La Grande grève - Charles Malato - E-Book

La Grande grève E-Book

Charles Malato

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Beschreibung

Un roman historique pour revivre le temps des révolutions sociales européennes

La Grande grève, paru en 1905, est un des nombreux romans de Charles Malato (1857-1938), militant anarchiste, propagandiste inlassable voulant allumer l’incendie révolutionnaire dans chaque pays d’Europe sans jamais se décourager ni se départir de son humour. Ce « roman social » présente l’agitation ouvrière, d’inspiration anarchiste, dans la région minière de Montceau-les-Mines, de 1882 à 1899, et les mouvements de grèves qui ont lieu de 1899 à 1901, dont l’enjeu est la formation d’un syndicat. L’intrigue est directement inspirée par les événements historiques.

La Grande grève est pour nous un précieux témoignage sur son époque et sur les débats qui agitaient alors le mouvement révolutionnaire. Mais il n’est pas que cela… Car, si le visage du capitalisme s’est modifié, les rapports de force n’ont pas changé depuis un siècle.

Découvrez la collection "Le Goût de l'être" d'Encrage Edition, dirigée par Thierry Maricourt

EXTRAIT

Dans son cabinet de travail, le Dr Paryn, assis devant sa table, surchargée de papiers, était pensif. Depuis nombre d’années, il vivait à Climy, en pleine contrée agricole, au milieu des paysans qui l’aimaient, parce qu’il voyait en eux des hommes et non des clients possibles. Des clients, il n’eût eu qu’à s’installer à Chôlon ou à Môcon, pour en avoir plus qu’aucun de ses confrères, car il joignait à une compétence médicale reconnue, ces éléments de réussite, plus puissants encore, les relations et la fortune.

A PROPOS DE L'AUTEUR

Charles Malato, né en 1857 à Foug (Meurthe-et-Moselle) et mort en 1938 à Paris, est écrivain et journaliste anarchiste français. Militant libertaire, il fut également franc-maçon. Des années 1880 à la Grande Guerre, il fut une figure notoire de l’anarchisme en France, et un « nœud de réseau » du mouvement libertaire européen.
Lors de la Première Guerre mondiale, il est l’un des signataires du Manifeste des seize rassemblant les libertaires partisans de l'Union sacrée face à l'Allemagne.

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Veröffentlichungsjahr: 2015

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Romans

collection dirigée par Alfu

Charles Malato

La Grande Grève

Préface et annotations

de Caroline Garnier

1905

Encrageédition

© 2009

ISBN 978-2-36058-937-1

La Grande grève: le roman épique de la lutte du travail contre le capital

La Grande grève, paru en 1905, est un des nombreux romans de Charles Malato (1857-1938). Militant anarchiste, propagandiste inlassable voulant allumer l’incendie révolutionnaire dans chaque pays d’Europe sans jamais se décourager ni se départir de son humour  1, Malato a aussi écrit des pièces de théâtre (Barbapoux, 1901 ;Le Nouveau Faust,1919 ;César, non daté) ainsi que de nombreux récits (Les Mémoires d’un gorille,1901 ;Un jeune marin, 1901 ;Perdu au Maroc,1915 ;Pierre Vaux ou les malheurs d’un instituteur,1915 ;Entre deux amours : La Maube et le Quartier, non daté). Des livres tels que Pierre Vaux ou Entre deux amours sont de véritables romans-feuilletons, avec tout ce que le genre implique d’événements invraisemblables, de rencontres incroyables, d’aventures hautement héroïques et d’histoires d’amour immanquablement sentimentales. Mais si nombre de ces romans ont certainement tenu les lecteurs de l’époque en haleine, ilos risquent probablement aujourd’hui de décevoir nos attentes de lecture.

La grande épopée ouvrière

La Grande grèvecependant n’a (presque) pas vieilli — sans doute en raison de la place qu’y tient l’Histoire, comme dansLes Enfants de la liberté  2, roman-feuilleton illustré publié en 1903 sous le pseudonyme de Talamo. Histoire de la Grande Révolution du point de vue du peuple,Les Enfants de la libertése présente comme le récit d’un témoin, Jacques Fléchard, qui veut laisser une sorte de chronique de son époque — « dire comment pensaient et agissaient les anonymes ou les oubliés qui firent presque toute la grosse besogne de la Révolution ». C’est donc la Révolution française vue par le peuple qui nous est contée : les lecteurs sont entraînés dans une réunion secrète des Compagnons de la liberté (un groupe franc-maçon), dans les faubourgs où s’accroît la misère à l’approche de l’année 1789.

Les Enfants de la liberté est un roman pédagogique, mêlant personnages historiques et fictifs pour donner aux lecteurs une autre vision de l’histoire de la Révolution, dans lequel l’héroïsme peut être le fait des anonymes ainsi élevés au rang de véritables acteurs de l’Histoire. Se dessine au passage une réflexion sur la place des « grands hommes » dans l’écriture de l’Histoire. Qui donc, en effet, mérite d’être appelé ainsi ? Malato nous rappelle qu’« il ne faut pas idolâtrer les individus, quels qu’ils soient, ni être non plus d’une sévérité implacable ». Ce qui est certain, c’est que l’histoire de ceux qu’on dit « petits » nous en apprend davantage que celle des héros consacrés :

« J’en ai plus appris en feuilletant ces mémoires de famille que dans les livres des historiens, car j’ai vécu par la pensée de la vie même de nos pères, les travailleurs anonymes de la grande œuvre. Oui, malgré les fautes, les excès ou même les crimes qui l’ont accompagnée et qui ne peuvent l’amoindrir, cette révolution a été admirable. Elle a donné au monde une vie nouvelle et une espérance ; mais elle n’est pas terminée : elle le sera quand les idées de liberté et de justice seront définitivement réalisées pour tous les hommes. »

C’est la suite de cette révolution inachevée que Malato nous raconte à travers La Grande grève, écrit deux ans plus tard  3. L’auteur fait également allusion à des événements historiques réels, mais d’une manière beaucoup plus souple cette fois-ci. Son but affiché est de conter une « grande épopée ouvrière » : celle du peuple en grève, luttant pour ses droits. Malato voit en effet dans les luttes ouvrières autant d’héroïsme et de grandeur que dans les anciens récits de combats :

« Combien plus poignantes et héroïques sont ces batailles économiques que celles livrées à coup de canon par des héros stupides qui s’entre-égorgent sans savoir pourquoi ! »

Il s’agit bien de faire entendre le récit de « la lutte du Travail contre le Capital », qui désormais remplace les batailles sanglantes : la guerre est sociale, c’est la liberté qu’il faut conquérir.

La Grande Grève, sous-titré « roman social », paraît en 1905  4. Le roman présente l’agitation ouvrière, d’inspiration anarchiste, dans la région minière de Montceau-les-Mines, de 1882 à 1899, et les mouvements de grèves qui ont lieu de 1899 à 1901, dont l’enjeu est la formation d’un syndicat. L’écrivain se base sur des faits réels, et le roman peut se lire comme un roman à clefs dans lequel on reconnaîtra sans peine, entre autres, Chagot, patron de Blanzy, ou Schneider, « roi de l’acier » au Creusot  5. Les noms de lieux sont à peine transformés (Mersey-les-Mines pour Montceau-les-Mines, par exemple). L’intrigue est directement inspirée par les événements historiques. La première partie du roman rappelle l’épisode de la « Bande noire » que relate Jean Maitron dansLe Mouvement anarchiste en France  6: Malato évoque les « conciliabules mystérieux tenus la nuit dans les bois », par (disait-on) une organisation secrète désignée sous le nom de la « Bande noire » — sorte de société révolutionnaire aux buts non définis, créée en 1877 ou 1878. En 1882, une série d’attentats nocturnes terrifie les notables et le clergé : les révoltés s’attaquent de préférence aux croix, sans oublier d’envoyer des lettres de menaces aux notabilités. Le mouvement reprend en 1884, après le procès de vingt-trois accusés. « Les pouvoirs publics ont vu dans ces émeutes un véritable complot et même l’essai, heureusement prématuré, d’un soulèvement général sur tout le territoire », écrit Jean Maitron  7. Le roman se termine sur la grève générale qui fait écho à la grève de 1901 à Montceau-les-Mines et Blanzy — tout en prenant cependant de grandes libertés avec la chronologie historique  8.

