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Treize ans après la disparition de sa tante Maëlle, le petit Franck s'est reconstruit, sans rien savoir de ce qui est réellement arrivé. Jusqu'au jour de ses vingt ans. Car dans l'ombre, l'Ankou guette, attendant patiemment l'heure de sa vengeance. Son plan est redoutablement efficace : il sera là où on l'attend le moins, instillant le doute, jonglant avec les âmes et les corps. Les immortels n'y verront-ils que du feu ?
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Seitenzahl: 348
Veröffentlichungsjahr: 2018
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À mes trois cadeaux de Vie : Maëva, Doriane et Coline
À mes parents, pour leur amour immense
Je suis ta peur
Vingt ans
L’insoupçonnable vérité
Un père
Le voilier
Antoine
Le manuscrit
L’eau et le feu
L’enchanteur
Les couloirs du temps
Le secret d’Elora
Rébellion
L’Antre du démon
Machiavel
Troubles
Le dernier jour
Cela débutait toujours de la même façon.
Depuis des années.
Il courait à perdre haleine au milieu du brasier, la bouche grande ouverte sur un cri qui ne jaillissait jamais. Ses pas foulaient le sol incandescent, faisant gicler des gerbes d’étincelles sous ses pieds calcinés. Seule la souffrance le maintenait en vie.
Il aurait voulu pouvoir se boucher les oreilles pour ne pas entendre les hurlements de douleur des autres. Les râles des agonisants. Bien que tout son être soit tendu vers l’unique but de survivre, leur atroce supplice devenait sien.
Sa course était sans fin, il n’y avait pas d’issue.
Même s’il essayait de réécrire l’histoire, quoi qu’il fasse, quoi qu’il décide, ses foulées le menaient invariablement vers le gouffre. Il finissait toujours par tomber au bord de la fournaise et s’y accrocher avec désespoir.
Mais ce n’était pas le pire.
Le pire était en train d’approcher et il ne pouvait rien faire pour s’y soustraire.
Il ne connaissait pas son visage, mais il savait que lorsqu’il le verrait, il ne pourrait plus s’arrêter de hurler.
Il était sa nuit, sa pire peur.
Sa mort.
Une ombre gigantesque se profilait à la fenêtre de l’appartement, soulevant le voilage, scrutant attentivement les allées et venues de la rue, en contrebas. La silhouette paraissait agitée et se retournait sans cesse pour surveiller ceux qui s’affairaient dans la pénombre.
— Grouillez-vous, bon sang, ne cessait de répéter l’homme d’une voix nerveuse. Il sera là d’un moment à l’autre !
— C’est bon, t’affole pas mon vieux, c’est presque fini, répliqua un de ses compagnons.
La tension atteignit son paroxysme lorsque le géant se mit à gesticuler en tous sens, braillant des ordres contradictoires à ses acolytes affolés :
— Le voilà ! Éteignez les lumières et taisez-vous ! Mais non, pas toi, crétin, éclaire-moi, bon sang, je vais me casser la figure ! Chuuut ! Silence !
Alors que chacun regagnait sa place, une deuxième ombre, bien plus frêle, s’approcha du colosse et lui glissa à l’oreille, sur un ton ironique :
— Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, c’est toi qui brailles le plus fort ici…
L’homme étouffa un rire et attira la silhouette à lui.
— Sale petite langue de vipère, va !
L’appartement était à présent plongé dans l’obscurité et le silence le plus complet. Des pas résonnèrent dans le couloir, accompagnés de quelques bribes de voix. Un rai de lumière se glissa sous la porte. Lorsque la clé tourna dans la serrure, le géant retint son souffle, les muscles bandés, prêt à bondir. La porte d'entrée s’ouvrit lentement et le propriétaire des lieux tendit machinalement la main vers l’interrupteur… C’est l’instant que choisit le colosse pour surgir devant lui, tel un pantin de sa boîte, en s’égosillant :
— Joyeux Anniversaiiiire !
Hurlement repris en cœur par la trentaine d’âmes qui jaillit, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, de tous les recoins du minuscule appartement.
Frappé de stupeur, Franck resta bêtement sur le seuil, la main posée sur la poignée de la porte. Il aurait été bien en peine d’avouer ce qui l’avait le plus effrayé en entrant : le cri de Théo ou son immense ombre se jetant sur lui. Il faut dire qu’il s’attendait à tout, sauf à ça ! Il rentrait tranquillement de la bibliothèque, en compagnie de Khéti, et il était plutôt contrarié. D’une part, parce que son ami n’avait cessé de le contredire à propos d’un cours d’histoire et d’autre part parce que le Cauchemar était encore revenu le hanter. En bref, il était fatigué. À plusieurs reprises, il s’était levé dans l’intention de partir, mais l’Égyptien l’avait à chaque fois retenu, à grand renfort d’arguments complètement foireux. Maintenant il comprenait mieux ce qui se mijotait dans son dos : un complot !
Son appartement était totalement métamorphosé : son canapé un peu miteux disparaissait sous une montagne de coussins dépareillés et il avait été repoussé dans un coin de la pièce, la table était couverte d’amuse-bouches dignes d’un festin de roi : petits fours, salades variées, pizzas… Ils étaient même allés jusqu’à faire courir des banderoles le long des murs. Franck était stupéfait que ses deux meilleurs amis aient pu se mettre d’accord et laisser leur animosité de côté afin de lui réserver cette surprise de taille.
