La Chose dans les algues - William H. Hodgson - E-Book

La Chose dans les algues E-Book

William H. Hodgson

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Beschreibung

Embarquez pour ce recueil de nouvelles d’Hodgson sur le thème de la mer

Voici un livre des plus étranges. Il est d’un auteur anglais, William Hope Hodgson, qui mourut trop jeune — tué sur le front en avril 1918 —, pour avoir pu donner toute sa mesure. Mais si son œuvre est courte, elle témoigne d’une rare originalité. Dès que l’on parle de littérature de la mer, les premiers noms qui viennent à l’esprit sont ceux de Joseph Conrad et d’Herman Melville. Pour eux, la mer n’est pas le décor d’une aventure plus ou moins tumultueuse, mais celui d’une tragédie. La mer est un destin. Mais ce sont les hommes qui jouent les rôles principaux et sont vaincus par leur propre fatalité. Pour W. H. Hodgson, c’est la mer elle-même qui est fatale. Elle est une force monstrueuse qui s’empare des corps et des âmes et les métamorphose à son gré. Elle dispose de tout un arsenal fantastique de faux-semblants, et recèle une faune et une flore qui ne pardonnent jamais aux navires perdus. Si l’on y échappe, c’est toujours à l’extrême limite et dans des conditions terribles.

Dans ce texte règnent la terreur et le délire. Et c’est avec un art admirable des détails insignifiants, une manière imperceptible de graduer l’effroi, que William H. Hodgson fait venir l’épouvante.

EXTRAIT 

Comment t’avais fait pour m’en attraper un, Grandpa’ ? demanda Nebby.
Il avait posé cette question à tout moment au cours de la semaine, chaque fois que son massif grand-père, aux yeux d’un bleu de Guernesey, fredonnait la Ballade des Chevaux marins qu’il ne poursuivait jamais bien loin.
– Comme ça qu’il était un peu fatigué, p’tit Nebby, et je l’ai fameusement attrapé avec un coup d’hache, avant qu’il puisse déguerpir, expliqua son grand-père, tout plein de gravité et de satisfaction. Nebby descendit de son drôle de cheval de bois, tout simplement en le tirant par l’avant d’entre ses jambes. Il examina sa tête qui, bizarrement, ressemblait plus ou moins à celle d’une licorne, puis mit son doigt dans une sorte de meurtrissure dont on voyait la trace dans la peinture noire du nez.
– C’est là que tu l’as tapé, Grandpa’ ? demanda-t-il sérieusement.
– Dame, dit son grand-père Zacchy, s’emparant du drôle de cheval de bois pour examiner la peinture éraflée. Dame, c’est que je lui ai donné un furieux coup.
C’est-y qu’il est mort, Grandpa’ ? demanda l’enfant.
– Eh bien, dit le solide vieillard, tâtant le cheval de bois de partout avec ses gros doigts, c’est à peu près comme ci et comme ça.
Il ouvrit la mâchoire à charnière adroitement faite et considéra les dents en os dont il l’avait garnie, puis glissa un oeil avec le plus grand sérieux dans la gorge peinte en rouge.

CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE

 - « Le mystère habite littéralement ce singulier recueil de nouvelles, toutes consacrées à la mer. Il est dans chaque ligne, dans chaque détail, d’abord insignifiant, tout juste perceptible, une musique, une odeur, mais irréductible. Il résiste jusqu’au bout, quand s’apaise la tension, insaisissable mais terriblement présent. » - Télérama

A PROPOS DE L’AUTEUR

William Hope Hodgson (1877 – 1918) est né dans le Comté d'essexFils de pasteur, il quitte très jeune sa famille et naviguera pendant huit ans. Cette expérience très dure marquera sa vie personnelle mais également son travail d’écrivain. Lorsqu’éclate la Première Guerre mondiale, il vit en France. Il retourne alors en Angleterre pour s’engager dans l’armée et est tué au front. C’est en dix années d’écriture qu’il écrivit l’ensemble de ses ouvrages parmi lesquels on compte quelques-uns des textes les plus importants de la littérature fantastique : La Chose dans les algues, Les Canots du Glen Carrig  ou encore La Maison au bord du Monde.

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Veröffentlichungsjahr: 2015

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PRÉFACE

Si la Grande-Bretagne ne règne plus sur les vagues par la voile et la vapeur, elle y règne et y régnera par l’âme aussi longtemps que le mazout et les bombes atomiques n’auront pas définitivement pollué les océans. Mais ce sera, sans doute, la fin du monde. La France, malgré sa situation exceptionnelle sur la Méditerranée antique et l’Atlantique des temps modernes, n’a pas l’âme maritime. Attachée au continent, les yeux fixés sur la ligne bleue des Vosges, elle a, bon gré mal gré, refusé la « fortune de mer ».

Il s’ensuit que le vent de la mer souffle sur la littérature anglaise alors qu’il effleure à peine la française. Nous avons, en France, une bande côtière offerte aux périls de trois mers qui n’a su que parler à voix basse, alors que Paris installait sa dictature de l’esprit. Non pas que les Français soient rebelles à l’appel du large. Normands, Bretons, Charentais, Bordelais, Méridionaux, commerçants, pirates, aventuriers, explorateurs, témoignent qu’on en sait quelque chose à travers les âges. Mais si la littérature maritime française compte quelques écrivains de grande valeur, elle n’a pas reflété le destin de la nation.

Ce sont des vérités assez évidentes, et pénibles pour beaucoup, sur lesquelles il n’est pas nécessaire d’insister.

Voici un livre des plus étranges.

Il est d’un auteur anglais, William Hope Hodgson, qui mourut trop jeune, —tué sur le front en avril 1918, —pour avoir pu donner toute sa mesure. Mais si son œuvre est courte, elle témoigne d’une rare originalité.

Dès que l’on parle de littérature de la mer, les premiers noms qui viennent à l’esprit sont ceux de Joseph Conrad et d’Herman Melville. Pour eux, la mer n’est pas le décor d’une aventure plus ou moins tumultueuse mais celui d’une tragédie. La mer est un destin. Mais ce sont les hommes qui jouent les rôles principaux et sont vaincus par leur propre fatalité. Pour W. H. Hodgson, c’est la mer elle-même qui est fatale. Elle est une force monstrueuse qui s’empare des corps et des âmes et les métamorphoses à son gré. Elle dispose de tout un arsenal fantastique de faux-semblants et recèle une faune et une flore qui ne pardonnent jamais aux navires perdus. Si l’on y échappe, c’est toujours à l’extrême limite et dans des conditions terribles.

Dans ces nouvelles règnent la terreur et le délire. C’est avec un art admirable des détails insignifiants, une manière imperceptible de graduer l’effroi, que W. H. Hodgson fait venir l’épouvante.

J. B.

CHAPITRE I LES CHEVAUX MARINS

« Comment t’avais fait pour m’en attraper un, Grandpa’ ? demanda Nebby.

Il avait posé cette question à tout moment au cours de la semaine, chaque fois que son massif grand-père, aux yeux d’un bleu de Guernesey, fredonnait la Ballade des Chevaux marins qu’il ne poursuivait jamais bien loin.

– Comme ça qu’il était un peu fatigué, p’tit Nebby, et je l’ai fameusement attrapé avec un coup d’hache, avant qu’il puisse déguerpir, expliqua son grand-père, tout plein de gravité et de satisfaction.

Nebby descendit de son drôle de cheval de bois, tout simplement en le tirant par l’avant d’entre ses jambes. Il examina sa tête qui, bizarrement, ressemblait plus ou moins à celle d’une licorne, puis mit son doigt dans une sorte de meurtrissure dont on voyait la trace dans la peinture noire du nez.

– C’est là que tu l’as tapé, Grandpa’ ? demanda-t-il sérieusement.

– Dame, dit son grand-père Zacchy, s’emparant du drôle de cheval de bois pour examiner la peinture éraflée. Dame, c’est que je lui ai donné un furieux coup.

