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Embarquez pour une odysée autour du monde !
Publié en 1875,
La Conquête de l’air d’Alphonse Brown fut salué par
Le Petit Journal comme la première imitation de Jules Verne. Le roman a un côté vernien en effet, avec, au début, le pari d’accomplir le tour du monde en quarante jours. Pour faire mieux que Phileas Fogg, Marcel Valdy utilise une machine volante qu’il vient d’inventer, le Céleste qui va lui permettre de gagner son pari.
Comme son auteur modèle, Brown décrit tant la fabrication de l’engin que son fonctionnement et les diverses péripéties qui en soulignent les capacités. L’anticipation technique accompagne la vulgarisation géographique : le lecteur suit les personnages dans divers pays à chaque atterrissage du Céleste et observe, inquiet ou amusé, le comportement des populations autochtones envers leurs visiteurs. Brown cite les mêmes sources que Verne en particulier La Landelle, Arthur Mangin, Wilfrid de Fonvielle et Louis Figuier.
Le lecteur familier des « Voyages extraordinaires » pourra relever combien les éléments de ce récit ressemblent à ceux des romans verniens : des bateaux, un volcan en éruption, des protagonistes appartenant à diverses nationalités — des Français, un Américain, des Russes et des Anglais. Sans oublier la disparition finale de la machine extraordinaire et la préoccupation souvent répétée de la nourriture. Ces thèmes, souvent analysés comme des obsessions de Verne, ne sont-ils pas ceux de l’imaginaire d’une époque ?
L’intrigue est bien menée par Alphonse Brown, même si, encore une fois par comparaison avec un roman de Verne, on ne trouve pas ici de scène grandiose, de combat, ni de suspense final.
Un roman d'aventures palpitant retraçant les progrès et innovations techniques de la fin du XIXe siècle
EXTRAIT
Le 1er septembre 18** vers huit heures du soir, plusieurs personnes étaient rassemblées dans le salon de conversation du grand hôtel d’Arcachon. Le refroidissement subit de la température, la pluie fine et serrée qui tombait au dehors, expliquaient cette réunion insolite. Il fallait tuer le temps, ainsi qu’on le dit vulgairement, et les baigneurs le tuaient en babillant. Quelquefois, cependant, la causerie devenait languissante, et chacun écoutait silencieusement le clapotage des vagues sur la plage sablonneuse ou le mugissement du vent qui secouait les rameaux des pinadas. Plusieurs groupes s’étaient formés ; chaque personne, selon son caractère, son humeur ou le caprice du moment, pouvait varier son babil. Dans un coin on parlait littérature, dans l’autre la discussion était toute politique. Mais le groupe le plus animé était celui où l’on s’entretenait des explorations lointaines et des voyageurs qui les avaient entreprises.
A PROPOS DE L'AUTEUR
Alphonse Brown commence à publier des romans à partir de 1875 et est alors salué comme l’un des premiers imitateurs de Jules Verne. Son œuvre est en effet constituée de romans d’aventures à travers le monde, où il ne néglige ni la partie didactique, ni le progrès scientifique (notamment dans les moyens de transport) : dans
La Conquête de l’air (1875), on vole grâce à un engin mi-aéroplane, mi-ballon.
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Seitenzahl: 393
Veröffentlichungsjahr: 2015
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Romans scientifiques - 1
collection dirigée par Daniel Compère
Alphonse Brown
La Conquête de l’air
Quarante jours de navigation aérienne
1875
AARP — Centre Rocambole
Encrageédition
© 2011
ISBN 978-2-36058-920-3
de Daniel Compère
Publié en 1875,La Conquête de l’aird’Alphonse Brown fut salué parLe Petit Journalcomme la première imitation de Jules Verne. 1
Le roman a un côté vernien en effet, avec, au début, le pari d’accomplir le tour du monde en quarante jours. Pour faire mieux que Phileas Fogg, Marcel Valdy utilise une machine volante qu’il vient d’inventer, leCélestequi va lui permettre de gagner son pari. Comme son auteur modèle, Brown décrit tant la fabrication de l’engin que son fonctionnement et les diverses péripéties qui en soulignent les capacités. L’anticipation technique accompagne la vulgarisation géographique : le lecteur suit les personnages dans divers pays à chaque atterrissage duCélesteet observe, inquiet ou amusé, le comportement des populations autochtones envers leurs visiteurs. Brown cite les mêmes sources que Verne en particulier La Landelle, Arthur Mangin, Wilfrid de Fonvielle et Louis Figuier.
Le lecteur familier des « Voyages extraordinaires » pourra relever combien les éléments de ce récit ressemblent à ceux des romans verniens : des bateaux, un volcan en éruption, des protagonistes appartenant à diverses nationalités — des Français, un Américain, des Russes et des Anglais. Sans oublier la disparition finale de la machine extraordinaire et la préoccupation souvent répétée de la nourriture. Ces thèmes, souvent analysés comme des obsessions de Verne, ne sont-ils pas ceux de l’imaginaire d’une époque ?
L’intrigue est bien menée par Alphonse Brown, même si, encore une fois par comparaison avec un roman de Verne, on ne trouve pas ici de scène grandiose, de combat, ni de suspense final.
On ne peut s’empêcher de penser à un roman postérieur de Verne,Robur-le-Conquérant(1886). Il est frappant de constater que, avant la publication deLa Conquête de l’airde Brown, en 1874, Verne écrit à son éditeur Hetzel qu’il travaille à une pièce intituléeSix semaines en ballon, projet qui ne sera pas réalisé mais dont il dit quelques mots. Il aurait été question d’embarquer « dans un appareilplus lourd que l’air[…] tous nos bonshommes, Fergusson, Aronnax, Fogg, Clawbonny, etc. » Ce projet ou Verne aurait repris plusieurs de ses personnages, va évoluer et donner naissance en 1882 à la pièce de théâtre à grand spectacle,Voyage à travers l’impossible, où l’on retrouve plusieurs des héros des « Voyages extraordinaires » : Hatteras, Nemo, Lidenbrock, Michel Ardan, le docteur Ox, etc. Et en 1885, ce projet d’un « appareilplus lourd que l’air »réapparaît et devientRobur-le-Conquérant.
On sait peu de chose d’Alphonse Brown : il est né en 1841 à Villeneuve-sur-Lot. Après la guerre de 1870, il s’est installé à Paris où il semble avoir travaillé dans l’industrie. AprèsLa Conquête de l’air(1875), il publie un autre roman d’inspiration assez proche,Voyage à dos de baleine(1876). Puis il participe aux revuesLa Science illustréeetLe Journal des Voyagespour lesquelles il écrit, entre autres,L’Oasis(1883, réédité sous le titrePerdus dans les sables, 1894),Une ville de verre(1890-91, sur la création d’une cité au Pôle),La Station aérienne(1893-94, utilisation d’un aérostat géant) etLes Faiseurs de pluie(1901). Brown décède en 1902 à Nanterre. 2
1Thomas Grimm, « Le Merveilleux instructif », inLe Petit Journal, 3 août 1875. Article réédité dans Jean-Michel Margot,Jules Verne en son temps vu par ses contemporains francophones (1863-1905), Encrage, coll. « Travaux » (« Cahiers Jules Verne » II), 2004, pp. 92-97.
