La douce amertume du café - Zia Odet - E-Book

La douce amertume du café E-Book

Zia Odet

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Beschreibung

Un chat qui perd ses poils, une rupture amoureuse, un appartement en bazar, une collègue tyrannique... la vie de Lisa n'a rien d'un conte de fées. Après avoir lu un article sur le désencombrement, la jeune femme décide de faire du vide. Elle trie, range, vend, jette, retrouve certains objets et réveille ainsi les fantômes du passé. Pourquoi fait-elle toujours le même cauchemar ? D'où vient cette broche de renard aux yeux rouges ? Quel secret son père lui cache-t-il ? "La douce amertume du café" explore le bien-être au quotidien, la confiance en soi, la force des souvenirs et le bonheur dans le couple. À 28 ans, faut-il encore croire au prince charmant ?

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Sommaire

Première partie : Cappuccino

Lundi 28 mars

Mercredi 30 mars

Samedi 2 avril

Samedi 16 avril

Dimanche 17 avril

Mardi 19 avril

Samedi 23 avril

Dimanche 24 avril

Lundi 25 avril

Trois ans plus tôt, juin 2013

Deuxième partie : Expresso

Lundi 2 mai

Vendredi 6 mai

Samedi 7 mai

Lundi 9 mai

Mardi 10 mai

Mercredi 11 mai

Vendredi 13 mai

Samedi 14 mai

Dimanche 15 mai

Lundi 16 mai

Mardi 17 mai

Deux ans plus tôt, avril 2014

Troisième partie : Lungo

Vendredi 20 mai

Samedi 21 mai

Samedi soir

Dimanche 22 mai

Lundi 23 mai

Jeudi 26 mai

Vendredi 27 mai

Samedi 28 mai

Mercredi 1er juin

Samedi 4 juin

Mardi 7 juin

Dimanche 12 juin

Samedi 18 juin

Dimanche 26 juin

Épilogue

Première partie : Cappuccino

Lundi 28 mars

Après l'exposé des objectifs hebdomadaires, Gustave Karsen se tourna vers les chargées de projet :

— Pouvez-vous nous présenter le bilan de l'audit Lambert qui a eu lieu la semaine dernière ?

Les deux femmes se levèrent, se dirigèrent vers l'écran et s'installèrent face aux six collaborateurs qui prenaient des notes. Lisa, assise devant l'ordinateur, ouvrait les fichiers tandis que sa collègue, debout, présentait les données qui s'affichaient.

Vêtue d'un tailleur cintré et d'un chemisier sciemment déboutonné qui mettaient en valeur sa poitrine opulente, Clémentine occupait l'espace. Elle fixait successivement chacun des auditeurs pour s'assurer de son attention et accompagnait ses paroles d'amples mouvements de bras. Les effluves de son parfum embaumaient la salle. Sa chevelure rousse aux boucles serrées flamboyait dans la lumière du vidéoprojecteur.

Après l'introduction, l'exposé s'orienta vers les aspects techniques de la première phase. Clémentine parlait avec assurance, d'une voix ferme et dynamique, dont la mélopée ne semblait pas devoir prendre fin. Elle anticipa sur la suite du rapport et avança des pistes d'amélioration qui n'auraient dû être évoquées qu'en conclusion.

Étonnée par cette initiative, Lisa allait se lever pour prendre la parole quand un geste de la main stoppa net son mouvement. Des lèvres vermillon s'approchèrent de son oreille gauche et lui murmurèrent d'un ton sec :

— Laissez-moi finir, je suis lancée, là.

La jeune femme blêmit sous l'assaut et resta assise, baissant la tête pour masquer sa gêne. Le monologue se poursuivit sans autre interruption. Si Gustave Karsen semblait n'avoir rien remarqué, les autres collaborateurs s'interrogeaient du regard. Le malaise était perceptible.

Surnommée « le Dragon », Clémentine était devenue au fil des mois la terreur de tout le personnel. Nul n'échappait à ses médisances et à ses coups bas. Tous savaient qu'il était dangereux de chercher à s'y opposer. Le bruit courait qu'elle avait séjourné une fois en service psychiatrique.

Comme c'était l'usage dans l'entreprise, la réunion avait été préparée à deux. Clémentine et Lisa s'étaient réparti la présentation des différentes phases de l'audit selon leurs compétences respectives. L'alternance des prises de parole devait favoriser l'écoute des auditeurs et prouver que le travail avait été mené en équipe, dans une parfaite coordination.

Mais rien ne se déroulait comme prévu. Clémentine monopolisait l'attention de tous et laissait sa collègue sur la touche. Son débit rapide, sa voix claire et son aisance naturelle parvenaient à masquer ses défaillances techniques.

— Avez-vous des questions ?

Un homme chauve aux lunettes cerclées de noir demanda des précisions sur une procédure de sécurité. La grande femme rousse se racla la gorge et consulta un dossier. Cette partie du rapport avait été travaillée par Lisa, qui s'apprêta à prendre la parole. Elle ne put articuler un seul mot, car sa collègue lui coupa l'herbe sous le pied :

— Je vais vous répondre très précisément sur ce point. Mademoiselle Ferrier, veuillez projeter le tableau de synthèse. Vous savez, celui qui contient les résultats du diagnostic de sécurité.

La jeune femme obéit. Elle cliqua sur le fichier pour ouvrir le tableau 3. C'était elle qui l'avait conçu, en compilant des données disséminées dans les multiples pages du rapport d'audit. Cette tâche fastidieuse avait occupé une bonne partie de sa soirée dominicale.

Les traits tendus par la colère, elle rêva de projeter une image humoristique pour mettre en défaut le tyran et faire rire la salle. Cette idée loufoque la détendit et lui permit d'étouffer pour un temps sa rancœur.

