La Grosse - Raphaëlle Lacroix - E-Book

La Grosse E-Book

Raphaëlle Lacroix

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Beschreibung

Les tribulations d'une femme au physique peu aventageux découvre une lettre qui va changer sa vie.

Agnès, jeune factrice à Auxerre, s’ennuie.
Abandonnée enfant par un père énigmatique, mal aimée par sa mère qui ne s’est jamais remise de cette séparation, elle n’est pas bien dans sa peau.
Un matin, par pure curiosité, elle subtilise une lettre qui l'intrigue…
Que s'est-il passé dans sa tête ce jour-là, et qu’est-ce qui la pousse à continuer, semaine après semaine, à s’immiscer dans l’intimité d'une aventure épistolaire aussi intrigante qu'improbable ?
A travers cette correspondance volée, Agnès va peu à peu s'ouvrir au monde et découvrir un lourd secret : le sien. Elle en sortira transformée.
A la fois touchant, drôle, cruel, tendre et émouvant, le récit d'Agnès nous laisse appréhender les conséquences du manque d’amour et de confiance en soi.

Laissez-vous emporter par le récit d'Agnès, plein d'humour et de légèreté, dans une aventure épostolaire hors du commun.

EXTRAIT

Je m’appelle Agnès Fourquier. Vous vous en foutez ? Normal, tout le monde s’en fout. Tout le monde s’en est toujours foutu d’ailleurs. Aussi loin que puisse remonter ma mémoire, je n’ai jamais vraiment compté pour personne, même pour ma mère qui aurait préféré que je n’existe pas. Elle était comptable chez un courtier d’assurances dont j’ai oublié le nom. Elle n’était pas vilaine, maman, ses traits étaient même assez fins. Sa silhouette était gracieuse et ses proportions harmonieuses. Une femme qui aurait pu être jolie, tout au moins avoir du chien, si la tristesse qu’elle traînait au quotidien et son manque de fantaisie n’avaient terni tout son charme.
Son tailleur était gris, ses pensées étaient grises, et au fil des années elle était devenue grise elle aussi.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Ce roman, au titre percutant, est une histoire épistolaire, une histoire d'amour, une histoire de famille avec ses secrets, ses rancunes et ses non dits, une histoire psychologique de femme mal dans sa peau qui tente de se sortir la tête de l'eau, une histoire drôle, touchante, émouvante et surtout pleine de surprises ! - Songesdunewalkyrie

C'est une belle réussite et un premier roman très prometteur pour son auteure. - Tot, Babélio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Raphaële Lacroix est publicitaire. De ses nombreuses années passées en agences de communication, elle a tiré le goût de l’écoute de l’autre et avant tout de ses non-dits. Profondément optimiste et amoureuse de la nature humaine, elle aime exposer avec humour et dérision les failles qui nous construisent. Mariée, elle est mère de deux enfants et vit à Paris. La grosse ou les tribulations d’une factrice est son premier roman.

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Seitenzahl: 412

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Couverture et iconographie :

Alain Cournoyer / alaincournoyer.com

Sources photographiques :

iStock / stock_colors

© L’Astre Bleu Éditions, 2018

709 RD 933 – Les Leynards – 01140 GARNERANS

[email protected]

http://lastrebleu-editions.fr

Collection Hélium

ISSN : 2497-4811

Création des versions numériques :

IS Edition, via son label Libres d’écrire, Marseille.

ISBN (version papier) : 978-2-490021-04-8

ISBN (versios numériques) : 978-2-37692-123-3

Dépôt légal : septembre 2018

« Je ne dirai pas les raisons que tu as de m’aimer. Car tu n’en as point. La raison d’aimer, c’est l’amour. »

Antoine de Saint Exupéry

Je m’appelle Agnès Fourquier. Vous vous en foutez ? Normal, tout le monde s’en fout. Tout le monde s’en est toujours foutu d’ailleurs. Aussi loin que puisse remonter ma mémoire, je n’ai jamais vraiment compté pour personne, même pour ma mère qui aurait préféré que je n’existe pas. Elle était comptable chez un courtier d’assurances dont j’ai oublié le nom. Elle n’était pas vilaine, maman, ses traits étaient même assez fins. Sa silhouette était gracieuse et ses proportions harmonieuses. Une femme qui aurait pu être jolie, tout au moins avoir du chien, si la tristesse qu’elle traînait au quotidien et son manque de fantaisie n’avaient terni tout son charme.

Son tailleur était gris, ses pensées étaient grises, et au fil des années elle était devenue grise elle aussi.

Un soir de décembre, maman avait rencontré un homme dans un café un peu glauque dans lequel elle allait parfois boire un Martini ou un verre de Chardonnay, en sortant du bureau avec une ou deux copines. IL – c'est comme cela qu'elle l'appelait, elle n’a jamais voulu me dire son nom – lui avait fait quelques compliments d’usage. Elle avait rougi, l’avait laissé s’asseoir près d’elle, un peu trop près sûrement. Il lui avait posé des questions, histoire de ne pas rentrer trop vite dans le vif du sujet… enfin, le seul qui avait pour lui le moindre intérêt. Les réponses, il s’en fichait, mais il avait fait semblant de s’intéresser à celles qu’elle avait bien voulu lui donner. Ma mère était tombée sous le charme, s’était laissé embrasser et puis dans la foulée, culbuter. Dans sa petite vie sans couleur, ces étreintes à la va-vite, sans tendresse ni promesses, lui avaient donné l’illusion, le temps d’une soirée, d’un petit coin de ciel bleu. Le lendemain matin, IL était parti, sans un mot, même pas merci. Mais il avait eu la délicatesse de lui faire un cadeau afin qu’elle se souvienne de cette soirée et de sa compagnie : moi.

Et quel cadeau !

Je m’appelle Agnès, je suis grosse et… pas vraiment jolie. Enfin, vraiment pas jolie serait plus près de la vérité. Un mètre soixante, presque aussi large que haute – ça fait longtemps que j’ai renoncé à me peser –, une poitrine lourde, à défaut d’être rassurante, et un manque total de confiance en moi. Voilà, pas la peine de s’étendre sur le sujet.

Pourtant, je n’ai pas toujours été ainsi. Petite, j’étais même plutôt mignonne. Un chouia potelée certes, mais une jolie gamine. Les choses se sont gâtées quand maman a réalisé que j’avais atteint l’âge où le danger de l’Homme commence à rôder. Et elle le voyait arriver vite, le danger. Je ne devais pas avoir beaucoup plus de douze ans. A coups de reproches, de scénarii catastrophes et d’alertes danger, elle m’a rapidement fait porter tout le poids de sa propre culpabilité. La lourdeur de cette responsabilité s’est chez moi muée en surpoids.

A douze ans on m’appelait Bouboule, à quatorze ans Peggy, et à quinze ans la truie. Puis on ne m’appela plus. C’était pire encore que tous les surnoms qu’on avait pu me donner.