2Voir l’article de Jean-Pierre Ardoin Saint Amand, « Alphonse Brown, le Jules Verne qui n’aurait jamais rencontré Hetzel », inLe Rocambole, n°30, printemps 2005.
Le 1er septembre 18** vers huit heures du soir, plusieurs personnesétaient rassemblées dans le salon de conversation du grand hôtel d’Arcachon. Le refroidissement subit de la température, la pluie fine et serrée qui tombait au dehors, expliquaient cette réunion insolite. Il fallait tuer le temps, ainsi qu’on le dit vulgairement, et les baigneurs le tuaient en babillant. Quelquefois, cependant, la causerie devenait languissante, et chacun écoutait silencieusement le clapotage des vagues sur la plage sablonneuse ou le mugissement du vent qui secouait les rameaux despinadas.Plusieurs groupes s’étaient formés ; chaque personne, selon son caractère, son humeur ou le caprice du moment, pouvait varier son babil. Dans un coin on parlait littérature, dans l’autre la discussion était toute politique. Mais le groupe le plus animé était celui où l’on s’entretenait des explorations lointaines et des voyageurs qui les avaient entreprises.
— Oui, s’écriait sir Walter Donderry, un Anglais ventru comme un moine de Rabelais, rouge comme une pivoine ; oui, et je ne dis point ceci, messieurs, pour blesser votre susceptibilité nationale, mes compatriotes ont seuls cette persévérance, cette hardiesse qui surmontent les obstacles et bravent les dangers contre lesquels se heurtent souvent les voyageurs qui pénètrent dans les régions inconnues.
— Le Royaume-Uni est la première nation du monde ! ajouta sentencieusement M. Harry Catlen, ancien industriel de Birmingham, doté par sa fortune du titred’esquire.
— Les Anglais ! Ils poussent parfois la suffisance et la vanité jusqu’à la sottise, dit doucement un Russe à l’oreille d’un Français que le hasard avait placé à côté de lui.
— C’est une maladie dont nous sommes débarrassés et que nous avons transmise aux insulaires britanniques, répondit à mi-voix le Français.
— M. de Kisseloff, interrompit sir Walter Donderry, je n’ai point entendu les paroles que vous avez adressées à M. Dambielle, votre voisin, mais je parie 1.000 livres sterling qu’elles n’étaient point à la louange des Anglais.
— Vous avez deviné, sir Walter, et…
— Eh pardieu ! je comprends vos réflexions. La phrase jetée dans notre conversation par l’honorable Catlen, esquire, est faite pour agacer les nerfs de l’homme le moins muni de fibre patriotique, fût-il un simple sujet du prince de Monaco, ou bien un mince citoyen de la République d’Andorre.
—Pourtant, reprit Harry Catlen, le Royaume-Uni est…
— Est la première nation du monde. C’est convenu, mon cher Harry, mais pensez-le et ne le répétez pas si souvent. Il nous faut accorder notre aménité aux étrangers, si vous voulez que nous ayons droit à la leur.
— Bien pensé, foi de Will Tooke ! dit un Américain du Kansas, qui n’avait pas encore ouvert la bouche.
— Votre appréciation me flatte, M. Will Tooke, ajouta sir Walter Donderry, car c’est avec de sots préjugés que l’on rend les nations rivales.
— Moi, dit Dambielle, j’approuve que l’on exalte sa patrie, même avecemphase. Trouvez cela ridicule ou plaisant, messieurs, mais ma conviction est inébranlable.
— Tout bon Anglais, reprit Catlen, esquire, doit proclamer que le Royaume-Uni est…
— … La nation première du monde, ajouta Dambielle avec vivacité ; je puis en dire autant de la France, M. Catlen…
— Non, parce que le Royaume-Uni…
— De grâce, messieurs, interrompit sir Walter, ne restez plus sur ce terrain, car les meilleures raisons, en pareil cas, ne sont jamais appréciées et dégénèrent quelquefois en regrettables querelles. L’homme qui pour sa patrie n’a que de l’indifférence, est un être indigne et méprisable ; mais comment vous y prendrez-vous pour accorder justement cette supériorité que chaque peuple revendique pour lui seul ?
— Pourquoi donc, demanda M. de Kisseloff, assuriez-vous, il y a un instant, que les Anglais seuls avaient assez de hardiesse et de persévérance pour s’aventurer dans les régions inexplorées ?
—Pardonnez-moi, M. de Kisseloff, je ne prétendais pas être exclusif. Je sais que toutes les nations civilisées fournissent des pionniers intelligents et courageux, mais en Angleterre la passion des longs voyages, la recherche de l’inconnu préoccupent tous les esprits ; c’est une fièvre, c’est une frénésie ! Chez nous, les explorateurs sont plus nombreux que partout ailleurs ; je ne vous en ferai pas une énumération fastidieuse, mais comptez, comparez, et vous serez convaincu que c’est sans la moindre vanité que nous revendiquons le premier rang.
—Moi, interrompit M. Will Tooke, j’affirme que les Américains se sont plus approchés du Pôle que les Anglais.
— Eh ! messieurs, je sais cela aussi bien que vous, reprit sir Walter Donderry ; pour les explorations arctiques, l’Amérique peut victorieusement nous opposer Kane, Hayes, le capitaine Hall, Greely, Lockwood, qui ont tous dépassé le 80e degré de latitude.
—Les Anglais, dit Dambielle, sont fortement encouragés par les sociétés savantes de leur pays et ont plus d’argent à dépenser que nous. Si l’argent est le nerf de la guerre, il est aussi celui des œuvres de paix et de progrès. En France, c’est la minutie de nos ressources qui nous arrête souvent ; sans cela nous ferions aussi bien que les Anglais.
—Mieux ! interrompit un homme âgé d’environ trente ans, appuyé nonchalamment contre la cheminée, et qui, jusqu’alors, avait paru écouter la conversation d’une façon distraite.
Tout le monde se retourna. Chacun, par son attitude, sembla demander une explication.
— Messieurs, je parie de faire le tour du monde en quarante jours, reprit l’interrupteur.
—Es-tu fou, Valdy ? demanda Dambielle en s’approchant de celui qui pariait si témérairement.
Sir Walter Donderry fut pris d’un accès de rire qui souleva son abdomen.
—Ah ! M. Valdy, dit-il en riant toujours, je ne voudrais pas manquer vis-à-vis de vous… de ce respect que les gens… bien élevés, se doivent entre eux… mais, vraiment, votre proposition si drôle…
—Messieurs, répéta Valdy, je tiens le pari. Ma proposition est des plus sérieuses.