Les faits s’étendent donc sur une vingtaine d’années, durant lesquelles l’auteur mêle événements réels et à demi-fictifs  9. Il met d’abord en scène une première révolte des ouvriers contre les conditions inhumaines dictées par leur patron, au terme de laquelle deux des personnages principaux sont condamnés aux travaux forcés en Nouvelle-Calédonie (que Malato connaît bien pour y avoir, adolescent, suivi son père déporté après la Commune de Paris).La deuxième partie suit l’itinéraire des différents protagonistes, et la révolte qui gronde, dix ans après (à partir de 1894). Enfin, la dernière partie montre, dans les dernières années du siècle, l’organisation d’une grève (la « grande grève ») qui annonce une victoire ouvrière.L’accent est mis sur trois épisodes marquants du combat ouvrier. Alors qu’en 1882, le mot degrèven’est pas prononcé, en 1894, il est lâché « comme une bombe », un « mot magique ». La grande grève, de par sa nature, n’est donc pas une simple révolte inorganisée et suppliante, mais une étape intermédiaire vers la grève générale (« ce ne sera qu’une grande grève ») : l’« aspiration vague, révolte impulsive et désespérée » de l’époque de laBande noirea mûri jusqu’à la « grande grève… en attendant l’autre, la vraie… la grève générale ». Celle-ci demande un temps d’élaboration et de maturation — temps qui est le véritable sujet du roman. Le lien entre les parcours individuels et le combat collectif est assuré par le va-et-vient entre le récit des destins singuliers (les personnages principaux de la première partie) et celui de la lutte sociale.

Un roman de lutte non dogmatique

Roman de la lutte sociale, La Grande grève est un roman sans héros, ou plutôt à héros multiples — sans que jamais la foule des mineurs ne s’apparente (comme dans Germinal, de Zola  10) à un « troupeau »  11. Malato nous montre des personnages individualisés capables de se réunir pour une action collective sans jamais perdre leur autonomie. Les personnages se succèdent, les leaders du syndicat changent, les nouveaux prennent la relève des anciens, les mouchards se suivent comme les révolutionnaires… seuls les patrons sont toujours les mêmes — cette permanence soulignant la stabilité des grandes familles détenant le capital. Si les personnages ont certes un modèle dans le réel, il ne faut pas sous-estimer leur aspect essentiellement romanesque. Galfe est incontestablement inspiré par un dénommé Gueslaff, mais il figure aussi, dans le roman, le « type » de l’anarchiste individualiste, rêveur mais déterminé, autodidacte et savant. Le Dr Paryn, qui a aussi un modèle dans la réalité, fait penser au Dr Bonnel desBlousesde Jules Vallès  12. D’autres personnages, comme Céleste Narin, la jeune fille opprimée, ou la baronne des Gourdes, femme sans scrupules qui broie les êtres sur son chemin, rappellent les héroïnes dramatiques ou romanesques de Louise Michel  13.

Les personnages ouvriers représentent toute la palette des opinions progressistes de l’époque, du socialisme collectiviste à l’anarchisme. Aucun ne semble bénéficier d’un traitement de faveur de la part de l’auteur, qui montre la lutte des ouvriers sans affirmer la prééminence d’une doctrine sur une autre, même si quelques figures se distinguent, comme le couple formé par l’anarchiste Galfe et Céleste. Les différentes tendances du mouvement socialiste de la fin du dix-neuvième siècle s’affrontent dans la cadre du roman à travers les figures de Détras (plus libertaire), Ouvard (plus légaliste) et Bernard (révolutionnaire pragmatique) dont le narrateur nous dit qu’il penchait plutôt vers le collectivisme, tout en pensant « qu’aucun système ne peut prétendre à l’infaillibilité » :

« Artiste ou poète au lieu d’être ouvrier, il eût été vraisemblablement anarchiste, car l’anarchie, vision d’une humanité future, est plutôt considérée comme la sublimation de l’individu dans une société évoluée que comme la révolte spontanée et anonyme des masses. Elle tend à méconnaître parfois les nécessités économiques immédiates pour planer en plein rêve philosophique : un rêve qui aura sans doute sa réalisation. »

Critique envers tous les systèmes politiques figés, Malato ne s’intéresse guère aux pures théories : seuls lui importent les moyens de la révolution (qui, dans l’anarchisme, sont liés aux fins). Ce qui ressort du roman, c’est d’abord la nécessité de s’unir pour combattre le capital, ici et maintenant.

Le narrateur passe d’un personnage à l’autre, ce qui rend la lecture parfois difficile et entraîne quelques redites dans la narration. Malato le commente, incidemment, dans la pure tradition des romans-feuilletons de l’époque :

« La multiplicité des événements et des personnages nous oblige à abandonner tels de nos héros pour aller aux autres. Ainsi avons-nous dû, depuis longtemps, perdre de vue Céleste Narin. »  14

On pense, à la lecture de cette citation, aux romans de Louise Michel et à la manière similaire dont elle traite les personnages de ses récits, qu’elle décrit comme « des poignées de sable tournoyant sous la même tempête »  15.

Il y a d’ailleurs beaucoup de points communs entre les deux écrivains anarchistes. Chez Malato, comme chez Louise Michel, le récit peut surprendre car il est fait d’histoires enchevêtrées (la déportation des mineurs de Montceau donne l’occasion à l’auteur de dénoncer au passage les mœurs des pénitenciers coloniaux en Nouvelle-Calédonie et le sadisme des gardes-chiourmes). Les figures historiques (comme l’anarchiste Cyvoct) se mêlent aux personnages romanesques. Enfin, les chapitres de « roman social » alternent avec ceux de romans-feuilletons : les épisodes feuilletonesques permettent de mettre l’accent sur le destin individuel des personnages tout en divertissant le lecteur par des aventures rocambolesques, tandis que les chapitres plus sociaux, à visée éducative, disent l’aventure collective.

Un roman populaire et démystificateur

Insistons sur tout ce que ce roman doit au roman-feuilleton (comme le montrent certains titres de chapitre, par exemple : « Seule ! », « Le destin justicier », « Nid d’amour »…). D’aspect réformiste parce que s’adressant à un large public et non à un noyau de militants déjà convaincus  16, mêlant aventures incroyables propres à divertir les lecteurs et exposés didactiques nécessaires au développement des idées révolutionnaires, le roman de Malato est une tentative (non isolée à l’époque) pour mêler enseignement et divertissement, Histoire et Utopie.

Charles Malato est en effet très influencé par les écrits de son époque et marqué par le milieu anarchiste et littéraire dans lequel il évolue. Les romans à clefs ne sont pas rares à la fin du dix-neuvième siècle (citons, pour nous en tenir aux écrivains anarchistes,Jésus, écrit en 1897 par Ernest Gégout ;Avec le feude Victor Barrucand paru en 1900 ;Malfaiteurs !de Jean Grave, en 1903). Le genre du roman utopique connaît également un grand succès au tournant du siècle. Quant au roman-feuilleton, il reste le genre populaire par excellence. En marge de ces modèles littéraires, Malato trace sa voie de manière originale, empruntant beaucoup, se nourrissant des stéréotypes de l’époque pour produire une œuvre atypique et neuve, à mi-chemin entre le « roman de grève » et l’utopie littéraire, le roman historique et le roman social, le roman didactique et le roman d’aventures.

Roman engagé, parce qu’il se nourrit de la réalité et nous parle de l’émancipation des hommes et des femmes,La Grande grèven’est pas un roman à thèse, car il ne propose pas de solution toute tracée au problème social. Il ne s’agit pas d’un roman partisan au sens strict : l’anarchisme n’y est pas désigné comme unique solution. Fidèle au projet libérateur de son auteur, c’est un roman qui questionne, qui nous fait réfléchir.

Comme Louise Michel, dénonçant inlassablement le capital, cette « fiction au nom de laquelle meurent de faim les travailleurs »  17, Malato écrit un roman démystificateur. Pierre Quillard ne considérait-il pas, dans son article « L’anarchie par la littérature », que la belle œuvre est celle qui « nie toutes les fictions sociales »  18 ?

