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En juillet 1933, dans un petit village de Bavière, les communistes Anton et Léonore Maëcht sont arrêtés par des hommes de la SA.
Luise Maëcht assiste impuissante à l'arrestation de ses parents. Elle ignore que le Parti communiste allemand, qui compte un million de membres, commence à s’organiser pour résister au régime nazi.
Après l'incendie du Reichstag, indûment imputé au communiste Marinus van Der Lubbe, des milliers d'opposants sont emprisonnés, torturés, et pour beaucoup envoyés à Dachau, l'un des premiers camps de concentration.
Luise est conduite chez un officier. Il se charge de lui inculquer les valeurs idéales de l'Allemagne nazie auxquelles elle finit par adhérer. Il la persuade de racheter les "crimes" de ses parents, notamment en espionnant.
Quand le Vin rencontre l'Histoire et l'Injustice, il se crée un cocktail qui devient détonant.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Plusieurs pièces de théâtre et deux romans à son actif, Isabelle Chrétien oriente ses écrits autour de la thématique du vin et de la religion. Les personnages qu’elle fait vivre au gré de sa plume ont toujours des parcours uniques et exemplaires. Ses histoires se veulent pédagogiques ; centrées autour de vies édifiantes ou inscrites au cours d’événements illustres de l’Histoire de France, c’est aussi sa vocation d’enseignante qui tire les ficelles de canevas originaux et instructifs.
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Seitenzahl: 317
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Isabelle CHRÉTIEN
La Décantation du Mal
Roman
Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire
www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et detraduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN Papier : 978-2-38157-310-6ISBN Numérique : 978-2-38157-311-3
Dépôt légal : Janvier 2023
© Libre2Lire, 2023
À ma sœur Marielle,
À Stéphane Derenoncourt, à Daniel Sériot,et à Nicolas Thienpont qui m’ont appris les lieux et les vins de la Rive Droite de Bordeaux, et à les aimer. Sans eux, Luise n’aurait su où trouver attache…
Infinie gratitude à Micheline Vangheluweet à Maryse Despagnetpour leur relecture et leurs précieux conseils,
À mes parents, et essentiellement à eux.
« L’origine peut être belle,la beauté véritable est au terme des choses… »
Nicolas Thienpont
Au premier acte, il y a le IIIe Reich et la Bavière. Nous sommes à Riedering où s’engage le destin tourmenté, passionné et passionnant, de Luise qui, d’une coupe de Champagne à un verre de Sauternes, pénètre l’univers du vin au temps de l’avènement du nazisme. La défaite de la France sonne comme un tournant dans la vie de cette héroïne, au moment où l’on demande aux vignobles français de fournir en abondance le vainqueur allemand devenu le nouveau maître du pays. À Bordeaux, place forte du pillage des vins français par l’occupant, Luise se révèle alors être une femme audacieuse, courageuse et prenant toute la mesure d’une apparente liberté retrouvée. Mais elle doit faire face aux troubles d’une histoire qui bouleverse le monde et dans laquelle elle mène son chemin, confrontée aux nombreux démons qui la hantent.
Plongé dans l’univers des châteaux et des vignobles bordelais durant l’occupation allemande, le récit qui nous est proposé par Isabelle Chrétien nous transporte donc au cœur d’enjeux historiques, politiques et économiques, croisant tour à tour des figures frappantes de vérité et des personnages historiques, dignitaires politiques, chefs militaires, dirigeants de maisons ou de domaines, collaborateurs sans scrupules, aventuriers opportunistes et authentiques résistants, jusqu’aux incontournables acheteurs officiels délégués par la chancellerie de Berlin, qui ont fait l’histoire de la vigne et du vin en France au temps des heures les plus sombres du pillage nazi.
À travers ce roman historique, qui mêle habilement fiction et réalité, dans un style vif et toujours captivant, Isabelle Chrétien nous transporte durant les quatre années de guerre et d’occupation qui marquèrent la France, lorsque les vignobles furent soumis au plus intense pillage que le pays ait connu jusqu’alors. Toutes les unités militaires et tous les services allemands opérèrent des prélèvements massifs de vins, suivant une redoutable planification mise en place en haut-lieu par les autorités nazies afin de ravitailler leur armée mobilisée sur tous les fronts, et leur population. À Bordeaux, comme dans tous les grands vignobles, le « Weinführer » et les délégués officiels désignés par Berlin prirent rapidement place pour coordonner le nouvel ordre établi et cette gigantesque entreprise de captation, inédite par son envergure et ses conséquences.
