La cinquième étoile - Geoffrey Van Hecke - E-Book

La cinquième étoile E-Book

Geoffrey Van Hecke

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Beschreibung

Pour comprendre le cosmos, il faut aussi l’écouter. Aidé du surpuissant radiotélescope FAST, Jin Soto l’a parfaitement compris. Et rêve de communiquer avec ces autres. Mais son quotidien lui rappelle que sur Terre, c’est la politique des hommes qui s’applique. Certains secrets peuvent être lourds de conséquences. 

Loin de lui, un mystérieux astronome doit aussi faire face à de vieux démons. La fuite vers les étoiles lui semble être la seule issue. Parler ensemble n’est que la première étape vers une rencontre décisive, lorsque les habitants de la Voie lactée deviendront des espèces multiplanétaires. 

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né à Bruxelles, diplômé en Gestion d’entreprise et développement durable, Geoffrey Van Hecke a connu le monde de la littérature dès l’âge de seize ans avec la parution d’un premier roman. Dix ans plus tard, la saga "Humanum" se clôturera avec la parution du quatrième volet. Entretemps, deux pièces de théâtre à l’humour déjanté auront vu le jour ainsi qu’un recueil de poèmes. Passionné d’histoire et de philosophie, ce jeune écrivain a toujours voulu mixer les genres, faisant d’un roman d’action à la lecture légère une véritable source de matière à penser. Au fil des années, le rapport au temps est devenu son thème de prédilection, cible d’un travail de réflexion colossal. Au-delà de cette passion éternellement inassouvie pour les lettres, il est courtier en assurances et actif en politique. 

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Seitenzahl: 239

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Nous nous conduisons comme des gens qui doivent toujours vivre et nous ne vivons jamais. 

Manilius

Préface

Existe-t-il d’autres mondes habités dans l’Univers ? Qui ne s’est jamais posé cette question en admirant le ciel étoilé ? Cette interrogation va bien au-delà du questionnement scientifique, elle fait partie de la définition même de l’être humain. On peut supposer que cette possible pluralité des mondes taraude l’esprit d’Homo Sapiensdepuis aussi loin que la révolution cognitive qui a vu sa capacité d’abstraction se développer dramatiquement il y a environ 70 000 ans. Une telle question ne peut en effet se former que dans l’esprit d’un être intelligent, curieux, mais aussi doté d’une solide dose d’imagination. C’est ce dernier attribut acquis par Sapiens au gré des mutations génétiques qui lui a ouvert les portes d’innombrables réalités parallèles. Une fois ces portes ouvertes, l’esprit de nos ancêtres a pu créer et se projeter vers d’autres mondes peuplés de créatures puissantes et mystérieuses capables de les aider, les punir, les guider, accueillir l’esprit de leurs disparus, etc. Ces mondes fabuleux et leurs habitants peuplent nos religions, nos mythes et légendes, notre imaginaire collectif depuis des dizaines de milliers d’années. Ils sont encore bien présents dans nos cultures modernes, à la fois fascinants et cruellement hors d’atteinte.

Bien plus récemment, l’humanité a connu une révolution tout aussi importante qui a non seulement transformé sa vision de la réalité, mais qui l’a aussi rendue capable de la plier à ses envies et besoins, impactant au passage l’ensemble de la biosphère de la planète : la révolution scientifique. Ce tsunami intellectuel commença de manière anodine par l’énoncé par le savant polonais Nicolas Copernic de l’hypothèse dite héliocentrique selon laquelle la Terre ne serait pas le centre de l’Univers, mais bien un monde parmi d’autres en orbite autour du Soleil. Cette hypothèse, déjà proposée durant l’antiquité, suscita alors l’engouement de nombreux autres intellectuels qui, pas à pas, mirent au point une méthode capable de la tester, de la falsifier. Cette méthode, dite scientifique, basée sur la comparaison constante entre observations et modèles, allait transformer en profondeur non seulement notre réalité objective, mais également notre riche imaginaire collectif.