Juste derrière lui, le bousculant afin de pouvoir rentrer, l’énigmatique Khéti esquissa une grimace en guise de sourire, tandis que ses yeux bleu gris trahissaient un plaisir plus grand. Face à lui, Théo le jaugeait avec bonhomie, un verre de punch dans chaque main, visiblement très fier de sa surprise. Sans lui laisser le temps de respirer, il l’entraîna à la rencontre de ses convives en riant :
— Allez, mon vieux, il faut que je te présente tout le monde !
Franck pensa qu’étant donné la popularité de Théo, ses invitations avaient dû s’arracher comme du petit pain. Le problème, c’est qu’il connaissait à peine le quart de ceux qui se trouvaient là… Il suivit bon gré mal gré son tourbillonnant ami, arborant un sourire ravi, sollicité par tous, tiraillé de droite à gauche, serrant des mains étrangères, embrassant des joues parfumées, répondant vaguement aux questions, essayant de s’en sortir par une pirouette, déballant ici un cadeau, humant là un bouquet de fleurs, grappillant au passage un bout de pizza… Théo veillait à ce que le verre de Franck soit toujours rempli, mais ce dernier avait à peine le temps d’y poser ses lèvres qu’il était déjà entraîné dans le sillage de son ami.
À ce jeu-là, Théo était infatigable. Épicurien jusqu’au bout des ongles, il avait un sens aigu de la fête savamment orchestrée. Franck se demandait comment tous ces gens pouvaient bien tenir dans son vingt mètres-carrés. Et la musique était assourdissante ! Il grimaça : les voisins allaient lui en faire baver ! Coincé contre un mur pour laisser se faufiler une fille qui lui fit un clin d’œil au passage, Franck sourit en voyant son imposant ami fendre à nouveau la foule pour l’atteindre. Il ne passait jamais inaperçu avec sa stature de près de deux mètres et son profil d’athlète grec : nez aquilin, regard bleu, mâchoire carrée et courts cheveux bruns ondulants sur son front. Il le rejoignit en trois enjambées, son verre à la main, arborant un air satisfait :
— Sympa, hein ?
Franck ne put qu’acquiescer. Théo avait fait tout ce qu’il fallait pour que la fête batte son plein : les rires fusaient, il avait réussi à dégoter un maximum de filles sublimes, le buffet était raffiné et la musique géniale. Franck aperçut soudain les doigts de son ami se crisper et il n’eut pas besoin de suivre son regard.
Ce dernier venait de remarquer Khéti, évidemment... À l’autre bout de la pièce, l’Égyptien fixait ironiquement Théo, dans une attitude provocatrice. Franck se concentra pensivement sur le liquide doré de son verre : finalement, une gorgée de punch serait la bienvenue. Apparemment, face à Kethi, Théo faisait des efforts surhumains pour garder un semblant de calme. La trêve avait été on ne peut plus brève… Non sans maugréer, le colosse s’élança à la recherche de sa copine, probablement la seule à pouvoir l’apaiser dans un tel moment.
À nouveau isolé, si tant est qu’on puisse l’être au beau milieu d’une foule aussi compacte, Franck se retrouva à tenter de suivre poliment la conversation que venait d’entamer sa voisine. Franck hocha la tête, sourit, il l’espérait au bon moment, soupira et réprima un bâillement. Selon toute vraisemblance, la fille se satisfaisait toute seule : elle avait l’art et la manière de poser les questions et d’y répondre. Pour couronner le tout, elle gloussait bêtement toutes les deux secondes. En fait, le plus fascinant, pensa-t-il, était la façon dont elle rejetait en arrière sa splendide chevelure blond vénitien. Un message corporel très explicite.
Il lorgna la porte-fenêtre avec envie et réprima un nouveau bâillement. Il était grand temps d’agir ! Il feignit d’apercevoir un copain à l’autre bout de la pièce, s’excusa platement auprès de la belle et s’éloigna avec soulagement. Traverser la piste de danse fut une épreuve dont il ressortit complètement échevelé, en nage, les côtes endolories, mais vaguement victorieux. Il n'avait même pas été repéré par Théo ! Un vrai miracle ! Il se glissa au-dehors et, après avoir refermé la vitre, se coula dans le coin le plus sombre du balcon avec un sourire ravi. Il inspira profondément, humant l’air frais, savourant une tranquillité si chèrement acquise. La musique, relativement feutrée, était plus supportable d’ici. Quelques minutes de pause lui feraient le plus grand bien. Il était prêt à parier que Théo allait surgir d’un instant à l’autre.
S’accoudant à la balustrade, son regard rêveur balaya les lumières de la ville qui s’étendait à ses pieds. Quelle pouvait être la vie de ces milliers de gens si normaux ? Il aurait donné n’importe quoi pour échanger leur existence contre la sienne. Son secret devenait si lourd à porter… Ses yeux s’assombrirent soudain et un frisson le parcourut. Maintenant qu’il était au courant, il aurait voulu tout ignorer. Alors, peut-être, le Cauchemar l’aurait épargné. Il ne savait que faire de cette peur qui lui dévorait lentement les entrailles...
Cette nuit, il avait failli voir son visage.
Et puis il s’était réveillé, terrorisé, trempé de sueur. Sa nuit s’était alors terminée.
L’origine du traumatisme n’était pas difficile à trouver. Ces scènes, il les avait vécues, enfant, puisqu’il était rescapé d’un gigantesque incendie. Des années de thérapie avaient permis d’espacer le Cauchemar. Mais depuis deux ans, il revenait avec beaucoup plus de récurrences. Ces jours-ci, il y avait une nouveauté. Le rêve se poursuivait et il ne mourait pas. Il se trouvait dans un lieu sombre, avec un sentiment très oppressant de danger imminent. Comme une présence malfaisante à ses côtés. Il pouvait même percevoir son souffle sur sa nuque, si proche… Son odeur putride aussi.