—Avez-vous les jambes de l’antilope, demanda sir Walter Donderry, avez-vous les puissantes nageoires des squales ou bien les ailes de l’oiseau ?
—Qui sait ? répondit simplement Valdy.
—Mais les moyens de transport les plus usités et les mieux connus ne permettent pas de supposer une vitesse…
— Messieurs, je parie toujours.
— Eh bien, parions ! s’écria Harry Catlen, esquire.
—Pas encore, dit Dambielle ; je me plais à croire que M. Valdy réfléchira et reviendra sur sa première proposition un peu fanfaronne.
—Eh bien, soit ! ajouta Valdy ; vingt-quatre heures suffisent pour réfléchir. Demain, je renouvellerai ma proposition.
— Monsieur, demanda Will Tooke, comptez-vous faire seul ce voyage ?
—Non, certainement, mais j’entends choisir ceux qui devront m’accompagner.
—Votre assurance me persuade. Si vous le permettez, je serai l’un des vôtres.
— Avec plaisir, M. Will Tooke, car vous me paraissez hardi et résolu.
— Je vous remercie.
Et l’Américain étreignit la main du Français.
On causa encore quelque temps. Peu à peu, le salon se dégarnit et il ne resta que Valdy et Dambielle. Celui-ci employa toutes sortes d’arguments pour engager son ami à se rétracter, mais Valdy fut inébranlable.
La pluie avait cessé de tomber. Dambielle sortit un instant sur la terrasse de l’hôtel et fuma, ou plutôt, mâchonna un cigare. Il se préparait à rentrer pour se coucher lorsqu’il fut abordé par M. de Kisseloff.
— Pardon, M. Dambielle, lui dit le Russe, me feriez-vous l’honneur de causer un peu avec moi ?
— Autant qu’il vous plaira, M. de Kisseloff, quoique je suppose que vous voulez me parler de Valdy et du ridicule pari qu’il veut tenir contre sir Walter Donderry.
— En effet, c’est de M. Valdy qu’il sera question, si vous le permettez. Vous êtes son ami, je crois ?
—Son ami d’enfance.
— Alors vous le connaissez parfaitement. Pensez-vous qu’il soit homme à accomplir ses projets ?
— Il a affirmé qu’il ferait le tour du monde en quarante jours, il est capable de le faire en trente-neuf. Par quels moyens. ? Je l’ignore ; mais soyez persuadé qu’il tentera l’impossible, dût-il quitter, dans cette téméraire aventure, la peau et les os.
— Vous me rassurez, M. Dambielle ; un instant, j’ai cru que M. Valdy n’était qu’un vulgaire mystificateur.
— Non, M. Valdy est un homme parfois bizarre, mais sérieux et instruit. Par exemple, il a de perpétuelles inquiétudes dans les jambes et ne peut rester en place… Il a exploré les contrées les plus inhospitalières du globe… La dernière fois qu’il revint dans notre petite ville, il nous amena deux marins recrutés je ne sais où, et qu’il nous présenta comme ses meilleurs amis. L’un s’appelait Cardounet, et l’autre Pickerreek… C’étaient des natures rudes et quelque peu grossières, mais de joyeux lurons et bons vivants. Il nous affirma qu’avec ces deux gaillards, il accomplirait des choses extraordinaires… Quels sont ses projets ?… Lui seul les combine, les mûrit et en prépare l’exécution.
—M. Valdy est-il garçon ou marié ?
—Marié !… Ce qu’il y a de plus marié, avec une femme charmante et aussi courageuse, aussi amie des aventures que lui-même.
Les deux jeunes gens se promenèrent pendant quelques minutes sans prononcer un mot. Tout à coup, le Russe s’arrêta et sortit de ses réflexions.
— Je suis convaincu, s’écria-t-il, que M. Valdy n’est pas un être vulgaire… Quoi qu’il veuille entreprendre, il trouvera des gens de cœur prêts à le seconder.
—Votre enthousiasme est grand, M. de Kisseloff, et je crains qu’il ne soit une approbation tacite des projets de Valdy.
—C’est vrai ; l’étrangeté, l’imprévu de sa proposition ont vivement frappé mon esprit, et maintenant, au lieu de le désabuser, je serais le premier à l’encourager. Demain, je prierai M. Valdy de m’agréer pour compagnon de voyage. S’il consent, il peut compter sur un dévouement à toute épreuve et sur une reconnaissance qui ne finira qu’avec ma vie.
—Il vous entraînera dans une aventure périlleuse peut-être…
—Où serait donc le mérite du triomphe s’il n’y avait pas des dangers à braver et des obstacles à surmonter ? J’accompagnerai M. Valdy et… cependant j’imposerai une condition.
—Laquelle ?
—C’est que parmi nous, il n’y aura pas d’Anglais.
— Est-ce que M. Catlen, esquire, vous a dégoûté de ses compatriotes ?
—Les Anglais ont toutes les prétentions. Il faut leur montrer qu’on peut faire sans eux et mieux qu’eux.
—Si vous échouez, ils riront de vous et… et ils gagneront votre argent, car je suppose que vous parierez avec Valdy.
—Ma fortune est à la disposition de votre ami.
— Vous êtes aussi mauvaise tête que lui, M. de Kisseloff.
Les deux jeunes gens se promenèrent encore un moment en causant de choses insignifiantes et rentrèrent pour se coucher.
Je n’oserais affirmer que M. de Kisseloff dormit sans rêves et sans trouble. Dès l’aube naissante, il frappait discrètement à la porte de la chambre occupée par Valdy.
—Entrez ! cria celui-ci.
Valdy reçut son matinal visiteur dans un appareil des plus simples. Trois ou quatre cartes étaient étendues devant lui, et, à défaut de compas, il mesurait certaines distances avec un mètre gradué. On voyait qu’il avait sacrifié une partie de la nuit à des études géographiques.
—Excusez-moi de vous déranger, dit M. de Kisseloff, mais il y a plus de deux heures que j’attendais impatiemment le jour. Votre proposition d’hier m’a préoccupé, et…
—Et vous doutez aussi, n’est-ce pas ?
—Au contraire ; j’ai pleine confiance en vous. Du reste, je vais m’expliquer sans détours. Je suis le comte Iwan de Kisseloff, l’un des officiers d’ordonnance du ministre de la Guerre de Russie ; j’ai 25.000 roubles de rentes 1, et je viens mettre à votre disposition ma fortune et ma personne.
Si fantasque que fût Valdy, il ne put maîtriser son étonnement et s’empêcher de regarder avec surprise son interlocuteur.
—Eh bien, monsieur, demanda le Russe, acceptez-vous ?
— M. de Kisseloff, répondit Valdy, la spontanéité de votre généreuse proposition m’émeut, mais je ne dois, je ne puis vous entraîner… Suis-je certain de réussir ?
