La descente du Gange - Lokenath Bhattacharya - E-Book

La descente du Gange E-Book

Lokenath Bhattacharya

0,0

Beschreibung

Ascension des pentes menant aux sources du Gange et mystères...

Un groupe de pèlerins se livre à l'ascension des pentes qui mènent aux sources du Gange, lieu sacré entre tous. Ils font une découverte extraordinaire : les sommets du "toit du monde" n'ont plus de neige. Entre cet évènement surnaturel vécu comme une frustration et un viol étrange dont est victime une femme du groupe, se tisse tout un réseau d'hypothèses...

Découvrez l'intriguante aventure d'un groupe de pélerins qui, en route vers un lieu sacré, est confronté à un événement surnaturel sur les sommets du "toit du monde" et à un viol étrange.

EXTRAIT

DHROUBA — Attends, ne te mêle pas encore à notre conversation. Le moment viendra où je vous ouvrirai moi-même la porte. Non, le problème n’a sans doute pas été résolu, mais il y avait une question, un doute, et à présent nous avons la réponse, le doute a pris fin. Quelle question ? Quel doute ?
LOKENATH — Nous le savons, nous le savons ! Tu n’auras pas à le répéter. La question et le doute venaient du fait que tu étais le seul à avoir entendu pleurer ce jour-là à Gomukh et que tu étais le seul à en parler. Personne d’autre n’avait entendu. On a eu la preuve que tu avais raison.
DHROUBA — C’est tout ? Rien de plus ?
LOKENATH — Tu avais dit aussi que ce jour-là c’était Sounanda qui avait pleuré, faut-il le redire ? Cette deuxième affirmation vient d’être confirmée. Maintenant vous pouvez continuer tous les deux, nous n’interviendrons plus.
DHROUBA — Alors c’est vous qui avez éclaté en sanglots, ce jour-là aussi ? Et pourquoi donc ?
SOUNANDA — Pourquoi ? Pourquoi je me suis mise à pleurer ce jour-là ?
DHROUBA — Ou bien laissons de côté l’histoire de l’autre jour ; dites-moi d’abord pourquoi vous avez pleuré aujourd’hui ? Cette méthode vous facilitera peut-être les choses.
SOUNANDA — Victoire à notre père Kédarnath !
DHROUBA — Sounanda, allons, essayez avec moi. Tâchez qu’il sorte quelque chose de cette réunion : une vérité, un renseignement, un secret quelconque, n’importe quoi ! Allez, combien de sondes encore est-ce que je devrai lancer dans le noir ?
SOUNANDA — Victoire à notre père Badrinath !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Lokenath Bhattacharya (1927-2001) est un poète indien originaire du Bengale. Après des études à Vishva Bharati, l'université fondée par Rabindranath Tagore, puis à Calcutta, il a étudié à Paris. Auteur d'une trentaine de livres en Inde, il a également traduit des poètes français, comme Arthur Rimbaud, Henri Michaux, auquel il sera très lié, Michaux lui ouvrant les portes de plusieurs éditeurs français. Installé à Paris, il a épousé France Bhattacharya, qui, après un séjour de 22 ans en Inde, a enseigné la langue, la littérature et la culture du Bengale à l’Inalco.

France Bhattacharya, veuve du poète Lokenath Bhattacharya, a vécu 22 ans en Inde. Professeur émérite des universités, elle a enseigné la langue, ainsi que la littérature et la culture précoloniales du Bengale à l’Inalco jusqu’à sa retraite en 2001. Elle a publié plusieurs traductions d’auteurs bengalis anciens et modernes en français et des ouvrages pédagogiques. 

Charles Malamoud (né en 1929 en Moldavie) est un historien des religions, orientaliste et indianiste français. Arrivé en France en 1937, il a étudié les lettres classiques et le russe à la Sorbonne de 1951 à 1954. Il s’est formé au sanskrit et aux études indiennes à la Sorbonne et à l’École pratique des hautes études (EPHE). Membre de la Société de linguistique de Paris et de la Société asiatique depuis 1956 ainsi que du Centre d’études indiennes presque depuis sa fondation, il soutient sa thèse en 1979, à l'université de la Sorbonne Nouvelle-Paris 3. Il est directeur d’études honoraire des religions de l’Inde à l’EPHE.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 373

Veröffentlichungsjahr: 2018

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Couverture

Titre

Copyright

Une première édition de cet ouvrage a paru en 1993 chez Christian Bourgois. Il a ensuite été publié en bengali à Calcutta en 1998 (cf.p. 10).
Couverture, carte, composition et mise en pages : Jean-Marc Eldin
Photos de la couverture et de la page 326 : © Archives photographiques du musée Guimet
En frontispice : photo Louis Monier
© Langues & Mondes – L’Asiathèque,