Ses yeux gris scrutaient l'assistance quand son regard croisa celui d'Antoine. Le jeune homme détourna la tête, avec l'air embarrassé qu'elle lisait souvent sur les visages. Tous les employés de l'entreprise connaissaient sa situation, mais ne pouvaient rien faire pour elle. Sans doute remerciaient-ils le ciel de ne pas être les coéquipiers du Dragon.

Antoine travaillait dans le même service, au quatrième étage. Leurs bureaux n'étaient distants que de quelques mètres. Il était l'une des rares personnes à lui adresser la parole lors des pauses-café. Ces moments de détente étaient pour Lisa de vraies bouffées d'oxygène... quand Clémentine ne venait pas les gâcher. Celle-ci prenait alors un malin plaisir à s'immiscer dans les conversations pour raconter sa vie en long, en large et en travers.

Les réponses aux questions se poursuivirent. Lisa sentit grandir en elle un sentiment d'injustice. Être ainsi mise au ban de la réunion sans pouvoir intervenir, à quelques jours de la présentation au client, était inadmissible. Elle devait agir.

À la fin de la séance, la jeune femme inspira pour se donner du courage et exposa d'une voix timide son avis sur l'avancée du projet Lambert. Le regard fixé sur la cravate de son supérieur, les poings serrés, elle parvint à oublier le Dragon qui bouillonnait à ses côtés.

La réunion hebdomadaire se termina quelques minutes plus tard.

Lisa quitta la salle de conférence, sa collègue sur les talons, remonta le couloir en silence et rejoignit leur bureau avec appréhension. Elle savait qu'elle avait été trop téméraire et que le retour de bâton ne se ferait pas attendre. En effet, dès qu'elles pénétrèrent dans la pièce, Clémentine ferma la porte et explosa :

— Ne me refaites jamais un coup pareil !

— Pardon ?

— Vous n'ouvrez pas la bouche pendant toute la présentation et vous osez ensuite vous adresser à Karsen comme si vous étiez la responsable du dossier ? C'est ridicule !

Elles n'avaient même pas pris le temps de s'asseoir et se faisaient face, entre la porte vitrée et les deux bureaux de métal gris. Lisa tourna la tête et observa les crayons de toutes tailles qui formaient un bouquet multicolore dans leur pot.

Après d'interminables secondes, elle parvint à articuler d'une voix faible :

— Mais c'est vous qui n'avez pas respecté le deal.

Clémentine s'emporta :

— Le deal ? N'employez pas des mots que vous ne comprenez pas. Il n'y a jamais eu aucun deal entre nous. Je suis la seule à savoir présenter oralement un rapport. Vous bafouillez, vous vous emmêlez. Contentez-vous de préparer les tableaux, c'est la seule chose que vous êtes capable de faire.

Grimpée sur ses talons aiguilles, elle toisait Lisa, la dominant de toute sa taille. Ses ongles manucurés brillaient dans les rayons du soleil qui perçaient timidement les nuages en ce mois de mars pluvieux.

— Mais je croyais qu'on devait travailler en équipe, se lamenta la jeune femme.

Le Dragon souffla :

— Pfff... Vous le faites exprès ? Je viens de vous le dire : oui, on travaille en équipe. Vous préparez, et je présente. C'est simple ! Je n'ai pas de temps à perdre avec de la paperasse ou des tableaux. Travailler sur ordinateur me donne des migraines.

Le téléphone sonna pour les convoquer chez le responsable du projet Lambert.

— Mesdames, asseyez-vous.

Elles prirent place sur les deux chaises qui faisaient face au bureau de Gustave Karsen. Celui-ci enchaîna :

— Votre présentation était claire et concise, je vous en félicite.

Clémentine jeta un regard victorieux à sa collègue, qui se trémoussait sur son siège, mal à l'aise, attendant la suite de ce débriefing inhabituel qui n'augurait rien de bon. Son supérieur hiérarchique allait-il, lui aussi, lui reprocher sa prise de parole finale ?

La cravate rouge serrée autour du cou bovin faisait ressortir les joues rebondies, la mâchoire large et les iris noirs de ce quinquagénaire massif. La couleur du tissu brûlait les yeux de Lisa : sans savoir pourquoi, elle avait toujours associé le rouge à des émotions négatives.

— En revanche, je trouve que vous auriez pu vous appuyer davantage sur les chiffres au sujet de la sécurité, comme vous l'a fait remarquer monsieur Prieto. Il avait raison, et j'espère que vous ferez preuve de plus de rigueur lors de la présentation officielle au client.

Lisa baissa la tête, tiraillée entre la honte et la culpabilité. Cette partie lui était initialement attribuée, mais elle n'avait pas su s'imposer face à Clémentine pour prendre la parole conformément au déroulement prévu. Elle s'interrogeait sur l'attitude à adopter face à son supérieur, quand elle entendit :

— Ma collègue a préparé ce tableau au dernier moment, ce qui ne m'a pas permis de l'intégrer à ma présentation.

Comme piquée par un aiguillon, Lisa s'écria :

— Je n'y suis pour rien, moi ! Si vous m'aviez laissé parler, j'aurais tout expliqué !

Ses yeux brillants et les trémolos dans sa voix trahissaient son indignation. Devant cet aveu de faiblesse, la bouche de Clémentine esquissa un rictus moqueur.

— Ne l'écoutez pas, Monsieur Karsen. Elle sait très bien que je suis la seule personne de l'équipe apte à présenter le dossier au client. Il était donc normal que ce soit moi qui mène la réunion ce matin.

Lisa discerna dans ces paroles une forme de jubilation. Sa collègue prenait un plaisir pervers à l'humilier devant les autres. Sentant gonfler dans son ventre un nœud de frustration et de rancune, elle avala péniblement sa salive ; et resta silencieuse, incapable de prononcer le moindre mot pour sa défense.

