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Sur la plage de Mesnil Val en Normandie, Yves assiste impuissant à la répétition d’un drame vieux de trente ans : le suicide de sa mère, qui s’est jeté du haut de la falaise. Toute sa vie est restée suspendue à cette chute.
A l’approche de la cinquantaine, Stella tente d’oublier la mort de Mo en renouant avec un amour de jeunesse. Terrain glissant. Fil rouge de notre histoire, le roman suit son parcours de la Somme à la Seine, jusqu’à la Manche et jusqu’au vertige.
Mélanie traîne ses guêtres de cimetière en cimetière. Dans les enterrements, elle trouve une force qui lui permet d’avancer avec sa fille Lucie. Dans la vie révolue des défunts, elle s’invente une histoire et même une famille. Jusqu’à ce qu’elle rencontre une vivante, Manon, la fille de Stella…
Verticale. Horizontale. Les lignes s’entrechoquent. Comme la perspective fait se toucher les lignes parallèles, notre histoire crée la rencontre de ces trajectoires de vies au bord des précipices, jusqu’au point culminant qui précède la chute.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Ce roman est le troisième d’Emilie Gévart, après La Peau du Personnage et Les Absents , aux éditions des Passagères. Comédienne et metteuse en scène, Emilie Gévart est également l’autrice d’une pièce de théâtre parue aux éditions Christophe Chomant : Tout ça c’est dans ta tête , et d’un recueil de poésie, Gésir, paru aux éditions de la Chouette Imprévue. En tant que poétesse, elle participe régulièrement à la revue Météor. Elle vit à la campagne, près d’Amiens.
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Seitenzahl: 227
Veröffentlichungsjahr: 2022
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La chute est libre
Roman
Envoi de manuscrits :
Les Passagères, 7 rue Olivier de Clisson, 56100 Lorient
© Les Passagères, 2022.
Tous droits réservés.
Émilie Gévart
La chute est libre
Roman
À Jérôme
De tout mon cœur
Ça recommence. La silhouette au bord du vide.
Ciel. Mer. Roc en ligne de partage. Tombée de nuit. Soleil couchant, le paysage devient rouge. Un relief brise la ligne. Petit accident vertical. Près du bord. Trop. Yves en bas, trop petit. Impuissant.
Elle. Trop petiteaussi là-haut pour qu’il la distingue vraiment. Jusqu’à ce qu’elle saute.
Il la reconnut dans le cri. Comprit l’absence. Comprit en un instant le gouffre qui séparait la vie avec elle et la vie sans. Avant. Après. Comprit l’infinie conséquence de la loi de la gravité.
Perte et fracas. À son tour il avait crié.
Maman !
Fracas. Maman n’était plus.
Ça recommence. Même accident sur cette ligne. Même plage et même impuissance. Ciel. Mer. Nuit tombante. La silhouette au bord du vide. Comme un copier-coller. Ciel. Mer. Corps en suspens. Yves se frotte les yeux. La femme est toujours là, accrochée au paysage. Un fantôme ou une autre. Un corps qui va tomber. Dans un instant. Trente ans après.
La Somme
“Tout le restant m’indiffèèère, j’ai rendez-vous avec vous !”
Stella poussa le son. À tue-tête elle chantait. L’air était suranné mais l’histoire était belle.
C’était une histoire d’aujourd’hui. L’histoire d’un monde nouveau. Moderne. Un monde connecté. Un monde où le virtuel bataillait avec le réel. Un monde où chacun était présent tout le temps dans le monde entier. Un monde où chacun était omniscient. Avait le don d’ubiquité. Partout, tout le temps. Partout et nulle part en même temps. On pouvait soutenir dix conversations en parallèle, draguer en se curant le nez devant son écran, s’envoyer en l’air en tchattant. On pouvait aussi, avec un simple nom tapé dans un moteur de recherche, retrouver n’importe qui en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire.