Je m’appelle Agnès et je suis factrice à Auxerre. Depuis treize ans, quatre mois et trois jours, je livre le courrier dans le quartier de la Mairie, quadrillé par le Boulevard de la Chaînette, le Quai de la République et le Boulevard Vaula. J’ai beau être grosse et franchement pas terrible, on m’attend tous les matins avec impatience. On guette ma voiture, on épie mon pas, on sourit à mon arrivée. C’est ma revanche sur la vie, sur les belles qui ne le restent pas et qu’on ne regardera plus. Sur les minces qui ne le seront jamais assez. Sur toutes celles que les hommes font semblant d’aimer et qu’ils quittent dès qu’une plus jeune ou plus jolie se laisse embrasser. Moi, je suis tranquille, on n’a pas besoin de me quitter.

Je suis factrice et je sais tout sur tout le monde. Je sais qui lit quoi, quand et comment. Je sais qui achète ses sous-vêtements en VPC, qui a des problèmes avec les huissiers. Je suis dans la confidence des mariages et des divorces. Et pour cela, nul besoin de recevoir un faire-part. Etre attentive à la couleur des enveloppes et aux logos qui les décorent souvent suffit. Le courrier en dit long sur ce que sont les gens, sur ce qu’ils aiment, sur les terreurs qui peuplent leur quotidien – on ne reçoit pas des brochures pour apprendre à nettoyer ses intestins pour rien.

Quand on travaille, comme moi, depuis treize ans dans le même quartier, la vie des autres n’a plus de secret.

Annabelle, par exemple, la jeune femme qui habite au 12 rue Joubert, eh bien je sais que quelque chose ne tourne pas rond dans sa vie actuellement. Pas rond du tout même.

Annabelle Ledoux est tout ce que je ne suis pas. Grande, élancée, chevelure brune et bouclée comme on n’en voit que dans les pubs télévisées. Même mal coiffée, elle a cet air fraîchement sorti du lit, incroyablement sexy. Ses lèvres sont joliment ourlées, ses sourcils sont épais mais domptés, et sa peau claire a un grain si fin qu’on a envie de la caresser, du plat de la main, comme ça, en l’effleurant pour en apprécier le velouté.

Annabelle a trente-deux ans, comme moi, et c’est bien la seule chose qu’on ait en commun. Toujours élégante, elle porte des jupes qui moulent ses hanches ; il faut dire qu’elle est bien roulée, Annabelle. Même avec des vêtements ajustés, elle ne frise jamais la vulgarité. Elle porte souvent des chemisiers en soie qui laissent deviner la naissance de sa poitrine mais sans jamais la dévoiler. Sexy mais raffinée.

Ajoutez à cela des mollets joliment galbés, une voix douce et sensuelle, un humour un rien décapant, un boulot qui force le respect et vous aurez, réuni en une seule personne, tout ce qu’une femme peut détester chez une autre.

Annabelle est pédiatre, excellente parait-il.

Les mômes et moi, on s’évite, alors je n’ai jamais eu l’occasion de vérifier. Si peu d’hommes ont trouvé leur chemin jusque dans mon lit, c’est surtout le spectre de maman en tailleur gris qui a tué en moi tout désir de maternité. Les enfants des autres, disons-le franchement, lorsqu’ils s’approchent de moi, c’est rarement pour être gentils. Ces petites bêtes-là sentent que je ne mords pas à l’hameçon des sourires perlés. Je l’avoue, je ne fais aucun effort. J’adore ça, défier la convention qui veut que tous les enfants soient mignons. Non, les enfants sont souvent moches, cons et méchants. Finalement, tout ça s’équilibre instinctivement, c’est presque animal. On se renifle, on sent le danger, on s’évite et puis on se fuit. Pas d’homme, pas d’enfant, le décor est planté.

Annabelle, elle, est douce avec les morveux et à l’écoute des parents. On me dit qu’elle ne précipite jamais une visite même quand sa salle d’attente est pleine, et qu’elle ne s’énerve jamais lorsqu’un petit patient refuse de se laisser ausculter ou qu’un parent lui fait une leçon d’anatomie. Elle prend son temps ou l’aménage en fonction des besoins des autres. La femme parfaite, quoi ! Parfaite, parfaite... mouais, si on veut.

Toujours est-il qu’elle est seule, Annabelle ! Oui, absolument, seule ! Elle ne l’a pas toujours été, pourtant, loin de là. On pourrait même dire qu’un grand nombre d’hommes est passé dans son lit et qu’elle était déjà en quête du prochain avant même que celui qui partageait ses nuits ait eu le temps de se lasser. Il faut dire qu’une nana comme ça ne peut pas rester célibataire bien longtemps. Les hommes tournent autour, se posent comme une abeille sur le miel, butinent, s’envolent, reviennent, repartent, mais il s’en trouve toujours un pour décider de rester. Il faut croire qu’Annabelle n’a jamais trouvé d’insecte suffisamment à son goût puisqu’elle en changeait au gré des saisons. Je l’observais à distance depuis des années et en connaissais un rayon sur son attirance pour les aventures amoureuses aussi éphémères que dangereuses.

D’aucuns parleraient d’obsession, je me contenterai d’avancer la notion de fascination. Annabelle était une femme à hommes, sauf depuis peu. Son emploi du temps s’était mystérieusement vidé de tout rendez-vous galant et ça, ça me perturbait sérieusement. Sa voisine de palier, Madame Johan, m’a confié un jour qu’elle avait beau épier, elle ne voyait plus d’homme entrer chez elle, et encore moins chargé d’une valise qui puisse présager d’un quelconque bout de chemin commun. Elle ne repérait que des visites qui s’écourtaient généralement la nuit venue. Dans les rares cas où celles-ci s’éternisaient, elle n’a jamais eu le moindre indice qu’elles aient pu avoir une nature romantique ou charnelle. Et comme je serais prête à parier que ces soirs-là, elle passait son temps l’oreille collée au mur, je veux bien la croire sur parole.

Ce célibat soudain et inexpliqué m’interpellait. Pourquoi, alors que chaque homme qui croisait sa route était prêt à vendre son âme pour se frayer un chemin dans son quotidien, avait-elle fait ce choix ? Parce que pour une fille comme elle, ce ne peut être que ça… un choix.

Dans mon cas, la question ne se pose pas, il s’est imposé à moi.

Sur ce terrain-là, elle et moi avons beau ne pas avoir tiré les mêmes cartes, on arrive au même résultat : nul, zéro pointé, niet, nada.

Annabelle et moi ne sommes pas amies mais nous nous connaissons depuis longtemps. Nous étions au lycée ensemble, en classe de terminale. Elle a poursuivi des études de médecine, moi pas. Ce n’est pas que j’en aie été incapable – je n’étais pas plus bête que ma voisine – mais la vie n’en a tout simplement pas décidé ainsi. Un manque de volonté, un certain laisser-aller, une fatalité.