C’est-y qu’il est mort, Grandpa’ ? demanda l’enfant.

– Eh bien, dit le solide vieillard, tâtant le cheval de bois de partout avec ses gros doigts, c’est à peu près comme ci et comme ça.

Il ouvrit la mâchoire à charnière adroitement faite et considéra les dents en os dont il l’avait garnie, puis glissa un œil avec le plus grand sérieux dans la gorge peinte en rouge.

– Dame, répéta-t-il, comme ci, comme ça, Nebby. Ne l’envoie jamais tremper dans l’eau, mon p’tit gars, sans quoi il pourrait revenir en vie et tu le perdrais, ça c’est sûr.

Peut-être que le vieux Zacchy-le-Scaphandrier, comme on l’appelait dans le village, pensait que l’eau serait plutôt malsaine pour la colle avec laquelle il avait fixé la queue de bonite au derrière du drôle d’animal. Il avait découpé tout l’objet dans un morceau de pin jaune, sans nœuds, d’un mètre sur trente centimètres ; à l’arrière il avait amarré solidement la queue de bonite susmentionnée. Car tout ça n’était pas un cheval ordinaire, vous pensez bien, mais un au-then-tique (comme disait Zacchy) cheval de mer, qu’il avait ramené du fond de l’océan pour son petit-fils, à l’occasion d’une plongée, puisqu’il était plongeur diplômé.

Il lui avait fallu de longues heures pour découper l’animal. Il l’avait fabriqué pendant ses moments de repos, entre deux plongeons, à bord du chaland des scaphandriers. Cette créature était le résultat de sa fertile imagination et de la foi de son petit-fils. Car Zacchy avait fabriqué des histoires extravagantes et sans fin sur ce qu’il voyait quotidiennement au fond de la mer. Les soirs d’hiver, Nebby faisait naviguer ses bateaux-joujoux autour du grand poêle tandis que le vieil homme fumait et contait les histoires les plus invraisemblables qui étaient pour l’enfant aussi merveilleuses que réelles. De toutes celles que le vieux scaphandrier relatait de sa manière fantasque, aucune n’émouvait l’esprit de Nebby autant que celle des chevaux marins.

D’abord, ça n’avait été qu’un récit embarrassé et fragmentaire, suggéré, tant bien que mal, par une vieille ballade que Zacchy fredonnait souvent presque inconsciemment. Mais, à force de questionner, Nebby avait apporté tant de suggestions nouvelles qu’il fallait bien en rajouter. Finalement, une soirée entière ne suffisait plus pour raconter d’une manière correcte l’histoire des chevaux marins. Depuis le moment où Zacchy avait aperçu le premier cheval broutant des algues le plus naturellement du monde jusqu’à celui où il avait vu la petite Martha Tullet chevauchant l’un d’eux à la manière d’une vraie cow-girl du far-west. Après ce formidable effort d’imagination, le conte des chevaux marins prit des dimensions étonnantes et y entraient tous les enfants du village qui jouaient dans la Grand-Rue.

– Est-ce que je monterai un cheval comme ça quand je mourrai, Grandpa’ ? demanda Nebby avec grand sérieux.

– Dame, répondit Grandpa’ Zacchy d’un air absent, en tirant sur sa pipe. Dame, p’têt pas, Nebby, p’têt pas…

– P’têt que je mourrai plutôt bientôt, Grandpa’ ? insista Nebby. Y a des tas de petits garçons qui meurent avant d’avoir grandi…

– Puff ! gamin, Puff ! dit Grand-Père, se réveillant soudain en entendant ce que le petit venait de dire.

Plus tard, quand Nebby eut plusieurs fois insisté sur son désir de quitter la vie afin de pouvoir faire cavalcader les chevaux marins tout autour de l’endroit où son grand-père travaillait au fond de l’eau, le vieux Zacchy trouva soudain le moyen d’éluder la difficulté.

– Je vais t’en attraper un, Nebby, pour sûr, dit-il, et tu pourras courir sur son dos tout autour de la cuisine.

Cette suggestion plut énormément à Nebby et mit pratiquement un terme à son impatience touchant la date de sa mort qui devait lui donner la liberté des mers peuplées d’innombrables chevaux marins.

Chaque soir, pendant tout un mois, le vieux Zacchy se trouva en face d’un sérieux petit gars qui avait hâte de savoir s’il en avait « attrapé un » ou pas durant la journée. Entretemps, Zacchy avait travaillé consciencieusement sur son bout de bois, le pin jaune dont on a déjà parlé. Il avait sculpté, selon l’idée qu’il s’en faisait, une sorte d’animal qui pouvait, à la rigueur, être un véritable cheval marin. Il était aidé, dans son invention, par les questions perpétuelles de Nebby : les chevaux marins avaient-ils des queues comme les vrais chevaux ou comme les vrais poissons ? Avaient-ils des fers à chevaux ? Mordaient-ils ?

La curiosité de Nebby s’exerçait principalement sur ces trois points ; il en résulta l’objet définitif. Pour ce, Grand-père munit l’étrange animal de vraies dents en os et d’une mâchoire articulée, de deux pattes trapues mais mirobolantes, près de ce qu’il désignait comme les « cintres », tandis qu’à la « poupe », il fixa la queue de bonite comme on l’a déjà mentionné, en la plaçant de la manière dont Dame Nature en avait affublé le poisson. De cette façon ses deux pointes balayaient le sol quand le cheval de bois était dressé sur ses pattes. Il avait une allure impeccable et semblait directement sortir de l’inspiration du Grand Charpentier.

Vint le jour où le cheval fut terminé, quand la dernière couche de peinture fut bien sèche et bien luisante. Ce soir-là, quand Nebby accourut pour rencontrer Zacchy, la voix de son grand-père l’avertit dans l’ombre crépusculaire : « Hue dia ! Hue dia ! » Immédiatement on entendit claquer un fouet.

Nebby poussa un cri et courut, le cœur plein d’une intense émotion, dans la direction du bruit. Il comprit immédiatement que le vieux scaphandrier avait enfin réussi à capturer l’un de ces rusés chevaux de la mer. Évidemment, cette créature semblait intraitable. Quand Nebby rejoignit son grand-père il vit sa silhouette immense, tirant vigoureusement sur les rênes solides attachées, comme Nebby put le deviner dans l’ombre, à un monstre trapu et noir.

– Hue dia ! rugissait Grandpa’ en faisant claquer furieusement son fouet dans l’air.

Nebby poussa un cri de joie, tourna et retourna en rond, pendant que son Grandpa’ se débattait avec l’animal.

– Hi ! Hi ! Hi ! cria Nebby, dansant d’un pied sur l’autre. Tu l’as attrapé, Grandpa’ ! Tu l’as attrapé !

– Dame, dit Grandpa’, dont les efforts pour tenir en laisse la créature semblaient être prodigieux car il était tout haletant, il est calmé maintenant, mon gars. Prends la barre !

Et il tendit les rênes et le fouet à Nebby, à la fois ému et craintif.

– Caresse-le un peu, Neb, dit le vieux Zacchy, ça le rendra tranquille.

Nebby fit le geste non sans un peu de nervosité et presque aussitôt il retira sa main.

– Mais il est tout mouillé ! s’écria-t-il.

– Dame, dit Grandpa’, s’efforçant de dissimuler son contentement, il sort juste de l’eau.

C’était vrai. Pour mettre la dernière touche artistique à son œuvre, Grandpa’ avait trempé le cheval dans l’eau avant de quitter le chaland. Il sortit son mouchoir de sa poche et frappa le cheval ici et là, en sifflant à sa manière.

– Maintenant, p’tit gars, dit-il, laisse-le te conduire à la maison.

Nebby enfourcha le cheval de bois, essaya, mais sans succès, de faire claquer le fouet et cria : « Vas-y ! Vas-y ! » Et il partit, deux maigres jambes nues sautillant dans l’ombre à une vitesse formidable, en s’accompagnant d’éclatants et nombreux « Vas-y ! ».

