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Agacé par le comportement désinvolte et irresponsable des humains envers son chef-d'oeuvre, TERRE la majestueuse, le fondateur du monde a décrété sa destruction. Toutefois, il cède aux suppliques de ses conseillers et il autorise, pour un temps imparti, l'envoi des êtres de Lumière sur la magnifique planète avec l'objectif de la sauver d'une fin indigne. L'un d'eux reçoit une mission spéciale : assurer la protection, apporter le bien-être et satisfaire aux désirs d'un seul spécimen : l'Élu.
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Seitenzahl: 392
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Rien dans ce monde n’arrive par hasard
Paulo Coelho
À ma grand-mère Jeanne
par
EDL 459 157 131 191 814
Transcription et glossaire à la bibliothèque
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Epilogue
Tout a commencé à mon retour de mission d’ALMEIRA, minuscule 2ème planète d’un million de km2, du 3ème système solaire. Âgée de presque 4 milliards d’années, elle est peuplée depuis 50 000 ans par des créatures qui sur TERRE auraient été classées dans la famille des insectes. Ces orthoptères géants se nourrissent de la sève brute, éminemment nutritive, des sarments odoriférants qui poussent en abondance sur leur territoire. La durée de vie des almeirans dépasse 200 ans. Ils se reproduisent le dernier jour de la rotation annuelle d’ALMEIRA autour de son soleil. Depuis quelques rotations aucune reproduction n’aboutissant, j’ai été envoyé sur cette planète, en compagnie d’une cohorte réduite de guides tutélaires, afin de transmigrer dans des entités fécondables et trouver les causes de ce brusque bouleversement. Trois rotations avec ces êtres d’une puérilité attachante ont été nécessaires à l’identification des problématiques. J’ai établi un diagnostic précis, rédigé un rapport concis et présenté des solutions positives pour relancer la natalité. Je ne suis ni médecin, ni technicien, ni savant : je suis un être de Lumière. La décision finale d’aider ou non les almeirans repose sur les Sages de la Création, possesseurs du savoir raisonné.
À la fin de chaque mission, je regagne le Royaume Céleste par un des innombrables couloirs interplanétaires.
Ces passages protecteurs le relient à toutes les planètes, quel que soit le système solaire auquel elles appartiennent. Ils facilitent la traversée des ionosphères et permettent d’éviter les trous noirs, les bombardements cométaires et météoritiques, les étoiles, les satellites, les vaisseaux et les objets hétéroclites de plus en plus nombreux. Dès que j’arrivai sur la base, un ambassadeur permanent, chef des relations internes, m’escorta au quartier général, à la demande des Sages. Le Royaume, colossale sphère lumineuse, rayonnait de mille feux comme un immense brasier ardent, preuve d’une effervescence d’exception. J’admets que depuis quelques cycles, l’activité s’est intensifiée. Les différentes variétés de vie apparues sur les planètes de l’ensemble des systèmes solaires ont développé une indéniable intelligence. Elle leur a permis d’interférer dans le processus ancestral en exploitant graduellement le système complexe d’où elles sont originaires et d’en contrôler l’environnement comme le font les derverans. Ces êtres bleu pâle, de forme ovoïde, imberbes, pourvus d’un œilleton proéminent, parés de deux courtes antennes hypersensibles occupent DERVERA, la 7ème planète du 6ème système solaire. Ils se déplacent aisément sans toucher le sol épineux et mouvant de leur habitat. Leur alimentation provient de l’énergie solaire par l’intermédiaire de mini capteurs externes gravés à la surface de leur organisme. Lors d’une mission temporaire sur cette planète âgée de 2 milliards d’années, j’ai constaté l’intelligence exceptionnelle dont ils sont dotés, bien supérieure à celle des autres espèces de l’espace. Ces surdoués ont exploré, analysé et tiré parti de tous les éléments du milieu naturel utiles à l’évolution de leur organisme. Ils ont étudié le processus physiologique d’un organe vital commun à de nombreuses espèces et l’ont façonné pour démultiplier ses capacités. Pacifistes, les derverans vivent à bord d’in-génieux vaisseaux spatiaux et explorent l’espace dans le dessein d’en découvrir les profondeurs. Les observateurs, gardiens du Royaume, mentionnent régulièrement leur approche dans son champ. Toutefois, la puissance de son système de défense indiscernable le protège de toute intrusion. Le Royaume Céleste domine la totalité du cosmos. Les couloirs interplanétaires débouchent sur une plate-forme. La piste d’atterrissage entoure la sphère diaphane gardée de façon permanente. À l’intérieur de cette enceinte, se situe le quartier général du Royaume, immense dôme phosphorescent. Tout d’abord, se trouve le territoire des contrôleurs qui comme leur nom l’indique sont chargés de toute la vérification des innombrables informations en provenance de l’univers. Puis, suit le secteur des rapporteurs et celui des ambassadeurs qui transmettent les faits aux Sages. Vient ensuite le département des messagers, des êtres de Lumière et des guides. Enfin, trône le cœur du Royaume qui abrite le ministère des Sages et surtout le domaine d’IMMUABLE, son vaste laboratoire, ses extraordinaires salles d’études. La demeure du créateur du monde est infranchissable. IMMUABLE, l’être unique, suprême, pérenne, transcendant, d’une perfection absolue, a donné le libre arbitre à la vie apparue, en perpétuel mouvement, sur chacune des planètes créées de ses mains. À chaque fin de rotation, des communiqués émis par les rapporteurs, services secrets du Royaume, relatent l’avancée des mondes. Avant de les remettre à IMMUABLE, les Sages, réunis en conseil, les épluchent avec une vigilante attention. Les Sages comptent douze membres dont le savoir raisonné, jamais mis en doute, a sauvé de la destruction de nombreuses planètes jugées loupées et en conséquence, condamnées comme TIRANE et TITTON, 1ère et 2ème planètes du 9ème système solaire. Ces jumelles d’une superficie de 3 millions de km2, vieilles de 800 millions d’années ne manifestent aucun signe de développement. IMMUABLE exigeait leur destruction définitive mais les Sages ont obtenu le maintien dans leur galaxie.
Lorsqu’une crise menace l’équilibre planétaire, les Sages font appel aux êtres de Lumière. Selon la règle établie, les ordres de mission sont reçus par les messagers, organisateurs responsables des expéditions intrusives puis transmises aux êtres de Lumière avec les directives à appliquer.
