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Juliette, une jeune interne dans un hôpital parisien, contracte la Covid-19 lors du premier confinement. Sans antécédents médicaux, elle se retrouve en réanimation, plongée dans le coma. Son père, Jean-Michel, ancien truand devenu agent de sécurité, est dévasté. Incapable de comprendre pourquoi sa fille, en pleine santé, est frappée aussi durement, il se lance dans une quête de réponses. Plus pour se rassurer que par réelle conviction, il découvre que Juliette n’est pas la seule jeune en bonne santé à subir les effets dévastateurs du virus. Son enquête pour comprendre l'inexplicable prend une tournure inattendue.
Simultanément, au cœur de la Seconde Guerre mondiale, un jeune résistant surnommé « L’Écureuil » prend tous les risques pour aider la Résistance. D’abord coursier, il accepte une mission périlleuse : aider une famille juive à fuir vers l’Espagne, une tâche qui s’avère tragique.
Un lien mystérieux unit ces deux récits, et Jean-Michel, dans sa quête pour sauver sa fille, découvrira des vérités qui vont bien au-delà du présent. Face aux épreuves, il se bat contre vents et marées pour comprendre et protéger ceux qu'il aime.
À propos de l'auteur :
Hervé Arnal, âgé de 55 ans, est formateur et ancien chef de secteur en grande distribution. Originaire de Millas, près de Perpignan, il est l’auteur de plusieurs romans policiers, dont certains déjà publiés comme "Rendez-vous dans 10 ans, place du Capitole" et "Jean Grin, le monstre du causse".
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Seitenzahl: 498
Veröffentlichungsjahr: 2024
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La Faute à la malchance
Hervé Arnal
Thriller
Illustration graphique : Graph’L
Images : Adobe Stock
Éditions Art en mots
Juliette Bourigeaud rentrait juste du travail, l’heure sur son four affichait 7 heures 35, le jour pointait à peine son nez. Elle terminait juste sa garde de nuit, interne à l’hôpital, la Salpêtrière aux urgences, douze heures de suite sans s’asseoir, elle ne sentait plus ses jambes. Elle devrait en avoir l’habitude, elle enchaînait les nuits, la grippe en ce mois de février remplissait les lits, surtout des personnes âgées qui s’ajoutaient aux accidents quotidiens courants à Paris. Par chance, l’épidémie qui sévissait en Chine évitait la France. Un cas l’avait choquée, une femme admise à 1 heure du matin, rouée de coups par, certainement son mari, rate enfoncée, elle ne passerait peut-être pas la journée. Il lui tardait presque la fin de la journée, sa prise de fonction pour une nouvelle nuit, afin d’avoir des nouvelles. Elle s’impliquait trop, le docteur Ramos, sa chef de service, ne cessait de le lui rappeler. Il fallait qu’elle s’aguerrisse, s’endurcisse. Il lui restait deux ans de pratique pour cela. Déjà un miracle qu’elle tienne le coup, elle s’épatait jour après jour. Jamais elle n’aurait pu imaginer que la jeune ado rebelle qu’elle était, sauvage, bagarreuse, insouciante, un peu voleuse, un peu dealeuse, ne devienne un médecin respectable. La mort de sa mère alors qu’elle n’avait pas seize ans, au lieu de la pousser davantage vers la délinquance, l’avait au contraire remise sur les bons rails. Elle s’en voulait tant d’avoir négligé l’amour de sa maman qui donnait tout pour sa fille unique, travaillant comme une folle, se privant pour elle avec pour seule récompense, le mépris de sa fille. Bien qu’en retard à l’école, Juliette avait su redresser brillamment la barre, obtenir son bac avec mention, et surtout passer la frontière infranchissable de la première année de médecine. Le prix à payer de cette frénésie d’apprendre, quand elle rentrait de ses longues journées ou nuits, personne ne l’attendait avec un verre, personne ne chauffait son lit, personne de la rassurait en lui confirmant que son travail était nécessaire. A presque vingt-trois ans, elle vivait seule, tragiquement seule. Elle avait bien connu des histoires, avec des hommes, avec des femmes, elle aimait les deux, mais rien de suffisamment sérieux, rien qui la pousse à inviter l’autre pour une durée indéterminée dans sa vie. Il y avait bien Guillaume avec qui elle en prendrait bien pour perpette, un beau chirurgien trentenaire avec qui elle n’avait couché qu’une fois, mais quelle fois, celle qui vous revient à chaque déprime, à chaque trip nostalgie, à chaque envie sexuelle et elle en avait souvent. Il avait réussi à la transporter, à la transgresser, à la transmuter, enfin tout ce qui est trans… Pourtant rien de romantique, pas de violon, pas de flonflon, pas de musique qui fait pleurer, pas de déclaration flamboyante, juste une chambre d’hôpital vide, juste une opération interminable, sa première avec un chirurgien de talent, juste une vie de sauvée, pas gagnée, une mère de famille condamnée après un accident de la route, juste un moment de décompression après quatre heures de blocs, juste deux corps qui se rapprochent, juste deux bouches qui s’unissent, juste une chambre vide à portée de main, juste des minutes qui avaient paru un siècle, mais un siècle d’extase. Pas que les mains qu’il avait de chirurgicale. Jamais, elle n’avait ressenti un tel plaisir, même une femme ne connaissait pas son corps comme Guillaume, les moindres parcelles du plaisir n’échappaient pas à cet expert. Il avait réussi à la faire jouir plusieurs fois en peu de temps, certainement aidé par la décompression suite au stress de l’opération, mais pas que. Le seul problème, le beau Guillaume, grand comme elle aime les hommes, chauve par choix, barbu par virilité, un sourire de carnassier, était marié, de plus avec un médecin du même hôpital. Pas d’excuses, Juliette le savait très bien avant de succomber, pas un frein pour elle, le plaisir en valait la chandelle, mais lui, avait des principes. Il s’était tout de suite senti mal, s’excusant de ce faux pas, il aimait sa femme, et patati et patata. Elle s’en moquait de sa femme, elle ne voulait que passer du bon temps avec lui. Bon, OK, elle tomberait facilement amoureuse d’un tel étalon, elle l’était même déjà. Depuis ce coup de bistouri dans le contrat de mariage du beau docteur, il y avait presque trois interminables mois, ils s’évitaient, quand ils se croisaient, il baissait les yeux ou ne montait pas dans l’ascenseur qu’elle occupait. Plus d’opération en chirurgie pour elle, elle était punie aux urgences même si elle adorait le stress, le dynamisme, les cas si variés de ce service. Elle aimait la chirurgie et souhaitait plus que tout devenir chirurgienne. Elle espérait juste qu’une histoire de cul, même l’Histoire de cul, ne la priverait pas de son rêve. Rien que de penser à Guillaume elle sentit comme une poussée de chaleur. Peut-être rien à voir avec une quelconque pulsion sexuelle, depuis le début de sa garde, elle oscillait entre les frissons et les bouffées de chaleur. Un peu de fièvre ? Elle se la prendrait tout à l’heure, en attendant, son estomac se tordait, réclamant son dû, et son corps en sueur désirait une douche. Un bruit dans son appartement la fit sursauter. Peu rassurée, elle quitta sa cuisine pour aller vérifier dans sa chambre ce qui avait provoqué ce bruit. Elle s’arma d’une casserole, aux urgences elle voyait passer trop de cas bizarres pour ne pas s’en effrayer. Elle avançait prudemment, cachée derrière son ustensile de cuisine, piètre armure. Elle ouvrit d’un coup sec la porte tout en se reculant. Elle sentait son cœur battre à tout rompre, tout son corps bouillait, la sueur lui piquait les yeux. L’image de la femme battue par son mari s’imprima dans sa tête et pourtant elle savait que son comportement était ridicule, pas de mari pour la battre, pas de biens précieux à voler et surtout une fenêtre dans sa chambre au septième étage sans balcon, sans accès direct, elle ne risquait donc absolument rien. Elle le savait, mais la peur l’envahissait comme le désir quand elle croisait Guillaume. Elle ne se contrôlait plus, probablement la fatigue. Elle réussit non sans mal, non sans trembler de partout, à pénétrer dans sa chambre aussi tranquille que si elle entrait dans un immeuble en flammes. Malgré sa vue qui se troublait de plus en plus, elle constata mi-rassurée, mi-affolée par sa bêtise, que sa chambre fût vide, que le bruit provenait certainement de l’appartement du voisin d’à côté, aussi calme qu’une fanfare pendant les fêtes de Bayonne. Se sentant stupide, mais de plus en plus faible, elle réussit à s’asseoir sur son lit, une vielle de 140 ans. Elle se laissa choir sur sa couette et ferma les yeux, ses paupières s’enflammant. Elle perdit connaissance et même l’image du beau chirurgien s’effaça.
