La dernière leçon - Sandra Passerotti - E-Book

La dernière leçon E-Book

Sandra Passerotti

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Beschreibung

Barbiana. Un endroit isolé de tout. Une école sans barrières. Une expérience révolutionnaire. On y arrive brisé par tant d'échecs, on la quitte avec une belle force grâce aux enseignements que Don Lorenzo Milani nous a dispensés. Et, la tête haute, on est prêt à affronter la vie.
Ce livre est le récit-témoignage de Fabio Fabbiani qui a suivi dans les années Soixante les enseignements de Don Lorenzo Milani à Barbiana, en Toscane. Une expérience d’éducation qui a transformé Fabio grâce à la présence du prêtre. Il en conserve le souvenir pour lui seul, comme un trésor. C’est dans les derniers mois de sa vie qu’il relate le secret de ces leçons de vie. Un récit inédit qui nous aide à comprendre l’élan pédagogique de Barbiana et qui permet au lecteur de pénétrer dans cette école, d'en devenir l'élève et de s'approprier sa pensée et cette dernière leçon de Don Milani, décédé en 1967.
…Fabio, apprends les choses qui vont te servir dans la vie… Ne gaspille pas le temps qui t’est donné… Pouvoir parler sans crainte et garder la tête haute, voilà ce qui est important.  


À PROPOS DES AUTEURES

Sandra Passerotti est née en 1951 à Pontassieve en Toscane (Italie). En 1973, elle épouse Fabio Fabbiani qui lui raconte son expérience à Barbiana. Pendant une année, elle recueille et écrit les témoignages de celui-ci sur cette vie scolaire particulière aux côtés du prêtre Don Lorenzo Milani et elle rédige le texte Non bestemmiare il tempo, l’ultimo insegnamento di Don Lorenzo Milani (Dissensi Edizioni. 2017), traduit ici sous le titre La dernière leçon. Elle écrit ensuite un deuxième volume sur cette école, qui relate le passage de jeunes élèves-filles qui ont reçu aussi l’enseignement du prêtre. Le livre, qui s’intitule Le ragazze di Barbiana, la scuola al femminile di Don Milani (Libreria Editrice Fiorentina. 2020) n’est pas traduit en français. Sandra Passerotti en dehors de l’écriture, témoigne, par des conférences, auprès de publics divers et dans toute l’Italie, de cette oeuvre de grande teneur, l’enseignement éducatif de Don Lorenzo Milani, né à Florence il y aura 100 ans cette année.Traductrice Née en 1949 en Provence, Élisabeth Fabre Groelly a été, une vie, professeur d’anglais. Elle a appris l’italien grâce à l’auteur Mario Rigoni Stern qu’elle a rencontré pendant des années. La langue lui donne accès en Italie à tous les milieux. Elle a écrit deux ouvrages publiés en bilingue italien qu’elle présente dans les deux pays. Elle s’occupe par ailleurs de promouvoir la culture italienne en favorisant les échanges et en développant un travail sur la langue par le chant à travers les multiples dialectes, reflet d’une Italie multiple. Elle est l’autrice de 11 livres, dont trois polars, récits, nouvelles et textes sur fond historique. Deux livres Accordements (2021) et On avait la vie, la mer… Marseille aussi (2022) ont été édités par Ex Aequo Editions.

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Seitenzahl: 205

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Fabio Fabbiani

La dernière leçon

Récit

Par Sandra Passerotti

Avec la collaboration de Francesco Gesualdi

Et de Andrea Bigalli

Traduit de l’italien par Élisabeth Fabre Groelly

ISBN : 979-10388-0558-3

Collection : Tant d’ailleurs

ISSN : 2781-7172

Dépôt légal : février 2023

Édition française :

Éditions Ex Aequo, © Élisabeth Fabre Groelly

© Couverture Ex Aequo

© 2023 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays

Toute modification interdite

Éditions Ex Aequo

Note de la traductrice

L’écriture est une démarche lente. Qui s’impose et vient pour témoigner quand tout va trop vite. Pour parer la course, l’étourdissement ou le divertissement. Ainsi l’histoire de Fabio racontée par Sandra, sa femme.