Cette fois, le Cauchemar s’était avancé plus près, jusqu’à le frôler, salivant dans son cou, le touchant de sa peau moite, et puis, juste au moment où il allait dévoiler ses traits, Franck s’était réveillé, transi de peur. Cela faisait quatre nuits de suite à présent. Le rythme s’accélérait. Et chaque fois, il s’enfonçait un peu plus loin dans l’horreur.
De l’autre côté de la vitre, la fête battait son plein, mais il n’entendait plus rien, la terreur l’engluait dans sa bulle. Si bien que lorsqu’une main se posa insidieusement sur son épaule, il sursauta et se retourna brusquement. Élora se tenait devant lui. À considérer ses yeux verts écarquillés de surprise, il comprit qu’il l’avait effrayée. Quel idiot ! Il bafouilla de vagues excuses, conscient du regard intrigué de l’amie de Théo.
— Tu es sûr que tu vas bien ? s’enquit-elle avec sollicitude.
Incapable de parler, le cœur encore battant à toute allure, il opina.
— Je vais chercher Théo, murmura la jeune fille peu convaincue.
Il la retint par le bras. Il ne manquait plus que Théo s’en mêle !
— Non ! Inutile de le déranger, Élora.
Elle ne le croyait pas, c’était évident. Il savait très bien à quoi il devait ressembler. Frissonnant, couvert de sueur, les yeux dilatés... Chaque fois qu’il se réveillait de ce fichu cauchemar, il était dans cet état. Avait-il rêvé éveillé ?
Élora le fixait toujours avec intensité. Il se tourna vers la nuit pour lui échapper. Cette fille le mettait mal à l’aise et il n’arrivait pas à être naturel avec elle. Elle ne faisait pourtant rien pour cela, bien au contraire. Elle était d’une douceur surprenante avec tout le monde, et avec lui en particulier, comme si elle avait pressenti sa fragilité. Petite et menue, discrète, elle portait un regard bienveillant sur la vie qu’elle se contentait d’observer. C’est de cette façon qu’elle avait à moitié deviné ses côtés obscurs et c’était justement pour cette raison qu’il la fuyait. Mais là, il était bel et bien coincé avec elle sur le balcon et elle bloquait la sortie. Pour comble de malchance, elle s’accouda elle aussi à la balustrade, même si elle eut suffisamment de bon sens pour ne pas le toucher.
— Alors, comme ça, on boude sa petite fête ? souffla-telle, un sourire aux lèvres.
Il aimait bien sa voix. Un peu grave sans doute, chantante sûrement, un peu incongrue sur un tel visage de poupée… Depuis une semaine, elle avait coupé court ses cheveux châtains et il avait du mal à s’y habituer. Il la préférait avant. De toute façon, quelle importance, puisque Théo appréciait, lui. Il se rendit compte qu’il n’avait toujours rien dit et se traita mentalement d’idiot.
— Et toi ?
— Moi, je fais de la place, sourit-elle malicieusement.
Il éclata de rire : vu son gabarit, la réplique était savoureuse ! Le silence s’installa, inconvenant, et il chercha vainement un sujet de conversation. Il se surprit tout à coup à regretter qu’Élora ne soit pas aussi volubile que sa précédente interlocutrice. Il désigna finalement la pièce bondée :
— Tu appelles ça une petite fête ?
— Si tu savais le nombre d’invités qu’il avait prévu au départ, tu ne dirais pas la même chose, avoua-t-elle avec un sourire désarmant. Au départ, il voulait louer une salle. Quand il a proposé le projet à Khéti, j’ai cru qu’ils allaient se sauter à la gorge tous les deux. Mais je pense que ton Égyptien te connaît mieux que Théo. Il a obtenu gain de cause.
— Tu n’aimes pas Khéti non plus, constata Franck.
— Difficile d’avoir un faible pour un type aussi arrogant ! Il n’y a bien que toi pour l’apprécier.
Il hocha la tête d’un air entendu. Elle avait sûrement raison. Khéti avait réussi à se faire détester du campus tout entier.
— Cela fait des mois que Théo te prépare cette soirée. Il ne va tarder à rappliquer d’ailleurs… Je t’ai juste trouvé avant lui.
— Je sais.
Elle sourit en se tournant vers lui :
— Il ne m’a jamais raconté comment vous vous étiez rencontrés.
Cette façon qu’elle avait de ne jamais poser réellement de question était un peu déroutante, mais il s’exécuta :
— Quand j’ai emménagé ici, il y a trois ans, je me suis retrouvé coincé dans l’escalier, avec une commode sur les bras. Ce truc pesait une tonne. C’est alors que ton géant a surgi d’on ne sait où, m’a débarrassé de mon fardeau en un tour de main, l’a hissé sur son dos et a grimpé allègrement le reste des marches. Arrivé sur le palier, il s’est retourné et, devant ma mine déconfite, s’est mis à rire à gorge déployée. Sans poser la commode. Et voilà, on était liés à la vie à la mort…
À cet instant, la porte vitrée s’ouvrit à toute volée, la musique monta de plusieurs décibels et ils s’accrochèrent d’un même geste à la rambarde. Théo apparut, s’écriant d’une voix vibrante :
— Ah ! Je vous y prends tous les deux !
