La comédie des masques - Olivier Marchal - E-Book

La comédie des masques E-Book

Olivier Marchal

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Beschreibung

Rousseau se dépouille, pour n'être plus que Jean-Jacques.

« Ce fut le 9 avril 1756 que je quittai la ville pour n’y plus habiter », écrivit Jean-Jacques Rousseau dans les Confessions. Pris dans la tourmente de la courtisanerie intellectuelle des salons parisiens, Rousseau se retire à l'Ermitage, sur les terres de Madame d'Épinay. Le philosophe, en butte aux attaques de ses détracteurs et se croyant trahi par les siens, va se dépouiller de Rousseau pour n'être plus que Jean-Jacques. La flèche d'Éros va alors lui percer l'âme aussi sûrement que son cœur, qu'il déposera sur l'autel de la nouvelle Héloïse incarnée par Élisabeth d'Houdetot. Le décor est installé, la comédie des masques peut se jouer...
Inspiré de l’abondante correspondance laissée par le philosophe genevois, ce roman revisite le drame survenu lors de son séjour à l’Ermitage de Montmorency.

Découvrez un roman basé sur les correspondances de Rousseau, qui revisite le drame vécu par le philosophe genevois durant son séjour à Montmorency.

EXTRAIT

— Comme c’est étrange, fit remarquer Duclos. Que peut bien raconter Rousseau pour susciter un tel intérêt ? Il me semble que même la vieille Madame d’Artoy et sa voisine ont interrompu leurs radotages pour l’écouter.
— Hé ! C’est que son système offre une telle nouveauté qu’ils ne peuvent qu’en être surpris, répondit Diderot en ricanant. Il reproche à nos sociétés de créer l’injustice et l’inégalité, il condamne le pouvoir, la propriété. Il dénonce le luxe, l’excès, la mollesse des mœurs... Tout ce que nous sommes, enfin !
Et, tout en remettant en place les pièces sur l’échiquier, Diderot se tourna vers Grimm pour ajouter :
— Le plus amusant, c’est que personne ne va prendre ces insolences pour lui !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Olivier Marchal est professeur de Lettres. Il est passionné par Rousseau, qu'il essaie de “comprendre” depuis bientôt dix ans en compilant et lisant tout ce qui concerne le philosophe.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Table des matières

PREMIÈRE PARTIE4

DEUXIÈME PARTIE42

TROISIÈME PARTIE76

QUATRIÈME PARTIE

La comédie des masques

Jean-Jacques Rousseau,

itinéraire d'un promeneur solitaire

— Tome 1.

Dépôt légal : octobre 2009

ISBN :  978-2-35962-005-4

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrales ou partiels, réservés pour tous pays.

Éditions Ex Æquo

PREMIÈRE PARTIE

« J’ai un cœur trop sensible à d’autres attachements pour l’être si fort à l’opinion publique »

Jean-Jacques Rousseau, Lettre à Malesherbes

« J’avais un assez grand nombre de connaissances, mais deux seuls amis de choix, Diderot et Grimm. »

Rousseau, Confessions

Diderot avança son fou et un sourire s’esquissa sur son visage.

— Échec et mat, mon cher Duclos !

Son adversaire manqua de glisser de son tabouret. Il parcourut des yeux l’échiquier, ne pouvant croire qu’il venait de perdre sa troisième partie d’affilée. Se tournant vers son voisin, nonchalamment étendu dans le canapé, il lui demanda :

— Mais comment fait-il, Grimm ? Jamais auparavant on ne m’avait infligé de si cinglantes défaites !

Le jeune Prussien ne répondit pas. Il s’était détourné de ses deux compagnons depuis une bonne heure déjà, et par l’entrebâillement de la porte restée ouverte, il examinait la nombreuse assistance massée dans le grand salon. Aux premiers rangs, les hommes s’étaient comme à leur habitude agglutinés autour de Madame d’Holbach, la maîtresse de maison. Plus en retrait, réunies en petit comité, quelques femmes bavardaient à mi-voix. Les chuchotements avaient fusé de toutes parts dès le début de l’après-midi, pendant qu’on faisait mine d’écouter de larmoyantes barcarolles italiennes accompagnées au clavecin par un jeune prodige. Diderot, Grimm et Duclos avaient profité d’un moment de flottement pour s’éclipser discrètement dans le cabinet voisin, échappant ainsi au jeu poussif de Mademoiselle de Valmalette, empêtrée dans une interminable tirade de la Rome sauvée de Voltaire.

