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Dix années ont passé. Maëlle, accompagnée de son fidèle compagnon Birdy, mène une existence en apparence normale, partagée entre son travail de secrétaire, l'écriture de romans et la garde de son neveu Faon. Et pourtant... Son coeur et ses pensées appartiennent toujours à Lancelot, bien que celui-ci ne se soit plus jamais manifesté malgré sa promesse. Obsédée par cet amour impossible, elle s'obstine à rechercher dans les manuscrits antiques la clé de l'énigme. En vain. Jusqu'au jour où sa route croise celle d'un scientifique qui semble obnubilé par la même quête et lui confie un vieux grimoire. Devenus alliés pour le meilleur et pour le pire, réussiront-ils, ensemble, à percer le mystère de l'immortalité ? La jeune femme réussira-t-elle surtout à retrouver celui qu'elle aime et à vaincre la malédiction de l'Ankou ?
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Seitenzahl: 266
Veröffentlichungsjahr: 2018
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La Forêt d’Ambre – I– La marque
Roman, Sokrys, 2013
La Forêt d’Ambre – II– Destinées
Roman, Sokrys, 2013
Tom et le dragon
Album illustré, Sokrys, 2013
La Chapelle de l’Ankou – I – Rencontres
Roman, BOD, 2017
Faon
Celui qu’on croyait perdu
La tourmente
La révélation
Je serai là
Les ténèbres
La Source du Vent
La pluie tombait sur les toits gris. Le ciel semblait ne jamais vouloir apaiser sa peine. Mais j’étais si bien installée dans la chaleur douillette de mon bureau, tellement absorbée par ma lecture que peu m’importait qu’il vente, qu’il neige ou que le tonnerre gronde. Plus rien ne pouvait m’atteindre.
Un petit détail m’alerta cependant : un cri d’enfant dans la rue. Un coup d’œil à la pendule suffit à me faire bondir. Totalement affolée, j’envoyai valser en toute hâte lunettes, chaussons et livre, sautai en catastrophe dans mes bottines, attrapai mon manteau et m’engouffrai en trombe dans la voiture. Comme de bien entendu, vu l’heure, tous les piétons paraissaient vouloir se jeter sous mes roues au dernier moment, le feu mettait un point d’honneur à passer au rouge sous mon nez et, comble de malchance, je suivais une colonie d’escargots... En gros, j’étais en retard et cela me rendait folle.
Lorsqu’enfin j’arrivai devant les grilles de l’école, ce fut pour apercevoir sa petite bouille toute triste et esseulée, m’attendant sous la pluie, les cheveux collés au visage. Cette pitoyable vision acheva de briser mon cœur déjà gonflé de remords. Je me garai en catastrophe, pour pouvoir m’éjecter de la voiture et attraper le jeune garçon grelottant dans mes bras. Je le couvris de mon manteau et de mes baisers.
— Tantine, bougonna-t-il, t’es encore en retard.
— Oh pardon, mon trésor, je suis désolée… Tu aurais dû m’attendre à l’abri ! Viens vite au chaud, tu es tout trempé.
Dans la tiédeur du véhicule, l’enfant s’ébroua comme un chiot et se cala au fond de son siège. Puis, il entreprit de me raconter sa journée, ce qui nous prit à peu près tout le trajet du retour. En arrivant, je le glissai sous la douche et le frictionnai sans cesser de me maudire pour mon inconscience. Le goûter, à grand renfort de brioches et de chocolat chaud, acheva de le réconcilier avec la vie. À tel point que, ses devoirs terminés, il s’assoupit dans le canapé, pelotonné comme un bienheureux.
Sans aucun mal, je le portai jusqu’à son lit et m’installai à ses côtés pour le regarder dormir. Il ressemblait tant à sa mère, une douce et frêle créature eurasienne que mon frère avait épousée, huit ans auparavant, et qui était morte bien trop tôt, emportée par un virus tropical. Louis ne s’en était jamais remis. Il avait préféré partir à l’étranger pour exercer ses talents de journaliste, acceptant toutes les missions, des plus éloignées aux plus dangereuses, tout afin de pouvoir sillonner le monde et fuir sa douleur. Il m’avait alors confié la charge d’élever son fils tant que durerait son absence. À la mort de sa mère, Faon n’avait que deux ans. Cinq années s’étaient écoulées depuis. Bien que l’enfant n’ait pas une vie ordinaire, elle paraissait lui convenir : il passait une petite partie de l’année à parcourir la planète en compagnie de son père qui cumulait ses congés pour profiter de lui, et le reste du temps, il vivait avec moi, en Bretagne, et pouvait ainsi bénéficier d’une scolarité quasi normale. Il avait d’ailleurs développé de fabuleuses capacités d’adaptation et son intelligence vive lui conférait d’excellents résultats en classe.