Traduire est une autre démarche, urgente et nécessaire. Après l’éblouissement d’une rencontre et c’est le cas pour ce livre.

Née en 1949, j’aurais pu me trouver parmi les élèves de Don Lorenzo Milani, car j’avais l’âge de leur adolescence. Mais j’étais une fille française, d’un petit village de Provence où l’école communale laïque rassemblait tous les enfants. Fils de paysans et d’ouvriers ; fils d’immigrés, Russes, Espagnols et Italiens surtout ; fils d’Allemands ayant épousé, après la guerre, une Française ; enfants aussi qui rentraient de l’Algérie, de la Tunisie et de l’Afrique de la colonisation française. Nos maîtres étaient les descendants des hussards noirs de la République{1} aux valeurs inoxydables. Durs et intransigeants. Ils instruisaient, l’éducation venait ensuite ou ne venait pas. S’ensuivait le « lycée-moule » de la ville proche qui attendait de nous uniformiser, nous préparant à son insu à la rébellion que l’on sait, à la fin des années Soixante. Dans le souvenir, une référence immédiate au film THE WALL{2}… Dans l’intervalle, avaient « sauté en route », les petits « moins dotés », ou moins aidés par les parents et l’entourage. Ceux qui ne répondaient pas à l’exigence scolaire traditionnelle. À 14 ans, à cette époque, ceux-ci, filles ou garçons, le certificat de fin d’études en poche, devenaient apprenti-e-s ou rejoignaient le monde du travail après leur CAP. Je pense fortement à mon ami de toujours, Pierre Calès, né en 1948. Il avait « choisi » d’être maçon et d’entrer chez les Compagnons du Devoir{3}. Quand on demandait au maître : C’est quoi M’sieur, un compagnon du devoir ? On entendait la réponse suivante : les bâtisseurs de cathédrale… un fond d’admiration dans la voix de celui qui venait de répondre. Pierre, maçon toute sa vie, n’avait pas aimé l’école ; il le lui avait dit. Aucun intérêt à ses yeux pour des choses inutiles, dérisoires et souvent très incomplètes. Il avait opté toute sa vie pour la « résistance » ; son frère aîné, Résistant de l’Histoire, lui, était mort en 1944…

Mon ami Pierre avait l’intelligence vive et une grande connaissance des textes essentiels : La Commune, Hugo, Jaurès et les auteurs russes magnifiques ; une intelligence vive, j’insiste, et une connaissance aussi des choses de la vie dans tous les domaines : les textes de la République, l’avancée des sciences, l’histoire des hommes ; de ceux, minuscules dans la hiérarchie ambiante, mais si grands dans leur âme ou dans leur pensée et engagement d’homme. De ceux aussi qualifiés de grands et qui s’agitent sur la scène, toutes les scènes, politiques ou médiatiques, hommes minuscules dans leurs manifestations pitoyables, finalement…

Mon ami Pierre, s’il avait rencontré Don Lorenzo Milani, car tout est question de rencontre, se serait réconcilié avec les « calotins »{4}, enfin, du moins avec lui, Don Milani, qui, dans l’esprit n’en était pas un car il était un prêtre « dépoussiéré » et surtout un Homme !

Pour ces raisons conjuguées, je me suis mis à traduire le livre de Sandra Passerotti, la femme de Fabio Fabbiani, né en 1949 comme moi. La première lecture que j’avais faite de ce livre de vie m’avait interpellée. Se présentait à moi une communauté d’enfants conduite par un curé qui les aimait au point de les appeler ses fils, ce qu’il dit d’ailleurs un jour au père de Nevio Santini {5}: À partir de maintenant, ton petit sera mon fils. Un prêtre qui les faisait travailler différemment, comme à Summerhill dont j’ai souvent mentionné les enseignements auprès de mes élèves de collège alors, comme d’un idéal que j’avais pour eux, mais complètement irréalisable dans notre petite France. Travailler différemment et réussir son temps d’élève qui doit laisser de bons repères qui se distilleront sur la vie adulte qui leur serait impartie. Un peu comme le dit le proverbe chinois qu’on s’appropriait volontiers dans ces années de formation qui ont été les miennes : Donne à manger à un homme, il vivra trois jours. Apprends–lui à pêcher, il vivra toute sa vie. Tant il est vrai que ce qui n’est pas ruminé par soi-même n’est pas nutriment de bonne qualité.