Annabelle me fascine depuis que je la connais, depuis que j’ai compris que les hommes se damneraient pour une jolie, pas toujours pour ce qu’elle est, mais pour l’image qu’elle renvoie d’eux. Les jolies femmes sont souvent, à leur insu, un trophée de réussite, de spiritualité, celui qu’un homme à l’estime de soi écorchée exhibe pour crier au monde « Regardez, si elle m’a choisi, c’est que je suis quelqu’un de bien ».

Annabelle était de ces femmes-là.

Moi, j’étais moche, jalouse et meurtrie, on ne m’aurait jamais exhibée.

Annabelle, je l’observais déjà au premier rang de la classe et depuis, je ne l’ai jamais perdue de vue. Elle habitait à deux numéros de notre immeuble, mais ne vous y trompez pas, elle n’a jamais fait attention à moi. On n’avait pas les mêmes envies, les mêmes amies, la même vie. Il faut dire que si elle était très jolie, moi…je n’étais déjà pas terrible. Ma mère disait « ingrate ». Le mot à lui seul porte tout le fardeau de la honte, de la laideur vécue au quotidien avec son cortège de non-dits et d’indulgence insultante. Quand on dit « vilaine », on perçoit dans le regard de l’autre une forme d’évitement, le « c’est pas sa faute ». Soyez « ingrate » et les dés sont jetés.

Annabelle donc, je la connais depuis longtemps, même si elle n’a jamais voulu me fréquenter ailleurs qu’entre les murs de l’école, et encore, de loin, parce qu’elle y était parfois obligée. Nous avions une amie commune mais nous n’avons jamais rien partagé. Je devais lui faire honte, renvoyer d’elle l’image d’une fille qui, en s’affichant avec moi, acceptait le médiocre. Elle m’évitait dès qu’une soirée entre copains se profilait et s’arrangeait pour que notre amie Laurence se range à ses côtés. Ça, je ne l’ai jamais oublié. J’ai pardonné mais je n’ai pas oublié.

Annabelle, je ne l’ai jamais perdue de vue et par la force des choses, je sais tout d’elle. En ce moment, je sais qu’il se passe quelque chose d’anormal pour elle. Toutes les semaines, le mardi plus exactement, elle reçoit une lettre que je n’ai pas mis longtemps à repérer. C’est toujours la même : une enveloppe carrée en papier vélin, au centre de laquelle on a écrit son adresse dans une écriture déliée, à l’encre bleue marine. Une écriture élégante, parfaitement calligraphiée, comme on n’en voit plus aujourd’hui.

Qui prend encore le temps d’écrire avec autant d’application ?

La première fois que je l’ai glissée dans la fente de sa boîte aux lettres, je n’y ai pas vraiment prêté attention. Et puis le mardi suivant, quand j’ai sorti le tas de courrier de mon chariot avant d’entrer dans son immeuble, l’enveloppe était là, à nouveau. Je l’ai immédiatement reconnue, identique à celle que j’avais tenue dans mes mains la semaine précédente. Se pouvait-il qu’il s’agisse d’un faire-part de naissance ou de mariage envoyé deux fois par erreur ? Etait-il possible que je me trompe, que je l’aie déjà déposée ailleurs qu’à cette adresse ? Non, j’en étais certaine. S’il y a un domaine dans lequel je suis experte, c’est celui-là. On ne me la fait pas.

J’ai bien observé l’enveloppe. Je l’ai levée à la lumière du lampadaire du hall de l’immeuble – une réplique approximative des années trente – en espérant apercevoir quelque écriture en transparence, des mots qui me mettraient sur la voie, une photo, un indice.

Rien.

L’enveloppe était opaque, narguait ma curiosité et me résistait.

Dépitée, je l’ai glissée dans la fente, lentement. Je l’ai regardée tomber puis j’ai déposé le Elle de Mme Barreau, la relance EDF de Julie Morand, les quatre factures de Monsieur Roux, la brochure de fauteuils télécommandés des Ducruet et j’ai quitté l’immeuble.

Toute la journée je n’ai pensé qu’à ça. Qui pouvait bien lui écrire ainsi toutes les semaines ? Et pour lui dire quoi ? Un homme ? Une femme ? Un parent ? Un ami ? Un amant ? Plus personne n’écrit, et encore moins aussi souvent.

Je sais, ça prête à sourire, se faire autant de nœuds au cerveau pour une lettre qui ne vous est même pas destinée. Mais la correspondance des autres fait partie de ma vie, c’est le baromètre de mes journées. J’apporte joies, peines, tracas… Je porte l’espoir, la rupture, le futile et l’inutile, le mot qui fait rire et ceux qui font pleurer. Livrer le courrier, c’est ce qui me permet de coudre mes journées au point de surjet, de garder les morceaux ensemble, de me donner un rôle, une utilité. Ce qui se passait là n’était pas clair et ça me rendait dingue. Les mystères, tout ce qui sort de l’ordinaire, ça me fascine et quand, en plus, quelqu’un que je connais est au cœur du sujet, ça me fait perdre tous mes repères.

Oui, je sais, physiquement ingrate et psychologiquement fragile, ça fait beaucoup pour une seule femme.

Evidemment, j’ai essayé de me raisonner. Je me suis traitée de folle, de pauvre dérangée, il ne fallait pas que je m’étonne si personne n’avait voulu partager ma vie. Et puis, j’ai chialé, parce que j’ai bien été obligée d’admettre, à trois heures du matin, recroquevillée dans mon lit avec pour seule compagnie le papier froissé de la tablette de Crunch, le paquet de Granola vide et les miettes qui grattaient, que ma vie n’existe que parce qu’elle est peuplée de celle des autres.

Pathétique !

Me voilà à présent assise à la table de ma cuisine, avec la lettre dans les mains. La lettre, SA lettre. Je la tiens par les coins pour ne pas l’abimer. Et, pile au milieu, cette écriture qui n’a pas de sexe, qui me dévisage et ricane. Elle me nargue et me défie : « Qui suis-je ? Qu’est-ce que je peux bien raconter ? Tu ne sauras jamais, je ne te suis pas destinée. Ça ne te regarde pas, laisse tomber. »

Comment est-elle arrivée jusque-là, jusque chez moi ? Comment tout cela a-t-il commencé ?

Ce matin-là, j’avais débuté ma tournée à huit heures trente, comme tous les jours. Dans ma pile de courrier, j’avais assez vite repéré une enveloppe qui ressemblait à s’y méprendre aux deux que j’avais déjà livrées. Je l’avais enfouie dans ma besace avec les autres déjà ficelées. Il subsistait un doute, bien que mince comme une feuille de papier. Avais-je fantasmé, rêvé même ?

Je venais d’arriver devant l’immeuble d’Annabelle et tout à coup, savoir devenait une urgence. Il fallait que j’aie la confirmation que mes antennes avaient bien détecté une anomalie, un truc qui sort de l’ordinaire, quelque chose à même d’émoustiller mon quotidien anesthésié.

