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Une reprise moderne du célèbre personnage médiéval Renart.
Un blaireau menotté, des fennecs aux abois et monsieur Baudet himself élu ministre de la flicaille… Renart a décidément bien choisi son moment pour reprendre du service. Genève tourbillonne entre les dons d’organes et les renvois forcés. Et
La Faute au loup y fait valser la gent plumée ou poilue, dans un truculent polar animalier vibrant d’actualité.
Découvrez Renart dans sa version moderne et très actuelle, en proie avec les préoccupations contemporaines, dans un polar en plein coeur de Genève.
EXTRAIT
Le sésame colle aux pâtes. Renart n’avait pas assez pour se payer du beurre, et la dernière goutte d’huile qu’il a trouvée sous l’évier sentait le Destop. Il a poussé la table contre la fenêtre du salon, avec une bougie plantée dans un verre à moutarde. Dehors, le bruit de la Servette et les enseignes qui clignotent. Si bien qu’on se croirait presque dans un feuilleton glamour. Frobert a sorti de l’herbe qu’il roule avec un peu de tabac.
– Je vous en proposerais bien, mais…
– Non merci. Même si c’était à ma taille je ne suis pas amateur.
– Et alors, à quoi carburez-vous Renart ?
– Pour la déprime, c’est la mousse. Mais ça me sert plutôt à décélérer qu’à carburer justement.
– Et donc ?
– Je ne sais pas. La passion. Je ne sais pas trop.
– On vous disait chaud lapin.
– Je vieillis.
– À d’autres. Qu’est-ce qui vous retient ?
– Le problème de la vie sexuelle, c’est qu’elle n’est jamais totalement déconnectée des sentiments. Et quand elle l’est, ça n’a plus d’intérêt.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Cocasseries des situations, pirouettes picaresques et coups de théâtre font rouler à fond de train la narration divisée en 17 chapitres et un épilogue. Le tout rythmé et vertébré par de nombreux passages sous forme de dialogues nerveux et imagés – rappelons qu’Yves Mugny a réalisé des scripts – comme autant de joutes et duels verbaux, où l’esprit de répartie de Renart fait merveille. -
Joel Depommier, Gauchebdo
À PROPOS DE L'AUTEUR
Cinquante ans au compteur, romancier et syndicaliste,
Yves Mugny agace ou fascine mais laisse rarement indifférent. La Faute au loup, qui envoie malicieusement la faune médiévale gratter nos plaies d’aujourd’hui, fait découvrir une nouvelle facette de ses nombreux talents.
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Seitenzahl: 175
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Aux koala, ouistiti et pandaLes trois bestioles qui ont su maintenirvivace ma renarditudeMerci.
Genève, lundi 31 août. 17 h s’affiche sur tous les portables. Renart range le sien et ouvre la porte de son terrier. Dehors, la rue de l’Industrie est si calme qu’on entendrait bourdonner les low cost. Pas de quoi rassurer son goupil. L’animal rechigne à quitter son abri, mais finalement le fait. Petits pas pesants, museau aux aguets, Renart descend prudemment la rue des Grottes… quand d’un coup tout change ! Des sifflements stridents annoncent l’arrivée des perdreaux. Avant d’avoir pu comprendre ce qui lui arrivait, le rouquin se retrouve coincé au bar du coin. Déjà, les têtes des clients s’agglutinent sur la vitrine. De l’autre côté, la rue voit débouler tout ce qu’un esprit taré peut rêver de volailles. En moins d’une minute, les voilà qui ont plaqué leur gibier au sol. Et quel gibier ! D’entre les matraques humides, Renart croit reconnaître le dos rayé de son cousin Grimbert. On le relève pour l’entraîner au fourgon. Plus de doute : c’est Grimbert, ce grand blaireau tout seul et menotté par cent piafs.
– Et qu’est-ce que je vous sers ?
Cette voix ! Renart se retourne. Non : ce n’est pas Sacha. Ça fait plus de trois mois que la belle zibeline est partie servir d’autres rades moins pourris. Quoique. Dans la restauration, le meilleur moyen de trouver une place correcte, c’est tout de même encore de ne pas y travailler.