C’était l’histoire d’un amour réel devenu virtuel puis redevenu réel. Télescopage de tranches de vie. Réincarnation improbable du souvenir dans l’instant T. C’était une romance rendue possible par le nouveau monde.
Dans l’ancien monde - monde jadis, monde naguère, monde d’antan - Stella et Jean ne se seraient sans doute jamais revus. Quelque chasseur malavisé eût par mégarde abattu le pigeon voyageur portant la missive dûment scellée par laquelle la gente dame répondait favorablement au tendre élu de son cœur. Et l’un et l’autre en seraient alors restés là, vaguement tristes, un peu las, puis oublieux, et chacun aurait repris sa vie à l’exact endroit où la romance l’interrompit. Peut-être eût-il mieux valu.
Ce n’était pas la question. Pas aujourd’hui. Pas penser aux conséquences. Pas penser tout court. Vivre. Et vite. Maintenant.
“Le menu que je préfèèère, c’est la chair de votre cou…”
C’était arrivé comme ça. Inattendu. Dévorant. Enivrant. Tout de suite enivrant. À cause du virtuel justement. De ce qui se tait tant qu’il t’entête. De ce qui s’imagine. De ce qu’il ne dit pas. De ce qui t’échappe. De l’attente irraisonnée du signal sonore d’un message. Du sourire à sa lecture, comme une drogue. De ce qui se redemande encore et encore. De ces latences. De ces absences. De ces vides à remplir. De ce qui laisse de la place et s’engouffre dans les têtes. Ça avait pris tout l’espace. Là comme ça. Tout à trac. Paf ! Stella n’avait rien vu venir. Jean non plus peut-être.
Ou peut-être si. Stella ne sut jamais si Jean avait retrouvé sa trace par hasard ou s’il l’avait cherchée. D’ailleurs l’histoire ne le dit pas.
“Tout le restant m’indiffèèère, j’ai rendez-vous avec vous !”
Elle enfile une robe noire. Le noir lui va si bien. Ou lui allait. Ne sait plus. Présent ou imparfait. Selon les jours ça change. Avec l’âge. Un jour on est classe en noir. Le lendemain vaut mieux éviter. Ça souligne tes cernes et ta sale gueule. Parfois en une nuit tu prends dix ans. Pas prévu ça. On a beau te prévenir. Pas prévu.
Et puis non.
Exit la robe noire. Imparfait. Jour de sale gueule. Malgré la joie. Teint gris. Rides creusées. Pas de miracle. S’enduire de crème. Boire un citron. Sale gueule quand même. Sale époque. Sale nuit. Malgré la joie. Perfect lift mon cul. Imparfaite. Les heures sans sommeil s’écrivent en lignes franches sur le front. Comme si c’était gravé crevée. Pas dormi. Tourné. Retourné. À ne plus savoir comment lui plaire. Lui plaire encore. Et encore. Encore un peu. Encore un peu lui plaire. Tournis. Ne plus savoir comment mentir sur le temps qui passe et qui abîme. Inévitablement qui abîme. Même si d’autres moins. Même si d’autres jours mieux. Que cette sale gueule blême du matin.
Faut dire. Les femmes sur l’écran ou le papier glacé ont un âge en plastoc, rides au rabais, pas juste, de quoi se sentir plus vieille encore de l’autre côté du miroir. À gerber. Plus envie de regarder, de s’écorner le moral et la cornée à s’abrutir et se trouver moche. Faut faire avec. Elle est comme ça Stella. Enfin. Comme ci comme ça. Des fois jolie et d’autres pas.
Elle a quarante-huit ans. Soixante-dix kilos sans compter ceux qu’elle n’avoue pas. Six dents nécrosées. Dans une vie de fiction, elle n’existe pas. Ou alors de loin.
Second rôle. Second plan. Floutée.