Leur interlocuteur ne cacha pas son irritation face à de tels enfantillages. Il les congédia en leur rappelant les prochaines échéances du projet.

Après avoir traversé le parking d'un pas rapide, Lisa remonta la rue Jules Verne, qui longeait la zone d'activités, et gagna l'arrêt de bus. Il ne restait plus que deux minutes avant le passage du bus numéro 8, qui la ramènerait chez elle, rue des Glycines.

Quand elle monta à bord, le bip familier de sa carte mensuelle sur la borne magnétique fut suivi de brusques éclats de voix. Lisa avait repéré une place assise quelques rangées de sièges plus loin, mais n'osait pas avancer vers les deux jeunes qui s'amusaient à provoquer verbalement tous les passagers dont ils croisaient le regard.

La jeune femme resta donc debout à l'avant du bus, les mains serrées sur une barre métallique verticale à la propreté douteuse. Lorsque les deux provocateurs se rapprochèrent, elle sentit son corps se tendre sous la menace. Une odeur fétide d'alcool et de sueur l'enveloppa et lui donna la nausée.

Le bus s'arrêta. Lisa allait se précipiter dehors et terminer son trajet à pied quand elle comprit que le conducteur avait stoppé son véhicule entre deux arrêts pour faire descendre les deux olibrius. Dès qu'ils furent sur le trottoir, les portes se refermèrent sur leurs cris de protestation. Elle tourna la tête pour ne pas voir leurs gestes obscènes et poussa un soupir de soulagement.

Les incidents de cette nature étaient rares, heureusement. Lisa prenait le bus chaque jour, préférant laisser sa voiture dans le sous-sol de son immeuble. Quand il faisait beau, elle effectuait le trajet du retour à pied, pour profiter du soleil et flâner dans les rues du centre-ville. Il lui arrivait également de passer par le parc pour rallonger le trajet et faire un peu d'activité physique supplémentaire.

L'incident étant clos, elle s'installa sur un siège libre et consulta son téléphone. Sa mère lui avait écrit un court mail, dont le contenu la surprit.

De : Martine Ferrier

À : Lisa

Ma chérie,

J'espère que tu vas bien. As-tu conservé le cahier de ta naissance ? Il était orange, je crois. J'aimerais bien le consulter, car nous ne sommes pas d'accord sur un détail, ton père et moi. Pourras-tu me l'apporter quand nous nous verrons ? Tu peux passer dimanche, si tu veux. Tiens-moi au courant.

Bisous,

Maman

Le cahier orange... le journal que Martine avait tenu en 1988 lors de sa grossesse et pendant les premières semaines de vie de sa fille unique. Lisa ne l'avait pas feuilleté depuis des années. Où pouvait-il être ? Et pourquoi sa mère en avait-elle besoin ?

L'arrêt de bus Glycines se trouvait dans la rue homonyme, dans le quartier résidentiel du Bouquet. Cinq bâtiments blancs identiques avaient été posés sur un espace vert sillonné de chemins gravillonnés pour la circulation des piétons.

Lisa s'avança vers l'immeuble central. Une voie bitumée menait au parking en sous-sol. Elle la longea sur la droite pour rejoindre un petit escalier de pierre claire. L'entrée du bâtiment se trouvait en haut des marches. Elle composa son code, entra dans le hall et ouvrit la boîte aux lettres numéro 7, qui contenait des enveloppes et une pile de prospectus publicitaires. Puis, elle grimpa les volées de marches jusqu'au troisième et dernier étage.

Dans l'entrée, elle posa son sac sur le buffet en bois sombre et ajouta le courrier du jour sur la bannette qui débordait déjà.

— Il faudrait que je prenne le temps de trier tout ça, pensa-t-elle à voix haute. Hello, Doudou ! Tu es là ?

Passant dans le salon, elle parcourut la pièce des yeux. De nombreux cadres étaient accrochés aux murs. Une pile de boîtes et de cartons faisait face à l'entrée, jouxtant un meuble bas où était posé un téléviseur couvert de poussière. Une petite table placée devant le canapé gris débordait de magazines.

Un pêle-mêle abritait des photos qui se chevauchaient : Lisa enfant, cheveux nattés et hâle d'été ; sa mère et son père ensemble ; Lisa et Marie harnachées pour faire de l'escalade ; Lisa adolescente bronzée en maillot sur la plage…

En bas à droite du cadre, un cliché montrait une maison entourée d'une grille en acier noir hérissée de pointes. C'était une demeure simple, droite, symétrique, comme peuvent en dessiner les enfants : quatre fenêtres, une porte au centre, un perron de trois marches et une cheminée sur un toit en tuiles ocre.

Une imposante bibliothèque courait le long du mur, emplie de livres, de disques et de bibelots. Vestige d'avant-guerre, une machine à coudre sur son socle en fer forgé gênait le passage entre les fauteuils et la fenêtre. Un guéridon à plateau de marbre supportait une plante verte déshydratée. Deux autres plantes dormaient sur une desserte coincée entre le canapé et la porte-fenêtre.

La terrasse présentait un ensemble d'objets disparates : un séchoir à linge partiellement rouillé, des pots de toutes formes et couleurs, trois jardinières où des plantes à bulbes laissaient poindre le bout de leurs jeunes feuilles, de vieux arrosoirs et un pot à lait en zinc.

Le regard de Lisa revint dans le salon. Sur sa gauche, un bureau couvert de crayons, stylos et feutres accueillait un ordinateur portable, près de mugs abandonnés. Une pile de dossiers côtoyait une tour de bannettes en plastique débordant de papiers. Les étiquettes À payer, À répondre, À archiver témoignaient d'une volonté d'organisation.