—Oui, car vous avez foi en votre œuvre.
—C’est vrai, j’ai la foi, mais j’ai aussi la résignation. Quand je serai parti, peut-être ne me reverra-t-on plus.
—Vous n’avez point présenté tous ces objections à M. Will Tooke.
—M. Will Tooke est plus âgé que vous ; puis, c’est un Américain du Far-West, c’est-à-dire une de ces individualités puissantes comme en fournit seul le Nouveau Monde, un de ces hommes qui affrontent le danger pour le plaisir de l’affronter et mettent toute leur abnégation à la poursuite des plus petits comme des plus grands projets.
—En Russie, on aime les aventures tant soit peu extraordinaires, et le ministre auquel je suis attaché sait que la science demande des volontaires, quelquefois des victimes. Il s’empressera de m’accorder les congés dont j’aurai besoin. Allons, M. Valdy, ne refusez pas ma demande.
—Eh bien, soit. Vous avez ces bonnes aspirations, cette ardeur, ce courage de la jeunesse qui réalisent les grandes choses ; vous serez pour nous un auxiliaire utile.
M. de Kisseloff remercia vivement Valdy et le quitta sans lui parler de la condition qu’il prétendait lui imposer la veille.
— Bah ! dit-il, M. Valdy parie contre des Anglais, il ne prendra pas des Anglais.
Ainsi qu’on doit le penser, toutes les conversations qui se tinrent à Arcachon, dans la journée du 2 septembre 18**, roulèrent sur Valdy ; ce dernier, il faut l’avouer, rencontra peu d’approbateurs. La colonie anglaise, surtout, se gaussa de la témérité du Français et promit de lui infliger une humiliation dont il se souviendrait.
Cependant, sir Walter Donderry songeait ; on le vit se promener avec Dambielle, et on l’entendit parler avec animation. Sir Walter était bien un Anglais dans toute la force du terme, mais s’il possédait les qualités de ses compatriotes, il n’avait pas les ridicules qui les caractérisent. C’était un homme éminent, ne devant la considération dont il jouissait qu’à sa vaste instruction, sa haute intelligence et les bienfaits qu’il répandait discrètement autour de lui. Sa bonté était extrême ; aussi était-il attristé d’avoir, par ses provocations, poussé Valdy à parier. Son ventre rebondi paraissait diminué d’un tiers, et sa bienveillante et joyeuse figure, ordinairement cramoisie, prenait des teintes violacées ; signes certains, chez lui, d’une violente émotion et d’une forte contrariété. Il résolut de tout essayer pour empêcher Valdy de tenter son entreprise.
Enfin, la soirée impatiemment attendue arriva. Les abords du grand hôtel, le vestibule, le salon de conversation regorgeaient de monde. On eût cru qu’il allait se passer un événement extraordinaire. Les commentaires marchaient leur train, les exclamations les plus bizarres, les plus baroques, les plus gutturales, s’échappaient de la bouche des étrangers séjournant encore à Arcachon.
Huit heures sonnèrent. Valdy, accompagné par Dambielle, Iwan de Kisseloff et Will Tooke, pénétra dans le salon de conversation. Il se fit aussitôt un silence presque religieux.
—Messieurs, dit Valdy, j’ai parié de faire le tour du monde en quarante jours, mais j’ai omis de vous soumettre la condition essentielle à mon départ. Je demande un an afin de me préparer.
Sir Walter Donderry respira ; il pensa que c’était une reculade du Français et il en fut enchanté. Harry Catlen, esquire, fit une grimace et ricana.
—J’ai l’habitude de tenir ce que je promets, reprit Valdy ; vous êtes parfaitement libre de ne point parier, M. Catlen, mais je vous affirme que le 1er septembre de l’année prochaine, je partirai.
—Partir n’est rien ; revenir, voilà la difficulté, dit Harry Catlen.
—Je reviendrai, ajouta Valdy ; maintenant, messieurs, j’ai une autre objection à vous présenter. Je compte faire le tour du monde en m’engageant dans l’ouest ; vous n’ignorez pas que dans cette direction les jours s’allongent de quatre minutes par degré, soit de vingt-quatre heures pour 360 degrés ; je perdrai donc un jour que je gagnerais si je me dirigeais vers l’est ; je serai de retour le 11 octobre et non le 10. C’est quarante jours que je vous demande pour mon expédition, c’est quarante jours entiers que vous devez m’accorder. Je parie 100.000 francs !
—Je parie aussi 100.000 francs avec M. Marcel Valdy, dit Iwan de Kisseloff.
—Et moi autant ! ajouta M. Will Tooke.
Une rumeur générale succéda au silence si scrupuleusement observé jusqu’alors. Les assistants se consultèrent ; les Anglais, et même quelques blondes Anglaises, d’abord stupéfiés de l’audace et de l’assurance du Français, offrirent de parier des sommes plus fortes que celles qui étaient proposées.
Dambielle inscrivit les enjeux. Harry Catlen, esquire, paria 100.000 francs, sir Walter Donderry 50.000, et 150.000 francs qui restaient furent répartis entre plusieurs personnes de diverses nationalités.
Afin d’éviter tout malentendu, il fut convenu que Marcel Valdy serait dans un an à Arcachon, qu’il partirait le 1er septembre et reviendrait après avoir fait le tour du monde en quarante jours. Pour le retour, rendez-vous fut pris à Bordeaux, au café de Bordeaux, dans la soirée du 11 octobre. Les preuves de l’exact accomplissement de cette rapide excursion devaient être fournis par des lettres et des articles de journaux.
—M. Marcel Valdy, dit sir Walter Donderry, j’ai parié 2.000 livres contre vous, mais je désire les perdre.
—Soyez persuadé que je ne me suis pas engagé légèrement dans une aventure où je n’aurais à recueillir que de l’argent, si je réussis. Je me dévoue pour une œuvre scientifique qui est appelée, peut-être, à changer toutes nos relations sociales. Salomon de Caux a été enfermé comme fou, Galilée a été persécuté, Papin a été misérable, Fulton a été raillé par ses compatriotes et méconnu par les gouvernements européens ; cependant ces vaillants esprits ont doté l’humanité des découvertes les plus inattendues et les plus merveilleuses. Et je désespérerais avant la lutte ! Et je me rebuterais parce qu’on n’a nulle confiance en moi ! Non, non, cela ne sera pas !
On interrogea Valdy de cent façons détournées ; on le pria de dévoiler les moyens qu’il prétendait employer pour exécuter son voyage ; mais il ne répondit pas. Vers la fin de la soirée, il se réunit à MM. de Kisseloff et Will Tooke, et leur parla brièvement.
— Messieurs, dit-il, je vous remercie de la confiance que vous m’avez témoignée, et je compte, avec votre aide, confondre les railleurs et les sceptiques. En ce moment, je ne puis vous donner aucune explication. Le 1er février de l’année prochaine pouvez-vous vous trouver à Bordeaux, à l’hôtel de Bayonne ? Je serai à votre entière disposition et nous dresserons nos plans.
