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Raskolnikov, le héros de Crime et Châtiment, revient à Péterbourg après avoir purgé sa peine. Au fil d'une réinsertion difficile, semée de rencontres et d'épreuves très dures, il va poursuivre un lent cheminement intérieur qui le mènera au terme de sa quête, dans Peterbourg à feu et à sang, le fameux Dimanche Rouge de janvier 1905. L'ensemble est volontairement écrit dans une langue du XIXème siècle un peu désuète, lardée de fulgurances poétiques annonciatrices d'un dénouement apocalyptique, à l'aube des révolutions du XXème siècle. Ce volume fait suite à la première partie, "le chemin des kirghizes", du cycle romanesque "l'Amérique en ballon".
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Seitenzahl: 250
Veröffentlichungsjahr: 2020
Illustration de couverture : « Dimanche rouge en 1905 », huile sur toile de Wojciech Kossak
A Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski Admiration et gratitude
Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant
Apollinaire, Le Voyageur (Alcools)
L'AMERIQUE EN BALLON
deuxième partie
Chapitre I : PALMARES
Chapitre II : UN HÔTE INATTENDU
Chapitre III : TRIBUNAL
Chapitre IV : PERES ET FILS
Chapitre V : FANTOMES ET CHIMERES
Chapitre VI : UN PERE INDIGNE
Chapitre VII : COMBAT DE L'ANGE ET DE LA BETE
Chapitre VIII : LA DISGRACE
Chapitre IX : LA MORT DE SONIA
Chapitre X : PLACE DES TROIS GARES
Chapitre XI : AU BORD DU GOUFFRE
Chapitre XII : DIMANCHE ROUGE
EPILOGUE
Dans la maison sur la place, le poêle de faïence bleu et jaune s’est éteint il y a bien une heure ou deux. La neige tombe à gros flocons et recouvre la ville ; le froid rampe à travers la pièce, étreignant le berceau vide. La graisse a figé dans l’assiette et les récipients abandonnés sur la table. Des dentelles de givre font un dessin compliqué aux carreaux de la fenêtre, au rebord de laquelle défilent les cafards. Un tas de linge sale gît dans un coin, à côté d’une valise en carton bouilli à moitié défaite et d’un matelas replié, constellé de taches sombres. Des senteurs mélangées font une draperie lourde, où l’on reconnaît la note âcre de la vieille poussière, avec la crasse récente des vêtements ; celle, plus humide, de la moisissure, se mêle à une odeur forte de suint ranci et de vinasse. La flamme insouciante de l’alcool flotte sur l’ensemble ; mais il y a autre chose, peut-être la sanie, quelque chose de funèbre qui rôde encore, main glacée. Et aussi, presque évanoui, comme le chant d’un oiseau envolé, le trille délicat d’un parfum de femme, luxe inattendu dans ce bouge. Le bureau est encombré de feuilles éparpillées ; il y a là encore une boîte en fer blanc (est-ce la même ?) avec une étiquette jaunie, un encrier renversé.
Sur un meuble d’angle trône une icône noircie, dont on distingue mal le sujet ; une mince bougie carrée est placée devant, éteinte. C’est la bougie des morts.
Raskolnikov se tourne et se retourne sur sa paillasse de fortune. Trois heures viennent de sonner au clocher voisin.
Une fois de plus, il s’est réveillé au creux de la nuit borgne. Seul avec ses souvenirs, il songe. Des pensées obstinées l’assaillent comme chaque nuit, et mènent la sarabande.
Un ressort s’est cassé dans le monde ; ou bien est-ce en lui, comment savoir ?… Puis sa jeunesse enfuie comme un grand navire, au jour perdu de brume…
La tentation revient avec une régularité de métronome, et la rage lui dévore le cœur. Comme il serait bon, oui, comme il serait doux de les tuer tous, de les étriper, de les anéantir, de les payer en retour pour toute cette souffrance, toute cette injustice !… Après tout, il sait bien le faire !…
A son retour du bagne, douze ans plus tôt, l’horizon clair se déroulait à ses pieds, comme un tapis d’argent. Le solstice avait dilaté les jours heureux de Peterbourg presque au point d’éclater ; à la pointe Vassilievski, il était venu contempler longuement la Neva, y déceler trace de la fêlure initiale, huit-reflets du malheur, oracle aux yeux d’algues.