Ce que dit la bouche de la vache

Ce que dit la bouche de la vache
« Mon outil préféré est devenu le mot dénudé à l’extrême, gonflé de sens et d’une évidente clarté : une prose décapée, sans aucune rhétorique, un paysage taillé dans la caillasse, dur et accidenté. Depuis, j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux. L’autre prunelle, c’est la forêt nocturne, mais pas l’horizon du matin. »
C’est ainsi que le poète Lokenath Bhattacharya, virtuose de la forme brève, définit le style qu’il a conquis et dont il ne veut pas s’écarter, malgré toutes les sollicitations de sa culture indienne (Où vont les fleuves,Le Bois d’Orion, 1998, p. 17). Et c’est bien cette décision, pour autant qu’on puisse en juger par les traductions, qui explique la force de son lyrisme contenu et brusque.
Dansla Descente du Gangese révèle une autre forme de son énergie créatrice : un prodigieux talent de conteur. La prose, ici, ample et animée detempi contrastés, est au service d’un long récit tendu par un double suspens.
Des voyageurs venus de Calcutta, à la fois touristes et pèlerins, entreprennent de remonter le Gange, la Gangâ, jusqu’à sa source. Arrivés au terme de leur ascension, à Gomukh, ils sont les témoins d’événements terrifiants qu’ils interprètent comme les symptômes d’une immense catastrophe. Ils se hâtent de redescendre vers le village du piémont himalayen d’où ils sont partis pour aller à Gangotrî et s’engager dans la haute vallée de la Gangâ. Il leur faut de toute urgence partager leur expérience avec les habitants de la plaine et les avertir du désastre inouï qui s’annonce. Quand ce malheur s’accomplira-t-il, et sous quelle forme ? Comment les événements vont-ils se succéder ? À ce suspens qui porte sur le contenu du récit qu’ils se préparent à faire, s’ajoute cette autre anxiété : les voyageurs auront-ils le temps de faire leur récit, et trouveront-ils les mots qui leur permettront de se faire comprendre ? Et tout d’abord arriveront-ils à se mettre d’accord entre eux pour un récit cohérent ? les souvenirs de chacun concordent-ils avec ceux des autres membres du groupe ?
Tout au long du livre se déroule cette séance d’information et d’explication : les voyageurs ont convié les villageois à se réunir pour les entendre. Le public est plongé dans l’ombre. Les pèlerins, les orateurs, quant à eux, sont sur une estrade bien éclairée. Ils parlent : ils se parlent entre eux, se coupent la parole, s’invectivent. De temps en temps ils interpellent directement le public, qui ne réagit pas. Si bien que le récit a la structure d’une pièce de théâtre. Chaque mot est en fait proféré par l’un ou l’autre des personnages. L’intrigue, c’est la façon dont se modifient les relations entre les personnages engagés dans ce travail commun de remémoration : que s’est-il passé au juste, qu’avons-nous perçu, comment avons-nous élaboré nos souvenirs, nos émotions, dans un après-coup immédiat ? Sans doute, les personnages ne sont pas des acteurs, ils ne jouent pas de rôle et ce qu’ils disent, ce qu’ils tentent de dire n’est pas un texte rédigé à l’avance par un auteur qui serait différent d’eux-mêmes. La théâtralité de cetteDescente du Gangeest renforcée par les « coups de théâtre », les happenings, pourrait-on dire, qui impriment de brusques infléchissements au dialogue, et aussi par la fonction de « meneur de jeu » que prétend assurer un des voyageurs, qui n’est autre que Lokenath lui-même. À la différence dusûtradhâradu théâtre sanskrit, Lokenath ne se contente pas d’introduire la représentation avant de disparaître, il est constamment présent, à la fois comme partenaire, organisateur et commentateur de la discussion.
Les voyageurs forment donc une troupe qui donne à cette autre troupe que sont les villageois réunis pour les entendre le spectacle de leurs efforts pour transformer en récit leurs expériences et pour en saisir la signification. Cette présence du « collectif » est une donnée essentielle ici mais inhabituelle dans l’œuvre de Lokenath : il écrit, on le sait, le plus souvent, à la première personne du singulier, à moins qu’il n’use d’un « il » qui n’est qu’une autre manière de se désigner soi-même, et le lieu qu’il se donne, c’est toujours la chambre, non la maison ni le village, mais une chambre posée dans un paysage vide, « sous le ciel » : il y attend la bien-aimée. Dansla Descente du Gange,au contraire, les individus sont avant tout des interlocuteurs les uns pour les autres, et leur effort commun vise à encourager, voire à contraindre chacun à produire au grand jour ce qui occupe sa pensée. Quant au public muet et invisible auquel il s’agit de communiquer la mauvaise nouvelle si diffcile à formuler et même à comprendre, il est la raison d’être, le destinataire ultime de cette mise en scène : son refus d’entrer dans le dialogue, de poser des questions et même de montrer qu’il perçoit en quelque manière les paroles qui lui sont adressées est un symptôme du malheur qui se prépare, qui est en fait déjà là.
De quoi s’agit-il donc ? Quel est ce terrible message issu de la « bouche de la vache », de ce Gomukh d’où jaillit la Gangâ ? Rien de moins que l’annonce de la fin du monde. Quand ils sont parvenus à la source du fleuve, là où ils étaient certains, sur la foi de tant de récits, de tant d’images, de trouver des amoncellements de neige et de glace, conformément à ce que promet le nom même d’Himâlaya, ce qui se découvre à eux, ce sont des montagnes entièrement dénudées, noires, jaunes, calcinées, empoisonnées. Laideur terrifiante : la Gangâ elle-même est défigurée, et menace, n’étant plus retenue par son armure et sa parure de glace, de ravager de ses flots tout le pays qu’elle traverse et par là de bouleverser tout le système vital du monde. Les destructions déjà en cours ne tarderont pas, cela est sûr, à rendre toute vie impossible sur cette terre. Cette interprétation de ce qui leur a été donné à voir est renforcée par les rêves advenus à une femme qui fait partie du groupe des pèlerins : ils lui montrent que la fin du monde est annoncée et préfigurée par l’apparition de maladies répugnantes, des naissances monstrueuses, la venue d’une humanité incapable de parler. Aussitôt connus, ces rêves font naître les questions inévitables : quelle sorte de réalité les rêves révèlent-ils ? Et, puisqu’en même temps qu’elle raconte ses rêves cette femme confesse une impureté dont elle s’est rendue coupable dès la première halte dans la montagne, faut-il se contenter de l’idée que le cataclysme n’est qu’un dérèglement naturel de la nature, ou faut-il y voir les conséquences d’un dérèglement de la conduite des hommes ? C’est bien sûr cette seconde hypothèse qui est retenue, c’est elle qui semble faire sens. Mais, en ce cas, s’agit-il d’une culpabilité générale et diffuse, ou faut-il attribuer une effcacité décisive au manquement qu’on vient de découvrir ? C’est en tout cas ce dont cette femme est persuadée : elle est coupable, elle est donc la coupable. Tandis que ses compagnons, Lokenath le premier, s’efforcent de l’apaiser, puis se laissent peu à peu gagner par son délire, la nature multiplie ses menaces incompréhensibles, insaisissables. La mort s’approche et va s’emparer de ces parleurs : fin du monde, fin de la parole qui parlait de la fin du monde. Les questions dont débattent les pèlerins entre eux s’adressent aux villageois évanescents devant lesquels cette scène se joue ; elles mettent aussi en cause cet autre public que sont les lecteurs. La Gangâ offensée et saisie de fureur vengeresse est certes une métaphore, mais elle donne en même temps à connaître une réalité concrète qui implique, coupables ou victimes, tous les contemporains : exemple, parmi tant d’autres, des catastrophes que provoque l’exploitation forcenée des êtres et des choses par une humanité incapable de se figurer, de penser les conséquences de ses actes.
Le meneur de jeu, Lokenath, a toutefois le temps et la sagesse de reconnaître dans la destruction qui se déchaîne lepralayadont parle la mythologie des Purâna : les mondes, quand un cycle cosmique se termine, sont « résorbés ». Nul, parmi les vivants, ne survivra. Mais déjà, au-delà de ce moment d’anéantissement, se laisse percevoir ou deviner le moment de la re-création d’un autre monde, peuplé d’une autre humanité. Telle est la machinerie cyclique. Le tragique est déjoué, il se dilue dans le cosmique. Mais pour le savoir, ou plutôt pour adhérer à ce savoir et trouver consolante cette promesse, il faut avoir un regard sur « l’horizon du matin », suivre la pente des acquiescements communs, auxquels Lokenath le poète avait tenté de se refuser, et accepter de « descendre où vont les fleuves ».
CHARLES MALAMOUD
Biographie inspirée par la « Biobibliographie » établie par Marc Blanchet avec la collaboration de Lokenath Bhattacharya (inLokenath Bhattacharya – l’autre rive, par Marc Blanchet, Paris, Jean-Michel Place / Poésie, 2001).