Allongé sur le canapé, Grimm s’était laissé gagner par le sommeil, pendant que ses compagnons se lançaient dans une partie d’échecs ; en rouvrant les yeux, il sut immédiatement qu’il se passait quelque chose à côté.

L’assistance s’était tue. Même les quelques bavardes concentrées autour du poêle se déhanchaient maintenant pour mieux voir l’autre bout de la salle.

Là, sous le buste de Molière, un homme lisait.

Son allure était singulière : une redingote et une chemise fort simples, une perruque ronde et des souliers à boucles. Tout d’abord, il était resté assis, déclamant avec une ferveur maladroite, les yeux plongés dans son manuscrit. Puis, insensiblement, sa voix s’était échauffée, prenant des accents frénétiques. La sueur perlait sur ses tempes, roulait dans le creux de ses yeux noirs. Lorsqu’il se leva, les derniers murmures s’estompèrent, et tous les regards se figèrent sur ce petit homme aux traits disgracieux.

Grimm sourit et se tourna vers ses deux compagnons.

— Comme c’est étrange, fit remarquer Duclos. Que peut bien raconter Rousseau pour susciter un tel intérêt ? Il me semble que même la vieille Madame d’Artoy et sa voisine ont interrompu leurs radotages pour l’écouter.

— Hé ! C’est que son système offre une telle nouveauté qu’ils ne peuvent qu’en être surpris, répondit Diderot en ricanant. Il reproche à nos sociétés de créer l’injustice et l’inégalité, il condamne le pouvoir, la propriété. Il dénonce le luxe, l’excès, la mollesse des mœurs... Tout ce que nous sommes, enfin !

Et, tout en remettant en place les pièces sur l’échiquier, Diderot se tourna vers Grimm pour ajouter :

— Le plus amusant, c’est que personne ne va prendre ces insolences pour lui !

Le Prussien acquiesça en lançant un clin d'œil entendu à son ami :

— Seul le baron d'Holbach s’est fait excuser. Il se dit qu’en privé, il ne parle plus de Rousseau qu’en l’appelant « le petit cuistre ».

— Oui, je crois que Rameau a entrepris d’expliquer au baron tout le bien qu’il pense de notre compagnon. Le brave homme ne lui a pas pardonné d’avoir un peu puisé dans ses airs pour composer son opéra, reprit Diderot. À vous d’ouvrir, Duclos. Je vous accorde une dernière partie...

À côté, Rousseau venait d’en terminer. Quelques personnes se levaient, s’approchant de l’auteur pour le féliciter ou encore pour le questionner. Un cercle se formait autour de lui. Grimm s’amusait de cette agitation. Décidément, ces gens-là étaient tellement avides de nouveauté et de changement qu’ils s’entichaient du premier venu qui savait en jouer ! Même Madame d’Artoy et sa voisine s’étaient extirpées de leur fauteuil pour venir voir le Genevois de plus près. Rousseau semblait reculer sous l’assaut. De son poste d’observation, Grimm le voyait ployer, essayant de répondre aux uns et aux autres. Il parvint finalement à s’extraire du groupe pour s’approcher de Madame d'Holbach. Il lui souffla quelques mots à l’oreille, la salua et se précipita vers la sortie sans se retourner. Au murmure de surprise qui parcourut la salle, Grimm comprit que Rousseau ne reviendrait pas.

— Eh bien, mon ami ! Je crois que votre protégé vient de fausser compagnie à notre bonne société.

Diderot se leva précipitamment sans un regard pour Duclos.

— Comment ? Venez, Grimm ! Sortons par ici, et essayons de le rattraper. Mon cher Duclos, il va nous falloir remettre cette partie à un autre jour. Excusez notre hâte et présentez nos hommages à notre hôtesse.

Les deux hommes saluèrent et sortirent. Arrivés sur le palier, ils se jetèrent dans l’escalier à la poursuite de leur compagnon. Ils dévalèrent les volées de marches qui les menaient au rez-de-chaussée. Rousseau avait disparu.