Mais seul son visage incertain, masque improbable, flottait au miroir de l’eau mouvante, flux croisés-roulés aux pieds des sphinx, gardiens éternels des deux rives, portiers de l’au-delà.
Au centre, la flèche de l’Amirauté, fibule dorée, épinglait le fleuve au ciel, écharpe d’étincelles piquée au drapé boréal.
A côté sur son coussin de pierre gisait le dôme de saint Isaac, tiare cannelée perdue là par Pharaon.
Au delà – Canaan. Respiration tiède, parfum d’asphodèles. La Ville attendait, cœur battant, soumise à son désir. L’aube en voiles déchirés glissait ses doigts de roses sur le front bleu de son regard perlé de larmes ; le vent lui chuchotait, au jardin de Tauride, la promesse du Monde. Des stryges galopantes hurlaient au loin leur désespoir et s’enfuyaient aux confins de la nuit.
L’avenir était là, palpitant – le temps retenait son souffle, suspendu à son pas.
Au lendemain des examens Raskolnikov s’était rendu avec Sonia, Dounia et Razoumikhine, dans le grand amphithéâtre de l’université. La salle, chaude comme une serre en ce premier jour de l’été, bruissait d’une rumeur joyeuse ; les familles bourgeoises étalaient leur aisance, les hommes en frac, les femmes en robes de soie aux motifs orientaux ; aux rangées basses les étudiants rivalisaient d’élégance, cependant qu’au premier rang s’alignaient les professeurs, en toges et en bonnets carrés, et quelques officiels en uniforme. Dans les paniers de pique-nique on entrevoyait les bouteilles de la fête champêtre qui allait s’étaler dans les jardins, la cérémonie terminée.
Le président, un gros homme rougeaud, chauve et suant, introduisit rapidement la séance dans un brouhaha d’impatience, puis donna la parole au juge Porphyre. Ce dernier, doyen de la faculté de Droit, était chargé de la proclamation des résultats ; dans un silence attentif on lui tendit l’enveloppe, il rompit les cachets et commença à lire la liste des lauréats par ordre de mérite. En troisième position, c’est avec un sanglot d’émotion qu’il annonça : « Rodion Romanovitch Raskolnikov ! ». Il s’interrompit, ôta ses lunettes, tira de sa poche un mouchoir à carreaux rouges et blancs qu’il déplia précautionneusement ; il essuya ses verres puis se moucha avec vigueur, émettant un bruit de trompe marine.
Etonnés, la plupart des assistants se retournèrent sur cet étudiant à la maigreur inquiétante soulignée par les vêtements noirs démodés, qui se dressait lentement. Blême, il s’avança vers la tribune au milieu des chuchotements et des exclamations étouffées.
- Mais qui est-il ? Je ne le connais pas !
- Mon Dieu ! Comme il est pâle !
- Vous avez vu son crâne rasé ? On dirait un bagnard !
- En tous cas, il n’est pas du monde, ça se remarque au premier coup d’œil !
Tout tremblant, Porphyre s’était levé pour l’accueillir ; il lui tendit le parchemin puis l’étreignit avec effusion, familiarité totalement incongrue devant un tel parterre. Ce petit homme rond et exubérant avait toutes les peines du monde à se contenir ; en trois pas bondissants, dans une sorte de transe, il fit le tour de Raskolnikov qui se tenait raide et médusé, ne sachant quelle contenance adopter.
Enfin Porphyre s’arrêta, souffla bruyamment, embrassa Rodion encore une fois en lui glissant : « ah, mon petit, mon petit ! J’ai toujours cru en toi, le savais-tu ? Mais tout de même, quelle surprise ! et quel bonheur !… »
Puis, d’une voix brisée, il s’adressa au public interloqué :
- Il se trouve que Rodion Romanovitch, dont je suis le professeur, est un jeune homme particulièrement méritant, qui a vécu des événements très difficiles. Il a malgré tout réussi à surmonter ces épreuves auxquelles bien peu auraient résisté, et à terminer brillamment ses études.