J’ai relu le livre affectueux et vrai, au titre difficile* de Sandra et j’ai voulu le faire lire autour de moi et là, je n’ai pas pu : il était écrit en italien. Alors j’ai commencé à le traduire.

Il reste de cette aventure, plus qu’un exercice qui prend du temps, beaucoup de temps, un sentiment de plénitude ; car la vie, les vies dont on parle dans les lignes qui suivent avec ses mots français prennent une dimension, se couvrent d’une épaisseur et se chargent d’une intensité telle, qu’on vit véritablement avec les petits de Barbiana. Avec eux très tôt le matin, les suivant dans leur salle de classe jusque très tard le soir ; on s’assoit parmi eux et on se prend à attendre ce que va nous dire le Père et ce qui va se passer dans la journée dans ces lieux retirés de cette campagne toscane d’un temps. À Barbiana, dans le Mugello, au Nord de Florence, si près donc de la belle italienne, mais si oublié dans les années de l’expérience qui suit.

J’enrage quand le mot français ne dit pas toute la nuance du terme italien. Don Milani m’aurait poussée à chercher encore, m’aurait persuadée qu’il me fallait le trouver, cet équivalent fidèle et parce qu’il existe toujours d’autres voies.

Il y a enfin, au tréfonds, ce qui n’est pas tangible même si les témoignages, courts et sensibles qui suivent en sont pétris ; l’émotion… Cet état vous tenaille et vous savez bien pourquoi... La voix convaincue et convaincante de Sandra, la justesse de ce que Fabio lui raconte et se vit au fil de leurs pages, l’authenticité de l’expérience et la droiture en même temps que la personnalité de Don Lorenzo Milani. C’est tout cela, l’émotion.

Je me suis glissée autour de la grande table de Barbiana et j’ai dit à voix basse : « Pousse-toi, Fabio ! Fais-moi un peu de place, Nevio ! Je suis des vôtres, dai !{6} »

Élisabeth Fabre-Grœlly. Bouc-Bel-Air,

France. Novembre 2022

*Livre écrit en italien : Fabio Fabbiani: NON BESTEMMIARE IL TEMPO. L’ultimo insegnamento di Don Lorenzo Milani. A cura di Sandra Passerotti. Con contribuiti di Francesco Gesualdi e Andrea Bigalli. Edizioni Dissensi. 2017

Barbiana{7} se situe en Toscane, dans le centre de l’Italie, à une quarantaine de kilomètres au nord-est de Florence, sur la commune de Vicchio dans le Mugello. Vicchio est connu pour ses peintres, Giotto, Fra Angelico, l’orfèvre et sculpteur Benvenuto Cellini également. Barbiana est un hameau isolé et perché sur une colline. Avec une église, quelques maisons et un petit cimetière où repose Don Lorenzo Milani.

C’est là que le prêtre, en 1954, établit, une école innovante, voire révolutionnaire qui perdurera jusqu’à sa mort, en 1967.

C’est justement de cette école que Fabio Fabbiani, né en 1949 et élève de Don Milani, va vous parler.

Fabio Fabbiani (Vicchio, Toscane. 1949 – Fiesole, Toscane, 2017) fut l’élève de Don Milani. Son CAP en poche{8}, il a trouvé un emploi dans une grande entreprise de métallurgie- fonderie dans le secteur de Florence. Après la crise de 1994, il est devenu infirmier dans la Santé publique. Il passera son temps de retraite à s’occuper de sa famille et de ses petites filles.