J’ai plongé la main dans mon chariot, laissé courir mes doigts sur les paquets, et là, j’ai senti le grain du papier. La pulpe de mes doigts l’avait enregistré, elle en reconnaissait la texture, il n’y avait plus de doute possible. Un fluide brûlant a envahi mes veines, le sang s’est mis à cogner dans mes tempes et le battement de mon cœur à résonner dans mes tympans.

Lentement je l’ai extirpée. Ma main tremblait. Je l’ai regardée longtemps, sans rien faire d’autre que la fixer, hypnotisée.

Et puis, tout à coup, ça s’est imposé à moi : je tenais dans ma main la réponse à la question que tout le monde se posait. Que s’était-il passé dans la vie d’Annabelle pour que son quotidien change ainsi ? Je devais avoir l’air d’un mérou lobotomisé lorsque Monsieur Purdon, l’anglais du rez-de-chaussée a poussé la lourde porte du porche, juste derrière moi. Comme une gamine prise la main dans le paquet de bonbons, j’ai sursauté. J’ai pris une telle décharge d’adrénaline que j’ai même failli tourner de l’œil. Alors, vite, j’ai fourré l’enveloppe dans ma poche et je suis partie précipitamment, en bredouillant un « Bonne journée » que je suis la seule à avoir entendu.

J’ai moins fait la maligne quand il m’a fallu rebrousser chemin. En nage et les coronaires au bord de la rupture, j’ai réalisé, sitôt la porte franchie, que je m’étais enfuie sans rien livrer, ni à Annabelle, ni à personne d’autre. Dieu merci, le ciel a ce jour-là eu pitié et je me suis retrouvée seule avec ma honte, dans le hall de l’immeuble, sans avoir besoin de me justifier.

Toute l’après-midi, j’ai vaqué à mes occupations, mais avec une obsession, une seule chose en tête et qui tournait en boucle comme un vinyle rayé : ce bout de papier.

Assise dans ma cuisine avec une lettre qui ne m’était pas destinée, je n’étais pas fière, mais la curiosité et la rancœur avaient creusé leur nid en moi depuis toutes ces années et étouffaient les quelques remords que j’aurais pu éprouver.

Pauvre Agnès, tu touches le fond !

Je sentais une goutte de sueur perler entre mes seins, puis dévaler les reliefs de mon anatomie généreuse. Je n’avais pas de remords mais je me faisais honte.

Je me suis levée, ai versé un peu d’eau dans une casserole et allumé le feu.

Une petite voix intérieure me disait qu’il était encore temps de renoncer, que lire le courrier des autres, ça ne se fait pas, que c’est immoral, dégueulasse même, mais c’était plus fort que moi.

J’ai placé l’enveloppe au-dessus de la vapeur en la tenant toujours par les coins pour ne pas me brûler. Je l’avais vu faire à la télé. Lentement, la vapeur dissout la colle et sésame, ouvre-toi, le rabat de l’enveloppe se soulève sans laisser de trace d’effraction. Ni vu ni connu, voilà.

Le cœur prêt à exploser, j’ai tiré doucement sur la pointe de papier, elle s’est soulevée, a cédé sans opposer de résistance. J’avais gagné.

La petite voix ne me laissait pas en paix « Et là, tu fais quoi, Agnès ? Tu es, soit déjà allée trop loin, soit pas assez. » Trop… pas assez… je m’en fichais.

J’ai dégagé l’ouverture et, doucement, ai tiré la lettre de l’enveloppe, avec précaution.

Je soufflais comme un bœuf asthmatique, j’avais besoin de gonfler mes poumons pour pouvoir continuer.

Je la sentais à présent sous mes doigts. Elle était du même papier vélin que l’enveloppe, peut-être un peu plus fin. Lentement, en essayant de maîtriser ma respiration, j’ai déplié la page pliée en quatre. L’écriture avec ses lettres parfaitement formées était identique à celle de l’enveloppe. L’encre bleu marine était bien la même aussi.

Saint-Jean-Cap-Ferrat

Lundi 13 juin 2017

Ma chère Annabelle

Comme il me semble loin ce moment où j’ai lu tes derniers mots. Pourtant, c’était ce matin. Ce matin, déjà.

Tu me l’as dit, tu es très occupée, et je le suis aussi, mais ne laissons pas nos vies trop remplies nous éloigner l’un de l’autre. Je te fais la promesse de t’écrire toutes les semaines, encore et encore. Oui, tous les lundis, je t’écrirai, pour ne pas te laisser le temps de m’oublier. Cela ne nous empêchera pas de chatter comme nous le faisons tous les jours, j’ai besoin de ça, j’ai besoin de toi.

Ne me laisse pas trop longtemps sans nouvelles.

J’embrasse ton cou, tes lèvres. Si tu savais comme je suis heureux de t’avoir trouvée.

Alexandro.

Mince, alors !

J’ai tourné et retourné la lettre et l’enveloppe dans tous les sens. Il n’y avait rien qui puisse me donner plus de renseignements sur son expéditeur. Pas d’adresse, aucun indice, rien.

J’ai relu plusieurs fois les quelques lignes jetées par un inconnu sur ce bout de papier.

Annabelle avait un amant. Pas un amant de pacotille, pas un de ceux qui se sauvent dès que le jour pointe son nez. Non, elle avait un amant qui écrivait de jolies choses, comme celles qu’écrivent ceux dont le cœur est enflammé… Enfin, il paraît, parce que ce n’est pas à moi que ça arriverait ! Un amant qui disait ces mots qu’on rêve toutes d’entendre un jour mais qui, hélas, ne viennent jamais. Qu’il écrive faisait déjà de lui un être hors du commun à mes yeux.

Alexandro… Alexandro… C’est un prénom espagnol ? portugais ?

J’ai lu et relu la lettre.

… Ne me laisse pas sans nouvelles…

… Comme nous le faisons tous les jours…

Ils chattent tous les jours et il a peur de ne pas avoir de nouvelles ?

Ça existe ça ?

En matière d’expérience de la gent masculine et de vécu affectif, on trouve plus fertile que le désert de Gobie qui sert de terreau à mon quotidien. Sécheresse extrême certes, mais sens de l’observation suffisamment aiguisé pour savoir qu’un homme qui écrit ainsi, cela relève plus du don du ciel que du hasard de la vie.

Une information m’avait jusqu’alors échappé, et pourtant, elle était, juste sous mes yeux, depuis le début. Saint-Jean-Cap-Ferrat. C’est de là qu’il écrivait. Mais c’était où ? La géographie et moi n’avons jamais été très amies. Je me suis levée d’un bond et me suis précipitée dans ma chambre pour faire une recherche via Google sur mon vieil ordinateur. Après l’avoir fusillé du regard – comme si mes yeux noirs allaient l’impressionner –, la page s’est enfin affichée. J’ai tapé Saint-Jean-Cap-Ferrat et sur la deuxième ligne, ai trouvé Wikipédia. J’aime bien Wikipédia. On y trouve l’essentiel de l’information recherchée, dans un seul document.