1927

Lokenath Bhattacharya naît le 9 octobre à Bhatpara, petite ville du Bengale au bord du Gange, près de Calcutta, dans une famille de brahmanes.

1932

Premières leçons dans l’école que dirige un de ses oncles à Bhatpara. Initiation à la grammaire sanskrite. Intimité avec le Gange au bord duquel il se rend chaque soir.

1934

La famille de Lokenath s’installe à Calcutta, mais continue de venir régulièrement à Bhatpara pour les fêtes. Lokenath est marqué à vie par la mort de son grand-père qui, allongé dans l’eau du Gange, s’éteint apaisé.

1945

Après deux années d’études au Presidency College de Calcutta, Lokenath entre à la Visva-Bharati, université fondée par Rabindranath Tagore à Santiniketan, et y suit avec bonheur un enseignement de nature profondément indienne.

1946-1947

C’est l’époque de la partition et des grands affrontements entre hindous et musulmans. Les parents de Lokenath, hindous très orthodoxes, abritent un jeune musulman, et ce geste de compassion le frappe profondément.

1950

Lokenath obtient le diplôme de Master of Arts de l’université de Calcutta et apprend le français à l’Alliance française. Il publie dans la revue

Kavita

ses premières traductions de Rimbaud.

1953

Boursier du gouvernement français, il vient à Paris préparer un doctorat sous la direction de Louis Renou, puis de Jean Filliozat.

1954

Lokenath fréquente les milieux littéraires et est encouragé par Aragon qui publie quelques-uns de ses poèmes dans

les Lettres françaises

et dans

Europe

.

Aux sources du Gange : l’auteur (à gauche, avec un béret) et ses compagnons.

1956

Mariage à Delhi avec France Montérou. Lokenath devient le directeur d’information du gouvernement de Pondichéry tandis que France occupe un poste à l’Institut français.

1957

Naissance d’Isha, leur fille.

1960-1961

France dirige l’Alliance française de Delhi, tandis que Lokenath devient rédacteur de la revue

Span

de l’USIS.

1963

Publication de la traduction du

Tartuffe

de Molière. Ses premiers livres en bengali commencent à paraître (soit une trentaine d’ouvrages, poésie, essais, romans ou longs récits, théâtre, traductions).

1965

Entre à la Sahitya Akademi comme rédacteur en chef de la revue

Indian Literature

. Publication en bengali de sa collection d’essais sur les symbolistes français.

1969

France et Lokenath sont affectés à Calcutta et Lokenath commence à écrire et publier des pièces dont certaines seront jouées à Calcutta.

1971

Retour à Delhi.

1932

Premières leçons dans l’école que dirige un de ses oncles à Bhatpara. Initiation à la grammaire sanskrite. Intimité avec le Gange au bord duquel il se rend chaque soir.

1974

Lokenath, envoyé en mission culturelle en Belgique, en Yougoslavie, en Roumanie et en France, rencontre René Char et Henri Michaux.

1975

Voyage aux sources du Gange.

1976

Deuxième voyage aux sources du Gange. Publication par Bruno Roy, aux éditions Fata Morgana, de

Pages sur la chambre

, trad. France Bhattacharya, le premier des nombreux recueils en traduction française que publiera cet éditeur.

1978

France rentre à Paris où elle enseigne le bengali à l’Institut national des langues et civilisations orientales.

1983

Le poète Franck André Jamme propose à Lokenath de traduire ses ouvrages en collaboration.

1985

Publication du

Danseur de cour

chez Granit. D’autres publications françaises paraissent ensuite régulièrement.

1989

Lokenath rejoint Paris et s’y installe.

1993

Publication en français de la première édition de la

Descente du Gange

, trad. France Bhattacharya, Paris, Christian Bourgois.

1997-1998

A Calcutta, publication en bengali du

Sacrifice du cheval

et de la

Descente du Gange

.

1999

Nommé commandeur des Arts et Lettres par le gouvernement français. Reçoit le prix France Culture étranger pour

Où vont les fleuves

et

Danse de minuit

.

2001

Lokenath meurt le 23 mars d’un accident de voiture en Égypte.

Lokenath Bhattacharya est, depuis Tagore, le poète bengali le plus traduit en français. Ses œuvres ont été publiées principalement par Fata Morgana, mais aussi par Le Rocher, Gallimard, Le Bois d’Orion, Christian Bourgois, Le Nyctalope, Les Éperonniers, La Part des anges. On trouvera une bibliographie exhaustive des titres parus en français dansRagmala, les littératures en langues indiennes traduites en français, anthologie,ouvrage édité par Anne Castaing, Paris, Langues & Mondes – L’Asiathèque, 2005, p. 51-52.
Quelques œuvres de Lokenath Bhattacharya autour du Gange
Eaux troubles, du Gange à l’Aveyron, trad. France Bhattacharya, Fontfroide-le-Haut, Fata Morgana, 1995.
Où vont les fleuves,trad. Luc Grand-Didier, Gérard Macé et l’auteur, suivi deSur Lokenath Bhattacharya par Jean-Christophe Bailly, L’Isle-sur-la-Sorgue, le Bois d’Orion, 1998.
Est-ce le chemin de Bhaironghât ? trad. Luc Grand-Didier, Gérard Macé et l’auteur, L’Isle-sur-la-Sorgue, Le Bois d’Orion, 2001.
Quelques textes et documents sur Lokenath Bhattacharya
« Gange – la déesse tombée du ciel »,Courrier de l’Unesco, septembre 1983.
« Lokenath Bhattacharya », par André Velter,Le Monde,27 mars 2001.
« Lokenath Bhattacharya / Fleuve, Autre rive / Orphée »,Sorgue, n° 3, juin 2001.
À quoi s’ajoute le livre de Marc Blanchet cité en début de biographie, p. 13.