Mesdames et Messieurs, bien que ceci ne soit pas très protocolaire, et sans que cela gâte en rien l’estime que nous devons aux autres lauréats, je vous demande solennellement de l’applaudir.
Rodion leva alors le bras d’un air farouche, stoppant net les premiers crépitements qui retentissaient déjà au fond de la salle ; dans un silence étonné il prit la parole, martelant ses mots qui retentissaient sous les marbres et les bois dorés de la salle d’apparat.
- Le doyen Porphyre Pétrovitch ne vous a pas tout dit à mon sujet ; je lui sais gré de sa délicatesse. Cependant, avant de vous laisser aller à l’enthousiasme je me dois, par scrupule d’honnêteté, de vous préciser que l’homme qui est là, devant vous, cet homme vous le connaissez, mais vous ne le reconnaissez pas encore ; cet étudiant pauvre et courageux, cet exemple pour la jeunesse, n’est en réalité qu’un vulgaire assassin qui vient de passer près de sept années au bagne, et y retourne dès demain purger le restant de sa peine.
Il savoura son effet. Les murmures et les conversations s’étaient interrompus ; les sourires s’étaient figés, les visages étaient graves et tendus.
Une dame richement vêtue, parée de bijoux imposants, se leva et l’apostropha :
- Est-ce bien de vous-même que vous parlez ainsi, jeune homme ? Qui êtes-vous donc, et qu’avez-vous fait de si étrange ?… Expliquez-vous, que diable, et sans faux-semblant ! Vous en avez trop dit, vous piquez notre curiosité ! Vous devez donc nous satisfaire, si vous êtes un gentilhomme !
Des exclamations fusèrent du public. En souriant d’un air dur, Rodion reprit :
- J’ignore si l’on peut encore me qualifier d’un tel titre, Madame, mais vous me l’avez demandé si noblement que je ne puis m’y soustraire. Oui, vous l’avez deviné, c’est bien de moi qu’il s’agit. Vous souvenez-vous encore de cet étudiant qui avait tué l’usurière et sa sœur pour les voler, il y a huit ans, ici même, près du canal Griboïedov ?… La presse a beaucoup parlé de son procès, certains d’entre vous y ont peut-être assisté… Et maintenant le voici là, devant vous, fantôme vivant de cette affaire sordide, et c’est lui que vous vous apprêtiez à ovationner. Mon histoire est tristement banale ; et je n’ai aucun mérite particulier à avoir repris mes études. On s’ennuie tellement, en prison… Vous pouvez me huer à votre aise à présent ; vous avez le droit de me rejeter et de vous persuader de votre suprématie d'honnêtes gens sur un vil assassin. Oui, vous pouvez encore y croire ; alors, ne vous en privez pas ! Demain peut-être, c’est vous qu’on traînera au bagne, car nul ne sera innocent de ce qui se prépare ; riez donc à mes dépens, pendant qu’il est temps !
Des mouvements divers se firent dans l’amphithéâtre. Certains se levèrent en faisant claquer leur siège, outrés par ce discours, et sortirent avec emphase ; des cris retentirent :
« Assassin ! Voleur ! Nihiliste !… »
Mais la comtesse N…, restée debout, prit la défense de Rodia et un bon nombre d’étudiants, acquis aux idées nouvelles, se mirent à applaudir et à siffler les bourgeois qui quittaient la salle. La confusion était à son comble ; le président, assis au premier rang avec le recteur et les conseillers d’Etat, s’était dressé comme un polichinelle et, face à la foule, tentait de rétablir le calme par de molles exhortations, noyées dans un brouhaha. Le juge Porphyre bondissait en tous sens, discourant et riant, ému aux larmes, sans que quiconque prît garde à ses propos décousus ; impassible, Rodion Romanovitch restait là, promenant sur la mêlée un regard flamboyant, entouré par ses amis qui s’apprêtaient à lui faire un rempart de leurs corps.