Sandra Passerotti est née en 1951 à Pontassieve. Elle épouse Fabio en 1973. Son temps libre, elle le consacre à l’écriture. Dans ce cadre elle a recueilli les souvenirs de son mari en relatant l’expérience que celui-ci a vécue à Barbiana, aux côtés de Don Lorenzo Milani.

Titre original en Italie : Non bestemmiare il tempo

Traduction française : Élisabeth Fabre Groelly.

Bouc-Bel-Air 2022

« Don Lorenzo disait que le temps est un don précieux

Que nous a fait Dieu.

Un don unique et fugace.

Avant-propos de Gianluca Ferrara,

Directeur de la maison d’Éditions DISSENSI

« On ne se rencontre jamais par hasard ».

Nous avons entendu cette phrase, prononcée tant de fois par notre ami, le Père Alex Zanotelli. Cela est si vrai. La rencontre, quelle qu’elle soit, est une offrande qui n’est jamais le fruit du hasard. De nos jours, où l’on voit l’autre comme un distributeur de billets dont on attend quelque chose, ma rencontre avec Sandra a véritablement fonctionné comme un don précieux. Quand elle est venue se présenter à notre maison d’éditions, j’ai vu en elle une femme sans ego, sans calculs et sans haute idée d’elle-même. Son récit, sa volonté de prêter sa voix à son mari, récemment décédé, dans ce qu’il avait à raconter, tout venait du plus profond, sans détour aucun. Dans ses paroles, il y avait une douceur et une sincérité qui m’ont touché et à travers ce qu’elle disait, j’ai perçu le témoignage de Fabio, que je n’ai pas eu l’occasion de connaître.

Dans ce livre, la possibilité nous est donnée de rencontrer Fabio, mais aussi Don Lorenzo Milani ainsi que son projet contestataire à Barbiana. Subversif, j’entends, au sens étymologique du terme, car subvertir vient du latin sub-vertere et signifie renverser l’ordre établi. Il faudrait, plus encore aujourd’hui que cinquante ans auparavant, défaire cette pyramide, pas pour en construire une autre, mais pour trouver une nouvelle figure géométrique absolument construite sur l’horizontalité. Les années, que Don Milani a passées avec ses élèves dans ce lieu retiré de Barbiana, représentent un des sommets de la connaissance et du sens critique qu’a pu avoir notre pays. Un atelier de citoyenneté directe comme c’est écrit dans notre constitution, une prise de position claire vis-à-vis des plus démunis comme l’enseigne l’Évangile.

C’était un dimanche après-midi et il faisait chaud quand j’ai ouvert, intrigué, le courriel de Francuccio Gesualdi dans lequel il me demandait mon avis sur le texte que Sandra avait envoyé. J’étais sur le point de partir à la plage, mais, par curiosité, j’ai ouvert le fichier joint et j’ai commencé à lire les premières lignes. Deux heures après, j’étais encore devant mon écran. Je ne suis pas allé à la mer, mais la lecture m’a permis d’aller à Barbiana, de vivre la vie d’alors sur les lieux, d’entrer dans l’école et comprendre la puissance pédagogique et humaine de cette expérience unique, ce que vraiment peu de livres ont réussi à livrer. Le témoignage de Fabio, que Sandra, sa femme, a recueilli, élabore une description sobre, mais enthousiaste, qui parvient à faire partager l’atmosphère, la souffrance et vivre l’émotion de pouvoir, à partir de rien, obtenir beaucoup. Ce livre est un outil de valeur qui nous donne la mesure de l’immense force de l’école de Barbiana. C’est comme si son auteur avait disposé une caméra qui, sans ajouter aucun effet, aurait montré ce qui se passait réellement dans les lieux d’alors.

Comme j’ai eu l’occasion de l’écrire à Sandra et à Francuccio envers lequel je suis reconnaissant pour le témoignage précieux qu’il a livré, mais aussi pour son amitié ; ils ont vécu une période riche en témoins divers, Gandhi, Martin Luther King et Don Milani aussi. Mais aux côtés de ces témoins, ces années-là, c’était l’engagement politique ; tant de voies possibles, crédibles ou pas. Tout un monde en construction.