Le roman de Malato, qui parle de l’histoire immédiate, se veut explicatif, didactique, afin que les événements ne soient plus obscurs mais déchiffrables, interprétables. La représentation des ouvriers (leur vie quotidienne, les réunions, leurs amours et déboires) ainsi que des bourgeois permet de mettre à nu les mécanismes du capital. En mettant en scène les patrons et les mobiles qui les font agir, l’auteur révèle les mensonges forgés par le capital pour asseoir sa domination. Il fait aussi apparaître la fragilité de l’Etat ; comme le dit un travailleur préparant la grève :

« Le gouvernement nous paraît quelque chose de bien grand, de bien redoutable : eh bien, on se trompe. Ceux qui le mènent et qui tiennent les fils, ce sont les capitalistes. Le gouvernement est comme un gendarme chargé de défendre un coffre-fort. »

Lorsque survient le grisou, qui fait périr trente-trois hommes dans la mine, l’auteur fait dire par un mineur : « — Tous les hommes de la galerie 465 ont péri. Leur assassin n’est pas le grisou, c’est le capital ! » Contrairement à ce qui se passe dans Germinal, où les actionnaires de la mine sont vus par les mineurs comme une divinité toute-puissante et invisible, La Grande grève se situe d’emblée dans la perspective de la lutte des classes. Rien de mystérieux si la classe ouvrière est opprimée — nous dit Malato : la République continue l’œuvre de l’Empire (les mineurs de La Grande grève combattent la République bourgeoise avec la même légitimité et la même énergie qu’ils employaient auparavant à combattre l’Empire, pour défendre une république sociale et égalitaire  19), le « suffrage universel » a été vidé de son sens, les partis se donnent des « étiquettes mensongères », la presse est soumise aux puissances d’argent, le gouvernement défend les intérêts du Capital, certains révolutionnaires sont guidés par l’amour du pouvoir. Voilà ce que nous apprend, en substance, ce roman.

Démystificateur, le roman l’est aussi dans son rapport au langage. Malato, qui ne délaisse jamais totalement l’humour, garde constamment une distance envers son propos, en faisant allègrement intervenir le « simple hasard, ce magicien ». Le narrateur ne perd pas une occasion de condamner les orateurs trop brillants. C’est d’ailleurs une critique que l’on retrouve sous la plume de Jean Grave, théoricien du mouvement anarchiste et écrivain contemporain de Malato, en particulier dans son roman Malfaiteurs !20. Il y fait dire à l’un de ses personnages anarchistes qu’à l’heure actuelle, les vrais orateurs n’abondent pas dans le mouvement libertaire, « ce qui, à mon sens, tient à l’essence même de nos idées ».

Et ces idées sont essentiellement politiques : au contraire du héros de Germinal, Etienne Lantier, qui n’a qu’une vision obscure et floue du socialisme (« il répétait parfois qu’il fallait bannir la politique de la question sociale »), tout l’effort des mineurs de Malato est d’introduire le politique dans la question sociale : les revendications des mineurs sont bien, avant tout, politiques et pas seulement économiques.

Eloge de l’anarcho-syndicalisme… et appel à la révolution

Le roman est bien sûr contemporain de la naissance de l’anarcho-syndicalisme : rappelons que Charles Malato a participé, lors de son exil à Londres, au groupe « L’Avant-Garde » (avec Errico Malatesta, Pierre Kropotkine et Louise Michel) qui se livre, vers 1892-1894, à une propagande en faveur de l’entrée des anarchistes dans les syndicats. La Grande grève est bien le roman épique de l’action syndicale à ses débuts, même si les syndicats sont encore loin de jouer un rôle révolutionnaire :

« Bernard comprenait admirablement ce que sont les syndicats : les noyaux de la future société d’égaux où les travailleurs, libérés du patronat, seront tous co-propriétaires de la richesse commune. Mais il savait combien imparfaits sont encore ces noyaux, appelés à se développer avant de devenir les organismes puissants et jeunes qui élimineront les vieux organismes. »

En fait, les opinions de l’auteur reflètent les réserves des anarchistes de l’époque au sujet du syndicalisme. On y voit par exemple les ouvriers s’interroger sur les potentialités de la grève  21 :

« Serait-elle, comme tant d’autres, la simple cessation de travail, jusqu’à ce que la faim eût dompté le troupeau ouvrier ? L’humble supplication aux pouvoirs publics, comme si le gouvernement pouvait faire autre chose que maintenir l’ordre capitaliste, basé sur le salariat, la misère !

En ce cas, quelle immense déception ne se préparaient pas les mineurs !

Serait-ce la grève offensive, révolutionnaire, expropriant les exploiteurs et créant dans l’humanité secouée jusqu’aux entrailles par une convulsion sans précédent, par une révolution non de surface, mais de fond, un ordre économique nouveau ? »

Les anarchistes conçoivent en effet la grève non comme une revendication (visant à une augmentation de salaire ou une diminution du temps de travail) mais comme une « école de dignité et de lutte pour le travailleur » et on pouvait lire, en 1887, dans le journal anarchiste Le Révolté : « Une grève est une révolte ou une duperie »  22. Chez Malato, la grève est la continuation des révoltes spontanées. Le roman propose une vision de l’histoire faite par les ouvriers où chaque bataille se nourrit des luttes passées, tout en ouvrant sur l’avenir : « ce que vous dites sera peut-être réalisé en l’an deux mille » dit le Dr Paryn au père Raulin, libertaire. Les révolutionnaires de Malato, considérés par leurs contemporains comme des utopistes, sont en fait conscients de bâtir l’avenir, d’œuvrer pour les générations futures.

Comme beaucoup de romans anarchistes, La Grande grève pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses, mais c’est indéniablement un roman qui s’oppose à tout réformisme. La vision de l’Histoire que nous donne Malato dans le roman nous apprend que seule la lutte révolutionnaire porte des fruits :

« Décidément, un penseur avait eu raison d’écrire : “Il faut viser au-delà même du but pour arriver seulement à s’en approcher.” Toute l’histoire contemporaine confirmait la justesse de cette pensée : c’étaient les républicains qui avaient, par leurs luttes contre le despotisme, assis en France le régime parlementaire ; c’étaient les communards et socialistes qui avaient maintenu la République ; qui sait ? ce seraient peut-être un jour les anarchistes qui instaureraient le socialisme, laissant à d’autres hommes affublés d’une autre étiquette la tâche de réaliser l’idéal libertaire dans un temps plus éloigné ! »

A la fin, le Dr Paryn, nouvellement élu député, fait son entrée à la Chambre (où il est bien peu écouté). Mais c’est sur l’image du peuple, « cette masse immense, tantôt calme, tantôt agitée comme une mer, réservoir inépuisable des forces et des énergies », que se clôt le récit. L’auteur nous rappelle ainsi que les avancées politiques (on pense par exemple à l’entrée du socialiste Alexandre Millerand dans le gouvernement de Waldeck-Rousseau en juin 1899) n’auraient pu avoir lieu sans les mouvements populaires qui les ont portées.

Charles Malato semble rejoindre les conclusions de son contemporain, l’écrivain anarchiste Henry Fèvre, dans un de ses articles donnés auxEntretiens politiques et littéraires  23. Commentant l’élection de Jules Guesde à la Chambre en 1893, Fèvre se demandait ce que le chantre du socialisme allait bien pouvoir faire : « Espérer réaliser une partie de son catéchisme ? Il n’y peut pas compter. La réalisation qu’on lui offrirait serait tellement anodine, délayée et ironique ! » Mais en attendant, Guesde pourrait « faire de la propagande », faire entendre à la Chambre un langage socialiste. Malato, comme Fèvre, ne rejette pas systématiquement l’action parlementaire, mais il la remet à sa juste place, comme résultant des combats sociaux, seuls porteurs d’Utopie, véritables moteurs de l’Histoire 24. En quittant le domaine historique pour aborder l’utopie, Charles Malato donne un sens à l’histoire des luttes ouvrières. En arrêtant son récit à l’année 1900 (le mouvement de grève de Montceau-les-Mines se poursuivra jusqu’en mai 1901 et la question de la grève générale provoquera la scission de la Fédération nationale des mineurs en 1902 25), il nous laisse la possibilité d’inventer une autre fin à l’histoire, et — pourquoi pas ? — d’être à notre tour actrices et acteurs de l’Histoire.

