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Il y a quelques années, vers les derniers jours d’octobre, je m’arrêtai dans une des villes d’eaux les plus fréquentées de France… Je ne sais plus pour quelle raison, peut-être pour satisfaire la vaine curiosité de revoir dans une mélancolie d’automne, avec ses grands parcs muets et déserts, cette ville que j’avais connue, deux mois auparavant, pimpante, parée, orgueilleuse de ses cinquante mille hôtes, dans toute la coquetterie de sa belle saison et la magnificence d’un soleil d’août qui emplissait l’atmosphère de griserie.
C’est un sentiment d’une poésie douce et amollissante que la mélancolie, cette reconnaissance du cœur pour tout ce que le passé y a laissé de souvenirs discrets ou délicats. L’âme s’y abandonne volontiers et la recherche aussi parfois, quand elle désire réveiller sans brusquerie une sensibilité paresseuse.
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Veröffentlichungsjahr: 2026
PAUL BRULAT
ROMAN
Cet homme, qu’avait-il en lui, au fond de l’âme, quelle splendeur cachée sous sa laideur tragique, comme le diamant sous la gangue ?…
© 2026 Librorium Editions
ISBN : 9782387410450
LA GANGUE
Il y a quelques années, vers les derniers jours d’octobre, je m’arrêtai dans une des villes d’eaux les plus fréquentées de France… Je ne sais plus pour quelle raison, peut-être pour satisfaire la vaine curiosité de revoir dans une mélancolie d’automne, avec ses grands parcs muets et déserts, cette ville que j’avais connue, deux mois auparavant, pimpante, parée, orgueilleuse de ses cinquante mille hôtes, dans toute la coquetterie de sa belle saison et la magnificence d’un soleil d’août qui emplissait l’atmosphère de griserie.
C’est un sentiment d’une poésie douce et amollissante que la mélancolie, cette reconnaissance du cœur pour tout ce que le passé y a laissé de souvenirs discrets ou délicats. L’âme s’y abandonne volontiers et la recherche aussi parfois, quand elle désire réveiller sans brusquerie une sensibilité paresseuse.
Mais, dès mon arrivée, ce fut un spectacle de désolation qui me frappa. Les avenues, naguère éclatantes de vie, de lumière et de toutes les musiques des Tziganes, s’allongeaient maintenant, silencieuses et mornes, comme accablées par la fatigue des lendemains de fête, sous un ciel grisâtre, d’où tombaient sans cesse, par milliers, avec l’hésitation des oiseaux blessés, des feuilles éperdues que le vent, çà et là, balayait parmi des tourbillons de poussière. Entre les hauts platanes, énormes et déjà presque dépouillés, erraient, promenant leur lente veulerie, quelques rares baigneurs, les retardataires de la saison, figures molles et jaunes, où suintait cet ennui résigné des désœuvrés de province.
Sur le parc, un hôtel restait encore ouvert. J’y entrai pour déjeuner, décidé à repartir par le premier train, tant me pénétrait cette tristesse de ville abandonnée. Je pris place à la table d’hôte, où siégeaient déjà une dizaine de bourgeois, incolores et graves, dont un commis voyageur bellâtre, rasé de près.
Tous ces gens-là, même le commis voyageur, ne disaient mot, paraissaient glacés. Les dames touchaient à peine aux plats. Il y avait une gêne évidente, une répugnance que je cherchais à m’expliquer, quand, soudain, mon regard s’arrêta sur mon voisin de droite, qui s’était, avec intention sans doute, placé un peu à l’écart, à l’extrémité de la table, laissant ainsi plus d’espace entre nous qu’entre les autres convives.
C’était un être d’une laideur atroce, stupéfiante, telle qu’à première vue, j’en éprouvai un frisson d’effroi.
La face, sans nez, sans barbe, sans sourcils, présentait une chose informe, déconcertante, un amas de chairs torturées, ravagées, labourées, une sorte d’épouvantable plaie cicatrisée.