Aujourd’hui, l’encéphalogramme est plutôt plat…

On enseigne de plus en plus aux enfants à se comporter d’une seule et même manière et à être tous pareils, comme dans une pile de canettes de Coca-Cola. La pensée unique a fait naître la globalisation, un désert en soi où pas une once de changement n’est possible. Celui qui a l’idée de vouloir réveiller l’individu dans sa conscience ou alors pense différemment se voit tout de suite mis de côté. Ne parlons pas des deux outils-clés : le vote et la grève ; on les a carrément neutralisés !

Dans l’héritage inestimable que nous a laissé Don Lorenzo Milani, prêtre à Barbiana, réside justement cette capacité propre à tout enseignement digne de ce nom, à faire réfléchir les élèves par eux-mêmes et à les laisser exprimer leur pensée personnelle sans crainte aucune. Sans intermédiaires. À une vérité venue d’ailleurs, à un pouvoir en place ou encore à une institution, aucun individu ne peut ni ne doit s’identifier totalement.

C’est la première fois que nous publions un livre sans connaître son auteur. Et ce qui est le plus intéressant pour un éditeur justement, c’est connaître l’auteur qui se trouve derrière le livre proposé. Toutefois, je dois dire que Fabio m’a aidé à me faire un jugement en faveur de la publication de ce livre, cela dès le début ; comme un vent qui vous pousse. Sandra et moi, nous avons juste « hissé » les voiles. Je n’ai personnellement pas connu Don Lorenzo Milani, je n’étais pas né, mais ses livres et ce que m’a raconté Francuccio ont suffi pour que sa présence, tant dans mon travail d’éditeur qu’individuellement, marquât ma vie. La prise de position claire aux côtés des plus démunis, la force qui était la sienne à dire des mots qui dérangeaient et sans transiger, sa façon communicative de vivre une vie en direct et non par procuration, tout cela représente à mes yeux un cadeau de valeur.

Ses livres, par exemple L’obéissance n’est plus une vertu, ne semblent pas avoir été écrits à la plume, mais au scalpel : les mots qu’il utilise ont mis à mal tous les discours mensongers édifiés par la classe dominante de l’époque, des discours qui servaient à endoctriner les gens à l’aide d’idéaux spécieux comme celui de LA patrie, à utiliser les jeunes, à travers le service militaire, à servir et à maintenir leurs propres intérêts. Ce qu’écrit Sandra est comme les paroles d’un prophète que l’église bourgeoise et bigote n’a pas voulu écouter. C’est seulement aujourd’hui, avec le pape François, qu’elle reconnaît en Don Milani la véritable présence d’un vrai disciple de Jésus Christ. Je dois avouer que lorsque j’ai vu en direct l’hélicoptère du pape se poser à Barbiana, j’ai été touché. Je me suis posé la question : Si ou un jour d’été, pendant que se déroulait la leçon sous la tonnelle, dans la paix et la chaleur, ou encore un jour d’hiver où l’école de Barbiana était recouverte de neige et que les enfants se serraient dans la pièce alors que dehors, tout était devenu blanc et s’était figé, qu’auraient dit, qu’auraient pensé le Père, mais aussi ses petits de l’école si on leur avait dit que le Pape allait arriver à Barbiana en hélicoptère pour leur rendre hommage parce qu’il cautionnait la grandeur de cette école de la dernière chance ? Une école qui, justement pour cette raison-là, avait été rejetée par un trop grand nombre d’individus qui manquaient d’ouverture. Ceux-là n’avaient pas compris la vision libératrice de Don Lorenzo Milani.