D’un bond, il avait soulevé Élora de terre et sans se soucier le moins du monde de la présence de Franck, il s’employa à l’embrasser avec ferveur. Franck avait beau être habitué, il était impressionné par la résistance de la jeune fille. Entre les bras puissants de son ami, elle paraissait si fragile… Mais c’était bien mal la connaître ! Élora ne semblait jamais désemparée. Elle savait où elle allait, ce qu’elle faisait, et pourquoi elle le faisait. Rien que pour ce trait de caractère, Franck l’admirait. Il aurait aimé posséder une infime partie de sa sérénité.
Enfin, Théo reporta son attention sur Franck et relâcha la bouche de sa compagne à regret.
— Au fait, c’est pour toi que je suis venu ! Je me suis laissé quelque peu… distraire.
Sur ces mots, il reposa doucement Élora au sol et l’enlaça d’un bras conquérant, avant de s’adresser à son ami en grommelant, mi-figue, mi-raisin.
— Allez, viens, toi. Tu ne crois quand même pas que tu peux échapper au gâteau non ? Rentre, t’as assez pris l’air pour ce soir !
Puis il le poussa sans ménagement dans la salle et referma la porte derrière lui. Sous les applaudissements et les acclamations, Franck se vit donc forcé de souffler les vingt bougies qui décoraient une immense pièce montée.
Une poignée d’heures plus tard, la pièce était vidée de ses hôtes. Un soupçon de musique flottait encore dans l’air. L’appartement était dans un désordre indescriptible, partout subsistaient des vestiges de la fête, mais les derniers occupants, particulièrement gais, s’en fichaient royalement. C’était une soirée réussie. Lorsque Franck proposa de porter un toast, ils n’étaient plus que cinq.
À cette offre, Robin et Khéti, qui disputaient une partie d’échecs serrée, relevèrent à peine la tête, mais Théo fut tout de suite partant. Plutôt éméché, ce dernier se mit à tanguer dangereusement au-dessus de Robin, à deux doigts de renverser les pièces les plus stratégiques de son jeu, lui conseillant des attaques toutes plus farfelues les unes que les autres, non sans jeter un regard noir à son adversaire. Concentrés à l’extrême, les joueurs ne lui prêtaient pas la moindre attention. D’un geste machinal, Robin repoussa la mèche blonde qui lui tombait toujours devant les yeux et replaça ses lunettes, deux tics qui ne le quittaient jamais. Intellectuel au QI de cent cinquante, il paraissait débarqué d’une autre planète, et évoluait dans un monde où lui seul se retrouvait. Son esprit sans cesse en ébullition était incapable de s’occuper de la plus petite considération matérielle. À titre d’exemple, il pouvait aussi bien réfuter brillamment l’hypothèse d’un mathématicien, que tartiner de confiture ses chaussettes…
Face à lui, Khéti préparait une attaque foudroyante du roi. Issu d’une noble famille égyptienne, il avait tenu, pour quelque obscure raison, à poursuivre ses études en France. Élancé, le teint mat, la barbe de trois jours soignée, les cheveux légèrement ondulés sur la nuque, il attirait les regards comme un aimant et ne passait jamais inaperçu. Franck se demandait quel ancêtre avait pu lui transmettre ces yeux d’un bleu gris si lumineux qu’il masquait derrière des lunettes rondes complètement rétro, une couleur qui faisait invariablement soupirer toutes les filles dans son dos. Sauf qu’aucune d’elles ne tentait plus de l’approcher. Le noble Khéti s’était forgé une réputation d’être froid, cruel et imbu de sa personne. Franck était le seul dont l’Égyptien tolérait la présence à ses côtés.
Dès qu’il était apparu dans l’amphi, Franck avait été frappé par son assurance. Le jeune homme, malgré une bonne demi-heure de retard, s’était glissé dans la salle, avait refermé lentement la porte et, après avoir accordé un bref salut au professeur, s’était immobilisé quelques secondes, balayant l’assemblée de son regard clair. Sur les gradins, les étudiants avaient commencé à chuchoter : la suite risquait d’être croustillante ! Car Khéti avait eu le malheur de faire une entrée remarquée dans le cours de Makila, un véritable tyran surnommé à juste titre Attila. Petit, sec, anguleux, l’œil vif et perçant, ce dernier maniait les réflexions cinglantes comme un fouet. Tel un aigle prêt à fondre sur sa proie, il possédait cette force de frappe hors du commun qu’est le verbe. Du coup, plus personne ne se permettait de le contredire ni d’arriver en retard. Il avait le record d’assiduité de la fac, car il ne manquait jamais de remarquer une absence. Homme érudit, véritable encyclopédie vivante, doté d’une mémoire phénoménale et d’un caractère épouvantable, rancunier à l’extrême, il était craint par ses collègues et terrorisait ses étudiants. Et semblait parfaitement ravi de sa réputation.
Et voilà que cet inconnu arrogant avait surgi au beau milieu de son cours... La réaction de Makila ne s’était pas fait attendre. Pour rien au monde, Franck n’aurait voulu échanger sa place contre celle de ce type ! Et il aurait mis sa tête à couper que tous, dans la vaste salle avaient pensé exactement la même chose.
À ce moment-là, Théo s’était penché vers lui pour murmurer :
— Il va regretter de s’être levé ce matin, ce crétin !
En effet, blanc de rage, le professeur venait de planter son regard cruel dans celui du garçon, ce qui ne présageait rien de bon.
— Jeune homme, commença-t-il d’un ton mielleux.