— Mais où diable est passé notre énergumène ? fit Diderot alors qu’ils débouchaient sur la cour, où se bousculaient les carrosses des habitués. Deux laquais en livrée faisaient les cent pas sur le pavé. Grimm interrogea l’un d’eux.

— Pour sûr, Monsieur, que j’ai vu quelqu’un passer ! On aurait dit qu’il avait le diable aux trousses tant il allait vite. Il s’est dirigé vers le fond de la cour, derrière l’hôtel.

Diderot tira son compagnon par la manche, et ils traversèrent l'allée à grandes enjambées. Parvenus au coin du bâtiment, ils ralentirent leur course. La cour finissait une dizaine de mètres plus bas en cul-de-sac, sur un mur élevé. L’obscurité était telle qu’on n’y voyait presque rien. Soudain, Grimm distingua un mouvement au pied de la pente. Rousseau était là, face au mur, en train de se soulager. Les deux hommes se poussèrent du coude et s’avancèrent en silence. L’autre n’avait rien remarqué. Il se rajusta avec un soupir de soulagement, lissa sa redingote et se retourna pour remonter vers l’allée. Sa surprise de se trouver nez à nez avec les deux hommes fut telle qu’il faillit en perdre l’équilibre. Diderot laissa échapper un rire tonitruant.

— Eh bien, Rousseau, vous ne supportiez plus la compagnie de tous ces honnêtes gens ?

Rousseau lui lança un regard mauvais et grommela :

— Ne riez pas ! Cela faisait une heure que je n’y tenais plus ! Ces caquetages m’insupportent à un point que vous ne pouvez imaginer...

— Voyons, vous avez pourtant su produire votre effet, dit Grimm en le tirant par le bras. Madame d’Épinay n’avait d’yeux que pour vous cet après-midi. Et avec une telle sortie, vous serez sur toutes les lèvres pour le restant de la soirée...

— Croyez-vous ? maugréa Rousseau. J’ai l’impression de n’être qu’un objet de curiosité qu’on se presse pour voir. Mais qui s’est réellement intéressé à ce que j’ai dit ?

Diderot prit son ami par l’épaule et l’entraîna vers la rue.

— Ne vous fâchez pas ainsi, mon cher. N’en demandez pas tant à la fois ! Laissez-les parler de vous, se demander ce que vous êtes. Encore quelques mois et tout Paris vous réclamera, je puis vous l’assurer.

— Allons, fit Grimm. Laissons là cette ennuyeuse soirée. Mon vieux compagnon Klupfell nous a conviés à venir souper chez lui. Il habite à deux pas, nous pouvons nous y rendre à pied.

Les trois hommes débouchaient sur le boulevard et ils s’enfoncèrent dans la nuit en riant.

« Je sortis de la rue des Moineaux, où logeait cette fille, aussi honteux que Saint-Preux sortit de la maison où on l’avait enivré. »

Rousseau, Confessions

Le chapelain Klupfell s’était endormi. Sa tête, tombée vers l’avant, tressautait au rythme de sa respiration. Affalé dans un siège, les mains croisées sur le ventre, il renvoyait dans la salle à manger des bouffées d’air avinées. Les carafes de vin renversées sur la table tremblaient sous les ronflements du vieil homme.

— Décidément, notre ami Klupfell manque à sa réputation de gaillardise, s’amusa Rousseau.

— Quelle ingratitude de votre part ! s’exclama Diderot en riant. Songez au présent qu’il nous a offert juste avant de tomber dans les bras de Morphée !

Le sourire s’effaça du visage de Rousseau. Il se tourna à demi vers la porte qui donnait sur la chambre du chapelain et reposa son verre.

— Voyons, Rousseau ! Ne prenez pas cette mine affligée, reprit Diderot en lui tapotant l’épaule. Je ne vous comprends pas ! D’abord, ces extravagances tout à l’heure, et maintenant...

Rousseau se redressa, le visage empourpré.

— Extravagances ! Vous croyiez peut-être que j’allais supporter davantage cette horde de pies bavardes qui n’entendent rien à rien !

— Ah, ne revenons plus sur cela, s’écria Diderot. Je vous ai expliqué maintes et maintes fois que votre réussite passait par ces mondanités. Faites-vous accepter partout, faites-vous désirer ! Pour l’heure, vous étonnez, vous intriguez. Mais dans moins d’un an, on ne parlera que de vous et on obtiendra cette pension que vous avez eu l’outrecuidance de refuser une première fois.