De sa mère, il avait hérité ces yeux profonds, d’un noir très velouté, encadrés de longs cils qui lui avaient valu le surnom de Faon. Il m’était impossible de l’appeler autrement. J’aurais pu l’admirer pendant des heures, cet enfant qui n’était pas le mien. Je caressai sa peau aux reflets ambrés, douce comme une pêche. Une mèche de ses cheveux couleur d’ébène avait glissé devant ses paupières et je lui dégageai le visage. Il comblait presque tous les vides de mon existence. Presque.
Car dès qu’il partait, insouciant et heureux de retrouver son père, il emportait avec lui mon soleil, et mon cœur restait alors figé dans la solitude et le silence glacé de cette grande maison. Birdy était lui-même si triste qu’il semblait plongé dans une sorte de léthargie. Nous nous regardions sans un mot, comme deux compagnons de misère, perdus sans lumière, et nous attendions son retour. Si bien que lorsque le carillon de l'entrée se mettait à tinter à toute volée, que Faon, bronzé comme un demi-dieu, le sourire éclatant et le rire en cascade, se jetait à mon cou, la vie reprenait possession de la demeure endormie et tout n’était plus que jappements et joie débordante. Ainsi était rythmé le cycle de mon existence : des périodes de bonheur intense entrecoupées de longs tunnels de solitude. Faon était tout ce que j’avais.
Lui et ma stupide quête.
Je pestai en refermant doucement la porte de sa chambre : comment avais-je pu, encore une fois, m’être laissé envahir par cette étude, au point d’en oublier l’heure ? C‘était loin d’être la première fois. Pauvre enfant, que devait-il en penser ?
Je me sentis soudain découragée : tellement d’années de recherches sans rien au bout. Le néant. Adossée au mur, je glissai sur le parquet, fixant le papier peint défraîchi qui se décollait par endroits. Sordide, comme moi. Je n’arrivai pas à abandonner.
Dix années que j’y consacrai tout mon temps libre. À tout sacrifier. Je ne pouvais pas, au risque de me perdre, je ne pouvais pas lâcher prise… Qu’avais-je fait de ma vie ? J’allais avoir trente ans. Je fermai les yeux, sentant l’émotion me gagner, refusant de me laisser envahir par la mélancolie. Pas ce soir ! Je soupirai et me dirigeai sans conviction vers ma chambre.
Le lendemain fut un mercredi humide. Faon, et Birdy, toujours alerte malgré son âge, entreprirent de me rendre l’existence impossible. La maison résonnait de hurlements déchaînés. Le message était on ne peut plus clair : il fallait sortir.
— Emmène-nous au parc, Tantine ! Regarde, il ne pleut plus ! Allez, viens !
Il avait raison, il y avait une accalmie. L’enfant trépignait, virevoltait, le chien jappait, bondissait après sa laisse... Râlant pour la forme, mais secrètement heureuse de m’aérer, j’ébouriffai les cheveux de mon neveu et nous nous glissâmes dehors, profitant d’un pâle rayon de soleil.
Le Thabor était un magnifique parc, une oasis dans la ville et se promener avec Faon était un régal. Il adorait galoper dans les allées lumineuses et il avait à cœur de dénicher le moindre sentier. Il partait alors à l’aventure, tel un conquérant du Nouveau Monde, s’extasiant devant une fleur, se faufilant sous un arbre pour mieux me surprendre, faisant la course avec Birdy jusqu’aux fontaines. Il avait toujours un cri d’émerveillement en découvrant un recoin, une plante inconnue. Et moi, je ne me rassasiais pas de le regarder. Son enthousiasme me chavirait l’âme.
Pour finir, je m’installai sur un banc tandis qu’il grimpait à l’assaut des filets d’escalade et des toboggans. J’aimais observer les gens qui venaient ici. Ils paraissaient si paisibles. J’imaginais leurs vies, leurs attentes, leurs projets, leurs espoirs perdus. Parfois, extirpant crayon et calepin de mon sac, je griffonnais au vol des idées, des personnages, quelques intrigues, en prévision de mon prochain livre.
J’écrivais à mes heures perdues, lorsque mon travail de secrétaire m’en laissait le temps.