C’est un vrai truc de feignasse mais un truc efficace.

« Saint-Jean-Cap-Ferrat est une commune française située dans le département des Alpes-Maritimes. Alpes-Maritimes en région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Ses habitants sont appelés les Saint-Jeannois. »

Alexandro était donc un Saint-Jeannois.

Ça sonne bien, ça. C’est même assez élégant.

J’ai poursuivi ma lecture en descendant jusqu’à la rubrique Géographie.

« Saint-Jean-Cap-Ferrat est situé sur la Côte d’Azur, entre Nice et Monaco, au bord de la mer Méditerranée. Le territoire de la commune est situé entre Villefranche-sur-Mer et Beaulieu-sur-Mer ; il comprend la totalité de la presqu'île du cap Ferrat ainsi que, sur la côte est de ce dernier, la pointe Saint-Hospice soit à peu près deux cent cinquante hectares. Il est occupé par cinq cents villas, la plupart très luxueuses, noyées sous les fleurs, les palmiers, les pins d'Alep, les oliviers. » 

Est-ce qu’Alexandro habitait l’une de ces magnifiques maisons que je m’étais empressée d’aller admirer dans « images » ? Annabelle avait du goût. Si elle s’était amourachée d’un homme qui habite à l’autre bout de la France alors qu’elle pouvait avoir tous les hommes de la région à ses pieds, c’est que cet Alexandro était un homme exceptionnel. En plus il devait être riche, très riche même, à en juger par ce que je découvrais au gré des pages qui défilaient, à vitesse réduite certes, mais qui défilaient. Un homme qui écrit avec autant d’élégance ne peut pas être un type lambda.

Où avait-elle bien pu le rencontrer ? Je savais qu’elle n’avait pas quitté Auxerre récemment. Son cabinet était resté ouvert tout le mois de mai. Sa boîte aux lettres avait été vidée tous les jours. Je les reconnais, les boîtes de ceux qui sont là, et aussi celles de ceux qui ne relèvent pas leur courrier. Il suffit d’être attentif. Quand je lâche les lettres ou les prospectus dans la boîte, ça fait un bruit particulier, un splaf très identifiable quand le métal et le papier entrent en contact. Ce bruit-là, on l’entend quand elle est vide. Le bruit est plus étouffé quand la boîte est déjà remplie. Rien à voir, question d’expertise.

J’ai relu la lettre à nouveau, plusieurs fois même. Elle était un peu courte pour contenir des indices, pour me donner des premières pistes sur l’identité de cet homme mystérieux qui avait poussé le vice jusqu’à ne pas indiquer son adresse au verso de l’enveloppe, comme pour me narguer. Salaud ! Il évoquait une discussion quotidienne sur un chat mais c’est tout. De quel genre de « chat » s’agissait-il ? Tout semblait pointer en direction d’une rencontre par le biais d’un site pour célibataires, mais ça ne me paraissait pas bien coller avec le personnage d’Annabelle, ou du moins avec l’image que je me faisais d’elle. Annabelle, c’est ce qu’on appelle une bombe, un canon, un bonbon, alors pourquoi irait-elle chercher l’âme sœur sur un site de rencontres ? Etait-ce parce qu’elle passait le plus clair de son temps coincée dans son cabinet avec des mères stressées, angoissées par la maladie de leurs mômes mal mouchés, ou bien parce que les rares hommes qui s’aventuraient jusqu’à sa salle d’attente étaient déjà tous mariés ? Jusqu’à présent, rien de cela ne semblait l’avoir empêchée de trouver chaussure à son pied et d’en changer quand bon lui semblait. Les sites de rencontres, je ne connaissais pas mais j’avais ma petite idée. C’était bon pour les filles comme moi, celles qu’on n’aborde pas, ou pire encore, qu’on ne remarque pas. Mais elle… ça ne collait pas.

Ma tête tourbillonnait. Ouvrir les lettres des autres, je ne l’avais jamais fait et c’était bougrement grisant. Je frisais l’hystérie, comme si c’était à moi que tout cela arrivait.

Allez, Agnès, remets cette lettre dans son enveloppe et demain, tu iras la déposer comme si de rien n’était.

J’ai replié doucement le papier. Du bout des doigts je l’ai glissé dans l’enveloppe. Puis je l’ai ressorti. Je l’ai déplié à nouveau, relu encore une fois, deux fois, trois fois. Si cette histoire était sérieuse, des lettres, il y en aurait d’autres, beaucoup d’autres et c’est moi qui les lirais en premier. J’allais pouvoir suivre leur histoire, leur idylle naissante, c’était incroyablement excitant. Je ne pouvais pas refermer l’enveloppe sans en faire une copie ! Problème : je n’avais pas plus de photocopieur ou de scanneur que de smartphone digne de ce nom. Si je me rendais dès le lendemain matin chez le libraire qui, lui, était équipé, ce ne serait pas très discret, je risquais de me faire pincer. Dans le quartier, tout le monde me connaît. Et puis, il n’ouvrait qu’à dix heures : impossible avec ma tournée. Faire la copie en arrivant à la Poste, c’était être démasquée à coup sûr, et le seul fait d’imaginer la honte qui m’assaillirait devant mes collègues, mon visage boursouflé par l’afflux de sang soudain, m’en a dissuadé sur le champ.

Alexandro avait promis de lui écrire tous les sept jours. Je ne pouvais pas garder la lettre un jour de plus et ne la livrer que le jeudi. Enfin si, je pouvais, mais c’était indigne de la mission dont tout à coup je me sentais investie. Je devais livrer cette lettre dès le lendemain matin, et tant pis pour la copie. Demain, ce serait mission photocopieur.

J’ai replié la lettre et l’ai glissée dans l’enveloppe, pour de bon cette fois.

Le volet triangulaire ne collait plus. Panique ! Il était vingt heures cinq et les magasins étaient fermés.

Mes forces m’abandonnaient, j’étais limite de m’effondrer, comme un gros soufflé cuit trop vite. Je sais, c’est pathétique, mais c’est ce que je ressentais. J’allais me mettre à chouiner sur mon sort de pauvre fille, quand j’ai aperçu un pot de colle blanche sur la console qui me sert de bureau. J’étais sauvée, alléluia ! Elle sentait l’amande fraîche, comme quand j’étais gamine et que j’en tartinais les photos des stars découpées dans les magazines pour m’en faire des posters. Ça rendait maman hystérique mais moi, j’en aurais collé jusqu’au plafond si elle m’avait laissée faire.

Elle avait des années cette colle, mais le couvercle en plastique transparent était bien fermé et elle n’avait pas séché. Le pinceau collait aux doigts et ça allait faire des pâtés. Alors j’ai trempé un index hasardeux dans le pot. Beurk !

