La Chevalière - Stéphane Girard - E-Book

La Chevalière E-Book

Stéphane Girard

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Beschreibung

Il la protège, elle le sait. Sans comprendre ni d'où il vient, ni ce qu'il est, elle sait que son unique but, son évidente raison d'être est de la préserver de tout danger et d'être prêt à intervenir sitôt qu'elle se trouve dans une situation périlleuse. Elle est parfaitement consciente qu'il est la seule explication au fait qu'elle ait maintes fois échappé aux dangers, parfois extrêmes, auxquels l'ont exposée ses débordements et ses excès. Mais, même si elle arrive quelques fois à en jouer, si il lui semble parfois pouvoir le maîtriser dans ces moments où elle découvre que son étendue dépasse certainement tout ce qu'elle imagine, comment ne pourrait-elle pas craindre ce pouvoir qu'elle juge sans limite lorsqu'il échappe à son contrôle. Ce pouvoir qu'elle ne peut ni décrire ni expliquer que par les effets qu'il déclenche lorsqu'elle le libère ...

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Seitenzahl: 187

Veröffentlichungsjahr: 2020

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LA CHEVALIERE

A Maurice, où qu’il soit…

Sommaire

ICI

Jeudi 04 avril… 07h52

Jeudi 04 avril… 19h47

Jeudi 04 avril… 20h11

AILLEURS

BIENVENUE DANS CE MONDE

LA PROPHETIE

DEFI

VOYAGE

MEGIS

MAURICE

LE CHATEAU

ROLAND, ROI DE MEGIS

DEPART

LA PIERRE DE LUMIERE

RUBEN

LA BRECHE DES LOUPS

LES HAUTES-PIERRES

FRANCK ET FRANCK

MIRAAL

ATTAQUE

KERYS

VINCENT

LA MERE

LA LARME DE SOPHIE

LA CHEVALIERE

CROIS-TU QU’UN MONDE…

ICI

Vendredi 05 avril… 07h15

Vendredi 05 avril… 07h48

Samedi 06 avril… 07h21

ICI

Jeudi 04 avril… 07h52

Elle monte les marches du petit escalier qui mène à son école.

Elle porte des baskets roses aux lacet fluorescents jamais noués, un jean usé, sacrifié aux jeux des cours de récréation et une petite veste blanche, qui prend chaque jour le risque de finir oubliée sur le dossier d’une chaise. Sur son dos, un cartable presque aussi gros qu’elle, abrite les images souriantes des héros de ses dessins animés préférés. Quelques cicatrices courent en silence sur le tissu épuisé, témoignages des courses de couloirs et des chutes qui les ont parfois interrompues. De longs cheveux blonds glissent sur ses épaules, dérobant une cascade de reflets d’or à la lumière hésitante des premiers matins du printemps. Elle est déjà jolie. Elle le sera plus encore lorsqu’elle grandira, dessinant jour après jour ses traits d’adulte et remplaçant par la beauté d’une femme le charme de l’enfant qu’elle est encore.

Alors qu’elle atteint la porte, elle croise le sourire distrait d’une maman qui quitte l’école et entame sa course quotidienne contre le temps. Les regards se croisent. La jeune femme se perd instantanément dans ses yeux bleus, si bleus qu’il semble que le ciel lui-même y ait déposé ses couleurs. Sans le vouloir, elle l’entraîne dans un étourdissant ballet, dans ce monde si pur, si clair qui fait son univers. Durant quelques secondes, la maman en oublie sa course. Puis le temps la rattrape et la force à le suivre.

Elle a dix ans.

Elle s’appelle Xena.

**

Autour d’elle chante le monde.

Elle en vit chaque seconde dans sa plus absolue totalité, le percevant comme peu d’êtres humains sont capables de le faire. Elle possède cette aptitude innée, fulgurante, à dissocier dans toutes les situations, chaque objet, chaque son, chaque sentiment, pour les analyser dans leurs plus infimes détails, dans leurs plus imperceptibles mouvements, les recomposer dans un ordre parfait et les enregistrer de façon définitive. Sans le moindre effort, elle voit ce que les autres ne voient pas, elle entend ce que personne n’entend et elle s’en souvient, sans jamais l’oublier. Elle a une mémoire hors du commun, mais ce qui surprend le plus, c’est la facilité avec laquelle elle retient les détails les plus infimes des scènes que joue pour elle le théâtre de sa jeune vie.