—Moi, interrompit Will Tooke, je vais me promener pendant quelque temps en Syrie et en Egypte. Le 1er février, je me trouverai à Bordeaux.
—Quand il sera informé du but de mon voyage, ajouta Iwan de Kisseloff, le ministre de la Guerre m’accordera une permission. Comptez sur moi.
Le Russe et l’Américain serrèrent cordialement la main à Valdy et le quittèrent.
1 Environ 100.000 francs.
Cinq mois après les épisodes que nous venons de raconter, dans la matinée du 1er février, M. Will Tooke arrivait à Bordeaux et descendait à l’hôtel de Bayonne. Il s’informa, auprès d’un garçon de service, si deux voyageurs répondant aux noms de MM. de Kisseloff et Valdy ne s’étaient pas présentés. Il lui fut répondu négativement.
Vers les onze heures, M. Will Tooke descendit au restaurant et se fit servir un de ces substantiels déjeuners comme sait les commander un véritable Yankee, et comme on sait les préparer à l’hôtel de Bayonne. Il se rendit ensuite sur la place de la Comédie et se mêla, en marchant flegmatiquement, aux promeneurs qui encombrent toujours le large trottoir du café de Bordeaux, sorte de Tortoni au petit pied, où se réunissent à certaines heures les étrangers, les négociants, les boursiers, etc. Tout à coup l’Américain s’entendit appeler. La voix partait d’un fiacre.
— M. Will Tooke.
—M. de Kisseloff !
Les compliments d’usage furent échangés et les mains s’étreignirent chaleureusement.
—Et M. Marcel Valdy ? demanda le Russe.
—Il n’est pas encore arrivé, répondit Will Tooke.
—Pourvu qu’il ne lui soit rien survenu de fâcheux, dit M. de Kisseloff.
—Bah ! j’ai retenu une chambre pour vous et une autre pour lui. Par une sorte d’intuition qui m’est familière, je savais que vous arriveriez.
Le Russe et l’Américain se rendirent à l’hôtel. M. Will Tooke remarqua que M. de Kisseloff avait amené un domestique, mais un domestique assez laid et comme on en voit rarement.
—Que prétendez-vous faire de ce magot ? demanda-t-il.
—Ce magot sera présenté à M. Valdy, et j’espère qu’il nous sera d’une grande utilité s’il lui permet de nous accompagner.
Sans présenter de nouvelles objections, l’Américain salua Dernghuiz — c’est ainsi que se nommait le serviteur de M. de Kisseloff, — et lui assura qu’il était enchanté de faire sa connaissance. Dernghuiz ne répondit pas un seul mot, et pour cause. Il parlait un dialecte compris seulement par son maître.
Dernghuiz était un échantillon des mieux réussis de cette famille mixte qui habite les plateaux et les déserts de l’Asie centrale, et qui paraît formée du mélange de la race indo-germanique avec la race mongolique. Un corps d’apparence frêle supportait une tête un peu grosse ; le nez était assez épaté ; les lèvres, d’une épaisseur moyenne, se trouvaient entourées d’une barbe rare et floconneuse. Les yeux petits et vifs dénotaient une hardiesse à toute épreuve et une intelligence déliée. Ce serviteur d’un nouveau genre et à peine civilisé, était pourtant tout dévoué à son maître et lui obéissait au moindre geste, au moindre signe. Entre eux, il s’était établi une sorte de langage muet qui économisait les paroles et les prévenait quelquefois. On pouvait comparer le Tatar à ce fidèle Grimaud popularisé par le talent d’Alexandre Dumas, dans lesTrois Mousquetaires,et qui n’ouvrait la bouche que pour placer de loin en loin quelques rares monosyllabes. La reconnaissance liait Dernghuiz à M. de Kisseloff ; celui-ci lui avait sauvé la vie lors d’une expédition dirigée contre quelques turbulentes tribus du plateau de Pamir. Au lieu de le traiter en rebelle, il s’était employé par ses soins et ses bons traitements à se l’attacher.
MM. Will Tooke et de Kisseloff attendirent vainement Marcel Valdy pendant une bonne partie de la journée. Ils dînèrent cependant copieusement, et afin de s’égayer un peu, ils résolurent de passer la soirée au théâtre. Ils se levaient de table lorsqu’une voiture arriva avec un fracas épouvantable et s’arrêta devant l’hôtel de Bayonne.
— C’est lui ! dit l’Américain.
Le Russe se précipita au-devant de la portière, mais il recula brusquement. Dans la voiture on parlait et il ne distinguait pas la voix de Valdy. Un juron énergique et une exclamation goguenarde furent prononcés parce que la portière ne s’ouvrait pas assez facilement. Marcel était mieux élevé que les nouveaux arrivés. Enfin ceux-ci descendirent en pestant et maugréant contre le cocher qui ne venait point abaisser le marchepied.
— Eh ! dites donc là-bas, perroquet de fiacre, c’est pour être payé deux fois que vous vous dérangez si souvent ?
— Prends donc des gants, Pickerreek, pour parler à Môssieu, c’est un ambassadeur au numéro.
Pickerreek ! Ce nom était une révélation ! Iwan de Kisseloff se rappela la conversation tenue avec Dambielle dans la soirée du 1er septembre précédent. Pickerreek ! Cardounet ! ces deux noms lui annonçaient la présence de Valdy. En effet, l’un des deux marins s’écria :
— Ouvrez l’œil au bossoir, M. Marcel ; ce gueux de cocher veut la mort du pauvre monde, il n’a pas abaissé le marchepied.
Marcel Valdy s’excusa d’arriver à une heure indue et donna pour prétexte que ses deux bons amis, Pickerreek et Cardounet, l’avaient retardé.
— Votre chambre est prête, dit M. Will Tooke.
— Allons-y, répondit Valdy.
Les six hommes s’installèrent dans la chambre, et Valdy déplia une mappemonde à projection stéréographique, sur laquelle il piqua quelques épingles.
—Vous persistez toujours à tenter l’aventure avec moi ? demanda-t-il.
— Oui, répondirent fermement Will Tooke et de Kisseloff.
— Je vais immédiatement soumettre mes projets à votre appréciation. Nous avons quarante jours pour faire le tour du monde ; c’est une moyenne de deux cent cinquante lieues par jour à parcourir, comme vous le voyez. Une misère ! car il n’est point rare qu’une locomotive atteigne une vitesse de cent kilomètres à l’heure, soit vingt-cinq lieues ordinaires. Mais la locomotive ne roule que sur terre ; puis, elle est souvent retardée par des rampes, des sinuosités, des courbes qu’elle ne saurait franchir rapidement sans amener une catastrophe : déraillement ou explosion. Avec mon système, rien ne nous arrête. Les montagnes, les rivières, les déserts, les lacs, les bras de mer sont franchis sans obstacles, sans effectuer le moindre détour. Messieurs, c’est un voyage de « circumnavigation » aérienne que nous allons entreprendre !