Soudain, un sifflement strident retentit. Le commissaire Fomitch apparut, encadré par deux agents. Il s’arrêta sur le seuil, la mine sévère, et clama d’une voix de stentor :
- Du calme, Mesdames et Messieurs, du calme, s’il vous plaît, ou je fais donner la garde ! Il y a un peloton de gendarmes à mes ordres, dans le couloir. Allons, allons, du calme ! Voilà, c’est mieux !… C’est bien, c’est bien. (Il se radoucit). Nous sommes entre gens de bonne compagnie, n’est-ce pas ?… Tous ici, je dis bien : tous, tant que nous sommes. Et maintenant que vous m’écoutez attentivement, j’ai une déclaration officielle à vous faire.
Il descendit les marches, échangea quelques mots en aparté avec le président et le juge, puis il monta à la tribune où il prit place entre eux ; Rodion resta debout sur l’estrade, au pied de laquelle les agents avaient pris position.
Le commissaire déplia un parchemin en prenant une mine solennelle, et en fit lecture d’une voix forte.
- Au nom de l’empereur , autocrate de toutes les Russies ;
La cour suprême de justice, réunie à huis clos afin d’examiner les grâces et requêtes du parquet impérial ;
Statuant sur le cas de Rodion Romanovitch Raskolnikov, condamné à sept ans de travaux forcés pour un double assassinat et un vol crapuleux ;
Attendu que le comparant a purgé l’essentiel de sa peine en faisant preuve d’une bonne conduite sans faille ;
Attendu que celui-ci, par ses efforts personnels, a obtenu pour lui-même la licence en droit de l’université impériale de Saint Peterbourg avec la mention « très honorable », décernée ce jour en votre docte assemblée ;
Attendu au surplus que cet homme, qui a accepté d’instruire les condamnés incultes dans le cadre de la politique de réhabilitation des prisonniers, les a amenés, par ce comportement exemplaire et désintéressé, à l’obtention du diplôme du premier degré de langue russe ;
Par application des lois et règlements de l’empire, et par une faveur spéciale de notre empereur bien-aimé dans son infinie sagesse ;
ARRETE :
- article premier : le sieur Rodion Romanovitch Raskolnikov est dispensé d’effectuer les sept mois et douze jours restant à courir sur sa peine principale.
- article deux : le solde de celle-ci est commué en une relégation d’une durée de quatre ans.
- article trois : du fait de son diplôme et de ses compétences, et compte tenu des besoins en développement des provinces limitrophes, le susnommé sera mis à la disposition du gouverneur d’Iékaterinbourg pendant toute la durée de sa relégation.
- article quatre : le présent arrêt est d’exécution immédiate ; un sursis d’un mois à compter de ce jour est néanmoins accordé au condamné pour quitter la capitale. Avant le terme de la relégation il ne pourra franchir les limites du gouvernement de l’Oural, sauf autorisation exceptionnelle et limitée accordée par l’autorité impériale.
Raskolnikov n’entendit pas la formule exécutoire qui suivit ; un bourdonnement incoercible avait envahi sa tête au fil de la lecture, tandis que sa pâleur naturelle était devenue effrayante. A l’énoncé de la sentence, il chancela puis tomba à genoux. L’image de Nicodème Fomitch descendu de la tribune tournoyait devant ses yeux, comme une feuille d’érable prise en un tourbillon, tandis qu’il le soutenait d’une main fraternelle ; il lui chuchota quelques paroles, qui par miracle lui parvinrent, irréelles, hachées par la clameur furieuse du sang dans ses oreilles :
- Allons, mon vieux, remets-toi ! Te voilà revenu de la maison des morts, une vie nouvelle t’attend… Il te faut te lever et marcher!
Une sorte de voile, gris et cotonneux, l’environnait maintenant ; au milieu des cris et des applaudissements, il perdit connaissance tandis que les cheveux de Sonia, penchée sur son visage, l’ensevelissaient sous une cascade d’or. Une larme salée, tombée sur ses lèvres, le fit penser à la mer Noire au flot insondable, chaude et sombre comme la mort douce dont enfant il avait rêvé, affalé sur le sable volcanique bordé d’écume… Tout était bien ; c’était donc ainsi que les choses finissaient, comme au commencement. Pas de douleur, pas de remords ; l’âme lavée par le sel, le corps aspiré par la terre poreuse, il allait se dissoudre dans un sommeil sans rêve, sans cauchemar non plus, et le bruit allait cesser enfin. Enfin ! Enfin !…
Il se réveilla sur son grabat, et trouva face à lui le regard inquiet du docteur Zossimov.
