La conception matérialiste de la question juive - Leon Abraham - E-Book

La conception matérialiste de la question juive E-Book

Leon Abraham

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Beschreibung

À la fin de 1942, Léon Abraham, trotkyste, rassemble ses notes sur la conception matérialiste de la question juive. Il vit à Bruxelles, occupée par les forces nazies. Traqué, il disparaît en 1944, mais il laisse un point de vue historique toujours d'actualité aujourd'hui.Il faut lire l'histoire des fils d'Israel pour commencer à comprendre ce qui va advenir demain si le monde occidental ne bouge pas .

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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Abraham Léon

LA CONCEPTION MATÉRIALISTE DE LA QUESTION JUIVE

Préface

Juif polonais né à Varsovie, Abraham Léon émigre rapidement en Belgique. D’abord militant de l’Hachomer Hatzaïr (sioniste de gauche). Il rompt avec ce groupe en raison de son soutien aux procès de Moscou et devient trotskyste au début de la IIe guerre mondiale. La section belge de la Quatrième Internationale est alors décimée par l’arrestation de son principal dirigeant, L. Lesoil. Abraham Léon, pseudonyme de Wajnsztok, est avec E. Mandel, l’un des principaux cadres qui organisent sa remise en marche. Il est ensuite l’un des principaux protagonistes de la remise en place du Secrétariat Européen trotskyste, et est notamment le rédacteur des thèses intitulées Les tâches de la IVème Internationale en Europe (Février 1942 – il a alors 24 ans). C’est aussi à cette époque qu’il écrit les notes connues depuis sous le titre La conception matérialiste de la question juive. En 1944, Léon est arrêté par les nazis à Charleroi. Il ne reviendra pas d’Auschwitz.