L’un de ses premiers résultats les plus marquants fut la démonstration que les points de lumière que nous nommions, Jupiter, Vénus, Mars, Saturne et Mercure étaient en fait d’autres mondes, tous en orbite autour du Soleil comme notre Terre, et que certains étaient eux-mêmes entourés de mondes plus petits. La pluralité des mondes s’étendit ainsi de l’imaginaire à la réalité. Nombreux cédèrent à l’appel irrésistible de leur imagination et peuplèrent ces mondes d’autres êtres pensants, de civilisations martiennes, mercuriennes, vénusiennes, sélénites, etc. La science ne s’en laissa pas compter et son application méthodique leur donna tort. Elle montra au contraire que notre Terre et sa riche biosphère étaient uniques au sein du système solaire, les autres planètes étant des astres désespérément stériles et morts.

Mais une autre idée tout aussi révolutionnaire semée peu après la mort de Copernic allait elle se voir confirmée par la science, celle que les étoiles étaient des soleils extrêmement lointains. Ces petits points de lumière formant ce qu’on appelait (et appelle encore) la Voûte céleste, et que nos ancêtres se plaisaient à relier en figures nommées Constellations, n’étaient donc pas des décorations placées dans le ciel par des dieux, ni les âmes de grands héros du passé, mais bien les centres possibles de systèmes planétaires semblables (ou non) au nôtre. Cette idée soulevait une question fascinante : ne se pourrait-il que certaines de ces étoiles abritent des mondes peuplés de créatures vivantes, des êtres pensants tels que nous, voire des êtres nous surpassant en intelligence ? L’imagination humaine répondit bien sûr de manière positive à cette question. Des écrits d’Arthur C. Clarke au dernier filmAvatar de James Cameron, la littérature et le cinéma regorgent d’exoplanètes habitées et d’extraterrestres avancés venus de lointaines étoiles. Certains adeptes de théories conspirationnistes croient même dur comme fer que la Terre est régulièrement visitée par des extraterrestres qui manipulent secrètement le cours des affaires humaines. De telles théories sont étonnamment semblables à certains courants mythologiques et religieux, si ce n’est que les héros et les dieux y ont été remplacés par des extraterrestres surpuissants.

Mais alors que l’imagination humaine s’accaparait du thème des civilisations extraterrestres, les développements constants de l’astrophysique nous rapprochaient de plus en plus d’une étude scientifique de la question. Après avoir démontré que les étoiles étaient bien des soleils, la science révéla que la source de leur écrasante luminosité provenait de réactions nucléaires ayant lieu en leur cœur. L’étude des ‘nébuleuses’ et du mouvement des étoiles montra que notre Soleil faisait partie d’un énorme groupe de plusieurs centaines de milliards d’étoiles reliées entre elles par la force gravitationnelle, notre galaxie laVoie lactée, et que d’autres galaxies existaient dans l’Univers. On en compte à présent plusieurs centaines de milliards, chacune composée de milliards d’étoiles. La science révéla également que notre immense Univers était en expansion, et qu’à son origine, il y a plus de 13 milliards d’années, il était en fait minuscule et extrêmement dense et chaud. Notre Voie lactée naquit relativement peu de temps après ce « Big Bang », tandis que notre Soleil et son cortège de planètes entrèrent en scène il y a seulement 4.5 milliards d’années.