Comme mes semblables, je suis né de la Lumière céleste dont je possède le pouvoir, la connaissance, la mobilité et le langage. Nous sommes accompagnés dans chacune de nos missions, par une unité de guides, êtres multidimensionnels d’une puissance, bienveillante ou malveillante, redoutable. Tous, autrefois, ont connu une existence sur une des planètes de l’univers. Nous possédons la faculté de communiquer ensemble de manière simultanée et la capacité à travailler en concomitance. Je pénétrai dans l’éclatant sanctuaire et pris place avec les messagers, les êtres de Lumière et une multitude de divisions de guides, face aux Sages.
Le Sage du Conseil prit la parole :
– Êtres de Lumière, Éternels serviteurs infaillibles du Royaume Céleste, commença-t-il, nous vous avons tous conviés en ce lieu suprême en vue d’une mission d’une gravité extrême qui concerne la 3ème planète du 1er système solaire. Son hologramme se dessina devant nous, majestueux.
Un des guides murmura :
– La planète bleue !
Qu’arrivait-il à ce complexe système originel ?
– La planète bleue ou TERRE. Une des premières conceptions d’IMMUABLE, son inspiratrice jamais égalée. Son origine remonte à 5 milliards d’années. TERRE a pris son indépendance grâce à sa rapide évolution ainsi qu’à ses développements composites. Elle est peuplée de millions d’espèces mais l’unique dont les dégâts constituent un risque réel et fatal s’appelle l’humain. Il est apparu depuis quelques centaines de milliers de rotation.
Des images de ces créatures énigmatiques surgirent à côté de TERRE et un brouhaha de surprise s’éleva. – Oui, ils sont curieusement bâtis, ironisa le Sage de la Matière mais vous finirez par vous habituer à leur aspect.
Après cette digression, le Sage du Conseil revint au sujet.
– Une étude impartiale de ce spécimen plein de contradictions – d’un côté il cherche à prolonger la vie, de l’autre à la détruire par ses actes et ses comportements – l’a référencé comme prédateur hautement dangereux pour la pérennité de la planète.
Ceux d’entre nous qui avaient effectué une mission sur TERRE comprirent ce que le Sage du Conseil insinuait. Ce n’était pas mon cas.
– Ils n’ont pas su interpréter les avertissements que le Royaume leur décoche depuis des siècles. IMMUABLE a programmé sa destruction au dernier jour de sa rotation, déclama-t-il, sentencieux.
Une agitation des guides issus de TERRE s’en-suivit. Peut-être qu’une souvenance, non pas nostalgique car ce sentiment disparaît lors de la mort physique, mais fugace, les avait traversés ?
– Le but de votre mission, qui ne pourra pas excéder une demi-rotation puisque le jour du solstice d’été est proche, dévoila solennellement le Sage de la Force, vise le sauvetage de TERRE par invasion et purification… Êtres de Lumière, vous êtes les pilotes de cette action. Vous serez déployés sur les continents habités et dans tous les territoires fondés par les humains. Les messagers vous remettront les identités de ceux dont vous prendrez le contrôle. Vous avez toute latitude afin d’accomplir cet objectif colossal et inédit.
– Seuls les guides terriens vous accompagneront et participeront à cette opération. La campagne sera supervisée par le Sage de la Connaissance, ajouta-t-il.
À son tour, ce dernier prit la parole.
– En raison de la vitesse orbitale de TERRE, les départs s’effectueront par vagues successives. Le couloir protecteur restera actif jusqu’au dénouement, quel qu’il soit.
Chaque mission se révèle particulière mais aucun d’entre nous n’avait participé à une opération de cette envergure.
Le sanctuaire se vidait. Chacun se dirigeait vers son département lorsque le Sage de la Paix m’interpella :
– Être de Lumière qui revient d’achever une action sur ALMEIRA, approche ! Tu as embaumé notre sanctuaire de la dense fragrance d’une minuscule planète ! Tu resteras imprégné de cette senteur durant des siècles de rotation… Sur TERRE, cette plante envoûtante porte le joli nom de jasmin… Nous avons lu ton rapport… Une fois encore tu donnes matière à réflexion aux Sages… Tu es si différent des tiens. Cela justifie notre décision de te choisir comme mandataire de la mission fondamentale. Un ambassadeur va te conduire auprès d’IMMUABLE.
Le département resplendissait d’un éclat ardent. Des myriades d’êtres de Lumière tous réunis en son sein, vers une destination éminente, projetaient leur intense rayonnement qui attestait de leurs suprêmes valeurs célestes.
Je franchis le seuil du sanctuaire d’IMMUABLE.
Il était exactement 7 heures, ce vendredi 15 juin, lorsque j’entrai dans le hall d’accueil de l’hôtel Mercure, à Albi, avec ma tribu de guides. Un humain se tenait derrière un comptoir en bois. Je le détaillai : grand de taille, des cheveux roux, deux yeux enfoncés, un long visage glabre et deux bras dont les mains s’activaient sur un clavier d’ordinateur. Il portait une veste bordeaux. Une cravate grise ornait sa chemise blanche. Invisible à ses mirettes, il percevait toutefois la senteur jasminée dans mon sillage. Il leva la tête, regarda autour de lui, haussa les épaules et reprit son activité. Je me faufilai dans le couloir menant à la chambre occupée par l’humaine dans laquelle je devais transmigrer. Étendue sur un lit, cette créature ne ressemblait en rien à celle que j’avais rencontrée préalablement. À travers les rideaux, les rayons du soleil ondulaient sur un corps gracile soulevé par une paisible respiration. Je m’approchai tout près d’elle. Les cheveux blond cendré, qui reposaient sur des épaules dénudées, encadraient un beau visage au front haut, aux pommettes saillantes, aux joues creuses. Un nez droit, légèrement retroussé surplombait des lèvres ourlées.
– Hello, petite humaine.
Elle tressauta, ouvrit ses immenses yeux d’un bleu profond qui les rendait subjuguants. Je m’appropriai son être.
Chaque être de Lumière procède de manière intrinsèque dans sa prise de contrôle. Pour les uns, immédiate, pour les autres progressive. En ce qui me concerne, un strict état des lieux de la chose colonisée se montre primordial pour réaliser la mission conformément au plan défini, dans des conditions adéquates, sans danger envers la créature ou la chose accaparée. Je visitai l’intérieur de ce corps, de sexe féminin, jeune, fécondable, sain, malgré un affaiblissement de son cœur causé par un chagrin d’amour. Un état de douleur profonde éprouvée après sa rupture sentimentale avec une autre créature humaine, de sexe masculin celle-ci, prénommée Thomas. J’effaçai l’impression de cette dérangeante et stupide affliction. Je repris mon exploration.