— En ballon ! ça me connaît, interrompit Pickerreek ; lorsque les Prussiens assiégeaient Paris, je me suis embarqué dans une nacelle d’osier et j’ai passé sur leurs lignes.
— Ce n’est pas en ballon que nous voyagerons, ajouta Valdy ; je nevous donnerai pas des détails techniques sur l’appareil que j’ai inventé, mais je garantis le succès. Pour nous, la distance n’existera plus. Quand il nous plaira, nous ferons cinq cents lieues en un jour !
Comme on doit le penser, l’étonnement des assistants grandissait.
— Messieurs, continua Valdy, l’air n’offre qu’une résistance insignifiante ; les courants qu’il contient seront mis à profit par nous ; alors notre rapidité normale doublera. On vous a souvent parlé de diverses ascensions, où, soixante, quatre-vingts, et même cent kilomètres sont franchis dans une heure, par des ballons ; eh bien, cette vitesse n’est rien, comparée à celle qu’atteint l’oiseau dans ses migrations. Les cailles, qui semblent si mal organisées pour le vol, traversent la Méditerranée en huit heures ; les hirondelles nous arrivent du Sénégal en deux ou trois jours ; un faucon appartenant à Henri III, qui s’était échappé dans la forêt de Fontainebleau, fut repris le lendemain dans l’île de Malte. Vous avez tous entendu parler de la rapidité des pigeons voyageurs, et maintenant je vais vous citer des faits appuyés par l’observation. Il y a quelques années, on prit six hirondelles à Paris et on les transporta à Vienne (Autriche), où elles furent rendues à la liberté à huit heures du matin. Deux étaient de retour à Parisà une heure de l’après-midi,la troisième àdeux heures vingt minutes,une autreà quatre heures,enfin deux se perdirent en route.
Certains oiseaux de mer s’éloignent des côtes à des distances que les naviresbons marcheursne franchissent qu’après plusieurs jours de navigation, et regagnent pourtant leur gîte chaque soir 2.
Avec la vapeur, l’homme a supprimé, en partie, la distance, mais sa puissance n’a dominé que la terre et les océans. L’air n’est pas encore conquis. Le ballon n’a tenu aucune des promesses prédites par les esprits scientifiques de la fin du XVIIIe siècle, car cet appareil gonflé d’un gaz plus léger que l’air, dont la force ascensionnelle croît en raison de son volume et de la différence des densités, présente une surface si étendue que le moindre souffle, le plus petit zéphyr triomphera toujours des palettes, des roues à aubes, des hélices dont on le munira.
Le problème de la navigation aérienne ne pouvant être résolu par le ballon, je l’ai cherché ailleurs.
Plusieurs personnes ont proposé la vapeur ; parmi elles, je remarque spécialement Giffard qui, lors de sa célèbre expérience du 22 septembre 1852, s’éleva dans les airs avec une machine à vapeur légère et savamment construite. Sa tentative était hardie, mais imprudente. Vous voyez donc, messieurs, qu’il est impossible, momentanément, de mettre en pratique les théories que je viens d’énoncer.
—C’est l’électricité, peut-être, que vous emploierez, interrompit Iwan de Kisseloff.
—Non, répondit Valdy, les moteurs électriques, pèsent beaucoup et leur force n’est pas relative à leur poids. Pour l’instant, sachez que je me servirai d’un agent dont la force est incalculable. Messieurs, notre moteur sera le gaz acide carbonique liquéfié. Si peu que vous soyez familiarisés avec la chimie, vous comprendrez que je supprime la chaudière, le combustible, et que nous donnons à notre moteur cette légèreté vainement cherchée jusqu’ici.
—Ne craignez-vous pas les explosions ? demanda de Kisseloff.
—Lorsque l’appareil qui nous emportera à travers l’espace, répliqua Valdy, sera construit, vous étudierez les combinaisons que j’ai imaginées pour empêcher les explosions.
—Nous avons confiance en vous, M. Valdy, dit Will Tooke, et si, par malheur, il faut sauter en l’air, eh bien ! nous sauterons !
Pickerreek et Cardounet firent entendre un grognement peu approbatif. Dernghuiz, en véritable philosophe, s’était accroupi dans un coin et dormait tranquillement.
— Messieurs, reprit Valdy, nous allons tracer notre itinéraire. Nous partirons d’Arcachon le 1er septembre prochain ; nous traverserons la France, l’Angleterre, et nous nous dirigerons vers le Groënland en touchant aux îles Færoé et en Islande.
—Nous n’aurons pas chaud, interrompit Cardounet.
—Ce n’est pas par un caprice de mon esprit que je choisis cette direction. Je ne veux pas vous exposer à faire un plongeon dans la mer. Par une mesure de sûreté que vous apprécierez, je dois m’écarter des terres aussi peu que possible. En nous dirigeant vers le nord et en nous arrêtant aux Færoé et en Islande, nous atteignons les terres boréales sans courir de grands dangers. Nous traversons le Groënland, le détroit de Davis, la terre de Cumberland, le canal de Fox, l’île de Southamton, et enfin nous arrivons sur le territoire américain vers la baie Repulse ou l’entrée de Chesterfield. De là, nous longeons les côtes du Dominion of Canada en stationnant au fort Churchill. Nous ne pourrions traverser tout le nord de l’Amérique sans nous exposer à de vives souffrances par suite des froids et des tempêtes de neige, aussi descendrons-nous jusqu’au 40e degré de latitude en prenant Denver, la capitale du Colorado, pour objectif. Nous suivrons le fleuve Nelson, nous passerons sur le lac Winnipeg et nous arriverons à Denver après avoir traversé les immenses plaines qui séparent les coteaux du Missouri du Kansas. Ensuite, nous franchirons les montagnes Rocheuses, nous traverserons le pays des Mormons, le territoire de l’Orégon et nous nous aventurerons dans les froides régions de la Colombie anglaise et de la presqu’île d’Alaska. De cette presqu’île, nous gagnerons l’Asie en suivant les îles Aléoutiennes. Du Kamtschatka, nous irons dans le sud de la Sibérie et nous parcourrons toute l’Asie en passant sur le pays des Khalkas, sur le désert de Gobi, le Koukounoor, le Thibet, le Népaul 3, tout l’Hindoustan pour aborder sur les confins de la presqu’île de Guzerate. Notre besogne deviendra alors plus facile, car, pour retourner en Europe, nous n’aurons qu’à suivre les côtes du Beloutchistan jusqu’au détroit d’Ormuz, celles de l’Arabie jusqu’au détroit de Bab-el-Mandeb, celles de l’Abyssinie, de l’Egypte, de la régence de Tripoli, et nous arriverons en Algérie, puis en Espagne, et enfin en France. Vous le voyez, j’évite surtout les grands centres, les villes importantes, par notre excursion serait alors retardée par la curiosité que nous éveillerions. Maintenant, messieurs, il faut que chacun de nous s’emploie pour déposer, dans les différentes contrées que nous traverserons, de bonnes provisions d’esprit-de-vin, d’acide chlorhydrique ou sulfurique et du bicarbonate de soude, agents indispensables pour la fabrication de l’acide carbonique qui nous sera nécessaire. Moi, je m’engage à établir les dépôts de ces matières aux îles Færoé, en Islande, au Groënland, en Egypte, en Arabie et en Algérie.