Grandpa’ Zacchy demeurait dans l’ombre et avec un sourire heureux il sortit sa pipe. Il la bourra lentement et comme il s’appliquait à l’allumer, il entendit le galop du cheval qui revenait. Nebby arriva bon train et de splendide façon, décrivit un cercle autour de son Grandpa’ en chantant tout essoufflé :

Et nous, dessous la mer, enfants

Où courent les chevaux sauvages

Des chevaux d’mer qui ont des queues

Aussi longues que celles des vieilles baleines

Nous dansons la gigue tous ensemble

Et quand on nous voit, quoi !

Le diable s’en va.

Et l’enfant repartit en galopant.

Cela s’était passé une semaine auparavant ; c’est alors que Nebby demanda à Grandpa’ Zacchy si le cheval marin était vraiment mort ou vif.

– Peut-être qu’il y a des chevaux marins au ciel, Grandpa’ ? dit Nebby pensivement, en enfourchant une fois de plus le cheval de bois.

– Sûr, dit Grandpa’ Zacchy.

– Est-ce que la petite fille de Martha Tullet est allée au ciel ? demanda Nebby.

– Sûr, dit Grandpa’, en tirant sur sa pipe.

Nebby resta silencieux pendant un moment. De toute évidence, il confondait le ciel avec le royaume des chevaux marins. Son grand-père lui-même n’avait-il pas vu la petite fille de Martha Tullet chevauchant l’un d’eux ? Nebby en avait parlé à Mme Tullet. Elle s’était couvert la tête de son tablier et avait pleuré. Nebby, à la fin, s’était éclipsé, se sentant plutôt mal à l’aise.

– As-tu jamais vu des anges avec des ailes sur des chevaux marins, Grandpa’ ? demanda Nebby, décidé à compléter ses renseignements afin d’assurer ses idées.

– Dame… dit Grandpa’ Zacchy.

Nebby était pleinement satisfait.

– Peuvent-ils caracoler dessus, Grandpa’ ? questionna-t-il.

– Sûr, dit le vieux Zacchy, cherchant sa blague à tabac.

– Aussi bien que moi ? demanda Nebby avec inquiétude.

– Presque pareil… Presque pareil, mon gars, dit Grandpa′ Zacchy. Écoute, Neb, continua-t-il, et son esprit semblait vouloir examiner avec un intérêt soudain tous les côtés de la question, il y a de ces dames angéliques qui peuvent faire toutes sortes d’acrobaties sans jamais tomber, mon gars.

On peut craindre que la conception que se faisait Grandpa’ Zacchy d’une « dame angélique » fût inspirée bizarrement par certaines visites au cirque. Mais Nebby fut très impressionné, et, toute la journée, se fit de mauvaises bosses au front en essayant de réaliser quelque chose comme des acrobaties.

Quelques soirées plus tard, Nebby courut à la rencontre du vieux Zacchy et questionna impatiemment

– As-tu vu la fille de Jane Melly chevauchant les chevaux marins, Grandpa’ ? demanda-t-il sérieusement.

– Dame… dit Grandpa’… Puis, réalisant soudain ce que cette question laissait pressentir :

– Qu’est-ce qui ne va pas avec la fillette de Mme Melly ? s’enquit-il.

– Elle est morte, dit Nebby sans se troubler. Mme Kay dit que la fièvre est revenue au village, de nouveau.

La voix de Nebby était plutôt joyeuse. La fièvre avait visité le village quelques mois plus tôt et Grandpa’ Zacchy avait emmené Nebby vivre à bord du chaland pour l’éloigner de la contagion. Nebby avait été très heureux tout ce temps-là et avait souvent prié le Bon Dieu de renvoyer la fièvre au village, ce qui lui Permettrait d’habiter, une nouvelle fois, à bord du chaland des scaphandriers.

– Est-ce qu’on va retourner sur le chaland, Grandpa′ ? demanda-t-il, comme il allait avec le bonhomme.

– P’têt, P’têt ! dit le vieux Zacchy, d’une voix absente et soucieuse.

Grandpa’ laissa Nebby dans la cuisine, et monta, au village pour s’informer. Le résultat de son enquête fut qu’il empaqueta les affaires et les jouets de Nebby dans un sac à voile et, le jour suivant, il emmena l’enfant habiter sur le chaland. Mais, tandis que Grandpa’ allait son train, portant le sac, Nebby caracola tout le long du chemin, sur son cheval de bois, s’en donnant à cœur joie. C’est même à califourchon qu’il franchit l’étroite passerelle dépourvue de garde-fou. À vrai dire, Grandpa’ Zacchy prenait soin de se tenir derrière lui de la manière la plus discrète possible. Mais Nebby ne s’en rendait pas compte, pas plus qu’il ne soupçonnait la nécessité d’une telle surveillance. Ned le pompiste, et Binny, responsable du tuyau d’aération et de l’amarre de sécurité quand Grandpa’ Zacchy était au fond de l’eau, l’accueillirent avec la plus grande cordialité.

La vie à bord du chaland de plongée, c’était du bon temps pour Nebby. Ça l’était aussi pour Grandpa’ Zacchy et ses deux aides. Un enfant qui jouait constamment autour d’eux leur rappelait leur lointaine jeunesse. Il n’y avait qu’un point qui soulevait quelques contestations, c’était lorsque Nebby oubliait qu’il ne fallait pas écraser le tube d’aération avec son hippocampe-cheval de bois.

Ned, le pompiste, lui avait expliqué cela en long et en large et Nebby avait promis de s’en souvenir, mais il oubliait vite. Ils avaient conduit le chaland au-delà de la barre et l’avaient amarré à la bouée qui marquait l’emplacement où se déroulaient les opérations sous-marines de Grandpa’. Il faisait un temps superbe et tant qu’il serait au beau, le chaland resterait à poste, avaient-ils décidé. Le canot annexe irait chercher les provisions à terre.

Pour Nebby, tout cela était merveilleux ! Quand il ne jouait pas avec son cheval marin, il bavardait avec l’équipage, ou bien il attendait impatiemment sur le pont que le gros casque de cuivre de Grandpa’ sorte de l’eau, tandis qu’on ramenait lentement à bord le tube à air et le filin de rappel. Ou bien on était sûr d’entendre sa petite voix perçante quand il se penchait par-dessus le bastingage d’où il contemplait les profondeurs de l’océan. Et il chantait la ballade :

Et nous, dessous la mer, enfants

Où courent les chevaux sauvages

Des chevaux d’mer qui ont des queues

Plus longues que celles des vieilles baleines

Nous dansons la gigue tous ensemble

Et quand on nous voit, quoi !

Le diable s’en va.

Sans doute cela faisait-il partie, à son idée, d’une sorte de charme destiné à faire apparaître, à la surface, les chevaux de la mer.

Chaque fois que le canot allait à terre, il y avait de mauvaises nouvelles ; ici ou là, quelqu’un était parti pour le voyage dont on ne revient pas. Mais Nebby s’intéressait surtout aux enfants. Chaque fois que son Grandpa’ revenait des profondeurs, Nebby dansait d’impatience autour de lui, tandis qu’on défaisait les écrous du casque de scaphandre. Inévitablement venaient les impatientes questions : Grandpa’ avait-il vu la p’tite fille de Carry Andrew, ou bien est-ce que la fille de Marty allait à cheval sur le dos d’un hippocampe ? Et ainsi de suite.

– Bien sûr, répondait Grand-père.

Plusieurs fois, cependant, il avait dans l’idée que l’enfant qu’on venait de nommer était mort. Quelque bateau de passage en avait peut-être apporté la nouvelle au chaland pendant sa plongée.

– Écoute, Nebby ! cria en colère Ned le pompiste. Je vais, c’est sûr, casser en deux ton cheval la prochaine fois que tu le feras passer sur le tuyau d’aération.