Aujourd’hui les mots du Père de Barbiana demeurent d’actualité : « Si toutefois, malgré cela vous avez le droit de diviser le monde entre les Italiens d’Italie et les étrangers, alors, je vais vous dire une chose, pour reprendre votre pensée, moi je n’ai pas de Patrie et je revendique le droit de diviser le monde entre les déshérités et les opprimés d’un côté et les privilégiés et les oppresseurs de l’autre. Les premiers constituent ma Patrie, les autres me sont étrangers. »

Je remercie Sandra de m’avoir demandé d’écrire ces quelques mots préliminaires de son texte ; un merci à Fabio aussi, et à Francuccio. J’ose espérer que beaucoup vont utiliser ce récit comme une clé qui ouvrira la prison sociétale dans laquelle ce système en décomposition veut nous enfermer et nous condamner, certains d’entre nous, plus que d’autres, à une vie sans liberté et sans discernement aucun.

Introduction Francesco Gesualdi

L’école de Barbiana, celle qui fonctionne à temps plein pour beaucoup d’enfants de l’école obligatoire, naît en 1956, non pas à l’issue d’une décision réfléchie, mais par nécessité. Le Père est arrivé à Barbiana en décembre 1954 et parmi la centaine d’âmes qu’il trouva là-haut, le lieu avait déjà une poignée d’enfants qui fréquentaient l’école élémentaire. Une classe unique pour une seule enseignante qui venait de la plaine et qui logeait toute la semaine dans une famille. Elle avait en classe des enfants d’âges et de niveaux différents. Et si, jusqu’à la fin des classes primaires, les élèves de Barbiana devaient se contenter d’une école de « second rang », comme le sont les classes uniques, c’est à la sortie qu’arrivait le pire, car pour eux il n’y avait alors plus rien.

La Constitution italienne prévoyait huit ans d’école obligatoire, mais à Barbiana, ce droit à l’éducation se heurtait à un vide juridique. L’enseignement après l’école élémentaire était proposé à Borgo San Lorenzo, le village le plus proche, à une quinzaine de kilomètres, mais sans moyen aucun pour y aller. À mi-chemin, la route ne pouvait se faire qu’à pied, car étroite, noueuse et défoncée ; elle était en pente et donnait sur le précipice. Il y avait alors, seulement dans la vallée, une route goudronnée, mais aucun autobus ne desservait les villages d’en haut si bien que les habitants de Barbiana allaient à Vicchio, la commune de rattachement, une seule fois par semaine, le jeudi, jour de marché. On s’y rendait uniquement à pied en ayant dans le dos sa paire de chaussures de rechange, car lorsqu’on arrivait au village, les souliers qu’on portait étaient couverts de boue et il fallait absolument dissimuler son état de paysan qui arrivait du haut de la colline. Pour tout le reste, Barbiana vivait dans un monde à part.

Ce fut donc dans ce contexte-là, et sur une carence de l’État italien, que Don Lorenzo Milani, absolument convaincu de l’importance de l’instruction comme moyen d’élévation de l’individu, décida d’offrir à ses élèves, la possibilité de terminer au moins leur temps à l’école obligatoire. Il commença avec six enfants, sachant qu’il aurait peu de temps devant lui pour leur enseigner tant de choses ; il décida alors de garder les petits avec lui, huit heures par jour et tous les jours de l’année. Personne ne protestait ni ne se sentait sacrifié. Comme alternative pour les enfants, il n’y avait que les travaux des champs avec leurs parents et sans aucun doute, de choix il n’y en avait pas d’autre ; comme nous l’avons écrit dans le livre Lettre à une enseignante{10}, l’école c’est toujours mieux qu’une vie de merde. 