Ainsi, alors que seulement quelques milliers d’étoiles sont visibles à l’œil nu sur la sphère céleste, nous savons à présent que notre Univers en compte des milliards de milliards de fois plus, dont une fraction significative sont plus vieilles que le Soleil. Dans un tel contexte, la fameuse question « Où sont-ils ? » posée par le physicien Enrico Fermi en 1950 ne peut être simplement écartée d’un revers de la main. Par cette question, Fermi exprimait son étonnement par rapport au fait que l’Humanité n’ait encore trouvé aucune trace de civilisations extraterrestres dans le système solaire et au-delà. Selon lui, si la vie était un phénomène fréquent à l’échelle de l’Univers, des civilisations avancées auraient forcément dû apparaître avant nous et laisser des traces visibles de leur passage dans le système solaire, ou du moins de leur existence. Cette interrogation, connue comme le « Paradoxe de Fermi », reste à ce jour sans réponse, nos observations de l’Univers proche et lointain n’ayant toujours pas révélé la moindre trace d’intelligence extraterrestre. Sa pertinence s’est encore accentuée avec la découverte des premières exoplanètes à la fin du siècle dernier. Nous en connaissons à présent plusieurs milliers, et l’étude statistique de ce grand échantillon a démontré que la plupart des étoiles de la Voie lactée, et par extension de l’Univers abritaient un système planétaire. On estime ainsi que notre seule galaxie doit abriter plus de mille milliards de planètes, dont plusieurs dizaines de milliards sont « potentiellement habitables », c’est-à-dire sont solides, rocheuses, et sur une orbite favorable à l’existence d’eau liquide et de vie à leur surface. Même si la vie n’existait que sur un pour cent d’entre elles et n’évoluait vers des espèces dotées d’une intelligence comparable à la nôtre que dans un cas sur un million, notre galaxie devrait abriter des centaines de civilisations technologiquement avancées, dont certaines bien plus vieilles et avancées que la nôtre. Des études ont montré qu’une hypothétique ancienne civilisation ayant acquis la maîtrise du voyage interstellaire aurait pu visiter l’ensemble des étoiles de la Voie lactée en quelques dizaines de millions d’années, une durée énorme à l’échelle humaine, mais minuscule à l’échelle de l’Univers.

Alors pourquoi le ciel nous semble-t-il si vide ? Sommes-nous les « premiers », voire les seuls êtres pensants dans ce gigantesque Univers, ou tout du moins dans notre Voie lactée ? Toute civilisation technologique est-elle vouée à l’autodestruction en un temps très court ? La vie est-elle un phénomène extrêmement rare, voire unique ? Ou au contraire la vie est-elle très fréquente, mais son évolution vers une intelligence technologique est-elle extrêmement peu probable ? À moins que l’Univers ne foisonne de civilisations technologiques, mais que le voyage interstellaire soit impossible, et qu’aucune de ces civilisations ne désire consacrer de précieuses ressources à envoyer des messages au-delà de leur système planétaire, tout en sachant qu’ils ne recevront pas de réponses avant des décennies, voire des siècles du fait de la distance énorme entre les étoiles ? Ou alors la vie intelligente est-elle forcément prédatrice, et les civilisations technologiques se cachent-elles les unes des autres de peur de se faire« manger » ? Peut-être sommes-nous observés furtivement par une ou plusieurs civilisations ne désirant pas interférer avec notre développement ? Ou peut-être sommes-nous simplement trop peu développés pour détecter et même mériter l’attention de civilisations plus avancées de millions voire de milliards d’années par rapport à nous ? Le Paradoxe de Fermi ne manque pas de réponses possibles. Laquelle est la bonne ? Nous n’en savons rien. Pas encore du moins. Car, comme le décrit très bien Geoffrey Van Hecke dans le livre que vous tenez en main, notre étude de l’Univers continue, et chaque nouveau projet, chaque nouvelle découverte nous rapproche peut-être d’une réponse. Le projet SETI (Search for Extraterrestrial Intelligence) continue à observer des étoiles proches dans l’espoir de détecter un signal intelligent à notre intention (ou pas). De plus en plus d’exoplanètes potentiellement habitables sont détectées, dont certaines se prêtent bien à une étude de la composition atmosphérique – y compris la possible détection de traces chimiques de vie – avec nos télescopes les plus puissants, comme le télescope spatial JWST. Des télescopes spatiaux encore plus puissants, capables de découvrir et d’étudier des centaines d’exoplanètes semblables à la Terre sont actuellement en cours de développement. Certains projets originaux cherchent même des traces d’artefacts technologiques d’origine extraterrestre dans notre propre système solaire. La science moderne ne peut promettre une réponse définitive au Paradoxe de Fermi, mais elle met tout en œuvre pour s’en approcher.