– Une mousse.
La serveuse sert, le client boit, tout rentre à sa place. Tout sauf Grimbert. Que lui est-il arrivé ? Renart doit savoir. Mais qui pourrait le renseigner ?
À vrai dire, il sait très bien à qui s’adresser, mais pas sûr qu’il en ait envie. Ça fait douze ans qu’il a quitté Hermeline, à moins que ce ne soit l’inverse, de toute façon il n’est pas pressé de la revoir. Seulement, voilà : elle, elle saura ce qui s’est passé.
Les Avanchets, la nuit, ça craint. Pas parce que tu risques de t’y faire agresser à chaque coin de tour bariolée (ça, ça lui plairait plutôt), mais parce que c’est plus glauque qu’un poulailler hors sol. Quand il arrive derrière la porte du neuvième, on entend hurler de l’autre côté. Ce brave Percehaie prend très à cœur son rôle d’ado. Une demi-seconde, Renart se voit en pater unificator, emportant la tribu vers un destin que lui seul connaît. Mais la porte s’ouvre, dans un courant d’air qui n’aura que le temps d’emporter son rêve familial, avant de reclaquer sur un jeune goupil hirsute.
– Salut Percy.
– Moi c’est Rovel. Tu sens la mousse, maman va pas aimer.
Et c’est au tour de l’ascenseur de se refermer sur une fourrure rousse taillée en brosse. Renart a comme une absence. Ces douze ans ont compté double. Cette fois, il ne se voit vraiment plus sonner et s’en va. De toute façon qu’est-ce qu’il aurait pu dire ? « Au fait, tu sais pour Grimbert ? » Pas sérieux. Sans compter que cette histoire de mousse lui a rappelé quelques sales engueulades. Pas question d’un remake. Heureusement, l’ascenseur revient… mais avec Hermeline.
– Salut.
– ?
– Non rien, j’ai croisé Rovel. J’allais m’en aller. Désolé. Je ne voulais pas. Pardon. Bonne soirée.
– Il partira pas.
– Quoi ?
– T’as le pied dans la cellule, il partira pas.
Elle va tranquillement à sa porte… Coq-en-fiente !
– Hermeline ?
– Quoi ?
– Grimbert ?
Elle se retourne. Il attend le boulet en plissant les yeux.
– Va chez Isengrin.
L’ascenseur se referme sur ses yeux à elle, déçus. Pourquoi déçus ?
Il a fallu six mousses pour Hermeline. Isengrin ne se gagnera qu’au schnaps. Seulement, voilà : maintenant qu’il a vu son ex, Renart ne peut plus rien avaler. Il lui faudrait Sacha. Ou une de ces grues du quartier des Pâquis. Mais non, il est à sec. Et puis il n’aime pas la vénale. Plus qu’à se jeter dans la gueule de son oncle Isengrin. Le loup. Ou plutôt au cou de sa tante Hersent. La louve… Il y a longtemps (combien ?), Renart avait courtisé sa tante. Et rien que pour ça, il mériterait qu’on l’étrangle. Alors quand on sait le reste… Envoyer Renart à Isengrin, c’est un peu comme lui souhaiter la mort. Devant la tanière de l’oncle, le neveu hésite. Il se sent vieux. D’ailleurs, il l’est. Sur son balcon fleuri du deuxième, Hersent dessert la table. Renart grimpe au premier (balcon). Il se roule en boule dans un fauteuil en rotin et là, le museau posé sur le coussin, il tend les deux oreilles. Au-dessus de lui, le pas d’Hersent. Il va et vient de la cuisine au balcon. Et puis soudain la voix. Pas celle d’Hersent : la voix rauque que Renart attendait. Elle module agréablement dans le grésillement des lampadaires. C’est comme un transistor mal ajusté. Renart ne comprend pas tout de suite ce qu’elle dit, mais il en déguste mentalement le son. Elle vient d’un coup de lui repeindre le poil en roux. Et cette mue magique, c’est à son pire ennemi qu’il la doit. Bizarre. Ça rend Renart tout chose.