Mais la plus grande œuvre de mon existence prenait toute la place. Cela faisait à présent dix ans que Lancelot avait disparu. Dix années d’études, à sillonner les librairies, les bibliothèques, à assister à des conférences, des colloques, à consulter Internet. Dix ans consacrés à rédiger cette thèse inachevée, et qui le resterait probablement toujours. C’était absurde, mais vital.
Après une heure de course folle et de jeux, Faon s’écroula enfin près de moi, exténué, et ses bavardages me ramenèrent à la réalité.
— Encore en train de rêver ? Alors, dis-moi, c’est qui le prochain héros de ton livre ? Ce papy-là, qui fait les lacets de la fille ? Ou non, plutôt, ce petit garçon blond qui boude dans son coin. Ah, je sais, l’étrange monsieur à la cape noire qui parle aux oiseaux ! Celui-là est très bien. Très mystérieux, tu ne trouves pas ?
Je me crispai à l’évocation du manteau et m’accrochai à son bras, le cœur battant à tout rompre.
— Où ça, Faon, où ça ?
J’étais stupide. L’Ankou avait quitté mon existence, comme Lancelot me l’avait promis. Mais mes anciennes terreurs avaient la peau dure. Déstabilisée, la main serrée sur mon talisman, j’essayai d’apercevoir le visage de l’individu. Quand finalement il se tourna vers moi, la tension qui contractait mes épaules se relâcha et je poussai un profond soupir de soulagement : la quarantaine, le bouc, rien à voir avec la beauté glaciale du démon. L’homme héla une fillette pour lui montrer un rouge-gorge. Pas un instant, son regard ne croisa le mien, il était trop absorbé par son enfant. Comme j’avais été idiote ! Je souris à Faon qui, fine mouche qu’il était, avait bien perçu mon trouble et me scrutait avec perplexité.
— Tu as raison, hasardai-je, encore pâle, ça pourrait être un bon départ.
Le gamin me fixait à présent avec une lueur d’amusement.
— Quoi ? m’énervai-je.
— Rien. C’est juste que… Tu le regardais si bizarrement ! Je crois pas qu’il soit libre, tu sais.
Son visage taquin se creusa d’une fossette tandis qu’il papillotait des deux yeux, sa version bien personnelle du clin d’œil.
Depuis un certain temps, il me cherchait des amoureux partout.
— Veux-tu te taire, petit effronté ! grondai-je en faisant semblant d’être fâchée. Tu racontes vraiment n’importe quoi ! Viens, on ferait mieux d’aller reporter ce livre à la bibliothèque avant la fermeture.
— Bon, d’accord. Je peux tenir Birdy ?
Préoccupée, je suivis l’enfant sans même jeter un seul regard à l’inconnu. Même si le gamin s’était trompé sur l’origine de mon trouble, il avait bien remarqué que quelque chose clochait. Or il ne devait jamais être au courant de l’existence du démon. Jamais. De toute façon, il n’y avait plus aucun risque à présent. Il fallait juste que je freine mon imagination délirante.
À la bibliothèque, je laissai Faon, le nez plongé dans un album et je poursuivis vers le rayon que je connaissais sur le bout des doigts. Je soupirai de dépit : je rendais la dernière publication intéressante, ayant déjà dévoré tout ce qui se reportait à mon étude. Il y avait bien encore un très ancien ouvrage, mais il m’avait été impossible de l’approcher et il n’était même pas consultable sur place. Ce livre était parfaitement inaccessible. Enfin, apparemment pas pour tout le monde ! Quelques mois auparavant, j’avais surpris une conversation téléphonique entre la bibliothécaire et un illustre inconnu qui avait eu le privilège de l’emprunter, lui, ce qui m’avait mis dans une fureur noire. Mais que pouvais-je y changer ? Maudire ce Dan Lédan était une piètre consolation.