I – Les bases d’une étude scientifique de l’histoire juive

L’étude scientifique de l’histoire juive n’a pas encore dépassé le stade de l’improvisation idéaliste. Tandis que le champ de l’histoire générale a été conquis, en grande partie, par la conception matérialiste, tandis que les historiens sérieux se sont hardiment engagés dans la voie de Marx, l’histoire juive demeure le terrain de prédilection des «chercheurs de dieu» de toute espèce. C’est un des seuls domaines historiques où les préjugés idéalistes sont parvenus à s’imposer et à se maintenir dans une mesure aussi étendue. Que de papier n’a-t-on pas noirci pour célébrer le fameux « miracle juif » ! « Étrange spectacle que celui de ces hommes qui, pour conserver le dépôt sacré de leur foi, bravaient les persécutions et le martyre », dit Bédarride (1). La conservation des Juifs est expliquée par tous les historiens comme le résultat de la fidélité qu’ils ont témoigné à travers des siècles à leur religion ou à leur nationalité. Les divergences ne commencent à se manifester entre eux que lorsqu’il s’agit de définir le « but » pour lequel les Juifs se sont conservés, la raison de leur résistance à l’assimilation. Certains, se plaçant au point de vue religieux, parlent du « dépôt sacré de leur foi » ; d’autres, tels Doubnov, défendent la théorie de l’« attachement à l’idée nationale ». « Il faut chercher les causes du phénomène historique de la conservation du peuple juif dans sa force spirituelle nationale, dans sa base éthique et dans le principe monothéiste », dit l’Allgemeine Enzyklopedie qui parvient ainsi à concilier les divers points de vue des historiens idéalistes. Mais s’il est possible de concilier les théories idéalistes, il serait vain de vouloir trouver un terrain de conciliation entre ces mêmes théories et les règles élémentaires de la science historique. Celle-ci doit rejeter catégoriquement l’erreur essentielle de toutes les écoles idéalistes, qui consiste à placer le problème cardinal de l’histoire juive, celui du maintien du judaïsme, sous le signe du libre arbitre. Seule l’étude du rôle économique des Juifs peut contribuer à éclaircir les causes du « miracle juif ». Étudier l’évolution de ce problème ne présente pas seulement un intérêt académique. Sans une étude approfondie de l’histoire juive, il est difficile de comprendre la question juive à l’époque actuelle. La situation des Juifs au XX° siècle se rattache intimement à leur passé historique. Tout état social est un stade du processus social. L’être n’est qu’un moment du devenir. Pour pouvoir analyser la question juive dans son état de développement actuel, il est indispensable d’en connaître les racines historiques. Dans le domaine de l’histoire juive, comme dans le domaine de l’histoire générale, la pensée géniale de Marx indique la voie à suivre. « Ne cherchons pas le secret du Juif dans sa religion, mais cherchons le secret de la religion dans le Juif réel. » Marx remet ainsi la question juive sur les pieds. Il ne faut pas partir de la religion pour expliquer l’histoire juive ; au contraire, le maintien de la religion ou de la nationalité juives ne doit être expliqué que par le « Juif réel », c’est-à-dire par le Juif dans son rôle économique et social. La conservation des Juifs n’a rien de miraculeux. « Le judaïsme s’est conservé, non pas malgré l’histoire, mais par l’histoire. » Et c’est précisément par l’étude de la fonction historique du judaïsme qu’on peut découvrir le « secret » de son maintien dans l’histoire. Les conflits entre le judaïsme et la société chrétienne, sous leur apparence religieuse, sont en réalité des conflits sociaux. « La contradiction entre l’État et une religion déterminée, le judaïsme par exemple, nous lui donnons une expression humaine en en faisant la contradiction entre l’État et des éléments laïques déterminés. » Le schéma général de l’histoire juive se présente à peu près ainsi d’après l’école idéaliste prédominante (à diverses nuances près) : jusqu’à la destruction de Jérusalem, éventuellement jusqu’à la rébellion de Bar Kokheba, la nation juive ne se distingue en rien d’autres nations normalement constituées, telles les nations romaine ou grecque. Les guerres entre les Romains et les Juifs ont pour résultat de disperser la nation juive aux quatre coins du monde. Dans la dispersion, les Juifs opposent une résistance farouche à l’assimilation nationale et religieuse. Le christianisme ne trouve pas, sur son chemin, d’adversaires plus acharnés et, malgré tous ses efforts, ne parvient pas à les convertir. La chute de l’Empire romain accentue l’isolement du judaïsme qui constitue, après le triomphe complet du christianisme à l’Occident, le seul élément hétérodoxe. Les Juifs de la Dispersion, à l’époque des invasions barbares, ne constituent nullement un groupe social homogène. Au contraire, l’agriculture, l’industrie, le commerce sont largement représentés parmi eux. Ce sont les persécutions religieuses