– Que d’organes ! Que de systèmes ! Un labyrinthe embrouillé en mouvement continu ! Comment ce mécanisme alambiqué pouvait-il fonctionner dans cette faillible structure ?
Dans l’attente du réveil naturel de mon hôtesse, je consultai sa généalogie afin de m’imprégner de son identité, de son savoir, de sa culture. J’étudiai son cerveau, siège de ses réflexions, de ses émotions, de ses actes, de ses désirs et je constatai qu’elle n’uti-lisait qu’une infime partie de son potentiel comme sans doute la plupart de ses congénères. Je poursuivis mon inspection. Mon hôtesse terrienne, unique enfant, de Michel Fabre et Patricia Conort, élevée dans la discipline, la rigueur et âgée de vingt-sept ans, se prénommait Tara. Diplômée en gestion et administration de biens, elle avait travaillé sur Toulouse dans un important cabinet immobilier. Ensuite, elle avait résidé à Albi, avec Thomas Vigier, chirurgien-dentiste, le chagrin d’amour rencontré au cours d’une vente aux enchères. Ce sympathique professionnel de la santé, au visage juvénile, avait su conquérir son cœur.
Tara commença à remuer. Elle se souleva sur un coude, fut prise de vertiges et retomba sur son oreiller. Mon invasion provoquait des haut-le-cœur difficiles à réfréner. Son corps fut secoué de frissons. Elle s’enroula dans la couette pour le réchauffer. L’envie de vomir l’obligea à se lever mais son estomac vide ne rejeta rien. Elle tituba et s’agrippa au lavabo dont elle tourna le robinet afin d’asperger son visage d’eau fraîche. Elle vida sa vessie dans les toilettes : les homos sapiens ne savaient pas recycler leur liquide organique. Péniblement, elle se dirigea sous la douche. L’eau brûlante revivifia sa peau dorée. Dans sa tête, des mots, des images se bousculaient et lui vrillaient le crâne. Elle respirait par saccades douloureuses.
Je calmais son angoisse naissante. Apaisée, elle se sécha, enduit sa peau d’une crème hydratante, se brossa soigneusement les dents, se rinça la bouche de laquelle s’échappèrent des millions de bactéries nocives. Est-ce que tous les humains adoptaient la même hygiène corporelle ? La nausée s’atténuait peu à peu. Je déployais ma Lumière avec précaution. Ne pas abîmer ce trésor… Elle coiffa ses cheveux, devant le miroir qui lui renvoya l’image d’une femme dégagée de toute attache. Elle sortit des vêtements d’un placard mural et les déposa sur le lit. Elle mit un ensemble slip et soutien-gorge noir à pois blancs et enfila un t-shirt assorti à son jean. La majorité des humains se couvraient les parties du corps en couches successives, ils respectaient des règles dites de pudeur. Une fois vêtue, elle téléphona à son ami et ancien employeur, Sébastien Monestier. Les humains n’exploitaient pas la télesthésie, cette communication extrasensorielle pratiquée sur des planètes récemment animées, lui préférant l’invention puis la fabrication d’appareils ancrés de façon naturelle dans leur organisme. Une simple activation du système, une entrée des applications souhaitées auraient optimisé leurs fonctions selon leur convenance.
– Bonjour Tara Mia, entendit-elle, clin d’œil à un film américain, que Seb ne se lassait pas de regarder, La famille Addams, une famille macabre dont la vie défilait dans un manoir hanté.
Le film était une œuvre cinématographique qui consistait à enregistrer un récit sur un support afin qu’il puisse être regardé, sur des écrans, en salle de cinéma ou chez soi. Rien d’équivalent sur les autres planètes où j’avais œuvré. Que de sujets à étudier !
– Bonjour Seb. Comment se déroulent les débuts de Guillaume-Puberté ?
Tara le taquinait. Elle avait intégré le cabinet immobilier dirigé par Sébastien peu de temps après son installation à Albi. Ses références, ses compétences et ses qualités avaient séduit un professionnel comme lui. À l’annonce de son départ, bien que les raisons évoquées soient justifiées, il avait tout essayé dans le but de la garder au sein de l’agence. Puis, il avait fini par accepter l’évidence : son bonheur dépendait de son départ. Ensemble, ils avaient reçu une dizaine de candidats en vue de son remplacement mais aucun ne correspondait au profil recherché. Six mois venaient de s’écouler quand se présenta Guillaume Beaumont, la trentaine, la trombine pâle, une fine moustache modelée en accent circonflexe comparable à celle de Puberté, le dernier enfant de la famille Addams. Durant son entretien d’embauche, elle sut qu’il serait son successeur.
– Ça a failli m’échapper ce matin ! Il faut que je me surveille sinon je risque de m’attirer des ennuis…
– Je suis sûre que non. C’est un original doublé d’un humoriste !
– Tu me manques Tara Mia… Tes valises sont bouclées ?
– Oui. Il fallait bien que cela arrive. Je pars au-jourd’hui… Si ton ami de Carcassonne envisage toujours le recrutement d’un collaborateur pour cet été, me permets-tu de le contacter de ta part ?
– Je vais faire mieux, Tara Mia. Je devrais joindre facilement Thibaud ou David, son associé. Je te retrouve à l’hôtel avant de me rendre chez le notaire.
En attendant Sébastien, elle descendit prendre le petit déjeuner et prévenir de son départ.
– Bien sûr, nous savions que ce jour viendrait ! Tous, nous vous regretterons, dit Lionel, mon premier humain, attristé.
– Je n’oublierai jamais ce séjour parmi vous, promit-elle en souriant. Merci de votre dévouement et de votre gentillesse. Je vais laisser des vêtements dans une valise, pourriez-vous les faire porter à une association caritative ?
– Je m’en occuperai personnellement.
– Bonjour Lionel !
La voix tonnante de Sébastien le fit sursauter.
– Bonjour Monsieur Monestier, heureux de vous revoir.
Le téléphone sonna et Lionel prit la communication. Sébastien embrassa Tara, et ils s’installèrent, à l’écart, dans le coin salon.
– Tu es encore plus resplendissante que d’habitude, Tara Mia.
Il était le grand frère dont, enfant, elle rêvait. D’ailleurs, ils se ressemblaient par la couleur des cheveux, le sourire, la taille. Les yeux de Seb, en forme d’amande, tiraient sur le gris.