Cependant, sur cette chose funèbre, rayonnaient, comme une aurore qui se dégage des ténèbres, deux grands yeux splendides, splendides par leur lumière et plus encore par la qualité et par la profondeur de leur expression. Car on eût dit qu’ils exprimaient tout le drame des passions silencieuses, des désirs qu’on n’avoue pas, des ardeurs réprimées, des tendresses inassouvies, tout le tourment d’une âme véhémente et ignorée, toute la douleur d’être et d’avoir été, en même temps qu’une acceptation définitive de la fatalité, une tristesse si vaste et pourtant si douce qu’elle en atténuait l’horreur de cette face tragique.
Il baissait la tête, s’effaçait le plus qu’il pouvait, conscient de la répulsion qu’il inspirait, et mangeait sans bruit, vite, comme s’il avait eu hâte d’en finir, d’échapper à une ambiance hostile, au malaise intolérable dont sa présence était cause et qu’on sentait chez tous, bien que personne ne parût prendre garde à lui.
Pour moi, après le premier moment de stupeur, je commençai à me troubler devant cet homme, devant cette existence, comme devant quelque chose d’inconnu et de mystérieux.
D’abord, quel âge pouvait-il avoir ?… En vérité, il semblait impossible de mettre un âge quelconque sur ce visage creusé de larges sillons et qui n’avait plus rien d’humain, où tous les traits avaient été comme emportés par le soc d’une charrue, où les lèvres mêmes ne dessinaient plus qu’une barre d’ombre violacée. Seuls, les cheveux blonds, très fins, et l’intensité du regard permettaient de supposer que c’était un homme encore jeune, de trente à quarante ans peut-être.
J’observai ses mains, car rien ne révèle autant un homme que les mains. Un instant, ces mains me hantèrent. Elles étaient belles, soignées et délicates, comme ces mains de femme, aux jointures frêles, aux longs doigts minces, qui indiquent une distinction de race et où l’on rêve de poser ses lèvres… Je constatai aussi que la mise était correcte, irréprochable, sinon élégante et recherchée.
Je me sentais agité d’un sentiment complexe, confus, indéfinissable, où il y avait à la fois de l’effroi, de la curiosité, presque de la sympathie. Dans cette face sinistre, je ne voyais plus que les yeux, si beaux de tout le désespoir qu’ils exprimaient et qui semblaient demander grâce, s’excuser d’un malheur prodigieux, permanent, irréparable, le malheur d’être laid, d’être horrible.
L’épouvante dont j’avais frémi tout d’abord faisait place insensiblement à la pitié. J’osais maintenant regarder ce monstre, ou plutôt je ne voyais plus que l’âme qui s’y cachait, c’est-à-dire tout le drame, toute la souffrance contenus dans cette violente iniquité de la nature, dans cette atroce ironie du destin qui, sous ce masque affreux, faisait saigner le cœur d’un homme.
Brusquement, avant que le repas fût achevé, il se leva et disparut, sans bruit, à la dérobée.
Ce fut, parmi les convives, comme un soulagement instantané. Des poitrines se dégonflèrent, le silence aussitôt fut rompu, des voix glapirent dans un concert de plaintes et de récriminations.
— Il était temps ! soupira une dame toute suffoquée… Je n’en ai pas déjeuné, ça m’a coupé l’appétit.
— C’est comme moi, dit une autre, je n’ai pas touché à un plat.
— C’est trop fort, s’exclama un bourgeois furieux, qu’on permette à ce monstre de s’asseoir à la table d’hôte ! S’il doit rester ici, je quitte l’hôtel, je m’en vais dès ce soir.
— C’est à faire frémir, déclara le commis voyageur… Supposez qu’une femme dans une position intéressante voie ça…
— J’en suis toute bouleversée, fit une voix douce et fraîche, et j’ai peur d’en rêver, cette nuit… Oh ! je suis bien de votre avis, monsieur, il devrait être défendu à cet homme-là de paraître en société. On devrait l’enfermer.