Voilà comment ça s’est passé…

Voilà comment ça s’est passé…
[Ces quelques notes de l’auteur ont été récemment retrouvées par France Bhattacharya. Nous les livrons ici telles quelles.]
Voilà comment ça s’est passé, ce que j’ai vu, vision ou illusion, tout ce que vous voulez. Ici, vision est illusion, et illusion vision. Et trouver des mots pour exprimer cette expérience est un exercice aussi douloureux que la vie elle-même, la vraie vie de nous tous. Ce livre, du commencement à la fin, a été pour moi cet exercice étouffant, bouleversant, pour arriver à la parole, où toute réussite est une idée scandaleuse, presque obscène. Ce qui a compté uniquement, c’est l’essai, l’effort.
La source du Gange, oui, haut lieu de pèlerinage pour un Indien à tel point que ce pèlerinage peut prendre la forme d’un autre pèlerinage qui est beaucoup plus profond et intérieur et qui s’identifie même à un voyage vers la source de soi, tant ce fleuve est important pour tout ce que l’esprit indien a toujours tenu pour vrai, essentiel et glorieux, dans un monde qui ne cesse de changer, qui est souvent laid, cruel, inacceptable, incompréhensible et sans gloire.
Il y a quelques drames dans cette histoire. D’abord, pour commencer, il y a un drame terrible, cette catastrophe que découvrent les pèlerins en arrivant à Gomukh. Et aussi tout bascule pour eux, tous des gens ordinaires, issus d’un milieu strictement indien, dont l’esprit est éternellement empli de tous ces rêves, toutes ces croyances et tous ces mythes et mythologies, tout ce qu’ils ont entendu depuis leur enfance concernant l’Himalaya, et face à ce qu’ils regardent alors, ce spectacle, ce désastre, il est normal qu’ils [ne puissent] pas en croire leurs yeux, qu’ils se demandent si vraiment ils voient ce qu’ils sont en train de regarder. Cette vision qui leur coupe le souffle, est-ce la vérité, ou simplement une illusion ?
Voilà la première question qui se pose. Et cette question entraîne plusieurs autres questions, toutes aussi terribles les unes que les autres, qu’ils ne peuvent pas s’empêcher de soulever. Qui en est responsable, quel homme, quelle femme, et cet homme ou cette femme a pu faire quoi, quel acte monstrueux, qui aurait pu engendrer un désastre aussi gigantesque ? Une question idiote, peut-être, mais étant des gens ordinaires, chassés, fouettés par leurs propres croyances, leur imagination, et surtout leur ignorance, ils se trouvent incapables de s’en libérer. Et c’est ainsi que cet événement extraordinaire, à la fois naturel et surnaturel, prend pour eux la signification d’un jugement et que la question d’une responsabilité humaine commence à y jouer un rôle prépondérant. C’est une logique absurde, mais une logique quand même, logique illogique, qui, suivant les règles qui ont guidé et gouverné l’évolution de l’esprit de l’homme depuis la nuit des temps, essaie d’établir un lien entre la cause et le fait. La logique qui est absolument logique, une raison suprême et infaillible, n’est pas tout dans la vie. Souvent, il y a une autre logique qui va contre le courant et prend dans la vie d’un homme un espace démesuré. Les illusions, les rêves, les cauchemars sont aussi réels, et parfois même plus réels que la réalité elle-même.
Cette question de la responsabilité humaine, face au désastre qui se manifeste, se pose dans un moment précis de l’histoire. Et c’est à ce moment-là que le deuxième drame fait son entrée éclatant sur la scène, sous forme de cette femme violée, — elle est plutôt adultère que violée, […]
– 2edrame : femme adultère
– 3edrame : vision des collines Sivalik à Hindwar regard en arrière du siège du car 
– en arrière-plan : l’état d’urgence 
– fin de siècle où des bestialités humaines dépassent de loin toutes les atrocités imaginables
– fin du Mahabharata, les cinq Pandava et Draupadi gagnent l’Himalaya qui tombe après quoi
– dessèchement de la terre, cataclysme avant un nouveau commencement […]
Au cours d’une conversation [avec les Di Dio (Le Soleil noir) N.d.E.], le propos de l’histoire de ce livre qui sortira un jour sous le titrela Descente du Gangevient en discussion. Dès lors, ces amis ne cessent de nous demander, à moi, et surtout à mon épouse, d’en préparer une version française. Mais comme je demeure insatisfait, l’affaire n’avance pas.
Finalement, en 1992, dans une soirée chez eux à Paris, et en la présence d’un éditeur parisien, ils nous en parlent de nouveau et la proposition d’une traduction française du livre se concrétise. Mais en relisant le manuscrit bengali déjà publié dans une revue, je me trouve toujours aussi insatisfait. Alors j’ai dû me mettre à récrire la même histoire d’une autre manière. Et c’est cette nouvelle version, en traduction française, qui sortit à Paris en 1993 sous le titrela Descente du Gange.
Quant au bengali original de cette nouvelle version, cela ne sort, comme un livre, de Calcutta qu’en 1998.
À Nicole et François Di Dio
Extrait du manuscrit définitif en bengali de « Gangavataran ».
LES SOURCES DU GANGE