continuelles qui les obligent à se cantonner de plus en plus dans le commerce et l’usure. Les croisades, par le fanatisme religieux qu’elles ont suscité, accentuent violemment cette évolution qui transforme les Juifs en usuriers et aboutit à leur cantonnement dans les Ghettos. Bien entendu, la haine contre les Juifs est aussi alimentée par leur rôle économique. Mais les historiens n’attribuent à ce facteur qu’une importance secondaire. Cette situation du judaïsme se maintient jusqu’à la Révolution française qui détruit les barrières que l’oppression religieuse avait dressées devant les Juifs. Plusieurs faits importants s’inscrivent en faux contre ce schéma : 1° La dispersion des Juifs ne date nullement de la chute de Jérusalem. Plusieurs siècles avant cet événement, la grande majorité des Juifs était déjà disséminée aux quatre coins du monde. « Ce qui est certain, c’est que bien avant la chute de Jérusalem, plus des trois quarts des Juifs n’habitaient plus la Palestine. » Le royaume juif de Palestine avait pour les larges masses juives dispersées dans l’Empire grec puis dans l’Empire romain, une importance tout à fait secondaire. Leur lien avec la « mère-patrie » ne se manifestait que lors des pèlerinages religieux à Jérusalem qui jouait un rôle semblable à celui de La Mecque pour les Musulmans. Un peu avant la chute de Jérusalem, le roi Agrippa disait : « Il n’y a pas au monde un seul peuple qui ne contienne une parcelle du nôtre. » La Diaspora ne fut donc nullement un fait accidentel, produit d’une entreprise de violence(2) ; la raison essentielle de l’émigration juive doit être recherchée dans les conditions géographiques de la Palestine. « Les Juifs en Palestine sont possesseurs d’un pays montagneux qui ne suffit plus à un certain moment à assurer à ses habitants une existence aussi supportable que celle de leurs voisins. Un tel peuple est forcé de choisir entre le pillage et l’émigration. Les Écossais, par exemple, s’engagèrent alternativement dans chacune de ces voies. Les Juifs, après de nombreuses luttes avec leurs voisins prirent aussi le second chemin… Des peuples vivant dans de telles conditions ne se rendent pas à l’étranger comme agriculteurs. Ils y vont plutôt en tant que mercenaires comme les Arcadiens dans l’Antiquité, les Suisses au Moyen Age, les Albanais à notre époque, ou en tant que marchands, comme les Juifs, les Écossais et les Arméniens. On voit donc qu’un milieu semblable développe chez des peuples de races différentes, les mêmes caractéristiques. » 2° Il est indubitable que l’immense majorité des Juifs dans la dispersion s’occupaient du commerce. La Palestine elle-même depuis des temps fort reculés, constituait une voie de passage de marchandises, un pont entre la vallée de l’Euphrate et celle du Nil. « La Syrie était la grande route prédestinée des conquérants… C’était aussi la voie que suivaient les marchandises et celle par laquelle circulaient les idées. On comprend que dans ces régions se soit fixée de très bonne heure une nombreuse population avec de grandes villes vouées par leur situation même au commerce. » Les conditions géographiques de la Palestine expliquent donc à la fois l’émigration juive et son caractère commercial. D’autre part, chez toutes les nations, au début de leur développement, les commerçants sont des étrangers. « La caractéristique d’une économie naturelle, c’est que chaque domaine produit tout ce qu’il consomme et consomme tout ce qu’il produit. Rien ne pousse donc à acheter biens ou services chez autrui. Puisque dans cette économie, on produit ce qu’on consomme, nous trouvons chez tous les peuples comme premiers commerçants des étrangers. » Philon énumère les nombreuses villes où les Juifs étaient établis comme commerçants. Il dit qu’ils « habitaient une quantité innombrable de villes en Europe, en Asie, en Libye, sur les continents et dans les îles, sur les côtes et à l’intérieur ». Les Juifs qui habitaient les îles comme le continent hellénique et plus loin à l’Occident, s’y étaient installés dans les buts commerciaux. « En même temps que les Syriens se rencontrent les Juifs, éparpillés ou plutôt groupés dans toutes les villes. Ce sont des marins, des courtiers, des banquiers, dont l’influence a été aussi essentielle dans la vie économique du temps que l’influence orientale qui se décèle à la même époque dans l’art et dans les idées religieuses. » C’est à leur position sociale que les Juifs sont redevables de la large autonomie que leur octroyaient les empereurs romains. C’est aux Juifs seuls que l’on permit de constituer un État dans l’État et tandis que les autres étrangers étaient soumis à l’administration des autorités de la ville, ils purent se gouverner jusqu’à un certain point eux-mêmes… « César … favorisa les intérêts des Juifs d’Alexandrie et de Rome par des faveurs spéciales et des privilèges, et protégea en particulier leur culte spécial contre les prêtres grecs et romains(3). » 3° La haine