—Moi, dit Will Tooke, j’établirai mes dépôts dans toute l’Amérique et dans les îles Aléoutiennes.
—La Sibérie, la Chine, l’Hindoustan et le Béloutchistan me regardent, ajouta Iwan de Kisseloff.
—Surtout, reprit Valdy, ne négligez pas ma dernière recommandation, car de vos soins et de votre exactitude dépendront le succès. Peu importe que les divers dépôts de bicarbonate de soude et d’acide chlorhydrique soient dans un lieu plutôt que dans un autre. En naviguant dans l’air, une inflexion à exécuter, fût-elle de 20, 30 et 40 lieues, est une bagatelle.
Will Tooke poussa un hurrah ! tout Américain.
—M. Valdy, dit Iwan de Kisseloff, nous traverserons toute l’Asie ?
—Oui.
—Ne pensez-vous pas qu’un homme ayant vécu la vie des peuplades nomades et connaissant leur langage, nous soit d’une grande utilité ?
— Je suis de votre avis.
—J’ai cet homme à votre disposition ; c’est un de mes serviteurs, Dernghuiz qui dort, là, dans ce coin.
—Qu’il soit des nôtres. J’agrandirai un peu mon appareil ; il y aura de la place pour tous.
—Dernghuiz ! cria M. de Kisseloff.
Le Tatar s’éveilla et courut, ou plutôt, bondit au-devant de son maître.
—Tu vois, lui dit le Russe en sa langue, tu vois ces hommes ; ce sont mes amis, ils deviendront les tiens. Dans quelque temps nous partirons pour une exploration lointaine où la fatigue et le danger ne nous seront pas épargnés ; promets de leur être dévoué comme tu l’es pour moi. Quand tu seras las, ils te soulageront ; quand tu seras en péril, ils te secourront.
Dernghuiz croisa les mains sur sa poitrine, regarda attentivement Valdy, Will Tooke, Pickerreek, Cardounet, puis, passant devant eux, il inclina la tête :
—Maître, dit-il, je suis l’ami et l’esclave de tes amis.
—Mais, interrompit Cardounet, si Dernghuiz nous accompagne, comment exécutera-t-il les ordres qui lui seront donnés ? Il ne nous comprend pas.
—Si, répondit en souriant Iwan de Kisseloff ; Dernghuiz comprend le langage des signes. Essayez.
Cardounet résolut de commencer immédiatement l’épreuve. Par une pantomime animée, il demanda à boire. Le Tatar disparut et revint bientôt après en portant une carafe pleine d’eau et un verre. Cardounet fit une grimace de mépris, non pour Dernghuiz, mais pour la carafe ; Pickerreek se joignit à son compagnon, et jamais, dans aucun théâtre funambulesque, on ne vit Pierrot exécuter, d’une façon plus expressive, les gestes d’un homme qui débouche une bouteille, se verse à boire, regarde avec amour la liqueur vermeille, la porte à ses lèvres avec précaution et la savoure avec cette délectation qui n’appartient qu’aux gourmets ou aux ivrognes émérites.
Dernghuiz sourit et disparut. Il revint au bout de quelques instants en apportant plusieurs bouteilles d’un Saint-Emilion recommandé par son âge et par son cru.
—Bon ! dit Cardounet, nous ferons quelque chose de notre nouveau camarade.
Les bouteilles furent débouchées, et chacun but au succès du futur voyage. Les toasts se renouvelèrent souvent ; aussi, quand vint l’heure de se séparer, les yeux de Pickerreek et de Cardounet brillaient comme des escarboucles.
—Hein ! dit le premier, quelle tisane !... Je m’en pourlèche les babines.
— Tonnerre !… répliqua le second, un vrai coaltar qui vous calfate l’estomac… Tiens ! si la mer y ressemblait, je voudrais passer requin à perpétuité !
2 La frégate est souvent rencontrée à plus de 400 lieues en mer.
3Népal. (Nous conservons, pour les noms propres, l’orthographe de l’époque.) NdE
Valdy, on l’a déjà compris, ne cherchait pas à satisfaire les vanités de son amour-propre, mais à réaliser une de ces tentatives scientifiques, une de ces découvertes inattendues qui changent parfois la face du monde. Il se mit immédiatement à l’œuvre.
Pour être à l’abri des curieux et des importuns, il installa un chantier sur les bords de l’étang de Parentis, près de Parentis en Born, village presque perdu dans les Landes, à quelques lieues au sud d’Arcachon. Le chemin de fer de Bordeaux à Bayonne, passant à une courte distance de Parentis, pouvait commodément apporter les matériaux indispensables à la construction de l’appareil. Valdy fit clôturer le chantier avec des planches de pin, et n’admit que les ouvriers nécessaires pour le travail commandé. Il est inutile de dire que Pickerreek et Cardounet exerçaient une surveillance des plus actives et chassaient impitoyablement leslanusquetsattirés par la curiosité. De plus, ils remplissaient les fonctions importantes, l’un de contremaître, l’autre de majordome, et s’en acquittaient à la satisfaction de tous.
Pickerreek, que par abréviation on appelait Pick, était de Dunkerque, cette ville où, suivant ses expressions, on naîtmoussaillon,l’on vit marin et l’on meurtvieux loup,lorsque la mer, assez clémente pour ne point vous ensevelir dans ses abîmes, vous rejette parmi lesterriens.Pickerreek, disons-nous, était un des types les plus accomplis de ces marins du Nord, qui, sous un flegme apparent, réunissent les solides qualités que doit posséder l’homme de mer. Sa patience et son impassibilité étaient presque proverbiales. Les grains, les sautes de vent, la tempête, le calme, rien ne le surprenait.
Si le moral avait du bon, le physique n’était guère gracieux. Sur une peau basanée par le hâle, se détachait un nez tuberculeux, parsemé de deux ou trois verrues et de quelques poils hérissés, enluminé comme si on l’eût barbouillé d’une couche de minium.