I

Il faut que je fasse les présentations, je le sais. Je vais les faire aussitôt que possible. Le temps manque un peu. Le vôtre comme le nôtre. Oui, oui, pas seulement le nôtre, le vôtre aussi, croyez-le ; les hommes sont tous à la fin de leur temps. Il ne reste qu’un peu de souffle, tant qu’il y en a.
Non, ne me regardez pas ainsi, d’un air inquiet. J’ai déjà les extrémités glacées, alors si, en plus, vous me regardez avec surprise, je ne pourrai pas dire un seul mot. Vous savez, ce que je tente d’exprimer maintenant, depuis deux jours nous nous efforcions de le faire, d’un village à l’autre. Mais nous avions alors une énorme pierre qui nous écrasait la poitrine, et pas un mot n’a pu sortir de nos lèvres. Ce n’est qu’aujourd’hui, aujourd’hui seulement, que pour la première fois nous pouvons prononcer quelques mots, que la porte s’ouvre et que nous entendons le clapotement de l’eau. Le Gange coule, en contrebas : Victoire à notre mère Gange ! Coule, ô rivière, toi, donneuse de vie, génitrice ! N’arrête pas ton cours.
Nous nous prosternons, tout d’abord, dans votre village ombragé, en cette heure du soir. Celui qui est au commencement, qui est à la fin, celui qui demeure dans cet univers qu’il a étendu, qui demeure dans l’eau, dans les plantes, celui qui est la mort, celui qui est l’immortalité, nous nous prosternons devant lui. La nuit qui tombe, celle dont le souffle vient encore frapper le nôtre, qu’elle soit notre aimée, qu’elle nous protège dans son étreinte douce de toute déperdition de force.
Enfin, nous offrons notre salutation à ces auditeurs qui se sont assemblés ici et nous honorent de leur présence, et nous leur présentons nos excuses dès à présent pour les vagues de trouble et d’inquiétude que nos paroles vont déchaîner en leurs esprits. Nous joignons les mains en un salut, maintes et maintes fois.
En cet instant, messieurs et mesdames, vous qui êtes assis en rangs sur le sol, membres de l’assistance qui avez déjà pris place, parmi vous quelques adolescentes curieuses, donnez-nous la permission de commencer notre récit. Autorisez-nous à nous adresser à vous directement, vous qui regardez, l’un après l’autre, nos visages effrayés, illuminés par la violente lueur des lampes à acétylène, et qui, à cette vue, essayez de comprendre quelle catastrophe a bien pu frapper ces individus que nous sommes. Mais je vous l’ai dit, cette, catastrophe ne nous concerne pas seuls, elle vous concerne aussi. Et pas seulement vous, mais aussi vos fils et vos filles, ceux qui ne sont pas encore venus sur cette terre, mais qui y viendront un jour, sortant de la caverne d’un lointain futur. Ou bien n’y viendront-ils pas à cause de cette catastrophe qui s’est produite et parce que le chemin pour venir a disparu soudain, ou s’il n’a pas déjà disparu cela va se produire bientôt, graduellement ?
Victoire à notre mère Gange !
Voici Brindaban, tu es bien Brindaban, je ne me trompe pas ? Brindaban Bandyopadhyay, non ? Ton frère s’appelle Ranendra, surnommé Ranou, il ne fait pas partie de notre groupe, il n’est pas venu avec nous dans ce pèlerinage, il est donc sauvé. Mais pour combien de temps ? Ce frère pourra-t-il échapper à l’emprise terrible du cataclysme qui s’est produit ? Laissons, je ne veux pas souhaiter le pire, ce qui doit arriver arrivera. Bon, je donne aussi le nom de ton père, vois si je ne me trompe pas : Harimohan Bandyopadhyay, instituteur, il enseignait à Kalutola. Ce fut mon maître, le tien aussi, d’ailleurs, car nous avons été à l’école ensemble, dans la même classe, c’est depuis ce temps qu’on se connaît — c’est bien ça ? Ton père nous enseignait le sanskrit, c’était notre pandit. Un jour où je n’avais pas appris par cœur quelques conjugaisons, il m’a fait rester debout sur une jambe, pendant une demi-heure — tu te souviens ?
C’est bien exact, non ? Nous arrivons à parler, hein ? Je suis encore intact, ma mémoire demeure, notre enfance reste présente, notre adolescence aussi. Restent aussi tous ces jours de travail, innombrables. Et puis, un beau matin, tout d’un coup, ce départ vers les sources du Gange, avec un groupe d’amis, puis beaucoup de moments inoubliables de ce pèlerinage, tout cela demeure présent. Reste aussi ce moment-ci, ce présent, ce village à quelques kilomètres seulement de Gomukh où nous nous retrouvons aujourd’hui.
Je comprends que quelques-uns dans l’assistance s’agitent et se demandent pourquoi une telle entrée en matière. Ce que nous sommes venus dire, cette catastrophe, quelle est-elle au juste ? Pourquoi est-ce que je n’en parle pas d’abord ?
De nouveau, la crainte me paralyse, la peur de perdre la parole ! Que celui qui est dans l’eau, dans les plantes et les arbres nous donne un langage au moins pour un moment pendant cette soirée ! Brindaban, ou Samiran, ouvrez un peu la bouche, vous aussi ! Peut-être sera-t-il plus facile de dialoguer, peut-être pourrons-nous faire au moins allusion à ce qui semble inexprimable. Nous voulions une représentation théâtrale, n’est-ce pas ? Allons-y. Eh ! Brindaban, commence d’abord, seuls toi et moi nous allons parler. Je t’ai présenté déjà, je me fais connaître : mon prénom est Lokenath, et mon nom de famille Bhattacharya.