Tous, bien entendu, vantent ses dons exceptionnels. Elle répond avec un sourire, à l’éclat duquel elle cache sa vérité : Si parfois elle se sent différente, elle a pour l’heure le sentiment que la maturité qu’on lui attribue lui vole une partie de sa vie de petite fille. Et elle n’est pas disposée à y renoncer. Si elle se sent parfois attirée par la sagesse des adultes, son univers est celui des enfants. Et même si elle possède déjà la plupart des clefs de ce Monde des Grands dont ses copines parlent avec un mélange d’envie et de crainte - pour sa part, elle n’y voit vraiment pas grand-chose à admirer et l’idée ne lui est jamais venue d’en avoir peur - elle est certaine que rien ne l’y attire et qu’elle n’a, pour le moment, aucune intention d’en faire partie. Le temps, dont elle découvre peu à peu les contraintes, viendra bien assez tôt lui retirer ce privilège. Pour l’heure, elle n’est qu’une petite fille et veut le rester. Et parce que c’est sans doute le seul moyen qu’elle ait trouvé pour l’affirmer haut et fort à ceux qui voudraient la faire grandir trop vite, elle fait des bêtises. Et dans ce domaine, comme dans beaucoup d’autres (mais dans les autres, elle le cache…), elle accomplit des prodiges.

Déjouant sans le moindre effort la surveillance permanente dont elle fait l’objet, elle relègue les enfants que l’on dit agités au rang de chérubins endormis. Elle n’a besoin que d’un plissement de paupières pour déclencher l’apocalypse. Avec une simplicité déconcertante, elle parvient à transformer en cataclysme l’instant le plus anodin sans que rien ne puisse préparer les témoins impuissants des éléments qu’elle déchaîne aux ouragans qu’elle provoque. Tout ce qu’elle touche a pour unique destin une incontournable disparition ou une inévitable destruction : ses vêtements, ses jouets, ses affaires d’école, sans la moindre distinction de taille, de prix ou de préférence, rien ne résiste à ses talents de destructrice.

Et elle en rajoute : Entre deux catastrophes, elle est capable de parler sans la plus petite pause pendant des heures entières, développant à l’infini d’interminables discours qui n’ont pas le moindre sens, inventant au gré de ses monologues ses propres mots, ses propres langages (auxquels, bien entendu, personne ne comprend rien…) et ignorant dans d’irrésistibles sourires les prières au silence de ses infortunés auditeurs, dont elle rend complètement fous les plus sages et les plus patients. Enfin, pour être tout à fait sure qu’il ne manque pas une couleur à la palette sur laquelle elle fait courir les pinceaux de sa vie, elle affirme une prédisposition innée à se jeter dans toutes les situations qui peuvent présenter un risque quelconque. Elle est celle qui passe en premier, celle qui court le plus vite, celle qui relève les défis les plus inutiles et les plus dangereux. Et par une suite d’événements des plus logiques, elle se retrouve couverte de bosses, de bleus et autre cicatrices en tous genres, symboles colorés qu’elle affiche aux yeux de tous avec une fierté sans faille.

Elle conduit ainsi sa jeune vie à des allures que personne ne semble pouvoir suivre. Pas à pas, elle apprend à utiliser ses formidables capacités, en repousse les frontières, en cherche les limites. Et maintient le fragile équilibre qui lui permet d’être celle qu’elle est.

Équilibre qui, qu’elle le veuille ou non, passe nécessairement par Lui…

**

Sans doute lui a-t-il soufflé son nom dans un murmure, le jour où elle a découvert qu’elle l’abritait en elle, silencieux, mais, prêt à intervenir au moindre de ses appels, au plus petit signe de danger. Il la protège, elle le sait. Elle est consciente qu’il est la seule explication au fait qu’elle ait maintes fois échappé aux risques souvent extrêmes auxquels l’exposent ses débordements. Mais elle ne sait rien de lui, ne connaît rien ni de ses origines, ni de ses buts. Elle essaie de le comprendre, semble parfois parvenir à le maîtriser, dans ces moments où elle découvre que son étendue dépasse tout ce qu’elle imagine. Puis il lui échappe à nouveau.