C’était une jolie femme qui parlait ainsi, si jolie et si blonde que je ne fus point choqué de ces dures paroles, car tel est l’empire de la beauté que nous pardonnons à la nature, quand elle pousse l’ironie jusqu’à parer d’un masque charmant l’injustice, la cruauté ou la sottise.
— Mon Dieu ! reprit une matrone tétonneuse et empesée, se peut-il qu’il existe des laideurs pareilles ?… Ce n’est pas sa faute, le malheureux est à plaindre, mais enfin…
— Moi, à sa place, je n’hésiterais pas, je me tuerais, déclara héroïquement un bourgeois énorme et diabétique dont la face poupine, écarlate et luisante, semblait suer du sucre.
Un monsieur solennel, inspirant le respect par ces profondeurs et ces sévérités d’expression qui caractérisent souvent la physionomie d’un imbécile, s’éleva à des considérations sociales :
— Dans l’antiquité, dit-il, les Spartiates, plus sages que nous, et plus humains, détruisaient, dès leur naissance, les enfants difformes, mal venus. Aussi n’avaient-ils que de beaux hommes, de superbes guerriers, tandis que, dans nos sociétés modernes, on rencontre partout des rachitiques, des scrofuleux, des infirmes qui ne trouvent plus de place dans nos hôpitaux encombrés et qui deviennent des non-valeurs sociales, des misérables condamnés à toujours souffrir, sans que la charité publique puisse les secourir…
— Sans doute, interrompit carrément le commis-voyageur, mais en attendant, je vais tancer d’importance la patronne.
— Rassurez-vous, monsieur, intervint tout à coup celle-ci… Vous ne le verrez plus, il quitte l’hôtel aujourd’hui même… Je suis désolée, ajouta-t-elle, mais vous comprenez, il nous est difficile de refuser quelqu’un qui paye comme tout le monde.
— Et il a bien aussi le droit de vivre, observai-je.
Ce fut un silence stupéfait, où il y avait un peu de dignité froissée, quelque chose d’analogue à ce sentiment de révolte qui redresse les imbéciles, quand on leur raconte que l’homme descend du singe. Il semblait que tous ces bourgeois se sentaient outragés dans leur humanité, humiliés qu’un tel monstre fût un homme comme eux, leur égal selon les lois, leur frère selon leur religion.
— Non, ce n’est pas un homme, protesta quelqu’un, c’est une erreur, une aberration de la nature.
Je n’étais pas d’humeur à discuter. J’allai faire un tour dans le parc, en attendant mon train… Le ciel s’était découvert. Un soleil d’automne, filtrant à travers les branches, s’épandait çà et là en nappes pâles sur le sol jonché de feuilles mortes.
Derrière un bosquet, j’entendis de jeunes rires. Je m’approchai.
C’était une maman, une blonde maman de vingt ans à peine, dont toute la jeunesse épanouie exhalait une grâce adorable, et qui courait après un bébé, pas plus haut qu’une botte. — Je t’attrape ! criait-elle, je t’attrape !… Près de là, sur un banc, un homme, jeune aussi, suivait des yeux la partie de cache-cache avec un sourire de tendresse et de bonté qui disait la joie sereine d’un amour exempt d’inquiétude. A un moment, le bébé vint se blottir sur ses genoux ; il lui passa la main dans les cheveux, d’un geste lent et délicat, tandis que son regard ravi se tournait vers la jeune femme, essoufflée et charmante. Il émanait de ces trois êtres une atmosphère de douceur réchauffante, ce je ne sais quoi de divin qu’emportent continuellement avec eux et que répandent à l’entour ceux qui aiment…
J’allais pourtant me retirer, sentant ma présence indiscrète, lorsque, en levant les yeux, je fus saisi d’apercevoir à quelque distance, dissimulée parmi des arbres, la face horrible de mon voisin de table d’hôte.