Rousseau lança un regard sombre à son ami.

— De l’argent ! Est-ce là tout ce dont je puis rêver ? Voltaire triomphe dans les esprits, dans ma propre patrie genevoise, et moi, je devrais me contenter d’être un moins que rien à la solde du premier venu ? Un simple objet de curiosité qu’on s’arrache pour ses extravagances ?

Diderot remplit le verre de son camarade et le lui tendit.

— Toujours cet empressement ! N’oubliez pas que l’orgueil est un luxe réservé aux plus célèbres d’entre nous ! N’oubliez pas non plus que cet argent garantirait votre indépendance.

Diderot s’interrompit. La porte de la chambre à coucher venait de s’ouvrir sur Grimm, à demi débraillé et hirsute. Il tenait à son bras une jeune fille qu’il embrassa à pleine bouche avant de se tourner vers ses amis.

— Vous pouvez m’en croire, très chers, cette diablesse vaut le détour. Allons Rousseau, prenez votre tour. Vous ne serez plus à pareille fête avant longtemps, je vous le garantis.

La jeune fille s’avança vers Jean-Jacques et, lui prenant la main, l’attira vers elle sous le regard goguenard des deux autres. Pendant un instant, il sembla résister, le rouge au front.

— Peut-être vaudrait-il mieux...

Mais déjà la porte se refermait.

— Fichtre, il n'est pas très enthousiaste, notre Jean-Jacques, s'exclama Grimm en finissant de se rajuster. Diderot n'avait pas quitté sa chaise, le regard soudain sombre.

— Je crois qu'il reste attaché à cette harengère de Thérèse, qu'il s'imagine lui devoir quelque chose. Cette maudite mégère... Je ne supporte plus de le savoir avec elle !

Grimm s'affala dans une bergère, une bouteille à la main.

— Thérèse..., dit-il d'un ton amusé. Qu'est-ce que notre philosophe peut bien trouver à cette lingère pratiquement illettrée ? Hormis ses talents de cuisinière, je ne lui vois aucune qualité sinon celle d'amuser notre galerie de fréquentations.

— Ne riez pas, Melchior, reprit Diderot. Je la connais bien, croyez-moi sur parole. Nous avons besoin de Rousseau. Cette petite ne peut que le freiner et nuire à nos projets. N'oubliez pas que notre Encyclopédie va exiger un nombre toujours plus grand de collaborateurs, et je compte tout particulièrement sur lui.

— Compter sur Jean-Jacques ? Vous n'y pensez pas ! Même lui ignore ce qu'il veut ! D'abord, il a refusé cette pension royale qui ne demandait qu'à être ramassée. Ensuite, il décide du jour au lendemain de se vêtir comme le premier venu. Et depuis peu, il prétend vivre en copiant de la musique. Copier de la musique ! Non vraiment, notre compagnon est trop singulier pour s'engager plus avant dans votre entreprise.

Comme Diderot se taisait, Grimm s'exclama :

— Regardez ce pèlerinage à Genève dont il revient à peine ! En avez-vous eu connaissance, vous en avait-il informé ? Nul ne sait encore à quelles folies il a bien pu se laisser aller là-bas...

— Peu importe tout cela, s'enflamma Diderot. Je n'ai pas le temps ni l'envie de me mêler de ses affaires. Les dévots et les jésuites me persécutent depuis des mois, et j'ai besoin de tous mes alliés pour poursuivre notre tâche, voilà tout !

Diderot se redressa brusquement. La porte de la chambre venait de s'ouvrir avec fracas, laissant apparaître le visage empourpré de Rousseau. Derrière lui, la jeune fille s'esclaffait d'un rire vulgaire et moqueur. Sans un mot pour ses camarades, Jean-Jacques allongea le pas et se précipita vers la sortie. Diderot et Grimm s'étaient levés, mais lorsqu’ils arrivèrent dans la ruelle, leur ami avait déjà disparu.