des Juifs ne date pas seulement de l’établissement du christianisme. Sénèque traite les Juifs de race criminelle. Juvénal croit que les Juifs n’existent que pour causer des maux aux autres peuples. Quintilien dit que les Juifs constituent une malédiction pour les autres peuples. La cause de l’antisémitisme antique est la même que celle de l’antisémitisme médiéval ; l’opposition de toute société basée principalement sur la production des valeurs d’usage à l’égard des marchands. « L’hostilité médiévale à l’égard des marchands n’est pas seulement d’inspiration chrétienne ou pseudo-chrétienne. Elle a aussi une source païenne, réelle celle-ci. Elle a de fortes racines dans une idéologie de classe, dans le mépris où les classes dirigeantes de la société romaine – tant les gentes sénatoriales que les curiales de province – ont, par tradition paysanne profonde, tenu toutes les formes d’activité économique autres que celles dérivant de l’agriculture(4). » Cependant, si l’antisémitisme était déjà fortement développé dans la société romaine, la situation des Juifs, comme nous l’avons vu, y était très enviable. L’hostilité des classes vivant de la terre à l’égard du commerce n’exclut pas leur état de dépendance à son égard. Le propriétaire hait et méprise le marchand sans pouvoir s’en passer(5). Le triomphe du christianisme n’a pas apporté de notables changements à cet égard. Le christianisme, d’abord religion d’esclaves et d’opprimés, s’est rapidement transformé en idéologie de la classe dominante des propriétaires fonciers. C’est Constantin le Grand qui posa en fait les bases du servage médiéval. La marche triomphale du christianisme à travers l’Europe s’accompagne de l’extension de l’économie féodale. Les ordres religieux ont joué un rôle extrêmement important dans le progrès de la civilisation, qui consistait à l’époque dans le développement de l’agriculture basée sur le servage. Pourquoi s’étonner que « né dans le judaïsme, formé d’abord exclusivement de Juifs, le christianisme, ne trouve cependant nulle part durant les quatre premiers siècles, plus que chez eux, de difficultés à acquérir des adeptes pour sa doctrine ? » En effet, le fond de la mentalité chrétienne des dix premiers siècles de notre ère pour tout ce qui touche à la vie économique est « qu’un marchand peut difficilement faire œuvre agréable à Dieu » et que « tout négoce implique une part plus ou moins considérable de duperie. » La vie des Juifs semblait complètement incompréhensible à saint Ambroise qui vivait au IV° siècle. Il méprisait profondément les richesses des Juifs et croyait fermement qu’ils en seraient punis de damnation éternelle. Il n’y a donc rien que de très naturel dans l’hostilité farouche des Juifs à l’égard du catholicisme et dans leur volonté de conserver la religion qui exprimait admirablement leurs intérêts sociaux. Ce n’est donc pas la fidélité des Juifs à leur foi qui explique leur conservation en tant que groupe social distinct, mais au contraire leur conservation en tant que groupe social distinct qui explique leur attachement à leur foi. Cependant comme l’hostilité antique à l’égard des Juifs, l’antisémitisme chrétien, aux dix premiers siècles de l’ère chrétienne, ne va pas jusqu’à la revendication de l’anéantissement du judaïsme. Tandis que le christianisme officiel persécutait sans miséricorde le paganisme et les hérésies, il tolérait la religion juive. La situation des Juifs ne cessait de s’améliorer à l’époque du déclin de l’Empire romain après le triomphe complet du christianisme et jusqu’au XII° siècle. Plus s’accentuait la décadence économique et plus le rôle commercial des Juifs gagnait de l’importance. Au X° siècle, ils constituent le seul lien économique de l’Europe avec l’Asie. 4° C’est seulement à partir du XII° siècle, parallèlement au développement économique de l’Europe occidentale, à l’accroissement des villes et à la formation d’une classe commerciale et industrielle indigène, que la situation des Juifs commence à empirer sérieusement, pour amener leur élimination presque totale de la plupart des pays occidentaux. Les persécutions contre les Juifs prennent des formes de plus en plus violentes. Par contre, dans les pays de l’Europe orientale, retardataires, leur situation continue à être florissante jusqu’à une époque assez récente. Par ces quelques considérations préliminaires, on voit combien est fausse la conception générale qui règne dans le domaine de l’histoire juive. Les Juifs constituent dans l’Histoire avant tout un groupe social ayant une fonction économique déterminée. Ils sont une classe, ou mieux encore, un peuple-classe(6). La notion de classe ne contredit nullement la notion de peuple. C’est parce que les Juifs se sont conservés en tant que classe sociale qu’ils ont aussi gardé certaines de leurs particularités religieuses, ethniques et linguistiques (7). Cette identité de la classe et du peuple (ou de la race) est loin d’être exceptionnelle