– Thibaud et David n’ont pas encore procédé à un recrutement. Ils sont impatients de te voir, ton profil correspond à leurs attentes. Si tu le veux, le poste est à toi… J’ai simplement dit que des raisons personnelles t’obligeaient à quitter Albi.
Il lui remit sa carte de visite sur laquelle il avait noté les coordonnées de l’agence Sud Littoral.
– Tu vas me manquer, mais on ne perd pas le contact, balbutia-t-elle.
– Jamais, Tara Mia, jamais !
Il la serra fort dans ses bras avant de déposer un baiser sur son front comme s’il voulait y appliquer son sceau.
Une imprévisible activité s’accrut dans différentes zones du corps de Tara. L’origine de ces sensibles troubles corporels provenait des états affectifs.
Elle réussit à lui sourire mais je dus intervenir afin qu’elle n’éclate pas en sanglots. Il s’éloigna d’une démarche hésitante.
J’avais beaucoup à apprendre sur ces créatures !
Tara regagna sa chambre, prit son sac à main et sortit renouveler sa garde-robe. Dans une maroquinerie, elle se procura une valise souple montée sur roulettes et un sac de voyage. Ensuite, elle choisit un magasin Desigual où ses bagages furent vite remplis par des vendeuses ravies de servir une cliente aussi déterminée à se faire plaisir. Après avoir déniché une boutique de sous-vêtements pour finaliser ses emplettes, elle retourna à l’hôtel déposer ses achats dans sa voiture, une Renault Captur gris platine. Elle monta dans sa chambre, ramassa les quelques affaires qu’elle désirait conserver, jeta un regard attendri sur cette pièce qui avait été, durant plusieurs mois, le témoin intime de ses pleurs, de ses désespoirs, de ses colères, de ses incertitudes et tira la porte. Elle descendit à la réception, régla sa note avec la carte bancaire de Thomas qu’elle glissa ensuite dans une enveloppe libellée à son nom. Ce modeste rectangle en plastique, délivré par des établissements de crédit, comportait une puce électronique, une piste magnétique qui permettait d’effectuer des paiements et des retraits de billets dans des distributeurs. En ce qui me concernait, des transactions inconnues et fort compliquées.
Elle donna un généreux pourboire, sorte de récompense, destiné au personnel et quitta l’hôtel entourée de mes guides.
Après avoir entassé le restant de son barda dans le coffre de sa petite voiture, elle s’installa derrière le volant et boucla sa ceinture de sécurité, dispositif censé la protéger en cas d’accident. Mes guides, garants absolus de sa protection, envahirent l’habitacle. Je lui laissai l’autonomie de la conduite. Tara s’arrêta dans un poste de distribution de carburant pour remplir le réservoir de sa machine d’un combustible liquide. Cette énergie alimentait le moteur des machines et souillait la planète.
Les humains méritaient-ils de tenir la première place sur TERRE s’ils lui témoignaient si peu de respect. La pollution se moquait des barrières terrestres et poursuivait son avancée.
Sur son système de localisation, elle entra la destination inscrite sur le bristol : Collioure.
La circulation était fluide sur ces routes étroites que je jugeais dangereuses. Mon hôte, conductrice avertie, pilotait avec aisance. À Carcassonne, elle prit la direction du château et ses remparts pour une visite de la cité médiévale, à la grande joie de mes guides qui avaient connu une existence terrestre au Moyen Âge.
Le temps chaud et ensoleillé gâtait les touristes venus admirer les vestiges d’un riche passé historique. Les guides se mirent à papillonner autour des remparts. Tara rayonnait de ma Lumière. Un charme magique émanait de sa personne. Une impression de fraîcheur accentuée par l’odeur envoûtante du jasmin faisait se retourner les visiteurs sur son passage. La visite terminée, elle reprit la route vers le but du voyage, après s’être désaltérée avec de l’eau, besoin essentiel du corps humain. Sa saveur neutre différait de celle subtile du thé absorbé ce matin. D’après les panneaux publicitaires vantant les boissons sucrées, allégées, gazeuses, énergisantes, alcoolisées ou pas, qui enlaidissaient le paysage, boire ne s’avérait pas seulement vital mais aussi un plaisir gourmand.
Tara s’engagea sur une voie de communication plus large et plus encombrée : une autoroute. Le bip émis par le badge fixé sur son pare-brise activa la levée d’une barrière et enregistra son entrée. Ultérieurement, elle devra s’acquitter d’un droit de péage.
Aux alentours de 19 heures, elle gara sa voiture à côté d’une Jaguar Prestige grise, sur le parking situé en face de l’agence Sud Littoral, et coupa le contact. Elle prit une profonde inspiration puis sortit. Elle contempla le port de Collioure adossé aux contreforts des Pyrénées. Le fort St Elme, solide bastion, dominait la baie. L’imposant château royal semblait flotter sur l’eau. Un peintre tentait de les reproduire sur une toile. Le petit train touristique qui emmenait des visiteurs admirer les panoramas de cette perle de la côte Vermeille regagnait son point de départ. La chaleur persistait en ce début de soirée et les terrasses des restaurants commençaient à se remplir de clients aussi assoiffés qu’affamés. Personne dans l’agence immobilière. Mon escadron de guides se dispersa dans les ruelles pavées, en quête de Thibaud de Dervalle, l’ami de Seb. Ils le dénichèrent à la sortie d’une pizzéria. Ma cible surgit par le quai de l’Amirauté, les bras chargés de deux cartons plats. Grand, de larges épaules droites, une prestance imposante, une démarche assurée lui conféraient une force tranquille. Salué par un groupe de personnes de sa connaissance, il bavarda gaiement avec eux quelques minutes et reprit son chemin. Il ouvrit la porte de l’agence qu’il referma derrière lui.
À toi de jouer Tara Mia !
Elle s’approcha des vitrines et survola les offres de propriétés proposées à la vente, à la location annuelle ou saisonnière. Thibaud parlait au téléphone. Dès qu’il eut terminé sa conversation avec son interlocuteur, il ressortit.
– Bonsoir… Vous êtes Tara Fabre, je ne me trompe pas ?
Il parlait d’une voix ferme, grave.
– Bonsoir. En effet mais comment le savez-vous ?
– Sébastien mérite des félicitations ! La description de sa suprême collaboratrice m’aurait permis de l’identifier dans n’importe quel endroit. Je suis Thibaud de Dervalle, dit-il avec un sourire empreint d’accueil.