Dans ce contexte exaltant, Geoffrey Van Hecke nous présente donc ici une vision très personnelle et humaine de ce fameux Paradoxe. En nous plaçant tour à tour dans la peau d’un astronome humain et de son équivalent extraterrestre, il souligne de très belle façon que notre quête constante de ce qui estautre vise avant tout à mieux nous connaître nous-mêmes et à mieux appréhender notre place dans ce Cosmos gigantesque qui nous fascine et nous effraie à la fois. Il en profite pour nous confronter avec les deux faces de notre Humanité : celle d’êtres sensibles et curieux, capables en unissant leurs forces de prouesses technologiques et intellectuelles incroyables, mais aussi celle de prédateurs individualistes capables de se massacrer les uns les autres, de détruire leur propre biosphère, et de condamner leur propre espèce à l’extinction. En cet extraterrestre sur sa lointaine exoplanète, c’est la première face que nous aimerions désespérément voir, comme une démonstration que le meilleur de nous-mêmes peut l’emporter sur nos tares. Tout en nous informant de manière très pédagogique sur les derniers progrès de l’astrobiologie, de l’exoplanétologie, et de SETI, Geoffrey Van Hecke nous rappelle ainsi le caractère inspirant de l’Univers et le rôle essentiel de son étude dans l’accomplissement de l’Homme. Le Cosmos est à la fois une énigme et une Terra Incognita qui nous tend les bras. À nous de choisir d’exprimer le meilleur de nous-mêmes et de relever le défi.

Michaël Gillon

Tavier, le 8 janvier 2023

I

La vie existe-t-elle ailleurs ? Je ne suis pas le premier chasseur de planètes à me poser la question. Ni le dernier. Nos yeux scrutent la voûte céleste depuis des siècles, déconcertés par notre merveilleuse Voie lactée, par ces étoiles qui scintillent tels de petits diamants se superposant à l’obscurité. Nous n’ignorons plus qu’autour de chacune d’elles orbite au moins une exoplanète, dont vingt-cinq pour cent ressemblent à la nôtre. Taille semblable, rocheuse, située en zone habitable, c’est-à-dire là où l’eau se retrouve à l’état liquide. Dans notre seule galaxie, il existe des milliards de systèmes. Doit-on pour autant considérer que la vie intelligente foisonne autour de nous ? Malheureusement pas. Le nombre de paramètres entrant en jeu est incalculable. La lente évolution qui permettra à la chimie de développer des structures complexes a besoin de stabilité. Au minimum une centaine de millions d’années sans changements majeurs. Notre propre lieu de vie s’est tour à tour transformé en boule de feu, en sphère de glace, jusqu’au moment où les températures sont enfin devenues plus clémentes1. Grâce à un noyau qui s’est peu à peu refroidi, une activité volcanique qui a permis de créer une atmosphère viable, capable de nous protéger des rayonnements solaires. Mais aussi un satellite qui nous protège des géocroiseurs, ces astéroïdes qui furent attirés par la gravité de notre Lune plutôt que par la nôtre. De quoi éviter des catastrophes. Nous avons une chance que beaucoup d’autres mondes n’ont pas. Une étoile calme, incapable de nous balayer de vents radioactifs risquant de détruire la couche qui nous protège. La liste de critères à cocher pour parvenir à une civilisation moderne est particulièrement longue. Certains chercheurs pensent qu’il n’y a pas plus d’une trentaine de peuples comme le nôtre. Sur une carte d’un diamètre de 100 000 années-lumière, cela fait peu. La faute sans doute à un Univers en mouvement perpétuel. Connaître l’âge d’un système est capital en recherche astronomique. Regarder au bon endroit au bon moment constitue notre devise. Nous avons mis des milliards d’années avant de devenir des sujets d’étude suffisamment intéressants pour les voisins qui nous observent. Je ne cesse de le répéter, la vie est fragile, et il faut s’armer de patience avant de la voir éclore dans toute sa splendeur.

