La Danse des Chevaliers - Frédéric Lesur - E-Book

La Danse des Chevaliers E-Book

Frédéric Lesur

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Beschreibung

Fils d’un professeur de piano, Loïs Évrard contracte une maladie rare en réaction à la mort de sa mère. À dix ans, il devient fan d’un patineur prodige du même âge : Viktor de Genouillac, russo-français vivant à Saint-Pétersbourg. Avec ferveur, Loïs suit le parcours de sa star sur les médias, et va même l’applaudir lors d’une compétition à Nice. Hélas, à quatorze ans, le jeune champion fait une terrible chute qui le laisse paraplégique. Pour son admirateur, c’est la fin du rêve idolâtrique…
Dépressif, Loïs intègre un centre de long séjour du Dauphiné accueillant des jeunes handicapés ou gravement malades. Un jour, il y croise un nouveau pensionnaire : Viktor ! En effet, le patineur déchu a décidé de s’installer en France. Cette coïncidence inouïe offrira-t-elle une embellie à Loïs ? Quant à Viktor, que lui réserve son exil volontaire ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

Chtimi né en 1962 et lotois d’adoption, Frédéric Lesur a exercé plusieurs métiers avant d’être instituteur. Ses textes ont le goût réconfortant de la résilience.

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Seitenzahl: 246

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Frédéric LESUR

La Dansedes Chevaliers

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected] rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-069-3ISBN Numérique : 978-2-38157-070-9

Dépôt légal : 2020

© Libre2Lire, 2020

ПосвящаетсяАртуруГачинскому.

Aux jeunes devant faire face au handicap ou à la maladie.

À Danielle.

« Toi mon ami jamais rassasié

De ma présence, où se trouve ta faim ? »

Robert Sabatier,Œuvres poétiques complètes

« Car si ce fauteuil est un symbole fort de mon immobilité,il va aussi me permettre de me remettre en mouvement. »

Grand Corps Malade,Patients

« Mon piano rigole et fait des gammes… »

Véronique Sanson,étrange comédie

PRÉLUDE ET FUGUE

1

La Russie est reconnue pour son génie du patinage artistique. Le petit Viktor deviendra-t-il l’un de ses merveilleux champions ? Pour le moment, c’est juste un blondinet gracile qui vient de fêter ses six ans ; mais ses postures de tsarévitch comme son regard de feu témoignent déjà d’un sacré caractère…

Nous croisons son chemin dans la cour d’une école primaire moscovite. Mme de Genouillac, sa mère, a du retard sur la sortie des classes. En l’attendant près du portail, Viktor remarque qu’il n’y a pas que les mamans pour récupérer les élèves : quelques hommes arrivent, embrassent leur marmot, le tiennent par la main. Jusqu’à présent, il n’y avait pas prêté attention, mais aujourd’hui, ça le trouble. Oh, en voilà un qui vient de faire sauter son petit garçon vers le ciel avec ses bras puissants ! Viktor est jaloux, ça devait être amusant.

À peine rentré chez lui, il demande :

— Dis Maman, est-ce que tous les enfants ont un homme ?

Mme de Genouillac comprend tout de suite ce que son fils veut dire. Elle opine vaguement de la tête en fronçant les sourcils. Viktor insiste :

— Ben alors, pourquoi j’en ai pas, moi ?

Elle soupire, hésite un moment. Soudain, elle prend un ton exaspéré :

— Tous les enfants ont un père, petit nigaud ; sinon, ils ne seraient pas nés. Hélas, à peine étais-tu arrivé dans mon ventre que le tien nous a abandonnés. Quel lâche, quel égoïste, quel sans-cœur ! J’ai fait tout mon possible pour qu’il te reconnaisse et qu’il vienne vivre avec nous, mais il n’a même pas voulu te voir une seule fois. Tu comprends, c’est un monstre qui ne se soucie que de sa petite personne. Que la honte l’étouffe !