Je le détaillais : une peau mate, un visage allongé, des cheveux coupés courts, noirs et drus, un front dégagé, intelligent, qui surplombait de vifs yeux vert émeraude, un nez droit, des lèvres sensuelles. Il portait un pantalon couleur granite et une chemise cintrée, de ton lavande, finement rayée de blanc. Ainsi, je me trouvais face à l’humain désigné par IMMUABLE, celui dont je devais assurer la protection, satisfaire les désirs et apporter le bien-être : l’Élu.
– Je vous invite à entrer ?
Elle n’eut pas le temps de répondre car à ce moment-là, une bourrasque aussi forte qu’inattendue la propulsa contre le torse de ce beau spécimen. Il referma ses bras puissants de mâle, la souleva de terre et entra en vitesse dans l’agence.
– Cette brusque rafale a décidé pour vous !
Il plongea son regard pénétrant dans le sien et tous deux ressentirent une impression étrange, indicible, mais bien réelle. Elle devinait ses muscles bandés sous sa chemise et sentait l’odeur de sa peau, un mélange harmonieux de bergamote, cèdre et jasmin, enrichi de notes marines. La rencontre de ces créatures attachées par d’indestructibles liens invisibles s’avérait intéressante.
– Quel souffle ! À présent, je ne risque plus rien et vous pouvez peut-être me lâcher.
La réceptivité de la suggestion lui prit quelques secondes et il éclata de rire.
– Je n’ai rien vu venir s’étonna-t-il en la déposant doucement sur le sol, troublé par son ressenti.
Il la fit entrer dans son bureau, une pièce claire, garnie d’une table de travail moderne et sobre sur laquelle reposait un ordinateur, d’un siège pivotant en cuir noir, d’une armoire à portes pliantes tirées, de plantes fleuries.
Affichées sur les murs, des photos de résidences, de lotissements, de terrains, de divers projets immobiliers, dont certains en cours de réalisation. La saveur du pain chaud, mêlée à celles du poivron et du fromage fondu, embaumait l’air. Une sensation désagréable se manifesta dans l’estomac de Tara, lui réclamant un apport d’énergie indispensable aux actions de son organisme. Les humains devaient se nourrir régulièrement.
– David, mon associé et moi, devions vérifier des dossiers ce qui devait nous amener à travailler tard. Il vient de m’avertir de ne pas l’attendre car il doit jouer les prolongations !
– Dans notre métier, les rendez-vous de fin de journée s’éternisent souvent.
Thibaud fronça ses sourcils arqués, se frotta le menton avec l’index, avant de l’inviter à partager les pizzas, cette originale collation pauvre en calories, au cours d’un traditionnel et conformiste entretien d’embauche.
– Une invitation ainsi formulée de la part de son sauveur ne se refuse pas ! affirma-t-elle sérieuse.
– Suivez le héros du jour !
Elle lui emboîta le pas. Ils descendirent au sous-sol, dans une pièce spacieuse, en pierre, aménagée d’un coin cuisine équipé de micro-ondes, cafetière, bouilloire et petit four électriques, d’une table ronde avec des chaises en bois blanc. Un canapé, quelques fauteuils et une table basse occupaient le reste de la salle. Trois vasistas laissaient pénétrer la lumière du jour. Le tout formait un ensemble confortable et reposant.
– Je vous sers un verre de vin en attendant que le four réchauffe notre dîner ?
– Volontiers.
Il apporta des assiettes, des couverts et des serviettes en papier, une carafe d’eau, des fruits frais et des verres à pied remplis d’un liquide d’une belle robe pâle. Organisé, cet humain !
– Un rosé de Collioure ! confia-t-il avec fierté.
Elle huma le vin de façon à percevoir ses parfums et découvrit ses arômes en le goûtant.
– Fraise… groseille… grenade. Frais et fruité, comme j’aime... Un excellent vin d’été à déguster après une longue journée de travail.
Il la dévisagea, estomaqué.
– Sébastien nous a vanté vos mérites mais il a omis de mentionner vos qualités olfactives.
La minuterie du four tinta et il servit les pizzas.
– Pizza colliourencque : tomates, anchois, poivrons, fromage et olives. J’espère que ce sera à votre goût.
– Je sens que je vais me régaler.
Ils parlèrent travail, abordèrent les problèmes de l’immobilier, les nouvelles lois auxquelles chaque ministre voulait laisser son nom, les difficultés du marché, la hausse de l’activité qui s’annonçait de bon augure encore quelque temps. Ils tenaient les mêmes discours, et avaient la même vision des réformes nécessaires à mettre en place rapidement afin que chacun ait un toit.
Je connaissais peu de choses sur les humains mais les côtoyer et partager leur existence se révélaient attrayant.
– Vous n’êtes pas obligée de me répondre car votre vie privée ne me regarde pas…
– Vous aimeriez savoir les raisons qui m’ont amenée à quitter Albi ?
– Oui, je m’interroge. Toutefois, je ne voudrais pas paraître indiscret.
Elle se cala au fond de sa chaise, but une gorgée de vin et commença son histoire, sans ressentir ni colère, ni chagrin.
– Je travaillais sur Toulouse quand j’ai rencontré Thomas, un chirurgien-dentiste, le prince charmant dont rêvent encore quelques petites filles romantiques. Une opportunité d’association s’offrait à lui sur Albi et je l’ai suivi sans hésitations. Peu après notre installation, je signais un contrat de travail avec Sébastien, comme collaboratrice. Thomas et moi avons acheté un appartement en centre-ville. La vie coulait insouciante. En début d’année, Seb et moi avons dû nous rendre quelques jours sur la Haute Savoie, estimer des biens mais nous sommes rentrés plus tôt que prévu… Trop tôt… Dès que je suis montée dans l’ascenseur, j’ai été prise d’une sorte de prémonition inexplicable. Je déposais mes bagages dans l’entrée lorsque j’aperçus un sac à main et une paire d’escarpins vernis à talons aiguilles que je reconnus immédiatement. Oppressée, je ne pouvais plus déglutir. Je traversais le couloir, la peur au ventre, je poussais doucement la porte de la chambre à coucher. Pris dans leurs ébats, ils ne m’avaient pas entendue entrer. J’aurais pu hurler ou fuir, me jeter sur eux, les fracasser, et bien non…
Un sourire équivoque apparut sur son visage.
