscule dans son apathie confortable, il n'aime pas et il tremble mais il se tient immobile. Pour ne pas se jeter sur elle.
Il se replierait sur lui-même… Et seul, il se balancerait, lentement.
Il ne peut pas, bien sûr.
Il ne peut pas parce que cette fille, là, elle l'empoigne avec une force telle qu'il n'a pas d'autre choix que de la regarder.
Ce n'était pas lui.
Plus que ça : ce n'était pas quelqu'un.
Ce n'était pas seulement qu'elle s'était endormie en le touchant – ce n'était même pas le fait qu'il se tienne un peu différemment, qu'il n'aie pas dit un mot encore, ce n'était pas – c'était qu'il n'était pas humain.
A quoi ça tenait ce sentiment ? A pas grand-chose ; quelque chose surtout dans son visage, qui emmêlait familier et étranger. Une intimité de traits troublante qui touchait à l'insupportable. Et pourtant, elle était fascinée ; fascinée, encore, ce n'était pas bien ça, c'était – une certaine forme de reconnaissance.
Par-delà leurs contours elles reconnaissent une vibration, un battement esseulé qui résonne soudain. Leur incrédulité se mue en fébrilité, un tressaillement. L'envie d'avancer, de tendre la main, toutes les petites mains qu'on garde pour s'étouffer les yeux et la bouche et barricader son corps. Pour lui aussi, une connexion se fait, fulgurante. Il désire tant s'exprimer que sa peau tremble, mais il ne bouge toujours pas. La grâce qu'elle a, une grâce flambante, on dirait qu'elle le saisit à pleine mains ; et qu'il se tord, qu'il se tord entre ses doigts. Elle se tend vers lui, timidement, et méfiante, une urgence, il faut faire quelque chose – ne pas laisser filer le moment. Il n'ose pas respirer trop fort, de crainte de décoller ce qui vient de naître en lui.
Elles ne connaissent pas encore leurs noms.
Lui, il n'a pas parlé depuis longtemps.
Quand, en désespoir de cause, il s'est réfugié ici, et quand plus tard il a compris, il a hurlé… Aujourd'hui ses cris se sont renfoncés dans sa gorge. Il a la voix rauque, lente. Il cherche ses mots. Ils agrippent, par spasmes, un mépris terrible. Ça lui est resté, la rancœur. C'est difficile.
Il porte sa parole à fleur de gorge. Il tousse, d'abord. Il baisse les yeux mais, comme un coup de fouet, il revient planter son regard dans le sien. Les mots butent. Enfin, sa question s'arrache :
– Qui ?
– Quoi ?
– Qui… es… tu.
Cela lui a coûté un effort qu'il regrette déjà.
– Nemo.
Il y a un temps de pause.
– Et toi ?
– Morphée.
– Morphée ?
Il a baissé les yeux. Quelque chose tremble, il faut qu'il parle. Urgemment. Précipiter le silence en morceaux. Il sent les mots se bousculer dans sa bouche, rouler les uns sur les autres, il dit –
– Oui.
– Le dieu, Morphée ?
– Oui.
Elle a la tête légèrement penchée, elle fronce les sourcils.
– Prisonnier.
Un temps.
– Je ne peux pas partir.
Il a les mots qui craquellent. Une voix éraillée qui prend de la chaleur, qui s'assouplit, qui s'exerce sur les syllabes qu'il prononce.
– D'ici ?
– Non.
Il cherche ses mots.
– C'est moi. Ici. C’est moi. Je ne peux pas partir.
Un papillon se défait du mur. Il trace des arabesques autour de Nemo, évite son visage d'un battement d'ailes. Les murs frémissent. Morphée est tendu. Il ne peut pas s'empêcher de sentir, à chaque instant, cette présence étrangère au milieu de son silence.
Il n'en veut pas.
Le papillon danse et le dieu, lentement, déplie ses mains crispées.
L'insecte se pose à côté d'elle. Il est épais, sombre, ses lourdes ailes traînant dans son dos. De fines particules y collent comme une couche poisseuse. Au sol, il se déplace gauchement.
– Le dieu des rêves ? demande Nemo prudemment.
– Oui.
Elle est perplexe.
– Comment est-ce qu’on rêve si tu es enfermé ?
– Nous sommes d’autres. Quelque chose vous manque. Une présence, dit-il simplement. Moi…
Il porta les mains à son visage.
– Je suis celui qui ressemble à l'humain.