Longtemps, l’histoire est restée muette face aux questions qui s’accumulaient, nous interrogeant sur les modes et les pratiques du pillage des vins, l’attitude des vignerons et des professionnels dans les vignobles, les conditions de livraisons des vins à l’occupant nazi, la réalité des formes de résistance qui ont pu s’exercer par-delà les mythes et les légendes formulés après la guerre, et les vies et itinéraires qui ont marqué ce temps passé. Toutes ces perspectives, étudiées dans mon ouvrage Le vin et la guerre. Comment les nazis ont fait main basse sur le vignoble français, Paris, Armand Colin, 2017, 427 p. [édition poche Ekho, 2019], trouvent un écho stimulant dans le présent récit.
Portée par un talent de romancière confirmée, Isabelle Chrétien saisit donc ici le prétexte de l’itinéraire hors du commun d’une femme, devenue héroïne malgré elle, projetée dans la tourmente d’un temps oublié, pour nous offrir un roman remarquable et étonnant appuyé par d’innombrables faits historiques. Les passionnés d’histoire, les amateurs de récits palpitants, comme les amoureux des vins et des vignobles, trouveront, à n’en pas douter, dans ce roman fascinant, de quoi les satisfaire sans limite, ni modération.
Christophe Lucand Historien,Chaire UNESCO Culture et traditions du vin, Université de Bourgogne
Étendue près de la fenêtre, Luise ouvrit doucement les yeux. La lumière éclatante de l’été, impitoyablement matinale, s’était abattue sur elle et l’avait réveillée. Le ciel d’un bleu immaculé attira son regard ; il annonçait une radieuse journée. Au loin, en haut de la colline, les bouffées verdoyantes des bosquets s’agitaient dans les airs au gré du vent, au-dessus de l’avalanche de toits rouges sur son flanc.
L’enfant se recroquevilla entre les chauds ballots de paille et huma profondément le parfum suave qui s’en dégageait. Elle souriait aux anges et savourait l’ineffable fraîcheur de l’aurore. Un souffle presque imperceptible s’était glissé par la fente des fenêtres entrouvertes et agitait ses cheveux blonds.
Luise s’étira et soupira de bonheur…
Elle appréciait ces moments d’autant plus qu’ils lui étaient rares. Ses parents n’aimaient pas qu’elle passât la nuit dans la grange. Mais la veille, elle s’était attiré la bienveillance paternelle.
Elle adorait se blottir dans la chaude paille dont l’haleine sucrée et enivrante la happait dès qu’elle s’allongeait. Aussi chérissait-elle son lit de fortune qu’elle avait aménagé à la hauteur d’une lucarne. Il lui donnait l’illusion de dormir à la belle étoile et la joie d’observer, dès le lever du jour, les premiers émois de la nature.
Des pas bruyants claquaient sur le plancher de la cuisine. À ces cris, Luise s’était levée promptement. Elle traversa en toute hâte la cour qui séparait la grange de la maison. Elle atteignit la cuisine d’où elle entendait sa mère pleurer et supplier, et des voix d’hommes inconnues. Essoufflée, elle fit irruption dans la pièce, et là, elle fut saisie d’horreur.
Deux hommes maintenaient brutalement son père. Luise se jeta au-devant de lui.
En guise de réponse, elle sentit la main de son père lui caresser les cheveux avec une surprenante lenteur.
À nouveau, il ne répondit pas, mais il la regarda fixement, le visage blême.
Sa mère, que deux autres hommes cherchaient à maîtriser, se débattait et criait sa douleur. Luise, épouvantée, avait compris qu’on enlevait ses parents. Tout lui était intolérable. Elle posait sur son père des yeux inquisiteurs, inquiets, qui le dévoraient de toute leur incompréhension parce qu’il ne se défendait pas, ne repoussait pas ses agresseurs. Elle l’abandonna alors et se retourna vers sa mère. Elle tomba à ses genoux et la serra très fort contre elle. Des hommes vinrent les arracher l’une à l’autre et Luise manqua de force pour leur résister. Puis ces hommes firent sortir brutalement ses parents.
Elle les regarda monter à l’arrière d’une camionnette, le cœur déchiré.
Elle pleurait convulsivement et ses yeux brûlés par les larmes s’embuèrent. Bientôt, elle ne vit plus rien de distinct, et dut retenir son corps contre l’embrasure de la porte, comme alourdi par le poids de la souffrance qui le consumait.
Alors, elle sentit une main lui saisir le bras, et, instinctivement, elle s’en débarrassa. Elle croyait être restée seule, elle s’était trompée. Elle se retourna mais, aveuglée par les larmes, elle ne put distinguer nettement les trois silhouettes qui se dressaient devant elle. Elle essuya les yeux avec son bras… Trois colosses, trois loups étaient prêts à bondir sur elle.