– Non chéri, arrête, on est sur le balcon ! Occupe-toi plutôt des rosiers.
– Mais c’est ce que je fais.
– Ohhhh…
Les deux loups jardinent encore : délicieux. Et voilà la malice qui reprend notre goupil. Au moment où Isengrin s’apprête à arroser ledit rosier, Renart bondit sur le balcon comme dans une scène de Courtelinotte :
– Ma tante ! Mon oncle ! Enfin, je vous retrouve…
Hersent pousse un cri, mais serre ses autres lèvres. Isengrin serre les crocs et pousse Hersent à l’intérieur. La masse du loup remplit maintenant tous les points de fuite.
– Ce n’est pas la première fois que tu me coinces la queue, mon salaud.
Renart se tasse sur lui-même, prêt à s’enfiler dans la moindre brèche. Mais Isengrin lui claque le dos d’une bourrade qui lui mélange d’un coup toutes les vertèbres :
– Sacré goupil ! Ça m’écorche la gueule de le dire, mais tu tombes foutrement bien.
Et il referme son pantalon.
– Je parie que tu n’as pas mangé.
– Gagné.
Hersent rapporte aussitôt son gigot. Renart se sert. Isengrin lorgne en coin et tente d’engager la conversation.
– Dis donc, on dirait que ça fait un bail que tu te nourris à la mousse !
– …
– Mais rassure-moi, t’as un boulot au moins ?
– …
– Et tu loges où exactement ?
– Bon, Isengrin, qu’est-ce tu veux ?
– Moi ? Rien pourquoi ?
– Arrête de me prendre pour un gallinacé.
Isengrin regarde Hersent, mais finalement c’est elle qui lâche :
– Renart, on a besoin de toi.
***
Quand il arrive chez lui, le goupil n’en sait pas beaucoup plus. Seulement qu’il doit retrouver Isengrin et probablement d’autres affreux comme lui le lendemain, en fait aujourd’hui à 17 h. Ce qui fera un jour tout entier depuis l’arrestation de Grimbert. Reste qu’Isengrin a promis d’expliquer toute cette fienterie sur son cousin… à 17 h. Renart prend sa mousse, et s’apprête à compter les moutons jusqu’au blaireau.
Durant la nuit, il a imaginé les perdreaux qui débarquaient dans son terrier. Alors quand on sonne le matin (9 h 20, faut être fou), il l’a mauvaise. Aucun judas pour le renseigner. Il se met à plat ventre et aperçoit des poils dressés sur son paillasson. Bon : ce n’est toujours pas de la volaille. Il ouvre. Rovel.
– …
– Je veux seulement roupiller sans qu’on m’enfiente.
– Entre. Pardon. Bien sûr. Oui. C’est juste que… Tu as soif ?
– Non. Pas besoin de débarrasser les chaises. T’as un endroit où je peux dormir ?
– Oui. Oui bien sûr. Viens. Je crois qu’il y a des draps dans le coffre. Prends le coussin, là, sur le fauteuil. Non, le bleu. Le vert j’ai vomi dessus. T’es sûr que tu veux rien boire ?
– Oui.
– T’as pas école ?
– Papa… ça fait juste trois ans que je vais plus à l’école.
– Ah ? Et qu’est-ce que tu fais ?
– Du dessin.
– Ah ? Bien. Tu préfères le rouge ou le bleu ?
– Ben le bleu, pour le coussin.
– Ah oui, bien sûr. Et tu dessines quoi ?
– Des affiches. Des pochettes. Des pubs.
– Non je voulais dire, c’est quoi les dessins ?
– Ça dépend.
– Ça dépend de quoi ?