- Décidément, mon cher Rodion Romanovitch, chaque fois que mon ami Razoumikhine me fait mander je vous trouve au lit ! Vous êtes un incorrigible sybarite !…
Non, ne dites rien, et surtout ne protestez pas : vous êtes né ainsi, vous finirez de même. La Science ne peut rien contre une telle fatalité. La vie d’un fainéant est mortellement fatigante, aussi laissez-vous aller à votre penchant naturel : reposez-vous. Mais ne mangez pas trop : ça vous épaissirait le sang et vous aigrirait la bile. Une croûte de pain le matin, un bouillon de poule le soir ; voilà l’essentiel de l’alimentation qu’il vous faut pour l'instant. J’insiste surtout sur le bouillon de poule : il n’y a pas de meilleur reconstituant, et de surcroît l’humeur gallinacée a le don de vous remettre les idées à leur juste place ; ce dont vous avez le plus grand besoin, à en juger par vos délires. Savez-vous, mon cher ami, que vous parliez encore de cette vieille ?… C’est décidément une obsession, il va falloir vous en débarrasser et la laisser rôtir tranquillement en enfer. Mais ça, ce n’est plus mon rayon. Vous devriez peut-être en parler à votre confesseur, si vous croyez encore à ces niaiseries ; quoi qu’il m’en coûte de vous l’avouer, je ne vois plus que cela. Mais Monsieur est un esprit fort, à ce qu’il paraît ; croyez bien que je ne vous en blâme nullement.
Dans ce cas, il vous faudra penser à autre chose ; tenez, faites-nous donc de beaux enfants, c’est un excellent dérivatif !, ajouta-t-il en posant un regard songeur sur les hanches de Sonia.
- Et maintenant, je dois vous laisser, car j’ai une tournée à faire, et l’on m’attend à l’hôpital. Allons mon ami, adieu. Non, très chère Sonia, non, gardez votre argent : je ne fais pas payer un ami, encore moins quand il n’a rien. Je ne suis pas le médecin des âmes… Mais surtout n’oubliez pas : le bouillon de poule, un remède souverain contre la langueur ! Avec un peu de moëlle de bœuf, c’est encore meilleur !… Adieu Rodion, et chassez vos fantômes ! Il y a suffisamment de vivants autour de vous, ne vous encombrez donc pas des morts !
Raskolnikov passa ainsi plusieurs jours alité, entouré des soins de ses proches. Malgré les recommandations de Zossimov et bien que son état physique s’améliorât de jour en jour de façon spectaculaire, les revenants se succédaient à son chevet, mêlés au défilé des visiteurs, sans que nul n’y prît garde. Seul le petit Aliocha, le fils chéri de Dounia qui ne parlait pas encore et jouait à des jeux mystérieux par terre, au pied du lit, parfois aussi Sonia, levaient des yeux étonnés au passage d’un spectre que nul autre ne pouvait percevoir.
Rodia avait été particulièrement touché de retrouver les enfants de Catherine Ivanovna qui passaient fréquemment à la maison.
Apolline la raisonnable, une grande et belle fille de dix-sept ans, avait le regard noir et le port altier de sa mère ; sur son visage espiègle passait parfois un nuage sombre, reflet du passé ou écho d’une mélancolie plus profonde.
Elève en classe de philosophie à l’institut Smolny, Polia suivait aussi les cours du conservatoire impérial de Musique. Elle affectionnait les grands airs romantiques avec une prédilection pour Frédéric Chopin, qu’elle interprétait de façon aérienne sur le demi-queue qui trônait au salon, loué à grands frais par Dounia.
Nicolas Dmitrievitch, qui venait de fêter ses quinze ans, terminait sa première année à l’école des cadets de la garde où il avait été brillamment admis. Jeune homme de belle prestance, il paraissait un peu emprunté dans son uniforme de sortie, et semblait – déjà - désenchanté.