Que faisait-il là ?… Il demeurait immobile, effacé, sans un souffle, comme s’il avait craint d’être découvert, de déranger ce bonheur entrevu ainsi que dans un songe merveilleux et dont le spectacle semblait le retenir, le subjuguer, l’emplir d’une émotion étrange, extraordinaire, car tel était en ce moment l’éclat de son regard qu’on l’eût dit surnaturel. Un ravissement l’illuminait comme d’une aurore intérieure. Quelles pensées l’obsédaient, à cette heure ? Peut-être ces choses qu’il voyait, qu’il devinait, l’amour, la jeunesse, la grâce, réveillaient-elles en lui des sentiments longtemps refoulés, des désirs éperdus, des chimères évanouies, un idéal lointain. Peut-être était-il possédé de quelque rêve éblouissant, d’une illusion prodigieuse, aussi troublante qu’une hallucination. Peut-être éprouvait-il une volupté infinie à s’imaginer, un instant, le bonheur qu’il aurait eu, s’il avait été cet homme, jeune et beau, qui caressait cet enfant, qui souriait à cette femme charmante et d’un sourire qui révélait tant de douceur, de tendresse et tant de clarté intérieure.
Soudain, la jeune femme jeta un cri terrifié :
— Oh ! quelle horreur !
En même temps, elle eut un geste, comme pour repousser une vision d’épouvante, et détourna la tête.
Son mari s’approcha avec sollicitude.
— Qu’est-ce donc, ma chérie ? demanda-t-il.
— Là ! fit-elle… cet homme… Oh ! c’est affreux ! je n’ose pas regarder !
Il chercha un instant des yeux. Puis, brusquement, son visage devint dur, s’empourpra de colère.
— Attends, je vais le chasser.
Il s’avança, menaçant… Mais la vision d’épouvante s’était enfuie.
— Il n’est plus là, dit-il… Allons, remets-toi.
Elle restait pâle, tremblante. Le bébé se pendait à ses jupes, en bégayant :
— Maman, j’ai peur… j’ai peur…
— Ne crains rien, mon chéri, dit-elle enfin, il est parti, il ne reviendra pas…
— Si tu es sage, ajouta le père.
Je m’éloignai… Il y avait environ, de là, dix minutes de marche pour se rendre à la gare, située tout au bout d’une longue avenue qui s’ouvrait sur le parc. Chemin faisant, je pensais à ce malheureux, j’y pensais malgré moi. C’était une obsession pénible, presque suffocante. J’étais hanté de ce visage monstrueux, de ce regard de détresse, si troublant par tout ce qu’il disait et plus encore par tout ce qu’il ne pouvait pas dire, par tout ce qu’il contenait enfin d’insondable et d’incommensurable. Pour la première fois, je réfléchissais profondément à cette odieuse et stupide contradiction de la nature qui avait fait cette laideur inhumaine avec un cœur humain. Et je m’étonnais aussi de n’avoir pas vu dans ces yeux-là des lueurs farouches de haine et de révolte. Il me semblait que ce maudit, sans cesse repoussé, objet d’effroi et de dégoût, victime d’une iniquité désespérante, aurait dû haïr tout ce qui était jeune et beau, tout ce qui exhalait l’amour, la fraîcheur, la joie de vivre, lui qui n’avait jamais été aimé, lui qui n’avait jamais été heureux et qui ne pouvait l’être.
Comme je m’engageais dans l’avenue, je le vis, de nouveau :
Il était debout, contre un arbre… Oh ! ces yeux !… C’était un spectacle dont le souvenir m’émeut encore… De grosses larmes emplissaient maintenant leurs prunelles fixes, à demi sanglantes, sans vouloir couler. Aucun pli de sa face, cependant, ne bougeait ; il restait calme, grave. Quelque chose indiquait que ces larmes étaient rares, comme les larmes de ceux qui sont accoutumés à souffrir… Elles s’arrêtèrent longtemps, puis finirent par se détacher des paupières et roulèrent, silencieuses, lentes, dans le lacis de rides qui labouraient les joues, tandis que le visage gardait toujours son étrange impassibilité.