Hum, pas d’éclat de colère, c’était encore pire ! L’amphi entier s’était figé dans une attente insoutenable. On aurait pu entendre un froissement d’aile de papillon. Mais l’inconnu, lui, n’avait semblé nullement impressionné. Et à partir de ce moment-là, tout était parti en vrille. Le jeune homme, qui avait même eu l’audace d’afficher un sourire serein, s’était dirigé d’un pas sûr vers le dictateur frappé de stupeur. Encore que stupeur fut un faible mot... Un bref instant, l’enseignant avait paru désemparé et étrangement à court d’arguments. Médusés, les étudiants avaient suivi la lente progression de l’inconnu vers son professeur. Makila s’était enfin repris et, à son regard, il était aisé de deviner qu’il réfléchissait intensément à la façon la plus radicale de briser l’effronté. Le jeune homme était à présent parvenu à son niveau. Au mépris de toute prudence, il s’était penché vers celui qui semblait au bord de l’apoplexie et lui avait parlé longuement, à voix basse, de manière calme et posée.
Et aussi incroyable que cela puisse paraître, Attila avait écouté, comme hypnotisé. L’entretien privé avait duré d’interminables minutes, puis l’étudiant aux cheveux noirs s’était installé juste devant Franck. Makila avait repris sa leçon, là où il l’avait interrompue, comme si ces brefs instants venaient de s’effacer de sa mémoire pourtant infaillible…
L’assemblée était restée abasourdie. Mais que Khéti ait été conscient ou non des regards braqués sur lui durant le reste de l’heure, il était demeuré impassible et imperturbable, griffonnant ses notes avec concentration… À la sortie du cours, dans le hall, il avait été entouré d’une foule d’admirateurs. À ce moment-là, il les avait tous eus à ses pieds, tous, Théo le premier. Et il les avait tous broyés sans pitié.
Très fortement impressionné par la prestation du nouvel élève, Théo s’était frayé un passage parmi l’attroupement. Il avait juste posé une main amicale sur l’épaule de l’Égyptien qui s’était dégagé brusquement en réprimant une grimace de dégoût, comme s’il s’agissait d’un serpent. Trop estomaqué pour réagir, Théo avait ouvert la bouche. Face à Théo, Khéti faisait figure de demi-portion, pourtant il était évident qu’il prenait de l’ascendant sur le géant. Sans un battement de cils, il avait toisé son gigantesque adversaire, jeté un regard assassin autour de lui, faisant reculer les plus audacieux, et avait tourné les talons sans même avoir prononcé un mot. Inutile de gaspiller sa salive pour si peu.
Théo avait eu un peu de mal à se remettre de cet affront et à partir de ce moment, ils s’étaient haïs. Si bien que lorsque Khéti s’était pris d’amitié pour Franck, Théo n’avait pas décoléré, prétextant que l’Égyptien agissait par vengeance.
— Théo, on y va ?
Franck émergea de ses souvenirs, rappelé à l’ordre par la voix ferme d’Élora qui entraînait un Théo légèrement titubant vers la porte. Franck se leva et interrogea la jeune fille du regard : avait-elle besoin d’aide pour hisser son imposant copain à l’étage au-dessus ? Non, vraisemblablement, Théo mettait beaucoup d’application à sauver les apparences…
Khéti et Robin venaient de finir leur partie, et comme d’habitude, même si cela s’était joué serré, l’Égyptien avait gagné. Une fois le couple sorti, Robin lui souhaita une bonne fête avant de s’éclipser à son tour en oubliant son manteau. Khéti fut le dernier à partir. Il soupira, s’empara du vêtement du distrait et s’attarda une fraction de seconde en trop. Franck commençait à le connaître : cet arrêt, pourtant infime, trahissait chez lui une inquiétude. Cependant, comme Khéti ne paraissait pas enclin à lui confier les raisons de son appréhension, la porte se referma sur lui et le silence retomba. Franck se retrouva seul, vidé de toute énergie. Il vacilla jusqu’à son lit où il s’écroula avant de sombrer dans un profond sommeil
Il s’éveilla soudain terrifié, baigné de sueur. Le Cauchemar, encore… Sa main chercha fébrilement la lampe de chevet et la lueur jaillit enfin dans la chambre. Mais qu’est-ce qui lui avait pris de s’endormir dans le noir ? Ne jamais s’assoupir sans lumière, ne jamais laisser le mal se glisser dans la pièce ! Frissonnant de froid et de frayeur, il resta un moment immobile, attentif au moindre craquement qui aurait pu trahir une présence. Mais seuls les battements précipités de son cœur résonnaient à son oreille. Il attendit. Rien. Il n’y avait rien… Bien sûr. Franck déglutit péniblement et repoussa ses couvertures pour se lever. Son corps était endolori, exactement comme s’il avait dû parcourir cette longue distance dans la fournaise, en sentant le souffle du démon dans son dos. Chaque nuit, il pénétrait plus loin dans son cauchemar, mais cette fois encore, il s’était réveillé avant d’avoir vu son visage. Il en était presque soulagé, il pressentait un drame.
Péniblement, il parvint à la cuisine et se servit un verre d’eau. Il but lentement, très lentement. Il avait toujours froid, un sentiment comparable à aucun autre, un froid qui glaçait de l’intérieur… Il se prépara un café, espérant se réchauffer au moins un peu et s’installa dans le canapé, les genoux recroquevillés sous son menton, se concentrant sur le bruit rassurant de l’expresso. L’étrange présence semblait flotter encore autour de lui, comme à chaque fois qu’il s’éveillait du Cauchemar. Ce n’était pas palpable encore moins visible. Certainement pas un fantôme. Mais bien plus réel qu’une simple sensation… Et cette chose était malveillante, Franck en était persuadé. Son réveil marquait cinq heures. Il n’avait sommeillé qu’une petite heure. Il soupira, but son café brûlant et ouvrit le premier roman qui lui tomba sous la main. Il lui était désormais impossible de fermer l’œil. Tant bien que mal, il commença à lire.