– De la commande. Non laisse, c’est bon, j’aurai trop chaud. Ça va très bien comme ça. Allez bonne nuit. Je suis cassé…
Et il embrasse son père. Renart a de nouveau une absence. Ça doit faire huit ou dix ans que Rovel ne l’a pas embrassé. Puis il s’ébroue et retourne au salon. En fait, vu qu’il n’y a qu’une pièce, il s’éloigne juste un peu. Il se recouche sur le canapé, mais ne se rendort pas. Il n’essaie même pas. Il ne pense à rien non plus, ou alors à mille trucs à la fois. Il a mal au ventre. Sans doute le gigot d’Hersent. Il se relève pour prendre une mousse qu’il n’a plus. Il regarde Rovel. Il aimerait dormir pareil. Non. C’est faux. Il sait qu’il est content d’avoir mal. Parce que ça le tient éveillé. Parce que Rovel dort. Et parce que comme ça il peut regarder son fils dormir. Il s’assied sur le fauteuil devenu inconfortable d’avoir perdu ses coussins et il observe son gamin baver sur le bleu. Est-ce que son père à lui l’observait ainsi ? Il se demande où est parti l’amour qu’on lui donnait avant. Il se demande si sa mère a gardé ses dessins. Il se souvient d’une chemise à carreaux jaunes et bleus dont il était fier à s’en trouer les coudes. Sa grand-mère lui avait coupé les manches pour qu’il puisse la porter encore tout un été. Et là, il se dit que ça fait une éternité qu’il n’est pas allé sur sa tombe. Il allume le lecteur DVD et met La Dinde de Shanghai.
13 h 10. Plus moyen de dormir. Rovel est parti après avoir fait la vaisselle. Renart ne retrouve plus rien à sa place. Il peste un peu et descend à l’abreuvoir. Mais là, c’est la fiente. Enfin, c’est Sacha…
– Déjà levé ?
– Hm.
– Mal levé.
– Je croyais que tu bossais ailleurs.
– Mais JE bosse ailleurs. Je viens juste ici pour des extras.
– Le matin ?
– On vient de boucler midi. Tu prends quoi ?
– Un renversé et des tartines.
– Y en a plus.
– Qu’est-ce qui te reste alors ?
– Je dois avoir un croissant et des pâtés.
– OK.
– OK quoi ?
– Un croissant et des pâtés.
Sortent des toilettes deux bois énormes qui fourchent jusqu’au plafond : Brichemer. Le cerf avise Renart et se dirige droit sur lui :
– C’est les autres qui t’envoient ?
– Quels autres ?
– Isengrin par exemple.
– Tu viendras ce soir ?
Sacha dépose la commande. Sa fourrure luit sous les néons. Renart s’en taperait la tête sur le comptoir, s’il n’avait peur de ressembler à un cartoon.
– Tu viendras ce soir ?
– Peut-être. Qu’est-ce que tu sais sur Grimbert ?
– Il est en prison.
– Sans blague. Mais qu’est-ce qu’il y fout ?
– Tu verras ce soir.
– À quoi ça rime tout ça ? Qu’est-ce qui se passe au juste ? Hein ? Qu’est-ce qui se passe ?
– Arrête, on a des clients.
Le regard de Sacha lui desserre les pattes. Brichemer se dégage et réajuste son gilet :
– Lamentable. Tu n’es vraiment bon qu’à ça. On comprend mieux ce qu’a dû endurer la pauvre Hermeline.
– Casse-toi !
Brichemer défroisse un billet et le pose sur le comptoir :
– Prenez aussi ses boissons.
– Casse-toi, j’te dis !!!
Et Brichemer obéit tranquillement. Sacha soupire et s’éloigne. Les yeux des clients roulent sur le dos voûté de Renart, qui se masse le front en essayant de faire le vide. Il sait qu’il doit agir. Il ne sait pas comment. Il sort et marche au hasard. La gare Cornavin grouille de pékinois qui suivent le parapluie d’une pékinoise. Sur la place, Notre-Dame est posée comme un bibelot en travers des travaux. Les trams schussent au ralenti vers les ponts. Au milieu de celui de la Coulouvrenière, Renart manque de se faire renverser par un troupeau de brebis à vélo. Au fond à gauche, le jet d’eau pissote contre le vent. Renart, lui, préfère la bise. Celle qui vous fait marcher de biais, les habits collés en film alimentaire. Arrive Plainpalais, et sa parodie de Moulin rose. L’École-de-Médecine qui se la joue Quartier lapin. Et puis Carl-Vogt. Le loustic disséquait les têtards. Aujourd’hui, son boulevard conduit tout droit au QG des perdreaux. Renart hésite et entre. Par-dessous sa vitre blindée, la guichetière lui tend un formulaire.