Bravant le dégoût qui montait, j’ai fait des petits cercles du bout du doigt à la surface de la pâte puis l’ai passé sur le bord de l’enveloppe. Trois fois de suite j’ai recommencé et ça fonctionnait. Ça faisait même très bien la blague. J’ai essuyé mon doigt poisseux avec le pan de ma chemise – pas le temps d’aller jusqu’à la cuisine, la colle aurait séché – et j’ai replié le triangle de l’enveloppe avec la tranche de ma main, pour ne pas risquer de salir. Puis j’ai passé mon poing dessus, en appuyant, à plusieurs reprises. Et voilà le travail ! Ni vu ni connu, je t’embrouille !

Avec le sentiment d’avoir été jetée dans une centrifugeuse, chamboulée, retournée par ce qui m’arrivait, je me suis dirigée vers la salle de bain, à moitié zombie. Je me suis brossé les dents, j’ai enfilé mon pyjama en pilou – ma « sexitude » de haut niveau ne risquait d’effrayer personne – et je suis allée me coucher, éreintée, sans même démaquiller le peu d’artifice qui me donne l’illusion d’être moins moche que je ne le suis.

J’avais hâte que la nuit passe, hâte de livrer la lettre à Annabelle. Si elle la lisait, elle lui répondrait et il répondrait en retour. J’étais bouffée par l’envie d’être à mardi prochain, et dévorée par celle de connaître la suite de cette histoire rocambolesque dans laquelle je venais de me jeter, sans trop savoir où cela me mènerait.

Je me faisais l’effet d’une midinette à deux balles, transportée par un amour de pacotille qui ne lui était même pas destiné. Je n’étais en aucun point fière de moi et pourtant mon cœur battait, mon corps vibrait. Je vivais.

Je me suis assise sur le bord de mon lit pour tenter de recouvrer un semblant d’esprit, de calmer cette folie qui sournoisement m’envahissait. Le haut de mon pyjama était mal fermé et entre les boutons qui baillaient, le bourrelet de mon ventre chevauchait l’élastique de la ceinture et se répandait, impudique. Le trou qui servait de nombril me narguait, béant et flasque, comme le témoin irréfutable que jamais, au grand jamais, rien de semblable ne m’arriverait. J’étais calmée. Radical, le bourrelet.

L’évidence s’imposait avec la violence d’une gifle. Un Saint Jeannois n’écrit pas des lettres d’amour enflammées à une grosse avec bourrelets, affalée sur son lit en pyjama Mickey.

Je me suis allongée, le cœur pincé. J’avais presque envie de rire, cette situation était absurde. J’étais absurde.

Rideau. Bonne nuit.

Mon sommeil est agité. Depuis de trop longues années, mes nuits s’écrivent en pointillés. L’angoisse me saisit, s’empare de moi et ne me quitte plus. Nuit après nuit, elle suit toujours le même chemin, écrit et réécrit son scénario favori. Je dors, mon corps flotte, et brusquement je reçois un coup dans le cœur, un coup de couteau asséné avec la force d’un meurtrier qui veut s’assurer qu’il ne ratera pas son coup. Une chaleur se répand alors dans tout mon torse. Ce n’est pas une chaleur réconfortante comme celle des hémorragies qui vous emportent lentement. Non, c’est une chaleur d’acide qui ronge tout ce qui l’entoure, vous consume de l’intérieur, vous grignote à petit feu. Inévitablement mon cœur s’emballe et bat si fort que ses pulsations remontent jusque dans ma gorge, m’obligeant à respirer la bouche ouverte, telle une carpe échouée.

L’angoisse me frappe, la bougresse. Il me faut bien une demi-heure, et parfois plus, pour me calmer. J’ai appris de nombreuses techniques respiratoires pour venir à bout de ces palpitations nocturnes, je ruse pour repousser les terreurs qui jouent des coudes dans ma cage thoracique. Les empêcher de passer, c’est la seule solution pour espérer me rendormir. Les cernes bleus qui me donnent cet air charmant de femme battue prouvent qu’en matière de barrage, on fait mieux.

Cette nuit encore mon sommeil n’a pas été calme, mais cette fois-ci, pas de tentative d’assassinat à l’acide, pas de coup de poignard, pas d’asphyxie ou de poisson échoué, juste l’excitation, l’anticipation de la suite, le sentiment que chaque minute qui passait me rapprochait d’un avant-goût de félicité.

Maman n’a jamais pris la peine de faire semblant, pour quoi que ce soit, surtout pas lorsqu’il s’agissait de partager des moments de bonheur avec ceux qui l’entouraient et donc, surtout pas avec moi. A Noël, elle installait la crèche sur le dessus de la cheminée du salon. Elle n’a jamais été pratiquante, ni même croyante, mais elle le faisait quand même, allez savoir pourquoi. Elle achetait du papier qui reproduisait la texture d’un rocher recouvert de mousse – toujours le même, année après année. Et elle me laissait le froisser pour en faire une grotte approximative dans laquelle je plaçais Joseph, Marie, l’âne, le bœuf et les rois mages, toujours au même endroit. Le petit Jésus, c’est elle-même qui le déposait, jamais moi. Dès le quinze décembre. Elle disait que cela ne servait à rien d’attendre, qu’il faisait partie de l’histoire et que la fin, on la connaissait déjà. Que patienter, faire semblant, c’était une mascarade, un jeu qui ne l’amusait pas.

Pourtant, moi, j’aurais bien aimé attendre le matin du vingt-cinq décembre pour avoir la joie de déposer ce petit baigneur nu dans sa mangeoire comme le faisaient mes camarades de classe. J’aurais alors pu me ruer sur les papiers bariolés des paquets déposés au pied du sapin, les déchirer, sans même avoir une pensée pour celle qui avait mis tant d’amour à les emballer.

Chez moi, tout ça n’existait pas. L’attente, les papiers colorés, les rubans, l’amour, rien. Le vingt-quatre ou le vingt-cinq décembre, maman me tendait un cadeau, parfois deux, au petit déjeuner. Il arrivait même que je ne reçoive rien avant le vingt-six ou le vingt-sept, selon le temps dont elle avait disposé pour faire ses achats. Noël, c’était ça, et basta.

C’est donc ce que j’imagine être un sentiment d’excitation enfantine qui m’a tenu éveillée cette nuit-là, cet état de joie dont on ne connait pas l’origine mais qui vous donne des ailes, là où vous les croyiez coupées. Trente-deux ans que je l’attends cet instant, et doux Jésus, que c’est bon !

Dis-moi maman, il y a beaucoup de choses que tu m’as cachées, que tu as maquillées, camouflées ? J’ai bien une petite idée et ça ne me plait qu’à moitié.

A quatre heures trente, j’étais douchée, habillée, j’avais pris mon Ricoré – encore un héritage maternel plein de fantaisie – avalé ma tartine beurrée et une barre chocolatée. Oui, je sais….