Depuis quelques années, nous avons franchi un cap. Tout a commencé lorsque nous avons envoyé un petit télescope spatial cartographier la galaxie à 360° et de haut en bas. Avec pour mission principale de détecter les exoplanètes les plus proches. Si la collecte des données fut relativement simple, son interprétation fut d’une incroyable complexité, tant la Voie lactée abonde d’astres en tout genre. Mais nous avions tout prévu. Conscients d’être capables de prouesses technologiques, nous nous sommes fabriqué un allié suffisamment puissant pour trier cette multitude d’informations2. Un télescope ultrasensible effectuant ses observations de l’orange du spectre visible à l’infrarouge moyen. Les distances qui nous séparent des « autres » étant trop importantes pour les distinguer à l’œil nu, le seul moyen de détecter une présence est d’analyser le spectre de la lumière émise. Chaque gaz, comme l’oxygène par exemple, se voit lié à une couleur. Présélectionnées par le premier outil, les exoplanètes jugées potentiellement habitables sont passées au crible par le second. En d’autres termes, mon rôle est d’analyser l’atmosphère et les biosignatures de ces candidates à la vie. Les traces chimiques peuvent facilement trahir l’existence d’habitants lointains. Reste à savoir sous quelle forme. Le meilleur moyen de confirmer nos observations est d’aller voir sur place. Pour cette raison, nous avons eu l’idée d’envoyer des nanovaisseaux équipés d’une voile solaire vers les cibles choisies. Depuis le sol, de puissants lasers les ont poussés vers l’horizon stellaire. L’espace ne provoquant pas de frottement, ils ont poursuivi leur chemin même lorsque cette force s’est estompée, atteignant le quart de la vitesse de la lumière3. Parmi l’amas d’exoplanètes découvertes, une m’intéressait particulièrement. Celle qui orbite autour de la cinquième étoile que notre technologie photographiera. Dans six mois.

Nos astronomes ont cartographié des millions de galaxies inconnues à l’aide de radiotélescopes géants4. Quand nous peinons toujours à conquérir la nôtre, à évoluer en espèce multiplanétaire. Les distances sont telles, les lois de la physique si fascinantes, qu’aller à la rencontre de nos voisins relève de la prouesse scientifique. Le plus beau défi auquel notre monde est confronté. J’en rêve chaque jour. La vie quotidienne sur ma planète n’en demeure pas moins palpitante. Si mon regard ne cessait de s’évader dans le cosmos, mon cœur battait pour un être beaucoup plus proche. Habitant la même métropole. Quelqu’un qui m’a beaucoup aimé, et que je pensais acquis. Ce fut ma plus grande erreur, une profonde source de regrets. Je n’ai admis mes sentiments que trop tard, quand la réciprocité avait disparu. Pourquoi toujours chercher ce que l’on a devant soi ? Un paradoxe faisant partie intégrante de mon existence. À l’instar de mes recherches. Je cherche la vie, quand elle déborde tout autour de moi. Nous aimons ce que nous n’avons pas, l’émerveillement, l’inaccessibilité. Jusqu’au jour où l’on se rend compte que la fuite ne peut être éternelle, que les trésors ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Manquer une opportunité est particulièrement douloureux. Mais c’est dans la souffrance que l’on grandit, que notre âme devient meilleure. L’histoire que je souhaite vous raconter commence à un moment charnière. Quand la vie se rapprochait tandis que l’amour s’en allait…

La métropole est une cité exemplaire. Vingt millions d’habitants, pour la plupart érudits et bercés depuis leur tendre enfance par des valeurs fortes. Le gouvernement central a compris depuis longtemps l’importance d’investir dans l’éducation. Développer l’intelligence d’une population permet une responsabilisation collective, voire des utopies. Plus personne n’ignore l’équilibre fragile qui rend notre planète habitable. Conscients de ne disposer d’aucun plan B avant plusieurs siècles, nous avons cherché des compromis. Ce projet porte un nom simple : le développement durable. Notre technologie ne permettra pas de coloniser un autre astre avant des dizaines de générations. De facto, des choix se sont imposés. Superficie et ressources limitées imposent un plan démographique parfaitement maîtrisé. Nous aurions pu prendre cette importante mesure comme liberticide. Il n’en fut rien. Mes concitoyens comprirent que nous n’avions pas le choix si nous voulions assurer notre propre survie. La concentration urbaine la plus peuplée de mon monde s’est fondue dans une nature respectée, demeure d’une faune richissime. Cette diversité fut l’une des récompenses à nos efforts. Exit les énergies fossiles. L’hydrogène, le soleil et le vent ont inondé ma ville de leur énergie. Les autres civilisations en font-elles autant ? Je ne cesse de me poser la question. S’imbriquer dans une société préconçue n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Si les inégalités sociales furent réduites grâce à nos universités, nos cerveaux se façonnent au contact d’un réseau propre à chacun. La mairie eut l’idée géniale d’établir un plan d’identification. Afin que chacun soit mis dans la bonne case et puisse s’épanouir en fonction de ses passions et de ses rêves. Résultat sans équivoque : quasi-situation de plein emploi, taux de suicide au plus bas. Mes parents avaient décelé une certaine fascination pour le ciel étoilé. Je fus emmené pour la première fois dans un observatoire à l’âge de douze ans. La nuit, un professeur m’expliqua ses recherches et me montra ce qui nous entourait. Je me souviens du moment où je dus terminer ma visite.