« J’étais né presque mourant ; on espérait peu de me conserver. »

Rousseau, Confessions

Cette nuit-là, Rousseau resta prostré dans son lit, en proie à des douleurs atroces. Il n'avait pu uriner de la soirée et sa vessie l'élançait depuis des heures. Chez d'Holbach, la crise avait été telle qu'il avait failli s'en trouver mal au milieu de sa lecture. Jean-Jacques se redressa péniblement. À côté de lui, sur l'autre couche, Thérèse dormait paisiblement, la bouche grande ouverte. Il s'avança à tâtons jusqu'au coin de la chambre et se pencha sur le pot. Sa vessie semblait enflammée, comme si des gouttes de lave suintaient le long de sa paroi. Jean-Jacques sentit s'échapper un premier jet et poussa un râle de douleur. Mais déjà la sensation de brûlure gagnait tout le bas ventre. Rousseau se laissa glisser vers l'avant, tombant à genoux le front contre le plancher. Il resta immobile de longues minutes, haletant par petites goulées.

Devait-il réveiller Thérèse ? Elle saurait au moins le réconforter, le prendre dans ses bras en attendant que le mal reflue. Et demain ! Cette soirée chez Madame du Deffand ! Comment allait-il faire ? Non, il ne pouvait prendre le risque d'une nouvelle crise en public. Il n'irait pas.

Jean-Jacques se releva. Insensiblement, la douleur s'atténuait. Il se dirigea vers la fenêtre. Dans l'aube naissante, les décrotteurs commençaient à arpenter la rue, entassant les immondices sur leurs charrettes. Jean-Jacques repensa à la fille, à ce rire moqueur qui l'avait humilié, le glaçant de honte devant ses amis.

Un fiacre déboucha au coin de la rue et déboula à tombeau ouvert sur le pavé en direction de la Seine et du quartier Saint-Honoré. Sans doute un de ces messieurs, retardé par une aventure galante et qui se hâtait de rentrer chez lui avant le lever du jour. Peut-être le mari de Madame d'Épinay ? Le fermier général multipliait les liaisons depuis quelque temps. Sa femme s'en était ouverte à Jean-Jacques. Chère Louise ! Elle avait été si bonne, lui proposant de venir s'installer à Montmorency, dans cette maisonnette qu'elle avait restaurée tout près de la Chevrette.

Montmorency... Si proche, mais tellement éloignée de Paris, où Rousseau avait rendez-vous avec la gloire. Il regarda d'un œil soudain enflammé les boueurs remonter sur leurs charrettes et descendre la rue de Grenelle. Oui, lui, l'obscur, le sans-grade, il s'attirerait bientôt l'admiration de tous ces grands ! Ses premiers discours n'étaient qu'un prélude à ses projets d'envergure, ceux qui allaient le rendre célèbre dans toute l'Europe. Ils devraient tous en rabattre devant lui, d'Holbach le premier. Sa notoriété serait telle qu'ils allaient se l'arracher, à qui gagnerait ses faveurs ! Jean-Jacques ferma les yeux, enivré par cette perspective. Faire l'aumône de sa présence à un riche !

La douleur était entièrement passée, maintenant. Les premières lueurs orangées du soleil commençaient à éclairer les façades les plus élevées. Rousseau sortit en silence et se dirigea vers son cabinet de travail.

« Voilà le bien que m’ont fait mes persécuteurs en épuisant sans mesure tous les traits de leur animosité. »

Rousseau, Rêveries du promeneur solitaire

— Mon cher Pont-de-Veyle, un jour, La Fontaine a raconté l'histoire de ce geai qui s'était affublé des plumes d'un paon pour se pavaner au milieu des autres animaux. Il suscita l'admiration de tous, jusqu'au moment où il fut démasqué. Qu'advint-il de lui ? Il fut moqué, rejeté par ses ouailles et l'imposteur se vit contraint de quitter la place.

Allongé à côté de la cheminée dans sa bergère, Pont-de-Veyle fronça le sourcil.

— Madame, je crains fort de ne pas vous suivre.

Il se redressa vers son hôtesse. Installée au creux de son fauteuil dont la partie supérieure retombait sur elle, Madame du Deffand semblait plongée dans l'obscurité. Seuls ressortaient ses deux yeux d'aveugle, dont l'éclat figé reflétait comme de l'amusement. Elle laissa échapper un rire, aussitôt retenu.

— Patience, laissez à tous nos habitués le temps d'arriver. Dites-moi, que font-ils en ce moment ?

Pont-de-Veyle se tourna vers l'immense salon entièrement tapissé de moire jaune.