Août 1941
Paul Levreau, dit l’écureuil, respirait très mal, du haut de ses 26 ans, il se savait en bonne santé, élevé à la campagne où très tôt il aidait son grand-père puis son père aux travaux des champs, il soulevait les bottes de foin comme si elle pesait moins qu’une plume, il était robuste et même sans se vanter, courageux. Du courage, il en fallait pour exécuter toutes les missions qu’on lui confiait. Acteur né, il jouait comme personne les débiles, il passait donc sans trop d’encombres les différents barrages ou contrôles. Mais aujourd’hui, il respirait très mal, car sa mission ne consistait pas à porter du courrier secret d’un point à un autre, en général de Montluçon à Paris, il n’était qu’un intermédiaire, le courrier provenait du Pays basque, son cher Pays basque natal, pour le compte de la résistance, non aujourd’hui, depuis Montluçon, il transportait des pièces nécessaires pour réparer un émetteur radio, pièces que reconnaîtraient facilement même le plus abrutit des soldats allemands et directs l’interrogatoire par la Gestapo et le peloton d’exécution. Il connaissait parfaitement les risques, il les bravait depuis presque le début, depuis l’appel du général de Gaulle. Il avait été refusé à la souscription, il boitait, souvenir d’une chute malencontreuse devant une charrue qui lui avait roulé dessus. Pas grave, il se battrait tout de même pour son pays. Cette fois, son côté débile ne suffirait pas à justifier le port d’un gros colis qu’il ne pouvait pas cacher sous son manteau. Il avait pourtant réussi sans encombre à arriver presque jusqu’à Paris. Il avait pris le train, cachant son colis sous un siège, dix rangées devant lui, assez loin pour qu’il puisse faire l’innocent s’il était découvert, mais assez proche pour surveiller son trésor. Par chance, peu de monde ce matin dans le train, personne n’avait remarqué son manège, d’abord s’asseoir à une place, pour en changer presque tout de suite après, mais bon, qui se souciait des faits et gestes d’un attardé mental ? Il ne faisait même pas peur, quand il jouait ainsi avec ses yeux vides, son sourire nié, sa démarche maladroite, les enfants s’approchaient de lui, se moquaient bien sûr un peu, mais jamais méchamment. Les parents laissaient faire, il inspirait plus la pitié que la peur. Le personnage idéal pour passer inaperçu. Dès l’arrivée du train en gare, Paul attendit que le jeune couple, que le papy et que l’homme en costume cravate quittent tous son compartiment pour se rasseoir à la place où il avait glissé son colis et le récupérer. Il se leva et sauta sur le quai. Tout de suite, il aperçut la file des voyageurs qui attendaient devant l’accès à la gare. Un contrôle, il ne pouvait s’agir que d’un contrôle. Avec son colis empaqueté dans du journal, il se ferrait inévitablement remarquer. Il sentit l’affolement se pointer, ses jambes se mirent à trembler. Il souffla bien fort comme s’il pouvait chasser par ses poumons tout son stress et sa peur. Il scruta le quai, il devait éviter ce barrage, donc filer par ailleurs. Il remarqua des soldats à l’autre bout de son train qui fumaient, ils ne le laisseraient pas passer. Il pouvait se glisser sous le train et passer sur le quai opposé, mais au travers des fenêtres, il y vit là aussi des soldats. Rarement, il n’avait constaté un tel déploiement, les Allemands cherchaient quelqu’un. Lui ? Impossible, sauf si son réseau avait été pris et qu’un des membres s’était mis à table. Peu étonnant quand on connaît les méthodes efficaces d’interrogatoire de la Gestapo. Lui-même ignorait s’il y résisterait. Il s’était promis de tout tenter pour se tuer ou de se faire tuer avant d’en arriver là. Il pourrait déposer son colis et passer sans, il ne risquerait alors rien, mais les pièces étaient si rares et surtout si indispensables. Elle venait d’Angleterre, via l’Espagne et le Pays basque, tant de gens avaient pris des risques pour qu’elles arrivent à bon port. L’émetteur se trouvait ici à Paris, si proche et à la fois si loin. Non, il ne pouvait pas abandonner sa mission aussi facilement. Immobile jusque-là, il dut s’écarter pour laisser passer une vieille dame qui peinait avec sa lourde valise, elle suait abondamment sous son manteau. L’écureuil eut soudain un de ces éclairs de génie qui faisait de lui un agent redoutable. Il courut pour rattraper la dame, en boitant, passa devant elle et l’interpella pour une fois sans jouer les débiles :
— Excusez-moi, madame, mais votre valise me paraît peser des tonnes, vous voulez mon aide ?
Il ponctua sa requête de son sourire qu’il savait d’ange. S’il se sortait de tout ce bordel, il s’inscrirait dans un cours d’art dramatique pour devenir acteur. La dame posa sa valise, soulagée de cette pause. Elle dévisagea ce jeune homme pour s’assurer de son honnêteté, mais que risquait-elle ? Qu’il s’enfuit avec ses affaires ? Il serait ravi de porter ses culottes usées ou sa robe du dimanche qu’elle ne mettait presque plus. Il apprécierait davantage les boîtes de pâtés cachées dessous, cadeau de son frère qui vivait à Bourges et qui alourdissait tant son bagage. Comme depuis qu’elle avait quitté la maison de Marcel, elle tremblait de peur que les Allemands ne les découvrent et qu’elle finisse en prison pour un peu de charcuterie, elle avait d’abord refusé ce cadeau empoisonné, mais son aîné avait insisté, elle accepta donc volontiers la main tendue, se disant qu’après tout, valait mieux que ce soit cet inconnu qui ait des ennuis. Elle tendit donc la lourde valise. En échange, l’inconnu lui proposa qu’elle lui prenne son colis beaucoup plus léger. Elle en fut soulagée, un, par la baisse de poids et deux, de passer le contrôle sans ses pâtés. Si elle savait… L’écureuil la laissa passer et la suivit à quelques pas.
— Ne m’attendez pas, la rassura-t-il quand elle se retourna, ne le voyant pas à ses côtés. Même pour moi, elle est lourde.
On se retrouve à la sortie de la gare.