J’étais encore dans cet état d’esprit, ruminant cette cuisante défaite, quand mon regard fut attiré par un étrange coffret de cuir patiné, posé à l’écart des autres piles d’ouvrages rendus. Au risque de passer pour une curieuse invétérée et au prix d’efforts démesurés, je me tordis le cou pour essayer de déchiffrer ce qui était gravé en lettres brunes. Lorsqu’enfin j’y parvins, je ne pus retenir un cri de stupéfaction et reculai bêtement, bousculant malencontreusement un homme qui se glissait derrière moi à cet instant. Ma maladresse envoya valser la dizaine de livres qu’il devait tenir en équilibre incertain. Ils dégringolèrent par terre, rompant le silence quasi monacal des lieux. Aussitôt, une quinzaine de regards outrés se braquèrent sur moi. Balbutiant de vagues excuses, je plongeai au ras du sol, aidant le pauvre inconnu à rassembler les ouvrages épars. Lorsqu’il se releva, il me parut immense. Il avait au coin des lèvres un sourire amusé qui me rassura. Quand je me rendis compte qu’enfin plus personne ne m’accordait le moindre intérêt, à part lui, je me sentis soulagée. Bien sûr, l’idéal aurait été un grand bol d’air frais, mais il était hors de question que je m’éloigne de ce bureau pour l’instant.
— Est-ce que ça va ? interrogea l’inconnu.
Évidemment que j’allais bien ! Cela faisait des siècles que j’attendais ce moment-là ! Je lui renvoyai un sourire rassurant, puis m’esquivai, le regard rivé sur le coffret que j’avais découvert. Le livre interdit, là ! Sous mes yeux ! Presque à portée de main… Cela me démangeait furieusement de le feuilleter. Depuis deux ans que je connaissais son existence, j’avais tout tenté pour ne serait-ce que l’apercevoir… Et voilà que mon vœu était exaucé ! Je me mis à la recherche de la documentaliste, prête à tous les sacrifices, y compris à vider une partie de mon compte en banque, pour obtenir le droit de le consulter. Mon cœur battait la chamade, je serrais convulsivement les mains d’impatience. Personne ! Bon sang, mais où s’était-elle fourrée, cette femme ? À force de trépigner, j’attirai à nouveau l’attention de l’individu que j’avais malencontreusement bousculé. Il m’observait d’un air intrigué depuis un certain temps, lorsqu’il se leva pour me rejoindre.
— Décidément, je suis sûr que quelque chose ne tourne pas rond. Est-ce que je peux vous aider ?
— Je suis vraiment désolée, mais la seule personne qui puisse me renseigner s’obstine à rester introuvable et je vais finir par passer mes nerfs sur quelque chose ou sur quelqu’un ! À votre place, je m’éloignerais, grommelai-je de manière peu avenante.
Ma réponse le fit rire, ce qui n’était bien évidemment pas le but recherché.
— Je ne suis pas comestible, avoua-t-il non sans humour.
Puis, retrouvant son sérieux, il me dévisagea d’un air intrigué.
— C’est ce vieil ouvrage qui vous intéresse, n’est-ce pas ? Je vois bien la façon dont vous le contemplez depuis tout à l’heure, mais je crains qu’il ne soit pas disponible…
— Ah, vous vous êtes renseigné, vous aussi ? glapis-je, au bord de la crise de nerfs. Bon sang ! L’avoir à portée de main ! Ça fait si longtemps que j’attends de l’apercevoir. Et dire que les règles ne sont pas les mêmes pour tout le monde ! C’est inadmissible !
Vu le nombre de grognements exaspérés qui jaillirent des quatre coins de la pièce, le moins qu’on puisse dire, c’est que j’avais manqué de discrétion. Confuse, je me penchai donc vers mon interlocuteur pour continuer d’une voix de conspiratrice :
— Figurez-vous qu’un vieux croûton de chercheur, un certain Lédan, a eu le privilège de le garder six mois entiers, lui ! Et moi, je n’aurais même pas le droit de le consulter sur place ? Vous trouvez ça juste, vous ?
Si je n’avais pas été aussi énervée, je me serais aperçue de son léger mouvement de surprise, mais comme je ne cessais de gesticuler, je ne vis que son sourire amusé. Au bout de quelques instants, il se pencha vers moi et me confia au passage, dans un murmure :
— Croyez bien que le vieux croûton de chercheur est sincèrement désolé d’avoir abusé de son privilège…
Une espèce de sixième sens me figea sur place. Avais-je bien compris ?
D’écarlate, je devins cramoisie et reculai, consternée. J’aurais voulu n’avoir jamais ouvert la bouche... J’aurais surtout voulu disparaître à dix mille lieues sous terre. Mais le mal était fait ! Effarée, je réfléchissais au meilleur moyen de réparer cette fatale erreur.
L’homme continuait à me fixer en souriant. Mais soudain, il me rattrapa par le bras et me fit asseoir. Grand bien lui prit : j’allais probablement m’évanouir.
— Mettez votre tête entre vos genoux et respirez profondément si vous ne voulez pas que j’appelle les pompiers. Je suis docteur.