La vie ne se vit plus. Se raconte. Le meilleur derrière. Au cul. Ça se traîne en fond de décor comme une rengaine. Cette petite ritournelle. Le meilleur est derrière toi. Ma vieille. Ou peut-être pas. Après tout. La maturité a du bon. Ouais. Une autre vie qui commence. Plus sage. Moins gouvernée par le corps, les appétits de la chair. Une vie de sagesse. Une vie de moche. Ouais. Elle avait accepté la lente déconvenue, l’affaissement des chairs et du reste, pressentant à certains signes qui ne trompent pas l’inévitable chute. Non, les hommes ne se retournaient plus, et c’était tellement plus tranquille ainsi. On pouvait être autre chose qu’un vagin sur pattes, on pouvait s’élever. Enfin tourner la page. On pouvait se foutre tranquille sur une plage sans crainte d’être dérangée par un impondérable abruti luisant d’huile solaire et mordu de gonflette. On s’inquiétait davantage d’une main au sac qu’à son cul lorsqu’on marchait seule dans la rue la nuit. On n’était pas grand-chose mais on s’appartenait. On était autre. Ou bien soi-même enfin. Une autre femme, mature, moins jolie mais plus sûre d’elle, battante toujours, et puis pas si mal pour son âge. Pas si mal, c’était déjà ça… Il était temps, oui, d’accepter le cours des choses. Grandir, vieillir, c’est un peu pareil. Juste une destinée. Banale destinée.
Mouais.
Le jaune est compliqué. Ça dépend du jaune et ça dépend du temps. De l’humeur aussi. Aujourd’hui c’est drôle le jaune la rend terne, par contraste. Elle aime bien ce chemisier, dommage. Bof. Une autre fois. Les occasions d’être belle se font pourtant plus rares. Tant pis pour lui. Allez hop, au placard. Elle opte finalement pour un jean gris et une chemise blanche. Ça passe. Ouais. Elle est passable.
Le maquillage ! Ah ! Il doit être léger léger léger. À son âge. Pas plomber. Surtout pas. Sinon ça creuse les rides. Erreur fatale que de vouloir couvrir. Immanquablement l’enduit se craquèle et alors merde encore plus vieille. Son image dans le miroir. De près. Grossie. Terrible comme tout prend de l’importance. De près. Les années à la loupe. Tiens ! Prends ça dans ta gueule !
Peut-être pour ça qu’à force on finit par voir flou. Pas si mal foutue la nature humaine. Moins on accommode et plus on s’accommode de soi-même. Au fond. Triste mais bien pensé.
C’est plus facile de chanter à tue-tête. De ne pas se regarder. Fermer les yeux et s’oublier… La musique s’est arrêtée. Elle n’a plus tellement envie d’aller à ce rendez-vous. Elle n’est plus sûre que ce soit une bonne idée. Elle n’est plus sûre d’avoir envie qu’il la voie. Elle a juste envie de se dissoudre, à l’instant, comme ce cachet d’aspirine en effervescence à côté du lavabo. Foutu mal de crâne. À se prendre la tête. Oui. Juste ça. S’éparpiller. Devenir des milliers de petites bulles qui se répandent dans l’atmosphère. Plutôt que ce corps lourd qui doit se déplacer. Aller d’un point à un autre. Se bousculer. Se faire violence.
Pétiller ou couler ? Un instant, elle flotte. Elle va y aller. Au final elle le sait. Le désir est plus fort. Elle ira. Il sera déçu sans doute. Son regard pire qu’une loupe. Vingt ans. Une claque. Mais elle ira. Trop tard pour reculer. Pour mourir encore dans ce petit feu-là. Une folie, c’est parfois le prix à payer pour ne pas devenir dingue. Alors oui. Vas-y, folle. Vas-y donc. Oui.
Battement de cils.
On rembobine. Avant. Autre temps, autre vie, autre bobine justement. Son visage en ligne claire. Grain : parfait. Carnation : impec. Encore jeune fille. L’éclat de sa beauté. La facilité avec laquelle les regards y tombent. Et tout lui glisse dessus. On la regarde et elle s’en fout. Stella a vingt-six ans, peut-être qu’elle sera vieille, en attendant vieux Corneille, elle t’emmerde mais alors profond.