– Machinalement, j’ai glissé la main dans ma poche pour y prendre mon portable et j’ai filmé la scène ! Ils ont aperçu la lumière… J’ai envoyé la vidéo à Seb… Thomas a fondu sur moi, essayant de m’arracher le téléphone des mains, m’accusant de je ne sais quoi au juste.
Avec une voix détachée, elle racontait la scène, comme si elle n’avait pas été concernée.
– Je m’absentais quelques jours dans le cadre professionnel, et pendant ce temps, l’homme dont je partageais la vie, me trompait, sans scrupules, avec l’épouse d’un de ses associés, un notable respecté, une femme se prétendant mon amie. Fou de rage, Sébastien a accouru et l’a traité de noms peu flatteurs, avant de raccompagner discrètement mon amie.
Il l’écoutait immobile, entouré de mes guides.
– J’ai laissé à Thomas le temps de réunir quelques affaires avant de le jeter dehors.
Le téléphone portable de Thibaud sonna mais il resta imperturbable et elle continua son récit.
– La porte d’entrée a claqué. Je me suis retrouvée seule, blessée, dans cet appartement devenu détestable.
Elle trempa ses lèvres dans un peu de vin.
– Je vous ennuie avec l’histoire sentimentale de ma vie d’une banalité affligeante.
– Pas du tout, continuez !
Il fallait qu’elle parle de ce superflu passage de sa vie afin de l’évacuer. J’aurais pu en gommer l’importance mais ces interventions produisent parfois des interférences qui font végéter les créatures transmigrées dans un état catatonique durant de longues périodes. Elles peuvent s’éteindre définitivement après mon départ. L’attention que lui portait cet homme m’intéressait. Je dois avouer que je suis avide de connaissances, curieux de tout. La longueur de mes rapports suscite parfois de célestes critiques.
Brièvement, elle lui expliqua que dès le lendemain, elle avait contacté un avocat. Thomas avait accepté toutes ses exigences. Un examen de santé complet avait chassé sa peur d’avoir contracté des maladies sexuellement transmissibles. Elle s’était installée à l’hôtel Mercure, aux frais de Thomas, à ressasser colère et vengeance, à se féliciter de ne pas avoir eu d’enfants, victimes innocentes des séparations. Ce matin, à son réveil, elle avait su que l’heure d’un nouveau départ avait sonné.
– Si vous aviez eu des enfants, vous lui auriez pardonné ? questionna-t-il intéressé.
– Lors d’une consultation, un gamin très mal élevé l’a mordu si profondément qu’il lui a fallu des points de suture. Cet incident n’a fait que renforcer sa représentation des enfants : des êtres égoïstes et exigeants, à qui l’on concède tout, n’ont aucune reconnaissance envers vous, gaspillent l’argent que vous gagnez durement, pompent toute votre énergie, vous empêchent de dormir la nuit et qui, à l’âge adulte, passent leur temps à vous juger sans concessions. Ni l’un ni l’autre n’étions prêts à fonder une famille… Je serais peut-être restée mais il n’aurait jamais obtenu mon pardon.
– Comment a réagi votre entourage ?
– Les premiers jours, il m’a été difficile d’en parler. Je me sentais tellement humiliée et déçue. Mon père, qui m’adore, m’a dit qu’il avait perdu la seule belle chose de sa vie. Ma mère m’a conseillée de bien réfléchir, que chacun pouvait commettre des erreurs, qu’il fallait parfois savoir pardonner. Mes grands-parents ont soutenu ma décision. Nos relations, nos amis, stupéfaits, ont choisi leur camp en fonction de leur affection, de leurs intérêts ou de leurs préoccupations. Normal, je pense !
– Vous avez pris votre propre décision et c’est le plus important… J’ai apprécié l’épisode sur l’utilisation de la caméra !
Ils furent pris d’un fou rire devant la réaction incongrue de la malheureuse, ce soir-là.
– Êtes-vous disposée à débuter un contrat avec nous ? – Ne suis-je pas ici pour cette raison ?
– Nous vous proposons les mêmes conditions que celles de Sébastien plus la possibilité de devenir notre associée.
En levant leur verre à leur collaboration, ils prirent conscience de leur statut de gauchers.
– Une personne sur dix est gauchère dans le monde. Longtemps persécutée et marginalisée par la société… Deux d’entre elles, qui ne se connaissaient pas ce matin, sont réunies ce soir. Avouez que ce n’est pas banal ?
– En effet… Sommes-nous si différents des droitiers ?
– Il faut le croire puisqu’il existe la journée internationale des gauchers ! On n’en a pas fait autant avec les droitiers ! Je souligne que je suis né un 13 août pour saluer cet événement solennel !
Tout en débarrassant la table, ils dressèrent une liste élémentaire des gauchers célèbres comme Einstein, Obama, Hendrix…
– J’envoie un message à Seb et je prends la route.
– Comment ça, tu prends la route ! Tu n’as pas réservé une chambre sur Collioure ?
Surpris, il avait laissé tomber le vous et employé le tu. Une distinction subtile de leur langage !
– Non, car je faisais seulement une halte ici avant de m’aventurer en territoire espagnol. Lundi matin, j’aurais pris contact avec ton associé et toi. Notre rencontre a retardé mon voyage de quelques heures mais je serai de retour en temps voulu.
– Qu’est-ce que tu vas ficher en Espagne ?
– Courir les boutiques, me régaler d’une vraie paëlla, me vider la tête, m’évader…
– Pas question que je te laisse partir, à cette heure tardive, sur ces routes qui peuvent se révéler dangereuses sur bien des points. Tu vas venir dormir au domaine. Pas d’objection !
– Tu vis dans un domaine ! Je ne veux surtout pas déranger tout le monde.
– Tu ne dérangeras personne, je vis tel un ermite en quelque sorte !
Il s’assura que tout était en ordre avant d’éteindre les lumières. Ils sortirent de l’agence où j’affectais quatre guides à sa surveillance.
– Ne te sens pas obligé de m’héberger en raison de tes liens d’amitié avec Seb.
– Mon invitation est sincère et désintéressée, enfin presque, plaisanta-t-il. Je ne voudrais pas perdre notre future collaboratrice ! Allez viens, Ténèbre et Pétula doivent s’impatienter.
– Je croyais que tu vivais en ermite !
– Pas exactement, j’ai occulté une partie de la vérité.