– C’est pour voir Grimbert, le blaireau.
– Vous êtes de la famille ?
– C’est mon cousin.
– Vous avez une pièce d’identité ?
Renart plie le formulaire :
– Merci, je vais réfléchir.
Mais en sortant par un sas, il voit Brichemer passer dans l’autre. Celui qui débouche directement côté volaille. Brichemer ne l’a pas vu. Sur le trottoir, Renart a sa troisième absence en moins d’un jour. C’est peut-être le moment d’aller voir Grisette. Elle habite juste à côté, à la Jonction.
Quand il frappe à sa porte, Renart sait déjà qu’elle n’y est pas. La boîte aux lettres était pleine et les stores sont baissés. Pas de clef dans le pot ni sur la poutre. Reste que la fenêtre du palier n’est pas très loin de celle des toilettes. Le loquet cède facilement et voilà goupil au logis. À première vue rien de folichon : la famille blaireau est standard. Les parents ont leur vieux lit qui grince. La fille aînée, ses pochoirs de Porcsy. Ses deux petits frères collectionnent les Performers. Mme Blaireau a son tiroir secret aux dentelles coquines, avec un vibro caché sous la boîte à colliers. Et ce cher Grimbert lit du Christian Destroy. Pas de quoi exciter les perdreaux. Alors pourquoi l’ont-ils arrêté ? L’odeur du frigo prouve au moins deux choses : ils sont partis précipitamment et ça fait plus d’une semaine. Derrière le compteur, Renart trouve un revolver. Bizarre. Il ne voyait pas son cousin amateur de plomb. Des embêtements peut-être ? Des embêtants sûrement. Renart prend l’arme et ressort par la porte.
À peine sur le palier, il entend quelqu’un monter. Il se glisse à l’étage du dessus et observe par la cage d’escalier. C’est une hérissonne qui revient de courses.
– Bonjour madame.
La hérissonne se retourne et découvre le goupil qui descend vers elle.
– Oh… Renart !
– On se connaît ?
– Vous ne vous souvenez pas de moi, sûrement. Je vous ai connu haut comme ça. Vous étiez tout craquant, avec vos petites oreilles pointues. J’étais la voisine de votre grand-mère.
– Madame Épinart !
– Renart attention… attention… je ne suis plus toute jeune.
– Mais vous n’habitez plus au Grand-Pré ?
– Oh, ça fait longtemps. Depuis que j’ai perdu mon mari. Mais entre, Renart, entre. Je vais te préparer un moka.
– Ce n’est pas nécessaire. Je ne veux pas vous déranger.
– Il n’y a que les fous qui sont dérangés. Ce n’est pas souvent que j’ai de la visite. Et qu’est-ce que tu fabriques par ici ?
– Je venais voir Grimbert.
La hérissonne l’interrompt :
– Ferme la porte mon petit.
– Vous savez quelque chose ?
– Ma foi, j’en sais plus que je ne voudrais savoir. Ce petit blaireau était un animal bien comme il faut.
– Était ?
– Ils te l’ont embarqué à Champ-d’Oignon. Cette bande de vauriens qui prétendent nous défendre. Mais c’est que des fariboles. Protéger, protéger… La vérité, c’est qu’ils nous étouffent avec leur soi-disant sécurité.
– Oui, mais pourquoi, madame Épinart ? Pour quelle raison ils ont mis Grimbert en prison ?
– Comme s’ils avaient besoin d’une raison ! Passe-moi le sucre, mon petit. La vérité, c’est qu’il aimait trop les goupils, la voilà la raison. Les goupils de partout. Et justement, ça, ça ne leur plaît pas. Oh que non. Pour être bien vu, on ne devrait aimer que les gens d’ici.
– Je ne comprends pas.
– Il a hébergé toute une famille de fennecs sans papiers. Pendant trois mois !
– Des fennecs ?