dans les sociétés précapitalistes. Les classes sociales s’y distinguent très fréquemment par un caractère plus ou moins national ou racial. « Les classes inférieures et les classes supérieures… ne sont, dans plusieurs pays, que les peuples conquérants et les peuples asservis d’une époque antérieure. La race des envahisseurs a formé une noblesse oisive et turbulente… La race envahie ne vivait pas des armes mais du travail (8). » Kautsky dit de même : « Des classes différentes peuvent acquérir un caractère racial spécifique. D’autre part, la rencontre de races différentes, dont chacune s’est spécialisée dans une occupation déterminée, peut avoir comme résultat que chacune de ces races occupe une position sociale différente au sein de la même communauté. Il peut se faire que la race devienne classe (9). » Il y a évidemment une interdépendance continuelle entre le caractère racial ou national et le caractère de classe. La position sociale des Juifs a exercé une influence profonde, déterminante sur leur caractère national. S’il n’y a pas de contradiction dans cette notion de peuple-classe, il est encore plus facile d’admettre la correspondance de la classe et de la religion. Chaque fois qu’une classe parvient à un degré de maturité et de conscience déterminé, son opposition à la masse dominante revêt des formes religieuses. Les hérésies des Albigeois, des Lollards, des Manichéens, des Cathares et d’innombrables sectes qui pullulaient dans les villes médiévales, sont les premières manifestations religieuses de l’opposition croissante de la bourgeoisie et du peuple à l’ordre féodal. Ces hérésies ne se sont élevées nulle part au rang de religion dominante à cause de la faiblesse relative de la bourgeoisie médiévale. Elles ont été étouffées sauvagement dans le sang. C’est seulement au XVII° siècle que la bourgeoisie, de plus en plus puissante, a pu faire triompher le luthérianisme et surtout le calvinisme et ses succédanés anglais. Tandis que le catholicisme exprime les intérêts de la noblesse terrienne et de l’ordre féodal, le calvinisme (ou puritanisme) ceux de la bourgeoisie ou du capitalisme, le judaïsme reflète les intérêts d’une classe commerciale précapitaliste (10). Ce qui distingue principalement le « capitalisme » juif du capitalisme proprement dit c’est que, contrairement à ce dernier, il n’est pas porteur d’un mode de production nouveau. « Le capital commercial avait une existence propre et était nettement séparé des branches de production auxquelles il servait d’intermédiaire. » « Les peuples commerçants de l’Antiquité existaient comme les dieux d’Épicure dans les entrailles de la terre ou plutôt comme les Juifs dans les pores de la société polonaise. » « L’usure et le commerce exploitent un procédé déterminé de production qu’ils ne créent pas et auquel ils restent étrangers. » L’accumulation de l’argent aux mains des Juifs ne provenait pas d’une forme de production spéciale, de la production capitaliste. La plus-value (ou surproduit) provenait de l’exploitation féodale et les seigneurs étaient obligés d’abandonner une partie de cette plus-value aux Juifs. De là l’antagonisme des Juifs et du féodalisme, mais de là aussi le lien indestructible qui existait entre eux. Comme pour le seigneur, le féodalisme était aussi pour le Juif sa terre nourricière. Si le seigneur avait besoin du Juif, le Juif avait aussi besoin du seigneur. C’est en raison de cette position sociale que les Juifs n’ont pu s’élever nulle part au rôle de classe dominante. Dans l’économie féodale le rôle d’une classe marchande ne peut être que nettement subordonné. Le judaïsme ne pouvait être qu’un culte plus ou moins toléré (11). Nous avons déjà vu que dans l’Antiquité, les Juifs possédaient leur juridiction propre. Il en était de même au Moyen Age. « Dans la société plastique du Moyen Age chaque classe d’hommes, de même qu’elle vit suivant sa coutume propre, possède sa juridiction spéciale. Par-dessus l’organisation judiciaire de l’État, l’Église a ses officialités, la noblesse a ses cours féodales, les paysans leurs cours domaniales. La bourgeoisie, à son tour, acquiert des échevinages. » L’organisation spécifique des Juifs était la Kehila. Chaque agglomération juive était organisée en communauté (Kehila) qui avait une vie sociale particulière et une organisation judiciaire propre. C’est en Pologne que cette organisation a atteint le degré le plus perfectionné. D’après une ordonnance du roi Sigismund-Auguste, de 1551, les Juifs avaient le droit de choisir les juges et les rabbins qui devaient administrer toutes leurs affaires. C’est seulement dans les procès entre Juifs et non-Juifs qu’intervenaient les tribunaux des voïvodies. Dans chaque agglomération juive, la population choisissait librement un conseil de la communauté. L’activité de ce conseil, appelé Kahal, était très étendue. Il devait percevoir les impôts pour l’État, répartir les impôts généraux et spéciaux, diriger les écoles