Assise à la table de la cuisine, j’attendais que l’heure de partir travailler ait sonné, encore surexcitée par mon épisode épistolaire de la veille. Il me restait une bonne heure à attendre encore, un calvaire, une éternité. J’ai allumé la télé pour avoir un bruit de fond, un vague brouhaha qui occuperait mon esprit et surtout détournerait mon regard de cette enveloppe posée là, devant moi. C’est fou comme les programmes matinaux sont dénués d’intérêt. A croire que les gens qui se lèvent tôt sont tous des décérébrés.

Feuilleton d’amour mal doublé, télé-achat ou séance de remise en forme, c’est tout ce que j’ai trouvé. J’ai zappé de l’un à l’autre, sans vraiment rien regarder. J’ai presque été tentée par le cours d’abdos-fessiers mais la seule idée de me déshabiller et de suer comme une truie, allongée sur le tapis du salon, m’a découragée. Plus on est mince, plus c’est facile de se bouger. Chez moi, l’effort requis serait démesuré tant il me faudrait de persévérance pour effacer toutes les années de laisser-aller. Le ridicule et la souffrance n’étant pas inversement proportionnels au nombre de bourrelets, la solution la plus sage est de ne surtout pas commencer.

A cinq heures trente, n’y tenant plus, j’ai attrapé la lettre sur la table de la cuisine, l’ai fourrée dans mon sac et suis sortie en claquant la porte. Si je marchais lentement etm’arrêtais pour prendre un café, un vrai, j’arriverais à peine en avance pour récupérer le courrier du jour au centre de distribution. Il serait alors presque l’heure de livrer la lettre à Annabelle, et de me libérer enfin l’esprit. Imaginer le bonheur qui serait le sien quand elle l’ouvrirait, la sortirait de l’enveloppe et la lirait me procurait un étrange mélange de joie, d’excitation et d’impatience.

Agnès, t’es une pauvre fille !

Seulement voilà, lorsque le moment de déposer la lettre est enfin arrivé, j’ai brutalement pris conscience que sept jours allaient me séparer de la prochaine. Sept jours à imaginer comment leurs vies se nourriraient l’une de l’autre et sept jours à contempler et subir le vide de la mienne.

Alexandro et Annabelle « chattaient » tous les jours, c’est lui-même qui l’avait dit. Moi, je n’avais personne dans ma vie, personne à qui parler, personne avec qui échanger. S’ils se parlaient par messagerie, je ne maîtrisais rien, je n’avais aucun moyen de savoir, ni même de deviner ce qu’ils se disaient. J’allais louper des épisodes et ça me bouffait d’y penser. Il me faudrait attendre une semaine pour avoir des nouvelles, rafistoler les morceaux pour reconstituer le fil de l’histoire. Un truc de vraie tordue mais ça me transportait. Dans leur histoire comme dans la mienne, je n’existais pour personne, mais à travers eux je vivais. Il me faudrait patienter une semaine, une longue semaine. Une éternité.

Ma journée terminée, je suis passée par le Darty du Boulevard Haussmann et j’ai acheté une imprimante-photocopieuse-scanner, histoire de parer à toute éventualité. Je l’ai choisie pas trop volumineuse pour pouvoir la placer sous mon ordinateur, dans ma chambre. Une Canon parce que le vendeur m’a certifié que c’était parfait pour un usage domestique. Je fais toujours confiance aux vendeurs, surtout parce que je ne les revois jamais. Le bougre a juste oublié de me dire qu’installer une imprimante demande un minimum de dextérité et une maîtrise des paramètres de l’ordinateur qui me sont totalement étrangers.

Ça m’a pris toute la soirée et j’ai failli passer l’imprimante par la fenêtre au moins trois fois. J’ai même envisagé la possibilité de sauter avec elle, en la tenant à bout de bras et en hurlant « Darty, assaaassins ». Mais j’ai finalement renoncé quand je me suis aperçue dans le miroir de la penderie, couchée sur le dos, jambes pliées, rouge et luisante à force de me contorsionner pour atteindre l’arrière de la machine, là où se branchent ces câbles maudits.

Je n’ai pas pu m’empêcher d’éclater de rire et le ridicule m’a sauvée.

A zéro heure quarante-cinq, j’ai vaincu.

Agnès, tu fais pitié.

Le reste de la semaine fut un complet désastre. Alors que je trouvais habituellement un certain confort dans ma routine quotidienne, la monotonie de ma vie et le néant dans lequel je croupissais depuis des années m’ont frappée de plein fouet. Pour la première fois, j’avais envie mais envie de quoi ? Je ne savais pas.

J’avais envie de connaître la suite, de savoir ce qui allait se passer entre eux, bien évidemment, mais j’avais aussi envie de quelque chose d’autre, quelque chose de plus intime, de plus intérieur, de plus profond, quelque chose… pour moi. Pas facile de comprendre un désir et encore moins de l’assouvir quand on ne sait ni d’où il vient, ni ce qu’il contient, pas plus que là où il est censé vous mener.

Durant ces sept jours maudits, j’ai traversé quelques moments difficiles, peuplés d’interrogations et de remises en question. Sentir que l’on s’accomplit à travers la vie des autres, que l’on vit par procuration, vous force à vous poser des questions sur vous-même et le pourquoi de cette vie pourrie.

Tout ou presque y est passé. Mais pourquoi suis-je ici ? Pourquoi suis-je ainsi ? Suis-je condamnée à le rester ? Comment faire pour changer ? Comment faire pour ne pas sombrer ? Pour quoi ? Pour qui ? Je me suis même demandé si je ne faisais pas une crise de la quarantaine anticipée. Interrogation que j’ai vite balayée parce que la seule précocité que je n’aie jamais connue, c’est celle de mon 95C. Je me suis infligée toutes sortes de tortures mentales et je n’ai finalement trouvé aucune réponse à mes interrogations. Jusque-là, rien d’anormal, j’étais habituée.

Une seule chose s’est imposée à moi : la certitude qu’il était grand temps de me prendre en main et d’en finir avec ce dégoût qui finirait par me bouffer pour de vrai.

Ce constat fait, avalé mais non digéré, je me suis postée nue devant le miroir de la salle de bain. Ce que j’ai vu m’a terrassée. De face, de profil, de trois quarts, comme de dos, le spectacle était affligeant. Je ne me regarde plus depuis longtemps, je SAIS.

Là, j’ai pris sur moi, j’ai rassemblé mes forces et me suis détaillée sous toutes les coutures. J’ai touché, palpé, pincé… Pas un bourrelet, pas un centimètre de chair excédentaire n’a été épargné. Et du rab, il y en avait.

Devant l’étendue du chantier qui m’attendait, je n’ai eu d’autre choix que de déterminer les priorités, et cela n’a pas été chose aisée.

La première a été de m’épiler. Comme je ne porte que des pantalons, que je vis seule, y compris les moments les plus intimes, j’ai eu tendance à laisser la nature prendre le dessus. J’ai lu dans les magazines que c’est redevenu tendance d’exhiber sa pilosité mais ce genre de fantaisies, ce n’est acceptable que sur les jolies. Sur les lambda, c’est dégoûtant, sur les moches écœurant et sur les ingrates, carrément ignoble. Je ne voulais plus être ignoble.