— Professeur, puis-je rester avec vous toute la semaine ?

Sous le regard interpellé de ma mère, il ne sut que répondre.

— Vous m’avez parlé d’une exoplanète prometteuse, je rêverais d’assister à cette découverte, dis-je avec insistance.

Quelques documents et un câlin plus tard, je reçus un laissez-passer à l’observatoire métropolitain. Qui dans les faits en est distant de plusieurs centaines de kilomètres afin d’éviter toute pollution lumineuse. Ce genre d’histoire s’est complètement banalisée avec la proactivité du plan d’identification. Lorsque j’entrai à la faculté d’astrophysique, je fis face à un problème de taille : mes capacités mathématiques apparurent insuffisantes. Une lacune grave lorsqu’on se destine à observer des astres et mesurer leur mouvement. À l’échelle de l’Univers. La complexité du cosmos est telle qu’elle nécessite pour sa compréhension d’importantes compétences informatiques, technologiques et analytiques. Obtenir des données n’est pas tout. Il faut pouvoir les interpréter, les calculer, les théoriser et les présenter clairement. Chaque découverte est un pas supplémentaire vers la conquête spatiale. À la fin du premier semestre, le recteur de l’université et un inspecteur du plan d’identification m’invitèrent à une évaluation.

— Comment allez-vous ? me demanda le recteur.

— Fort bien. Je suis passionné par mon domaine, mais j’admets certaines difficultés, répondis-je avec assurance.

— Nous ne l’ignorons pas. D’où notre entrevue. J’ai demandé à vos professeurs un rapport qui conduirait à une réorientation.

— Voici ce qu’il en ressort : « Le citoyen 96 851 démontre un intérêt débordant pour le monde des étoiles. Il s’intéresse à tous les sous-domaines sans exception et ressent de la frustration lorsqu’il ne comprend pas. Malgré cela, l’aspect abstrait des mathématiques générales semble lui paraître insurmontable. Nous préconisons de ne plus perdre notre temps avec l’enseignement des techniques de mesures et de le réorienter immédiatement vers des sous-domaines davantage illustrés. En d’autres termes, notre élève pourrait se révéler brillant si nous lui fournissons davantage de temps d’étude dans la récolte et la présentation des données. Il pourrait par ailleurs servir comme support aux mesures directes », expliqua l’inspecteur.

— Êtes-vous d’accord avec l’analyse de vos professeurs ? demanda gentiment le recteur.

L’avantage du plan d’identification est qu’il fut conçu sur mesure pour chaque citoyen. Je me sentais écouté et compris. Ces mots furent exacts. J’avais besoin de choses concrètes à calculer, d’images, de noms. Les lois mathématiques de base, aussi importantes soient-elles, me parurent incompréhensibles lorsqu’elles ne furent pas liées à un exemple réel. Afin d’évacuer ce paradoxe, on me donna l’opportunité de me concentrer sur l’utilisation des outils d’observation, c’est-à-dire les télescopes, et la présentation des rapports finaux, tant mon engouement fut communicatif. Si mon programme allait être modifié, impossible d’échapper à l’étude de la règle la plus importante : la gravité. Base fondamentale de la théorie de la relativité, celle qui permet de comprendre ce qui nous entoure, ce qui nous façonne. La gravitation, terme le plus souvent employé, est l’une des quatre interactions fondamentales qui régissent l’Univers. Elle est responsable de l’attraction des corps massifs et considérée comme une manifestation de la courbure de l’espace-temps. À l’opposé, l’infiniment petit est régi par la physique quantique. Convaincu de pouvoir fusionner la relativité générale, la compréhension de l’infiniment grand, avec la physique quantique, la compréhension de l’infiniment petit, toutes deux justifiant avec certitude le mécanisme de notre propre Univers mais s’opposant, je décidai de choisir la gravité quantique comme sujet de thèse5. Si je ne pus réussir là où mes prédécesseurs avaient échoué, je parvins néanmoins à renforcer une piste : la théorie des cordes6. Sérieuse candidate à une théorie du tout. J’admets éprouver une certaine fierté. Mes recherches ayant permis de faire avancer nos connaissances scientifiques, je reçus la chance de pouvoir mener divers projets à ma manière. Aujourd’hui, aucune de mes actions ne doit être soumise à approbation. Je jouis d’une liberté totale lorsque je scrute le fabuleux ciel étoilé. À nouveau, le plan d’identification a fait ses preuves. Rêves et espoirs n’ont cessé de se décupler au fil du temps.