élémentaires et supérieures (Ieschiboth). Il réglait toutes les questions concernant le commerce, l’artisanat, la charité. Il s’occupait de règlement des conflits entre les membres de la communauté. Le pouvoir de chaque Kahal s’étendait sur les habitants juifs des villages environnants. Avec le temps, les divers conseils des communautés juives prirent l’habitude de se réunir régionalement, à intervalles réguliers, pour discuter les questions administratives, juridiques et religieuses. Ces assemblées prirent ainsi l’aspect de petits parlements. À l’occasion de la grande foire de Lublin, s’assemblait une sorte de parlement général où participaient les représentants de la Grande Pologne, de la Petite Pologne, de la Podolie, de la Volhynie. Ce parlement prit le nom de Vaad Arba Aratzoth, le « Conseil des Quatre Pays ». Les historiens juifs traditionnels n’ont pas manqué de voir dans cette organisation une forme de l’autonomie nationale. « Dans l’ancienne Pologne, dit Doubnov, les Juifs constituaient une nation ayant sa propre autonomie, son administration intérieure, ses tribunaux et une certaine indépendance juridique. » Il est clair que parler d’une autonomie nationale au XVI°, siècle constitue un anachronisme grossier. Cette époque ignorait tout de la question nationale. Dans la société féodale, seules les classes possèdent leurs juridictions spéciales. L’autonomie juive s’explique par la position sociale et économique spécifique des Juifs et non par leur « nationalité (12) ». L’évolution linguistique reflète aussi la position sociale spécifique du judaïsme. L’hébreu disparaît très tôt en tant que langue vivante. Partout les Juifs adoptent les langues des peuples environnants. Mais cette adaptation linguistique se fait généralement sous forme d’un dialecte nouveau où se retrouvent certaines locutions hébraïques. Il exista, à divers moments de l’histoire des dialectes judéo-arabe, judéo-persan, judéo-provençal, judéo-portugais, judéo-espagnol, etc., sans parler du judéo-allemand qui est devenu le yiddish actuel. Le dialecte exprime les deux tendances contradictoires qui ont caractérisé la vie juive : la tendance à l’intégration dans la société environnante et la tendance à l’isolement provenant de la situation sociale et économique du judaïsme (13). C’est seulement là où les Juifs cessent de constituer un groupe social particulier qu’ils s’assimilent complètement à la société environnante. « L’assimilation n’est pas un phénomène nouveau dans l’histoire juive », dit le sociologue sioniste Ruppin. En réalité, si l’histoire juive est l’histoire de la conservation du judaïsme, elle est aussi l’histoire de l’assimilation de larges couches du judaïsme. « Dans le Nord de l’Afrique, avant l’islamisme, beaucoup de Juifs faisaient de l’agriculture mais la majorité d’entre eux a été absorbée par la population locale. ». Cette assimilation s’explique par le fait que les Juifs ont cessé d’y constituer une classe, qu’ils sont devenus des agriculteurs. « Si les Juifs s’étaient adonnés à l’agriculture, ils se seraient forcément dispersés par tout le pays, ce qui, en quelques générations, aurait amené une assimilation complète au reste de la population malgré la différence religieuse. Mais, adonnés au commerce et concentrés dans les villes, ils formèrent des communautés particulières et eurent une vie sociale séparée, ne se fréquentant et ne se mariant qu’entre eux. » On pourrait rappeler aussi les nombreuses conversions des propriétaires terriens juifs en Allemagne au IV° siècle, la disparition complète des tribus guerrières juives d’Arabie, l’assimilation des Juifs en Amérique du Sud, au Surinam, etc (14). La loi de l’assimilation pourrait se formuler ainsi : là où les Juifs cessent de constituer une classe, ils perdent plus ou moins rapidement leurs caractéristiques ethniques, religieuses et linguistiques ; ils s’assimilent (15). Il est très malaisé de ramener l’histoire juive en Europe à quelques périodes essentielles, les conditions économiques, sociales et politiques étant différentes dans chaque pays. Tandis que la Pologne et l’Ukraine se trouvaient encore en plein féodalisme à la fin du XVIII° siècle, en Europe occidentale on assiste à un développement accéléré du capitalisme à la même époque. On comprend aisément que la situation des Juifs en Pologne ressemblera plutôt à la situation des Juifs français de l’époque carolingienne qu’à celle de leurs coreligionnaires de Bordeaux et de Paris. « Le Juif portugais de Bordeaux et un Juif allemand de Metz sont des êtres absolument différents », écrivait un Juif français à Voltaire. Les riches bourgeois juifs de France ou de Hollande n’avaient presque rien de commun avec les Juifs polonais, classe de la société féodale. Malgré les différences considérables des conditions et du rythme du développement économique des pays européens habités par les Juifs, une étude attentive permet de dégager les stades essentiels de leur histoire.