Paul tenait à laisser un peu d’espace et surtout des voyageurs entre lui et elle. Si les Allemands ouvraient le paquet, il aurait peut-être le temps de s’éclipser. Pas très élégant de faire courir un tel risque à cette brave dame, mais il se dit qu’elle pourrait s’expliquer et que sa fuite corroborerait sa version. Il se cala à quatre voyageurs de sa désormais complice involontaire. Il respira beaucoup mieux quand les trois soldats s’écartèrent pour la laisser passer sans même lui demander ce que contenait ce paquet, elle inspirait la confiance tout comme lui avec sa tête d’attardé et sa valise plus lourde que lui. Il passa aussi sans problème. Ils échangèrent leur colis à la porte de la gare non sans que la dame n’essaye que le brave garçon ne lui porte son fardeau jusqu’à la station de métro, ce qu’il déclina sans explications.
De nos jours
Jean-Michel Huget sortait enfin du magasin, un supermarché, il ne venait pas d’y faire ses courses, il y bossait, vigile, sa mission, empêcher les voleurs de le piller. Il n’arrêtait pas grand monde, mais le directeur le rassurait en lui affirmant que sa présence, surtout sa prestance, sa forte carrure, impressionnait les probables voleurs. Il voulait bien le croire, il arrêterait beaucoup plus de voleurs s’il se fondait dans la masse des clients, déguisés en ménagères, plus difficile avec sa barbe en bataille, qu’avec son costume d’agent de sécurité, mais bon, il suivait les ordres. Il détestait son job, pas très gratifiant, mais il fallait bien manger et payer les factures, surtout dans sa condition. Lui qui avait connu les lieux de luxe, l’argent et les femmes faciles, les belles voitures, la fête à gogo, vivait seul dans un minuscule deux pièces, prenait le métro, ne sortait jamais, pas d’amis et ne buvait même plus. À 53 ans, il vivait comme un moine ou presque, mais il s’en contentait et presque, aimait sa vie, du moins l’acceptait-il. Il hésita à s’allumer une cigarette, il essayait d’arrêter, mais pas facile. Il se retint, une nouvelle victoire. Il regarda sa montre, 19 heures, pour une fois il ne se tapait pas la fermeture, il tournait avec ses collègues et comme il devait retourner bosser, il lui restait deux heures avant de repartir, cette fois dans un bar branché, pas le même style de clients, des guindés fringués à la dernière mode, plutôt jeune, mais que l’alcool ou la drogue rendaient aussi débiles, que les autres. Il cumulait les postes, bien obligé, le loyer coûtait une blinde, il paierait moins en banlieue, mais il perdrait trop de temps dans les transports. Bus, puis métro, il ne lui restait plus qu’une grosse heure pour manger, se changer et respirer un peu. Le bar fermait à minuit, normalement il se coucherait pas trop tard et pourrait dormir au moins ses trois heures puisqu’il ouvrait le supermarché à 7h30. Il sentait sa fatigue le pousser vers son canapé déchiré, mais s’il cédait, il ne s’en relèverait pas. Il n’avait jamais manqué un jour de boulot, pas même l’hiver dernier avec 39 de fièvre. Il se fit une omelette qu’il arrosa d’un coca. Si la fatigue ne le tuait pas, la malbouffe s’en chargerait même si pour son âge, il tenait encore la forme. Il passait son temps libre dans une petite salle de sport de son quartier où il usait les sacs de frappes et le tapis de course plus usé que son canapé. Il se changea et repartit, cette fois le métro suffirait, le bar se trouvait dans le VIIIe, à quatre stations de chez lui. De vigile, il passait videur. Il salua le personnel, deux serveuses et un barman, roi du cocktail, le patron était dans son bureau comme d’habitude, il le saluerait plus tard, et il se positionna à l’entrée pour filtrer les clients. La consigne était simple, que des gens présentables, c’est-à-dire pas de racailles, ni d’Arabes, ni de noirs, sauf s’ils étaient habitués et friqués ou si c’étaient des filles, de préférence bien roulées. Les jolies filles attiraient les jeunes hommes en chasse et donc l’argent, à lui de décerner ceux qui en avaient et qui étaient disposés à le dépenser ici. Il avait du flair et savait reconnaître les arnaqueurs, les squatteurs, les branleurs, les suiveurs, enfin tous les profiteurs. Et quand ce gorille avec son mètre quatre-vingt-dix et ses cent dix kilos bien répartis, vous interdisez le passage, vous n’insistiez pas. Surtout que le bar pas très grand, n’avait rien d’une boîte de nuit, la clientèle venait y boire les cocktails renommés pour bien débuter la soirée. Une sorte de mise en bouche festive. Un bon créneau trouvé par le proprio, il ne se tapait pas les soûlards des fins de soirées, pas trop du moins, les clients n’avaient pas encore tout dépensé en commençant juste leur festivité, et situé pas loin des Champs, le bar était vite devenu un rendez-vous branché, incontournable, d’où le filtre. Comme on n’était que mercredi soir, la soirée s’annonçait tranquille. Un premier groupe de trois filles et deux hommes, la trentaine, se présenta à peine le videur installé sur sa chaise haute devant la porte. Jean-Michel reconnut les deux hommes, des habitués, des traders ou dans le genre, qui gagnaient bien leur vie, mais pas les trois femmes, plutôt pas mal en minijupe, pas vulgaire, peut-être des escortes, courant, mais pas son problème tant qu’elles ne racolaient pas dans l’établissement et ce n’avait pas l’air d’être de leur standing, le racolage, merci internet. Un groupe de six personnes un peu plus âgées les suivit, probablement une soirée professionnelle, les deux femmes du groupe ne ressemblaient en rien à des escortes même s’il les trouva belles dans leur robe très classe, plus des collaboratrices qui sortaient entre collègues afin d’oublier les gamins et le mari. Physionomiste, le videur, l’expérience plus un certain flair. Bon, si cela se trouvait, il se plantait carrément, c’était les trois premières filles qui étaient en fait des chefs d’entreprises, et les deux plus mûres, des filles payées pour la soirée. Il sourit de sa bêtise, car en fait il s’en moquait totalement, tant qu’ils restaient sages et qu’ils faisaient chauffer la carte bancaire… Depuis six mois qu’il travaillait ici, il n’avait sorti que deux jeunes pleins aux as qui avaient dû abuser de cocaïne et qui, se prenant pour des stars, avaient trop collé une des serveuses. Il détestait entre tout le manque de respect envers une femme. Comme prévu le bar se remplit doucement et Jean-Michel passa une soirée tranquille. Il se rappela l’époque où il était lui, client de tels endroits, même des plus huppés, des moins fréquentables aussi. Pas de carte de crédit qui flambait, que du cash, des billets qui lui brûlaient les mains. Il ne se privait pas d’offrir des tournées générales, de s’offrir des faveurs sexuelles avec des femmes plus belles les unes que les autres, de manger sur les plus belles tables, de rouler en voiture dont ses deux salaires actuels ne pourraient même pas lui permettre d’en changer une roue. Inutile de regretter, il avait rendu grassement la monnaie. Il se levait régulièrement de son siège pour tourner dans le bar, pour s’assurer que tout se passait bien. Il remit à sa place l’un des jeunes hommes du premier groupe et surtout sa compagne, qui à peine cachée par la table, s’occupait de sa virilité de façon non équivoque. À part ce petit incident qui le fit sourire et qui accréditait sa supposition sur le métier habituel ou occasionnel des deux filles, il passait une soirée paisible, un salaire facilement gagné. Il regarda sa montre, plus qu’une heure à tenir avant de reconduire tous les clients, pas question de gratter une minute en plus, car si les voisins se plaignaient il y aurait une grosse amende et une possible fermeture. Il avala un verre que venait de lui servir une des serveuses derrière le bar, un soda sans alcool comme à chaque fois, professionnel jusqu’au bout. Il devait bien avouer qu’il se montrerait beaucoup moins professionnel avec Sandra, la trop jolie serveuse, qui le faisait craquer, même si elle pourrait être sa fille. Il la sentait réceptive à son charme d’ours, mais n’osait rien tenter de peur qu’elle l’accuse de harcèlement et qu’il perde ainsi ce travail. Comme il ne travaillait pas directement pour le patron du bar, mais pour une société privée de sécurité, il perdrait aussi son autre poste. Il répondit tout de même à son sourire dévastateur, quand il sentit son téléphone vibrer dans sa poche. En général, il ne s’en servait jamais, là aussi par professionnalisme, il le gardait au cas où il devrait appeler les secours. Comme il ne possédait ni femme ni amis, seul son patron pouvait l’appeler. Il partit dans les toilettes pour décrocher. Numéro inconnu. Qui pouvait bien l’appeler à cette heure-ci ? Ça puait les ennuis. Une unique façon de le savoir, prendre l’appel. Il écouta puis comme si les toilettes allaient exploser, il se mit à courir, s’arrêtant juste devant Sandra pour lui crier, musique d’ambiance oblige, qu’il devait partir et sans plus d’explications, il quitta le bar, son corps dégoulinant de sueur, l’estomac plus noué qu’une corde de pendu.