Le roman de Malato est pour nous un précieux témoignage sur son époque et sur les débats qui agitaient alors le mouvement révolutionnaire. Mais il n’est pas que cela… Si le visage du capitalisme s’est modifié, les rapports de force n’ont pas changé depuis un siècle. La Grande grève peut également nous faire réfléchir sur notre temps et nous apporter des outils pour lutter. Car se pencher sur l’Histoire, c’est aussi forger des armes pour les combats présents, rappelait Malato dans De la Commune à l’anarchie, en 1894 :

« La jeune génération prolétarienne, aussi bien que bourgeoise, ne sait pas deux mots d’histoire contemporaine : elle se meut dans une Europe qu’elle ne connaît pas, au milieu d’hommes et de partis dont elle ignore les noms, le passé, le but et les ficelles.

Certains de mes amis, pourtant lucides, croient que c’est un bien parce que cela la forcera à créer du nouveau ; je ne partage pas cet optimisme : pas plus en sociologie qu’en histoire naturelle, les générations spontanées ne sont fréquentes ; tout s’enchaîne et l’avenir se construit avec des matériaux du passé. » 26

Vous serez sans doute surpris, en lisant La Grande grève, de voir à quel point les appels à l’unité du mouvement des travailleurs et la réflexion sur la violence que propose Malato sont, plus que jamais, actuels.

1Lire en particulier :Les Joyeusetés de l’exil, Paris, P.-V. Stock, 1897 (réédité chez Acratie en 1985).

2Talamo (Charles Malato),Les Enfants de la liberté, Paris, Société Française d’éditions d’Art [1903].

3Un observateur contemporain, Fernand Dubief, ne disait-il pas, lors d’une réunion publique à Mâcon, le 12 août 1899 : « AMontceau et au Creusot, les ouvriers ont fait grève plutôt pour conquérir leur liberté de penser et de voter que pour obtenir une augmentation de salaire. C’est un véritable 1789 qui leur a donné cette liberté qu’ils réclamaient tous » (cité dansLes Grèves, Montceau-les-Mines/Le Creusot : 1899-1901, Ecomusée de la communauté urbaine Le Creusot-Montceau-les-Mines, 2000, p. 108).

4Charles Malato,La Grande grève, roman social, Paris, Librairie des Publications populaires, 1905 (réédité par l’association « La Mère en Gueule » de Montceau-les-Mines, avec une préface de Rolande Trempé : Genelard, Le Caractère en marche, 1999).

5Dans la réédition de 1999, de précieuses indications sont données dans la préface de Rolande Trempé qui établit une correspondance entre les personnages ou lieux réels et ceux du roman. Voir, pour plus de précisions, la note 1 de la présente édition.

6Jean Maitron,Le Mouvement anarchiste en France, Paris, Gallimard, 1992, tome I. Sur la « Bande noire », voir les pages 155-166.

7Jean Maitron, ouv. cité, p. 157.

8Rolande Trempé note que Malato opère, parmi les événements réels, des choix significatifs, n’accordant d’intérêt qu’à certains moments (les révoltes anarchistes des années 1880 et la grève de 1899), faisant un tri et tronquant la chronologie (préface à l’édition de 1999, p. 7-8).

9Voir sur ce point l’analyse d’Anne Roche, « Temps idéologique et temps narratif dansLa Grande grèvede Malato »,Littérature, n° 20, décembre 1975 (pp. 118-126).

10Zola publieGerminalen 1885 et situe son action en 1866. Emilien Carassus souligne, dans son étude sur la représentation des grèves dans la littérature, que Malato aurait voulu écrire un anti-Germinal, refusant de s’attarder sur les caractéristiques du travail dans la mine ou sur la vie dans les corons (on ne trouve dans le roman qu’une seule allusion au grisou) (Emilien Carassus,Les Grèves imaginaires, Paris, éditions du CNRS, 1982 ; surLa Grande grève, voir les pages 109-115).

11Pierre Reboul, dans une étude sur « La mine dans la littérature du XIXe siècle » (Errements littéraires et historiques, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1979, pp. 275-291), note que les mineurs décrits par Zola sont « réduits à rien, des personnages déshumanisés, véritablement un troupeau ».

12Le personnage créé par Vallès est, lui, un militant républicain d’extrême-gauche proche du communisme révolutionnaire des années 1840 (Jules Vallès,Les Blouses, Paris, G. Charpentier, 1881).

13Louise Michel est l’auteure de nombreux récits dans les années 1880. Citons entre autres :Les Microbes humains, Paris, E. Dentu, 1886 ;Le Monde nouveau, Paris, E. Dentu, 1888 ;Les Crimes de l’époque, nouvelles inédites, Paris, N. Blanpain [1888] (réédité aux éditions Plasma en 1980).

14Peut-être le roman a-t-il été publié en feuilleton avant d’être édité en volume.

15Louise Michel,Le Claque-dents, Paris, E. Dentu, s.d. [1890], p. 55 (réédité en 1980 aux éditions Plasma).

16Emilien Carassus, comme Anne Roche d’ailleurs, juge curieux le mélange d’épisodes mélodramatiques et d’interventions idéologiques du narrateur, et il regrette que triomphe, à la fin du roman, la modération : « Presque trop sage, en fait, cet anarchiste » (Emilien Carassus, ouv. cité, p. 123, note 91). Selon Anne Roche, ceci pourrait s’expliquer par le fait que Malato s’adresse ici à un large public, républicain.

17Louise Michel,Souvenirs et aventures de ma vie[choix de textes], édition préparée par Daniel Armogathe, Paris, La Découverte/Maspero, 1983, p. 398-399.

18Pierre Quillard, « l’anarchie par la littérature »,Les Entretiens politiques et littéraires, avril 1892.

19Deux conceptions de la République s’opposent ici : la République conservatrice (« La République existe ; elle est le gouvernement légal du pays. Vouloir autre chose serait une nouvelle révolution, et la plus redoutable de toutes. La République sera conservatrice ou ne sera pas », proclamait Adolphe Thiers lors de son discours à l’Assemblée nationale en novembre 1872) et la République sociale (« Les gouvernants ont eu beau discréditer ce mot, il n’en exprime pas moins la base de toute organisation libertaire et égalitaire : un communiste-anarchiste est un républicain » écrit Malato dansAvant l’heure, en 1887).

20Jean Grave,Malfaiteurs !, Paris, P.-V. Stock,1903, p. 188-189.

21La formation d’une grève générale menant à la révolution fera l’objet d’un magnifique roman d’anticipation sociale, écrit par Emile Pouget et Emile Pataud,Comment nous ferons la révolution, Paris, Librairie illustrée Jules Tallandier, 1909 (réédité en 1995 par Syllepse).

22Cité par Jean Maitron, ouv. cité, p. 153.

23Henry Fèvre, « Indications politiques »,Entretiens politiques et littéraires, novembre 1893, vol. IV, pp. 202-206.

24J’emprunte cette expression à l’historienne Michèle Riot-Sarcey : « Je vois dans la réception des théories utopiques, par les discontinuités qu’elles introduisent, un ressort important de ce qui fait bouger les hommes, un moteur de l’histoire » (Michèle Riot-Sarcey,Le Réel de l’utopie, Paris, Albin Michel, 1998, p. 8).

25Malato laisse dans l’ombre, en particulier, les divisions entre anarchistes et socialistes. Le maire socialiste de Montceau-les-Mines, Jean Bouveri (qui a inspiré le personnage de Ouvard dans le roman) dira notamment en février 1901 : « […] j’engage les hommes conscients de ne pas tolérer un drapeau où il y a les mots : “vive l’anarchie !” » (cité dansLes Grèves, Montceau-les-Mines/Le Creusot : 1899-1901, ouv. cité, p. 122).

26Charles Malato,De la Commune à l’anarchie, Paris, P.-V. Stock, 1894, p. 257.

Première partie

1.

Dans les bois

Le grand jour était venu. Dans les bois calmes et profonds courut soudain un frémissement ; un coup de sifflet longuement prolongé déchira l’air et, à ce signal, comme en un brusque changement de décor, surgirent partout, de l’épaisseur des fourrés des groupes et des individus.

Les rayons mourants du soleil, tamisés par le dôme de feuillage, éclairaient le rassemblement dans une large clairière, de plusieurs centaines d’hommes.