Sous la chaise, Lisa aperçut un mouton de poils. Elle leva les yeux au ciel. Quel bazar !

— Doudou ?

Un chat gris apparut et vint se frotter contre ses jambes.

Mercredi 30 mars

Arrivée en avance, la jeune femme s'installa sur une chaise en rotin pour feuilleter un magazine. Le ronflement du sèche-cheveux rendait inaudibles les paroles que les deux coiffeuses échangeaient avec leurs clients.

Lisa ignora les articles consacrés au nouveau régime à la mode et jeta un œil distrait sur les potins de stars. Elle tourna les pages froissées. Son regard s'arrêta sur un titre écrit en grandes lettres bleues : Et si vous faisiez du vide dans votre maison ?.

Une photographie en deux parties, avant/après, montrait une chambre encombrée et la même pièce après rangement. Sur le deuxième cliché, le volume semblait plus grand et la lumière plus intense. L'article était centré sur le rangement, atout essentiel pour le bien-être au quotidien.

« Organiser l'espace permet d'être plus efficace, de trouver rapidement ce que l'on cherche, ce qui diminue le stress et les pertes de temps. Comme le dit l'adage : une place pour chaque chose, chaque chose à sa place. »

Dans un encadré, l'auteur évoquait la circulation de l'énergie et l'importance d'avoir un champ visuel dégagé.

— Madame Ferrier, c'est à vous. Nous allons faire votre shampooing, lui dit Patricia, sa coiffeuse habituelle.

À regret, Lisa referma le magazine, jeta un œil sur le titre et le mois de parution et le déposa sur la table basse couverte de publications colorées.

Revêtue d'une cape noire, le cou enserré dans une serviette-éponge, la jeune femme se cala au fond du siège. La fraîcheur de la vasque en porcelaine sur sa nuque la fit frissonner. Bientôt, des doigts énergiques pétrirent son cuir chevelu pour faire mousser le shampooing qui dégageait une agréable odeur de chèvrefeuille. L'eau tiède ruisselant doucement sur son crâne lui apporta une sensation de bien-être.

Son esprit divagua. Les mots de l'article tournaient en boucle dans sa tête : faire du vide. L'état de son appartement avait-il des répercussions sur son humeur et sa santé ? Elle n'y avait jamais réfléchi.

Quelle étrange coïncidence ! La veille au soir, elle s'était mise en quête du cahier orange que sa mère lui réclamait. Tous ses souvenirs d'enfance étaient rangés dans l'armoire de sa chambre, sous la penderie. Elle pensait l'y trouver, coincé entre deux albums photo ; mais elle avait rapidement abandonné ses recherches, découragée par la pile de cartons et le fatras d'objets poussiéreux qui emplissaient le bas du meuble. Elle avait tout entassé là lors de son emménagement, deux ans plus tôt, et n'y avait jamais retouché depuis.

— Ça va, Madame ? L'eau n'est pas trop chaude ?

— Non, non.

La jeune femme fit taire ses pensées parasites et allongea ses jambes, bien décidée à profiter de ces rares instants de détente.

Après lui avoir égoutté et séché rapidement les cheveux, Patricia l'invita à la suivre et lui indiqua un fauteuil proche de la vitrine. Sur la place, des passants couraient pour échapper à une nouvelle averse.

— On raccourcit de quelques centimètres ?

— Oui, comme d'habitude, répondit Lisa avec un sourire timide.

Elle aimait sa longueur, à mi-dos, et ne souhaitait pas en changer. Elle se contentait de rafraîchir sa coupe deux fois par an, en mars et en septembre, pour redonner de la vigueur aux pointes et éviter les fourches.

— Vous pourriez faire des mèches pour les éclaircir, proposa la coiffeuse. Avez-vous déjà essayé ?

— Non, j'aime bien ma couleur naturelle.

Avec un large peigne, les mains expertes procédèrent au démêlage de la chevelure humide. Ce simple geste s'accompagna d'un diagnostic rapide.

— Vos cheveux sont ternes et un peu secs. Vous êtes fatiguée en ce moment ?

Leurs regards se croisèrent dans le miroir.

— Oui, je suis débordée au boulot et je dors mal. Ils tombent. J'en retrouve partout, c'est pénible.

— Rassurez-vous, il est normal que les cheveux tombent un peu au printemps. Rien d'inquiétant. Par contre, si ça dure, je vous conseille de faire un soin pour les revitaliser. Ou de consulter un médecin. Parfois, la chute est juste un symptôme, expliqua Patricia.

Pour l'une de ses clientes, cette perte naturelle avait précédé l'annonce du cancer et la perte totale liée à la chimiothérapie. Faire le deuil de ses cheveux avait été douloureux. La repousse, symbole de rémission, lui avait redonné confiance en elle et féminité.

— J'espère ne pas avoir à en arriver là, dit Lisa.

D'aussi loin qu'elle s'en souvienne, elle avait toujours eu les cheveux longs. Avant de partir pour l'école, sa mère lui faisait de belles coiffures : tresses, couettes, chignons... C'était leur rituel du matin. Lisa aimait ce petit moment de complicité, mais elle libérait ses cheveux au cours de la journée, pour qu'ils volent au vent. Ainsi détachés, ils formaient un rempart contre le monde extérieur : quand les adultes la complimentaient sur leur longueur ou admiraient leurs reflets blonds, la petite fille rougissait et se cachait derrière ce mince rideau capillaire.

En grandissant, elle avait appris à attacher ses cheveux pour dégager son visage ovale aux traits fins. Elle aimait avoir une coiffure impeccable pour aller travailler. Son chignon haut faisait ressortir ses iris gris, mis en valeur par de légères touches de maquillage.