Très remontée, elle clôt l’échange en exigeant qu’il ne soit plus jamais question de ce père indigne. Viktor est bouleversé, sa mère ne lui a jamais parlé aussi sèchement. N’osant plus piper mot, il se mord les doigts sous l’effet de l’émotion. Mme de Genouillac s’en aperçoit et regrette de s’être emportée – son fils n’y est évidemment pour rien, sa colère a giclé droit de sa blessure encore vive de femme enceinte abandonnée. Pour se faire pardonner, elle le cajole un long moment. Avant de partir s’affairer à la cuisine, elle retrouve sa voix douce habituelle et supplie le Créateur que son Vitia1 chéri, lui au moins, garde toujours une âme d’ange.

Malgré ces derniers mots câlins, Viktor reste dans tous ses états. D’abord, il trouve anormal que sa maman se soit autant énervée : après tout, il ne pouvait pas deviner que c’était mal de parler des hommes. Ensuite, il est accablé que son papa n’ait pas voulu de lui comme petit garçon. Il se demande s’il a un gros défaut sans le savoir, un défaut qui expliquerait qu’il ait été puni de père. Pourtant, les gens disent toujours qu’il est gentil et mignon comme tout. C’est à n’y rien comprendre.

Viktor va dans sa chambre, ferme la porte et se met à pleurer sans faire de bruit. Depuis longtemps, il sentait bien qu’il avait un trou à son cœur, ça lui faisait comme s’il n’était pas complètement né. Ça ne l’étonne plus, maintenant qu’il sait que l’homme qui aurait dû le faire sauter vers le ciel l’a laissé tomber depuis le début…

En général, Viktor se console vite. Mais ce soir, son cœur est lourd et il renifle longtemps. Il finit toutefois par trouver un remède pour apaiser son chagrin : il se jure qu’un beau jour, son papa viendra le voir, et qu’aussitôt, ils s’aimeront très fort tous les deux. Après s’être excusé, son père promettra de rester toujours avec lui pour rattraper le temps perdu. Viktor lui pardonnera et montrera son doux sourire, histoire de le ligoter bien serré. Par la suite, il recevra plein de baisers qui piquent. Ça raccommodera son trou au cœur et il pourra finir de naître, na !

Dans un esprit d’enfant, les serments sont aussi puissants qu’une formule magique. De s’être ainsi promis des lendemains remplis de père, Viktor se sent ragaillardi. Il s’essuie soigneusement le nez sur son ours en peluche orange, prend ses figurines et improvise un jeu de papa et de petit garçon. C’est qu’il vient de prendre un rendez-vous très important, alors il faut qu’il s’entraîne sans attendre…

Le lendemain après-midi, un événement palpitant lui change les idées : il est conduit à la patinoire pour la première fois de sa vie. En Russie, c’est presque un passage obligé de l’enfance. Bien qu’originaire du Rouergue2, Mme de Genouillac n’a guère vécu qu’à Moscou car son père, un haut diplomate, y a accompli toute sa carrière et y a établi sa famille. Les repères culturels de la mère de Viktor sont donc russes, même si sa nationalité est française. Ceci explique qu’elle soit bilingue, une compétence qu’elle est en train de transmettre à son fils. Entre eux deux, la langue de Vallès sert plutôt aux séquences de récit ainsi qu’aux moments éducatifs, tandis que celle de Tolstoï est préférée pour les chatoiements de sa palette affective.