Ce n’était que trop vrai. Nebby avait oublié la recommandation et recommençait. Mais si, d’habitude, il acceptait avec bonne humeur les remontrances de Ned et promettait de bien faire, il avait maintenant une attitude mauvaise, pleine de défiance envers l’homme. Celui-ci avait laissé entendre que son cheval marin n’était qu’un cheval de bois et cela soulevait en Nebby des tempêtes d’amertume. Pas un seul moment il n’avait pu admettre une aussi horrible pensée, pas même lorsque, dans une charge désespérée, il avait écorné le nez du cheval marin et que s’était révélé sans pitié le bois dont il était fait. Il avait simplement refusé de voir ce qu’il en était. Son imagination enfantine et spontanée lui donnait la certitude que tout était parfait. Il chevauchait vraiment un au-then-tique cheval marin. Dans son besoin de foi absolue il n’avait pas voulu montrer la blessure à Grandpa’ Zacchy pour éviter de lui demander de la réparer. Grandpa’ avait l’habitude de réparer ses jouets mais celui-ci ne pouvait pas l’être. C’était un vrai cheval marin et pas un jouet. Nebby, résolument, se détournait des pensées qui lui auraient fait perdre la Foi. Bien sûr, c’était en toute inconscience.

Mais Ned avait dit le mot définitif de la manière la plus crue. Nebby tremblait de colère, blessé à mort dans son orgueil d’être le rare propriétaire d’un cheval marin. Il chercha rapidement autour de lui quel serait le plus sûr moyen de venger cette insulte brutale et avisa le tuyau d’aération, d’où venait tout son malheur. Voilà qui mettrait Ned en colère ! Nebby fit pivoter son étrange monture et chargea droit sur le tuyau d’aération. Alors, avec une détermination rageuse et méchante, il s’arrêta et, avec les pattes avant de son effroyable monstre, il écrasa le tuyau.

– Sale petit démon ! hurla Ned, n’osant croire à ce qu’il voyait. Sale petit démon !

Nebby continuait à écraser le tuyau, défiant Ned, avec l’insolence du regard féroce de ses yeux bleus. Alors Ned, hors de lui, se précipita et de toute sa force donna un grand coup de pied qui fit voler le cheval marin à travers le pont : il alla s’écraser contre le bastingage. Nebby hurla mais c’était plutôt un hurlement de colère que de frayeur.

– Je vais te flanquer ton sale truc en l’air ! dit Ned et il courut parachever son horrible sacrilège. L’instant d’après, quelque chose lui attrapait la jambe droite et de petites dents pointues s’enfonçaient dans son mollet nu en dessous de son pantalon retroussé. Ned cria et vite il s’assit, tout décontenancé, sur le pont.

Nebby ne s’intéressa plus à lui dès qu’il eut constaté l’effet de sa morsure. Maintenant, il soignait et examinait le monstre noir de ses rêves et de ses veilles. Il s’agenouilla là, près du bastingage, contemplant avec des yeux angoissés et une profonde détresse les effets du formidable coup de pied de Ned. Il l’avait donné avec ses sabots qu’il chaussait pieds nus. Ned lui-même avait encore le derrière collé au pont et continuait à déblatérer, mais Nebby n’écoutait plus… La colère et la douleur morale avaient élevé un mur de suprême indifférence autour de son cœur. Il ne désirait rien tant que la mort de Ned.

Si Ned avait fait moins de bruit, il aurait entendu un peu plus tôt Binny, car le brave gars s’était précipité sur la pompe à air, fort heureusement pour Grandpa′ Zacchy et tout en pompant, il vidait le fond de son cœur de tous ses griefs contre le pauvre Ned. En même temps, la mémoire et les oreilles de Ned travaillaient : il réalisa qu’il avait commis le plus grave des crimes dans la carrière d’un pompiste. Il avait quitté la pompe pendant que son scaphandrier était encore immergé. S’il avait été assis sur un baril de poudre, il n’aurait pas sauté plus vite. Il poussa un cri et courut à la pompe. Au même instant, H découvrit que Binny était là. Il poussa un soupir de soulagement aussi émouvant qu’une prière. Ned, alors, se souvint de sa jambe et arriva en boitant à la pompe. Il se mit à pomper d’une main tandis que de l’autre il frictionnait la morsure de Nebby. Il constata que ce n’était qu’une écorchure. Mais d’après lui cela demandait réparation. Naturellement, Nebby avait montré combien il était profondément méchant.

Binny hâlait la sauvegarde et le tuyau d’aération, car Grand-père Zacchy remontait l’échelle de corde qui le reliait du fond de la mer au bateau, pour s’informer de ce qui avait provoqué l’interruption inhabituelle de l’arrivée de l’air.

Après le récit exact de l’événement, le Grand-père, dans un accès de colère, appliqua à Nebby une vigoureuse correction d’une main humide et calleuse. Mais Nebby ne laissa échapper ni larme ni parole. Il se cramponnait étroitement à son cheval marin. Et Grand-père cognait toujours. Finalement, Grand-père s’étonna du mutisme de Nebby et fit virevolter ce jeune homme pour tenter de découvrir la cause de ce silence farouche.

Nebby était blême et les larmes semblaient prêtes à jaillir. Malgré l’approche des sanglots, le Grand-père ne put découvrir dans ce visage qu’une expression de défiance absolue contre l’univers entier. Grand-père le regarda pendant un long moment avec une grande attention. Il en fut troublé. Il trouva que la fessée suffisait pour ce bout d’homme aux yeux bleus et si entêté. Il considéra le cheval marin que Nebby étreignait de toute sa force. À travers le silence, il comprit qu’il devait le dompter à sa manière. Nebby irait demander pardon à Ned de l’avoir mordu (Grand-père étouffa un rire), sans quoi on lui enlèverait le cheval marin.

Le visage de Nebby resta impassible mais les yeux bleus se durcirent dans une révolte féroce qui arrêta les larmes prêtes à jaillir. Grand-père réfléchit et eut une autre idée. Il ramènerait le cheval marin au fond de la mer. Ainsi reprendrait-il vie et s’en irait à la nage. Nebby ne le reverrait jamais. À moins que Nebby n’aille, à la minute, trouver Ned pour lui demander pardon. Grand-père était d’une impassible gravité.

Il y eut comme une légère lueur d’effroi dans les yeux bleus, mais l’incrédulité l’emporta. De toute façon, au point où en était Nebby, aucune puissance n’aurait pu le faire descendre de son trône de colère. Il décida, avec le courage féroce des pilleurs d’épaves, que si Grandpa’ faisait vraiment cette chose affreuse, lui, Nebby, se jetterait aux pieds du Christ et le prierait de tuer Ned. L’idée d’une vengeance raffinée passa dans son esprit enfantin… Il s’agenouillerait devant Ned et prierait Dieu à haute voix. Ned saurait ainsi qu’il était perdu sans rémission.

Inspiré par cette idée, Nebby s’enferma triplement dans son aura coléreuse. Il s’exclama, avec toute la hargne de son cœur, dans les termes les plus extravagants possibles :

– C’est du bois ! dit-il en fixant Grandpa’ avec des yeux flamboyants, comme pour affirmer une sorte de triomphe féroce et dégoûté. Ça ne revivra jamais !

Là-dessus, après avoir affirmé son affreuse désillusion, il éclata en sanglots et, se débattant pour échapper à la main de son Grand-père qui voulait gentiment le retenir, il dégringola, à travers un hublot, dans le poste. Pendant une heure, il se cacha sous une couchette et refusa, par un morne silence, toute idée de nourriture.

Après le dîner, cependant, il émergea, les yeux rouges, mais inflexible. Il avait ramené le cheval marin avec lui ; les trois hommes réunis autour de la table du poste le considéraient d’une manière discrète, et ils furent convaincus que Nebby avait une idée en tête qu’il essayait de masquer sous une apparence d’orgueilleuse désinvolture.