Ils marchèrent jusqu’au parking et s’étonnèrent de l’immatriculation de leurs véhicules, rangés côte à côte. Seul, le dernier chiffre les différenciait. – À ton avis, quel pourcentage de chance faut-il pour réussir un coup pareil ? souligna Thibaud amusé.
– Extrêmement élevé, j’en conviens !
Un travail magistral orchestré pendant les préparatifs de la mission terrestre sous la directive des messagers.
Le trajet fut bref. Les voitures s’engagèrent dans une allée bordée de palmiers et ralentirent devant un portail électrique coulissant. Sur un panneau, inscrit en gros caractères : Domaine Garrigue. La lumière qui jaillit dans une immense cour fermée, avec en son cœur un ancien puits bâti en larges pierres patinées par le temps, éclaira des bâtiments d’exploitation viticole et une maison basse prolongée d’un hangar. Un abri en bois réservé aux voitures, dont un pick-up 4x4 Navara occupait une place, jouxtait la maison d’habitation ornée d’un long balcon en bois clair courant sur la façade de l’étage.
Des guides prirent position autour du domaine.
Thibaud l’aida à sortir les bagages et les porta jusqu’à une porte en bois pleine qui s’ouvrait dans une pièce au sol recouvert de carrelage en tomettes, avec dans un angle, un ancien évier en pierre et sa pompe à main, un placard à portes coulissantes et cinq portes d’accès. Il poussa l’une d’entre elles qui camouflait un hall garni d’une armoire provençale et doté d’un escalier permettant l’accès à l’étage. Une atmosphère tiède et boisée régnait. Des lampes s’allumèrent dans une salle en crépi blanc, de belle ampleur, couverte d’un plafond en voûte catalane, structurée, mais pas cloisonnée, par quatre colonnes. Une cuisine rouge corail, fonctionnelle, élégante, ouvrait sur une salle à manger en chêne gris éléphant. Lui faisait face, un salon dans lequel trônaient deux canapés d’angles en tissu tressé gris foncé et une table basse en laqué blanc, à plateaux pivotants. Suivait une salle de billard séparée de la bibliothèque par un bar. Un renfoncement abritait un piano à queue. Une cheminée axiale à bois et à foyer fermé présidait au milieu de cette pièce et devait offrir un magnifique ballet de flammes en rayonnant de sa chaleur au travers de ses quatre côtés.
– Sois la bienvenue. Tu es ici chez toi.
– C’est absolument superbe ! s’extasia-t-elle sincère.
– Je te remercie. J’avoue que je n’ai pas été toujours sûr de moi. Les meubles ne sont installés que depuis quelques semaines, excepté le piano et mon lit, que je déplaçais au fur et à mesure de l’avance-ment des travaux entrepris.
Des guides s’installèrent et toute la maison s’anima. Dehors, un hennissement bruyant se fit entendre, suivi aussitôt d’un autre plus timide.
– Viens avec moi, je vais te présenter à mes colocataires, dit-il en l’entraînant dehors, vers le hangar dont il fit glisser la porte.
Des odeurs de foin, de paille, de cuir, et celle reconnaissable de l’écurie titillèrent les narines de Tara. Il brancha l’éclairage et deux têtes de cheval dépassant de leur box respectif fixèrent les visiteurs nocturnes. Quelques guides se placèrent sur les selles posées sur des porte-selles en bois.
– Tara, voici Ténèbre le turbulent et Pétula la craintive.
– Accueillez-là chaleureusement, ajouta-t-il fermement.
Ténèbre, un quater horse de dix ans, allongea son cou pour renifler la nouvelle venue dont il appréciait la façon de flatter son encolure.
– Quelle allure tu as avec ta belle robe noire !
Attentif, il hocha la tête en signe d’assentiment, les oreilles droites ; Thibaud remit en douce des morceaux de carotte et de pomme à Tara dont Ténèbre se régala goulument. En guise de remerciement, il lui lécha la main de sa grosse langue humide. Pétula, une marque en forme de cœur entre les yeux, jaugeait la nouvelle venue. L’ alezane portait beau ses quatorze ans. Plus réceptive que son congénère, elle intercepta un rai de ma Lumière. Ses naseaux frémirent, tous ses muscles se détendirent, et sa tête tomba lourdement sur son épaule en me transmettant les maltraitances infligées par son précédent propriétaire avant d’être sauvée in extrémis de l’abattoir par Thibaud. Je demandais à un guide malveillant de trouver et de punir ce barbare.
Cette scène attendrissante le surprit.
– Tu les as envoûtés, ma parole. Jamais, je ne les ai vus se comporter de la sorte ! Je devine en toi une cavalière accomplie alors si tu veux m’accompagner demain lors de ma balade avec Ténèbre, je sellerai Pétula.
Passionnée par les chevaux et l’équitation pratiquée durant son adolescence, elle accepta avec un incontestable plaisir.
Après avoir caressé les chevaux pendant un moment, ils retournèrent dans la maison marquée de mon empreinte olfactive.
À l’étage, un couloir dont Thibaud venait de terminer le crépi intérieur desservait toutes les pièces. Aucune n’était aménagée, sauf sa future chambre où il déposa les bagages de Tara. Meublée d’un lit entouré de chevets et de commodes en bois de chêne cérusé, de style contemporain, elle comptait deux portes-fenêtres avec vue sur la cour. Une salle de bain attenante et un dressing rempli de vêtements du maître des lieux, méthodiquement rangés, impeccablement alignés, finalisaient l’ensemble.
Organisé et soigneux, cet humain dormait de l’autre côté du couloir, dans une chambre sommairement équipée d’un sommier surmonté d’un matelas, posés dans un coin et d’une palette en guise de table de nuit.
– J’utilise la douche du rez-de-chaussée, alors prends tes aises. Pendant que tu défais tes bagages, je vais nous servir un verre.
De sa valise, elle tira une simple nuisette de satin blanc et dentelle, à fines bretelles, achetée le matin. Elle déballa ses affaires de toilette dans la salle de bains composée d’une double vasque, d’un grand miroir, d’un meuble bas à plusieurs tiroirs, de trois meubles latéraux en laqué lilas, d’une baignoire îlot et d’une cabine de douche hydromassante. Des draps de bain moelleux, des serviettes éponge douces et parfumées reposaient sur des porteserviettes muraux. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. Tara chargea ses poumons de l’air frais de la mer qui entrait par le vantail ouvert de la fenêtre. Elle se sentait bien sans parvenir à l’expliquer. Elle descendit rejoindre le maître des lieux.