Elle ne connaît que son nom.

Le Fleuve.

Et les effets de sa colère…

**

Depuis qu’elle a cinq ans, elle voue une passion sans limite à l’équitation. Elle est inscrite dans un club et fait l’admiration de ses professeurs. Tous soulignent sa façon de monter, innée, instinctive. Plus encore on remarque cette communion particulière qu’elle instaure avec tous les chevaux qu’elle approche, cette confiance immédiate qu’ils semblent lui accorder. Le seul regret de ses instructeurs vient du fait qu’elle accorde si peu d’attention aux cours de théorie : Elle est l’une des meilleures cavalières du club, mais il est inutile de l’interroger sur la couleur de tel animal ou sur le nom des différentes parties de son corps, à moins d’éprouver une réelle passion pour les haussements d’épaules et les sourires innocents qu’elle distribue à volonté sitôt qu’on essaie de lui inculquer la moindre leçon. Elle a certes consenti à sacrifier au passage de ces « Galops » auxquels tous semblent accorder une importance capitale, mais elle reste convaincue que ces termes techniques ne présentent aucun intérêt et ne peuvent que nuire au plaisir simple des heures qu’elle partage avec les chevaux.

Comme chaque mercredi, elle termine son cours. Elle a passé prés de trois heures dans la carrière du club hippique et a de nouveau fait la preuve éclatante de ses talents : le triple oxer qu’elle a réussi en fin de parcours a laissé sa monitrice sans voix. Elle marche à quelques mètres des autres élèves, laissant traîner l’extrémité de sa cravache qui dessine une série de vagues sur le sable du chemin. Ses jambes sont douloureuses et sa fatigue est réelle. Mais le bonheur est là, total, évident.

Elle fait encore quelques pas. Son sac se balance doucement sur son épaule. Et soudain, son regard s’obscurcit.

Avec cette acuité incomparable qui fait intégralement partie d’elle, elle perçoit l’événement au moment même où il se produit. Elle ressent, comme si elle en était la victime, la piqûre de l’insecte qui vient de se poser sur la croupe du cheval épuisé, juste à coté du manège couvert. Elle devine l’onde de douleur qui se répand dans les artères et la vague de fureur qui envahit chaque cellule, mélange de surprise et de peur. Elle sent la tension imposée à la corde tressée du licol et les fibres qui cèdent, une à une, dans une série de craquements. La colère qui prend le contrôle et six cent kilos de muscles qui propulsent le cheval sans but sur le chemin. Elle avait deviné sa course avant même qu’il ne s’élance.

Le fracas des sabots envahit l’espace et fait trembler le sol. Les enfants qui marchent devant elle s’éloignent en courant de l’axe du chemin sur lequel l’animal semble guider sa course. Loin, très loin, elle entend le cri de la jeune monitrice qui tente de regrouper ses élèves : Xena, lève-toi de là, LEVE-TOI DE LA !!! Elle a lâché sa cravache et laissé son sac glisser sur le sol. Elle se tourne vers l’animal qui se rue dans sa direction.

Et cela se produit à l’instant où les yeux du cheval croisent le regard couleur de ciel. Comme tiré en arrière par des rênes invisibles, il stoppe net. Les sabots dérapent sur la terre asséchée du chemin, soulevant un nuage de poussière qui vient recouvrir d’un manteau invisible le cuir de la peau en sueur. L’animal s’immobilise à quelques mètres d’elle, tête basse, yeux au sol.

Les témoins de la scène courent déjà vers elle. Lorsqu’ils auront retrouvé suffisamment de calme pour raconter ce qu’ils croient avoir vu, ils parleront d’une chance extraordinaire, d’un véritable miracle. Elle ne leur accorde aucune attention. Une larme roule doucement sur sa joue. Ils la mettront sur le compte de la peur. Comment pourraient-ils savoir ?...