II

BRINDABAN —Et les autres ? Présente-les aussi.
LOKENATH —Je jouerai le rôle du meneur de jeu. Au moment voulu, je présenterai chacun des acteurs. Ou mieux encore, celui ou celle dont ce sera le tour de participer au dialogue se présentera avant de commencer.
Quelle est cette assemblée ce soir, mesdames et messieurs, dans quel filet sommes-nous pris ! Je vous prie de garder votre calme, autant que possible. Je vous le promets, nous vous exposerons toute la question tranquillement, au moment opportun, et même, si vous le permettez, au moment inopportun. Nous ne pourrons peut-être pas garder toujours l’ordre des événements, c’est le cas actuellement, et pour tout cela et pour bien d’autres imperfections lors de la représentation nous vous demandons pardon. Ce n’est pas, certes, parce que nous vous demandons pardon que vous nous l’accorderez. Peut-être l’irritation vous fera-t-elle vous lever, au milieu de la séance, et quitter cette assemblée. Quoi qu’il en soit, nous nous efforcerons de parler aujourd’hui, pour nous, au moins, car après ce qui s’est passé nous n’avons pas encore pu échanger entre nous ne serait-ce qu’un seul mot.
Vous voyez, vous autres, eh ! Brindaban, oh ! Samiran, ces gens ne peuvent pas nous reconnaître ? Voyez, voyez, comme ils nous regardent ! En fin de compte, ils sont tout désemparés. Vous vous rendez compte, à présent, à quel point nous avons changé ! Nous nous reconnaissons les uns les autres encore car nous ne nous sommes pas quittés, sinon nous ne le pourrions pas. En outre, ne parlons pas d’eux, est-ce que nous pouvons, nous, les reconnaître ? Est-ce que je peux jurer que j’ai vu cette fille qui porte un anneau de nez quand nous nous sommes arrêtés une nuit dans ce village au moment de notre montée ?
BRINDABAN —Tu négliges de dire que nous ne sommes restés que la nuit…
LOKENATH —Mais il faisait encore jour quand nous sommes arrivés. Quelle heure était-il ? Pas même quatre heures de l’après-midi, peut-être.
BRINDABAN —Dans les montagnes, la nuit tombe vite derrière les rochers, le soleil couchant se cache de bonne heure. Et en plus nous étions fatigués. Nous avions marché depuis Lanka, sur des sentiers de montagne qui montaient et descendaient sans cesse, tu te rappelles ? Nous avons traversé plusieurs ponts sur le Gange, sous lesquels le fleuve passait à vive allure comme une fille folle. Quelle terrible colère que la sienne, quels grondements assourdissants !
LOKENATH —Tu te rappelles la couleur de l’eau à ces endroits ? Ici, plus blanche que l’écume de la mer, là, violette, ailleurs encore, rouge, comme s’il venait d’y avoir plus de mille sacrifices humains !
BRINDABAN —Après tout ça, quand nous sommes arrivés au village, il y faisait un froid glacial, tu te souviens ? Nous n’avons pas eu beaucoup de mal à trouver un asile pour la nuit ; chacun a déroulé son sac de couchage et est resté assis, enveloppé dans une couverture. Quand aurions-nous eu l’occasion de voir les habitants du village ?
LOKENATH —Et quel village ! Avec si peu d’habitants !
BRINDABAN —Quand même, est-ce qu’on aurait pu les voir tous ? Et surtout les voir assez bien pour être capable de se souvenir de chacun d’eux ?
LOKENATH —Mais eux ? Eux, ils nous ont vus ! Pourquoi ne nous reconnaissent-ils pas ?
BRINDABAN —Personne ne t’a dit qu’ils ne nous reconnaissaient pas. D’autre part, des groupes de pèlerins, comme nous, ils en voient passer tous les jours, est-ce qu’ils peuvent se souvenir de tous ? Tu parles d’eux, mais il reste quelque chose à dire à propos de nous, une chose énorme, que tu ne juges pas utile de mentionner.
LOKENATH —Laissons cela, passons à un autre sujet. Nous disposons de peu de temps, à quoi bon nous disputer ?
BRINDABAN —Nous ne nous disputons pas, mais il faut en parler ici. Cela fait partie du sujet dont nous parlons actuellement. Pendant notre montée, lors de notre passage dans tous les villages où nous nous sommes arrêtés, est-ce que nous avions l’esprit à nous occuper des gens que nous voyions ? Nous étions toujours fascinés par le rêve des cimes, n’est-ce pas ? Notre pensée était occupée à imaginer les scènes que nous contemplerions au sommet.
LOKENATH —Et qu’avons-nous vu quand nous y sommes enfin arrivés ? Rien que d’y penser j’ai l’impression que cette énorme pierre m’oppresse de nouveau la poitrine. Oh mesdames et messieurs…
BRINDABAN —Pas si vite, doucement. Il faudra faire sortir le démon qui est dans notre ventre, il faudra parler. Écoute, tu te souviens de l’ascète Haripa-Juripa-Muripa ? tu te rappelles ce qu’il avait dit ?
LOKENATH —Bien sûr, bien sûr. Mais quel était le nom de cet ascète, Haripa, ou Juripa ou Muripa ? ou bien les trois ensemble Haripa-Juripa-Muripa ?
BRINDABAN —C’est nous qui lui avons donné ce nom, rien que pour notre usage. Il doit en avoir un de ce genre, ou bien pas de nom du tout. Mais réfléchis un peu, rien ne s’était encore passé et pourtant qu’a-t-il dit ? Quelle parole extraordinaire ! effroyable !
LOKENATH —Il a dit qu’au printemps les pommes, à peine formées, pourriraient sur les arbres au lieu de mûrir, que les seins des adolescentes se flétriraient comme ceux des vieilles femmes et seraient semblables à des mangues sèches et que la chair des hommes ressemblerait à celle des habitants d’Hiroshima après la bombe atomique.
BRINDABAN —Et c’est bien cela qui est en train de se passer.
LOKENATH —Il a dit encore autre chose, sur le même sujet, je m’en souviens. Nous venions d’arriver à Hardwar, venant de Calcutta, et allions prendre la route vers les sommets.
BRINDABAN —Le Gange coule devant son tout petit ashram, qui ne mérite pas vraiment ce nom, d’ailleurs.
LOKENATH —Il y avait un petit rassemblement autour de lui, nous nous sommes approchés aussi. Un de ses disciples lui avait apporté un panier d’oranges. Tout joyeux, il nous a distribué ces fruits sans en garder un seul pour lui.
BRINDABAN —Quelques personnes poussaient des cris de: « Victoire à notre mère Gange ! »
LOKENATH —Il reprenait avec les autres : « Victoire à notre mère Gange ! »
BRINDABAN —Il a dit que l’Inde existait grâce au Gange, et que si le fleuve disparaissait…
LOKENATH —…alors les pommes pourriraient au printemps sur les arbres, et les seins des adolescentes se flétriraient…
BRINDABAN —… comme ceux des vieilles femmes et seraient semblables à des mangues desséchées.
LOKENATH —Mais cela n’arrivera pas, le Gange ne peut pas disparaître, car si c’était possible, ce serait la preuve, à tout jamais, que cet immense territoire, sa respiration pure, connue de tous, sa vaillance, sa beauté et sa majesté ne sont que mensonges.
BRINDABAN —Nous n’accepterons jamais cela, ce ciel, ce vent, ce cosmos ne l’accepteront pas, le futur et le passé de ce terroir ne l’accepteront pas.
LOKENATH —Qui sommes-nous pour l’accepter ou pas ? Le point le plus infime des points.
BRINDABAN —Et qui est cet Haripa !
LOKENATH —Ce pays est grand, le Gange est grand, le passé et l’avenir, ce sont de très grands mots, mais le flot de l’univers est encore plus grand, encore plus terrible, encore plus puissant.