Reprendre des couleurs me demanda un certain temps. Seigneur, quelle gaffe ! Quelle monumentale gaffe !
— Vous êtes… Oh… Je… Je suis sincèrement désolée de tout ce que j’ai pu dire. C’était stupide, bafouillai-je en me tordant les mains.
— Oh, ne soyez pas gênée ! Votre éclat de colère ne manquait pas de charme et en plus, il était parfaitement justifié. Mais il y a peut-être des injustices contre lesquelles on peut lutter.
Un silence s’installa pendant quelques secondes, puis il murmura, comme pour lui-même :
— J’ignorais que ce vieil ouvrage pouvait intéresser quelqu’un d’autre que moi ! Vous voulez le lire, n’est-ce pas ?
Ma gorge était si nouée qu’aucun son ne put franchir mes lèvres. Il posa sa main sur mon épaule, m’adressa un sourire rassurant et partit à grandes enjambées vers je ne sais quelle destination inconnue. Jamais je n’avais vécu pareille humiliation. Il fallait pourtant que je m’en remette ! Le temps semblait s’être arrêté et chacun de mes gestes me paraissait d’une lenteur absolue, comme si j’étais en apesanteur ou anesthésiée, au choix. Au prix d’un effort surhumain, je parvins à quitter la salle… pour me retrouver face à Dan Lédan. Avait-il finalement décidé de me suivre ? Apparemment non, car il me tendit la main d’un air amical.
— Vous avez un avantage certain sur moi. Vous connaissez mon nom, alors que j’ignore tout du vôtre !
— Maëlle Val…, hasardai-je, on ne peut plus embarrassée.
— Parfait. À présent que les présentations sont faites, laissez-moi vous inviter à prendre un petit café au coin de la rue. Vous paraissez en avoir le plus grand besoin !
J’hésitai à peine. Je devais à tout prix remplacer cette pénible scène par une conversation sensée, à défaut d’être amicale. Et puis, il avait raison, il me le fallait, ce remontant ! Il fut satisfait de ma réponse, s’empara d’un lourd attachécase et m’accompagna à la recherche de Faon. L’enfant courut vers moi et dévisagea un bref instant l’homme qui était à mes côtés. Du regard, je l’encourageai à se taire et pour une fois, il m’obéit. Quelques minutes du moins. Car dès qu’il fut dehors, sa nature reprit le dessus.
— Et ça fait longtemps que vous connaissez ma tante ? s’enquit le charmant bambin d’un air faussement innocent.
— Quelques minutes seulement, jeune Watson ! éclata de rire le docteur. À qui ai-je l'honneur ?
— Hein ?
Faon se tourna vers moi en roulant des yeux. Mortifiée, je le vis grimacer, tout prêt à débiter n’importe quelle énormité. Apparemment, il prenait notre interlocuteur pour un demeuré. Je m’empressai donc de répondre à sa place, non sans foudroyer le gamin du regard :
— Faon, je te présente monsieur Lédan. Dan Lédan, appuyai-je.
Mon neveu écarquilla les pupilles, mais comprit à temps le message et eut suffisamment de bon sens pour ne rajouter aucun commentaire. Par contre, je le vis clairement rire sous cape : Dan Lédan ? Sans blague, bien sûr qu’il avait entendu ce nom ! Des centaines et des centaines de fois, et certainement pas en termes élogieux. Voilà qui promettait !
Tandis que nous approchions du café, j’observai à la dérobée l’homme qui s’était mis à discuter avec Faon. En fait, il n’avait vraiment rien d’un vieillard et portait tout au plus quarante ans. De très haute taille, assez carré d’épaules, son visage était à la fois grave, déterminé et empreint de douceur, ce que je trouvai déstabilisant. Avec ses cheveux poivre et sel coupés court, ses yeux noisette vifs qui pétillaient d’intelligence et de curiosité en écoutant Faon, sa voix calme et posée, il fallait bien admettre que cet individu possédait une prestance et un charme indéniables. Une assurance et une maîtrise de soi remarquables aussi. Il surprit mon regard attardé sur lui et leva un sourcil étonné. Je m’empourprai aussitôt. Il avait vraiment le don de me mettre mal à l’aise ! Tout en étant attentif à son jeune interlocuteur, il me lança un sourire complice qui me tranquillisa. Allons, même si j’étais sûre que cet homme était un séducteur né, prendre un café avec lui ne me semblait pas bien risqué.