Août 1941
Les gens vaquaient à leurs occupations comme si justement, il n’y en avait pas, d’occupation, comme si rien ne s’était passé, comme si les soldats n’étaient que de simples figurants de films, comme si les épiceries croulaient sous la marchandise, comme si beaucoup d’hommes ne croupissaient pas dans un camp allemand, comme si la vie continuait malgré tout. Cette indifférence choquait Paul Levreau, surtout quand il marchait dans les rues de la capitale. Il se sentait seul, si seul, à oser se battre encore contre l’envahisseur, seul à pas supporter l’oppression, seul à crier haut et fort son envie de liberté, enfin pas haut et fort, seul même s’il savait très bien qu’il ne l’était pas, il résistait depuis suffisamment longtemps pour connaître un maximum de courageux qui luttaient dans l’ombre au péril de leur vie, tout comme lui. Peut-être que les autres, les gens normaux, se battaient à leur manière, en faisant comme si rien ne se passait, l’ignorance contre la tyrannie. Pourquoi pas ? L’écureuil traversa une grosse partie de la ville avec son paquet à la main. Il évita le métro, aux stations beaucoup trop surveillées, aux contrôles trop fréquents, il ne trouverait pas à chaque fois une brave dame avec une lourde valise. De la gare d’Austerlitz, son périple l’amenait à Belleville, soit trois arrondissements à traverser, à pied, une belle balade. Il fit une pause casse-croûte dans un bistrot sur une petite place. Son cœur s’emballa quand deux officiers allemands s’installèrent à la table à côté de la sienne, en terrasse. Il avait caché plus ou moins son colis sous sa chaise, dès que les soldats s’assirent, il s’avança davantage pour essayer de le cacher. L’un des deux hommes remarqua son mouvement et le regarda longuement, l’air suspicieux. Le visage de l’écureuil se décomposa même s’il faisait tout pour prendre une posture normale. Il comprit sa bévue et tout d’un coup fit des gestes incontrôlés, se tapant la tête avec sa main et grognant comme un tigre en chasse, cherchant de son regard de débile, le serveur, mimant le plus qu’il le pouvait, l’impatience d’un client mentalement attardé. L’officier qui n’écoutait plus son collègue, soudain gêné, reprit le fil de la conversation, évitant soudain de regarder à nouveau le jeune homme. Le serveur arriva enfin, ce qui calma Paul. Il but toute foi très vite son verre d’eau, empoigna son jambon beurre et son paquet et quitta sans se retourner, le bistrot de quartier en évitant de marcher trop vite. Il ne stoppa sa fuite que bien à l’abri des regards des officiers dans une autre rue. Ils ne le suivaient pas. Il souffla bien fort. Décidément, passer pour un anormal, donc se faire remarquer, restait sa meilleure arme. Il put poursuivre en retrouvant un rythme cardiaque normal, sa chaleur corporelle tombant nettement. Du coup le sandwich lui laissa un goût amer, mais comme il n’avait pas mangé depuis, depuis, il ne s’en souvenait plus, il l’avala rapidement en marchant. Il devait livrer chez monsieur et madame André qu’il ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam et tant mieux, moins il en savait, moins il parlerait sous la torture. Il possédait l’adresse et leur nom, point, donné en même temps que le colis. Il connaissait bien Paris, mais pas au point de se repérer partout. Avant de partir, il avait tracé son chemin, mentalement, pas question de se balader avec un plan, même effectué rapidement sur un bout de papier, les Allemands pourraient le lire et retrouver la boîte aux lettres. Il possédait une excellente mémoire, encore un talent qui l’aiderait dans un probable métier d’acteur et il avait tout enregistré. Le soleil cognait et sa chemise collait à sa peau, sa casquette, bien que très utile, se transformait en éponge. Il arriva à vingt heures, il n’avait pas de rendez-vous, il espérait que les destinataires seraient chez eux. Il ne fonça pas tête baissée et pourtant, il était bien content de toucher enfin au but et surtout de se débarrasser de son fardeau. Il lui faudrait ensuite repartir chez lui, il logeait à Paris chez sa tante, de l’autre côté de la ville, quand il ne pouvait pas retourner immédiatement sur Montluçon, il n’y serait sûrement pas avant le couvre-feu. Il passa d’abord devant l’adresse sans s’arrêter, essayant de lire rapidement les noms sur la plaque, il lui sembla déchiffrer le nom André, mais il était passé trop vite. Il trouva un porche à une centaine de mètres du lieu de l’échange et s’y engouffra. Il avait une vue imprenable sur l’entrée de l’immeuble, un immeuble bourgeois dont une grande porte gardait l’entrée, d’immenses fenêtres départageaient la façade qui mériterait bien un coup de peinture. La rue était calme, pas un quartier chaud, les habitants devaient tranquillement dîner, probablement sans se soucier de la guerre, de l’occupant, des camps… l’écureuil s’en voulut un peu de cet a priori, après tout, s’il livrait ici, c’était qu’au moins des gens résistaient, même des bourgeois fortunés. Lui se sentait plus communiste, même s’il ne possédait pas la carte, d’ailleurs un ami communiste, un vrai de vrai, qui l’avait introduit dans son groupe. Il n’avait pas promis une future adhésion, mais comme il voulait se battre, c’était une porte d’entrée comme une autre pour la clandestinité. Quelques voitures stationnaient dans la rue. L’écureuil ne fonçait jamais, il attendait d’abord, observait et ce n’était qu’une fois sûr de la sécurité du lieu qu’il livrait. Trop de boîtes aux lettres n’étaient en fait que des pièges tendus par la Gestapo. Il resta une bonne heure sous le porche sans rien remarquer de spécial. La nuit s’emparait petit à petit du ciel, jusqu’à gagner définitivement la partie contre le soleil. Seul un papy était sorti d’un immeuble voisin de celui des André pour promener son chien. Paul n’allait pas passer toute la nuit ici, ses jambes n’appréciaient pas du tout sa position debout qui s’ajoutait à sa longue marche en plein cagnard. Il allait retourner vers la bonne adresse quand il remarqua une lueur dans une des voitures garées à environ trente mètres de lui, la nuit venant juste d’envahir définitivement la ville, il ne l’avait pas encore remarquée. Il resta figé à sa place de gué. D’où provenait cette petite lumière à peine perceptible ? Peut-être de son imagination ou d’un reflet de réverbère, sauf qu’aucun n’était allumé, restriction oblige. Il se tordit le cou en faisant tout pour ne pas trop s’exposer. Il réussit à apercevoir une main qui dépassait de la portière passagère d’une voiture noire, au bout de cette main, une cigarette. Il était pourtant passé devant et n’avait vu personne, or, depuis qu’il était à son poste, aucune voiture n’était arrivée et personne n’était entré ni sorti d’une garée dans la rue. De là où il se trouvait, il n’aurait pas pu le manquer. Donc, le passager de cette voiture était là avant qu’il ne passe, il n’avait pas