Dans les vestiaires de la patinoire, la préposée tend à Viktor des patins de pointure trente. Une fois chaussé, le bambin entre sans méfiance sur la piste et gagne tout de suite le centre de l’arène qui est assez dégagé, tandis que des grumeaux d’enfants se serrent contre les garde-corps pour trouver un appui. Il fait un premier tour. La sensation de glisse l’emballe. Il prend un peu de vitesse, négocie quelques virages. Décidément, ce nouveau jeu est génial ! Désireux de partager sa joie, il revient vers sa mère restée de l’autre côté de la rambarde. Mais, avant qu’il n’ait pu ouvrir la bouche, elle s’exclame :

— Но, моёмаленькоесокровище, тынеупал !3

Étonné, Viktor observe le carrousel de la piste. De tous côtés, des gamins valdinguent, et certains ont du mal à se relever. Il y a des rires, mais aussi des cris de panique. Intrigué, notre diablotin repart à l’aventure. Il tourne de droite et de gauche, se faufile, accélère. Après avoir bien vérifié son équilibre – qui est stupéfiant, pour des premiers pas sur la glace –, il rejoint à nouveau sa mère et réalise devant elle un arrêt de style ABS. Les joues aussi rouges d’orgueil que de froid, il crâne avec son air polisson :

— Pourquoi tu voudrais que je tombe, Maman ? Et pourquoi qu’y tombent tout le temps, ceux-là qui jouent aussi aux glissades ?

Sa mère est en train de pleurer tout en souriant : l’arc-en-ciel humain. Viktor se demande ce qui lui arrive… C’est tout juste si elle parvient à balbutier :

— Oh, que je suis contente ! Tu as le don, mon petit chéri, ta vie sera belle !

Le petit chéri renonce à comprendre, il est trop pressé de s’amuser. Il fait un signe comique d’au revoir en ôtant son bonnet avec une courbette, tel un artiste qui salue. L’arc-en-ciel maternel penche aussitôt vers les couleurs joyeuses, ce qui rassure Viktor. Bonnet renfilé de travers, l’enfant repart patiner, testant des pas de plus en plus audacieux pour imiter les adolescents aguerris qu’il croise sur la piste. À la fin de la séance, il évolue déjà comme une moto des neiges. Il n’a chuté que trois fois, en s’essayant à la marche arrière.

La semaine suivante, il est inscrit au club de patinage le plus réputé de Moscou, où il se rend trois fois par semaine. Il y fait des progrès vertigineux.

Deux années passent. Au cours de la rencontre nationale de développement qui clôture la seconde saison sportive de Viktor, l’instructeur fédéral de patinage artistique de Russie, M. Korzenko, a tôt fait de le repérer. En fin de journée, il demande à voir les parents. Lorsque Mme de Genouillac lui fait face, il déclare sans détour qu’elle a engendré un prodige et l’exhorte d’inscrire son fils à la plus prestigieuse école de glisse du pays : la sienne, à Saint-Pétersbourg.

La mère de Viktor accepte sans hésiter. Elle ne travaille pas, vivant des rentes générées par les propriétés familiales qu’un régisseur fait fructifier en France. Seuls ses parents pourraient la retenir à Moscou, mais elle prendra le rapide chaque fois qu’elle voudra les embrasser, et eux-mêmes viendront régulièrement à Saint-Pétersbourg pour applaudir les progrès de leur petit-fils. De toute façon, ça faisait des mois que, pour de mystérieuses raisons de vengeance personnelle, Mme de Genouillac rêvait que son enfant se lançât dans le patinage de haut niveau.

Le déménagement a lieu en août. Dans le train de nuit filant vers la Baltique, Viktor a du mal à s’endormir. Son sac de sport est bourré de ses petits trésors ainsi que de ses patins haut de gamme, qui sont déjà passés à la pointure trente-trois – hélas, l’enfance voyage en rapide, elle aussi…

Notre surdoué de la glisse est radieux. Il a revu M. Korzenko en début juillet et a longuement patiné devant lui pour montrer ce dont il était déjà capable. Ce dernier l’a complimenté, puis, en passant la main dans ses cheveux, il a dit à sa maman :

— Avec ce que je viens de voir, je suis sûr que mon nouveau poulain gagnera un ou deux concours de novices dès l’année prochaine.

Trouvant l’expression rigolote, Viktor a henni. Ça lui a valu un sourire affectueux du coach. Il a l’air gentil, comme homme de secours !