– Oui. Et la petite dernière, si tu l’avais vue, avec ses grandes oreilles et son air étonné. On aurait dit Hermeline au même âge. À part la couleur du poil bien sûr.
– Et ils sont où maintenant ?
– Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Mais tu ne bois pas ? Bois, ça va être tout froid.
– Et Grisette ? Et les enfants ?
– Mais les enfants sont partis, Renart, depuis longtemps. Mon Dieu, ce sont des adultes maintenant. Ils te dépassent tous d’au moins une tête. Et dis-moi : comment vont les trois tiens ? Le petit Rovel, toujours avec son dessin ? Il faisait de ces crises dès qu’on touchait à ses crayons, c’était trop chou.
– Merci pour le moka, madame Épinart.
– Mais… tu ne l’as même pas fini. Reste encore un peu, tu n’es pas si pressé.
– Désolé, mais j’ai rendez-vous à 17 h, je dois vraiment y aller.
– Attends une minute.
Elle va dans la chambre et revient avec un petit paquet qu’elle lui tend.
– C’est à Grimbert. Il m’avait demandé de le mettre de côté, mais tu le reverras sûrement avant moi. Embrasse tes petits et reviens me voir. On s’ennuie à mon âge, sans compagnie.
– Au revoir, madame Épinart.
– Au revoir, au revoir.
Elle lui frictionne les oreilles.
– Et ne t’en fais pas : tu arriveras tous à les berner. Tu as toujours été le plus malin, toi. Allez dépêche-toi, tu vas être en retard.
***
La ferme de Baucent est un vrai camp retranché. Au portail électrique, la plaque de l’entreprise Cobra Security. Derrière, deux molosses en uniforme, dont l’un a du poil gris sur son poitrail bodybuildé.
– Salut Roonel. Tu me présentes ton nouveau mignon ?
– Écarte les pattes.
– Mais volontiers. Tu pourrais en profiter pour me gratter un peu en haut à gauche, s’il te plaît ?
– Méfie-toi, Renart, tu ne seras pas toujours protégé.
– Protégé ? Mais par qui ?
– Ah, mon neveu, enfin tu es là.
Isengrin entraîne Renart à l’intérieur.
– Il faut faire vite, Noble doit bientôt partir.
– Attends, qu’est-ce que tu me chantes ? On n’avait jamais parlé de Noble.
Isengrin ouvre les portes de la cave.
– Il est très fatigué. Alors je t’en prie, pas d’embrouilles.
Un couloir de tonneaux mène à un espace circulaire et humide. Là, assis en rond autour d’une table couverte de flacons entamés, Renart retrouve la cour de jadis : Baucent le sanglier, Bruyant le taureau, Brun l’ours, Tibert le chat, Belin le mouton, Bernard l’âne et Frobert le grillon. Trois sièges sont vides. Trônant face aux arrivants, le couple de lions Noble et Fière, avec à leur droite Brichemer. Le cerf se penche pour écouter, encombrant par là même le roi de ses bois, puis se redresse et déclare :
– Sa Majesté souhaite la bienvenue au baron Renart, trop longtemps absent de la cour.
Brichemer se penche à nouveau.
– Sa Majesté estime que le temps a fait son œuvre et que la rumeur levée contre Renart doit aujourd’hui cesser, afin que le baron de Maupertuis puisse recouvrer ses droits et son domaine.
– Nom d’une poule ! C’est quoi, cette mascarade ?
– Calme-toi. Je t’ai dit : pas d’embrouilles.
Isengrin va s’asseoir sur l’un des trois sièges laissés vides, tandis que Brichemer poursuit :
– Cependant, afin de témoigner de sa fidélité, le baron Renart devra s’acquitter d’une mission.
– Nous y voilà.
– Il lui faudra tout d’abord rétablir son cousin Grimbert dans la pleine et entière souveraineté de sa baronnie et, ce faisant, il devra également jeter l’opprobre sur ceux qui l’ont injustement séquestré. Est-ce que le baron Renart accepte par ces gages de prouver son attachement à la famille royale, à la couronne et au royaume ?
– … Je suis censé répondre ?
Le silence confirme.