Il avait eu du mal à se faire une place dans le milieu très fermé des élèves-officiers, pour la plupart issus de la meilleure noblesse ; on l’avait brocardé de n’être que le petit-fils d’un colonel à l’honneur perdu, et il avait subi leurs quolibets en serrant les dents. Les instructeurs avaient des méthodes très dures et injustes, surtout le lieutenant Devillers. Ce dernier était un dévoyé qui descendait d’un sous-officier de la garde de Napoléon, capturé sans gloire alors qu’il s’était perdu dans la brume à la tête de son détachement, dans les marais de la Trinité saint Serge.
Un samedi soir de décembre, Kolia s’était querellé au dortoir avec un jeune baron qui l’avait traité de moujik ; en guise de punition Devillers, qui était de garde et s’ennuyait, l’avait contraint à courir pieds nus dans la neige sur le marshfeld1 gelé ; puis, narquois, il lui avait ordonné de se présenter au poste de police à dix reprises, à trois minutes d’intervalle, toujours revêtu d’une tenue différente. A chaque présentation l’officier plein de morgue l’inspectait minutieusement, le frappant du plat de son sabre au moindre prétexte.
Pour pimenter le tout, le français avait fait mander une fille qui traînait près du corps de garde ; et tout en la faisant boire il commentait pour elle avec force sarcasmes la gaucherie du jeune cadet, essoufflé et rouge de honte. Son cœur blessé saignait sous les éclats de rire, cascade cristalline, et le regard charmant de la cruelle, couteau d’obsidienne.
Le baron quant à lui n’avait pas été inquiété ; le courage de l’instructeur n’allait pas jusque là… . Serrant les poings, Nicolas s’était juré de laver cet affront dans le sang; mais il s’était tu, subissant l’épreuve jusqu’au bout sans se plaindre, dans sa volonté farouche de ne pas perdre la face.
Le lendemain, honteux et admiratif devant un tel sang-froid, le baron N… lui avait présenté ses excuses, lui offrant son amitié et sa protection.
Le prestige de Nicolas avait alors grandi, et à plusieurs reprises il avait pu faire la démonstration de sa force de caractère et de son intrépidité, suscitant l’admiration de ses camarades.
Désormais à l’exercice le lieutenant Devillers, qu’un silence glacé accueillait, évitait de croiser le regard vengeur de Kolia ; impressionné sans doute, il avait rapidement cessé ses vexations à son encontre. Mais le jeune cadet ruminait son humiliation ; il rêvait de défis, de duels, de combats singuliers.
Il en parlait souvent avec Rodion ; le sujet occupait son esprit en permanence.
Il voyait dans la fraternité des armes une sorte de chevalerie où tous étaient égaux, où chacun se destinait à offrir à l’empereur le sacrifice de sa vie sans haine ni calcul, pour sauver la Russie et œuvrer à l’avènement du Bien. Dans ce songe glorieux la brutalité, la trivialité et la bêtise n’avaient pas de place ; l’abus de pouvoir de l’officier le révulsait comme une trahison de cet idéal arthurien. A travers la blessure infligée à son amour-propre c’est le sang du Christ qui s’écoulait dans le cratère mystique, le flanc percé par la lance d’une soldatesque abjecte.
Rodion eut fort à faire pour le dissuader de son projet ; il lui fallait comprendre que l’affront salissait seulement celui qui l’infligeait et qu’il valait mieux en dénoncer publiquement l'auteur, usant ainsi des ressorts de la honte plutôt que du sabre ou du pistolet ; et que le véritable honneur consistait à pardonner, même et surtout à l’adversaire le plus odieux, le plus vil. Combien d’œuvres sublimes sont mortes avec Pouchkine, et quelle confusion chez ses assassins s’il avait répondu à la provocation par une simple épigramme ! Qu’il est donc étrange, ce sens de l’honneur qui ne tourmente que ceux qui en sont pourvus, et les fait souffrir ainsi par pure noblesse d’âme ! Et pourtant il est inné, chez certains êtres parmi les plus grands, et cela n’a rien à voir avec une position sociale. Ce sentiment doit être cultivé comme une plante rare et précieuse, mais il n’en faut user qu’à de rares instants décisifs : il s’agit là d’un don du ciel qui nous inspire les œuvres les plus élevées, pour peu qu’on ne le dévoie en débats stériles avec la racaille des envieux…
Cependant, un autre sujet occupait leurs conversations, comme celles de beaucoup de gens éclairés de l’époque.