Sans doute ne m’aperçut-il pas, car il était comme un homme qui se croit seul, qui ne se sent pas observé… Mais un bruit de feuilles mortes craquant sous des pas le fit tressaillir ; il se remit en marche, vers la gare, en suivant un sentier parallèle à l’avenue.
Il prit, comme moi, un billet de première pour Paris. Cela et d’autres indices me laissaient supposer qu’il était riche, ou du moins dans l’aisance. D’ailleurs, on ne concevait pas qu’il eût pu vivre pauvre ; intolérable eût été la misère s’associant à une telle disgrâce physique.
Cependant, malgré la fortune qu’il paraissait avoir, je cherchais en vain quelle illusion, quelle raison d’être attachait ce malheureux à la vie. Ce n’était pas l’amour, ce n’était pas non plus l’espoir en une justice des hommes, puisque les hommes ne sont justes qu’envers ceux qu’ils aiment… Qu’était-ce donc alors ?
Une ardente curiosité m’incitait à faire sa connaissance, à pénétrer dans le secret de cette âme, dans le drame de cette existence. Je montai dans le même compartiment, je pris place en face de lui.
Nous n’étions pas seuls. Dans les coins opposés, deux voyageurs sommeillaient sous la lueur molle d’une veilleuse, luttant avec les reflets pâles du jour qui commençait à baisser. Notre train s’ébranla, puis s’enfonça dans les campagnes désolées déjà par les premiers souffles de l’hiver.
Une heure presque entière s’écoula… Je ne trouvais pas la phrase banale par quoi débute un entretien. Je ne sais quelle émotion m’obstruait la gorge. Visiblement, d’ailleurs, il n’était pas disposé à causer ; il ne semblait préoccupé que de me cacher son visage, de se soustraire aux investigations de ma pensée. Tantôt, la tête penchée à la portière du wagon, il regardait défiler les paysages, s’effondrer et se reconstituer tour à tour les horizons ; tantôt, il baissait les paupières et se prenait le front dans les mains. Mais je sentais qu’il ne dormait pas ; son esprit poursuivait quelque longue méditation… Un moment, il rouvrit les yeux, nos regards se rencontrèrent. Je dis enfin :
— Pardon, monsieur, la fumée vous dérange-t-elle ?
Il fit signe que non. Je repris aussitôt :
— C’est long, ces voyages, quand on ne dort pas en chemin de fer… On est tout de même content de rentrer à Paris. Et quelle triste ville nous venons de quitter !… J’avoue que pour rien au monde je n’aurais consenti à y rester vingt-quatre heures de plus… Sans doute y étiez-vous de passage comme moi, par pure fantaisie… Voulez-vous me permettre de vous offrir un cigare ?
— Merci, dit-il, je ne fume pas.
— Vous rentrez aussi à Paris ?
— Oui.
— Vous habitez Paris ?
— Oui.
Décidément, il ne voulait pas causer, il n’était pas liant. Peut-être se défiait-il ou pressentait-il chez moi une curiosité qui le froissait, qu’il se refusait à satisfaire, par dignité, par cette sorte de pudeur qu’ont les âmes fières de ne point s’étaler à nu. Je craignais d’être importun en insistant davantage. Pourtant, une heure après environ, je parvins encore, péniblement, à lui arracher quelques lambeaux de phrases, d’ailleurs insignifiants, et qui ne m’apprirent rien de son passé, de ses sentiments, de tout ce que pouvait contenir cette vie que jamais sans doute n’avait épanouie une joie, une espérance, un sourire, ni même peut-être l’aumône presque insultante de la pitié.