Battement. Remonte vieille, remonte ton tic-tac. Ta peau. Lisse et douce. Avant. Battement fol du sang contre les tempes.
C’est l’été. Une fête. Myope la mémoire reproduit l’impression de taches de couleurs, néons, éclats de lumière contre des verres qui s’entrechoquent, trinquant à des occasions perdues, oubliées, parties dans le grand trou béant qui nous vide par le dedans. Les tons sont un peu passés façon pellicule jaunie. La vie en sépia. Vagues conversations, visages évidés de leurs expressions, simples silhouettes, ombres, éclaboussures d’une boule à facettes marquant le rythme désuet de ce temps mort et enterré. Enfin qu’elle croit. Parce qu’il n’aura pas fallu pas grand-chose pour redonner corps à ces souvenirs. Le présent secoue les tapis de l’histoire. Poussière !… Poussière !… Et voilà que tout lui revient dans la gueule, ça se précise, le temps jadis reprend ses formes et ses couleurs, avide de s’émouvoir le cœur retrouve le tempo de la ritournelle de ce soir-là, avide il cahote, il n’attendait que ça, il aurait pu finir vieux coucou mais non, il bat fort et fort et ça cogne et c’est bon, l’ivresse de cette soirée retrouvée, vingt ans après.
26 juillet 1997. FOUQUENCOURT. Un trou paumé dans le Santerre. Elle y avait atterri au hasard. C’est ainsi qu’on y vient sauf à y être né. De Fouquencourt, n’était remarquable que son église fortifiée et le vieux château qui servait de mairie, entouré de remparts. C’était la fête communale, on célébrait la Sainte Anne. Des manèges, des forains, et au cœur de l’animation, la bien nommée salle des fêtes aménagée pour l’occasion en bar-discothèque. Disco. Techno. Macarena. Une bande de ploucs reproduisait à l’envi les mouvements mécaniquement érotiques de la danse, bras tendu, la paume qui se retourne, puis l’autre bras pareil, on croise, mains sur le cul, quart de tour Hé ! … Pathétique. Sordide. Touchant, pourtant, tous ceux-là qui dansaient ensemble sur cette daube. À l’époque déjà, c’est vrai qu’elle était snob.
Qu’est-ce qu’elle foutait là ?
Ce goût de l’impromptu. Une fois encore, elle était tombée là par hasard ou presque. Un rendez-vous manqué. Un homme qui ne viendrait jamais. Elle avait attendu, ne connaissant pas grand-monde. On croisait là tous les âges, mais l’heure tournant la musique avait battu plus fort allegretto, séparant ainsi le bon grain de l’ivraie : seuls les plus jeunes étaient restés. Elle avait traîné jusqu’à cette heure plus tardive, peut-être pour cet homme, pour ce rencard loupé, ou peut-être pour rien, par paresse, et puis, et puis, un verre appelant l’autre, elle avait senti la gagner l’ivresse, elle ne pouvait plus prendre sa voiture, la nuit avançait, et puis, et puis, elle voulait un homme, n’importe lequel.
C’est alors qu’elle le vit. Un garçon. À peine un jeune homme.
Elle fut contente de le trouver là, se sentit tout de suite moins seule. Elle le connaissait du lycée. Elle était pionne, il allait entrer en première. Ils s’étaient parlé quelquefois. Peut-être avait-elle senti qu’elle lui plaisait. Elle n’y avait pas vraiment prêté attention. Pas avant ce soir-là. Elle avait presque dix ans de plus que lui. C’était un gosse. Stella pour sa part aimait les hommes, de préférence plus vieux. Et même, de préférence beaucoup plus vieux.