Avec ses meilleurs amis, Nicolas avait fondé une société secrète, « les frères de justice », dont le projet était d’amener l’empereur à accepter une constitution et restituer au peuple les libertés réclamées en vain depuis si longtemps. Les cadets, qui se réunissaient dans une pièce cachée du « château des ingénieurs », cette immense bâtisse pseudo-médiévale aux multiples recoins dont les corridors renvoyaient encore l’écho des cris du tsar assassiné, professaient une admiration sans bornes pour leurs ancêtres décembristes et restaient attachés au principe monarchique, seul garant à leurs yeux de l’unité du peuple russe. Ils considéraient que les tensions sociales nées de l’abolition du servage et de l’industrialisation croissante, la naissance d’une bourgeoisie, les aspirations démocratiques d’un pays qui avait vaincu Napoléon mais auquel ce dernier avait inoculé le ferment révolutionnaire, tout cela rendait la réforme urgente et nécessaire afin de rétablir l’harmonie perdue.
Rodion Romanovitch, évitant de prendre ouvertement parti en sa faveur, écoutait le jeune homme avec bienveillance et le mettait en garde contre les menaces qui pourraient peser sur son petit groupe.
Mais ces discussions passionnées eurent surtout pour effet de le distraire de ses idées noires . En cela elles étaient salutaires ; en cela aussi qu’elles firent naître une profonde amitié entre les deux hommes. Rodia (plus encore que Dounia, que l'instinct maternel portait à entourer le petit Aliocha de ses soins les plus doux) se sentait investi d’une sorte de mission auprès des enfants de Catherine Ivanovna ; celle-ci était venue le visiter, parmi d’autres fantômes, et il se souvenait du regard doux et aimable qu’elle lui avait porté comme en écho de la confiance désespérée qu’elle lui avait manifestée dès leur première rencontre. Elle avait reconnu en lui un être de sa trempe et salué sa noblesse d’âme ; que n’auraient-ils pu faire ensemble s’ils s’étaient rencontrés plus tôt, si le destin n’avait été aussi cruel !
Adélaïde était le vivant reflet de sa beauté passée. Mais cette fraîche adolescente, tout juste sortie de l’enfance, paraissait nimbée d’une sorte d’aura mystérieuse ; de ses grands yeux profonds elle interrogeait les êtres et les choses, et la magie de ce contact les faisait trembler d’une vibration muette. Avec une calme certitude elle lâchait de rares paroles, naïves et abstraites, dont la puissance réveillait des cascades d’images.
L’hermétisme de ses propos, le regard bleu un peu trop fixe, l’inaptitude à suivre une scolarité normale, certaines bizarreries de son comportement avaient porté peu à peu son entourage à accepter l’idée que la misère de son enfance, la vision du père ensanglanté agonisant, la folie de sa mère, toute cette accumulation de malheurs avait affaibli sa raison.
En désespoir de cause, Avdotia Romanovna avait confié cette simple d'esprit aux sœurs de la Charité qui s’ingéniaient à lui inculquer une éducation chrétienne et s’émerveillaient de sa voix d’ange.
En sa présence, Rodion sentait une paix inconnue l’envahir ; il prenait un plaisir étrange à suivre ses paroles vagabondes qui dévidaient le fil d’une logique convulsive. Les signes du langage répondaient subtilement aux menus accidents du quotidien ; l’invisible y devenait le tissu d’une autre réalité, des correspondances improbables prenaient corps et s’imposaient soudain comme des évidences ; l’infime rejoignait l’infini dans ce qui semblait une récitation minutieuse du dit et du non-dit, du majeur et du mineur, le sabbat des mots et du corps, les noces primitives de la terre et du ciel, la naissance de la Poésie. Son visage, d’une beauté bouleversante, semblait s’absorber en lui-même, les yeux en dedans, dodelinant au rythme de la phrase qu’elle chantonnait, mélopée nostalgique ; il s’éveillait d’un coup à sa propre lumière, comme les feux du soir autrefois sur la steppe kirghize.