scruté tous les intérieurs des véhicules garés, discrétion oblige, passant le plus naturellement possible la tête haute et droite. Quelqu’un, au moins une personne, attendait depuis plus d’une heure dans sa voiture. Longue attente qui ressemblait plus à une planque et qui planquait à part la police ou la Gestapo. Il s’enfonça davantage sous le porche qui heureusement se trouvait dans un virage, de sorte que l’occupant avait dû croire qu’il avait poursuivi son chemin. L’homme à la cigarette était-il seul ? D’autres voitures étaient-elles suspectes ? Il entendit avant de voir un groupe qui arrivait dans sa direction. Il en compta trois, des hommes, trop loin pour qu’il ne les détaille plus. Ils allaient arriver devant chez les André, d’ailleurs ils stoppèrent devant, attendirent un peu, regardant à droite ou à gauche comme pour s’assurer que personne ne les voyait. Pas plus louche comme démarche. Paul louchait entre la voiture suspecte et ces hommes. La cigarette s’était immédiatement éclipsée. L’un des trois hommes appuya sur une des sonnettes. Deux minutes à peine plus tard, la porte s’ouvrit et ils disparurent dans l’immeuble. Tout de suite, les phares d’une voiture, qui elle était garée plus loin que chez les André, s’allumèrent et s’éteignirent. Un signal ? Sans aucun doute. Juste après un homme arriva dans la même direction que les trois autres, il suivit la même démarche et fut aussi introduit à son tour, salué par les mêmes phares. L’écureuil n’en menait pas large, il sentait la sueur lui couler dans le dos malgré la fraîcheur qui accompagnait la nuit. Un couple se tenant par la main, l’air amoureux, passa devant son porche. Il se fondit dans l’obscurité pour ne pas qu’ils le voient, rentrant même son ventre qui pourtant était menu, réflexe puéril tant sa cachette était baignée d’obscurité. De simple promeneur amoureux ? Il pria. Merde, ils stoppèrent eux aussi devant chez André, l’homme sonna et très vite, on devait les attendre en bas, la porte s’ouvrit et le couple quitta la rue. Paul commençait à comprendre et il n’aimait pas cela du tout. Ou quelqu’un organisait une fête ou un repas dans l’immeuble des André, simple coïncidence que la sauterie se déroule au même endroit que là où il devait livrer un colis capital pour la résistance, des pièces pour réparer un émetteur, bien sûr formellement interdit par les Allemands, ou bien un groupe de résistants se réunissait pour comploter chez André et les hommes dans les voitures, ceux qui signalaient les arrivées et le fumeur, surveillaient pour les piéger. L’instinct de l’écureuil ne le poussait pas à envisager que ces espions, n’étaient autres que des guetteurs de la résistance, qui protégeaient la réunion, malheureusement les effectifs ne permettaient pas de tels dispositifs de sécurité. Il préféra opter pour la présence de la Gestapo qui surveillait les André.
De nos jours
Il déboula comme un fou dans le hall de l’hôpital, un véritable char d’assaut, personne n’aurait pu le stopper et avec son physique imposant, il plierait un tank. La femme en blouse blanche à l’accueil ne leva pas tout de suite la tête, mais la voix énervée la fit frémir et se redresser. Elle frémit encore plus quand elle eut terminé de jauger le colosse qui se dressait devant elle, un genre de gorille, barbu et très grand. Il fit une grimace qui pourrait passer pour un sourire.
— Où se trouve Juliette Bourigeaud ?
Il s’en voulut de ce ton trop abrupt, beaucoup plus qu’il ne le voulait, cette pauvre femme n’était pour rien dans ce qui lui arrivait.
— Juliette, qui ?
Si elle n’y mettait pas du sien, il allait passer par-dessus le comptoir, l’envoyer valser et regarder lui-même. Il posa ses deux mains à plat sur le plan du comptoir, ses avant-bras gonflant sa veste, des avant-bras plus gros que les cuisses de la frêle Nathalie qui trouvait que sa garde de nuit commençait bien. Dire qu’elle était contente de se réfugier au travail après une énième dispute avec son mari, toujours à cause des enfants, elle n’avait pas voulu qu’ils se couchent avant qu’elle ne parte, elle les voyait si peu, mais monsieur intraitable ne lésinait pas sur les règles, à leur âge, à 19h30, ils devaient être couchés. Elle le comprenait aussi, s’ils ne dormaient pas de la nuit, ayant passé l’heure, il se les supporterait toute la nuit et à 3 et 6 ans, leurs deux monstres savaient se montrer parfois pénibles. Cet homme lui faisait peur, elle ne saurait dire s’il était méga inquiet ou fou. Dans le doute, elle chercha très vite le nom qu’il venait de lui donner, les visites étaient terminées depuis 20 heures, mais elle se sentait mal de le lui expliquer. Elle appellerait la sécurité si l’histoire tournait mal.
— C’est bon, je l’ai, Juliette Bourigeaud. Elle nous a été amenée il y a trois heures. Vous êtes de sa famille ?
— Son père.
— Elle a quoi ?
— Je ne sais pas et ce n’est pas à moi de vous le dire.
Il serra les poings, toujours sur le plan, geste que Nathalie remarqua et qui la fit pâlir.
— Où elle est ?
— Elle est en réa, au deuxième étage, par là-bas.
Il balança un léger merci et partit en suivant l’indication de la femme qui retrouva un peu de son calme. Elle prit son téléphone et appela ses collègues de la réanimation, pour les prévenir qu’un fou furieux arrivait vers eux. Comme elle ne les aimait pas trop dans ce service, elle les laissa se débrouiller sans appeler la sécurité. Jean-Michel Huget montait les marches quatre par quatre, il n’avait pas trouvé l’ascenseur et de toute façon, il n’aurait pas eu la patience d’attendre. Il défonça presque la porte qui donnait accès au deuxième étage et fut arrêté par un mur humain formé par trois infirmières ou aides-soignantes, celle du milieu leva la main en signe d’apaisement et pour montrer son autorité.
— Monsieur, les visites sont interdites la nuit !
— Je sais bien, mais ma fille vient d’arriver chez vous et je ne sais pas ce qui lui est arrivé. Elle travaille ici, elle est docteur…
Il ne sait pas si c’est le fait que sa fille soit docteur ou juste normal que les parents puissent obtenir un droit de visite dans ces cas-là, mais celle qui semblait la responsable s’écarta et intima Huget de la suivre. Elle ouvrit la porte d’une chambre et y entra, suivie par le père qui n’en menait pas large. Un unique lit avec une seule patiente, sa Juliette, allongée avec un appareil sur la bouche qui cachait son beau visage, un respirateur en déduit-il même s’il n’était pas un spécialiste. La jeune femme ouvrit les yeux quand ils s’approchèrent, quel soulagement énorme pour le père qui en sauterait de joie, il avait tout de suite envisagé le pire en la voyant ainsi branchée à une machine. Il devina plus qu’il ne vit, un sourire. Elle était blanche, presque livide, elle si pleine de vie, toujours en mouvement, une véritable pile inusable, la voir dans ce lit, quasi immobile, blanche comme une robe de mariée, lui noua l’estomac.