A) Période précapitaliste

C’est aussi la période de la plus grande prospérité des Juifs. Le « capital » commercial et usuraire trouve de grandes possibilités d’expansion dans la société féodale. Les Juifs sont protégés par les rois et les princes et leurs relations avec les autres classes sont généralement bonnes. Cette situation se prolonge en Europe occidentale jusqu’au XI° siècle. L’époque carolingienne, point culminant du développement féodal, est aussi l’apogée de la prospérité des Juifs. L’économie féodale continue à dominer l’Europe orientale jusqu’à la fin du XVIII° siècle. C’est aussi là que se reporte de plus en plus le centre de la vie juive.

B) Période du capitalisme médiéval

À partir du XI° siècle, l’Europe occidentale entre dans une période de développement économique intense. Le premier stade de cette évolution se caractérise par la création d’une industrie corporative et d’une bourgeoisie marchande indigène. La pénétration de l’économie marchande dans le domaine agricole détermine le second stade. Le développement des villes et d’une classe marchande indigène, entraîne l’éviction complète des Juifs du commerce. Ils deviennent des usuriers dont la clientèle principale est composée de la noblesse et des rois. Mais la transformation marchande de l’économie agricole a pour effet de miner aussi ces positions. L’abondance relative de l’argent permet à la noblesse de secouer le joug de l’usure. Les Juifs sont chassés d’un pays après l’autre. D’autres s’assimilent, en s’absorbant surtout dans la bourgeoisie indigène. Dans certaines villes, principalement en Allemagne et en Italie, les Juifs s’occupent surtout du crédit pour les masses populaires, les paysans et les artisans. Devenus de petits usuriers exploitant le peuple, ils sont souvent victimes de soulèvements sanglants. En général, la période du capitalisme médiéval est celle des plus violentes persécutions juives. Le « capital » juif entre en conflit avec toutes les classes de la société. Mais l’inégalité du développement économique des pays de l’Europe occidentale influe sur les formes de la lutte antisémite. Dans un pays, c’est la noblesse qui dirige la lutte contre les Juifs, dans d’autres, c’est la bourgeoisie, et en Allemagne, c’est le peuple qui déclenche le mouvement. Le capitalisme médiéval est inconnu ou presque en Europe orientale. Il n’y a pas de séparation entre le capital commercial et le capital usuraire. Contrairement à l’Europe occidentale où Juif devient synonyme d’usurier, les Juifs y sont avant tout commerçants et intermédiaires. Tandis que les Juifs sont progressivement éliminés des pays de l’Occident, ils affermissent constamment leur position à l’est de l’Europe. C’est seulement au XIX° siècle que le développement du capitalisme (ce n’est plus cette fois le capitalisme corporatif mais le capitalisme moderne qui entre en scène) commence à ébranler la situation prospère des Juifs russes et polonais. « La misère des Juifs en Russie ne date que de l’abolition du servage et du régime féodal de la propriété rurale. Aussi longtemps que l’un et l’autre avaient existé, les Juifs avaient trouvé de larges possibilités de subsistance comme marchands et intermédiaires.

C) Période du capitalisme manufacturier et industriel

La période capitaliste proprement dite commence à l’époque de la Renaissance et elle se manifeste d’abord par une extension formidable des relations commerciales et par le développement des manufactures. Dans la mesure où les Juifs subsistent en Europe occidentale (et ils n’y sont qu’en petit nombre), ils participent au développement du capitalisme. Mais la théorie de Sombart qui leur attribue une action prépondérante dans le développement du capitalisme relève du domaine de la fantaisie. Précisément parce que les Juifs représentaient un capitalisme primitif (commercial, usuraire), le développement du capitalisme moderne ne pouvait qu’être fatal à leur situation sociale. Ce fait n’exclut pas, loin s’en faut, la participation individuelle des Juifs à la création du capitalisme moderne. Mais là où les Juifs s’intègrent à la classe capitaliste, là se produit aussi leur assimilation. Le Juif, grand entrepreneur ou actionnaire de la Compagnie hollandaise ou anglaise des Indes est au seuil du baptême, seuil qu’il franchit d’ailleurs avec une grande facilité. Les progrès du capitalisme vont de pair avec l’assimilation des Juifs en Europe occidentale. Si le judaïsme n’a pas disparu complètement en Occident, c’est grâce à l’afflux massif des Juifs de l’Europe orientale. La question juive qui se pose actuellement à l’échelle mondiale procède donc, en premier lieu, de la situation du judaïsme oriental. Cette situation résulte elle-même du retard du développement économique de cette partie du monde. Les causes particulières de l’émigration juive se rattachent ainsi aux causes générales du mouvement d’émigration du XIX° siècle. L’émigration générale du XIX° siècle fut produite en grande partie par l’insuffisance du développement capitaliste par rapport au rythme de l’écroulement de l’économie féodale ou manufacturière. Au paysan anglais, chassé par la capitalisation de l’économie rurale, s’ajoutait l’ouvrier artisanal ou manufacturier refoulé par les machines. Ces masses paysannes et artisanales éliminées par le nouveau système économique, durent se chercher un gagne-pain au-delà des océans. Mais cette situation ne se prolonge pas indéfiniment. À cause du rapide développement des forces productives en Europe occidentale, la partie de la population privée de ses moyens de subsistance put bientôt trouver du travail en suffisance dans l’industrie. C’est pour cela qu’en Allemagne par exemple, l’émigration vers l’Amérique, très forte au milieu du XIX° siècle, s’arrête presque entièrement à sa fin. Il en est de même pour l’Angleterre et les autres pays de l’Europe occidentale (16). Mais tandis que le déséquilibre de la société située entre l’écroulement du féodalisme et le développement du capitalisme disparaissait en Europe occidentale, il s’approfondissait dans les pays arriérés de l’Est. La destruction de l’économie féodale et des formes primitives du capitalisme s’y effectuait beaucoup plus rapidement que le développement du capitalisme moderne. Des masses de plus en plus considérables de paysans et d’artisans durent chercher une voie de salut dans l’émigration. Au début du XIX° siècle, c’étaient principalement les Anglais, les Irlandais, les Allemands et les Scandinaves qui formaient le gros des immigrants en Amérique. L’élément slave et juif devient prépondérant à la fin du XIX° siècle parmi les masses se dirigeant vers l’Amérique. Dès le début du XIX° siècle, les masses juives cherchèrent de nouvelles voies d’immigration. Mais au début c’est vers l’intérieur de la Russie et de l’Allemagne qu’elles se dirigèrent. Les Juifs parviennent à s’introduire dans les grands centres industriels et commerciaux où ils jouent un rôle important en tant que commerçants et industriels. Fait nouveau et important, pour la première fois depuis des siècles, un prolétariat juif naît. Le peuple-classe commence à se différencier socialement. Mais le prolétariat juif se concentre essentiellement dans le secteur des moyens de consommation. Il est principalement artisanal. À mesure que la grande industrie étend le champ de son exploitation, les branches artisanales de l’économie déclinent. L’atelier cède la place à l’usine. Et il apparaît ainsi que l’intégration des Juifs dans l’économie capitaliste est encore extrêmement précaire. Ce n’est plus seulement le marchand « précapitaliste » qui est forcé à l’émigration, mais aussi l’ouvrier artisanal juif. Des masses juives de plus en plus considérables quittent l’Europe orientale pour l’Occident et l’Amérique. La solution de la question juive, c’est-à-dire la pénétration complète des Juifs dans l’économie, devient ainsi un problème mondial.