La deuxième priorité, capitalement capitale et directement dérivée de la précédente, fut une décision terrible à prendre : me forcer à me mettre en jupe au moins deux fois par semaine. Dit comme ça, ça parait accessible à n’importe quelle greluche, mais cela m’a valu deux nuits d’insomnies.

Montrer ses mollets ou ses genoux, quoi de plus facile, de plus insignifiant même, mais mettez-moi au centre du sujet et la notion d’accessibilité verse soudainement dans la complexité.

Les longues heures sans sommeil m’ont laissé le loisir de tourner la chose dans tous les sens. Si je ne mettais jamais de jupe, c’est que j’avais accepté ma condition de moche, d’ingrate, je crois même que c’était une manière de la revendiquer. Toutes les femmes rondes savent que montrer ses jambes, ce n’est pas se moquer de ce à quoi on ressemble. Exhiber ce qu’on voudrait cacher, c’est au contraire crier au monde que leur difformité vous est insupportable, et que vous attendez le déclic qui vous fera enfin réagir et changer cet état de fait.

Oui, j’allais m’obliger à avoir honte et donc à me prendre en main. Encore un truc de cinglée.

Sans surprise, la troisième décision prise pendant cette abominable semaine de remise en question a été de perdre du poids. Si c’était pour rester aussi grasse et molle que je l’étais, les deux premières ne rimaient à rien. Je n’en pouvais plus de devoir affronter le reflet de ma silhouette de gazelle dans le miroir de la penderie, placée par mon pervers propriétaire juste en face de mon lit. Là où certains verraient un accessoire érotique, je ne voyais de mon côté qu’un témoin gênant d’une déchéance physique qui me dégoûtait. Je savais, pour l’avoir déjà tenté, que le challenge que je m’imposais relevait d’un parcours du combattant dont je me refusais à mesurer les obstacles, par peur de baisser les bras avant même d’avoir tenté de les lever.

Mais la donne avait changé, cette fois, j’allais m’accrocher et je tiendrais. Le moral, disait un article dans « Cosmopolitan », c’est tout. Il suffisait d’y croire et de se motiver.

Allez ma grosse, au boulot !

L’urgence du jour : me séparer de mon pyjama en pilou-pilou qui, au-delà de l’amour incommensurable que je lui portais, ne pourrait que me renvoyer une image de moi encore plus dégradée que celle que j’avais déjà. Je l’ai donc remisé au fond d’un placard, là où je savais ne pas l’avoir à portée de main, au cas où je me laisserais tenter un soir de déprime.

Ce fut une semaine infernale pendant laquelle j’ai lutté sans cesse contre les démons de la paresse, de l’abandon et de la lâcheté, ces diables à la peau de soie qui vous tentent, vous courtisent, et vous caressent. La mise en route était difficile, c’est peu de le dire, mais pour la première fois, j’étais motivée.

Le mercredi après-midi, j’ai pris rendez-vous à l’institut Peau de pêche, juste derrière chez moi. Par chance, il y avait eu un désistement. J’ai pu avoir une place le jour même, à dix-huit heures quinze exactement. Au moment de franchir la porte, la panique m’a prise. Comment allais-je pouvoir expliquer cette forêt amazonienne miraculeusement préservée de toute intervention humaine ? L’esthéticienne n’avait probablement jamais rien vu de tel.

J’étais sur le point de rebrousser chemin lorsque la porte s’est ouverte et une femme en blouse rose m’a invitée à entrer.

Re-panique.

J’aurais pu prétendre ne m’être arrêtée que pour regarder les tarifs, tourner les talons et m’en aller, mais au lieu de cela j’ai baissé les yeux et me suis entendu bredouiller :

« Merci, oui, j’ai rendez-vous pour une épilation ».

Minable !

A ce stade, impossible de faire demi-tour, j’étais coincée. Une fois mon nom vérifié sur le registre, je me suis retrouvée dans une cabine blanche, exiguë, à la lumière crue. Pas de déco. Une table où s’allonger, un tabouret, un lavabo et, posés sur une console, une multitude d’ustensiles et d’appareils dont, pour la plupart, j’ignorais l’utilité.

Une musique orientalisante tentait en vain de rendre le lieu accueillant.

« Déshabillez-vous et allongez-vous, je reviens dans quelques minutes. »

Re-re-panique.

"Déshabillez-vous", ça veut dire quoi au juste ? Jusqu’où ?

Me voilà donc étendue sur un lit étroit recouvert de papier, en culotte et soutien-gorge, tétanisée.

L’esthéticienne a frappé deux coups à la porte et est entrée. Son regard s’est figé sur mon Sloggi taille enveloppante, puis immédiatement après, tel un chien en arrêt, sur mes jambes velues. Ses pupilles se sont dilatées, sa bouche s’est entrouverte un peu, mais aucun son n’en est sorti, façon carpe qui s’asphyxie.

Mon cœur s’est arrêté.

J’ai réussi à balbutier :

« J’ai été très malade pendant plusieurs mois, il y a du boulot, je sais. »

Elle a détourné les yeux, a pris une bouffée d’oxygène, s’est détendue et m’a offert un sourire vaguement dégoûté.

« On va s’en occuper. »

Moi, j’avais envie de l’embrasser, mais ça n’a pas duré. Cette sadique a badigeonné mes mollets de cire et a tiré sur la bande d’un coup sec qui m’a arraché un hurlement de douleur. Pendant les quinze minutes qui ont suivi, j’ai serré poings, fesses et sphincters en espérant qu’aucun ne lâcherait.

Quand mes deux jambes ont eu pris l’aspect de la peau d’un poulet fraîchement déplumé et que j’ai cru être enfin libérée, elle m’a demandé si je souhaitais un maillot classique, brésilien ou intégral. Je l’avais oublié celui-là et j’ai frôlé la syncope.

Classique, généralement, ça signifie lambda, c’est comme ça pour les chambres d’hôtel et pour les pizzas. Quelque chose me disait que si c’était l’épilation la plus conventionnelle, ce devait aussi être la moins poussée, donc la moins douloureuse et ça, ça m’allait plutôt bien. « Classique » me paraissait tout à coup bien assez fantaisiste et c’est ce que j’ai crié d’une voix haut perchée trahissant une panique intérieure que mon assurance feinte n’est pas parvenue à dissimuler.

Cet épisode épilation sauvage a réveillé en moi un instinct meurtrier que j’ignorais. A la première bande de cire, j’ai failli la gifler. A la deuxième, si je n’avais pas eu l’entrejambe collé, j’aurais remis mon pantalon et serais partie en courant sans rien payer. La troisième bande m’a arraché un râle venu du fond de mes entrailles. Ensuite, j’ai serré les dents et j’ai pleuré.