La preuve. Bertrand. Ce vieux con. Elle avait jeté son dévolu sur ce type ordinaire, un homme marié qui aurait pu être son père. D’ailleurs il avait une fille de son âge à elle. Il n’avait pas de place pour elle dans sa vie, comme il aimait à le lui répéter. Je suis désolé j’ai pas de place pour toi dans ma vie bébé. Il lui accordait peu de temps. Et c’était déjà trop, si on l’en croyait. Désolé. Savait pas comment la caser dans sa vie de prof bien rangée et dans son emploi du temps chargé. Vraiment pas de place. À prendre ou à laisser. Pas mieux. Pas plus. Pas de place. Elle l’avait rencontré au bahut. C’est ainsi que les élèves, des fils de bourges en mal de canaillerie, appelaient le lycée de Foux-les-Fouquencourt, face au château. On disait aussi Saint Jean-Bapt’. Pour Jean-Baptiste. Bertrand enseignait l’histoire et la géographie. Stella était déboussolée, ne sachant ni où ni à quel moment elle en était avec lui. Ni abscisse ni ordonnée, le cadre spatio-temporel qu’il lui proposait était riquiqui rabougri étriqué. On étouffait.
Faut prendre ce qui vient bébé… à prendre ou à laisser… pas de place dans ma vie… une petite place dans mon cœur oui mais la vie ah ! la vie… déjà bien remplie… désolé bébé.
Depuis quelques mois elle avait rompu, lasse de ne pas voir bouger les lignes, d’attendre un impossible divorce qu’il ne lui avait même pas promis, lasse des espoirs, des doutes, elle ne voulait plus être son obligée, encore moins son bébé, alors elle était partie. Elle ne savait pas où elle en avait trouvé la force. Dans l’espoir peut-être que cette rupture provoquerait chez l’être aimé un électrochoc. Regrettable erreur de calcul. En fait, non seulement Bertrand n’avait pas cherché à la retenir, mais même il avait paru presque soulagé. Elle avait fait tout le boulot ! Il avait sans doute été bien arrangé de ne pas être à l’initiative de la rupture. Il avait repris sa petite vie pépère, chassant le poids de culpabilité que lui avait valu cette déviance passagère. Bref il s’en tirait bien le bougre ! Quand elle avait compris qu’il ne reviendrait pas, Stella avait pleuré comme une madeleine. Des soirs durant. Il rasait les murs quand ils se croisaient dans les couloirs. Minable. Elle avait continué de l’aimer pourtant. Bêtement, parce que ça martelait dans sa tête, parce qu’elle n’arrivait pas à se le sortir de là. Tout le monde connaît plus ou moins cette saleté de maladie qu’on appelle amour faute de terme adéquat. Ce truc qui rend dingue. Elle chialait, c’était drôlement énervant, ça la prenait comme une envie de pisser, elle avait un blues d’enfer, un blues tout noir en fait. Elle était marquée par ce mec insupportable de condescendance, dégoulinant de suffisance, indigne d’elle, si belle si jeune, ce mec, ce sale con de Bébert, elle se l’était tatoué profond, Bébert, malgré elle conservait son empreinte. C’était sa croix, elle la portait, quoi faire d’autre en enfer ?
Quoi faire ? L’amour peut-être. Dans l’autre sens du terme. Le cul. La baise. Oui. Aimer. Vivre. Baiser. Jusqu’à l’amnésie. Aimer à s’en damner.
C’est dans cette perspective triviale que s’était inscrite son histoire avec Sven. Elle l’avait rencontré chez Corinne un soir. Ça sentait le coup arrangé à plein nez. Stella était malheureuse comme tout, Corinne était une bonne copine. Sven était seul. Ben voyons. Il avait son âge. Tant qu’à faire. Corinne le présenta comme un poète. Tiens donc. Musicien de son métier. Ça alors. Tu adores la musique, toi, Stella, non ? avait lancé Corinne. Stella repartit avec lui ce soir-là. Évidemment. On baisa. Of course.
Sven le poète musicien. Stella qui rêvait de devenir écrivaine et baignait dans les livres. Corinne avait sans doute imaginé tout autre chose entre ces deux-là. Que cette histoire de cul.