C’étaient des mineurs, les esclaves de Chamot, roi des mines de Pranzy et de Mersey 1.

La veille au soir, Ronnot, délégué par ses camarades, était allé recevoir à la gare Baladier, orateur révolutionnaire à la voix ronflante, mais inféodé à la police qui lui faisait jouer, avec succès, les rôles d’agent provocateur.

Ronnot, sur la recommandation de militants lyonnais trompés eux-mêmes, avait installé chez lui Baladier.

On est confiant dans le monde révolutionnaire depuis qu’en a disparu le vieux conspirateur Blanqui. L’enthousiasme réel ou affecté, suffit trop souvent à recommander un homme qui peut être un sincère comme aussi un écervelé ou un traître.

De la meilleure foi du monde, les membres du groupe lyonnaisLa Solidarité socialeavaient donc décerné à Baladier le plus élogieux brevet de révolutionnarisme. Il parlait bien, écrivait de même et vivait de l’existence misérable du prolétaire ; comment n’eût-il pas été au-dessus de tout soupçon ?

Arrivé à Mersey le samedi soir, le conférencier fut aussitôt présenté par son hôte à Détras, Vilaud, Janteau, Panuel réunis chez Ronnot. Las de subir le joug du capitalisme autocratique et du cléricalisme triomphant, ceux-ci rêvaient d’affranchir les mineurs, de leur donner conscience de leur propre force et de leur valeur. Leur idée première s’arrêtait à la création d’une société de secours mutuels et d’une caisse de grève, permettant la lutte contre le patronat.

N’ayant pu trouver à Mersey-les-Mines une salle de réunion, car tous les commerçants de la ville restaient sous la dépendance de Chamot et le redoutaient, Détras, fils d’un ancien déporté de la Commune qui avait osé, malgré Chamot et le curé de Mersey vouloir être enterré civilement 2et l’avait été au grand scandale de la population asservie, Détras, disons-nous n’hésita pas à proposer à ses camarades de se réunir dans les bois, sous le grand manteau du ciel étoilé.

Dès l’arrivée de l’orateur, il y eut un moment d’observation : Baladier, très circonspect sous des allures rondes, étudiait le tempérament des mineurs, avant d’affirmer le sien. Ce moment dura peu ; bien vite la cordialité apparente du nouveau venu lui acquit les sympathies de ces hommes rudes et francs, incapables de dissimuler longuement leurs sentiments.

— Celui-là c’est un bon ! affirma avec force Janteau lorsque, avec ses trois autres camarades, il eut pris congé de Ronnot et de Baladier.

— Oui, fit Vilaud, on voit que c’est un véritable ami du peuple, un homme qui sait beaucoup et qui, néanmoins, ne vous écrase pas de ses grandes phrases. J’aime cela.

Albert Détras fit un signe d’approbation. Panuel ne dit rien. Celui-ci, un ouvrier menuisier travaillant pour son compte, restait indépendant, et aussi méfiant par caractère. Mais il avait le cœur loyal. Ancien ami du père Détras, il demeurait l’ami du fils, tout autant.

Evidemment le conférencier ne lui avait pas produit mauvaise impression, mais il fallait attendre son discours avant de le juger.

La matinée du lendemain fut employée par Baladier que guidait Ronnot à visiter quelques mineurs, de ceux, lui disait son hôte, qui avaient des idées. Le mouchard les laissait causer, accentuant d’un mot leurs revendications et leurs colères, notant ceux qui lui paraissaient hommes à se laisser entraîner. Parfois il les interrogeait sur les conditions du travail : l’aération des puits était-elle suffisante ? n’y avait-il pas eu plusieurs coups de grisou au puits Saint-Jules depuis le commencement de l’année ? Il lui semblait bien se rappeler que si. Mineurs et manœuvres s’entendaient-ils bien ? C’était indispensable car, « voyez-vous, citoyens, la solidarité seule assurera la victoire des exploités ». Et Chamot, ce misérable vampire, se hasardait-il quelquefois à descendre dans la mine, au milieu de ses victimes ? Pas souvent, n’est-ce pas ! Il redoute l’explosion de colères bien légitimes. Mais viendra le jour du grand règlement de comptes !

Les mineurs flattés dans leurs espoirs et leurs rancunes d’opprimés, vidaient leur cœur gonflé de souffrances. Ils se sentaient attirés vers ce propagandiste s’intéressant aux détails de leur vie quotidienne et qui évoquait l’avènement des temps meilleurs.

Baladier voulut jeter un coup d’œil sur les chantiers déserts, les magasins fermés et les bureaux de la direction. Dans le repos de cette journée dominicale, nul être vivant n’apparaissait.

— Où donc sont les chiens de garde du maître ? demanda-t-il.

—Ala messe, répondit Ronnot. Ingénieurs, comptables, garde-magasins, surveillants, contre-maîtres, tout ce qui commande ou s’élève au-dessus de nous est forcé d’y aller sous peine de renvoi immédiat.

Et il ajouta dans un gros rire :

— C’est tout juste si on ne nous force pas nous-mêmes à aller manger le bon Dieu.

Baladier regarda l’église de Mersey dont la flèche s’élevait au-dessus des toits rouges, dominant la ville.

— Il n’y a donc pas d’allumettes chimiques à Mersey ? demanda-t-il d’une voix tremblante d’une indignation naturelle.

C’est qu’en ce moment, le mouchard était sincère. Comme les excellents artistes, il s’était mis entièrement dans la peau de son personnage, sentant avec l’âme d’un prolétaire écrasé et lançant au ciel un vrai cri de révolte.

Ronnot y fut trompé et répondit avec un soupir :

— Que voulez-vous ! Nous ne sommes pas les plus forts.

Au déjeuner, Baladier fut charmant et conquit les enthousiastes sympathies de Mme Ronnot. Pour ne pas ajouter une charge à celle qui pesait sur le ménage — cinq enfants ! — il avait expressément tenu à apporter sa part : une grande tarte et deux bouteilles de bon vin. Et, comme le mineur protestait, il avait vaincu ses résistances de cette phrase superbe :

— Chacun selon ses moyens : c’est la vraie formule du communisme, de l’égalité et de la fraternité.

Après ce dessert, qui fit la joie des enfants, ce fut Baladier qui s’offrit et insista pour tourner le moulin à café.

Puis dans l’après-midi, le conférencier et le mineur s’étaient acheminés tranquillement vers le Bois-de-Vaux, parlant peu, car le premier préparait son discours et le second respectait la méditation de son hôte.

De tous les points de la ville et des faubourgs, des mineurs se dirigeaient pareillement vers la forêt. Ils allaient par petits groupes et plus encore isolément, s’enfonçant et disparaissant soudain sous le rideau des halliers.

On savait que Chamot possédait sa police : Michet, qui sans travailler allant et venant des chantiers aux puits et des puits aux chantiers, était payé comme un contre-maître, sans compter les gratifications ; les frères Chenin, suspects à tous pour être vus fréquemment en sa compagnie ; puis quelques autres qu’on ne nommait pas, n’ayant sur eux que de vagues soupçons. Aussi fallait-il prendre ses précautions. Etre signalé, c’était être renvoyé et un mineur renvoyé par Chamot pouvait aller loin et longtemps avant de trouver à s’embaucher.

Ronnot et ses amis les plus intimes, ceux qui, dès la première heure, s’étaient ralliés à son idée de société de secours mutuels, avaient individuellement prévenu leurs camarades, n’excluant que les suspects ou les ivrognes sur la discrétion desquels on ne pouvait compter.

Malgré tout, il est bien difficile qu’un secret confié à plusieurs centaines d’individus soit fidèlement gardé. Aussi, au moment même où le coup de sifflet de Ronnot faisait surgir des profondeurs de la forêt, comme une légion de spectres, toute une armée de mineurs, une figure inquiète, celle de Michet, émergeait-elle du feuillage épais d’un vieux chêne.

Installé à califourchon sur une grosse branche, le mouchard Michet pouvait embrasser d’un coup d’œil circulaire le rassemblement des mineurs, voir sans être vu.

Devant lui s’étendait une clairière entourée d’un épais rempart d’arbres et de hautes broussailles.