Bercé par le train qui patine à toute vitesse sur ses rails, le petit garçon imagine déjà ses premiers triomphes. Avec tout ça, si son père ne sort pas de sa cachette, ça sera à n’y rien comprendre. Sur cette pensée pleine de soleil, Viktor se pelotonne dans la couverture de la compagnie des trains-couchettes et entre dans un sommeil bienheureux.

2

Loïs Évrard vient au monde sept mois après Viktor et à trois mille kilomètres de Moscou : c’est un petit Lyonnais. Au moment où nous faisons sa connaissance, il n’a encore qu’un an. Il se trouve sur les genoux de Snejana, sa maman, et gigote mollement en réaction aux gestes tendres qu’elle lui prodigue. En même temps, il écoute attentivement son papa qui est professeur de piano au conservatoire et qui répète des airs romantiques d’Europe de l’Est – rhapsodies, nocturnes, polonaises… Dans le salon, ces morceaux de bravoure font résonner les désespoirs, les colères et les gloires de l’Orient. À sa façon, M. Évrard raconte des histoires passionnantes à son bébé, qui semble ne pas en perdre une note.

Tout en s’imprégnant de musiques de haut vol, Loïs regarde fixement le visage de sa mère. Originaire de Russie, Snejana le réchauffe des rayons de sa chevelure claire, l’éclabousse de ses sourires saisissants comme les eaux de l’Ob4, le couve de ses doux yeux en amande bleu-gris – la couleur la plus fréquente du ciel sibérien. Une telle grâce emporte le poupon dans l’extase !

Mme Évrard n’est pas seulement une très belle femme, elle est également l’archétype de la mère affectueuse et de l’épouse d’exception. En bonne maîtresse d’isba, elle s’y entend pour laisser les blizzards à la porte et pour attiser le bonheur dans son foyer.

Certes, les œuvres de Rimski-Korsakov, de Tchaïkovski ou de Rachmaninov que M. Évrard exécute avec brio laissent entendre que la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Mais Loïs, qui baigne depuis sa conception dans les mélodies slaves, n’est pas impressionné par les harmonies mélancoliques. Au contraire, il en goûte avec gourmandise la noblesse, la passion, l’expressivité.

Le lendemain, notre petit mélomane se rend chez le pédiatre avec sa mère pour une visite de PMI5. Mme Évrard l’attache à l’arrière de l’auto, puis démarre en trombe. Elle conduit très vite, trop vite. Son mari le lui a souvent fait remarquer. Suite à un accrochage sans conséquence, il lui a même suggéré de ne pas mener la voiture en plein Lyon comme un orchestre en plein Capriccio de Stravinsky… Après avoir ri, Snejana s’est inscrite en faux et lui a répondu dans son français encore gauche et truffé de r :

— Comme tu es effrrayé pourr un rrien de choses, mon cherr époux !

En ce matin de décembre, les routes ne glissent pas, mais la circulation sur la rocade est particulièrement dense. Tout en se faufilant d’une voie à l’autre pour ne pas arriver en retard chez le pédiatre, Mme Évrard fredonne gaiement un chant khantys6 à son enfant. À un moment, elle se retourne pour lui sourire.

Hélas, à quatre-vingts kilomètres-heure sur la bretelle encombrée, cette seconde d’inattention ne pardonne pas. Il y a un fracas de tôles terrible ; la voiture percute la glissière de sécurité et heurte un autre véhicule ; le pare-brise explose, deux portières sont arrachées.

L’accident a un bilan épouvantable : quand ils arrivent, les pompiers ne peuvent que constater le décès de Snejana Évrard, tuée sur le coup. Les urgentistes s’occupent de deux personnes gravement blessées dans l’autre véhicule, ainsi que de Loïs, qui est encore attaché à son siège pour bébés. Ce dernier hurle, mais semble indemne, à part une grosse coupure au front. Un médecin y pose un pansement, puis un baiser de compassion. On se dépêche de l’amener à l’hôpital. C’est là que M. Évrard le retrouve. L’enfant vient d’être légèrement anesthésié parce qu’il se débattait convulsivement et qu’on ne pouvait pas réaliser le scanner et les radios.