Mais c’est vrai qu’elle avait été drôlement chouette cette partie de jambes en l’air. Ça valait le coup qu’on recommence. Encore et encore. Elle aima ça avec Sven. Tout de suite. Beaucoup. Trop. Tout le temps. Franchement, avec Bébert, de ce côté-là, c’était plus compliqué. D’abord on se voyait peu, et mal, et toujours entre deux portes ou deux rendez-vous. Et puis. On s’accordait mal. Contrairement à Sven, Bertrand n’était pas musicien pour deux sous. Il n’avait pas perçu le rythme de Stella. Il n’avait pas su écouter son souffle. Oui. Bertrand et Stella avaient toujours un peu de mal à s’imbriquer. Ça n’allait pas de soi. C’était bof. La faute au doute aussi peut-être. Comme si son sexe à lui flottait, n’avait pas encore définitivement décidé où il allait larguer ses amarres, ancre hésitante cherchant l’amorce du sable humide et toujours loupant son coup assez lamentablement. Comme si ses mains cherchaient l’issue, mais sans fièvre, avec la mollesse de celui qui n’ose pas, qui ne franchira pas le pas de toute évidence, qui lui préférera une autre, qui rentrera finalement sagement à la maison, la queue entre les jambes, permettez l’expression.
Avec Sven, aïe, tout autre chose ! C’était, rha, la torpeur brutale de leurs deux corps, montée de température, brûlure, sueur, corps fous, tremblants, humides, têtes hirsutes, tempo, cadence, ha, ho, rha, c’était bon ah, que c’était bon, c’était, Ô, tellement bon qu’on ne se posait pas la question de, savoir si ça l’était, oui, la clef rentrait parfaitement dans le pêne et l’huis s’ouvrait.
Bon. Le problème, c’est qu’on pénétrait dans une chambre vide.
Bah ça c’est moche. Rien. Rien et l’écho du rien comme résonnent les demeures inhabitées. Rien de rien. Pas d’amour. Tous les ingrédients pour et pourtant non. La recette imaginée par Corinne comme un filtre d’amour avait fait pouf. Le levain ne levait rien. C’était bon mais rien. Que dalle. Nada. Putain. Pas un gramme d’amour dans tout ça. Poète musicien et puis non. Rien. Quel gâchis. Tout était là, tout ! Mais non. Un tocard, ce Cupidon quand on y pense.
Imagine, putain. Tempo, cadence, râle et flop.
Le plaisir sans l’amour c’est juste une gymnastique. La culpabilité en plus parce qu’on est deux alors forcément on s’en veut de ne pas être love. On a la rage d’aimer mais sans l’amour. Et ça c’est vraiment trop con. Stella se demandait comment elle allait se sortir de ce pas-là, une fois venue l’inévitable lassitude à laquelle se mêla presque du dégoût pour Sven. À force. Elle n’en pouvait plus de l’odeur de son foutre. À force. Ça lui sortait par les trous de nez. Si on peut dire. Bref. Fallait arrêter le gâchis avant que ça ne devienne glauque. S’arracher. Et vite. Elle tournait et retournait sa déclaration dans sa tête. Sven. Faut que je te parle. J’aime bien baiser avec toi mais bon. Je suis pas sûre que ça suffise. Sven. C’est pas que tu me plais pas. Sven c’est un peu gênant mais. Je m’emmerde Sven. Pas ta faute. Sven ça peut pas continuer. Je t’aime bien mais je t’aime pas. Pas facile à dire.
Elle n’eut pas à le faire, Sven prit les devants. Vexant quand même.
Stella. T’es une fille géniale mais. Pas besoin d’écouter la suite. Baratin et compagnie. S’était pas trop foulé. Pour un poète. Une fille géniale mais. Le seul mot qui compte dans tout ça c’est mais. Y a juste un gros MAIS entre nous. Cette pièce vide, une fois la porte ouverte.
Ouais. Carrément vexant. Mais propre pour le coup.