– P’tit gars, dit Grandpa’ d’une voix grave, viens ici et demande pardon à Ned. Sans quoi je vais emmener le cheval avec moi et tu ne le reverras plus. Et je n’irai pas t’en chercher un autre, Nebby.

Pour toute réponse, Nebby essaya de s’enfuir par le hublot… mais Grandpa’ allongea son bras aussi long, pourrait-on dire, que le petit poste d’équipage dans sa plus grande longueur, et rattrapa le gamin. Il en résulta que Nebby fut mis au coin, le dos tourné, tandis que Grand-père Zacchy avait le cheval marin sur ses genoux et le caressait méditativement, tout en fumant sa pipe d’après dîner.

Au bout d’un moment, il secoua les cendres de sa pipe éteinte et, d’un mouvement tournant, il ramena Nebby devant lui.

– Mon p’tit Nebby, dit-il de sa façon grave et bienveillante, va-t’en demander pardon à Ned et tu pourras recommencer à jouer avec ton cheval.

Mais Nebby n’avait pas eu le temps de sortir du brouillard de son indignation. Alors même qu’il était là devant Grandpa’, il pouvait voir la meurtrissure causée à la peinture par le coup de Ned et l’attache de la queue décousue quand le pauvre cheval marin avait été si violemment projeté contre la rambarde du chaland.

– Ned est un sale cochon ! dit Nebby, avec un regain de haine contre le pompiste.

– Holà, garçon ! dit Grand-père avec sévérité. Tu as eu beaucoup de chance de venir ici et tu n’en as pas profité. Maintenant je vais te donner une leçon dont tu te souviendras !

Il se leva et mit le cheval marin sous son bras ; puis, une main appuyée sur l’épaule de Nebby, il grimpa l’échelle. Une minute plus tard, ils étaient tous sur le pont du chaland et bientôt Grandpa’, le géant massif et génial, fut vite transformé en un monstre de caoutchouc, coiffé d’une boule de cuivre. Puis, avec la lenteur et la solennité qui convenaient à une si terrible exécution judiciaire, il entoura l’encolure du cheval marin d’un bon mètre de filin et Nebby, tout pâle, regardait.

Cela fait, Grand-père se leva et marcha à pas comptés vers la lisse, le cheval marin sous le bras. Il descendit lentement les marches de bois de l’échelle de corde. Bientôt, on ne vit plus que ses épaules et son casque de cuivre. Nebby fixait l’eau plein d’angoisse ; il pouvait vaguement voir le cheval marin. Il semblait vaguement s’agiter dans le bras crochu du grand-père. Il allait sûrement s’en aller au loin à la nage. Les épaules de Grand-père et finalement son gros casque de cuivre disparurent. Bientôt il n’y eut plus que le léger tremblement de l’échelle et les mouvements du tuyau d’aération et du filin de rappel pour signaler qu’il y avait quelqu’un en bas dans la grisaille immense et crépusculaire de l’eau. Grand-père avait souvent expliqué à Nebby que c’était toujours « le soir, au fond de la mer ».

Nebby sanglota une ou deux fois, la gorge sèche, affreusement serrée. Puis, pendant près d’une demi-heure, couché sur le pont, silencieux et attentif, il plongea ses regards dans l’eau. Plusieurs fois il lui sembla voir à peu près sûrement quelque chose nager en frétillant étrangement, entre deux eaux ; peu après, il se prit à chanter à voix basse :

Et nous, dessous la mer, enfants,

Où courent les chevaux sauvages

Des chevaux d’mer qui ont des queues

Aussi longues que celles des vieilles baleines

Nous dansons la gigue tous ensemble

Et quand on nous voit, quoi !

Le diable s’en va.

Mais cela ne sembla pas avoir assez de pouvoir pour ramener le cheval marin à la surface et l’enfant demeura silencieux après avoir chanté toute la chanson peut-être une douzaine de fois. Il attendait Grandpa’. Il avait vaguement l’espoir grandissant que Grandpa’ avait attaché l’animal avec un filin pour qu’il ne puisse s’enfuir à la nage. Peut-être que Grandpa’ le ramènerait avec lui en remontant. Nebby sentit qu’il demanderait vraiment pardon à Ned si seulement Grandpa’ revenait avec le cheval marin.

Un peu plus tard, Grand-père signala qu’il était prêt à remonter et Nebby tremblait littéralement d’excitation en voyant que le tuyau d’aération et le filin de rappel étaient ramenés lentement, main sur main. Il vit le grand dôme de cuivre apparaître peu à peu, entre deux eaux, avec son tuyau d’aération qui le retenait drôlement par le sommet du casque (c’était un casque d’un vieux modèle). La boule de cuivre fit surface et Nebby ne put rien voir car les ondes qui se propageaient sur l’eau brouillaient tout. Les larges épaules de Grand-père apparurent puis tout le haut de son corps. De toute évidence, le cheval marin n’était pas avec lui. Grandpa’ l’avait vraiment laissé partir. En fait, Grand-père Zacchi avait solidement amarré le cheval marin à une touffe d’algues, bien enracinée au fond de la mer, pour l’empêcher de remonter à la surface, mais pour Nebby il était clair que le cheval marin avait repris vie et s’était échappé.

Grand-père prit pied sur le pont et Binny commença à défaire le casque tandis que Ned ralentissait la cadence du pompage jusqu’à l’arrêt complet.

C’est à ce moment que Nebby se tourna vers Ned avec un petit visage tout pâle, ses yeux bleus lançaient des étincelles. Ned, à coup sûr, était condamné en cet instant ! Alors, au moment de réaliser son grand dessein, Nebby entendit Grandpa’ dire à Binny :

– Pour sûr, je l’ai amarré solidement avec le boute !

La colère de Nebby fondit brusquement comme dans un mélange chimique à base d’espérance. Il hésita un instant entre une idée imprévue et nouvelle et son besoin de vengeance qui allait en s’affaiblissant. L’idée nouvelle, imprécise, devenait moins vague et, de plus en plus, l’entraînait. Aussi, se dépouillant tout d’un coup de sa dignité, il courut vers son grand-père Zacchy.

– Est-il devenu vivant, Grandpa′ ? demanda-t-il tout essoufflé, avec l’inquiétude infinie d’un enfant.

– Dame ! dit Grand-père Zacchy avec une apparente sincérité, tu l’as sûrement perdu, maintenant, mon p’tit gars. Il nage et il nage tout le temps, et par-ci et par-là.

Les yeux de Nebby resplendirent soudainement. La Nouvelle Idée prenait maintenant forme dans son jeune cerveau.

Grand-père qui le considérait d’un regard profondément sérieux fut un peu déconcerté en voyant l’effet inattendu produit par la nouvelle que le cheval marin était, de toute évidence, perdu sans espoir. Mais Nebby ne dit pas un mot qui pût laisser soupçonner à Grandpa’ le formidable plan qu’il était en train de combiner dans son audacieuse petite cervelle. Il ouvrit la bouche une ou deux fois pour des questions secondaires et, de nouveau, replongea dans un silence plus sûr, réalisant instinctivement qu’il pourrait dire quelque chose qui rendrait Grandpa’ soupçonneux.

Bientôt, Nebby se retrancha une fois de plus sur la coupée et, couché sur le ventre, il inspecta le fond de la mer. Sa colère avait maintenant à peu près disparu. Il ne restait que la merveilleuse Nouvelle Idée. Elle le remplissait d’une telle exaltation qu’il pouvait à peine rester tranquille ou s’arrêter de chanter tout haut de sa voix pointue.

Quelques moments plus tôt, il avait pensé s’agenouiller pour prier le bon Dieu, à haute voix, de faire mourir Ned dans les plus terribles supplices. Mais tout était changé. Bien sûr, dans la sauvagerie sans détour de son cerveau d’enfant, il n’avait pas pardonné à Ned… son péché était, bien entendu, impardonnable, et cela pour toujours, et toujours, et toujours… Bien sûr, jusqu’à demain ! En attendant, Nebby s’en moquait totalement.