Nous nous installâmes à une table. Comme d’habitude, Faon était en pleine verve et entreprenait de saouler copieusement notre compagnon. Mais, à ma grande surprise, le docteur se concentrait sur le discours de l’enfant et répondait à ses questions avec sérieux. Il paraissait étonné de sa maturité. Puis, au bout d’un moment, ne tenant plus en place, mon neveu se leva et décréta qu’il allait sortir Birdy pour une petite balade. Je me redressai également.
— Tu as raison, il est temps de rentrer.
— Attendez, juste un instant, s’écria l’homme en retenant mon bras avec fermeté.
Puis il se tourna vers le jeune garçon et lui murmura quelques mots à l’oreille. Faon parut un peu étonné, puis il lui lança finalement son inévitable duo de clin d’œil complice.
— Pas de problème. À tout à l’heure !
Quand la porte du café se referma sur lui, Dan Lédan éclata de rire.
— Vous avez là un véritable petit phénomène ! Intelligent, vif, drôle et... extrêmement bavard.
— Ah, vous l’avez remarqué aussi ? plaisantai-je. Que venez-vous de lui dire ?
— De nous laisser quelques minutes de répit, parce que j’ai à peine entendu le son de votre voix alors que j’ai des questions intéressantes à vous poser.
Je faillis m’étrangler avec ma gorgée de café. Je le fixai avec surprise. Il n’allait quand même pas me draguer ? Il me sourit et poussa lentement son attaché-case devant moi.
— Pour vous.
Décidément, je ne comprenais rien. Pourquoi diable voulait-il que j’ouvre sa mallette ? L’espace d’un instant, la panique me submergea et j’imaginai le pire scénario qui soit : en fait, j’étais assise en face d’un dangereux terroriste kamikaze, et lorsque sa fichue valise serait béante, une bombe m’exploserait en plein visage. Je déglutis péniblement et repoussai l'attaché-case en refusant d’un signe de tête.
Il fit sauter lui-même les verrous. En découvrant ce que contenait la mallette, j’eus un mouvement de recul. Une bombe n’aurait pas pu me faire plus d’effet ! Je dus devenir aussi blanche que ma tasse que je parvins miraculeusement à reposer, non sans avoir copieusement aspergé la nappe.
Le livre, la relique ! Dans son coffret. Dans un état comateux, je me vis tendre la main vers l’ouvrage. La peau qui le recouvrait était douce et chaude. Je sursautai, rompant ainsi le charme. Il fallait redescendre sur terre : je pris conscience que le docteur m’observait attentivement et je lui accordai enfin un regard.
— Pardonnez ma curiosité, avoua-t-il, mais je n’ai encore jamais vu quelqu’un réagir avec une telle fascination devant un vieux grimoire. Qu’est-ce que ce livre peut bien représenter pour vous ? Votre émotion est si palpable… J’ai négocié ce prêt pour vous, je me suis même porté garant. Ne me décevez pas, prenez-en le plus grand soin. Seuls trois exemplaires de cet ouvrage subsistent de nos jours.
— Pourquoi ? m’étranglai-je, abasourdie devant cet acte de générosité.
— Je ne sais pas. La façon dont vous dévoriez ce livre du regard était touchante. Pourquoi tenez-vous tant à ce manuscrit, Maëlle ?
Je me fermai comme une coquille à cette question. Même si je le trouvais sympathique, même si je devais lui être à jamais reconnaissante de son geste, il m’était impossible de lui confier quoi que ce soit. C’était mon secret, ma souffrance. Cet inconnu n’y comprendrait rien et je me couvrirais de ridicule. Que pouvais-je bien lui répondre alors ? N’importe quoi, pourvu qu’il le gobe ! Seulement, j’avais beau tourner le problème dans tous les sens, rien ne me venait à l’esprit. Et comme il continuait à me fixer de ses grands yeux intrigués, je me sentis perdre pied. Il n’y avait aucune arrière-pensée en lui, aucune curiosité morbide. Il voulait juste savoir. Alors, la réponse jaillit, malgré moi :
— Si mes sources sont bonnes, ce livre traite de l’immortalité. Je fais une thèse sur ce thème.
— Vous êtes étudiante ? questionna-t-il, stupéfait.
Je tiquai légèrement devant son air ahuri. D'accord, je n’avais plus rien d’une jouvencelle fraîchement débarquée du lycée. Mais après tout, bévue pour bévue, on était à présent quittes ! Et il ne s’en était même pas rendu compte en plus ! J’avouai alors du bout des lèvres, assez mal à l’aise :
— Pas vraiment. Il m’arrive d’écrire, de temps en temps.