Alors Stella et Sven avaient juste refermé la porte de la chambre vide d’un commun accord. Et les semaines avaient passé, reposantes et creuses et sèches, et il avait fini par la rappeler, et comme elle s’ennuyait, elle s’était dit que pourquoi pas, et allez hop, on s’était donné rendez-vous ce soir-là. Et ce soir-là était venu. Et Sven n’était pas là ce connard. Et sans doute il ne viendrait pas. Sale type.
Et c’est alors.
C’est alors qu’elle avait vu Jean. C’est alors que nous y voilà. À la fête à Fouquencourt. Boule à facettes. Couleurs passées et puis Jean. Si jeune et bel et seul. Bon. Autant dire qu’il n’était au départ que l’Ersatz d’un Ersatz. Qu’elle n’avait pris garde à lui que parce qu’elle manquait un rendez-vous avec un homme qui n’avait été son amant que pour remplacer un autre homme. Bref. Ce Jean ne lui était franchement pas grand-chose. À Stella. Au départ. Mais il avait de la gueule.
Il lui offrit un verre, et puis un autre, et puis un autre, et puis, et puis bientôt elle oublia la musique de ce con de Sven et son regard apprivoisa celui-là qui lui tendait les bras avec ses dix-sept ans, et puis d’ailleurs tant qu’à faire elle oublia aussi ça, ces années qui les séparaient, car si alors elle était jeune il l’était plus encore, et puis ce fut tellement simple et tellement banal, d’une bouleversante banalité, bientôt elle oublia tout absolument tout à la faveur d’une lambada qui s’alanguit bien plus loin que la danse, oh, elle en oublia toute décence, et puis oh, ha, on les mata dans les coins, hé, ho, bandes de porcs, attentat à la pudeur, non mais oh, y a des endroits pour ça, ouste, on les chassa, rien à battre, on s’en alla tous deux, on alla chez elle, là tout près, là, on s’allongea l’un contre l’autre, et puis, et puis là peut-être on s’aima, on s’aima pour de bon. Enfin elle suppose. À partir de là, le film est illisible, trop flou, les images ne défilent plus, la tête est capricieuse, sa mémoire perforée de trous comme des gouffres.
Juste vague son sourire qu’elle devinait dans le contre-jour de son corps. Un souffle. Une ombre qui demeure.
Pfiout. Mémoire brûlée, cendres et tas de fumée. Tout fout le camp et le cafard.
Battement de paupière. 2019. Stella retrouve sa psyché et ses quarante-huit ans, elle se regarde encore. C’est pas pire. Alors. Allons-y. Rien à perdre ou si peu.
- Manon, j’y vais !
Manon ne répond pas. Sans doute elle a son casque. Ou bien elle fait semblant. Faudrait y aller peut-être. Jusqu’à sa chambre close. Toquer à la porte, lui dire bon je m’en vais, bon, je t’aime, mon trésor, la serrer fort dans ses bras. Même si elle ne lui répond pas. Même si elle la repousse. Même si elle l’envoie balader, c’est bon Maman, fous-moi la paix, lâche-moi la grappe, casse-toi la vieille, fais chier. Faudrait y aller quand même. Mais bon. Pas la force de ça. Là maintenant pas la force. D’autres bras qui l’attendent. Enfin peut-être.
Manon a l’âge qu’avait Jean lorsqu’elle l’a rencontré à cette fête. Dix-sept ans… Si elle y pense trop fort elle se sent très vieille, ou bien ça la fait sourire. Aujourd’hui elle préfère sourire. Être légère. Aujourd’hui elle préfère se sentir jeune fille. Passée l’épreuve impitoyable du miroir qui ne ment jamais, Stella retrouve ses vingt ans. Elle fredonne un air oublié, elle-même ne sait plus ce que c’est, juste l’air est resté. De l’air, c’est bon. À pleins poumons, elle respire.