Le souffle chaud du sèche-cheveux l'enveloppa et la sortit de sa rêverie. Elle se promit d'appeler sa mère en rentrant. Patricia termina par un brossage lent et soigneux pour bien placer toutes les mèches, avant de vaporiser un fin nuage de laque.

— Ça vous convient ?

Elle saisit un miroir rond, qu'elle orienta pour que Lisa découvre sa coupe.

— C'est parfait, merci, répondit la jeune femme.

Si la longueur sur ses épaules avait été allégée, seul un œil avisé pouvait distinguer la différence. Satisfaite, Lisa sourit à son reflet.

La pluie avait cessé. Elle décida de rentrer à pied et s'engagea dans la rue Émile Zola pour rejoindre la place des Victoires. Détendue par sa petite heure au salon de coiffure, la jeune femme respirait calmement l'air humide et observait les gens. Ils étaient peu nombreux et avançaient d'un pas vif, pressés de rentrer chez eux pour retrouver leur famille et préparer le repas du soir. Lisa n'avait aucune contrainte. Personne ne l'attendait, sauf son chat.

Elle passa devant la vitrine d'un café, tourna la tête et apprécia la décoration moderne. Sans réfléchir, elle poussa la porte, avisa une banquette couleur prune et s'y installa.

Qu'était-elle venue faire ici ? Elle n'en savait rien.

Le serveur vint prendre sa commande :

— Qu'est-ce que je vous sers ?

— Un café, s'il vous plaît.

— Un café, et un sourire ! C'est parti ! lança-t-il avec un clin d’œil.

Quel âge pouvait-il avoir ? Vingt-huit ans, comme elle ? Détendu, dynamique, il inspirait la sympathie. Elle se dit que le hasard avait bien fait les choses en l'amenant ici.

La vaste salle du café était presque vide. L'homme en veston noir s'éclipsa derrière un bar d'une propreté impeccable. Peinture prune avec des touches de vert anis, zinc à l'ancienne : ce mélange surprenant ne manquait pas de charme. Sur de larges étagères en verre, des bouteilles aux couleurs vives lançaient des éclats brillants. Quand l'homme s'adressa à sa collègue qui faisait la plonge derrière le comptoir, un rire franc et sonore égaya la pièce. Lisa ne put réprimer une pointe de jalousie.

Son travail n'avait rien de gai, ces jours-ci. Le projet Lambert demandait à tous un investissement important, et les affaires courantes s'accumulaient. Lisa n'avait plus une minute à elle. Et les pauses, trop rares, ne lui permettaient pas toujours de se distraire.

Devant la machine à café, le matin même, Antoine l'avait interrogée sur son appartement, rue des Glycines. Il venait de visiter un F3 dans le bâtiment voisin et voulait savoir si elle était satisfaite de l'isolation phonique et énergétique de son logement. Sa réponse n'avait pu franchir ses lèvres, car Clémentine était arrivée, telle une tornade. Pour la énième fois, elle leur avait fait l'éloge de sa maison neuve en bois, puis avait enchaîné avec la baisse des taux d'emprunt, s'étonnant que ses proches ne saisissent pas cette occasion inespérée de devenir propriétaires.

Le serveur revint avec la tasse. Le badge épinglé sur son gilet indiquait en lettres noires bien calligraphiées : Célestin. Lisa estima que ce prénom lui allait bien. Gilet et pantalon noirs, chemise blanche, chaussures vernies, ce look chic et classique de serveur parisien, rare dans une petite ville de province, ne faisait qu'ajouter à son charme.

Dans la soucoupe se trouvaient un morceau de sucre enveloppé, que Lisa laissa de côté, et un petit carré de chocolat noir. Depuis combien de temps n'en avait-elle pas mangé ? Elle savoura ce plaisir gourmand et but son breuvage à petites gorgées. La chaleur dans son corps la réconforta et l'aida à se recentrer sur la réalité, loin de ses soucis professionnels.

À la table voisine, deux étudiantes rédigeaient des fiches pour leurs partiels, dont la date approchait. En les écoutant, Lisa replongea trois ans en arrière, quand elle terminait son master en gestion. Elle avait perdu de vue ses amies de l'époque. Et David.

Quelques mois plus tard, elle avait obtenu son premier poste, en CDI. Elle aimait son boulot, le travail sur dossiers, les délais à respecter, les échanges en équipe. La malchance avait voulu qu'elle soit engagée peu de temps après Clémentine, et qu'elles partagent le même bureau.

Son téléphone vibra sur la table. Marie lui proposait de passer chez elle le samedi suivant, à quinze heures. Lisa sourit, heureuse de constater que sa meilleure amie ne l'oubliait pas. Elle confirma le rendez-vous et ajouta ces mots :

J'ai un projet dont j'aimerais te parler.

Samedi 2 avril

Lisa accueillit son amie avec animation.

— Vas-y, installe-toi, j'arrive. J'ai encore un document à terminer. Tu nous prépares deux cafés ?

Marie se dirigea vers la cuisine, suivie par Douglas, qui rejoignit son panier sous la fenêtre. Le liquide sombre s'écoula de la machine à expresso en diffusant son arôme corsé. La jeune femme posa les deux tasses sur la table encombrée de boîtes et de papiers. Un bloc de notes repositionnables y côtoyait un paquet de biscuits entamé, abandonné près d'un pot plein de crayons et de stylos. Celui-ci masquait les premières lignes d'une liste de courses griffonnée d'une écriture rapide. Le long du mur, une grande feuille bleue attira l'attention de Marie qui s'en saisit et lut à voix haute :

— Vétérinaire, gynéco, appeler parents, réserver vacances... La liste est toujours aussi longue, on dirait. Et pourquoi pas : s'inscrire sur Lhommeideal.fr et trouver le prince charmant ? Le pauvre, il t'attend depuis si longtemps... Il va finir par aller voir ailleurs.