Plus je l’observais cependant, plus je me persuadais qu’il n’était pas né ainsi, que seul un accident pouvait l’avoir défiguré si effroyablement, car, sur cet amas de chairs torturées, il y avait comme les ravages d’un incendie.
La seule chose qui me frappa, ce fut le son de sa voix, une voix harmonieuse, joliment timbrée, un peu chevrotante et qui avait quelque chose de la plainte d’un enfant abandonné. Et c’était une stupéfaction que cette voix douce, caressante, qui sortait de ce monstre.
Le silence s’était fait. Le train roulait à roues fébriles, précipitant sa course dans la nuit, avec des souffles et des sifflets de hâte.
Je m’endormis… Lui, sans doute, ne dormit pas, car chaque fois que je me réveillais, je revoyais ses grands yeux ouverts, profonds et pensifs, si impressionnants que j’en pouvais à peine supporter l’éclat, l’éloquence trop forte, quand par hasard ils rencontraient les miens.
Le lendemain, à l’aube, nous arrivâmes à Paris.
Je ne me trompais pas, c’était lui… Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis notre première rencontre, et je ne l’avais plus revu… Oui, c’était bien lui. D’instant à autre, sa laideur formidable m’apparaissait violemment dans l’éclat traître d’un réverbère… Il allait et venait, d’un air agité, avec des mouvements fiévreux, un frémissement de tout l’être, quelque chose d’impatient, d’impérieux, de douloureux, comme l’exaltation suprême d’une volonté, d’une exigence qui s’exaspère, d’une passion torturante et inassouvie.
Il devait être dix heures du soir. C’était une nuit sans lune, une nuit ardente et sombre de juillet, où traînaient des senteurs fortes, des souffles tièdes et délicieux, comme une haleine de femme désirée. Le soleil, toute la journée, avait brûlé la terre. Maintenant, il faisait bon de vivre, de respirer la paix qui descendait des étoiles. Des promeneurs passaient, d’une allure quiète, engourdie par la béatitude universelle de ce soir d’été.
Il y avait là un square encore ouvert. Sur les bancs des allées, des couples enlacés causaient à voix très basses, cependant qu’à l’entour, le long du boulevard, des ombres quêteuses rampaient vers le passant solitaire.
Il était toujours là… Que voulait-il, que cherchait-il, qui l’agitait ainsi ? Peut-être un besoin de tendresse, une passion trop longtemps contenue… et pourquoi pas une de celles-là, puisque les autres se refusaient à lui ?… N’était-il pas un homme, après tout ? Et n’étaient-elles pas des femmes aussi, peut-être moins injustes, plus pitoyables que bien d’autres, ces naufragées de l’amour et de la vie ?… Celles-là, peut-être, ne le repousseraient pas.
Pourtant, il me semblait qu’il hésitait. Son ombre tragique s’attachait à ces ombres. De la terrasse d’un café, où je m’étais assis, j’observais son irrésolution, je le sentais oppressé d’une angoisse, paralysé tout à coup par une appréhension, une timidité douloureuse, frissonnante, invincible… Immobile, raidi, la poitrine haletante, il regardait avec une fixité étrange ces ombres fascinantes qui s’allongeaient vers lui, qui l’attiraient et qui le troublaient… Parfois, il avançait… Un rire insultant le repoussait dans un coin de ténèbres. Il y demeurait un moment, puis, de nouveau, s’approchait, craintif, avec un tremblement. Autour de lui, les ombres s’amassaient, brusquement réduites, recroquevillées en un tas d’images informes. Un grand silence tombait… Soudain, un murmure s’éleva, des voix glapirent, aigres, sinistres, épouvantées et colères :
— Malheur ! le v’là encore !… As-tu fini de rôder ?… Dis, qu’est-ce que tu veux ?… Allons, parle…
D’autres, des rues avoisinantes, accouraient au bruit. Les fusées de rire éclataient parmi les injures :
— Oh ! ce monstre !… Qu’est-ce qu’il vient faire ici ?… Va donc ! eh ! feignant ! Va-t’en, horreur ! Faudrait être bien fauchée pour vouloir de toi… Va-t’en, ou je vas appeler au secours !