La fixité de son regard perçant et l’acerbité qui en émanait la figèrent. Mais, effrayée par ce qu’elle venait d’entendre, elle se ressaisit. Elle recula pas à pas, l’œil hagard, bouche bée.
Subitement, elle se mit à courir droit devant elle et engagea ainsi une poursuite. Elle s’empara de la rampe des escaliers et en un rien de temps elle accéda à l’étage. Les hommes la suivirent. Elle les entendit gravir les marches à leur tour. Elle pénétra dans la chambre de ses parents pour aller se réfugier sous leur lit. Elle glissa jusqu’au fond pour se blottir dans l’encoignure des murs qui embrassaient le grabat.
Elle ne voulait pas quitter sa maison, même si c’était pour y demeurer seule. Elle attendrait le retour de ses parents. Il ne fallait pas, se disait-elle, qu’elle suivît ces hommes, puisque de toute façon son père et sa mère reviendraient.
Mais son abri fut assombri par les grosses bottes noires. Ses persécuteurs avaient assiégé le lit. L’enfant était prise au piège. Ils lui attrapèrent les jambes et la tirèrent tandis qu’elle criait à en perdre haleine. Ses poursuivants tenaces et violents l’emportèrent alors qu’elle bondissait avec férocité pour se libérer. Mais ils lui pinçaient si fort les bras et le cou qu’elle sombra dans la douleur et s’évanouit.
La fillette reprit enfin ses esprits et se secoua légèrement. Profondément enfoui dans un immense lit, son corps frêle complètement replié sur lui-même saillait à peine. Un jet de lumière, par l’interstice des volets dissipait l’obscurité de la chambre et auréolait son visage meurtri, qui seul émergeait des couvertures.
Elle redressa la tête, une migraine atroce et lancinante l’étourdissait, et une douleur aiguë au cou la fit grimacer. Durant quelques minutes, son regard vide se perdit dans le clair-obscur de la pièce, puis elle ferma les yeux. Ses paupières closes épandirent quelques larmes : c’était peu à peu qu’elle se rappelait de tout ce qui s’était passé. Elle avait probablement été emmenée dans cette chambre, et terrassée par la fatigue, elle ne s’était pas ranimée depuis qu’elle avait perdu connaissance. Une succession d’images, plutôt troubles et indistinctes, défila dans sa tête : ses parents affolés, puis des hommes… un homme, un grand, blond, des yeux bleus, si intenses…
Cette phrase lui revint subitement, et martela son esprit si violemment qu’un frisson la parcourut. Alors pour se débarrasser de cette vision cauchemardesque, bien que toute courbatue, elle se leva. Elle se dirigea vers le rayon de lumière, qui transperçait la pièce d’un voile opaque, et, comme si elle eût voulu s’en saisir, elle leva les bras droit devant elle et marcha en direction des fenêtres. Ses mains heurtèrent les vitres. Alors, elle ouvrit les fenêtres et les volets afin d’éclairer pleinement la pièce. La clarté du jour la surprit et ses yeux ne purent soutenir cette vive luminosité. Elle se les cacha d’une seule main, qu’elle retira au bout d’un petit moment, mais qu’elle laissa glisser le long de son visage, de son cou et qu’enfin elle laissa pendre le long de son corps, un peu comme si celui-ci ne lui appartenait plus, comme si finalement elle le redécouvrait, dans toute sa pesanteur, incohérent dans cette chambre où elle venait de séjourner malgré elle.
La pièce, très grande, était magnifique : des murs revêtus de tapisserie fleurie, le lit et des chaises capitonnés de velours rose, des tentures parme et des meubles en merisier constituaient un décor ravissant. Des moulures ornaient le haut des murs et se rejoignaient en forme de rosace sur la hotte d’une cheminée. Celle-ci trônait massivement entre deux petits cabinets en face desquels étaient placés deux tabourets roses. Luise considérait avec attention tout ce mobilier et ce déploiement de richesses. Elle-même se tenait entre deux ouvertures qui donnaient sur un petit balcon. Jamais elle n’avait pu imaginer ce que pouvait être le luxe et elle crut rêver. Sa curiosité fut avivée par un tableau encadré de dorures miroitantes.
Elle s’approcha doucement de la toile afin de mieux la contempler. Elle représentait un petit garçon qui tenait une pomme. Il était habillé d’une blouse, d’un coloris vert et brun que le peintre avait également utilisé pour le fond. Ainsi, semblait-il à peine se détacher du décor. Luise ne trouvait pas la peinture laide, ni vraiment belle, mais subjuguante à cause de la physionomie particulièrement expressive du petit garçon. Son regard amusé semblait l’interpeller comme s’il était vivant. Elle demeura plusieurs longues minutes à le contempler. Peu à peu naissait entre les deux enfants une secrète complicité.