Autour de la table de jeu se trouvaient Turgot, Madame d'Aubeterre et Raynal, lancés dans une partie d'écarté. Plus loin, Madame de Forcalquier s'entretenait avec Helvétius, tous deux confortablement installés dans des fauteuils de velours. Appuyé à la commode, d'Alembert montrait quelques esquisses à Diderot. Mademoiselle de Lespinasse, en secrétaire zélée, allait des uns aux autres, distribuant des sourires et des amabilités.

L'horloge sonnait dix heures au moment où l'on annonça le souper. Aidée de Pont-de-Veyle, Madame du Deffand s'extirpa de son fauteuil. Sa coiffure, qui tirait en arrière sa chevelure épaisse, lui donnait un air sévère qu'accentuait la pâleur de son teint. Seule concession à la mode, quelques mèches bouclées retombaient sur ses épaules creusées par l'âge. Lorsqu'elle se fut installée en bout de table, ses hôtes prirent place à leur tour.

— Qui donc nous a fait défaut ? demanda bruyamment Madame d'Aubeterre, en désignant une chaise restée inoccupée.

Un rictus amusé barra le visage émacié de Madame du Deffand, comme s'il s'était agi du signal qu'elle attendait.

— Ma chère, c'est là une question qu'il faut poser à nos amis les Encyclopédistes. Leur tâche est telle qu'elle ne doit plus leur laisser le temps de se livrer à nos mondanités, n'est-il pas vrai ?

Habitué à ces sarcasmes, Diderot entra dans le jeu sans se renfrogner.

— Je puis comprendre, Madame, que le comportement du citoyen Rousseau vous paraisse singulier. Et je me fais volontiers son avocat devant vous. S'il est absent, c'est tout simplement que sa santé est fragile depuis quelque temps.

— Singulier ? Le mot me semble faible ! N'a-t-il pas écrit qu'on ne rencontre dans nos milieux qu'hypocrisie et dissimulation ? N'a-t-il pas renoncé a plusieurs offres de protection ? Lequel d'entre vous peut en dire autant ?

Diderot et d'Alembert plongèrent le nez dans leur assiette d'asperges, décontenancés par l'agressivité de la charge. Un silence gêné s'installa. Madame d'Aubeterre et Raynal souriaient en coin, réjouis par cette entrée en matière. Chacun était maintenant suspendu aux lèvres de d'Alembert, directement visé, et dont le fard à joues virait progressivement au cramoisi sous le poids des regards. Ce fut d'une voix fluette et pourtant assurée qu'il s'adressa à son hôtesse :

— Madame, tout le monde sait que les Jésuites et le Parlement s'acharnent contre nous et notre prétendu athéisme. Mais nous ignorions jusqu'alors combien vous-même étiez attachée à la Sainte Parole de nos Évangiles...

Et, croquant une asperge, il ajouta d'une voix doucereuse :

— Car votre hostilité à notre égard ne peut s'expliquer qu'ainsi. Vous refusez les lumières du savoir, dont nous autres, tout comme Rousseau, voulons aujourd'hui être éclairés.

Un murmure parcourut les convives, satisfaits de l'impertinence de la réplique. Le vieux Turgot mordit une asperge et s'en lécha les doigts de délectation. Chacun savait le lien qui avait uni d'Alembert et leur hôtesse. Il se disait même qu'elle ne lui avait jamais pardonné leur rupture. L'insolence du propos pouvait être le prétexte à cet éclat qu'en secret on attendait depuis des mois.

Un temps silencieuse et impassible, Madame du Deffand laissa soudain un sourire moqueur éclairer son visage. À ses côtés, Pont-de-Veyle fut le premier à comprendre : elle venait de les pousser à l'erreur.

— Voyez cela, reprit-elle d'une voix chargée d’ironie. Nos grands esprits, éblouis par le dieu science... Laissez-moi pourtant expliquer à nos invités pourquoi je doute de cette nouvelle foi. Car parmi vous, messieurs, se dissimulent des tartuffes dont les actes contredisent les discours.

Tout en parlant, elle venait de tirer de sa manche un pli décacheté qu'elle brandit sous les yeux des convives dans un geste théâtral.

— Voici un courrier qui m'est parvenu de Genève. Vous savez tous que le citoyen Rousseau y a séjourné il y a quelques mois de cela. Nous le soupçonnions alors de vouloir se faire désirer, ignorants que nous étions du motif réel de ce voyage. Eh bien, nous avions tort...