A l’instant où le cheval s’est élancé, elle a senti les flots du Fleuve se déverser dans ses veines. Comme chaque fois, son univers s’est vidé de tout sentiment de peur, repoussé par le calme d’une incontournable certitude. Dans un silence fait de mille sons, la voix du Fleuve s’est faite murmure, éclairant les images du monde, libérant ses mouvements. Elle a levé les yeux. Et l’a laissé parler. Elle savait que le cheval allait s’arrêter. Elle savait que Le Fleuve l’arrêterait. Elle n’a jamais eu le plus petit doute. Ce à quoi elle ne s’attendait pas, c’est l’expression qu’elle a lue dans le regard de l’animal, durant la fraction de seconde où ses yeux ont croisé les siens. Une terreur absolue, sans fin, sans limite. Une peur trop entière, trop profonde pour appartenir à ce monde.

C’est pour ça qu’elle pleure.

Elle s’éloigne de ses camarades et s’approche à pas lents du cheval, toujours immobile au milieu du chemin. Elle pose sa main sur la croupe qu’elle caresse doucement. Peu à peu, elle sent la peur reculer, les muscles se détendre et les premiers mouvements réapparaître. Elle se dresse alors sur la pointe des pieds, approche sa bouche au plus prés de son oreille. Une dernière larme glisse de ses yeux. Un murmure que lui seul peut entendre :

- « Pardon… »

**

Elle atteint la porte qui s’ouvre sur son école.

Comme elle le fait chaque jour, elle accorde encore un instant à ce monde et tourne distraitement la tête pour sourire au vieux rosier qui appuie ses branches mortes contre le mur de la cantine. Elle se dit qu’elle aurait aimé le voir, il y a quelques années, quand il était encore vivant et offrait au regard des élèves le vert puissant de ses feuilles et l’éclat rouge de ses fleurs. Qu’il devait être tellement beau alors…

Puis elle passe la porte.

Dans la cour, ses amies lui font un signe de la main, la pressant de les rejoindre pour profiter avec elles d’un dernier jeu avant que la sonnerie ne les appelle. Elle les rejoint, impatiente, et comme seul un enfant sait le faire, accordant au temps présent l’intégralité de son attention, elle oublie ses pensées et ses doutes s’envolent sur un souffle du vent.

Elle est une petite fille, une petite fille comme les autres.

Jeudi 04 avril… 19h47

Elle entre dans la salle de bains. Elle saisit distraitement sa brosse à dents et le tube de dentifrice sur l’étagère qui surplombe la baignoire. Lorsqu’elle s’avance vers le lavabo, elle se retrouve face au grand miroir qui lui renvoie son image. Elle se perd un instant dans l’observation de sa veste de pyjama, sortie miraculeusement indemne du repas qu’elle vient de terminer sur un score tout à fait honorable : Une assiette renversée après seulement sept secondes de présence à table, un verre dont le soudain désir d’indépendance s’est brutalement heurté aux lois incontournables (et humides, pour l’occasion) de la pesanteur et un très original triple saut de sa petite cuillère dont la parfaite exécution a, semble-t-il échappé au jugement pourtant expert de ses parents. Exploits qui sont à l’origine de son arrivée prématurée et solitaire dans la salle de bains.

Elle expédie son brossage de dents avec un désintérêt total pour les futures caries qu’on ne cesse de lui promettre et se fixe devant le reflet du miroir. Elle ferme les yeux alors qu’un sourire se dessine sur ses traits, éclairant son visage. Ses paupières s’entrouvrent, pupilles rétrécies en un filament bleu.

Et le Fleuve murmure.