Il s’appuya au dossier de la banquette, un sourire aux lèvres.
— Un auteur ! Si je m’attendais à ça ! Moi aussi, je gratte le papier, quand les recherches m’en laissent le temps, ce qui est plutôt rare d’ailleurs. En tout cas, c’est une bonne étoile qui vous a placée sur mon chemin ! Dans un mois, j’organise une conférence à Paris sur mes études en biologie moléculaire.
Ce fut à mon tour de le fixer d’un air ahuri.
— Mais... vous m’aviez dit que vous étiez docteur !
— Je le suis, en effet. Mais la médecine ne m’ayant pas apporté suffisamment de réponses, j'ai changé de voie.
Cette fois-ci, je restai médusée. Un médecin doublé d’un chercheur ! Autrement dit un QI hors norme… C’était bien ma veine ! Qui avait parlé de bonne étoile ? Du coup, je n’osai plus ouvrir la bouche de peur de débiter un tissu d’âneries. Devant ma mine défaite, il se pencha pour me glisser, sur le ton de la confidence :
— Pourquoi cet air catastrophé, voyons ? Je crois que je me suis mal expliqué : mes études peuvent vous intéresser. Je travaille sur le renouvellement de certaines cellules : mon objectif est de stopper leur croissance lorsqu’elles sont arrivées à maturité, de bloquer leur vieillissement. Comprenez-vous ce que j’essaie de vous dire ?
Je devais être si stupéfaite qu’il me lança un sourire désarmant.
— Allons, vous n’allez pas encore vous évanouir !
Moi qui croyais courir après des chimères… La biologie pouvait-elle découvrir ce que je recherchais désespérément depuis tant d’années ? Malgré moi, je fixai le vieil ouvrage. Quels secrets pouvait-il contenir pour qu’un scientifique s’y intéresse à ce point ? L’homme suivit mon regard.
— Ce livre n’est comparable à aucun autre, murmura-t-il. Jamais vous ne pourrez l’oublier. Dès les premières pages, il vous entraîne au-delà de tout ce qu’il est possible d’imaginer. Cet ouvrage relate comment, aux temps reculés du Moyen Âge, certaines personnes ont eu accès à quelques mystères impénétrables. Savez-vous que c’est un moine franciscain qui a réussi à subtiliser ce grimoire aux prêtres de l’inquisition ? Il s’est ensuite enfui en Italie, protégeant ce manuscrit au péril de sa vie… Car ce livre contenait sans doute le plus grand secret de tous les temps. Des centaines de sorcières et de femmes innocentes furent brûlées vives à cause de lui. Pourtant une seule d’entre elles connaissait cette énigme. Elle avait été initiée par le plus fabuleux des magiciens qui ait pu régner sur ce monde de ténèbres : Merlin.
Il s’arrêta soudain de parler, comme surpris d’en avoir trop dit. J’étais suspendue à ses lèvres, le souffle court, coupée de tout. Il me fixa d’un air étrange, comme pour sonder mon esprit, avant d’ajouter :
— Vous verrez... Vous serez envoûtée par ce livre. Moi, je l’ai gardé plus de six mois. J’en connais les moindres détails.
J’étais médusée. Le vieil ouvrage était sur la table. Quel secret renfermait-il donc ? Dan murmura :
— On dirait qu’une puissance émane de ce récit, comme un appel. Je l’ai ressenti aussi, à la minute où mes yeux se sont posés sur lui.
Le docteur sembla un instant plongé dans ses pensées, à des années-lumière de moi. Je restai interdite devant l’homme étrange qui venait de croiser mon chemin. Se pouvait-il que j’aie enfin trouvé un interlocuteur ? Je me sentais à la fois troublée et désemparée, tiraillée entre le désir de me confier et celui de paraître normale. À l’instant où j’envisageai la possibilité qu’il puisse écouter mon histoire, un creux se forma en moi, prêt à dévorer mes entrailles. Non, cet homme semblait bien trop pragmatique. Comment imaginer qu’une personne sensée puisse, ne fût-ce qu’un seul instant, accepter l’existence de Lancelot ? Moi-même, y croyais-je encore ?
Je sentis le froid comprimer mon cœur. Le désespoir fondit sur moi sans prévenir. Bien que je fasse des efforts surhumains pour n’en rien dévoiler, je ne dus pas me montrer bien convaincante. Il fronça les sourcils.