Cette clairière était située à cent mètres à peine d’une immense carrière abandonnée qui eût pu servir également de lieu de réunion.

Les gredins ! pensa Michet qui tâchait de dénombrer les mineurs et de noter les physionomies. Ils sont bien de trois cent cinquante à quatre cents. Voici Janteau, Bochard, Vilaud, le gros Pétron… Galfe… lui aussi !... Détras, qui s’avance vers Jaillot. Attention !...

Ronnot, accompagné de Baladier, s’était placé au centre de la clairière et, d’un geste, avait réclamé le silence. D’une voix forte, dont chaque parole parvint à l’oreille de Michet, il commença :

— Camarades, je n’ai pas besoin de vous dire à quelles précautions nous oblige notre misérable condition de salariés. Notre présence à tous dans cet endroit en est la preuve. Ceux que notre travail fait riches et heureux ne veulent pas que nous nous réunissions pour discuter nos intérêts, et de tous les débitants de Mersey, il n’en est pas un seul qui oserait nous prêter sa salle. N’importe ! nous nous en passons…

Des applaudissements et des acclamations, mêlés au cri de : « Abas Chamot ! » bientôt répété par des centaines de voix, l’interrompirent.

— Ah ! gueux ! murmurain pettoMichet, pâle de rage, si le patron apparaissait avec des gendarmes, vous ne crieriez plus : « A bas Chamot ! »

Cependant, Ronnot continuait son discours. Sans être orateur, il trouvait des mots, et mieux que des mots, des arguments, pour convaincre ses camarades de la nécessité de s’unir afin de faire contrepoids à la tyrannie patronale. Il allait au-devant des objections possibles, expliquant comment la société, quoique légale, aurait un certain caractère secret, les travailleurs relativement indépendants devant seuls figurer sur des listes officielles, tandis que les autres seraient inscrits sur des listes secrètes.

Un tonnerre d’acclamations lui répondit.

Les mineurs n’avaient pas souvent l’occasion d’exprimer tout haut ce qu’ils pensaient. La semaine durant, ils étaient implacablement rivés à leur tâche de forçats ; le dimanche s’écoulait pour eux, moins fatigant mais à peine moins morne, au milieu de leur famille triste et misérable, ou entre les quatre murs d’un estaminet. Maintenant, dans l’enthousiasme communicatif d’un décor impressionnant et la confiance de leur nombre, ils se sentaient heureux de manifester leurs sentiments.

— Ah ! que les garde-chiourmes de Chamot viennent donc nous chercher ici ! cria Jaillot.

— Mes amis, reprit Ronnot, lorsque le silence se fut rétabli, la société de secours mutuels, qui pourra devenir plus tard un véritable syndicat 3— il y eut ici de nouvelles acclamations — est désormais constituée. Nommez-lui un président.

— Vous ! toi ! Ronnot !

Le mineur désigné par ce triple cri étendit la main. De nouveau, le silence se fit :

— J’accepte, camarades, dit-il. Mercredi prochain, nous nous réunirons de nouveau ici, à neuf heures du soir, pour la désignation des autres membres du bureau et l’adoption définitive des statuts. Je cède maintenant la parole au citoyen Baladier, venu de Lyon pour vous porter la bonne parole, et je suis heureux de lui souhaiter la bienvenue au nom de vous tous.

Une salve d’applaudissements salua de confiance le propagandiste que désignait Ronnot.

Baladier s’était senti contrarié du discours terre à terre, posé et pratique qui venait de servir de préambule à sa conférence. Il y avait loin d’une société de secours mutuels à la révolution sociale. Et pourtant, il ne voulait ni exciter les défiances ni se brouiller avec Ronnot dont il constatait surtout l’influence. Le policier, homme de ressources, s’en tira avec adresse.

— Mes amis, clama-t-il d’une voix chaude qui impressionna en sa faveur, — car les orateurs ont toujours séduit beaucoup plus par la forme de leur débit que par la puissance de leurs idées, — je tiens d’abord à vous dire qui je suis, afin que vous voyiez que j’ai le droit de me dire des vôtres.

« Mon père, ouvrier graveur, plusieurs fois condamné pour avoir attaqué l’Empire, a été fusillé par les bandits de Versailles, lors de la défaite de la Commune.

Un grand cri s’éleva, comme une voix de la terre, qui emplit la forêt :

— Vive la Commune !

Oh ! oh ! pensa Michet, ils s’échauffent.

Ronnot, surpris, regardait Baladier. Celui-ci avait les yeux humides, la figure tirée dans un rictus farouche, comme devant la vision de quelque scène tragique ; ses poings se fermaient, menaçants.

— J’étais soldat, encore prisonnier en Allemagne, continua l’agent provocateur, lorsque mon père fut ainsi assassiné par les soudards, laissant ma pauvre mère seule, sans ressources, sans appui, minée par les souffrances morales qui devaient bientôt la conduire au tombeau. Ce sont, voyez-vous, citoyens, des souvenirs qu’on n’oublie jamais…

Il s’arrêta une seconde, comme vaincu par l’émotion, et examina à la dérobée l’effet de son éloquence sur les mineurs. Cet effet était considérable : les visages de ses auditeurs reflétaient l’émotion, quelques yeux même se mouillaient.

Baladier eut une jouissance d’artiste et continua :

— Pour moi, rentré dans la vie civile, c’est-à-dire dans l’esclavage du travail et de la misère, pour moi, déshérité comme vous, exploité comme vous, ayant de plus que vous l’inoubliable souvenir de mon père et de ma mère assassinés par une société infâme, j’ai fait le serment de consacrer mes forces à détruire cette société-là ou à mourir.

C’était la phrase à effet, celle qui empoigne par l’image, lecrescendodu ton et le geste. Elle s’acheva, c’était inévitable, dans un tempétueux fracas d’applaudissements.

La difficulté était vaincue.

— Prolétaires ! Esclaves du Capital ! continua-t-il, votre vie est celle des bêtes de somme : morne, abrutie, sans repos, sans espoir. Ou plutôt si, il vous reste un espoir : l’espoir que ce monde d’exploitation et d’infamie s’écroulera, écrasant les têtes orgueilleuses qui dépassent les vôtres, têtes de jouisseurs qui insultent à vos souffrances.

La tirade était un peu longue ; néanmoins, l’élan avait été donné : l’impression sympathique persistait. Baladier, regardant Ronnot à la dérobée, le vit tout de même un peu déconcerté : c’était moins ces grandes phrases à métaphores et épithètes qu’une exposition claire des antagonismes économiques qu’attendait le mineur.

Habilement, le conférencier descendit un peu de ces hauteurs où il planait au milieu des fulgurations menaçantes. Il montra, antithèse facile, mais toujours saisissante, le Parasite Chamot, oisif, insolent, remuant les millions et vivant dans la splendeur, tandis que ses esclaves, artisans de sa fortune, traînaient au milieu des mortels périls du grisou et des éboulements la plus misérable des existences.

Il montra, cette fois, avec une éloquence réelle, parce que, tout agent provocateur qu’il fût, il ne disait que l’exacte vérité, les multiples forces de l’Etat : armée, magistrature, clergé, concourant toutes à la défense du Capital.

— Quant à ces êtres abjects que l’on nomme mouchards, s’écria-t-il, partout où vous les rencontrerez, supprimez-les !

— Eh mais, il va bien ! murmura Michet les dents serrées, tandis qu’un immense cri de : « Mort aux mouchards ! » répondait à l’orateur.

Baladier termina par un appel à la révolution sociale et au groupement de tous les prolétaires pour la réaliser. Cet appel fait dans la même réunion clandestine où s’était fondée la société de secours mutuels pourrait permettre plus tard de dénaturer le caractère de celle-ci devant un tribunal ne cherchant que prétextes et apparences pour condamner.

Après quelques derniers mots de Ronnot rappelant à tous le rendez-vous du mercredi suivant, les mineurs s’en retournèrent à Mersey comme ils étaient venus, isolément ou par petits groupes. Michet eut soin de descendre le dernier.

— Dire que j’avais prévenu le curé de l’arrivée de cet oiseau-là et qu’il n’a pas voulu que je l’assomme ! murmura-t-il. Un gredin qui parle de nous supprimer. C’est à n’y rien comprendre.