Demain, Nebby accomplirait une de ces actions d’éclat qui bouleverserait Ned et tout le monde. Dans sa petite tête, des idées chaotiques surgissaient, dominées par une Idée claire et déterminante.

Grand-père Zacchy effectua deux plongées avant le soir, et chaque fois qu’il revenait, Nebby le questionnait sur les faits et gestes des chevaux marins. Chaque fois, Grand-père racontait la même histoire (avec un sérieux implacable) : que les chevaux marins tournaient toujours autour et alentour « et peut-être que tu pourrais maintenant demander pardon à Ned pour avoir été si méchant ! »

Mais au fond de son cœur, Grand-père décida que le cheval marin remonterait à la surface le lendemain matin.

Cette nuit-là, tandis que les trois hommes dormaient dans le poste étroit, la petite figure de Nebby émergea sans bruit de la couchette qu’il occupait au-dessous de celle de son grand-père. Il se glissa silencieusement jusqu’à l’échelle et grimpa à pas de loup dans la nuit chaude, sa chemise (taillée dans une vieille de son grand-père) battant légèrement ses jambes maigres et nues, tandis que, dans l’ombre, il longeait le pont du chaland.

Nebby parvint à l’endroit où le scaphandre de Grand-père était soigneusement placé sur son portemanteau. Mais ce n’était pas ce que Nebby cherchait. Il se glissa sous le portemanteau et ouvrit l’écoutille d’un caisson carré au fond duquel reposait le casque, énorme dôme de cuivre, que la vague lumière des étoiles faisait sourdement luire.

Nebby plongea dans le caisson et agrippa le casque, le tirant vers lui, des deux mains, par le tuyau d’aération. Il le traîna ainsi jusqu’à la passerelle, le tuyau d’aération se déroulant de son treuil au fur et à mesure qu’il avançait.

Il trouva que la rotondité massive du casque ne lui permettait pas de le placer facilement sur ses cheveux bouclés et, après une ou deux tentatives, il élabora une nouvelle méthode qui consistait à poser le casque par terre et à se mettre à genoux pour y enfoncer la tête. Après quoi, dans un prodigieux effort, il parvint à se remettre sur ses jambes, gagna en tâtonnant la coupée, et, à reculons, posa les pieds sur l’échelle de son grand-père qui n’avait pas été rentrée. Il s’assura fermement sur le pied gauche puis sur le droit et commença à descendre lentement et non sans peine car le casque oscillait de façon peu commode sur ses petites épaules.

Son pied droit toucha l’eau à la quatrième marche, et il s’arrêta, ramenant l’autre pied à côté du premier. L’eau était agréablement chaude et Nebby n’hésita pas beaucoup à descendre un peu plus. Puis il s’arrêta de nouveau et essaya de regarder sous l’eau. Le mouvement fit que le casque balança en arrière et le charmant petit nez de l’effronté Nebby, à l’intérieur, en reçut un fameux coup qui lui fit venir les larmes aux yeux. Il retira la main gauche de l’échelle et, se tenant avec la droite, il essaya de remettre en place le vilain casque.

Il avait, comme vous pouvez le penser, de l’eau jusqu’aux genoux et la marche sur laquelle il était perché était glissante comme peut être glissante une pièce de bois qui a macéré dans l’eau. L’un des pieds nus de Nebby dérapa et l’autre suivit aussitôt. Le grand casque vacilla d’une manière redoutable rendant la catastrophe inévitable. Le déséquilibre fut si fort que sa main lâcha l’échelle. Il y eut un petit cri assourdi sous le casque et Nebby tenta désespérément dans le noir d’agripper l’échelle d’une main, mais c’était trop tard. Il basculait. Il y eut un éclaboussement, pas aussi énorme qu’il aurait dû être pour un garçon d’un cœur si ardent. Personne ne l’entendit, pas plus que le léger bouillonnement qui sortit des profondeurs du gros casque de cuivre. Et tout de suite, il n’y eut plus qu’un petit remous à la surface de l’eau tandis que le tuyau d’aération se déroulait autour de son tambour avec une sage lenteur.

Ce fut dans l’étrange lumière du petit jour, quand l’aube comme un citron doré pointait dans la grisaille de l’orient, que Grand-père découvrit ce qui s’était passé. L’insomnie, qui est si souvent le lot d’une saine vieillesse, le fit se lever à la première heure pour bourrer sa pipe, et il découvrit que la couchette de Nebby était vide.

Il grimpa vivement l’échelle. Sur le pont, le tuyau d’aération déroulé racontait silencieusement l’histoire. Grand-père se précipita, appelant d’une voix terrible Binny et Ned qui, tout ensommeillés, accoururent dans leurs épais caleçons de flanelle. Ils hâlèrent le tuyau aussi vite que possible, avec précaution cependant, mais quand ils eurent ramené le dôme du casque, Nebby ne se trouvait pas dessous. Emmêlés à l’étoupe d’un vieil écrou, ils ne découvrirent que quelques cheveux dorés.

Grand-père, dont les grosses mains musclées tremblaient, enfila son scaphandre et les deux autres l’aidèrent sans un mot. En moins de quelques minutes, il s’était enfoncé sous la mer qui s’étalait parfaitement calme dans sa grisaille teintée de la lueur dorée de l’aube. Ned actionnait la manivelle de la pompe, s’essuyant les yeux de temps en temps, sans se cacher, avec le dos poilu de sa main libre. Binny qui était d’un genre moins émotif, quoiqu’il eût aussi bon cœur, gardait un silence farouche, donnant toute son attention au tuyau d’aération et au filin de rappel, la main sur l’amarre, attendant le signal. Il pouvait se rendre compte, au toucher et par les mouvements du tuyau et de l’amarre, que Grand-père Zacchy allait et venait au fond de la mer, en décrivant des cercles de plus en plus grands.

Tout le jour, Grand-père explora les fonds, restant en bas chaque fois si longtemps, que Binny et Ned furent obligés de lui en faire le reproche. Mais le vieil homme les regardait, grognant d’une sourde et poignante colère devant laquelle il n’y avait qu’à garder le silence.

Pendant trois jours, Grand-père continua ses recherches, la mer restant calme. Mais il ne trouva rien. Le quatrième jour, Grand-père Zacchy fut obligé de conduire le chaland à l’abri derrière la barre, car, du Nord, il ventait dur. Le vent souffla pendant une quinzaine, d’une manière sauvage et lugubre et, chaque jour, Grand-père, Ned et Binny examinaient le rivage pour voir si l’accalmie ne venait pas. Mais la mer était en proie à une de ses mauvaises humeurs secrètes et il n’y eut pas d’accalmie.

Après quinze jours de mauvais temps, le calme revint et ils ramenèrent le chaland à poste pour reprendre, une fois de plus, le travail quotidien. Il n’y avait plus guère d’espoir, maintenant, de retrouver l’enfant. Le chaland fut mouillé de nouveau à sa place habituelle et Grand-père descendit. La première chose qu’il vit dans le demi-éclairage de l’eau glauque, fut le cheval marin solidement amarré aux fortes racines d’une algue au fond de la mer.

La vision de cette créature donna au vieux Zacchy une horrible pensée. Ce fut, tout de suite, celle si familière de Nebby, comme s’il avait la sensation et l’impression déraisonnable que le « p’tit gars » était tout proche. Et pourtant, au même moment, la créature grotesque et inanimée était le témoignage visible et la cause cruelle de la solitude et de la désolation qui remplissaient totalement son vieux cœur. Il la regarda à travers le verre épais de son casque et il allait lever sa hache pour la briser quand, changeant soudain d’idée, il tendit la main, ramena vers lui le silencieux cheval de bois et l’étreignit follement comme si c’était l’enfant lui-même.