BRINDABAN —La création porte en son sein son enfant dont le nom est destruction.
LOKENATH —Non, non, non, nous n’accepterons pas, nous n’accepterons pas.
BRINDABAN —Nous qui sommes un point, le plus infime des points.
Chers amis qui nous écoutez, je ne sais si vous tirez quelque chose de nos paroles, mais nous avons pu déjà bien avancer. Si vous gardez un peu de patience pendant un moment encore peut-être arriverons-nous à exprimer tout ce que nous avons à dire.
Votre village s’appelle Bhaironghat, ce n’est pas vraiment un village, il serait plus juste de l’appeler un hameau. Si l’on poursuit sa route vers le haut, la prochaine halte est Gangotri. De Gangotri, un sentier conduit jusqu’à Gomukh où se trouve la source du Gange. Entre Gangotri et Gomukh il y a un endroit pour passer la nuit : l’ashram de Lalbaba — le lieu où est situé cet ashram, blotti aux pieds du mont Bhagirathi, s’appelle Bhojbasha. C’est un endroit extraordinaire, comme il y en a peu sur cette terre, et pourtant cet ashram y est la seule habitation. Vous savez très bien tout cela, mais je vous le dis malgré tout, car parler ainsi me donne du courage. Et plus je parlerai, plus notre récit avancera tel le Gange, sur le chemin de Gomukh — au moins c’est ce que nous espérons. Ensuite, nous parviendrons à faire sortir le démon qui se cache en nous — c’est cela notre plus grand espoir.
Le Gange descend de Gomukh en passant par Gangotri jusqu’à Hardwar, c’est sûr. Je parle, moi, d’un voyage inverse, pour notre commodité. Quoi qu’il en soit, votre village est Bhaironghat. Juste avant, en allant vers la plaine, c’est Lanka, qui, comme endroit, n’est pas grand-chose non plus : j’ignore s’il y a des habitants. Mais pour ce voyage Lanka est une étape importante, car c’est là que s’arrêtent les autocars qui amènent les pèlerins depuis la plaine. Ensuite commence le pèlerinage à pied, il n’y a pas d’autre moyen de transport. On n’entend plus à présent que les grondements du fleuve, on ne voit que des forêts de bouleaux et des crêtes qui se dressent vers le ciel. Ces sommets sont comme des sentinelles, des témoins de la nuit des temps ! Plus vous avancerez, plus vous verrez les cimes recouvertes de neige. Un peu plus loin encore, les flancs des montagnes en seront aussi couverts, comme d’immenses draps blancs. Au-delà encore, les arbres disparaîtront de la scène, plus aucune verdure, et la tête de la terre sera rasée étrangement, comme celle d’un renonçant.
À cette hauteur, vous n’espérez plus apercevoir, tout d’un coup, dans les forêts de bouleaux, entre les arbres, des troupes de daims musqués qui, semble-t-il, ivres de leur propre parfum, courent comme des fous. Pourtant les voyageurs n’en éprouvent aucun regret : ils marchent, ne cessent de marcher en allongeant le pas, et c’est comme si un rythme triomphant animait leurs genoux. C’est une vina du silence dont il est impossible de communiquer le son aux ignorants. Oui, à cette altitude, il y a certes un extraordinaire silence, rien parfois que le bruit du vent, un vent glacé, totalement libéré de tout poids, et les résonances du fleuve qui coule en contrebas. Il ne coule même pas toujours, parfois il s’endort paisiblement, changé en glace. Parfois aussi il se réfugie sous de nombreuses couches glacées, le corps de l’eau devenant alors en partie sa propre maison, en partie son toit et en partie son habitant. Parfois, par une fissure qu’il perce dans la glace, l’habitant se fraye un chemin et sort pour reprendre son cours. Vous êtes des pèlerins, le fleuve en est un aussi, mais vous allez vers les hauteurs et le fleuve descend des hauteurs, se dirige vers le bas, toujours plus bas, en réponse à l’appel de l’océan.
À cause de ces flots qui s’opposent, de ces désirs qui s’opposent, tous ces moments de vie et de mort oscillent : les vôtres, ceux de ce fleuve, ceux de la nature à l’entour en contemplation, tel un dévot extasié. Tous ensemble, vous ne faites qu’un : sommets-fleuve-hommes. Vous messieurs et vous mesdames, cette rivière est votre mère, cette rivière est votre bien-aimée, votre sœur.
Toutefois, je sais que beaucoup d’entre vous qui habitez ce village, vous n’avez pas encore entrepris ce pèlerinage bien que Gomukh soit très près d’ici. Quand nous sommes passés par ici, en montant vers les sommets, vous souvenez-vous de ce que certains d’entre vous nous ont dit ?
Vous pouvez l’avoir oublié, mais ce souvenir est encore très présent en nous. Lorsque nous sommes arrivés, après bien des fatigues, cet endroit nous a beaucoup plu. Si bien que nous avons vite trouvé un petit restaurant bien tenu où la cuisine était bonne et où la vaisselle de cuivre jaune étincelait. Le menu consistait en légumes, en galettes de blé et en lait caillé, et nous nous sommes vite attablés avec grand appétit.
Ensuite, nous nous sommes promenés, en petits groupes, dans le village, quelques-uns par ici, d’autres par là. À un moment donné, tout d’un coup, nous avons aperçu la poste, à quelque distance de la route ; une bâtisse assez inhabituelle pour une poste, comme un beau bungalow. S’il n’y avait pas eu à l’entrée un panneau rouge avec, écrit en grosses lettres blanches, le mot « Poste », personne n’aurait pu se douter de cette affectation. Je me rappelle que nous y sommes entrés, à deux ou trois, tu étais là, Brindaban, peut-être ? C’est moi qui suis entré le premier car j’avais des cartes dans mon sac, achetées en descendant du train, à la gare de Hardwar, avant de prendre l’autocar pour l’Himalaya. Elles représentaient les montagnes ; alors, puisqu’il faisait encore jour et que la poste était ouverte, j’ai eu envie d’en écrire quelques-unes et de les envoyer sur-le-champ aux uns et aux autres, à Calcutta, Bénarès et Kanpur. Je suis donc entré dans une très grande et belle salle qui était d’ailleurs vide si ce n’est qu’il s’y trouvait un homme d’un peu plus de trente ans, d’un physique agréable, et clair de teint, qui portait des lunettes à monture dorée. Avant que nous ayons pu lui demander pourquoi une si grande pièce était vide, l’homme nous a devancés, pressé de nous en donner la raison. Mélangeant l’hindi et l’anglais, ne parvenant pas, sans doute, à déterminer quelle était la langue de notre groupe, il nous a dit que comme nous étions le 2 octobre, anniversaire de Gandhi, c’était congé. « Ah oui, cela signifie que la poste est fermée, nous n’aurions donc pas dû y entrer ? — Non, non, si vous voulez poster du courrier, faites-le, achetez des timbres si vous le désirez puisque je suis là. Mais aujourd’hui, ce ne sera pas possible d’utiliser les autres services, par exemple, la distribution du courrier, l’envoi de lettres recommandées, la poste aérienne, et tout ça. »
L’homme était tout à fait complaisant et aimable, nous nous sommes donc installés, ici ou là, pour écrire nos cartes. Je me revois, assis sur un banc de bois étroit et long, penché sur la carte que je m’efforce de rédiger. La pièce n’était pas très éclairée. Pendant que j’écris, les conversations continuent, c’est parfois l’homme qui parle, parfois l’un de nous. Par exemple, l’homme a voulu savoir où nous allions, ce que nous avions vu. Aussitôt, nous avons commencé à réciter notre itinéraire. L’homme s’est exclamé : « Bravo ! tel endroit est très beau, tel autre vous plaira beaucoup, vous verrez, vous ne voudrez pas le quitter. »