Mon regard croisa pour la première fois celui de la citoyenne 87 423 un soir de décembre. Aux alentours de trois heures du matin. Sur le chemin du bar, une pétillante jeune femme me barra la route. J’admets que mes actes furent dictés par de basiques instincts naturels. Sans nous poser de questions, nous avions juste envie de sentir la vie, de goûter à l’amour sous sa forme la plus primaire. Mais le destin n’est qu’une suite d’imprévus. L’unique nuit d’ébats s’est reproduite encore et encore. À l’amitié améliorée que nous avions développée se sont peu à peu mélangés des sentiments. Cette fameuse « relation amoureuse sans inconvénient », que nous pensions indestructible, a depuis lors volé en éclats. Obtenir le cœur d’un individu et continuer à profiter des plaisirs de la chair avec d’autres est impossible dans les faits. J’ai voulu maximiser le divertissement immédiat en sacrifiant le long terme. Jusqu’à me retrouver face à un ultimatum : son amour ou la liberté. Du moins, c’est en ce sens que je l’avais erronément compris. Je voyais le couple comme une prison. Mais c’est la solitude qui m’étouffe. Cette épaule sur laquelle je ne peux jamais me reposer en rentrant chez moi. Il est difficile de surmonter ses regrets, de constater les conséquences jour après jour. Moi qui me croyais d’une intelligence supérieure à la moyenne, mes décisions m’ont tout simplement rappelé de graves faiblesses. Un manque cruel de présence d’esprit, au point que même le temps n’a pu cicatriser mes blessures. Vous l’aurez compris, ma propre flèche me fait encore saigner. Et les lésions semblent à présent irréversibles. Comment un homme qui voit si grand, conscient de la relativité à donner à chaque problème, n’hésitant pas à se perdre dans l’immensité de l’espace, a pu se faire broyer par les lois implacables de la dimension émotionnelle ? Celle qui nous apporte joie et tristesse. Quand la recherche de vie intergalactique n’est qu’une succession de froides théories. C’est peut-être cela la définition de l’intelligence : savoir dissocier le bien du mal, ressentir des choses, aussi petit soit-on. Parfois, le prix à payer n’en est que plus lourd.