Il s’éloigna, sans répondre, éperdu sous cette tempête d’outrages, pourchassé par le coup de gosier ignoble de ces filles. Il allait, d’un pas rapide, longeant les murs, évitant l’éclat des réverbères, cherchant la nuit, pour y cacher sa honte, sa laideur humiliée, haïe et bafouée. Enfin, sa silhouette s’effaça, au tournant d’une ruelle.
Je songeai un moment à cette destinée noire, assez commune cependant, puisque les difformités et les laideurs abondent sur la terre, et que tant d’êtres humains auraient sans doute un lamentable calvaire sentimental à nous conter, si l’amour-propre n’interdisait certains aveux, ne condamnait au silence les exclus de l’amour… Il y a plus de malheur encore qu’on ne suppose dans l’humanité, car nous ne reconnaissons que les maux qui se dévoilent et qui nous touchent de près.
J’avais donc, de nouveau, oublié mon personnage, lorsqu’une autre rencontre que le hasard fit, quelques années après, au printemps, dans un coin des environs de Paris, me causa une profonde surprise et fut longtemps pour moi l’objet d’une énigme.
C’était sur la jolie route qui va de Robinson à Fontenay-aux-Roses. Il était accompagné d’une femme, qui s’appuyait sur son bras. Tous deux allaient lentement, penchés l’un vers l’autre, comme fatigués par une promenade déjà longue. Je marchais derrière eux, gardant une distance discrète.
A un moment, la femme se retourna, comme pour mesurer du regard le chemin parcouru.
Elle n’était plus jeune, elle paraissait avancer vers la quarantaine, mais d’une beauté encore récente, finissant à peine, atteinte moins par l’âge que par la vie, et d’où sa physionomie prenait un charme attirant, qui n’était plus la beauté, n’en avait plus l’éclat, mais qui en gardait le reflet, une douceur de crépuscule, la mélancolie des choses qui s’effacent…
Une parente, sans doute, une sœur, peut-être une amie.
D’ailleurs, je n’étais pas bien sûr que ce fût lui… Pourtant, c’était son allure, sa démarche, et c’étaient ses yeux, ces yeux splendides, inoubliables, — car il s’était aussi retourné deux ou trois fois — et, ces yeux, j’avais pu les voir, en reconnaître le regard intense et troublant.
Le reste du visage se dissimulait sous un cache-nez, une sorte de bandage, qui ne laissait à découvert que le front.
Cela encore me faisait douter que ce fût lui, car pourquoi, maintenant, cette pudeur tardive, et là, sur cette route presque déserte, où il ne risquait d’être aperçu que de rares passants, alors qu’autrefois, il ne craignait point d’étaler en public, et jusqu’à une table d’hôte, sa tragique laideur ? Voulait-il, à cette heure, épargner l’amour-propre de la généreuse femme qui s’affichait avec lui ? Était-ce une coquetterie, si l’on peut nommer ainsi ce désir de ne point déplaire qui nous fait cacher nos plaies, nos souffrances, désir si naturel aux malheureux qui ont encore du courage dans leur découragement même, et qui parfois met un sourire héroïque aux lèvres du désespéré ?
Je m’étonnais plus encore de la façon dont elle se penchait vers lui, de l’attention pieuse qu’elle semblait prêter à sa voix, dont le murmure arrivait, par instants, jusqu’à mon oreille, ainsi qu’un rêve parlé.
La curiosité qui me poussait à les suivre m’avait un peu détourné de mon chemin… Quel mystère était là ? Je voulais savoir. J’avais alors, comme aujourd’hui, bien que la mode littéraire, dit-on, en soit passée, l’inquiétude des problèmes psychologiques. Et je me trouvais là en présence d’un cas vraiment extraordinaire, prodigieux.