Il s’approcha et doucement comme s’il craignait de la briser, il lui prit la main en souriant. Puis, se tournant vers l’infirmière, il lui demanda ce qu’avait sa fille.
— On pense qu’elle a le Covid 19.
Même ce rustre qui ne regardait jamais la télé, qui ne lisait aucun journal, avait entendu parler de cette épidémie qui après avoir sévi en Chine, commençait à se répandre en Europe et notamment en France.
— Mais je pensais que ce n’était pas grave, comme une simple grippe ?
— Normalement, oui. Votre fille avait-elle des antécédents médicaux ? De l’asthme ? Des problèmes pulmonaires ?
Il leva les bras en signe d’ignorance, il ne pensait pas, mais ne le jurerait pas, en fait, il ne fréquentait pas depuis longtemps sa fille et ignorait beaucoup de choses sur elle.
— Vous êtes certain que c’est le virus ?
— Nous n’avons pas fait le test, mais elle en a tous les symptômes, fièvre, difficulté respiratoire, toux…
— J’ai entendu dire que ce n’était que les vieux…
— Oui et les personnes faibles.
Faible, Juliette, non, certes il ne la côtoyait pas quotidiennement, mais le peu qu’il en savait, elle n’avait rien de faible et malgré sa taille menue, elle était un roc.
— Ne vous inquiétez pas, on guérit très bien de ce virus. Il y a une énorme majorité de guérisons en Chine.
Il y a eu aussi pas mal de morts, pensa Jean-Michel, mais garda cette réflexion pessimiste pour lui, un peu sa marque de fabrique, le pessimisme. Sans en demander l’autorisation, il attrapa un fauteuil qu’il approcha du lit et il s’installa, bien décidé à ne pas quitter sa fille quitte à perdre ses emplois. Cette fois il ne l’abandonnerait pas.
Août 1941
Paul Levreau, l’écureuil pour la résistance, ne sentait plus ses jambes qui commençaient à valser toutes seules, surtout sa patte folle, pas faite pour tant de marche et de position debout, presque deux heures qu’il attendait dans sa cachette, sous un porche. En fait, il hésitait entre fuir ou au contraire, prévenir les gens qui venaient d’entrer dans l’immeuble des André, il ne le savait pas, mais il parierait son bien le plus précieux, la montre léguée par son grand-père, qu’une réunion entre des pontes de la résistance se déroulait actuellement chez les réceptionnaires de son paquet et que les hommes planqués dans les voitures, n’étaient autres que des gestapistes qui attendaient du renfort pour assaillir l’appartement. Rien ne le lui prouvait, seules son intuition et un peu de logique. Un, en pleine occupation, seuls des policiers français ou des Allemands possédaient les effectifs suffisants pour surveiller au moins à deux voitures des suspects. Deux, il devait livrer dans cet immeuble un colis super important pour la résistance, pas une coïncidence, pas possible. Que faire ? Pas que ses jambes qui le torturaient, sa tête allait exploser. Il connaissait la règle, surtout avec un colis capital, ne pas prendre de risque, laisser tomber en cas de moindre doute, fuir. Ce n’était pas un moindre doute, c’était quasi une certitude pour lui, le danger était là, à cent mètres de lui, il devait partir tant qu’il le pouvait encore. Et pourtant, il ne parvenait pas à quitter son abri, pas qu’il craignait trop de se faire voir et prendre, non, il s’inquiétait des personnes en probable réunion, si comme il l’imaginait, il s’agissait de personnes importantes, quelle perte pour la lutte. Il n’en pouvait plus de cette incertitude, de son incertitude, lui qui n’aimait que l’action, que se battre, que bouger, restait cloué sur place alors qu’un drame se préparait. Il entendit un bruit qui le tira de son questionnement, un des hommes de la voiture à la cigarette sortait du véhicule, côté porte arrière, derrière le conducteur, preuve qu’ils étaient au moins trois. Il avança vers la cache de l’écureuil, l’avait-il vu ? Il avança et à, à peine cinq mètres du porche, il s’arrêta. Paul ne faisait plus qu’un avec la porte sous le porche, collé à elle comme une moule sur son rocher, si quelqu’un en sortait il était cuit, il stoppa sa respiration, il banda ses muscles, il ne se laisserait pas prendre sans se battre. L’homme n’avait pas sorti d’arme, s’il plongeait sur lui, il avait une chance de le surprendre et de s’enfuir de l’autre côté. L’homme se tourna vers le mur, se colla à lui, fouilla son pantalon et se mit à uriner. Du coup, un peu plus rassuré même s’il était tellement proche qu’il entendait parfaitement l’urine gicler sur le mur et le trottoir, il en profita pour le détailler. Il portait la tenue si significative des agents de la Gestapo, un imper noir en cuir, un chapeau en feutre, et surtout un révolver à la ceinture. Il termina puis retourna vers la voiture. L’écureuil crut sortir de l’eau après une longue plongée, il eut même peur que son soulagement ne s’entende dans tout le quartier. Du coup, il savait à quoi s’en tenir, la Gestapo surveillait l’immeuble. Qu’attendaient-ils pour agir ? Du renfort ? Probablement. Bientôt la rue allait grouiller d’Allemands et il ne pourrait plus fuir. C’était maintenant ou jamais. Il allait partir quand il entendit des pas provenant de la direction qu’il s’apprêtait à prendre, évidemment, celle opposée à l’immeuble des André. Il se colla à nouveau, encore un couple, un soldat allemand et une jeune femme en robe qui passèrent devant lui, trop occupés à s’embrasser tout en marchant pour le voir. Il caressait sans vergogne les formes de la jeune femme qui se laissait faire, une fille à boche, pensa-t-il, salope ! Ils stoppèrent environ à mi-chemin entre sa position et celle de la voiture de la Gestapo. La fille laissa la bouche de son compagnon pour chercher dans son sac une clé, elle l’enfonça dans la porte et ils rentrèrent main dans la main. Ils allaient se donner du bon temps, l’écureuil en fut jaloux, lui qui luttait contre des moulins au lieu d’en prendre du bon temps. Il remarqua que la lourde porte de l’immeuble dans lequel ils venaient d’entrer ne s’était pas totalement fermée. Il attendit un peu essayant de voir si les gestapistes pouvaient voir de leur position, l’entrée de l’immeuble. La première voiture stationnait du côté opposé et à part si un des passagers ne se retournait ou s’il restait les yeux fixés sur leurs rétros, ils ne pouvaient pas la voir. L’autre voiture se trouvait bien trop loin. Il regarda la façade puis les toits, l’immeuble s’élevait dans le prolongement de celui des André et les toits de tous les immeubles se touchaient, à la même hauteur ne formant qu’un immense toit. La rue était toujours aussi sombre, seuls deux réverbères l’éclairaient, merci les restrictions. Il hésitait encore, la raison le poussant à fuir, mais sa loyauté à tout faire pour sauver les Résistants. S’il écoutait sa raison, il serait chez lui, bien au chaud, chez ses parents, à travailler avec son père. Il cacha son colis dans une poubelle sous le porche, inutile de s’encombrer, puis il se glissa dehors. Sa cible se trouvant en face de la rue, il ne risquerait pas de traverser tout de suite, aussi, se cola-t-il au mur et cherchant l’ombre, avança en sens opposé des voitures de la Gestapo. Quand il estima se trouver suffisamment loin et invisible, il traversa la rue et refit le trajet inverse toujours le plus collé possible. Pas très fin, si quelqu’un le voyait, il le trouverait forcément très louche, il se ferait certainement moins remarquer en marchant normalement au milieu de la rue, mais il était trop nerveux pour penser à ce genre de détail. Il se glissa jusqu’à la porte de l’immeuble qui l’intéressait, toujours légèrement entrebâillée, il la poussa et disparut à l’intérieur. Il attendit un peu avant de la refermer, scrutant la rue vers la première voiture, histoire de s’assurer que personne n’avait remarqué son manège. Rien ne bougea, juste une nouvelle lueur pour une nouvelle cigarette, si la guerre ne tuait pas ce pourri, le cancer s’en chargerait. Rassuré, il referma et se retourna, pas très avancé, car il n’y voyait rien. Du coup, il aurait bien emprunté le briquet ou le paquet