Déjà son parfum s’évapore, c’est un parfum aux senteurs légères, un parfum de rivières et de jeunes années, évasion ou autre mensonge. Elle a choisi exprès celui-là. Elle le portait autrefois, jadis, elle le portait d’antan, elle le portait alors, tantôt, elle le portait naguère, en ce temps-là Jean aimait plonger son nez dans son cou pour la respirer tout entière. Voilà bien longtemps qu’elle ne se parfume plus. Dans la boutique, elle s’est sentie un peu comme une intruse au milieu de ces clientes apprêtées et des vendeuses hyper-maquillées au sourire expert. Elle voulait ça. Du parfum pour son rencard. Elle avait oublié les codes et les gammes de la science olfactive. Fruité, floral, boisé… La vendeuse lui parlait chinois et son sourire finissait par se crisper à force de lui faire essayer des fragrances d’une languette de papier l’autre, respirez un peu de café entre chaque, ça nettoie votre odorat, et celui-là, non plus, ah, je ne comprends pas vraiment pas ce que vous voulez, madame. Et puis elle était tombée sur celui-là, de chez Van Cleef, dans son flacon arrondi aux courbes élégantes. En le sentant, elle avait immédiatement retrouvé les sensations de leurs rendez-vous passés. Elle avait retrouvé dans son parfum à elle le goût de ses baisers à lui. C’est celui-là que je veux. Et aujourd’hui c’est celui-là qu’elle porte pour lui. Pour un nouveau baiser aux saveurs délicieusement sucrées du passé. Bon. Sa peau est moins fraîche maintenant, alors, évidemment, alors, le résultat est un peu différent aujourd’hui, c’est vrai, et puis tiens c’est curieux, il reste moins, très vite il s’enfuit, comme si le poids du temps évanoui le diluait. Elle veut quand même y croire, faire illusion. En bombarde son écharpe avant de s’en aller.
Manon pointe le bout de son nez au moment même où Stella s’apprête à partir. Regard smokey, bouche sombre et cheveux noir corbeau. Des piercings un peu partout. Gueule d’ange malgré tout. Miracle de la jeunesse.
- Tu vas où ?
- J’ai un rendez-vous.
Manon soulève à peine un coin de lèvre, ce qu’il faut prendre pour un sourire.
- Un rendez-vous ou un rencard ?
- Je sais pas trop, ma chérie.
- M’appelle pas comme ça, t’es re-lou.
- Oui, je sais ma puce - regard carrément noir de la puce en question -. Pardon pardon. Manon.
Répétant son prénom comme pour se l’imprimer, c’est Manon, pas ma puce, rentre-toi bien ça dans le crâne. Mais déjà Manon déjà s’en va, tourne les épaules, marmonne un vague « amuse-toi bien ». La retenir un instant.
- Manon, dis-moi.
- Ouais ?
La gamine se retourne, mi-blasée mi-agacée.
- Tu me trouves comment ?
- Bah c’est pas à moi de te dire t’es grande.
- T’as raison. Ciao.
Elle a dit ciao comme on claquerait une porte un peu trop fort, entre colère et désarroi. Pas besoin de plus. Manon a perçu l’amertume dans la voix de sa mère. Entre ces deux-là la tendresse a pris de curieux atours. On s’aime toujours mais on n’arrive plus tellement à se le montrer. Enfin c’est ainsi que Stella se rassure. On s’aime toujours. Parle pour toi dirait Manon. N’empêche. Elle a compris le message, la petite. Elle fait un effort, renoue le dialogue.
- Ok. T’es potable. T’es même baisable. Je pense. Pour un vieux.
- Manon !
- Ben quoi, tu veux savoir, je te dis ! Baiser, c’est ça qui t’intéresse, non ?
- J’ai pas quinze ans, Manon. Je recherche autre chose.
Menteuse, se dit Stella, je suis qu’une menteuse, et elle sourit intérieurement en pensant aux mille fois où elle s’est imaginé baiser avec Jean. Manon la connaît trop pour ne pas lire dans ses pensées, mais Stella la laisse sur le carreau. Et toc.