Mais Paul, évidemment restait inanimé, et Luise comprit que rien, sauf son imagination, ne pouvait insuffler la vie à cet être totalement insensible et sans âme. La gorge nouée, elle s’assit sur le rebord du lit, sans quitter des yeux ce portrait.
Luise ignorait où elle se trouvait, et tandis qu’elle y réfléchissait, elle se rendit compte que peut-être des heures et même des jours avaient pu tourner autour d’elle. Depuis combien de temps était-elle ici ? Tout cet inconnu lui faisait horreur, il se vivait comme un cauchemar éveillé. Elle se croyait enchaînée à cette chambre, et elle voulut s’en éloigner. Dès qu’elle sortit, elle eut accès à un large palier au bout duquel s’enfonçait un immense escalier blanc, bordé d’une balustrade en fer forgé. Elle descendit trois étages, avant de parvenir à une salle meublée somptueusement, décorée dans un style si raffiné qu’elle pensait être transportée dans un conte de fées. Çà et là, autour de nombreuses tables recouvertes de journaux, se dressaient des bergères, des causeuses, et deux sofas en soie rose et verte. De lourdes tentures coulaient de chaque côté de baies vitrées et dans l’une d’elles se reflétait un magnifique piano à queue qui dominait toute la pièce. Il s’imposait majestueusement bien qu’il fût taché par la cire qui s’était échappée des plateaux des bougeoirs, et qu’il eût les touches d’ivoire jaunies.
Une grande bibliothèque tapissait tout un large pan de mur et offrait une multitude de volumes reliés de cuir. Certains livres s’écroulaient sous le poids de riches collections d’encyclopédies dont regorgeait chaque rayon.
Ce menu désordre témoignait de chaleureuses veillées car rien de l’ameublement n’avait cet aspect de familiarité qui appartenait au jour. Il régnait dans cette pièce une atmosphère empreinte de joie et de sérénité. Luise s’imaginait facilement, là, dans ces fauteuils, de jeunes lectrices vaguer dans leur livre, ici, allongée lascivement dans le sofa, une femme se prélasser et rêver à la mélodie qui émanait des doigts féminins d’un excellent pianiste, et, près de la console de marbre, deux hommes discuter politique.
Elle s’approcha de la bibliothèque et s’empara de quelques livres. Elle effleura la couverture de chacun d’eux, mais n’osa pas les feuilleter. Elle eut la douce sensation de les posséder même si ces livres lui étaient inconnus. Le fait de caresser les dorures incrustées dans le cuir la fit songer à la bible de sa mère qu’elle avait toujours soigneusement gardée. Elle avait pris l’habitude de la consulter pour se recueillir et cet unique livre que sa mère avait pu lui offrir avait fait partie intégrante de sa vie.
Peut-être était-il à jamais perdu !
Elle reposa les volumes délicatement et balaya du regard la pièce une seconde fois. Puis elle accapara une des bergères et s’enfonça dans le moelleux de ce fauteuil qui semblait lui saisir son corps frêle. Ainsi, dans ce siège massif, elle tournait le dos à la grande porte d’entrée.
Elle froissa sa chemise nerveusement et se mit à pleurer à chaudes larmes. Cette salle, aussi réconfortante qu’elle eût pu lui paraître, lui était néanmoins hostile. Elle ne savait que faire ni où aller…
S’enfuir ! Cette idée s’empara d’elle à nouveau et elle en tressaillit. Bientôt son esprit devint aussi agité que son corps. S’évader ! En chemin, elle finirait bien par retrouver sa route. Certes, s’échapper serait très difficile. Rien ne l’assurait qu’elle pût réussir, mais elle était saisie d’une volonté incoercible de quitter ces lieux. Elle décida sur le champ de trouver la sortie de la maison.
Avant même que l’enfant ne se fût levée, le plancher se mit à craquer. Des pas se firent entendre. En un instant elle fut envahie du souvenir des bottes noires et frémit d’horreur. La panique l’immobilisa dans son fauteuil. Les pas se multiplièrent.
Luise transpirait et tirait dans tous les sens sa longue chemise blanche qui collait à sa peau.
Au bout de quelque temps, alors que derrière elle on n’avait cessé d’aller et venir, la grande porte d’entrée grinça légèrement et une autre personne entra.
Après ces mots, grincés dans un rire narquois, Luise laissa échapper un sanglot, qui se fit lourdement entendre.
C’en était fait pour elle. Elle ferma les yeux très fort, se replia pour maîtriser ses tremblements, et étouffa des deux mains ses oreilles. Elle n’entendit plus que son cœur battre frénétiquement.
Luise ouvrit les yeux et releva timidement la tête. Il se tenait raide devant elle, et toisait l’enfant tout en ayant l’air de s’amuser. Un sourire cynique se dessinait sur ses fines lèvres.