— Pourquoi ce visage si triste ? Que se passe-t-il tout à coup ?
Je ne sus que répondre, j’avais la gorge trop nouée.
— Ais-je fait quelque chose qui vous a déplu ? continua-til, inquiet.
Comme je secouai la tête, il poursuivit :
— Écoutez, je reste persuadé que cette rencontre n’est pas le fruit du hasard. Je crois au contraire que ce livre nous a guidés l’un vers l’autre. Je vous l’ai dit, il possède une essence mystérieuse dont vous aurez du mal à vous défaire... Commencez à le lire ce soir. Et demain, nous en reparlerons, voulez-vous ?
Ma tornade brune coupa court à la conversation en choisissant inopinément de s’engouffrer dans le café, jurant comme un beau diable, emportant avec lui un tourbillon de pluie et de feuilles mortes, achevant de me mortifier en claquant la porte sans aucune discrétion.
— Faon ! m’écriai-je de mon air le plus outré.
Mais qu’est-ce qui lui prenait de se comporter comme le dernier des abrutis ?
— Ben quoi ? fronça-t-il le nez piteusement, le regard incertain, visiblement à bout de nerfs. J’en ai marre d’attendre dehors, il fait sacrément froid !
Je m’accroupis à sa hauteur, caressant sa joue avec tendresse.
— Mais enfin, tu pouvais rester avec nous ! De toute façon, on a fini de discuter, on va rentrer.
Mais alors que je me relevais, tout tangua soudain autour de moi. Mon interlocuteur se précipita pour me soutenir.
— Asseyez-vous, ordonna-t-il.
Je mis un certain temps à retrouver le fil de mes pensées, pour m’apercevoir que Dan me scrutait d’un œil inquiet, sourcils froncés.
— Et ça vous arrive souvent ce genre de malaise ? Deux fois dans la même soirée ? Je me demande finalement si vous n’êtes pas un peu anémiée. Il serait plus prudent de consulter ou de faire une prise de sang, à mon avis. En attendant, il est hors de question que je vous laisse conduire, ce serait beaucoup trop risqué. Je vais vous raccompagner, je me sens un peu responsable de cette situation.
Se retournant, il aperçut la mine défaite de l’enfant qui s’était figé sur place et le rassura d’un sourire confiant.
— Elle est juste un peu fatiguée, mon garçon. Ce n’est pas très grave, mais je préfère vous ramener chez vous.
Le trajet se déroula dans un silence pesant rompu par les explications que je lui donnais du bout des lèvres. Il avait pris ma voiture et conduisait prudemment. Je me sentais abattue, plus bouleversée que je ne voulais bien l’admettre. Quant à mon neveu, pour une fois, il resta muet comme une carpe. J’imaginais sans peine son désarroi. Jamais il ne m’avait vue au bord d’un tel gouffre. Il ne cessait de jeter des coups d’œil hargneux vers l’homme qui devait être à l’origine de cette métamorphose. Lorsqu’enfin le pavillon apparut dans la lumière des phares, je retins un soupir de soulagement. Je ne savais comment me comporter avec le docteur, mais il prit les devants.
— Rentrez chez vous et reposez-vous. Je crains que vous n’ayez eu un peu trop d’émotion pour ce soir... Nous continuerons cette discussion demain, au même endroit, pour déjeuner. Je compte sur vous.
Le ton était impératif, mais son sourire désarmant et anxieux. Il était clair qu’il ne souhaitait pas que notre entrevue s’arrête là. Honnêtement moi non plus. J’acquiesçai sans un mot.
— Parfait, conclut-il, visiblement soulagé. Reposez-vous bien ! Et ne vous inquiétez pas pour moi, je vais prendre un taxi. Alors, à demain Maëlle. J’espère bien te revoir aussi, mon garçon !
Faon lui rétorqua sèchement qu’il avait école. Quand l’homme eut disparu au coin de la rue et que j’eus refermé la porte de chez nous, l’enfant sortit enfin de sa torpeur et me toisa, les mains sur les hanches.
— Non, mais pour qui il se prend, celui-là ? Tu ne vas quand même pas le revoir demain ?
Je ne pus m’empêcher de sourire devant la mine offusquée du gamin.
— Faon, je croyais que tu l’appréciais. C’était très gentil à lui de nous ramener, tu sais.
— Oui, bougonna-t-il, mais j’aurais pas dû te laisser toute seule avec lui.
— Pourquoi mon trésor ?
— T’as vu ta tête ? Qu’est-ce qu’il t’a fait ?