Il m’arrive de me replonger dans notre histoire pour puiser l’espoir vital à ma propre existence. Avec le recul, j’ai conscience de ne pas avoir su canaliser mes émotions. Or, le self-control est une qualité en or. La maturité et l’expérience aident à se gérer, parfois tardivement. Mais tant que notre cœur bat, est-il réellement trop tard ? Un souverain antique est parvenu à nous prouver l’inverse. Avant son avènement, le prince manifestait de l’intempérance, une rapacité et une cruauté sans égale qui laissaient mal augurer du comportement du futur empereur7. Élevé à la cour impériale, le jeune homme se laissait régulièrement séduire par toutes les formes de plaisir, de libertinage et de débauche. Pendant le règne de son père, il monnayait les jugements et essayait de tirer un profit douteux des affaires dont il avait la charge, tout cela afin de vivre dans le luxe et les fêtes somptueuses. Alors que le peuple s’attendait au pire à sa prise de pouvoir, sa personnalité changea du jour au lendemain, fortement marquée par la tragique disparition de son prédécesseur. Ses défauts s’effacèrent devant les plus rares vertus. S’entourant de personnalités respectables, il cessa l’étalage du luxe et afficha une simplicité et une humilité impensables quelques années auparavant. Ce changement radical de comportement est concomitant avec une série de catastrophes qui vont, en deux ans, mettre en relief son caractère. Suite à une terrible éruption volcanique, où des milliers de personnes trouvèrent la mort, il confia le soin à deux consuls de superviser les secours aux sinistrés et fit verser aux rescapés des subventions. Il leur octroya les biens de ceux qui avaient péri sans laisser d’héritier, à la différence de ses prédécesseurs : ceux-ci, dans des circonstances semblables, s’étaient approprié les biens des victimes. Lors d’une épidémie de peste, il intervint en personne pour secourir la population. Il fit parvenir les secours et vint sur place réconforter les rescapés, apportant la sollicitude d’un empereur et la tendresse d’un père, selon ses contemporains. La conjonction entre ces événements dramatiques et l’attention, généreuse et dévouée, prodiguée aux personnes éprouvées, explique la faveur sans égale dont il a bénéficié. La tradition lui prête ce mot : « Diem perdidi » (j’ai perdu ma journée), prononcé lorsqu’il terminait une journée sans avoir apporté un bienfait particulier.

Lorsque je quitte l’observatoire pour rejoindre mes amis dans les quartiers animés de la métropole, j’aime m’octroyer une demi-heure d’errance. Mes pensées se mélangent aux chants des oiseaux, à l’air humidifié par la photosynthèse, aux chuchotements de la ville. Les façades végétalisées et le mouvement presque inaudible des éoliennes urbaines m’apaisent. Cette promenade quotidienne me rafraîchit le cerveau, me remet les idées en place. J’aime les gens, la vie en société. Le plaisir de communiquer avec les autres se décuple lorsque l’esprit s’est vidé de toutes ses inquiétudes. Ce soir-là, mon ami d’enfance m’attendait avec deux charmantes demoiselles au restaurant. Pas n’importe lequel : le premier réalisé dans une mini-forêt. Chaque table se trouve à l’intérieur du tronc d’un arbre millénaire. Il n’est pas rare de ne plus pouvoir faire la différence entre la nature et la ville dans la métropole. L’endroit est pourtant situé en plein centre. Bien que mégalomanes, les concepteurs de ce pôle urbain somme toute récent ont toujours affirmé vouloir baigner le citoyen d’un ensemble poétique. Architectes, environnementalistes, artistes et autres s’en sont donné à cœur joie. Le règne des énergies fossiles semble lointain.

— J’ai déjà fait ta pub auprès de Lora, celle de droite, me glissa-t-il à l’oreille.

Edwin connaissait ma situation sentimentale. Ou plutôt ma non-situation. Mon ami ne s’était jamais moqué de moi. Son cœur avait également saigné par le passé. Mais si tomber est permis, se relever est ordonné8. S’apitoyer sur son sort n’est pas une option envisageable, il faut tuer la douleur en « découvrant des terres inconnues » pour reprendre ses paroles.

— Edwin m’a raconté que tu recherches la vie ailleurs, introduisit-elle avec curiosité.

Si le charme de mon interlocutrice était indéniable, la question récurrente revint au galop dans mon esprit : allais-je retrouver ce feeling si précieux que j’avais partagé par le passé ? J’avais su gravir une montagne, gagner mon bonheur avant de retomber dans les abysses. Doit-on retenter l’aventure à nouveau au pied du mur ? Sans aucun doute. La diversité de personnalités qui peuplent ma planète ressemble à ces étoiles que je scrute inlassablement. Il y en a tant qu’il est impossible de dire laquelle est la plus belle.

— Effectivement. Nous avons la quasi-certitude que nous ne sommes pas seuls dans l’Univers. D’autres vies, d’autres intelligences cohabitent. J’ai reçu la chance de pouvoir chapeauter un projet destiné à s’en assurer. Certaines étoiles offrent un taux de probabilité supérieur. L’une d’elles, une naine jaune, m’intéresse au plus haut point. Seulement située à douze années-lumière, nos outils ont décelé deux exoplanètes semblables dans sa zone habitable.

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