Et, d’un geste pompeux, il lui prit la main et la baisa délicatement.
Luise crut le reconnaître. C’était peut-être son ravisseur. Son aspect était impressionnant. À la fois repoussant et plein de prestige. L’uniforme qu’il portait lui donnait beaucoup de prestance et elle eut le pressentiment qu’il s’en servait comme arme. Sa haute stature, son teint pâle, ses yeux très bleus et perçants le pourvoyaient d’un certain charme hypnotique, dont il devait être conscient.
Bien qu’elle restât muette, il poursuivit :
Il parlait d’un ton sec, poignant, et chaque parole agissait comme un coup de fouet sur les nerfs crispés de Luise.
Klara se postait derrière lui. Elle sourit à Luise dès qu’il l’eut présentée. Elle semblait vouloir accueillir l’enfant avec beaucoup de gentillesse et son allure débonnaire contrastait fortement avec ce militaire plein de morgue. Richard ordonna à Klara d’emmener l’enfant.
Luise suivit la gouvernante jusqu’à la chambre où elle avait dormi. Là, Klara la fit asseoir près d’une table, et la pria de revêtir un saut-de-lit.
Luise ne répondit pas. La voix douce et sereine de Klara aurait pu en d’autres temps l’apaiser, mais l’enfant ne ressentait que la brûlure d’une angoisse qui la consumait tout entière et qui, malgré elle, l’empêchait d’émettre le moindre son. Sa gorge était nouée, et elle aurait voulu dans un ultime effort proférer un mot, une parole, pour s’enquérir de ses parents.
Pourtant, rien ne lui sortit de la bouche.
Klara avait ouvert la deuxième porte vitrée. La fillette sortit sur le balcon sans penser à ce qu’elle faisait. Elle se conduisait un peu comme une aveugle qui guidée par la douce caresse de la chaleur sur son visage croit percevoir une lueur à l’approche grandissante d’une source lumineuse.
Le balcon surplombait l’entrée, une vaste étendue de pelouses cotonneuses d’un vert miroitant, bordées d’une haie d’ifs et de sapins taillés, et des sentiers de cailloux blancs rehaussaient l’éclat verdoyant de ce parc.
Luise se demanda ce qu’elle voulait dire. Finirait-elle par connaître cet homme ou ce domaine ? Mais quelle qu’en fût la réponse, elle comprit qu’on comptait la garder ici.
Klara venait d’apporter une table et une chaise. Luise s’assit, presque indolente. La gouvernante déposa sur un grand plateau argenté plusieurs petites coupelles remplies de mets délicieux. Des confitures et du miel mêlaient leurs arômes sucrés à celui que répandaient des brioches rousses et dorées. Luise regarda cette bonne nourriture mais n’eut envie de rien.
Elle repoussa le plateau.
Luise attacha son regard sur sa gouvernante et prit un air arrogant. Comment penser à manger alors qu’elle souffrait d’être dans cette maison ? Sans cesse, elle essayait d’invoquer ses parents, de parler, mais aucun mot, aucun son ne s’arrachait de son corps. Elle se sentait dépouillée de toutes ses forces. Elle resta muette et son attitude contraria Klara.
Les lourdes nattes blondes se dénouaient entre les gros doigts de Klara. Assise face au miroir de la coiffeuse, Luise regardait son visage encore bouffi par la fatigue et les pleurs.
Sa gouvernante venait de lui ôter sa chemise et l’apprêtait pour le bain. Le cabinet de toilette fleurait bon la lavande et la baignoire dégageait un parfum grisant. L’enfant réveilla brutalement l’eau avec la pointe de son pied puis glissa entièrement jusqu’au fond.
Klara lui remit une éponge et un savon puis s’absenta. C’était la première fois que Luise voyait un cabinet de toilette, et elle était fascinée par tout ce luxe. Elle ne comprenait plus désormais ce qu’elle vivait. Longtemps, elle resta immobile, le regard triste et lointain. Le savon lui avait échappé des mains et avait troublé l’eau devenue presque blanchâtre.
Certainement, elle devait rêver depuis un assez long moment lorsque Klara fit sa réapparition.
Luise ne sembla pas prêter attention à la douce exhortation de Klara, qui avait amené avec elle de la lingerie écrue, et des bas de la même couleur.
Elle sortit de la baignoire, revêtit un peignoir, sans quitter des yeux toute cette lingerie qu’elle savait lui être destinée. La pudeur lui interdisait de porter ce genre de vêtements trop féminins, et elle marqua une vive réticence.
Luise manifesta alors envers Klara de la malveillance, elle prit les vêtements et les jeta dans l’eau de la baignoire. Jamais elle ne porterait de vêtements offerts par cet homme.