Il s’endormit sur le canapé, malgré lui. Épuisé, parce que son corps réclamait son dû, parce que quatre nuits sans repos, même à vingt ans, méritaient récompense… Dans son sommeil, il avait senti une brise légère lui caresser la joue. Une voix, aux confins de son esprit embrumé, l’avait prévenu de ce détail insolite : il ne pouvait pas y avoir de courant d’air. Ce n’était pas normal. Il fallait se réveiller. Il était en danger.
Franck ouvrit un œil et le referma aussitôt. C’était trop dur, il voulait dormir encore un peu. Qu’importe si un homme se trouvait assis sur son canapé… Son taux d’adrénaline grimpa en flèche quand il se rendit compte de ce qu’il venait d’apercevoir, mais instinctivement, il garda les paupières mi-closes et malgré sa terreur s’interdit de bouger. Rien à portée de main, aucun moyen de défense !
Il resta immobile un long moment, sans parvenir à ouvrir les yeux. Mais ce silence de mort était insupportable. Et si l’inconnu s’était approché ? Franck se redressa brusquement. L’homme brillait dans un rayon de lune, aussi pétrifié qu’une statue. Franck frémit en constatant qu’il avait le regard posé directement sur lui. Puis il s’aperçut que le visage de l’étranger se fendait d’un large sourire. Un vrai sourire, bienveillant, pas un rictus de sadique. Et puis, il paraissait si jeune, beaucoup trop pour être dangereux... Blond, les cheveux bouclés tombant en cascade dans son cou, les traits juvéniles, quasiment imberbe et des iris aussi clairs que l’eau d’une source.
Franck se redressa lentement, le cœur pris dans un étau. Les yeux de nuage ! Combien de fois avait-il espéré les croiser depuis qu’il savait ? Était-ce lui ? Ou bien une image ? Il avança la main pour frôler le pull noir de l’adolescent. Sous ses doigts, il sentit un bras ferme et chaud, réel. Malgré lui, l’émotion le submergea.
— Lancelot, souffla-t-il sans oser y croire, terrifié à l’idée de se tromper.
Le sourire du jeune homme s’élargit. Franck n’avait pas besoin de réponse plus explicite. En dévorant des yeux celui qui lui avait ravi sa tante, il comprit enfin. Il comprit pourquoi elle n’avait eu d’autre choix que de l’abandonner sans un au revoir, alors qu’il n’était qu’un enfant. Il comprit que la séduction qui émanait de cet être fascinant au regard si limpide n’avait laissé aucune chance à Maëlle. Alors un soulagement sans borne enveloppa son corps meurtri. Lancelot existait, ce n’était pas une chimère ! Ce soir, l’immortel était venu pour lui. Et s’il était là, Maëlle ne devait pas être loin !
— Tout est donc vrai, murmura-t-il en essuyant discrètement les larmes qui roulaient sur ses joues. Lancelot, où est-elle ?
Le voyageur soupira et les yeux de nuage s’assombrirent :
— Elle va bien, ne t’inquiète pas. Elle ne sait pas que je suis ici.
La logique aurait voulu qu’il demande pourquoi elle n’était pas au courant. Mais Franck réalisa que tout cela lui était bien égal. Une seule chose comptait, douloureuse, dévorante : la revoir.
— Alors, emmène-moi près d’elle ! supplia-t-il d’une voix nouée.
À nouveau les yeux de pluie d’hiver. Il ne pouvait accepter d’être si près d’elle et renoncer.
— Emmène-moi, répéta-t-il.
Lancelot se leva soudain, lui tournant le dos. Il semblait touché par sa détresse et s’éloigna jusqu’à la fenêtre, s’abîmant dans la contemplation de la rue déserte. Au terme d’un interminable moment de silence, sa voix douce s’éleva :
— Pour l’instant, il est préférable que tu ne la voies pas. Sois encore un peu patient, s’il te plaît. Je ne suis pas venu pour cette raison, mais pour te mettre en garde. Nous veillons sur toi, mais il faut que tu restes vigilant.
Il se retourna vivement, faisant sursauter Franck. L’inquiétude se peignait sur ses traits.
— Promets-moi d’être prudent !
Du fond de sa détresse, Franck se sentit enfin concerné par les dernières paroles de l’immortel. Ses épaules s’affaissèrent et il enfouit son visage entre ses mains avec lassitude :
— Depuis quatre nuits, il vient me hanter, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? J’ai bien essayé de ne pas m’assoupir, mais je tombe de fatigue, je n’en peux plus... Être prudent, d’accord, mais comment ? Je n’ai aucun moyen de lutter. Je suis seul, Lancelot.
— Nous faisons tout pour te protéger. Nous trouverons une solution. Dans trois heures, il fera jour. Ne t’endors pas pendant ce laps de temps, Faon, je t’en supplie ! Tu pourras récupérer toute la journée, mais pas là.
Franck se figea, le visage vidé de son sang. Ce n’était pas la menace voilée qui l’affolait, c’était le prénom qu’il venait d’employer, celui qu’elle lui avait donné avec tendresse, en l’honneur de ses grands cils, de son regard de velours noir. Le prénom d’un enfant innocent perdu à tout jamais…
Lancelot devint translucide.