Perché sur un tabouret du bar, devant deux coupes emplies d’un liquide or pâle et limpide, il écrivait un message sur son téléphone portable.
– Pardonne-moi de t’avoir imposé un changement de programme, dit-il en lui tendant une coupe.
– Je suis gênée de t’envahir et de bouleverser tes habitudes.
– Il ne faut pas, tu aurais tort.
Les bulles de champagne éclatèrent délicatement contre son palais libérant un goût fort, suave, une saveur épicée dont toutes les vertus se prodiguèrent dans son organisme.
– Ce champagne est délicieux. Ne me gâte pas trop sinon tu risques de te retrouver avec un colocataire supplémentaire…
– Tu peux rester le temps qu’il te plaira. Elle soupira doucement.
– Merci pour ta proposition. Je vais me montrer raisonnable et renoncer à mon week-end en Espagne. Il me faut trouver un logement avant toute chose ! Je n’ai pas vraiment envie de revivre l’expérience de l’hôtel et toutefois, je ne peux pas louer ou acheter un appartement dans l’immédiat. Toute cette installation me prendrait trop de temps. Je penche pour une location en gîte ou un meublé. Avec le début de la saison estivale, le choix doit se restreindre. Aurais-tu quelques bonnes adresses ?
– Demain, j’appellerai Véronique, une copine propriétaire d’un gîte sur Collioure, Le Numéro 20. Elle a hérité de la maison familiale qu’elle a aménagée avec beaucoup de goût. L’endroit est élégant, convivial, pas très loin de l’agence. Véro est une hôtesse accueillante et sympathique. Tu vas t’y plaire…
– Je n’ai rien à ajouter, je me laisse guider ! Elle se dirigea vers le piano.
– Quel magnifique instrument à cordes !
– Il appartenait à ma grand-mère. Elle jouait sur un piano droit depuis des années jusqu’au jour où un transporteur a livré ce piano à queue. Un cadeau de mon grand-père ! Il n’a jamais révélé la raison de cet achat. Cet impressionnant instrument est resté trois jours consécutifs dans la cour car on ne trouvait pas la place suffisante à son installation. Cette anecdote reste inoubliable. Tout le monde le taquinait sur cet encombrant investissement ! Ma grand-mère a toujours soupçonné que lors de cette extravagante acquisition, son mari n’avait plus soif !
Cette conclusion les fit sourire.
Par ces propos, elle sous-entendait que son jugement avait été altéré par la quantité d’alcool ingurgitée. Les humains usaient de l’humour, sorte de mots d’esprit, censé atténuer les difficultés, les déceptions, les malheurs de la vie. Rien d’équivalent, à ma connaissance, sur d’autres planètes.
– Tes grands-parents ont toujours vécu ici ?
– Ce domaine appartenait à la branche familiale de ma grand-mère maternelle. Il a été mis en vente en raison de difficultés financières. Mon grand-père, Clément Garrigue, l’a acheté et a épousé Jane, la fille du domaine. En 2008, le cancer a tué son égérie. Tout a basculé… Mon grand-père a été victime d’un accident cardio vasculaire peu après. Le chagrin inévitablement. Son assistant a géré le domaine dans l’attente d’une décision sur la poursuite de l’activité.
Toute la peine endurée durant cette triste période d’incertitude refaisait surface et il contenait péniblement une rage tenace.
– Peu à peu, mon grand-père s’est rétabli, reprit-il. Bien que diminué physiquement, il a retrouvé toute sa lucidité et a refusé catégoriquement de vendre malgré la pression exercée par la famille. Tollé général ! Il m’a nommé gestionnaire du domaine. Jacques, son assistant, est devenu directeur d’exploitation. Parallèlement, mes grands-parents paternels ont perdu la vie dans un crash aérien. Un héritage substantiel m’a permis d’acheter les bâtiments du domaine mettant ainsi fin aux disputes familiales.
– Pourquoi avoir choisi l’immobilier et non pas la viticulture ?
– Je déteste les conflits. Je voulais éviter de me battre contre ma tante aussi cupide que son prétentieux mari et mes idiots de cousins ! Après mon master en droit de l’immobilier, j’ai travaillé six ans à Montpellier. Dès que le partage des meubles familiaux a été terminé, j’ai attaqué la restauration de la maison. Puis David et moi, nous avons créé notre agence.
– Ton grand-père doit être rassuré et fier de toi. Il remplit à nouveau les coupes et poursuivit :
– J’ai passé mon enfance et une partie de mon adolescence sur ce domaine, à arpenter ces vignes, à apprendre toutes les étapes du métier de viticulteur. Il m’aurait été douloureux de devoir le remettre entre d’autres mains… Jacques, l’équipe et moi avons relancé l’activité en modernisant le matériel puis les bâtiments. Toute la famille est actionnaire de l’activité viticole.
L’ombre de la grand-mère de Thibaud vint se poser près de l’invitée.
– Sans l’aide de David, de mes amis, j’aurais abandonné. Cinq longues années avant d’obtenir ce résultat, sans sorties, sans vacances, à travailler tous les soirs, tard dans la nuit, les dimanches, les jours fériés.
– Tu as travaillé dur mais tu es récompensé de tes efforts.
– Le résultat justifie-t-il de tels sacrifices ?
– En ce qui me concerne, je répondrai par l’affirmative mais toi seul détiens la réponse.
– Parfois, la solitude pèse lourd et devient effrayante. Mes occupations ne m’ont pas laissé le temps de rechercher une compagne pour la longévité du domaine… C’est peut-être préférable car les statistiques nous apprennent que la moitié des mariages finit par un divorce et l’autre vit dans le regret, la rancune et le désespoir ! Pas de quoi susciter l’envie.
Il marqua un temps d’arrêt et s’excusa de l’indélicatesse de ses propos.
– Tes sources sont justes. Je les ai consultées trop tard. Hélas !
Ses doigts effleurèrent le clavier du piano.
– Ce piano n’a pas émis une seule note depuis le décès de ma grand-mère. Toutefois, je ne peux pas me résoudre à m’en séparer.
– Ceux que l’on continue à aimer veillent sur nous, alors garde-le par amour pour elle !
– Il va donc rester là.
– M’autorises-tu à jouer quelques notes ?
– Il n’a pas été accordé depuis fort longtemps, je te préviens.
Ses leçons de piano remontaient à l’enfance mais les mains de virtuose de Jane Garrigue se posèrent sur les siennes et l’envoûtement de Thibaud commença. Les premières notes de Douce France