Je me rappelle que l’un de nous, tout d’un coup, par simple curiosité lui a posé cette question : « Vous connaissez sûrement ces endroits par cœur, vous y êtes allé souvent, n’est-ce pas ? » Nous ne nous attendions pas du tout à la réponse qu’il nous a faite. « Non, non, je ne suis allé nulle part, c’est vrai, je n’ai visité aucun de ces endroits. Mais, comme vous voyez, notre petit village est sur le chemin et nous voyons les centaines de pèlerins qui font, comme vous, ce voyage ; ce sont eux qui nous parlent de ces lieux. » Nous avons été stupéfaits : « Mais comment ! nous qui venons de si loin ! et vous qui habitez tout près vous n’avez encore rien vu ? Quand irez-vous ? — C’est un voyage très pénible, a répondu l’homme. Je ne pourrais pas marcher autant. » Écoutez-moi ça ! Ces gens sont des montagnards, en tous les cas, les montagnes sont très près de chez eux. Ce sont des montagnards, sans aucun doute, par rapport à nous ; ils marchent très facilement, et ils sont capables de monter et de descendre les pentes aisément. En montagne ce qui serait pour nous une marche à pied de quinze minutes ne leur en demanderait que cinq. « J’attends qu’il y ait des cars », a repris le postier. Il a expliqué ensuite que les chemins étaient terriblement escarpés, ce qui rendait la vie très pénible aux habitants de ces régions. L’homme peut tout faire à présent : le car vous amène en quelques heures aujourd’hui là où on ne pouvait même pas imaginer que passent les automobiles il y a seulement trois ou quatre ans, là où on arrivait après un voyage de dix à douze jours à pied. On part maintenant le matin et on arrive vers midi, ou tout au plus dans l’après-midi. Les cars montent jusqu’à trois mille cinq cents mètres. C’est pourquoi le postier n’était pas encore allé dans ces endroits lointains, mais il irait, sans nul doute. Il attendait seulement qu’il y ait un service de car. Mais, à force d’en entendre parler par les gens, il savait parfaitement tout ce qu’il y avait à voir en route, tout ce qu’on voyait quand on arrivait au but et l’impression que ces scènes laissaient dans l’esprit du pèlerin. Il ne se fiait pas à n’importe qui, mais seulement à ceux qui y étaient allés et en étaient revenus avec une certaine lueur dans le regard — ceux qu’ils voyaient régulièrement, chaque jour, monter, puis, quelques jours plus tard, descendre. « Vous aussi, messieurs, vous descendrez, ça ne va pas tarder, c’est comme si je vous voyais déjà de retour », a-t-il encore ajouté.
À présent, dites-moi où est caché cet homme dans la foule, avec son teint clair, son début de calvitie et ses lunettes dorées ! Dans cette clarté indistincte des lampes, perdue parmi ces innombrables têtes, où se trouve la sienne ? Pourquoi ne s’avance-t-il pas ? pourquoi ne lève-t-il pas la main, ou bien, par un grattement de gorge, ne fait-il pas savoir qu’il est là ? Voyez un peu, toi Brindaban, toi Samiran, si vous le trouvez ! Ce silence veut-il dire qu’il n’est pas là ? Ou bien, est-il présent, mais, pour une raison quelconque, ne veut-il pas faire connaître sa présence ? Observant maintenant de ses propres yeux la conclusion inattendue des encouragements qu’il nous a donnés l’autre jour à la poste, il est possible qu’il préfère garder le silence, sous l’emprise de la peur, de la timidité, ou encore de la honte ? Pourtant, monsieur, vous n’avez aucune raison d’être honteux car vous n’êtes coupable de rien, nous non plus, nous n’avons commis aucune faute, c’est certain, tout au moins, sciemment. Laissons cela de côté pour le moment.
En fait, qu’il lève ou non la main, qu’il soit présent ou non dans la foule, c’est bien le même village, il n’y a aucun doute. Mais aujourd’hui nous sommes dans un tel état que tout peut être mis en question et que rien de sûr n’existe plus dans ce monde. Cependant, en arrivant, au bord du chemin, nous avons retrouvé cette même poste, nous l’avons reconnue ; je n’ai pas été le seul à l’identifier, il y avait beaucoup d’autres de nos compagnons. C’est bien le même village, tel que nous l’avions vu, même si, non loin de là, plus haut, une si grande catastrophe s’est produite. Les maisons et les remises d’ici sont faites en pierres solides, c’est pourquoi elles mettront du temps à pourrir. Je ne sais pas dans quelle mesure c’est vrai, mais la pourriture qui a commencé de nous attaquer de l’intérieur semble les avoir épargnées, au moins pour le moment.
BRINDABAN —Je me souviens d’un autre incident de cette soirée, dans ce village.
LOKENATH —L’histoire de ce renonçant qui se tenait sur une jambe ? Comme je l’avais fait moi-même, il y a bien des années, à l’école, quand le maître m’avait puni.
BRINDABAN —Tu n’étais resté debout ainsi qu’une demi-heure, mais lui, cela faisait un an. Le lendemain de notre passage, son vœu accompli, il devait reprendre une position normale ; tu te souviens ?
LOKENATH —C’était une sorte d’auberge pour les voyageurs. La nuit était tombée, il n’y avait pas d’autre bruit que le grondement de l’eau, il faisait très sombre. Gelés, nous étions sortis, enveloppés dans nos couvertures, pour essayer de trouver une tasse de thé bien chaud.
BRINDABAN —Dans l’échoppe, il y avait un petit groupe de personnes, des gens du village et aussi quelques pèlerins, comme nous. Tu te rappelles le propriétaire ? Un homme d’âge moyen, lui aussi, illettré sans doute.
LOKENATH —Illettré sûrement, mais une expression de sagesse sur son visage.
BRINDABAN —Il racontait une histoire, tirée du Mahabharata*. Il a mentionné trois noms commençant par la lettre J : Jamadagni, Jarasandha, Janamejaya. Puis, il nous a demandé de lui dire qui étaient exactement ces trois personnages et lequel parmi eux avait accompli le sacrifice des serpents.
LOKENATH —Aucun de nous n’a pu répondre sans faute, nous avons tous donné des réponses approximatives, comme des cailloux qu’on lance dans l’obscurité et dont aucun ne touche le but.
BRINDABAN —Finalement, c’est lui, le patron du lieu, qui a donné les réponses.
LOKENATH —Et dans un coin de l’échoppe…
BRINDABAN —Pas une échoppe, rien qu’une toile de tente, comme un abri.
LOKENATH —Dans un coin, sous cet abri, un peu à l’écart de notre groupe, dans la pénombre, je l’ai vu qui se tenait debout.
BRINDABAN —Il ne bougeait pas, on aurait dit une statue, un être d’une autre planète.
LOKENATH —C’est un renonçant, a dit le patron. Cela fait un an qu’il reste debout ainsi.
BRINDABAN —Et c’est le dernier jour de son vœu, a-t-il ajouté.
Ce renonçant est-il caché parmi la foule ? A-t-il pu accomplir son vœu jusqu’au bout ? Qu’en a-t-il retiré ? A-t-il obtenu le don de voir à distance à la suite de cette épreuve ? Dans ce cas, il sait déjà ce que nous essayons de dire. Notre esprit est très troublé aujourd’hui, comme une mer agitée par des vagues. Vous tous, ici, rassemblés pour nous écouter, dans votre magnanimité, pardonnez nos digressions, si vous le pouvez.