Rodia se laissait porter par cette cadence hypnotique, navire égaré à l’embouchure du rêve, et les murailles à nouveau s’évanouissaient, le laissant s’échapper librement et flotter, phénix au firmament d’azur. Il jouissait de toutes ses forces de ces instants magiques, dont il ressortait lavé de toute hantise, purifié de ses doutes, avec une curieuse sensation de déjà vu, de déjà vécu...
Adélaïde vivait dans un rêve permanent ; elle voyait souvent le Christ, les anges étaient ses compagnons de jeux. Elle dormait les yeux ouverts et vivait les yeux mi-clos, l'esprit tourné vers un monde aux mythologies compliquées.
En d’autres temps, on l’aurait crainte et honorée comme la Sibille sur le trépied d’un temple apollinien ; mais maintenant nul autre que Rodion ne cherchait à percer le secret de sa jacasserie, qui parait le silence d’escarboucles miroitantes.
Une passion commune des Evangiles la rapprochait de Sonia et souvent à la veillée elles se mettaient un peu à l’écart pour lire à voix basse les textes sacrés, afin de ne pas déranger les autres par leur bavardage.
Curieusement, pour commenter les Ecritures Adélaïde retrouvait des mots simples avec lesquels elle développait une pensée originale, frôlant parfois l’hérésie.
Elle énonçait entre autres choses que le Saint-Esprit était la Femme, la mère et l’épousée, rose mystique du jardin d’Eden dont on avait pris le bois pour fabriquer la croix, et la ronce pour couronner le Christ. Mais ses pétales oubliées par le bourreau s’étaient envolées et flottaient sur Peterbourg dans l’aurore hivernale, consolation des orphelins endormis sur les trottoirs gelés…
Et le jour où elle rassemblerait les plis épars de sa robe bleue, foulant de ses pieds la Néva serpentine, un flot de sang noierait la Ville et le pays entier pour une durée de sept fois dix ans ; ce serait là le début de l’accomplissement des temps…
Sonia buvait ses paroles et lui racontait d’autres fables afin de la distraire de ces pensées étranges, sachant d’instinct à quel point ces propos naïfs pouvaient être dangereux. Elle mettait Lyda en garde de ne pas les répéter au dehors ; mais elle percevait en même temps le caractère sacré voire prophétique de ces paroles vertigineuses.
Après quelque temps, Rodion Romanovitch quitta le lit et se remit à s’alimenter normalement.
Un dimanche au repas du soir, alors que les enfants étaient retournés à leurs internats respectifs, Sonia s’enhardit à parler du journal de Catherine Ivanovna, et elle révéla à Dounia et à Razoumikhine les secrets de leur filiation. Raskolnikov protesta qu’elle avait déjà raconté cette histoire et que cela n’intéressait en rien leurs hôtes, qui d’ailleurs n’avaient pas connu Catherine ; à quoi Avdotia répondit sur un ton sans réplique que bien au contraire tout ce qui concernait les enfants, qu’elle considérait désormais comme les siens, l’intéressait au plus haut point.
Ainsi déterminée à poursuivre, Sonia reprit au point où il l’avait interrompue :
- Mais non, Rodetchka, tu ne sais pas tout encore ; rappelle-toi, à l’infirmerie, comme j’avais dû te quitter sans avoir eu le temps de te parler de notre chère petite Lyda.
J’ai du mal à le dire, car cela pourrait être mal interprété, concernant la conduite de Catherine Ivanovna, dont je respecte tant la mémoire. Oh, Katia, toi qui m’as accueillie comme une mère, comme je t’ai aimée…
Un sanglot se brisa dans sa gorge. Elle reprit doucement :
- Catherine avait suivi Dmitri au bagne et l’avait épousé ; de leur union était né Nicolas. Malheureusement, peu de temps après la naissance et alors que son procès allait être révisé avec de bonnes chances de succès, Dmitri mourut subitement d’une fluxion de poitrine, sans doute favorisée par le chagrin et les privations.
Agraféna Alexandrovna, chez qui Catherine avait finalement trouvé refuge avec les petits, était restée en relations épistolaires avec Aliocha, le troisième frère Karamazov, celui qui avait abandonné sa vocation (elle se signa en disant ces mots) après la mort de son père et celle de son starets2…