Klara blêmit.
Luise plongea sa main dans l’eau laiteuse pour y noyer complètement le linge gonflé d’air qui faisait encore surface. Le bas qui flottait encore attira son attention. Elle le prit, le fit rouler entre ses doigts et couvrit son bras de cette étoffe fine et soyeuse. Elle remarqua sur la couture intérieure une étiquette noire sur laquelle était inscrit « Schiaparelli Paris ».
La gouvernante revint cette fois avec une combinaison toute blanche sans dentelle et une autre paire de bas.
Luise se laissa paresseusement essuyer le dos avant d’enfiler le déshabillé mais elle laissa entre les mains de la gouvernante les collants qu’elle regardait avec mépris.
Pour la première fois, le ton de Klara fut brusque et même un peu menaçant.
Luise se résigna alors à enfiler les bas que lui tendait Klara, puis revêtit un peignoir en soie blanche.
Luise accéda par une porte communicante à un second cabinet de toilette, contigu à celui qu’elle venait de quitter, plus petit et qui ne contenait qu’une coiffeuse. L’intérieur n’était qu’en blanc. Seuls les doubles rideaux et le capitonnage de la chaise étaient bleus.
Sur le petit meuble de bois blanc était disposé un jeu de brosses et de peignes dorés.
Luise s’approcha de la fenêtre pour profiter de la vue qui s’offrait de cet endroit. Des fleurs topaze, des pervenches, des roses vermillon composaient une symphonie de couleurs éclatantes qui enluminaient le parc. À chaque entrée des allées cailloutées se dressaient des dômes de lilas blanc et mauve au pied desquels les lourdes grappes s’entrechoquaient et formaient des bigarrures harmonieuses de rose, de violet et de grenat.
Luise s’émerveilla de tous ces contrastes de couleurs et le parc lui parut bien plus beau en ce lieu. Du haut du balcon de sa chambre, elle n’y avait vu qu’un fondu de vert et elle préférait ce scintillement multicolore.
On frappa à la porte. Luise se retourna. Un jeune homme élégant maintenait de sa main gauche la porte entrouverte qu’il martelait de son autre main à l’aide de son index replié.
L’homme articulait de façon saccadée. Il fit une courte révérence, puis se redressant :
Luise ne répondit pas. La présence de cet homme ne la rassurait pas, ses manières affectées et presque féminines la surprenaient un peu. Luise chercha Klara du regard : elle avait disparu. Une fois de plus, elle ne sut émettre aucun son. Elle avait la bouche sèche et elle eut l’impression que sa gorge lui brûlait.
Stefan Wichene accompagna ses paroles d’un baise-main mais ce geste de galanterie la pétrifia plutôt.
Alors qu’il lui tenait la main, il l’amena à la coiffeuse, la fit asseoir et la peignit aussitôt.
Luise profita du miroir pour dévisager son coiffeur. Il avait les cheveux blonds, ras, mais recouverts sur le côté droit d’une longue mèche qui partait d’une raie à gauche. Son visage semblait être celui d’un enfant certainement à cause de ses traits trop fins. Ses sourcils étaient presque inexistants et son nez droit saillait à peine.
Luise était comme paralysée sur son tabouret. Si la peur ne l’avait pas ainsi figée, sans doute se serait-elle défendue lorsque, tirant du revers de son veston une paire de ciseaux, il lui coupa la grosse épaisseur de ses cheveux qu’il avait rassemblée en natte. Alors un pleur roula sur sa joue sans froisser aucune ligne de son visage. Imperturbable, Stefan Wichene continua son travail. Il lui cranta les cheveux au fer puis les releva en chignon.
Ce fut dans une robe de soie noire rehaussée d’une parementure et d’un drapé beige que Klara présenta Luise à Richard quelques longues heures plus tard.
Richard Birkenfeld, debout derrière son bureau, accoudé à un rayon de la bibliothèque, examinait la nouvelle tournure de Luise. Miraculeusement ses vêtements et sa coiffure l’avaient complètement transformée et lui donnaient l’apparence d’une élégante jeune femme. Son jeune corps élancé portait à merveille cette somptueuse robe qui lui donnait un joli maintien.
Richard s’approcha de Klara, lui murmura quelques mots et elle quitta la pièce.
Alors, il invita Luise à prendre place dans l’un des fauteuils disposés face au bureau. Mais Luise, qui ne pensait qu’à fuir cet homme, était terrorisée et ne bougea pas. Richard s’installa quant à lui dans un immense fauteuil marron et se mit à parler en même temps qu’il retournait quelques dossiers éparpillés sur le bureau. Sa voix était profonde et gutturale. Instinctivement elle avait ravivé le souvenir de son enlèvement, alors elle se sentit abattue par une immense douleur ; elle ne perçut plus qu’un verbiage confus, scandé et laconique.