Une fois les résultats des examens revenus, le traumatologue constate l’absence totale de fractures ou d’hématomes. Ses collègues urgentistes lui ayant décrit la gravité de l’accident, il considère Loïs comme un miraculé. Toutefois, il exige de le garder en observation.

Quatre jours plus tard, M. Évrard – totalement effondré, car il vient d’enterrer son épouse – est autorisé à reprendre son petit garçon chez lui. C’est confirmé, le bébé n’a aucune séquelle de l’accident, en dehors d’une grande agitation et de crises de panique.

Ainsi commencent les tourments pour le pauvre Loïs, ainsi débute sa vie tragique. Bien entendu, l’irréversibilité de la mort lui est inaccessible, il n’a que treize mois. Mais les larmes de son papa ainsi que l’absence prolongée de sa maman le tiennent en permanence dans l’effroi. Le soir de son retour à la maison, il est confié à une nourrice que M. Évrard a trouvée en catastrophe pour lui venir en aide. C’est une femme rêche et sans charme ; pendant toute la durée du nursage, Loïs se débat entre ses grosses mains. Les jours suivants, bains et soins ne sont que sources d’irritation et de désolation. À chaque fois, l’enfant pleure pour appeler sa douce maman, il ne comprend pas pourquoi elle l’a abandonné à cette étrangère rustaude.

De surcroît, aucune musique ne raconte plus d’histoires dans le salon, car son père ne joue plus : il demeure immobile sur la banquette du piano, pétrifié de chagrin. Décidément, la maison s’est vidée de toute joie, la tiède isba est devenue une crypte…

Au bout de trois semaines, Loïs finit par être sage avec sa nourrice. Ses dernières protestations laissent place à la résignation et à l’accablement. Pour résister à un tel cataclysme, il invente des rêveries nébuleuses dont il fait son refuge, et il reporte son besoin de tendresse sur des étoffes douces ayant appartenu à sa mère. Faute d’avoir assez de mots en son esprit pour ériger un paravent, il ne peut amortir davantage la brutalité du réel.

La conséquence sera terrible : la carence affective va investir le plus profond de son être et y faire des ravages. Son corps va acter le désastre dans son langage propre, la génétique. Il faut dire que les gènes n’ont pas besoin de mots pour s’exprimer ni pour muter…

Un gros mois après l’accident, le pédiatre de la PMI téléphone à M. Évrard et lui conseille de ne pas négliger le suivi médical de son fils ; le choc qu’il vient de subir nécessite au contraire une attention renforcée. Le père acquiesce et prend date. En février, lors de la consultation, l’examen clinique est satisfaisant. Le spécialiste prescrit une prise de sang de routine à réaliser juste avant le prochain rendez-vous, fixé au semestre suivant.

Quelques semaines passent encore. Puis Loïs commence à souffrir d’un étrange symptôme : ses muscles réagissent avec un léger temps de retard après s’être tétanisés. La douleur est bénigne, trop brève pour le faire pleurer. Ceci explique que M. Évrard ne se rende compte de rien. Le mal n’est repéré que six mois plus tard, lorsque le pédiatre s’alarme des résultats de l’analyse sanguine – vitesse de sédimentation dans le rouge, anomalies dans les marqueurs de l’immunité et des métabolismes. Observant le petit garçon qui joue sur la moquette, le médecin remarque que ses mâchoires se crispent chaque fois qu’il se remet debout, sous le coup d’une douleur éphémère ne le surprenant plus.

Il faut réaliser plusieurs examens avant de diagnostiquer avec certitude une pathologie grave. C’est une maladie orpheline, comme par hasard… Progressant sournoisement par une succession de poussées et de rémissions, elle provoque une dégénérescence nerveuse et une atrophie musculaire. Le spécialiste énumère les symptômes dont souffrira Loïs dans les prochaines années : fragilité et fatigue générales, douleurs sporadiques, risque de ptosis7, retard dans la croissance, myasthénie8.