Sentant la tension presque palpable qu'elle provoquait, Madame du Deffand se leva lentement et pouffa :

— Imaginez que notre philosophe, notre amoureux des lumières de la science, s'est rendu à Genève pour rentrer dans l'église calviniste !

En parfait complice, Pont-de-Veyle partit instantanément d'un éclat de rire tonitruant, haussant et baissant ses épaules dans un spasme bruyant. Sa réaction déclencha aussitôt une salve de rires moqueurs. Tous se tournèrent vers d'Alembert et Diderot. Ce dernier hocha la tête, s'inclinant devant la victoire remportée par son hôtesse. Un sourire forcé écarta ses lèvres serrées. Mais sous la table, il serrait dans un geste convulsif la serviette posée sur ses genoux.

« Un autre de mes fléaux dans cette grande ville, était ces foules de prétendus amis qui… voulaient absolument me rendre heureux à leur mode et non à la mienne. »

Rousseau, Lettre à Malesherbes

Thérèse s'apprêtait à partir faire son marché lorsqu'on frappa à l'entrée. Encore l'un de ces curieux, assurément, qui espérait approcher Jean-Jacques. Il en venait tant depuis quelques mois ! Méfiante, elle entrouvrit la porte. C'était Grimm.

— Entrez, monsieur. Je vais vous annoncer.

L'Allemand referma la porte derrière lui et attendit. Après quelques secondes, la petite ménagère reparut, et le précéda le long d'un couloir mal éclairé jusqu'au cabinet de travail de son compagnon. Jean-Jacques était assis à son bureau, vêtu de sa seule robe de chambre.

— Grimm ! Venez, approchez-vous et excusez-moi de vous accueillir dans cet état déplorable.

Il tira un fauteuil et invita son ami à s'asseoir à ses côtés. Thérèse se retira discrètement.

— Comment vous portez-vous ? Cela fait des jours que plus personne n'a de vos nouvelles.

Rousseau esquissa un sourire.

— Ainsi donc, on s'inquiète de ma santé ? Je m'en vois flatté ! Eh bien, ma santé s'est améliorée. Elle me laisse du moins suffisamment de forces pour reprendre la copie. Mais dites-moi plutôt comment mon ouvrage est accueilli. Qu'en dit-on dans les soupers ?

Grimm resta interloqué.

— Il s'agit bien de cela ! Vous n'êtes pas au fait de ce qui s'est passé ces derniers jours ? Tout Paris ne parle que de vous, de ce voyage à Genève, de votre retour à l'Église.

— Eh bien ? Quel mal y a-t-il à cela ? s'exclama Jean-Jacques. C'était une obligation pour regagner la citoyenneté genevoise, voilà tout ! Est-il vraiment besoin d'en discuter ?

— Ach ! s'écria l'autre, s'il est besoin d'en discuter... On s'en charge bien pour vous, croyez-le. Hier encore, chez la Quinault, on a ri des philosophes ! Il commence à circuler des libelles infâmes sur nous ! Et...

Rousseau secoua la tête et lui adressa une moue dédaigneuse.

— Ne prêtez pas foi à tous ces ragots de marchande ! Après tout, nous avons tous choisi de servir une cause. Il est donc juste que nous subissions quelques avanies, non ?

Grimm se tut. Il joua un instant avec son chapeau, le tournant et le retournant dans ses mains. Enfin, il se leva et fit quelques pas lents en direction de la fenêtre. Là, le dos tourné à Rousseau, il reprit d'une voix gênée :

— Vous ne m'avez pas compris, il me semble... C'est dans le camp des philosophes qu'on murmure le plus contre vous.

Jean-Jacques s'était levé à son tour, les mains posées à plat sur son bureau. Son regard brillait de colère.

— Les philosophes !

Le visage soudain animé, il se mit à gronder, serrant le poing avec force :

— Dites plutôt que c'est ce forban de Voltaire, le responsable ! Je vois là s'exhaler son souffle maléfique ! Mais cela ne prendra pas, m'entendez-vous ? J'ai pour moi Diderot ! Lui me connaît vraiment... Lui sait qui je suis !

Il s'approcha de son lit, où l'attendaient ses vêtements. Et, levant les yeux sur le miroir niché dans l'alcôve, il scruta intensément l'image qu'il lui renvoyait.