Franck comprit avec angoisse qu’il s’apprêtait à repartir. Il n’avait pas su le retenir plus longtemps. Tandis que l’immortel s’évanouissait dans un souffle de vent qui les transperça tous les deux, Franck murmura douloureusement :
— Dis-lui que je l’aime.
Puis il ajouta si bas qu’il ne fut même pas sûr d’être perçu :
— Je te promets que je ne dormirai pas.
L’instant d’après, il n’y avait plus que du vide. À l’emplacement de Lancelot, une douce chaleur. Il n’avait pas rêvé.
Il se leva et fit les cent pas dans la pièce. Il aurait voulu lui poser des milliards de questions et il était resté muet comme une carpe ! Un être immortel venait de lui apparaître et il n’avait su que se lamenter sur son sort ! Et Maëlle, sa Maëlle, celle qu’il aimait comme une mère… Il la reverrait, à présent, il en était certain. Ce n’était plus qu’une question de temps. Grisé d’un espoir nouveau, il s’installa à son bureau et se mit à travailler. Lancelot reviendrait et cette fois-ci, il ne le laisserait pas partir sans une promesse.
Exalté, il écrivit durant deux heures quarante-quatre. Il ne sentit pas les picotements de ses yeux, ne prêta pas plus attention aux bâillements de plus en plus rapprochés. Il ne vit rien venir. Et ce que Lancelot redoutait tant arriva : Franck s’écroula sur ses feuilles, un quart d’heure avant le lever du jour, épuisé, laissant derrière lui une phrase en suspens…
Ce matin-là, Théo ouvrit un œil morne et grimaça. Il avait oublié de fermer les volets la veille et la lumière du jour l’avait réveillé. Il rabattit la couette sur sa tête en grommelant et se retourna. Il entendit le cliquetis des clés du voisin qui partait au boulot, puis la chasse d’eau de celui du dessus. Énervé par tous ces bruits parasites, il était à deux doigts de se rendormir quand son portable sonna. Excédé, il balança son bras pour l’arrêter et faillit l’envoyer valser à l’autre bout de la pièce. Totalement éveillé cette fois-ci, il bâilla et passa une main dans ses cheveux. Il avait les idées en vrac et grimaça. Le punch…
Il ne savait même plus trop comment il était rentré. Sans doute, Élora l’avait-elle aidé. Il se retourna doucement pour la contempler. Il enviait son sommeil profond, cette façon qu’elle avait de sombrer en quelques secondes et d’émerger avec un sourire radieux, prête à bondir du lit sans même éprouver le besoin de s’étirer. Il dégagea délicatement ses épaules. Elle dormait sur le ventre et son regard s’attarda sur la courbe gracieuse de sa nuque. Cette coiffure un peu hérissée lui allait si bien, avec son visage fin, elle avait tout d’une fée des temps modernes. Mais pour rien au monde, il ne l’aurait avoué à quiconque. Surtout pas à elle !
Il aimait le style avec lequel elle s’habillait, cette façon qu’elle avait de réinventer la mode, mêlant vêtements de cuir et dentelles rétro, contraste détonant entre romantisme et rock. Il adorait surtout l’odeur du cuir qui s’attardait sur sa peau quand il lui enlevait ses vêtements… C’est comme ça qu’il avait été pris dans ses filets. Sa douce sorcière. Son apparence fragile, ses yeux d’émeraude, son allure unique et sa manière de marcher, tout en elle avait été orchestré pour le séduire.
Au début, il s’était dit que ce serait facile. Dans la poche, quoi, comme pour toutes les autres. Mais le choc avait été rude. Élora avait été son premier échec. Il avait eu beau déployer des trésors d’ingéniosité pour attirer son attention, elle ne s’était même pas aperçue qu’il existait. À cette époque, un an plus tôt, elle côtoyait un mélange aussi hétéroclite que surprenant, allant du grunge à l’intello complètement largué en passant par le fils à papa. Et tout ce petit monde tournoyait autour de cette princesse à peine éclose, haute comme trois pommes, à grand renfort de grosses cylindrées et de bagnoles hors de prix. Il s’était dit qu’après tout, vu qu’elle n’avait pas encore de grand mec sportif à son palmarès, il pouvait tenter le coup. Il n’avait pas fait dans le genre subtil et s’était ramassé une claque monumentale. Au sens propre comme au figuré. L’ego sérieusement fissuré, intrigué par cette fille, il l’avait bien observée et force avait été de constater que la demoiselle menait son monde comme elle l’entendait. Autrement dit par le bout du nez. Il n’avait pas besoin de se demander ce que les autres gars lui trouvaient. Il lui suffisait de savoir ce qu’elle lui faisait à lui... Au début, il avait cru qu’elle n’était qu’une sorte de challenge, mais la réalité était beaucoup plus complexe. Ce petit bout de fille, qui lui arrivait à peine à la poitrine, il ne parvenait pas à se l’ôter de la tête, aussi simple que ça ! Pourtant, elle n’avait rien d’un top-modèle. Elle n’était pas non plus supersexy. Juste du genre superenvoûtant.
Avec elle, il s’était montré patient. D’une persévérance qu’il ne soupçonnait même pas chez lui. Et ça avait fini par payer ! Au bout de quelques mois où il s’était contenté de l’observer et de l’approcher, où il avait dû s’essayer tantôt intello, tantôt baroudeur et tantôt chic pour rentrer dans son groupe, elle avait commencé à l’écouter. Elle avait même dû juger sa conversation pas si inintéressante que ça puisqu’elle l’avait invité. Son caractère bouillonnant à lui avait bien failli tout faire capoter plus d’une fois alors qu’elle semblait à mille lieues de ses considérations plus basiques, s’amusant à poser sur lui de grands yeux limpides.