Le temps laisse s’enfuir quelques secondes, suspendu au léger filament qui s’échappe de ses yeux, puis les premières couleurs - bleu - apparaissent sur l’image de verre. Elles s’épaississent, affirmant peu à peu leur texture et poursuivent la lente conquête du miroir qu’elles remplissent de nébuleuses éphémères. Quelques secondes encore, elle ouvre un peu plus les yeux. Les flots du Fleuve s’affirment. Les premières étoiles s’éclairent, auréoles scintillantes qui se consument en explosions silencieuses. Bientôt, le miroir devient trop étroit pour abriter le ciel - bleu - qui s’y déverse et les ouragans de lumière qui se succèdent franchissent les frontières de son cadre pour envahir les murs qui le portent. La pièce tout entière accueille la puissance électrique du Fleuve. Les cloisons se couvrent de constellations qui naissent et meurent en spirales de soleils et d’étoiles. Les murs s’étirent, prêts à exploser sous les tempêtes de couleurs - bleu, bleu, bleu - qui déchirent ces univers dans le silence le plus assourdissant. Elle est au centre de ces galaxies de lumières. Elle crée et détruit ces mondes. Elle est l’origine, l’équilibre et la fin. Elle est le Fleuve.

Le bruit inaudible d’un mouvement lointain dans une autre pièce, dans un autre monde. Elle ferme les yeux. Les derniers mots du Fleuve se perdent en un ultime rayonnement, les murs s’éclairent une fois encore sous les assauts de lumière qu’elle leur a offerte, puis la magie s’éteint. Elle écarte de la main une mèche blonde qui glisse sur son front et se tourne lentement vers la porte.

Son sourire, lui, reste accroché pour quelques secondes encore au reflet du miroir.

Jeudi 04 avril… 20h11

Rituel immuable, avec une minutieuse attention, elle place une à une ses peluches autour d’elle. La jument grise et son poulain dorment au pied du lit, l’ours jaune aux yeux immenses est appuyé contre le mur, sur sa droite, et le grand tigre blanc qu’elle a toujours préféré à tout autre oreiller veille en silence sur les première ombres de son sommeil. Elle pose sa tête entre les larges pattes, profitant de la caresse des poils sur ses joues. Elle serre dans ses mains la petite grenouille verte, compagne irremplaçable de chacune de ses nuits.

L’obscurité envahit la pièce. Les murs sombres l’entourent d’un manteau de silence, quotidien, rassurant. Elle est dans sa chambre, son univers. Elle se détend, sa respiration ralentit. Elle ferme les yeux. En équilibre entre deux mondes, elle choisit celui de la nuit, discernant déjà les premières lueurs de ses rêves.

Elle se laisse glisser lentement vers la frontière qui la sépare encore du sommeil.

Et à l’instant où elle l’atteint, elle entend la voix du vieux monsieur qui l’appelle…

AILLEURS

BIENVENUE DANS CE MONDE

La première idée qui lui vint à l’esprit, avant même d’ouvrir les yeux, fut qu’elle ne risquait absolument rien. Elle n’était plus dans son lit, c’était une évidence et elle n’avait pas la moindre idée de l’endroit où elle se trouvait. Mais tous ses sens lui affirmaient avec certitude que ce lieu ne présentait pas la plus petite trace de danger. La question de savoir comment elle avait pu quitter sa chambre pour se retrouver ici lui semblait, pour le moment, parfaitement secondaire. Le temps et l’espace lui paraissaient occuper exactement la place qui leur revenait et elle ne ressentait aucun besoin de se poser des questions dont elle jugeait les réponses sans intérêt.

Elle décida de garder les yeux fermés et de laisser à ses autres sens le soin de lui faire découvrir son environnement. L’air était d’une pureté absolue. Elle associa sans difficulté l’odeur discrète qui flottait autour d’elle aux picotements qu’elle ressentait sous sa nuque et le long de ses bras : Elle était allongée dans l’herbe. Une brise légère murmurait dans le silence et faisait danser ses cheveux sur son front. Lointaine, la mélodie discrète d’un oiseau solitaire lui confirma que ce monde était vivant. Sous ses paupières toujours fermées, elle devinait la lumière du jour et la douce chaleur du soleil qui n’en était sans doute qu’à ses premières heures.

Elle inspira longuement, laissant aux secondes le loisir d’effeuiller quelques pages du temps, puis entrouvrit les yeux.