C’était le rubis aux couleurs de feu, reflétant ses chatoiements sur sa monture d’or ! Nous pensons cependant que le genièvre de Dunkerque était pour quelque chose dans cette nuance accentuée… Quoique dépourvue de grâces, la figure de Pickerreek était martiale, une barbe épaisse, légèrement ébouriffée, taillée en collier, l’encadrait agréablement, et cachait une fluxion permanente de la joue droite. Parfois, Pickerreek entr’ouvrait la bouche, et de ses lèvres il s’échappait une éjaculation roussâtre. La fluxion s’expliquait : Pickerreek,proh pudor !…Pickerreek chiquait !… Que voulez-vous ? l’homme n’est pas parfait, surtout un de ces matelots, puant le tabac et le goudron, un de ces matelots mal léchés dont nos gommeux daigneraient toucher la main calleuse, mais qui, chaque jour, affrontent fièrement la mort !
Cardounet formait le contraste, ou plutôt, pour parler maritimement, l’antipode vivant de Pickerreek ; plus petit de quelques pouces, il était, en même temps, plus grêle et plus nerveux. Sa vivacité et sa nature impressionnable disaient assez qu’il avait vu le jour sur les bords de la Garonne. Hâbleur, parleur, conteur comme la plupart des marins méridionaux, il avait toujours sur les lèvres le mot pour rire, ou bien une joyeuse chanson. Plusieurs incidents de sa vie n’auraient point déparé les plus gais chapitres duRoman comique. Il débuta par être mousse, puis, se lassant de naviguer, il se mêla à une troupe de cabotins qui explorait le sud-ouest de la France. Mais ses triomphes dramatiques ne purent lui enlever le goût des voyages, extrêmement développé chez lui, puisqu’il prétendait voyager pour son plaisir et pour son instruction. Pourtant, les mauvaises langues assuraient que dans sa tournée artistique il avait recueilli des trognons légumineux en plus grande quantité que des lauriers et de l’argent. Quoi qu’il en soit, Cardounet s’engagea de nouveau sur un vaisseau en partance pour le Sénégal, et depuis, sauf d’assez rares exceptions, il resta fidèle à Thétis, pour nous servir de ses expressions, car il faut dire que Cardounet, en sa qualité de beau parleur, émaillait sa conversation pittoresque de citations puisées dans le répertoire dramatique qu’il avait étudié.
Pickerreek et Cardounet s’étaient trouvés ensemble sur un bâtiment des mers australes. Comment ces deux hommes si disparates se lièrent-ils d’une amitié inaltérable ? Explique cela qui voudra. Le fait existait. Les plaisirs, les peines, les dangers, tout leur devint commun, et ils ne s’embarquèrent jamais l’un sans l’autre. Valdy les avait fréquentés sur un paquebot desservant l’Amérique du Sud, et il devina tout ce qu’il y avait de délicatesse chez ces natures d’apparence grossière ; il comprit aussi tout le parti qu’il pouvait tirer de ces deux hommes, braves jusqu’à la témérité, hardis jusqu’à l’audace, et néanmoins persévérants, patients, durs à toutes les fatigues. Il résolut de les associer, quoi qu’il advint, à l’exécution de ses projets.
Valdy avait consciencieusement étudié le problème complexe de la navigation aérienne ; plus d’une fois, nous devons l’avouer, le doute s’était emparé de son esprit. Le doute, nous le disons à notre honte, est partie intégrante du tempérament français. Pour toute œuvre scientifique, artistique, industrielle ou commerciale, nous n’aimons guère les innovations et nous discutons longuement avant d’aborder la pratique. Pendant ce temps, les étrangers profitent de nos premières découvertes et remplacent les disputes par des essais souvent couronnés d’un entier succès.
Les Anglais trouvaient l’application de la vapeur et les Américains celle de l’électricité pendant que nos académies écoutaient ou prononçaient des discours. Valdy, ballotté entre les partisans de la direction des ballons et les partisans duplus lourd que l’air,comprit heureusement que des querelles, si savantes qu’elles soient, enveniment les caractères sans réaliser le moindre progrès, et il s’imagina que la plus petite expérience prouverait beaucoup plus que les comptes rendus émanés des diverses sociétés qui ont la prétention de diriger la science.
La conquête de l’air !… quel rêve et quelle gloire ! Depuis les temps les plus reculés, l’homme cherche à dominer l’atmosphère et à la rendre l’agent docile de sa toute-puissance ; aussi, aucune découverte ne fut saluée de tant d’acclamations enthousiastes que celle des aérostats. Diderot avait osé dire, tant était grande sa confiance dans le progrès, qu’on irait un jour dans la Lune, mais son expression hyperbolique fut dépassée par les paroles convaincues de la vieille maréchale de Villeroi, qui assistait à l’ascension du premier ballon à gaz hydrogène : « Ils trouveront le moyen de ne plus mourir, dit-elle, et c’est quand je serai morte ! »
Cependant l’aérostation compte plus d’un siècle d’existence, et elle n’a pas tenu les promesses que Franklin lui-même, cet esprit si sagace et si judicieux, semblait annoncer lorsqu’il disait, en parlant de la montgolfière : « C’est un enfant qui vient de naître ! » Aujourd’hui, l’enfant est centenaire, et il n’a pas avancé beaucoup.
Dès le début, on crut à la possibilité de diriger les ballons : Monge, Lalande, Meunier, Guyton de Morveau, Bertholet, pour ne citer que les plus remarquables savants de l’époque, affirmèrent que le problème serait facilement résolu. Leur affirmation vécut ce que vivent les roses :l’espace d’un matin.Pourtant, les travaux de Meunier sont dignes de remarque. Mais Meunier ne cherchait pas à diriger. Au moyen d’une force ascensionnelle qu’il produisait volontairement, il recherchait les courants atmosphériques qui devaient l’emporter. De là à la direction proprement dite, il y a loin.
Malheureusement, les aéronautes qui vinrent après Meunier imitèrent servilement ses combinaisons sans oser, ou peut-être sans pouvoir s’affranchir des règles qu’il avait tracées.
Nous dirons peu de chose de la curieuse expérience de MM. Renard et Krebs qui, partis de Chalais-Meudon avec un ballon « dirigeable », revinrent à leur point de départ. Mais, hélas ! cette expérience ne s’est pas renouvelée, car elle ne peut réussir qu’en mettant à profit des conditions atmosphériques exceptionnelles. Que le moindre vent souffle, il ne faut point songer à le « remonter », le ballon est alors emporté comme une bulle de savon, et le moteur est bientôt vaincu dans cettelutte aérienne.
Tout l’art et toute la science des aéronautes ont échoué par une confusion signalée depuis longtemps par Dupuis-Delcourt : « Il faut surtout, a écrit cet auteur,diriger le ballon et non la nacelle,comme presque toujours, et très plaisamment, on a prétendu le faire. »
Après les chercheurs des courants sont venus les partisans duplus lourd que l’air, et, parmi eux, on a principalement remarqué MM. Nadar, Ponton d’Amécourt, de la Landelle, etc. ; mais ces messieurs se sont trop occupés desorganes propulseurset pas assez desmoteurs.