d’allumettes du fumeur, il se voyait mal le lui demander, il devra se débrouiller sans, car ne fumant pas, il ne possédait ni l’un, ni l’autre, pas plus qu’une lampe torche, tu parles d’un espion, s’en voulut-il. Il avança prudemment les mains devant lui tel un aveugle sans sa canne. L’immeuble sentait le vieux, une odeur âcre qui vous prenez le cœur, pour un peu il allait rendre son sandwich. Il trouva ce qu’il cherchait, un escalier, une rencontre qui faillit s’avérer douloureuse, car ses chevilles le trouvèrent en premier, entraînant sa chute. Il se rattrapa par miracle à la rampe qu’il eut la chance d’attraper au vol avant d’embrasser le marbre des marches. Il imaginait que les marches étaient en marbre, elles l’étaient souvent dans ces immeubles, mais comme il n’y voyait pas plus que dans un tunnel… Se tenant à sa rampe salvatrice, il grimpa toujours aussi prudemment. S’il tombait, il se ferait certainement mal et crierait de douleur, risquant d’alerter les habitants, pas que des résistants, sans parler du soldat allemand qui s’amusait avec sa petite Française coopérative. Il passa trois étages sans encombre quand il entendit une porte s’ouvrir, à l’étage au-dessus. Son sang se glaça, si quelqu’un descendait, il allait forcément tomber sur lui et trouverait étrange cet homme dans le noir total. La lumière fusa aussi vive que la panique qui s’emparait de lui. Il resta pétrifié, sa main collée à la rampe comme si elle venait de s’électrifier. Les pas qui descendaient servirent d’électrochoc, il y voyait à présent, autant en profiter, profiter aussi que les pas provenaient d’au moins deux étages au-dessus, ce qui lui laissait le temps d’opérer un demi-tour. Il redescendit les étages le plus silencieusement possible, heureusement au moins une des personnes marchait avec des talons qui raisonnaient sur les marches. Sa jambe handicapée avait du mal à le porter, elle lui brûlait comme si un boucher la dépeçait, il n’avançait pas, pas terrible pour un écureuil, les descendeurs, il estimait au bruit qu’ils étaient au moins deux, allaient plus vite que lui, ils le rattrapaient et s’il n’avait pas plus d’un palier d’avance, ils le verraient. Il posa enfin son pied sur le sol plat du hall, il partit vers la gauche en espérant trouver une cachette sous l’escalier. Il s’y faufila juste au moment où les pas s’attendaient au-dessus de sa tête, signe qu’ils arrivaient à la fin de leur descente.
— Je n’ai vraiment pas envie de me rendre à cette réception, se plaignait une voix de femme contrariée.
— Moi, non plus, mais si je veux obtenir un bon de commande, je dois m’y montrer.
— Mais, il n’y aura que des boches…
— Justement, qui c’est qui décide de tout…
L’écureuil n’entendit pas la réponse de la dame, il se leva juste à temps pour remarquer sa jolie robe rouge avant que la porte ne se dérobe, elle n’était pas chaude pour cette soirée, mais elle s’était faite belle, tout le monde ne subissait pas pareil l’occupation. Profitant de la lumière, il repartit vers les étages. Il essaya d’oublier la douleur. Il estimait le nombre d’étages à cinq, à chaque palier deux appartements, probablement pas des petits, après le cinquième, l’escalier qui suivait devenait plus petit, en simple bois, la rampe moins décorée. Il s’y aventura, les marches craquant sous ses pas de moins en moins sûrs. La lumière commune n’éclairait plus cette partie, mais il y voyait tout de même suffisamment pour reconnaître un couloir avec de chaque côté six portes, celles des chambres de bonnes. Il avança toujours comme un chat, un chat boiteux et exténué, mais il imaginait les portes beaucoup moins épaisses que celles des beaux appartements et donc moins isolantes aux bruits. De la lumière filtrait au travers d’au moins quatre des portes, comme quoi, même en cette période, les bourgeois se payaient encore les services de bonnes. Il repensa à son pote communiste et se dit qu’il avait parfois raison de détester ces gens. Il leva la tête, cherchant un accès au toit, mais n’en vit aucun. Pourtant, il devait bien exister un passage pour monter sur le toit, oui, mais où ? Dans une des chambres ? Quoi faire, cogner et demander s’il pouvait passer par le toit pour aller sauver des amis à lui ? Pas gagné… Il réfléchit, planté au milieu de cet étroit couloir, si une porte s’ouvrait, si une femme en sortait, il entendait déjà ses hurlements de frayeurs, de quoi ameuter tout le quartier. Il recompta le nombre de portes, douze, or, cinq étages, deux par paliers, il n’était pas allé très longtemps à l’école, mais, une chambre par appartement, cela laissait deux portes de trop. Il n’avait jamais visité un tel immeuble, mais il se doutait bien que les chambres de bonnes n’étaient pas des palaces, chaque chambre ne devait pas posséder sa propre salle de bain, ni ses propres toilettes. Il en déduisit que, derrière deux des portes, se cachaient les communs et peut-être l’accès au toit. La lumière commune de l’immeuble venait de s’éteindre le replongeant dans la nuit. Où chercher, au début du couloir, au milieu ou au fond ? Il observa sous les portes, des deux premières s’échappaient une faible lueur, occupées, idem pour celles du milieu, il avança donc vers celles du fond, seule la nuit se montrait par le dessous. Il hésita un peu, puis essaya d’ouvrir celle de gauche. La porte ne résista pas. Il avait bien vu, au fond, malgré l’obscurité, en tâtonnant, il devina une baignoire, enfin plutôt un gros bac en acier, et pas loin, un lavabo. Pas le grand luxe. Par contre toujours pas de fenêtre ou de trappe sur le toit. Il repartit vers la pièce d’en face qui elle non plus n’était pas fermée à clé, là un débarrât, une sorte de cagibi avec des étagères où les occupantes déposaient leurs conserves. Il distinguait bien ces étagères grâce à la lune qui éclairait faiblement le lieu. Enfin la sortie, il l’aura cherchée celle-là. Une fenêtre, suffisamment large pour qu’il puisse y passer, le seul problème, elle se trouvait beaucoup trop haute. Comment l’atteindre ? Il regarda les étagères, elles lui semblaient suffisamment solides pour qu’il y grimpe dessus, surtout avec son faible poids, mais après, elles étaient beaucoup trop loin. Pas d’échelle. Pas de chaise. Le bac qui sert de baignoire… Il sortit, passa dans l’autre pièce, s’en empara, il pesait son poids, mais il fût plus costaud qu’il n’y paraît, il réussit à le traîner plus qu’à le porter, jusqu’en face. Il lutta davantage pour le retourner, mais y parvint sans alerter tout le monde, un véritable exploit. Il réussit à se hisser au-dessus, encore trop bas, mais sur la pointe des pieds, il put attraper la poignée de la fenêtre, la faire pivoter, plus qu’à la soulever, moins évident. Il avait repéré un balai dans la salle, il redescendit, sa jambe le maudissant en le foudroyant de douleur, il serra les dents, attrapa le manche et remonta sur son perchoir. Avec son arme, il réussit à repousser le battant vers l’extérieur, libérant ainsi l’ouverture. Il déposa le balai, se concentra bien fort, surtout pour oublier la douleur de sa jambe de plus en plus aiguë, s’accroupit et d’un bon, appuya sur ses jambes pour sauter vers le haut. Il attrapa le bord de la fenêtre avec une de ses mains, l’autre ripant et se tailladant avec le rebord. Il réussit à rester accrocher, remonta sa main libre qui se cala aussi et il tira fort sur ses bras. Il s’éleva, sa tête passant à l’air libre, il dégagea sa main droite qu’il passa aussi sur le toit, elle trouva un appui instable, mais suffisant pour qu’une nouvelle poussée de son autre bras le hisse. Les deux coudes sortis, il se tortilla pour progresser et enfin la moitié de son corps passé, il s’extirpa de sa lucarne. Il resta quelques secondes allongé sur le toit, épuisé comme jamais. Dire qu’il ne venait de franchir que la première étape, sans être sûr de gagner la partie. Quelle partie ? Peut-être n’allait-il que déranger une soirée entre amis ou pire entre collabos et tomber dans un piège au lieu d’en sortir des alliés.