Le ciel tout entier sembla se déverser dans son regard, la forçant à plisser les paupières. Elle s’habitua peu à peu à la clarté du matin qui l’accueillait et, toujours allongée, explora les limites de ce nouvel univers. Sur sa gauche, à l’extrémité de son champ de vision, elle devina plus qu’elle ne vit la blancheur éclatante d’une branche couverte de fleurs.

Elle prit appui sur un coude et se redressa lentement. Découpant l’horizon de leurs lignes obliques, une couronne de montagnes, parées du vert profond d’épaisses forêts, dressait ses sommets blanchis par la neige à des hauteurs qu’elle jugea vertigineuses. Le cerisier qui protégeait la clairière dans laquelle elle se découvrait maintenant était beaucoup plus grand qu’elle ne l’avait imaginé. L’air lui apportait le parfum de la multitude de fleurs qui le couvraient.

Elle tourna la tête, ses jambes toujours allongées. Une forêt de sapins dressait sur sa droite un gigantesque mur d’un vert sombre que même la lumière du soleil ne semblait pouvoir percer. Face à elle, une trouée s’ouvrait sur un contrefort de granit gris, dont les perles de quartz volaient au soleil des éclats de diamant.

Au premier plan, assis sur un banc de pierre, le vieux monsieur souriait.

**

Il était habillé d’une tunique blanche couvrant un pantalon flottant. Ses longs cheveux, tirés en arrière et réunis en queue de cheval, avaient la blancheur des nuages et découvraient son large front. Si les rides profondes qui creusaient son visage témoignaient du passage des ans, ses yeux brillaient d’une surprenante jeunesse. Sa voix profonde et grave s’éleva sans troubler son sourire.

- « Bienvenue dans ce monde, Chevalière. Mon nom est Mayerlin. Je suis le Magicien du Royaume de Mégis. »

Elle le regardait en silence, essayant de choisir entre les cent questions qui lui venaient à l’esprit. Dans le torrent de ses réflexions se glissa l’idée qu’elle comprenait parfaitement ce que disait le vieil homme. Elle aurait été incapable de traduire le moindre mot, mais le sens de ses propos lui était aussi clair que si il s’était exprimé dans sa langue maternelle. Elle accepta le fait. Elle entrouvrit la bouche, bien décidée à s’adresser au Magicien, mais l’écho de la forêt prit la parole à sa place.

Les arbres avaient emprisonné le chant lourd des sabots jusqu’à ce que le cavalier échappe à leur silence. Il surgit dans la clairière et dut tirer fermement sur les rênes de son cheval pour le forcer à ralentir. Elle était toujours assise dans l’herbe, presque invisible dans l’ombre du grand cerisier. Elle prit le temps d’observer le nouveau venu alors qu’il dirigeait sa monture vers le banc de pierre. Il était jeune et ses longs cheveux noirs flottaient dans un fier désordre sur ses larges épaules.

- « Je t’ai enfin trouvé, Mayerlin, » lança-t-il à l’attention du vieil homme. « Mon père te demande de le rejoindre au plus vite. La situation semble s’être encore dégradée sur le plateau des Hautes-Pierres. »

Le ton était neutre et contenu, la voix calme. Il lui sembla cependant que son apparente maîtrise résultait plus d’un long apprentissage que de sa nature même. Sous ses mots choisis avec soin brûlait la fougue de sa jeunesse. Il jeta un regard rapide autour de lui et ne parvint pas à dissimuler l’éclair de surprise qui brilla dans ses yeux lorsqu’il l’aperçut. Il se pencha vers le Magicien et sa voix se fit murmure.

- « Que fait le Magicien du Royaume en compagnie d’une Daïylane ? » demanda-t-il dans un souffle.

Peu de choses pouvaient échapper au Fleuve. Il porta jusqu’à sa maîtresse ce mot dont le sens lui échappa. Mais le dard de l’insulte la piqua comme l’aurait fait une abeille et elle sentit monter en elle une vague de colère qu’elle ne put réprimer. Le ciel déversa dans ses yeux une vague d’un bleu sans fin. Et le Fleuve s’exprima pour la première fois dans ce monde.

**