— Mais, quand il grandira ? demande le père, déjà décapité.
— Votre fils n’a pas encore deux ans. Malheureusement, plus la maladie se déclare tôt, plus l’évolution est rapide. À la fin de l’enfance, les crises musculaires deviendront fréquentes. Loïs vivra probablement en fauteuil avant l’âge adulte. Petit à petit, il perdra ses forces, jusqu’à ce qu’il faille passer au fauteuil électrique. Mais le pire viendra du diaphragme : tôt ou tard, il souffrira d’une grave insuffisance respiratoire.
— Peut-il guérir ? demande encore M. Évrard, qui devine la réponse.
— En l’état actuel de nos connaissances, ce serait un miracle, murmure le scientifique en baissant la tête. Je suis infiniment navré de vous dire tout ça, mais je vous dois la vérité.

Ce soir-là, lorsque le père a couché son petit garçon et qu’il retourne dans le séjour, il s’assoit au piano et ouvre le couvercle du clavier pour la première fois depuis le drame. C’en est trop, il faut qu’il extériorise sa détresse à la façon des musiciens. Il choisit d’interpréter la danse des chevaliers9, de Serge Prokofiev.

Dans son lit, Loïs se réjouit de réentendre son papa jouer. Ça lui rend une certaine confiance en l’avenir, puisqu’il n’a pas suivi la triste conversation échangée à mi-voix chez le pédiatre – aussi bien, il ne l’aurait pas comprise. Dans sa pensée encore balbutiante, il suppose que si la musique vient de revenir, c’est sûrement que sa maman rentrera bientôt à la maison. Alors, ses lèvres dessinent leur premier sourire depuis l’accident et il s’endort en paix, après avoir placé sous son nez un mouchoir rose à motifs bleus ayant appartenu à une belle et tendre personne qui était venue de la lointaine Sibérie pour le combler d’amour.

3

Viktor a maintenant dix ans. Cet après-midi, M. Korzenko n’étant pas disponible, c’est Mme Petrovna qui l’entraîne. Elle n’est pas commode du tout et Viktor la déteste : avec elle, chaque mouvement d’échauffement ou d’assouplissement doit être fait cent fois avec, pour seuls encouragements, des Быстрее, чемэтотленивыйаппаратчик !10 ou des Эй, жаба, что не испортила эспандер, сегодня !11 Maintenant, Viktor la connaît bien, alors il ne chouine plus, se contentant de dessiner un rictus insolent pour lui montrer ce qu’il pense. Ce qu’il pense, c’est qu’elle est moche, vieille (dans les quarante ans) et raide jalouse de lui parce qu’il va sûrement devenir un champion en or, tandis qu’elle n’a obtenu que du bronze de toute sa carrière !

Quand son front dégouline, la mégère l’admet enfin sur la piste : chaud et froid garanti, mais Viktor ne s’enrhume jamais. D’abord, elle lui fait réviser les pas de base. C’est fastidieux, mais il sait pourquoi il travaille, alors il accepte ces contraintes de bon cœur. Ensuite, il s’entraîne aux pirouettes – il bute un peu sur le changement de pied, mais ça ne va pas durer. Après, ce sont les sauts. Très audacieux, Viktor aime tenter des figures dangereuses, au point que les autres novices se demandent pourquoi il ne s’est pas encore brisé les os. Enfin, l’on met la musique du programme qu’il présentera dans quelques jours pour le grand concours de clôture de la saison. Cette manifestation, qui sera retransmise à la télévision, sera son premier rendez-vous d’envergure.