— Lui pourra vous expliquer pourquoi j'ai abandonné mon linge fin et la dorure pour les troquer contre cet habit sombre... Pourquoi je suis subitement devenu aussi cassant en société... Et je n'ai à m'en expliquer auprès de personne d'autre, tenez-le vous pour dit !

— Là, là, là..., l'interrompit Grimm. Comme vous vous emportez !

Jean-Jacques se retourna brusquement. Ses yeux avaient pris un éclat incandescent.

— Vous direz à vos amis que leur avis m'importe peu. Je n'ai pas besoin de leur sollicitude et leurs critiques n'ont plus aucune importance.

Lentement, il ramassa son habit gris et le ramena contre sa poitrine.

— Le public saura me reconnaître, lui.

Il tourna le dos à Grimm et enfila sa veste. L'autre restait silencieux. Puis, lentement, il s'avança vers la porte. Au moment de quitter la pièce, il s'arrêta.

— Vous saisissez la portée de vos paroles, n'est-ce pas ?

Rousseau ne détacha pas son regard du miroir, et répondit d'une voix lointaine :

— Allez, et n'omettez aucun détail de cette conversation.

« Elle était aimable, avait de l’esprit, des talents. »

Rousseau, Confessions

Aux beaux jours, les jardins du Palais-Royal regorgeaient d'une foule bigarrée. Dès le début de l'après-midi, un chapelet ininterrompu de promeneurs s'égrenait le long des allées rectilignes pour se disperser ensuite sous les tilleuls. Dans cette vaste salle d'arbres, on flânait de table en table, d'un café à l'autre. On y rencontrait des oisifs, des aventuriers, des artistes de toutes sortes, mais aussi des personnes de la meilleure société. Là, on entendait bruisser les dessous de Paris : potins, anecdotes, pamphlets, historiettes joliment troussées circulaient dans une rumeur permanente. L'un venait chercher fortune, l'autre de quoi égayer son souper. On prêtait l'oreille à la conversation, mais du regard, on suivait les allers et venues.

Lorsque Rousseau apparut au détour de l'allée, quelques voix se turent. Vêtu d'une redingote élimée et d'une culotte ravaudée, il marchait lentement, nu-tête, sans se soucier des regards qui convergeaient sur lui.

Un jeune homme se pencha vers la galante qui l'accompagnait, et murmura :

— C'est le citoyen Rousseau !

La jeune femme eut une moue surprise.

—  Ah, tiens ? N'était-il pas philosophe ?

— Non, c'est un homme du peuple. Il vit en copiant de la musique. Regardez sa mise !

Un peu plus loin, une personne se leva au passage de Rousseau.

— Bravo, monsieur ! Ce sont d'hommes comme vous dont notre pays a besoin.

Quelqu'un protesta, et ce fut aussitôt un brouhaha indescriptible. Jean-Jacques avait accéléré le pas. Arrivé à l'angle de la place, il entra au café de la Régence. La salle était noire de monde. Les tables du fond étaient toutes occupées par des joueurs d'échecs, plongés dans des parties acharnées. Jean-Jacques crut reconnaître certains de ses partenaires habituels. Il se fraya un passage jusqu'au comptoir et demanda au cafetier :

— Le sieur Diderot est-il là ?

Le vieil homme lui fit signe que non. Jean-Jacques avala une tasse de chocolat et sortit.

En quittant la place du Palais-Royal, il s'engagea rue Richelieu en direction des Tuileries. À cette heure de la journée, Diderot ne manquait jamais aux obligations de la promenade. Il devait être en compagnie des nouvellistes, à la terrasse des Feuillants. Jean-Jacques ne les fréquentait plus guère, depuis que des articles du Mercure l'avaient éreinté.

Alors qu'il débouchait rue Sainte-Anne, un cabriolet découvert s'arrêta à côté de lui. C'était Madame d'Épinay.

— Mais dites-moi, on dirait que notre ours sort de sa tanière !

Quoique pris au dépourvu, Rousseau répliqua aussitôt :

— Madame, vos charmes nous feraient même renoncer à l'hibernation tant ils réchauffent les cœurs

— Flatteur que vous êtes ! Allons, montez auprès de moi, que nous fassions un bout de chemin ensemble !