Michet, en effet, ne brillait point par la compréhension, et l’abbé Brenier, curé de Mersey, informé par Drieux, jésuite de robe courte 4et chef des policiers à la solde du clergé et du Capital, du rôle de Baladier, n’avait pas jugé à propos de faire des confidences au bas mouchard de la mine.

1Malato s’inspire ici d’événements réels. Dans les années 1880, en Saône-et-Loire, dans la région industrielle et minière de Montceau-les-Mines, Léonce Chagot, le gérant de la société minière de Blanzy (auquel succède en 1893 Lionel de Gournay) exerce une véritable dictature politique et religieuse sur ses ouvriers. La famille Chagot contrôle en effet les municipalités et les sièges cantonaux, appuyée par l’abbé Béraud à Autun (siège de l’épiscopat) et l’abbé Gauthier au Bois du Verne, ainsi que par le commissaire de police de Montceau, Thevenin, et son indicateur, Brenin. Pour combattre les révoltes ouvrières, la direction des Mines de Montceau crée sa police propre, sorte de milice patronale, dirigée par Patin, assisté par le mouchard Miguet. Mais l’opposition s’organise : à Cluny, le DrSymian, chef de fil des radicaux de la région, est élu maire. Les noms de villes ou de lieux employés par Malato sont facilement reconnaissables (même si, au début de la deuxième partie, il dit que le DrParyn, à Cluny, aperçoit « les contreforts des Cévennes » !) Mais si l’on peut identifier assez facilement les sources qui l’ont inspiré, il faut avant tout souligner que l’auteur s’éloigne parfois de la réalité historique. Dans la préface à la réédition de 1999, Rolande Trempé donne des sources historiques très précises tout en soulignant que, « comme l’auteur a pris beaucoup de liberté envers [les personnages] au détriment de l’histoire et de la vérité, il est parfois très difficile d’affirmerquiincarne ou représentequi » (préface à l’édition de 1999, p. 8). De plus, Malato fait parfois des erreurs concernant ses personnages : dans la deuxième partie, la mère Bichu devient la mère Michu ; et Janteau se voit confondu avec Jaillot…). —Personnages du roman/Personnages réels : Abbé Brunier : Abbé Béraud ; Abbé Firot : Abbé Gauthier ; Bernard : Etienne Merzet, militant syndicaliste et socialiste anarchisant, secrétaire du syndicat des mineurs, qui passe pour avoir déclenché la grève de juin 1899 ; Bernin : Brenin, ouvrier mineur indicateur ; Chamot : Léonce Chagot, gérant de la société des mines de Blanzy ; Des Gourdes : Lionel de Gournay, gérant de la compagnie des mines de Blanzy depuis 1893 ; Dr Paryn : Dr Symian, radical, maire de Cluny ; Drieux : Thévenin, commissaire de police de Montceau ; Galfe : Gueslaff, ouvrier ; Michet : Miguet, mouchard ; Moschin : Patin, chef de la milice patronale ; Ouvard : Jean Bouvery, ouvrier mineur à Blanzy, fondateur du Syndicat des mineurs en 1899, élu maire de Montceau-les-Mines en 1900 (et député de Saône-et-Loire en 1901) ; Schickler : Eugène II Schneider, gérant de la société des mines du Creusot. — Lieux du roman/Toponymes réels : Cholon : Chalon-sur-Saône ; Climy : Cluny ; La Gorne : La Grosne (rivière) ; La Moulince : La Bourbince (rivière) ; Le Brisot : Le Creusot ; Mersey : Montceau-les-Mines ; Môcon : Mâcon ; Montjeny : Montcenis ; Pranzy : Blanzy ; Seine-et-Loir : Saône-et-Loire ; Tondou : Autun.

2 En novembre 1880, un mineur de Montceau-les-Mines demande à être enterré civilement mais sa volonté n’est pas respectée.

3Au dix-neuvième siècle, les premières tentatives de défense des intérêts collectifs se heurtent à la législation (la loi Le Chapelier de 1791 interdit les grèves au nom de la liberté du travail et cette prohibition passe dans le code Napoléon). La révolution de 1848 crée une commission du travail qui ne supprime pas les sanctions concernant le délit de grève. La loi « d’abrogation du délit de coalition » du 25 mai 1864 dépénalise la grève qui reste cependant une faute contractuelle justifiant un renvoi. En 1884, la loi dite Waldeck Rousseau reconnaît le droit d’association des ouvriers d’une même profession sans autorisation préalable. Il faut attendre 1946 pour que le droit de grève soit inscrit dans le préambule de la Constitution. Au moment où se déroulent les faits relatés dans le roman, le syndicalisme est encore inexistant dans la région de Montceau-les-Mines.

4 L’expression désigne une personne laïque affiliée à la Compagnie de Jésus, ordre séculier fondé en 1540. Les Jésuites ont une grande influence politique dans la France du dix-neuvième siècle.

2.

La Bande noire

Chamot, le roi de Mersey, était content. Sa Grandeur, l’évêque de Tondou, qu’il était allé visiter, lui avait discrètement dit deux mots d’un homme jeune encore, et titré, conséquemment du meilleur monde, élève des bons pères jésuites, recommandation flatteuse et qui, avec cette délicatesse de sentiment propre aux fils des hautes classes, cherchait une riche héritière.

Chamot se disait que le baron des Gourdes, ainsi se nommait ce phénix, pouvait parfaitement convenir à Mlle Julia.

Certes, quand on est la nièce d’un millionnaire sans enfants, on ne manque jamais de prétendants.

La société bourgeoise, qui flétrit la prostitution des filles pauvres, encourage et glorifie le mariage d’argent, la forme la plus caractéristique de ce marchandage sexuel, puisque, cette fois, la prostitution est à vie. Aussi, Mlle Julia n’eût-elle eu qu’a choisir parmi les soupirants attirés par l’espoir d’une grosse dot : ingénieurs sortis en un rang honorable de l’Ecole centrale et apparentés à des personnages politiques ; avocats, naissantes lumières du barreau, également prêts à défendre la victime et le bourreau, le peuple souverain et le financier escroc ; futurs conseillers d’Etat et jeunes officiers aux victorieuses moustaches et aux bottes impeccables, reflétant l’âme militaire dans leurs miroitements, tout le régiment select et servile des coureurs de dot avait défilé dans les salons de Chamot ou postulait pour y être présenté.

Mais le directeur-gérant des mines de Pranzy était difficile : ses millions lui en donnaient le droit. Il connaissait d’ailleurs l’esprit de sa nièce, ambitieux sous une apparence placide d’eau dormante, et cela n’était pas pour lui déplaire. Il fallait à la jeune fille un mari qui eût la naissance, un nom et un titre ouvrant toutes les portes ; peu importait la fortune : Chamot était là pour y pourvoir. De cet aristocrate emmillionné, Julia se chargerait bien de faire un homme politique : un député — avec de l’argent on achète les électeurs — puis, pour peu qu’il eût quelque étoffe, un ministre — les honorables collègues ne sont pas plus incorruptibles que le suffrage universel.

Tout en naviguant dans les mêmes eaux conservatrices que Schickler — un autre roi, le roi de l’acier, au Brisot 5, — Chamot jalousait ce dernier. Ne pouvant rivaliser avec lui par le chiffre de la fortune, quel triomphe s’il rétablissait l’égalité par un mariage aristocratique ouvrant à sa famille un double débouché dans le grand monde et dans la politique !

Le baron des Gourdes, d’après ce que lui avait confié incidemment l’évêque de Tondou, semblait réaliser l’idéal du genre. Officier de cavalerie, comme tout gentillâtre qui se respecte, il avait mis le comble à cette respectabilité en démissionnant pour ne pas servir la République. Inutile de dire si les bons pères jésuites, ses premiers éducateurs, s’intéressaient à lui et s’employaient à lui trouver l’héritière redoreuse de blason — des Gourdes ne possédait qu’une fortune modeste — qui lui permît de se lancer dans le monde politique et y servir efficacement la cause de l’autel d’abord, du trône ensuite.

De même que Mlle Julia avait rencontré des prétendants, des Gourdes avait croisé dans sa vie un certain nombre de demoiselles à marier, dont les aïeux avaient, sinon guerroyé aux croisades, du moins servi de valets de chambre à Louis XIV ou Louis XV, ce qui, dans le noble monde, est presque aussi bien porté. Malheureusement ces jeunes personnes n’avaient guère à lui apporter que des dots hors de proportion avec leur naissance.