Aujourd’hui, il est en super forme, ses évolutions sont particulièrement fluides. Pour sarcastique qu’elle soit, Mme Petrovna ne manque pas de remarquer que Viktor donne une impression de facilité, ce qui est le propre des prodiges. De toute la séance, il ne tombe que deux fois, deux gamelles spectaculaires qui lui font très mal malgré les coussins amortisseurs sous sa tenue. Mais il se relève sans se plaindre et reprend aussitôt le travail, sourd aux ricanements de la douleur autant qu’à ceux de Mme Petrovna qui fait l’étonnée :

— Ну, этоблизорукийкомаркоторыйтолькочторазбилсяоблед…12

À la fin de l’entraînement, sa mère vient le chercher. Que Viktor est heureux de la retrouver et d’enfouir son visage dans le trois-quarts de fourrure blanche ! Mme de Genouillac le câline et lui demande s’il n’est pas trop tombé. Sa réponse est comique :

— Tu sais, Maman, M. Korzenko me dit souvent qu’un grand patineur a toujours mal au cul. Alors, moi, je veux avoir mal au cul !

Ils rentrent dans leur appartement cosy du centre-ville. Dans la Venise de la Baltique13, l’on doit emprunter sans cesse des ponts ; entre la patinoire et leur domicile, ils en franchissent cinq. Viktor les aime beaucoup, sans savoir pourquoi. S’il fait un saut de lapin14 sur la glace, il s’imagine construire une arche sur un canal imaginaire ; et quand il exécute un saut écarté15, c’est la majestueuse Neva qu’il traverse en rêve avec des patins de sept lieues !

Une fois dans sa chambre, Viktor se détend un moment à la fenêtre d’où il peut voir l’ange doré accroché à la flèche de la cathédrale Pierre-et-Paul. À voix haute, il lui dresse un résumé complet de sa journée. En quelque sorte, cet ange est son confident, et aussi son seul ami. En effet, ses camarades d’école lui paraissent insignifiants, tandis que les enfants inscrits au programme d’entraînement intensif de patinage ne représentent pour lui que des concurrents à supplanter.

Ensuite, Viktor fait la corvée des devoirs scolaires (il est inscrit en sport-études et n’a cours que le matin). Puis, de son propre chef, il se soumet à une dernière séance de gym dans le couloir. En se déchaînant sur son élastique d’élongation rivée au mur, il repense à Mme Petrovna. Dans une bouffée de haine, il la traite de centrale nucléaire, ce qui n’est pas très élogieux dans son pays… Quand il n’en peut plus, il part danser sous la douche en chantonnant l’air de son programme, puis il passe sa combinaison de nuit et son peignoir. Peu de temps après le dîner, il va au lit sans se faire prier, car il veut être en forme pour l’entraînement du lendemain.

Sur les murs de sa chambre sont épinglés plusieurs posters de son idole : Ievgueni Stakinski, champion olympique de patinage artistique, triple champion du monde et champion de Russie non détrôné depuis huit ans ; le “tsar”, comme le surnomment les journalistes sportifs. Viktor contemple son cher modèle tout en marmonnant une prière (la famille maternelle est très croyante). Puis il éteint la lumière et s’endort en un clin d’œil, épuisé par une journée bien remplie.

Il y a deux mois, une équipe de télévision l’a filmé dans le cadre d’une série documentaire sur les espoirs mondiaux du patinage. Il ne s’en est pas étonné, il sait qu’il fait déjà partie d’une élite. Le travail du réalisateur a été d’autant plus facile que notre petit patineur est très photogénique : malgré son modeste mètre trente-deux, ce bel enfant toise le monde du haut de ses yeux pers qui semblent d’abord condamner pour ensuite accorder leur grâce… Viktor va chez le coiffeur tous les quinze jours afin que sa blondeur flamboyante ait toujours une longueur androgyne, sans pour autant laisser d’ambiguïté sur son identité de genre. Ses dents (alignées comme un rang de soldats) et ses lèvres (entrouvertes dans une sauvagerie lascive) dessinent des moues accroche-cœur. Son corps possède la souplesse des ifs sous les bourrasques. Tous ses pas semblent dansés, on dirait qu’il marche en permanence dans un opéra !