De nos jours
« Françaises, Français, mes chers compatriotes. Jeudi soir, je me suis adressé à vous pour évoquer la crise sanitaire que traverse le pays. Jusqu’alors, l’épidémie de Covid-19 était peut-être pour certains d’entre vous une idée lointaine. Elle est devenue une réalité immédiate, pressante. Le gouvernement a pris, comme je vous l’avais annoncé, des dispositions fermes pour freiner la propagation du virus. Les crèches, les écoles, les collèges, les lycées, les universités sont fermés depuis ce jour. Samedi soir, les restaurants, les bars, tous les commerces non essentiels à la vie de la nation ont également clos leurs portes. Les rassemblements de plus de 100 personnes ont été interdits. Jamais la France n’avait dû prendre de telles décisions, évidemment exceptionnelles, évidemment temporaires en temps de paix. Elles ont été prises avec ordre, en préparation, sur la base de recommandations scientifiques avec un seul objectif : nous protéger face à la propagation du virus. »
Comme pour tous ses discours, le président de la République, Emmanuel Macron parlait à la caméra comme s’il la draguait, comme si sa vie en dépendait, ni trop condescendant, ni trop solennel, ni trop alarmiste malgré la situation catastrophique, peut-être un peu trop dans la séduction, on ne se refait pas. Il savait que trop bien que ses concitoyens français lui reprochaient surtout son manque d’empathie, sa technocratie, son manque de recul, son éducation trop lisse, trop proche des riches, aussi tentait-il de se montrer le plus à l’écoute possible, le plus impliqué, le moins technique pour toucher le maximum de gens, comme s’il rentrait dans le salon des téléspectateurs, comme s’il leur parlait autour d’un verre, à table pour un repas, ou pour une réunion de famille où l’avenir de la famille se décidait là et qu’après, rien ne serait plus pareil. En gros, il essayait de séduire sans alarmer, d’informer sans dramatiser, de donner les consignes sans se montrer autoritaire, de commander sans passer pour un dictateur, exercice pas simple dans cette période épineuse où il demandait à 66 millions de personnes ou presque, de rester chez eux.
« À tous ceux qui, adoptant ces comportements, ont bravé les consignes, je veux dire ce soir, très clairement, non seulement vous ne vous protégez pas, vous, et l’évolution récente a montré que personne n’est invulnérable, y compris les plus jeunes, mais vous ne protégez pas les autres, même si vous ne présentez aucun symptôme, vous pouvez transmettre le virus. Même si vous ne présentez aucun symptôme, vous risquez de contaminer vos amis, vos parents, vos grands-parents, de mettre en danger la santé de ceux qui vous sont chers. Dans le Grand Est, dans les Hauts-de-France, en Île-de-France, nos soignants se battent pour sauver des vies avec dévouement, avec force. »
Il avait dû appliquer à la lettre les consignes de ses conseillers en communication, il ne manquait que les violons derrière lui et chacun verserait sa petite larme. Cette idée fit sourire l’homme assis dans son canapé, un verre de vin à la main, un bon cru, une bourgogne rouge, pour l’occasion, fallait bien cela, qui ne manquait pas un mot du discours du président. Il n’avait pas voté pour lui, mais il le trouvait de plus en plus à la hauteur, OK, il faisait un peu trop étudiant en droit, trop gendre parfait, encore trop tendre, il n’avait rien d’un Général de Gaulle, ni même d’un Mitterrand, mais peut-être qu’avec le temps et surtout les épreuves, il avait été gâté à ce niveau depuis son élection, gilets jaunes et à présent ce virus, il prendrait de l’épaisseur, de la prestance, s’il n’explosait pas en vol.
« Nous sommes en guerre, en guerre sanitaire certes. Nous ne luttons ni contre une armée ni contre une autre nation, mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable, et qui progresse. Et cela requiert notre mobilisation générale. Nous sommes en guerre. Toute l’action du gouvernement et du Parlement doit être désormais tournée vers le combat contre l’épidémie, de jour comme de nuit. Rien ne doit nous en divertir. C’est pourquoi j’ai décidé que toutes les réformes en cours seraient suspendues, à commencer par la réforme des retraites. »
Le mot guerre l’émoustilla au point de presque en lâcher son verre. Une belle femme se dévêtirait devant lui pour un strip-tease endiablé qu’il n’aurait pas autant chaud. Il sentit sa chemise coller sur son dos. Sa main tremblait au point de poser son verre sur la table basse. Il n’en était pas à avoir une érection, pas son genre Macron, mais tout de même son blabla lui faisait plus d’effet qu’il le l’aurait cru. La France en guerre, il adorait l’idée, jamais, même dans le meilleur scénario qu’il avait conçu, il n’aurait imaginé une telle aubaine. Ce virus était une bénédiction pour lui, quelqu’un là-haut, le protégeait, il ne voyait que cette explication. Bien sûr, il regrettait toutes ces victimes innocentes, toutes ces familles apeurées, tous ces patients en réanimation qui luttaient contre la mort, mais lui, n’y était pour rien, seul le malheur de ses victimes à lui l’intéressait, seule leur mort l’impliquait et cette épidémie lui procurait sans même qu’il l’ait voulu, un merveilleux alibi. Il vida son verre et s’en resservit un nouveau pour bien profiter de la fin du discours du président, bon, mais un peu long, s’il était aussi long dans l’intimité, la première dame ne devait pas s’ennuyer. Il rit de sa bêtise, comme il était le seul public de sa blague, il rit à gorge déployée sans aucune honte de passer pour un vulgaire personnage.