Il est, Morphée, de cette race de déesses et de dieux éclot du vivant et qui, traduites en idoles extérieures, font maintenant le lent métier du lien entre l'humain et lui-même. Il dénie, pourtant, que son existence soit suspendue à l'humanité. Mais à Nemo il ne dit pas sa haine. La haine des visages qu'on lui cloue l'un après l'autre, des traits qui repoussent, inlassablement, de sa face sanglante.
– Et pourtant je ne meurs pas, dit-il tout bas.
– Moi non plus.
De surprise, il relève la tête.
– Quoi ?
– Les autres meurent, dit Nemo brusquement. Pas moi.
– Bien sûr que si, répond-t-il, décontenancé.
Elle fronce les sourcils et bondit sur ses pieds.
– Non. Elles ne vivent pas ! Elles ne sentent rien !
Elle marche tout en parlant.
– Elles ne savent pas ce que c'est de vivre. Les autres, elles passent leur vie à attendre. Elles regardent droit devant droit devant alors que moi ? Je bute contre tout ce qui m'entoure ! Contre mes émotions, leurs émotions ! Un geste. C’est tout sensible, l'air, les corps les voix, même tout ce qui est inerte… Et elles ont seulement l'air de… pas le voir. Elles passent leur vie à mourir, comme ça, sans rien faire… Elles ne comprennent rien !
Elle s’interrompt comme hésitante, vulnérable soudain.
– Tout le monde… tout le monde est loin de moi…
Elle a les yeux brillants. Sa voix a lâché sur la dernière phrase mais elle bouillonne. Morphée a envie de prendre ses mains, mais il sait qu'elle se dérobera, et qu'il l'aura perdue.
Un papillon virevolte. Nemo suit des yeux son ballet de poussière, elle respire. Elle tend la main, tremblante encore. Il glisse entre ses doigts.
Elles se regardent. A peine hors du monde. A peine hors des autres.
Il la guide dans le dédale des murs.
On ne voit pas grand-chose ; il n'y a pas grand-chose à voir. Chaque paroi est monochrome, s'effeuillant dans des tons de brun. Des pièces s'ouvrent au hasard, sans pertinence, sans lien. Absence de portes, et les fenêtres ne donnent jamais sur l'extérieur. Morphée n'a plus de sens, il se perd dans ses propres méandres. Personne ne l'explore, personne n'en cherche même la sortie alors, il se replie sur lui-même. Il s'emmêle, se dissout entre ses murs, comme on s'égare dans une habitude.
Mais là, il y a cette fille qui éclaire les lieux. Les papillons se rétractent sur son passage. La bâtisse toute entière frémit de sa présence. Nemo effleure les cloisons, franchit les portes. Elle regarde.
Et Morphée exulte. La chair est touchée par ce regard, ce regard curieux qui décèle la présence dans l'inertie, jamais lassé par les couleurs uniformes et les pièces identiques. Un frisson le parcourt, se répercute autour d’elles. Il sent la main de Nemo qui s'égare sur le mur, jouant de ses doigts, du plat de la paume, explorant cette surface qui lui est étrange et que lui connaît par cœur, par cœur. Il tremble, craintif, il a peur qu'elle ne retire sa main dégoûtée par l'amas grouillant, qu'elle ne se détourne, il a peur parce que lui, il n'en peut plus, de cet endroit, de ces couloirs, de cette peau de papillons.
Mais elle, non. Inlassablement, elle redessine le mur organique, et frôle des ailes qui battent encore.
Morphée ferme les yeux.
La foule était partie. Il faisait nuit.
Nemo cueillit une fleur. Elle fit ça rapidement, comme si elle volait ce morceau de couleur au milieu du gris de la ville, morceau de mémoire aussi. Elle la rangea dans une poche de sa chemise, et sortit dans la rue.
Une pluie légère tombait sur la ville. A cette distance, il ne subsistait du fleuve qu'une vague puanteur, diluée dans la fumée des usines.
Nemo allait d'un pas sûr, empruntant un réseau de petites rues pour s'assurer de croiser peu de monde. Il y eut une femme qui recula, effrayée, dans l'obscurité d'une porte, et une volée d'enfants qui se dispersa à son approche. Elle changea de route.
Il lui est plaisant d'errer ainsi, dans le chemin sinueux des ruelles, bondissant d'une flaque à l'autre sous le linge suspendu. Elle a besoin de marcher. Un pas après l'autre, sa mémoire s'effiloche, comme retenue par l'entrée béante qui reste derrière elle. Les détails se confondent ; il lui semble qu'elle dévide un long rêve sous ses pas ; et, au-delà du rêve, Morphée.