Lisa accourut dans la cuisine en s'écriant :

— Eh, rends-moi ça !

Dans un grand éclat de rire, Marie esquiva l'attaque et s'échappa vers le salon, où elle se laissa tomber dans le canapé, n'opposant aucune résistance quand son amie lui arracha le papier des mains.

— Viens donc boire ton café, au lieu de m'embêter !

Dans la cuisine, Marie balaya de la main les poils gris, bien visibles sur son gilet noir. Son sourire laissa place à un froncement de sourcils.

— Tu es toute blanche. Tu devrais sortir un peu le week-end. Ça te dirait de venir à la piscine avec moi ? C'était cool quand on réussissait à y aller tous les dimanches matins.

— J'ai pas le temps avec le projet Lambert. Je travaille comme une folle ! Vivement que ça se termine, j'en peux plus.

— Tu ne bosses pas le dimanche, quand même ?

— Si, ça m'arrive. Mais pas le matin. Dimanche dernier, j'étais tellement crevée que je suis restée au lit jusqu'à onze heures.

Les difficultés professionnelles de Lisa étaient tatouées sur sa peau, dans ces cernes dont le bleu tranchait avec ce teint blafard, habituel en sortie d'hiver. Depuis quelques semaines s'y était ajoutée une lassitude inquiétante.

Elle poursuivit :

— Et puis, je vais avoir des choses plus importantes à faire dans les jours à venir.

— Ah, oui ! C'est vrai ! Je n'y pensais plus. Alors, ce grand projet ?

Lisa chercha ses mots :

— Je... j'ai besoin de changer d'air, de... de respirer. Je t'expliquerai ça tout à l'heure. Dis-moi plutôt comment va ta sœur.

Elle se pencha pour attraper son chat, qui se lova sur son giron. Sous les caresses, sa main fut bientôt pleine de poils gris et blancs. Le panier en tissu vert en était également tapissé.

Les yeux rivés sur sa tasse, Marie expliqua d'une voix blanche :

— Elle a rendez-vous chez un spécialiste le mois prochain. D'ici là, repos. Son médecin a prolongé son arrêt de travail.

Douglas ronronnait dans les bras de sa maîtresse, qui ne répondit pas.

— Et toi, tes parents ? Ton père est revenu ?

— Oui, j'imagine. Enfin... je ne sais pas. Je ne les appelle jamais, reconnut Lisa, gênée par cette question.

Elle libéra le félin et alla se laver les mains. Le long de l'évier étaient alignés plusieurs flacons de produits ménagers, des éponges usagées et une vieille brosse à dents. Elle remarqua deux couvercles de pots de confiture, propres et secs, qu'elle jeta à la poubelle.

— Tu sais que ça se recycle ? lui demanda Marie.

— Ah bon ?

— Oui, sac jaune. C'est du métal.

— Logique. Je n'y avais jamais pensé. J'y veillerai la prochaine fois.

Lisa revint s'asseoir et huma les effluves de son café en fermant les yeux, avant d'attraper un élastique noir sur son poignet pour s'attacher les cheveux.

— Tu es retournée chez la coiffeuse ?

— Oui, mercredi. Ça se voit tant que ça ?

— Non, pas vraiment, rassure-toi. Je sais que tu n'aimes pas le changement. Tes cheveux sont vraiment magnifiques. Si les miens étaient aussi beaux, je les laisserais pousser. Mais ils sont trop fins. De vraies queues de rat.

Inséparables depuis le lycée, les deux amies formaient un duo inattendu. Lisa, petite, fine, discrète, se cachait derrière ses longues mèches claires. Marie, grande, sportive, mate de peau, ne passait pas inaperçue. Sa coupe courte donnait de la vigueur à ses cheveux bruns et renforçait son apparence androgyne.

Le regard de Lisa errait sur le frigo couvert de notes multicolores et de bons de réduction.

— Lili ? Qu'est-ce qui se passe ? C'est quoi ce projet mystérieux ?

— Tu vas me prendre pour une folle.

— N'importe quoi ! On se dit tout, tu sais bien.

— ...

— Bon allez, accouche !

— Je... je n'en peux plus de tout ce bazar ! Cet appartement me démoralise. La poussière et le courrier s'accumulent. Ma bibliothèque croule sous les bibelots et regorge de livres que je ne lis jamais. Je dois agir.

— Tu veux faire un grand ménage de printemps ?

— Plus que cela. Je vais faire... du vide !

Marie sourit, étonnée et soulagée. En blaguant, elle avoua qu'elle avait craint un projet bien plus ambitieux : un voyage au Népal, un relooking complet... ou l'inscription sur un site de rencontre.

Elles en rigolèrent.

Son amie lui expliqua ce qu'était le désencombrement : se libérer du superflu pour ne garder que l'essentiel. Pour cela, il fallait d'abord trier, puis vendre, donner ou jeter les objets qui n'étaient plus utiles ; et ranger ceux que l'on souhaitait conserver en limitant leur nombre au strict minimum.

— C'est intéressant. Mais tu penses vraiment que ça va changer ta vie ?

— Il paraît que cela apporte de l'espace, une meilleure organisation au quotidien et un sentiment de liberté, confirma Lisa.

Elle ne fut pas étonnée de voir une moue dubitative accueillir ses paroles. Marie aimait bouger, sortir. Le printemps était pour elle une saison propice aux activités extérieures : tennis, randonnées, footing, sorties en vélo, balades en rollers... Le moindre rayon de soleil l'attirait au grand air. Lisa ajouta :

— Je vais avoir besoin d'aide. Je peux trier seule, mais j'aimerais que tu sois là pour suivre mes progrès et me motiver.