Conséquemment le jeune baron ne dédaigna pas de tourner ses aristocratiques regards sur les héritières plus cossues du monde bourgeois.

Des Gourdes avait pour professeur un jésuite, le père Carino, qui approchait l’évêque de Tondou. Et celui-ci, en général qui tient sous sa main l’état de ses effectifs et de ses ressources, possédait la liste complète des nobles célibataires et des riches héritières de son diocèse. C’est en faisant des mariages qu’on s’assure la domination des familles.

Le père Carino parla donc de des Gourdes à Monseigneur et celui-ci aussitôt songea à la famille Chamot. Il y avait là une jeune personne valant plusieurs millions. C’était l’oiseau rare rêvé par le noble célibataire.

Chamot et des Gourdes ayant un égal désir de se rencontrer, il était évident que la rencontre finirait par se produire. Restait à savoir comment, et où elle se produirait : les bons pères, qui s’intéressaient si activement à la chose, décidèrent que ce serait chez la comtesse de Fargeuil.

A quelques kilomètres de Mersey, sur la route du Brisot, s’élevait, au sommet d’un coteau entouré de vignes, une construction spacieuse, d’élégance banale, le château de Fargeuil, qui portait le nom de sa propriétaire.

Celle-ci était une créature étrange et belle, d’environ trente ans, arrivée de la Martinique cinq ou six années auparavant et qui appelait MmeSchickler sa tante. Elle avait été mariée à un viveur du Second Empire, qui, à la suite de peccadilles d’argent, abus de confiance et faux, disparut un beau jour pour aller mourir à l’étranger. Mme de Fargeuil, qui n’appartenait pas à l’espèce rare des veuves inconsolables, n’en fut pas affectée et se livra sans hypocrisie à toutes les impulsions de son ardente nature tropicale.

Grande et souple, avec cette démarche majestueuse que Virgile prêtait aux déesses, le teint mat, la lèvre voluptueuse, l’œil noir chargé d’éclairs, la comtesse de Fargeuil venait d’atteindre cet âge, apogée de la beauté féminine : trente ans. Perle tropicale, égarée par le caprice des événements dans cette région industrielle de la France, elle y était courtisée, adulée par tout ce qu’il s’y rencontrait de jeunes élégants et de vieux beaux appartenant à son monde.

Franche et naturellement humaine, il ne lui manquait, pour être excellente, que d’avoir vu le jour et grandi dans un autre milieu. Mais, dès le berceau, elle avait été la proie des imposteurs religieux. Jeune fille, elle avait reçu l’éducation vide des indolentes créoles, éducation faite de préjugés et de superstitions plus encore que d’orthographe et de musique. Elle crut avec ferveur à la création du monde en sept jours, aux sermons de l’ânesse de Balaam 6, à l’opération du Saint-Esprit et à toutes les bourdes abrutissantes enseignées par la sainte Eglise. En outre, sa nature impressionnable et sensuelle s’extasiait aux pompeuses cérémonies du culte, à toute cette mise en scène de parfums, lumières et cantiques, savamment combinée pour pénétrer et dominer les âmes faibles ou ignorantes.

Aussi, dans le département de Seine-et-Loir comme à la Martinique, était-elle demeurée le jouet des prêtres. C’était chez elle, souvent à son insu et sous le couvert de sa frivolité mondaine, que se nouaient des intrigues de toutes sortes, intrigues amoureuses, intrigues politiques.

Ce soir-là le salon de la belle créole était empli de monde : le gratin réactionnaire de la région. Du côté des hommes, le comte de Mirlont, un de ces gentillâtres désœuvrés au cerveau vide, qui justifient le jugement émis sur la noblesse contemporaine par un écrivain pourtant réactionnaire : « Catin, crottin, crétin. » Ce fin-de-race avait, en effet, toujours limité l’exercice de ses facultés entre le boudoir des mondaines et le turf. Maintenant retiré dans une exiguë propriété qu’il appelait pompeusement ses terres, il attendait lui aussi, à trente-cinq ans, que quelque héritière lui tombât du ciel. Puis, c’était le banquier Hachenin, quinquagénaire gros et poussif au physique, doué au moral d’une singulière activité, le roi de la finance dans Seine-et-Loir, comme Schickler y était le roi de l’industrie ; à côté de lui, le commandant en retraite Estelin, le notaire Durivaux et l’abbé Brenier, formant un groupe. Enfin, des Gourdes reluisant d’élégance, très entouré par l’élément féminin.

Et cet élément féminin, c’était : causant avec la créole, la belle Mme Hachenin, superbe incarnation de cette beauté bourguignonne faite de régularité, de robustesse et de fraîcheur ; avec son mari, la jeune femme, âgée de vingt-cinq ans à peine, offrait un contraste frappant. Un peu plus loin, Mme Ponette, veuve d’un des grands viticulteurs de la région, apparaissait, maigre et toute blanche, dans l’invariable costume de soie noire qu’elle portait depuis dix ans. Toute confite en dévotion, avec les allures dignes d’une douairière, elle avait la fourniture du vin de messe et, tous les ans, envoyait en cadeau à Monseigneur une barrique de son meilleur crû. Sa piété exemplaire lui valait d’être invitée au château de Fargeuil où sa correction sévère faisait repoussoir aux allures mondaines de la comtesse. Causeuses et rieuses, deux blondes créatures de vingt-huit et trente ans, les deux sœurs Mary et Jane Scheyne, orphelines d’un actionnaire de Pranzy et qui, émancipées par l’âge et par la fortune, aussi par l’éducation anglaise qu’elles avaient reçue, déclaraient tout haut leur intention de coiffer sainte Catherine ; le meilleur mariage, disaient-elles, ne valant pas la liberté.

Le valet de pied à la livrée bleu et argent annonça la famille Chamot. Un silence se fit comme à l’approche de souverains.

Le roi de Mersey entra dans le salon, et très régence, baisa galamment la main que lui tendait la créole. Celle-ci et Mme Chamot s’embrassèrent.

— Et vous ? dit en riant la comtesse de Fargeuil à Mlle Julia qui, discrète, effacée dans l’ombre de son oncle et de sa tante, s’était contentée de saluer d’une révérence.

Et elle embrassa aussi la jeune fille.

Puis commencèrent les saluts, les poignées de main. Et comme le baron des Gourdes demeurait un peu isolé ainsi qu’il convient à un premier rôle, la comtesse de Fargeuil fit la présentation.

— M. Chamot, le baron des Gourdes. Ne vous êtes-vous pas encore rencontrés ?

— Pas encore, fit le directeur des mines. Depuis le commencement de l’année, j’ai presque vécu en sauvage, à Mersey.

Et s’adressant au jeune homme :

— Sans doute, vous égarez-vous rarement dans cette région.

— C’est seulement la troisième fois que j’y viens, répondit le baron.

La créole expliqua à Chamot qu’elle avait connu des Gourdes à une réception au Brisot, chez Schickler, et l’avait revu à la fête diocésaine de Tondou. Puis elle se retira, laissant les deux hommes converser seul à seul.

Chamot écoutait et observait des Gourdes. Sans embarras, comme sans ostentation, le jeune homme, sortant des banales généralités, donnait un tour sérieux à hi conversation, parlait des richesses de la région, de l’extension croissante de l’industrie dans Seine-et-Loir, du développement prodigieux qu’elle y atteindrait sûrement si un régime de sérieuses garanties pour les classes possédantes permettait enfin de se livrer en paix à l’exploitation du sous-sol. Qu’on en finît sérieusement, une bonne fois pour toutes, avec les misérables qui osaient prêcher aux ouvriers la haine du patronat et de la religion, alors la fortune des actionnaires de mines doublerait ou triplerait en quelques années ; mais pour cela, il fallait un gouvernement fort. Chamot approuvait, déjà sympathique à ce jeune homme qui causait affaires, citait des chiffres et, bien différent du comte de Mirlont, pouvait converser d’autre chose que de courses. Et des Gourdes, se sentant analysé, parlait posément, sûrement, en homme connaissant à fond la question, bien décidé à donner de lui une impression aussi favorable que possible.