Lorsque Richard s’approcha d’elle et qu’il la tint par le bras pour l’exhorter à s’asseoir, elle s’évanouit.
Luise avait été ranimée par Richard et fut reconduite dans sa chambre. Plusieurs fois, elle avait senti ses jambes se dérober sous elle et avait dû être soutenue par Klara.
On l’aida à se déshabiller et on la mit au lit. Elle eut du mal à trouver le sommeil. Un terrible mal de tête la maintenait éveillée et l’empêchait de calmer son angoisse. Mais cette chambre où régnaient le luxe, le confort et l’immobilité d’une atmosphère reposante contribua à l’apaiser, et après une demi-heure environ elle finit par s’endormir.
À plusieurs reprises, elle émergea de son sommeil mais le profond silence de la pièce l’accablait et elle se rendormait vite. Puis des voix sourdes et feutrées se firent entendre. Affaiblie par le sommeil, elle ouvrit les yeux péniblement et crut apercevoir quelques silhouettes masculines se décalquer du demi-jour de la pièce. Elle fit un effort surhumain pour se redresser car elle désirait savoir si ces voix étaient les vestiges d’un rêve qui venait de s’éteindre. Mais une forte pression sur sa poitrine la maintint allongée et une douleur vive se fit sentir dans sa jambe. Alors l’impression d’une lourde pesanteur la retint dans le lit, elle n’eut même plus la force de bouger et à nouveau elle perdit conscience.
Un faible rayon de lumière traversait la chambre à son réveil. Bien que très faible encore, elle se leva et lentement, en s’accrochant désespérément à tous les meubles qu’elle rencontrait sur son chemin si un étourdissement la saisissait, elle atteignit le balcon. Le soleil encore rouge versait un nuage rose sur le parc toujours endormi à cette heure de l’aurore. La rosée écrasait l’herbe de sa blancheur diaphane et la terre humide dégageait un lourd parfum. L’enfant ferma les yeux et respira fortement. Elle cherchait à recouvrer un peu de force. Un souffle tiède caressait son visage. Accoudée au parapet, elle respirait calmement.
Elle entendit soudain un léger craquètement du gravier. Elle se pencha alors et aperçut Richard Birkenfeld.
Pendant longtemps Luise put observer son ravisseur sans que celui-ci s’en doutât. Il était grand, mince et très blond. Il était revêtu de son uniforme. Peut-être ne le quittait-il jamais.
Il fit quelques pas vers l’allée centrale qui départageait les deux parcelles de pelouse. Elle recula, et se tint en retrait, de crainte qu’il ne la vît.
Après avoir atteint les ifs qui bordaient le gazon, il s’arrêta et pinça quelques ramifications d’un conifère. Puis, après qu’il eut sélectionné une branchette qu’il décharna de ses aiguilles, pour la pincer entre ses lèvres, il s’enfonça plus avant dans l’allée.
Luise était incapable de se rappeler ce qu’il avait pu lui dire la veille, dans son bureau. Vêtue de sa robe noire, elle lui avait paru charmante, et le fait qu’il avait osé le lui avouer, si naturellement, avec son regard hautain et son allure si magistrale, l’avait complètement intimidée. Elle eût mille fois préféré qu’il la trouvât laide, inintéressante. Ce qu’elle était d’ailleurs. La fatigue et la diète lui avaient creusé les joues et son extrême pâleur avait accentué la blancheur de son visage et de ses épaules. Ses lèvres asséchées n’apparaissaient plus que comme une cicatrice rosâtre et boursouflée et, minée par la cruauté des épreuves qu’elle subissait, son visage blafard ne se réduisait plus qu’à la triste expression de ses yeux rougis.
Richard Birkenfeld avait maintenant disparu de son champ d’observation, et Luise se retira de sa cachette. Soudain, elle fut prise d’un vertige. Ses jambes ne parvinrent plus à soutenir le poids de son corps. Des gouttes de sueur refroidirent son dos et elle eut la désagréable sensation de voir les objets osciller autour d’elle. Elle se laissa tomber dans un fauteuil pomaré.
Au même moment, son ravisseur revint de sa promenade, et l’aperçut. Il lança vers elle un regard franc et appuyé qu’elle soutint malgré elle. Puis il disparut.
Elle renversa la tête en arrière contre le dossier du fauteuil et attendit. Mais, elle ne resta pas longtemps seule ; Klara, sans doute avertie, apporta presque aussitôt le petit déjeuner.
Elle déposa devant Luise un plateau toujours aussi surchargé de nourritures. Elle croqua dans une pomme, qu’elle préleva d’une corbeille remplie de fruits.