— Hum... Je serai ton coach, si je comprends bien, conclut Marie.

Après quelques secondes de réflexion, elle accepta d'accompagner son amie dans ce projet, à une condition : que Lisa vienne à la piscine avec elle, au moins un dimanche sur deux.

Les deux complices établirent ensemble un programme à respecter, dont la première étape devait se dérouler le soir même.

Ranger ta chambre. Ces mots écrits par Marie sur la feuille bleue la firent sourire. Ranger sa chambre, comme une enfant.

Petite, Lisa avait eu deux chambres : la chambre rose du pavillon où ses parents vivaient encore aujourd'hui et la chambre à fleurs, dans « la grande maison ». Cette résidence secondaire se trouvait dans le village de Mina, sa grand-mère paternelle.

Pendant l'été, Lisa y passait quelques semaines de vacances en famille. Chaque soir, avant de rejoindre sa petite maison en pierre, Mina montait dans la chambre à fleurs pour lire une histoire. La fillette aimait ces instants de tendresse, allongée dans son lit bien bordé, où elle se sentait en sécurité. Quand elle plongeait dans le sommeil, sa grand-mère lui caressait les cheveux, déposait sur son front un léger baiser et quittait la pièce à pas de loup.

Dans la cuisine, Lisa s'assura que la gamelle de son chat était pleine de croquettes, avant de rejoindre sa chambre en chantonnant, l'animal sur les talons.

Évoquer son enfance lui avait donné envie de se replonger dans ses souvenirs. De l'armoire, elle sortit un carton brun, sans inscription, d'où elle extirpa une lourde pile de classeurs en similicuir bordeaux.

Lentement, elle tourna les pages de l'album portant le millésime 1996, l'année où son père avait acheté la grande maison. Lisa avait huit ans. Elle observa les pièces en désordre après l'emménagement, les murs, les meubles, mais surtout les visages. Comme Mina était belle !

Le temps se figea. Le regard vide, la jeune femme projeta dans sa tête le film de ces vacances en famille, dont les images n'existaient plus que dans sa mémoire. Sa gorge se serra.

Lorsque Douglas sauta sur le lit, Lisa revint dans le présent, se redressa subitement et l'interrogea d'une voix rauque :

— Où est-il ? Il faut que je le retrouve.

Le chat plissa les yeux, comme s'il comprenait la demande de sa maîtresse.

La jeune femme venait de se rappeler une promesse faite à sa grand-mère. Le visage livide, elle se rua vers l'armoire, sortit plusieurs boîtes de tailles et de couleurs variées, les secoua, les ouvrit, et en inspecta le contenu. Le bijou qu'elle cherchait ne s'y trouvait pas.

Où pouvait-il être ?

Gênée par ses cheveux, elle attrapa un vieil élastique parmi les multiples objets qui traînaient sur la table de chevet, remonta ses longues mèches emmêlées et les attacha en une boule informe et hirsute.

— Il faut que je le retrouve ! répéta-t-elle.

Les joues blanches, le cœur serré, les mains fébriles, elle vida l'armoire entièrement. Le lit disparut sous les vêtements, chaussures, sacs, foulards et accessoires. Elle ouvrit les cartons de souvenirs entassés là, les retourna, déversa leur contenu sur le parquet. Rien ! Il n'était nulle part. C'était un comble : avoir accumulé tant d'objets et être incapable de retrouver le seul d'entre eux auquel elle tenait vraiment.

Sa quête se poursuivit dans le salon. Où avait-elle pu mettre la boîte ? Explorant les étagères de la bibliothèque, elle écarta livres et CD, déplaça les bibelots un à un et heurta un cendrier, qui glissa et se brisa sur le sol. Enjambant les morceaux épars, elle se dirigea vers la porte-fenêtre. Une pile de caisses avait été dressée là, dans l'angle, depuis le décès de sa grand-mère. Elle les fouilla toutes, souleva la poussière, exhuma des papiers jaunis, remua ciel et terre. En vain.

— Mais ce n'est pas possible. Je ne peux pas l'avoir perdu ! J'ai promis à Mina de ne jamais m'en séparer.

Tremblante, elle inspecta la pièce, sans comprendre où elle avait pu égarer cet objet essentiel. Qu'en avait-elle fait ? Elle sentit dans ses tripes la peur s'insinuer, une peur irrationnelle, venue de l'au-delà. C'était une des dernières volontés de sa grand-mère. Et elle ne l'avait pas respectée.

Sur l'étagère de la bibliothèque, elle aperçut un CD de son groupe préféré. Elle plaça le disque dans le lecteur, augmenta le volume et se mit à chanter à tue-tête, comme elle le faisait à quinze ans. C'était une plainte désespérée, un mélange de rage et d'angoisse. Les basses résonnaient dans son corps, ses cordes vocales vibraient, écorchant les paroles qu'elle connaissait par cœur.

Après trois chansons, elle se laissa tomber dans un fauteuil, essoufflée, le ventre vrillé par la peur d'avoir rompu sa promesse.

C'était un signe négatif. Un de plus.

Une vague immense déferla sur elle et se retira en emportant ses dernières forces. Elle ne voulait plus lutter. Les brimades de Clémentine, le projet Lambert, les dossiers qui s'accumulaient... elle ne pouvait plus affronter tout ça. Elle était épuisée par ces journées de travail qui se ressemblaient toutes. Il fallait qu'elle démissionne, qu'elle quitte cet enfer.