Peu après, le vieux Zacchy retrouva un peu de calme et reprit son travail. Mais des centaines de fois il se prenait à fouiller du regard le crépuscule des eaux pour retrouver le cheval de bois. Il le fixait d’un regard ardent et à moitié fou et, bien sûr, sous son casque, il entendait des bruits que l’éternel silence de la mer ne pourra jamais laisser passer dans ses eaux sourdes, ces Barrières de Silences qui entourent le scaphandrier solitaire dans les étranges bas-fonds des eaux. Alors, réalisant froidement que rien ni personne ne produirait les sonorités tant désirées, Grand-père, l’âme désolée de solitude, retournait à son travail. Puis, un moment plus tard, il regardait et écoutait encore.

Dans le courant de la journée, le vieux Zacchy devint plus calme et plus résigné. Cependant, il laissait le cheval marin attaché à ses racines d’algue au fond de la mer. De plus en plus il le regardait fixement et de moins en moins cela lui paraissait déraisonnable d’agir ainsi.

Durant des semaines, il en prit tellement l’habitude qu’il n’en avait plus conscience. Il prolongeait ses heures de travail sous-marin hors de toute raison, si bien qu’il en abîma sa santé et il se « butait » durement quand Ned et Binny lui en faisaient la réflexion, l’engageant à ne pas rester si longtemps sous l’eau, sous peine de payer la rançon habituelle.

Une fois seulement, Grand-père tenta un mot d’explication. C’était évidemment une remarque en l’air qui lui venait, comme ça, de l’intensité de ses sentiments :

– Comme j’me sens, ça regarde moi quand je suis en bas, marmonna-t-il d’une manière plutôt incohérente.

Les deux hommes se le tinrent pour dit. C’était à peu près ce qu’ils avaient supposé. Il n’y avait pas de réponse possible et ils laissèrent tomber.

À chacune de ses descentes matinales, Grand-père avait maintenant l’habitude de s’arrêter près du cheval marin et « d’y jeter un regard ». Une fois, il découvrit que la queue de bonite s’était décollée. Il y remédia adroitement en l’amarrant avec soin dans sa position première avec un bout de filin. Parfois il caressait la tête du cheval avec sa forte main et marmonnait un peu inconsciemment : « Hue, dia ! » quand celui-ci remuait sous le geste. De temps en temps, quand le vieux allait de ce côté-là, un peu lourdement à cause de son habillement incommode, le léger remous de l’eau dans son sillage faisait bouger le cheval de telle manière qu’il venait lui faire face d’une manière inquiétante, puis il se balançait et oscillait un peu avant de revenir lentement au calme. Grand-père s’arrêtait alors et l’observait, tendant inconsciemment l’oreille en ce lieu insonore.

Deux mois passèrent de cette façon et Grand-père se rendait vaguement compte que sa santé déclinait, mais cela ne l’inquiétait pas pour autant. Il ressentit plutôt un certain contentement, le sentiment que peut-être « y verrait bientôt Nebby ». Bien entendu, cette pensée n’avait rien de clair et ne pouvait s’exprimer d’aucune manière mais elle entretenait cette vague satisfaction que j’ai indiquée et qui soulageait un peu le cœur du bonhomme. C’est ainsi qu’il se retrouva, un jour, en train de fredonner la vieille ballade des chevaux marins.

Il s’arrêta aussitôt, le cœur serré au souvenir de ce qui s’était passé et risqua un coup d’œil du côté du cheval marin dont la silhouette se devinait, ombre silencieuse et vague, dans l’eau tranquille. Il lui sembla, sur le moment, avoir entendu comme un vague écho de son fredonnement, dans les calmes profondeurs. Mais il ne vit rien et s’assura qu’il n’avait rien entendu. Puis il se remit au travail.

Plusieurs fois, au début de cette journée, Grand-père se surprit à murmurer la vieille ballade et chaque fois il serra les lèvres pour qu’aucun son n’en sortît parce que la mémoire lui faisait mal, à cause de la vieille chanson. Mais soudain il oublia tout et il écouta avec une extrême attention car il était sûr qu’il entendait cet air venant on ne sait d’où à travers l’éternel crépuscule des eaux. Il se retourna en tremblant et dévisagea le cheval marin. Mais il n’y avait rien de nouveau à voir et il n’était plus très sûr d’avoir entendu quelque chose.

Cela se répéta plusieurs fois et, à chaque occasion, Grand-père se relevait pesamment dans l’eau, écoutant avec une extrême attention qui touchait au désespoir.

À la fin de l’après-midi du même jour, Grand-père entendit encore quelque chose mais il refusa, cette fois, d’en croire ses oreilles et il continua à travailler farouchement. Puis, tout d’un coup, il n’y eut plus moyen de douter… Une voix d’enfant perçante et légère chantait, quelque part, dans le demi-jour gris, loin derrière lui. Il l’entendit avec une étonnante clarté malgré le casque et l’eau environnante. C’était une voix qu’il aurait, sans aucun doute, reconnue par-delà les Montagnes de l’Éternité. Il regarda autour de lui, agité d’un tremblement atroce.

La voix semblait venir de l’ombre glauque qui s’élevait derrière un petit bosquet de plantes sous-marines dont les thalles flottaient en silence dans une proche vallée au fond de la mer.

Tandis que Grand-père écarquillait les yeux, toutes choses autour de lui s’assombrirent et devinrent d’une noirceur merveilleuse et terrifiante. Cela passa et il fut, de nouveau, capable de voir mais ce fut, peut-on dire, d’une manière nouvelle. La voix enfantine et perçante s’était tue mais il y avait quelque chose à côté du cheval marin… une petite forme animée, et le cheval en la voyant faisait des bonds et des sauts autour de son amarre. Et, soudain, la petite forme fut à califourchon sur son dos, le cheval fut libre et deux petites jambes agitées le conduisaient, au fond de la mer, vers Grand-père.

Grand-père pensa se redresser et courir vers l’enfant mais Nebby l’esquiva, tandis que le cheval marin exécutait de ravissantes courbettes. Bientôt, Nebby se mit à galoper tout autour de Grand-père, en chantant :

Et nous, dessous la mer, enfants,

Où courent les chevaux sauvages,

Des chevaux d’mer qui ont des queues

Aussi longues que celles des vieilles baleines

Nous dansons la gigue tous ensemble

Et quand on nous voit, quoi !

Le diable s’en va.

La voix du gosse aux yeux bleus était étonnamment gaie. Brusquement, Grand-père retrouva sa vigoureuse jeunesse et une joie inimaginable.

Sur le pont du chaland, Ned et Binny ne savaient penser et s’inquiétaient. Le temps devenait sombre et menaçant à la fin de l’après-midi. Maintenant un mauvais grain noir venait rapidement vers eux.

D’instant en instant, Binny avait essayé de donner à Grand-père Zacchy le signal du retour mais le vieux avait pris un tour, avec son rappel, à une pointe rocheuse ; de sorte que tout ce que Binny faisait ne servait à rien, et il n’y avait pas d’autres appareils de plongée à bord.

La seule chose que les deux hommes pouvaient faire, c’était d’attendre dans l’angoisse en maintenant la pompe en activité et de veiller au signal qui ne venait jamais car, en ce moment, Grand-père Zacchy était assis tranquillement sur le rocher auquel il s’était amarré pour éviter de recevoir le signal de Binny. Et Binny était porté à l’envoyer souvent depuis que Grand-père restait au fond plus longtemps que de raison.

Et tout le temps, Ned actionnait la pompe inutile et, loin en bas, dans la grisaille des profondeurs, l’air sortait, formant d’innombrables bulles autour du casque de cuivre. Mais Grand-père respirait un air d’une douceur céleste, sans ressentir le moindre besoin de l’air que Ned travaillait si consciencieusement à lui fournir.