En disposant de beaucoup de temps, Le Père pouvait enseigner aux enfants un grand éventail de sujets, posant ainsi des bases culturelles et linguistiques solides au point de les préparer parfaitement pour les examens nationaux qu’ils passeraient, en candidats libres, à la fin de l’année scolaire, et pour qu’ils pussent réussir avec des scores élevés. En 1959, ils ont satisfait à l’examen de fin d’enseignement obligatoire. En voyant les résultats obtenus par leurs enfants et en découvrant leur diplôme de papier, de très nombreuses familles ont pris la décision de continuer à envoyer leur enfant à l’école de Don Lorenzo. Dans l’intervalle, d’autres enfants avaient terminé le cycle élémentaire et se trouvaient dans la même situation à savoir une absence de structure scolaire pour eux dans un avenir proche. C’est pour ces raisons-là que Barbiana et son école se développèrent, et que, se trouvant confronté à un problème d’âge et de niveau d’exigences différentes, le Père décida de confier aux plus grands des élèves -une innovation- la responsabilité de l’enseignement auprès des plus jeunes. Une façon de mettre immédiatement en pratique la méthode Barbiana selon laquelle, on ne fait pas des études pour faire une carrière, mais pour sortir, tous ensemble, d’une situation de servitude ou de soumission. Cela aussi, nous l’avons écrit dans ce livre Lettre à une enseignante : « en sortir individuellement, c’est de l’égoïsme ; en sortir tous ensemble, c’est une stratégie. » Ainsi, une journée à Barbiana se déroulait en deux temps : l’école du matin, réservée aux programmes officiels, était confiée aux plus grands, l’école de l’après-midi consacrée à la lecture des journaux, aux rencontres avec des personnalités extérieures, à la rédaction d’articles collectifs, était menée par le Père en personne et en présence de tous les élèves.

Quand ils passèrent l’examen à l’école publique, même les élèves du deuxième groupe se firent remarquer en obtenant de très bonnes notes. Et aussi ceux du groupe trois, constitué d’enfants qui n’appartenaient plus à la paroisse de Barbiana, mais venaient de villages alentour comme San Martino, il Cistio, Le Pozze di Dicomano. C’est ainsi que dans toute la plaine, de bouche à oreille on parlait de Barbiana comme d’un endroit magique où, dès qu’on y mettait les pieds, même si la volonté d’étudier n’était pas là au départ, elle venait ensuite et là-haut, on transformait en aigle, l’âne de l’école publique. C’est à partir des années 1963-1964 que commença la procession des familles qui montaient de la plaine pour voir le Père et pour lui demander de prendre avec lui leur petit qui avait été recalé à l’école publique. Parmi eux se trouvait Fabio qui, dans cet ouvrage conçu comme un carnet de bord, manifeste son admiration et son émerveillement à l’égard d’une école où tous réussissaient parce que tous étaient motivés et valorisés comme si chacun d’eux avait été un enfant prodige.

Préface de Don Andrea Bigalli

Il est des histoires qu’on a entendu raconter tant de fois, il en est d’autres, qu’on aimerait entendre, encore et encore. Il y a celles qui ne sont pas si importantes et celles qui, en revanche, méritent d’être racontées à l’infini. Ce sont ces histoires-là, si nécessaires, si fascinantes, qui sont susceptibles de marquer l’Histoire dans laquelle elles s’inscrivent. Des histoires qui méritent qu’on les raconte à plusieurs reprises et à plusieurs voix. Des histoires enfin qui font sens, des histoires que nous ne nous lassons pas d’écouter, car elles contiennent les ferments du futur et répriment les angoisses que nous pouvons avoir. Elles nous aident à donner le meilleur de nous-mêmes.

L’histoire de l’école de Barbiana, tout le monde devrait la connaître ; elle dit comment son maître, Lorenzo Milani, y a développé une méthode d’éducation qui, cinquante ans après sa mort, reste plus que jamais d’actualité et, dans sa grandeur, suscite un intérêt réel dans le monde entier. Une expérience qu’on n’a pas oubliée depuis. Celui qui est passé dans la classe ou dans l’atelier de l’école continue à nous fournir des éléments de compréhension ; dans l’intervalle nous sont parvenus les témoignages de ceux qui l’ont fréquentée en ayant sur place des fonctions diverses (je pense tout particulièrement à Michele Gesualdi et à Adele Corradi) ; s’y ajoutent tant d’autres voix. Parmi ces voix, il y a celles des élèves qui ont sûrement thésaurisé des souvenirs dans le temps, avec cette grande pudeur qui les rend modestes et sages. Une sagesse faite des réminiscences de chacun d’eux.

Dans le cas précis dont nous parlons, nous sommes conscients que, sur la toile du temps, ces récits se recoupent, comme entrelacs, avec la grande Histoire des hommes.