Le son de ses paroles s’estompa. Luise n’avait donc pas rêvé, et ce devait être cette drogue qu’on lui avait injectée qui la rendait si frêle.
Soudain, sa pomme lui donna la nausée. Elle la reposa sur la desserte. Klara, qui n’avait pas cessé de parler, ne remarqua pas son trouble.
L’enfant avait l’impression qu’on avait abusé d’elle. On l’avait soignée sans même qu’elle en eût elle-même exigé la nécessité. Sa personne tout entière était méprisée au seul profit d’un homme qui tenait à disposer d’elle comme on dispose d’un objet. Sa joie de vivre si réelle et si intense s’était évaporée depuis que Richard Birkenfeld avait fait irruption dans sa vie. Combien de temps encore serait-elle soumise à cette nouvelle existence qui la tourmentait tant qu’elle agonisait de chagrin ? Elle avait envie de pleurer, et elle ne le pouvait plus.
Klara s’inquiéta de savoir si elle désirait changer de tenue.
La jeune fille releva son front plissé, ses yeux humides, et hocha la tête légèrement. Que pouvait-elle répondre à la vacuité de ces préoccupations ?
Klara avait essayé de parler avec autorité, mais le timbre de sa voix dissimulait mal le trouble qu’avait suscité en elle le regard éploré de Luise.
Elle fut interrompue par l’entrée soudaine de Richard, que Luise ne supportait pas de voir. Mais le sort s’acharnait sur elle, ne lui laissant aucune rémission.
D’une main tremblotante, elle voulut alors reprendre sa pomme, mais juste comme elle allait s’en saisir, le fruit tomba, roula à terre et passa à travers les barreaux de la balustrade. Sans doute Richard et Klara ne crurent-ils pas à l’innocence de ce geste, car l’enfant fut blâmée.
Luise ne dirigea pas son attention vers ce que lui présentait Klara, mais accompagna d’un regard impavide les gestes de Richard. Ce dernier avait saisi du panier de fruits une grappe de raisin qu’il égrenait et avalait goulûment, puis quand il n’en resta plus que la rafle, il s’installa au fond d’un autre fauteuil en vis-à-vis, la jambe droite, repliée et posée sur la cuisse gauche. En dépit de cette attitude qu’il voulait décontractée, il apparaissait à Luise que chaque mouvement qu’il faisait était contrôlé.
Luise émiettait une tranche de pain, sans pour autant la porter à la bouche. Elle ne disait mot. Mais les yeux rivés sur cet homme, elle se livra une fois de plus à une méticuleuse inspection de sa personne. Chaque fois qu’elle le voyait, elle le redécouvrait à travers toutes les nouvelles expressions qui le composaient. Il avait des manières de grand seigneur mais d’une distinction désinvolte.
Luise était figée et c’était bien malgré elle. Répondre ! Elle l’eût tant souhaité. Répondre pour lui dire que non, elle n’était pas muette, elle espérait juste avoir des nouvelles de ses parents, comprendre pourquoi elle était séquestrée. Elle souffrait terriblement.
Il avait prononcé ces derniers mots sur un ton sarcastique. Il souriait légèrement.
Quelques jours s’étaient déroulés dans ces mêmes circonstances quand Stefan Wichene revint coiffer Luise. Parce qu’il avait cru que la tête qu’il peignait était fermement résolue à n’engager aucune conversation, il s’était tout simplement abstenu de lui adresser la parole. Toutefois il avait maintes fois ponctué ses gestes de sourires et Luise lui en avait su bon gré.
Sa coiffure lui allait parfaitement bien ; une épaisse cascade ondulée de cheveux blonds, discrètement apprêtés, apportait à la grâce enfantine de son visage les charmes fragiles d’une féminité naissante. Pendant que Stefan Wichene s’appliquait, Klara, derrière eux, attendait patiemment de pouvoir remettre à Luise une nouvelle robe.
Luise ne réagit pas.
Il posa sur la coiffeuse le peigne doré tout en s’arc-boutant sur le côté pour vérifier le bon maintien des boucles. Puis, apparemment satisfait, il fit une légère courbette devant Klara et sortit.
Klara se tourna alors vers Luise.
Il paraissait évident que Klara était persuadée que la jeune fille s’abstenait délibérément d’émettre le moindre mot alors qu’au contraire, elle eût désiré parler. Il lui tenait tant à cœur de comprendre ce qui venait de bouleverser ainsi sa vie…
Quelques instants plus tard, Luise, accompagnée d’une personne, qu’on lui avait présentée comme étant le majordome, Albert, franchissait le perron pour se retrouver dans cette même allée où elle avait pu observer quelques jours auparavant Richard Birkenfeld.