Le grain s’abattit brutalement comme une trombe de pluie et d’écume et le rafiot, mal équipé, se mit à tanguer et rouler, tirant dangereusement sur son amarre et le craquement que cela produisait se perdit dans les sifflements du vent. Le grincement inaperçu se termina soudain par un claquement sourd quand l’amarre cassa et la vieille barque se coucha sur le flanc sous l’effet de la rafale. Elle dériva avec une étonnante rapidité, le filin de rappel et la pompe à air se déroulèrent à toute vitesse de leurs tambours et se rompirent avec deux tonalités différentes qu’on perçut clairement dans un moment d’accalmie.

Binny courut à l’avant pour essayer de trouver une autre bosse, mais bientôt il revint en criant. Ned pompait encore machinalement avec des yeux ahuris par l’horreur. La pompe projetait un jet d’air inutile par le bout de tuyau qui restait. Déjà le chaland était à un quart de mille sous le vent de son poste de plongée, et les hommes ne pouvaient rien faire d’autre que de hisser le foc et d’essayer de l’amener, en sécurité, derrière la barre qui était maintenant droit sous le vent.

Au fond de la mer, le vieux Zacchy avait changé de position. La secousse du tuyau d’air en était la cause. Mais Grand-père était très heureux. Pas seulement en cet instant, mais pour l’Éternité. Puisque Nebby chevauchait avec tant de bonne humeur autour de lui, tout avait changé. Il y avait des lumières étranges et subtiles dans la pénombre glauque des profondeurs qui semblaient conduire au loin à des distances prodigieuses et infiniment belles.

– Est-ce que tu m’écoutes, Grandpa’ ?

Le vieux Zacchy entendait la voix de Nebby et il découvrit soudain que Nebby insistait pour qu’il le suive parmi les lumières glorifiantes qui leur traçaient le chemin de la vie éternelle.

– Bien sûr, mon gars, dit Grand-père Zacchy imperturbable, et Nebby fit faire demi-tour à son coursier.

– En avant ! cria Nebby, et ses petites jambes se mirent à trottiner de l’avant d’une manière admirable. Grand-père courait après lui comme un second tout joyeux et consentant.

Ainsi passèrent Grand-père Zacchy et Nebby dans le pays où les petits garçons peuvent enfourcher des chevaux marins pour toujours et où la Séparation n’est plus qu’une des Tristesses perdues.

Et Nebby montra le chemin dans un magnifique galop, peut-être, — mais je n’ai pas le droit de le savoir, — le chemin qui conduit au trône du Tout-Puissant en chantant de sa voix de tête :

Et nous, dessous la mer, enfants,

Où courent les chevaux sauvages,

Des chevaux d’mer qui ont des queues

Aussi longues que celles des vieilles baleines

Nous dansons la gigue tous ensemble

Et quand on nous voit, quoi !

Le diable s’en va.

Et, au-dessus (il n’y avait peut-être pas plus de vingt mètres de fond), se précipitaient les chevaux à crinière blanche de la mer, rendus fous par la tempête, et ballottant rudement, de crête en crête, un cheval de bois avec un bout d’amarre autour du cou.

CHAPITRE II L’ÉPAVE

« C’est la matière, dit le docteur du vieux bateau… la matière plus que les conditions ; et, peut-être, ajouta-t-il lentement, un troisième facteur, oui ; mais là, là…

Il arrêta sa phrase, méditative à demi, et se mit à remplir sa pipe.

– Continuez, docteur, fîmes-nous pour l’encourager, non sans une vive curiosité.

Nous étions dans le fumoir du Sand-alea, au milieu de l’Atlantique, et le docteur était un personnage. Ayant fini de bourrer sa pipe, il l’alluma, puis, prenant ses aises, il commença à s’exprimer d’une manière plus claire.

– La matière, dit-il avec conviction, est, sans aucun doute, le moyen d’expression de la force vitale—le point d’appui si l’on veut, sans lequel aucune force ne peut agir ou vraiment ne peut s’exprimer d’aucune manière qui nous soit intelligible ou évidente.

Si puissante est la part de la matière dans cette chose que nous appelons la vie et la force vitale est si impatiente de s’exprimer que, j’en suis convaincu, les conditions nécessaires étant données, elle se manifesterait même à travers un médium aussi dérisoire qu’une poignée de sciure de bois. Comme je vous le dis, messieurs, la force vitale est à la fois aussi férocement active et aussi indiscriminée que le Feu destructeur. Encore que certains soient maintenant portés à considérer que l’essence de la vie est invérifiable… Cela semble un étrange paradoxe, conclut-il en secouant sa vieille tête grise.

– Oui, docteur, dis-je. En bref, votre argument est que la vie est une chose, un état, un fait, un élément—appelez-le comme vous voudrez—qui a besoin de la matière pour se manifester. Ceci étant donné, la matière, plus les conditions, déterminent la vie. En d’autres termes, la vie est un produit évolué qui se manifeste à travers la matière dans certaines conditions, n’est-ce pas ?

– Tel que nous comprenons ce mot, dit le vieux docteur. Rappelez-vous aussi qu’il doit y avoir un troisième facteur. Mais, à mon avis, c’est une affaire de chimie. Les conditions et un médium convenable. Mais les conditions étant données, la Brute est si puissante qu’elle saisira n’importe quel moyen pour se manifester. C’est une force engendrée par les conditions. Néanmoins, cela ne fait pas avancer d’un iota l’explication, pas plus que l’explication de l’électricité ou du feu. Tous les trois sont des forces extérieures, des monstres du vide. Nous ne pouvons rien faire pour créer l’une ou l’autre. Nous pouvons seulement, en fournissant les conditions, leur permettre de se manifester à nos sens. Suis-je clair ?

– Oui, docteur, vous l’êtes d’une certaine manière, dis-je, mais je ne suis pas d’accord avec vous, bien que je croie vous comprendre. L’électricité et le feu sont ce que j’appellerais des choses naturelles mais la vie est quelque chose d’abstrait, une Sorte d’Éveil qui s’insinue partout. Oh ! je ne peux pas l’expliquer, qui le pourrait ? Mais c’est de l’ordre spirituel, pas quelque chose engendré par une condition, tels le feu, comme vous dites, ou l’électricité. C’est une terrible pensée que vous avez là. La vie est comme un mystère spirituel.

– Attention, mon garçon ! dit le vieux docteur se souriant à lui-même, ou bien je vais vous demander de me démontrer le mystère spirituel de la vie de la bernique ou du crabe, à votre choix.

Il me sourit, non sans une certaine malignité.

– De toute manière, continua-t-il, comme je suppose que vous avez tous compris, je vais vous raconter une histoire à l’appui de mon idée que la vie n’est pas plus un mystère que le feu ou l’électricité. Mais rappelez-vous, messieurs, que si nous avons réussi à nommer et à faire bon usage de ces deux forces, leur mystère subsiste fondamentalement. D’ailleurs, ce que je vais vous dire n’explique pas le mystère de la vie mais vous fournira un des supports de mon idée que la vie, comme je l’ai dit, est une Force qui se manifeste dans certaines conditions (j’entends par-là une chimie naturelle) et qu’elle peut choisir, selon ses buts et ses besoins, la matière la plus incroyable, la plus incompréhensible, car sans la matière elle ne parviendrait pas à l’existence, elle ne se manifesterait pas…

– Je ne suis pas d’accord avec vous, docteur, déclarai-je. Votre théorie détruirait toute croyance dans la vie après la mort. Elle…

– Allons, mon petit, dit le vieillard, avec un bon sourire compréhensif, écoutez d’abord ce que j’ai à dire, quoi que vous objectiez à propos de la vie matérielle après la mort et si vous avez dans l’idée une structure matérielle, je vous rappellerais encore que je parle de la vie, comme nous entendons le mot dans cette vie qui nous est donnée. Maintenant taisez-vous mes enfants, ou nous n’en finirons jamais.