Avec de tels atouts, il a ensorcelé l’équipe de tournage : le caméraman guettait ses allures de tsarévitch, le preneur de son capturait ses rires de torrent d’alpage… On a visité sa chambre et Viktor a désigné, sur une étagère, les trophées obtenus depuis qu’il s’entraîne à Saint-Pétersbourg. L’interviewer lui a posé des questions : l’entraînement intensif n’est-il pas trop dur ? A-t-il l’impression d’être un enfant comme les autres ? A-t-il confiance pour le grand concours à venir ? L’enfant a répondu brièvement, puis a planté l’animateur pour aller goûter. Le lendemain, à la patinoire, on l’a d’abord filmé à la salle de musculation ; en faisant ses assouplissements, il mâchonnait un chewing-gum, et rien que sa façon de mâchonner en disait long sur la trempe de sa volonté. Ensuite, on a admiré ses évolutions sur la glace en les faisant commenter par Mme Petrovna – qui a fini par confesser sa grande tendresse pour son élève préféré… Enfin, la caméra est devenue voyeuse d’un couple chaste, mais ardent : Viktor et sa mère. On les a vus faire les magasins en riant, boire un chocolat chaud dans une brasserie, préparer joyeusement les bagages pour passer le weekend suivant à Moscou. Mais le résumé de toutes ces scènes, c’est que Viktor est moins prisonnier de son amour filial que de son programme sportif !

Une fois les images en boîte, le réalisateur a indiqué à Mme de Genouillac que la télévision russe diffuserait le reportage dans la semaine du grand concours de clôture, et que la chaîne franco-allemande Arte le présenterait également à l’Europe de l’Ouest, lors du trophée de patinage de Nice, en fin octobre.

Arrive le jour tant attendu de la compétition. Pour son programme libre, Viktor porte une marinière rayée, car il va évoluer sur la musique générique du film le grand bleu16. Quand sa prestation commence, Mme de Genouillac est plus morte que vive. Mais ses prières s’exaucent : son petit Vitia conquiert le public haut la main avec un programme étonnant – on dirait la danse aquatique d’un dauphin étoile… Viktor ne rate aucune figure, ne chute pas, ne commet pas de faute de réception. Quand il salue après quatre minutes enchanteresses, l’ovation dure longtemps.

Il finit premier, ce qui est mérité. Le lendemain, il fait l’objet de nombreux articles dans la presse russe qui est toujours éprise de ses enfants prodiges. Deux photos sont publiées en la circonstance. L’une montre un moussaillon au sourire mutin qui reçoit une peluche aussi haute que lui ; l’autre laisse deviner sa crispation au moment où Mme Petrovna l’embrasse ; mais sa grimace ne l’empêche pas de rester craquant !

Notre jeune lauréat devra patienter encore trois longues années avant de pouvoir concourir lors des grandes compétitions juniors. M. Korzenko pense qu’il aura de bonnes chances de s’y imposer ; d’après ses informations, il n’existerait dans sa génération que deux rivaux sérieux : un Canadien et un Chinois. Mais ces graines de champions seraient loin de réaliser le double axel sans bavures ; le fougueux Viktor aurait un quart de tour d’avance sur eux. Tout se présente donc sous les meilleurs auspices.

En attendant, il va fréquenter les manifestations qui regroupent les meilleurs novices de la planète. Notamment, cet automne, il participera au Trophée de la baie des Anges, à Nice. Se croyant protégé par son ange “personnel” de la cathédrale Pierre-et-Paul, il escompte bien ramener la coupe !

4

À Lyon aussi, il y a de nombreux ponts, entre Saône et Rhône. Mais Loïs ne s’intéresse pas aux méandres du paysage urbain ; sa vie s’écoule plutôt dans l’intériorité. L’absence de sa mère est un fleuve bleu-gris qui scinde son âme en deux territoires : l’avant et l’après. Le seul pont qu’il aimerait construire, c’est celui qui en relierait les rives…