Elles se sont dit au revoir comme si c'était pour toujours. Elle lui a assuré pourtant qu'elle allait revenir, mais il n'a pas semblé la croire. Son inquiétude l'a bouleversée. Elle pense à la foule qui prend pour un monstre ce dieu misérable, enfermé dans ses propres murs.
De la foule, ses pensées dérivent sur celles qui tombent malade et celles qui sont mortes, disloquées sur le seuil de Morphée. Ces corps tordus, déformés de cauchemars qui tombent comme des mouches, chaque semaine. Elle frissonne, ralentit. Machinalement elle tâte ses bras, son ventre et son visage, pour s'assurer que tout est bien à sa place.
Elle emprunta la porte de service de l'église. Une chaleur bienvenue l'accueillit ; la nuit n’était pas très avancée, et le poêle rougeoyait au centre des piliers. Il peinait à éclairer la voûte. Ses flammes dessinaient des ombres larges, dédoublées par le halo des bougies. Tout autour du foyer, des tapis couvraient le sol, et des tentures chamarrées étaient suspendues entre les piliers. Une femme aux longs cheveux cendrés était assise devant le poêle, et remuait la braise avec un tison.
– Oh Nemo. Cassandre te cherche dehors.
Elle avait élevé la voix sans se retourner. Nemo vint s’asseoir auprès d'elle, tendant ses mains vers le foyer. La femme se leva.
– Reste au chaud. Je vais le prévenir.
– Merci Louise…
Elle se rendit jusqu'à une petite porte au fond de l'église, dissimulée derrière une tenture, toqua.
– Padre, Nemo est rentrée.
– Mon Dieu !
Un homme au crâne dégarni se précipita vers elle. Nemo n'eut pas le temps de se lever qu'il l'étreignait avec force.
– Mon Dieu Nemo… Tu es vivante !
– Je suis partie depuis… longtemps ? hasarda-t-elle.
– Deux jours !
Elle reçut la durée comme une gifle. Il lui semblait n'être restée que quelques heures, une journée, le temps que la nuit tombe. Mais la fébrilité du padre était, quelque part, rassurante ; elle ancrait la mémoire flottante que Nemo gardait de chez Morphée. Sur la route, elle s'était surprise à douter qu'elle y était réellement restée.
– Mais Phileas… Melville Hatter…
– Cassandre et Louise se sont relayées à ta place.
Il s'agenouilla à sa hauteur.
– Qu'est-ce qu'elles t'ont fait, Nemo ? Elles t'ont fait mal ? Tu vas bien ?
Il était bouleversé.
– Je suis tellement, tellement désolé…
– Nemo !
La porte s’était ouverte sur une seconde femme plus âgée, et son visage avait chaviré. Elle se précipita sur Nemo et la prit dans ses bras à son tour – une étreinte de soulagement intense, qui acheva de la convaincre qu'elle n'avait pas rêvé.
Nemo prit conscience qu'elle tremblait, et soudain, sans qu'elle ne le veuille ni ne puisse le retenir, elle se mit à pleurer. Accrochée à Cassandre, les mains du padre sur ses épaules, elle versa les larmes de colère et de fatigue qu'elle avait réservées tout le long du trajet, les larmes de honte, de peur, de douleur. La haine de la foule et l'effroi et l'injustice, le soulagement trahi et la rencontre et le croisement trop intense des émotions, toutes les larmes qu'elle n'avait pu déverser face à la foule, face à Morphée.
Cassandre la serra longuement. Enfin, alors que ses pleurs s'espaçaient, elle s'écarta, conservant tendrement la main de Nemo dans les siennes.
Louise s'était éclipsée en silence.
– Tu es blessée ?
– Je me suis fait mal quand on m'a jetée dans la cour. Je suis tombée sur les pavés.
Le padre crispa les poing, mais il garda le silence.
– Plus tard, Lope, dit doucement la femme. Nemo. Tu nous raconteras demain. Tu as mal où ?
Nemo toucha ses côtes. La douleur s'était atténuée depuis sa chute.
– Ça va mieux.
– Tu as faim ?
– Oui, réalisa-t-elle.
– Il reste du bouillon, lança Louise depuis les piliers. Froid.
– Ça fera l'affaire.