D) La décadence du capitalisme

Le capitalisme, par la différenciation sociale du judaïsme, par son intégration à l’économie et par l’émigration, a posé les bases de la solution de la question juive. Mais il ne l’a pas résolue. Au contraire, la formidable crise du régime capitaliste au XX° siècle a aggravé la situation des Juifs d’une façon inouïe. Les Juifs éliminés de leurs positions économiques dans le féodalisme, ne purent s’intégrer dans l’économie capitaliste en pleine putréfaction. Dans ses convulsions, le capitalisme rejette même les éléments juifs qu’il ne s’est pas encore complètement assimilés. Partout se développe un antisémitisme féroce des classes moyennes, étouffant sous le poids de contradictions capitalistes. Le grand capital se sert de cet antisémitisme élémentaire de la petite bourgeoisie pour mobiliser les masses autour du drapeau du racisme. Les Juifs sont étouffés entre deux systèmes : le féodalisme et le capitalisme, dont chacun accentue la putréfaction de l’autre.

II – De l’époque de l’antiquité à l’époque carolingienne, la période de prospérité commerciale des juifs

A) Avant la conquête romaine

C’est par la Syrie et la Palestine que s’effectuait, depuis une époque très reculée, l’échange des produits entre les deux plus anciens foyers de culture du monde antique méditerranéen : l’Égypte et l’Assyrie. Le caractère essentiellement commercial des Phéniciens et des Cananéens (17) procède de la situation géographique et historique des pays qu’ils habitaient. Les Phéniciens devinrent le premier grand peuple commerçant de l’Antiquité parce qu’ils s’étaient trouvés placés entre les deux premiers grands centres de la civilisation. Ce sont les marchandises assyriennes et égyptiennes qui constituèrent, au début, l’objet principal du commerce phénicien. Il en fut certainement de même pour les marchands palestiniens (18). D’après Hérodote, les marchandises assyriennes furent les articles les plus anciens et les plus importants du commerce phénicien. Non moins ancienne était la liaison des Phéniciens avec l’Égypte. Les légendes du Canaan biblique, aussi bien que les mythes phéniciens font état des relations suivies des habitants de ces pays avec l’Égypte, par mer et par terre. Hérodote parle aussi des marchandises égyptiennes, portées en Grèce depuis une période très éloignée, par les Phéniciens. Mais si la situation géographique de la Palestine était aussi favorable que celle de la Phénicie pour le trafic des marchandises entre l’Égypte et l’Assyrie (19), les facilités de navigation dont disposait la Syrie lui faisaient totalement défaut. La Phénicie était abondamment pourvue de tout ce qui était nécessaire pour les voyages en mer ; les cèdres et les cyprès du Liban lui fournissaient le bois de construction, le cuivre et le fer se trouvaient aussi en abondance dans les montagnes du Liban et dans les environs. Sur la côte phénicienne, de nombreux ports naturels s’offraient à la navigation. Aussi ne faut-il pas s’étonner que, de bonne heure, des navires phéniciens lourdement chargés de produits égyptiens et assyriens aient commencé à sillonner les routes navigables du monde antique. « Les relations politiques et mercantiles de la Phénicie avec les grands États du Nil et de l’Euphrate, relations établies plus de deux mille ans avant J.-C., permirent l’extension du commerce phénicien aux pays côtiers de l’océan Indien. » Les Phéniciens rapprochèrent les peuples et les civilisations les plus différents de l’Antiquité (20).