C’était ça, le piège. En réalité, la belle créature n’était pas si innocente que ça... Pas calculatrice non plus d’ailleurs. Mais elle lui avait confié plus tard qu’elle était plus ou moins consciente de l’attraction qu’elle exerçait sur les hommes. Si elle n’y pouvait rien, elle ne souhaitait pas la changer non plus. Pragmatique, son Élora. Si elle était familière avec autant de garçons, c’était qu’elle ne se sentait pas troublée le moins du monde. Son cœur savait ce qu’il voulait exactement. Et il était particulièrement difficile à contenter.
Théo avait fini par obtenir les faveurs d’Élora, mais s’il consentait à y réfléchir deux secondes, il était presque certain qu’elle reprendrait sa liberté un jour. Il devinait qu’il ne devait jamais l’enfermer. Encore moins l’attacher à lui. Parfois, cela le faisait souffrir et fondre, comme un géant de papier tout mouillé à ses pieds. Parfois, il se disait qu’il était ridicule, qu’il n’avait que vingt ans. Pour l’instant, il se contentait de la garder au chaud dans son lit et essayait de faire en sorte qu’elle n’occupe pas tout l’espace de sa vie. Même si elle était encore plus désirable lorsqu’elle était inaccessible.
Son cœur se serra à la pensée qu’un jour elle puisse ne plus vouloir de lui. Il était bêtement sentimental comme mec. Bien la peine d’avoir une grande carcasse de deux mètres de haut !
Ses doigts ne firent qu’effleurer le visage paisible de la jeune fille, puis il se leva. Après avoir constaté qu’un brouillard à couper au couteau bouchait l’horizon, l’envie de courir lui passa. Il enchaîna à la place une trentaine de pompes, sans jeter un seul regard sur sa belle endormie pour éviter d’être déconcentré. Puis il fila sous la douche. Il déjeuna sans bruit d’un café bien noir, prit sa sacoche de cours et s’attarda à contempler Élora une dernière fois. Il ne s’en lassait pas. Quand elle était éveillée, elle ne se laissait pas faire. Puis il referma la porte doucement et descendit l’escalier d’un pas alerte.
Dès qu’il fut sorti, Élora ouvrit les yeux et sourit. Elle avait apprécié ce regard chaud, posé délicatement sur elle comme un cadeau. Elle avait presque senti sa brûlure. Elle aimait la fragilité insoupçonnable chez ce grand gaillard et elle aimait encore plus être la seule à en bénéficier. Elle enfila un peignoir sur sa peau nue et rejoignit leur petit coin-cuisine. Il avait à peine grignoté son croissant et elle y porta ses lèvres avec gourmandise. La cafetière était remplie. Une belle journée en perspective. Elle se posta à la fenêtre, enserrant sa tasse pour le regarder disparaître dans la brume, puis elle s’installa à son bureau pour travailler un peu. Son premier cours ne débutait que dans deux heures, elle avait le temps.
À dix-neuf heures, quand elle retrouva Théo dans le studio, elle sut instantanément qu’il s’était passé quelque chose, mais décida de ne pas s’alarmer. Théo n’avait pas besoin de ça. Elle posa donc son sac par terre, ôtant son manteau en silence, observant discrètement le lion qui tournait en rond dans la pièce. Rien de bon, c’était certain. Fatalement, il finit par la soulever de terre pour l’enlacer. Mais il était ailleurs… Elle fronça les sourcils avant de s’écarter un peu de lui :
— Ça ne va pas.
Le jeune homme ne put masquer son trouble. Une ombre s’était tapie au fond de son regard. Mais il renonça à lutter contre ses yeux braqués sur lui avec autant d’intensité :
— C’est rien. Juste Franck. Il n’est pas venu en cours aujourd’hui. Pas vraiment son genre.
Élora sourit :
— Il est fatigué en ce moment. Laisse-le récupérer un peu.
— J’ai frappé à sa porte tout à l’heure. Il n’a pas répondu.
— Il dormait probablement.
Théo soupira et détourna son regard, légèrement tendu. Élora finit par prononcer les seuls mots qu’il attendait avec anxiété :
— Vas-y, soupira-t-elle.
En quelques bonds, il avait disparu et elle resta avec ses sentiments confus : Théo ne s’était jamais montré alarmé de sa vie. Elle mit de l’eau à chauffer. Au cri de son ami, le paquet de tagliatelles se renversa à terre. Elle se précipita vers l’étage inférieur et entra dans l’appartement de Franck. Théo était tombé à genoux sur le sol, implorant son secours, ses mains immenses soutenant un Franck inerte.
Puis la spirale infernale. Le SAMU, l’ambulance, les sirènes, le massage cardiaque, l’oxygène, et finalement, le corps de Franck qui leur échappait, englouti par une porte qui leur était interdite de franchir.
Cela faisait maintenant plusieurs heures que Théo déambulait nerveusement dans les couloirs des urgences. Personne n’avait écouté ses questions depuis qu’il était arrivé et il allait devenir fou s’il n’obtenait aucune réponse. C’était ce que se disait Élora en le regardant. Elle se dirigea vers le distributeur de boissons. En se servant, elle arrêta discrètement une infirmière qui passait. Usant sans retenue de sa voix émue, elle désigna son compagnon qui venait de s’effondrer sur une chaise :
— Vous voyez ce garçon là-bas ? Il attend des nouvelles de son meilleur ami depuis des heures. Ce serait bien qu’il puisse en avoir.