Le cafard la poursuivit. De noires pensées se mirent à tourner en boucle dans sa tête : personne ne s'intéressait à elle, son chat perdait ses poils et allait certainement mourir, jamais elle n'oublierait David, elle finirait seule dans cet appartement poussiéreux, les objets allaient l'ensevelir, son bonheur passé ne reviendrait pas, sa vie ne valait rien, elle était trop petite et trop laide pour plaire, elle n'avait aucun projet d'avenir, aucune ambition, aucun talent...

Le cœur lourd, elle enfouit son visage dans un coussin et laissa ses larmes couler.

Quand son tourment intérieur se calma, elle se sentit apaisée et reprit confiance en elle. Son objectif pour les semaines à venir était simple : mener à terme son projet de désencombrement. Pour elle-même. Et pour Marie.

Sur le seuil de la chambre, la jeune femme constata l'étendue du champ de bataille : elle allait devoir réparer les dégâts. Son estomac gargouilla et elle accepta de se restaurer avant d'entamer son premier grand chantier de tri.

Le repas fut vite avalé : une soupe, un morceau de pain, un bout de fromage et une poire. Lisa avait perdu tout intérêt pour la cuisine depuis qu'elle vivait seule.

L'aiguille des minutes parcourut deux tours complets et la nuit tomba sur la chambre.

Lisa avait trié chaussures, accessoires et vêtements. Les souvenirs avaient rejoint leurs cartons. Elle les emporta dans le salon, afin de respecter la fonction précise de chaque pièce. La chambre était un endroit pour dormir et s'habiller, pas un lieu de mémoire ou de stockage.

Dans l'entrée, elle accumula tout ce qui devait quitter l'appartement : les deux gros sacs de vêtements qu'elle déposerait dans la benne de récupération en bas de l'immeuble, puis les objets et chaussures qui seraient vendus sur un site de petites annonces en ligne.

Après avoir passé l'aspirateur, elle contempla le résultat. Le mobilier se limitait à quatre éléments : le lit, l'armoire, une commode à trois tiroirs et la table de chevet. Le seul objet personnel qu'elle avait laissé en vue était le roman qu'elle lisait parfois le soir avant d'éteindre la lumière. Elle retourna dans le salon chercher une petite bougie rose qu'elle posa sur la commode. La cerise sur le gâteau.

Elle s'allongea sur le lit pour avoir un autre point de vue. Ouvrant la porte de l'armoire avec son pied, elle en admira le contenu : vestes, chemises, jupes et pantalons bien pendus, T-shirts, pulls et tops pliés en piles droites. Les accessoires et sous-vêtements avaient rejoint la commode. Le bas du placard ne contenait plus que quelques boîtes à chaussures soigneusement étiquetées. Plus d'objets insolites, aucun carton encombrant.

Le regard de la jeune femme s'attarda sur sa garde-robe. Au milieu de vêtements gris ou noirs, les tops et chemisiers étaient blancs ou pastel, sans aucune touche de couleur vive. Sa préférence pour les tenues classiques aux teintes douces s'était renforcée lors de son entrée dans le monde professionnel. Lisa n'était pas une adepte de la fantaisie.

Prenant conscience de cette facette de sa personnalité, elle s'interrogea. Quelle image renvoyait-elle aux autres ? Comment percevaient-ils cette jeune femme fluette habillée de couleurs tristes et coiffée d'un chignon de petit rat ? Elle se leva et alla ouvrir le deuxième tiroir de la commode. Ses foulards, ceintures et sacs étaient pâles : vieux rose, mauve, vert d'eau… Tout cela manquait vraiment de gaieté.

Son œil s'arrêta sur la pochette en cuir blanc qu'elle avait hésité à placer dans la pile À vendre. Elle l'avait achetée deux ans plus tôt, pour le mariage de sa cousine Clothilde.

Ce jour-là, à Saint-Lantier, Lisa portait une robe parme, fluide et élégante. David avait choisi un costume gris, qui lui donnait beaucoup de charme. Ils s'accordaient bien. Martine, émue de les voir aussi beaux, leur avait proposé de les prendre en photo. Ils étaient allés près du plan d'eau, devant les longues branches souples des saules pleureurs. Ce cliché, Lisa l'avait conservé, mais ne pouvait plus le regarder sans un pincement au cœur.

Son père s'était montré distant toute la journée, et absent pendant la soirée. Où était-il parti ? Lisa n'avait posé aucune question. Tous les Ferrier savaient que Pierre était un courant d'air. Sa mère semblait s'y être résignée avec les années. Elle avait dansé avec d'autres hommes, sa préférence allant à l'oncle Edgar, son beau-frère, réputé pour être le meilleur danseur de la famille.

Dans l'après-midi, Lisa avait souhaité profiter de son séjour pour un petit pèlerinage sur les lieux de son enfance. Elle voulait montrer à David la grande maison dont elle lui avait si souvent parlé. Quand elle avait proposé à ses parents de les accompagner, son père avait émis un refus catégorique avant de quitter la chambre d'hôtel en claquant la porte.

Martine avait adressé à sa fille un sourire plein d'indulgence.

— Ne t'inquiète pas. Il est comme ça, tu le connais. Allez-y tous les deux, pour une petite balade en amoureux. Vous allez voir, David, elle est belle, cette maison. J'aimais y passer les vacances, malgré tout.

Lisa n'avait jamais oublié ces mots : malgré tout...

Samedi 16 avril

C'était le troisième rendez-vous qu'elle prenait pour vendre des objets à des particuliers. Comme convenu, elle attendait sur le parking de covoiturage le plus proche de chez elle, à la sortie de la ville. Quatorze heures dix, l'acheteur aurait déjà dû être là. S'il n'arrivait pas dans les cinq minutes, Lisa rentrerait chez elle, déçue. Personne ne lui avait encore posé de lapin, mais cela finirait bien par arriver un jour ou l'autre.