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« Dessiner mentalement des décors, des situations, des échanges humains, une personne et un corps dominants. Se projeter dans cet imaginaire, se l’approprier, l’accepter totalement. Et pouvoir ainsi faire parler un ou plusieurs personnages ».Camille la guerrière, héroïne virgilienne, est l’unique personnage de cette nouvelle délicate traduite par Florence Courriol, et qui semble durer quelques minutes pourtant empreintes d’éternité. C’est depuis des temps lointains que nous parviennent la lueur d’une jeune femme destinée à la gloire, l’écho du fracas de combats fatals, à l’instar de celui auquel succombera finalement Camille, mortellement blessée au moment même où tout semblait pouvoir commencer.
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Veröffentlichungsjahr: 2015
COLLIRIO
dirigée par
Roberto Ferrucci
avec
Tiziano Scarpa, Romolo Bugaro, Francesco Da Riva
réalisation éditoriale
Terra Ferma
éditrice
Alessandra Crosato
collaboration
Perrine Chambon, Arnaud Baignot
couverture
Grafiche Antiga
© 2015 Terra Ferma - Crocetta del Montello (TV)
Tous droits réservés
tel. 0423.86268
www.terra-ferma.it
ISBN 978-88-6322-271-5
Préface
Nous étions au mois d’avril. Le metteur en scène Piero Maccarinelli m’avait invitée à choisir un personnage de L’Énéide et à collaborer à sa mise en scène. Virgile serait « porté à la scène » à l’automne suivant dans divers lieux de la Rome antique. Pourquoi ai-je choisi Camille ? Parce que c’était une figure féminine plus jeune et moins connue que Didon, personnage au contraire très souvent exploité. Parce qu’elle avait le même nom qu’une de mes amies les plus chères de l’époque (qui n’en est plus une – ces amitiés que l’on croit inébranlables, il arrive qu’elles s’écroulent à des moments-clés de notre existence). Mais surtout parce qu’il s’agissait d’un personnage peu visible, « secondaire », comme on dit. Je me suis dit que tout cela rendrait plus libre, et plus heureux, mon travail de mise en scène. Ce qui me séduisait dans ce défi que je devrais relever, c’était de faire parler une jeune fille dont je ne connaissais l’histoire que de manière sommaire, les éléments que je possédais provenant presque tous exclusivement de l’œuvre virgilienne.
Le degré d’identification que l’écrivain peut établir dans le corps à corps avec son personnage est un sujet que je considère toujours du plus grand intérêt. L’idée d’une identification totale – celle qu’évoque, par exemple, la phrase célèbre, attribuée d’ailleurs à tort à Flaubert (il semblerait qu’il ne l’ait jamais écrite, ni même probablement prononcée) « Madame Bovary, c’est moi » – me laisse assez sceptique. Je crois davantage que l’écrivain doit être au plus près de la sensibilité, des actions et des pensées des êtres humains qu’il a lui-même imaginés. Où « être au plus près » signifie se pencher pour observer, être à l’écoute, suivre pas à pas, comme un limier ou un détective. Il ne s’agit pas tant de « se mettre dans la peau », mais plutôt de « se mettre du côté » du personnage (« le drame qu’a vécu autrui ne pourra jamais être le tien » notait la photographe Diane Arbus après des années passées à représenter de manière magistrale les homeless et les freaks. Toutes les théories sur l’empathie qui ont suivi sont bien pâles face au tragique irréfutable d’une telle vérité).
Lorsque le personnage est totalement inventé, il est plus difficile de mettre en œuvre une implication forte, et les résultats sur le plan littéraire sont très rarement à la hauteur. Au contraire, dès lors qu’il y a des matériaux préexistants (une vie réellement vécue, si l’on écrit une biographie, ou bien, et c’est le cas pour Camille, une figure déjà magnifiquement esquissée avant vous), l’acte qui consiste à « faire parler » le personnage (qui signifie aussi lui donner du corps, de l’épaisseur, au sens littéral, une « dimension ») s’avère un peu moins acrobatique. Je veux dire par là que s’il nous est déjà donné un espace, il est paradoxalement plus aisé, plus plausible, pour notre imagination, de faire évoluer un personnage dans cet espace, de se représenter ses gestes, ses paroles, ses états d’âme. Cela m’est arrivé non seulement avec Camille, mais avec Anita Garibaldi, dont j’ai écrit une biographie. Dans le cas d’Anita, je disposais certes d’une quantité d’informations bien plus considérable, mais la méthode d’écriture a été la même. Dessiner mentalement des décors, des situations, des échanges humains, une personne et un corps dominants. Se projeter dans cet imaginaire, se l’approprier, l’accepter totalement. Et pouvoir ainsi faire parler un ou plusieurs personnages.
Pour écrire (le délai qui m’avait été imparti touchait bientôt à sa fin) je me suis retirée dans une maison de campagne, près de la mer, sur la côte au sud de Rome. C’était une belle petite maison à deux étages, je travaillais à l’étage supérieur. Depuis ma fenêtre, de ma table, juste en face de l’endroit où j’étais assise, je voyais se détacher nettement la ligne du Mont Circé : une montagne dont la ligne de faîte dessine la forme d’un profil (certains aiment à croire qu’il s’agit du profil de Circé, rien que ça !). Cette configuration géologique, aux échos pseudo-mythologiques et pseudo-littéraires, m’inspirait également. Et puis il y avait le profond silence d’un village-vacances hors saison, désert, et aussi l’odeur de l’herbe mouillée par les pluies d’avril, le sable humide sous les pieds nus, lorsque, avant le soir, je m’accordais une heure de promenade sur la plage. Avec moi Camille, l’image de Circé dans l’encadrement de la fenêtre de mon bureau, et rien d’autre. Plusieurs années après, je me souviens encore de l’intensité de ces quelques jours, où écrire a un sens total : laisser libre cours à ses inventions, retranscrire sur papier (ou à l’écran) ce que l’on pense, ce que l’on rêve, ce que l’on aime, ce que l’on espère. Ce sont là des états de grâce, pendant lesquels chaque mot se manifeste dans toute sa nécessité, et peut se détacher aussi nettement que la ligne de faîte d’une montagne. Ce mot bien précis, voilà qu’il s’impose : c’est ce mot, et aucun autre.
Le travail d’écriture n’est pas toujours aussi heureux. Lorsque l’on n’a pour créer que ce que l’on a choisi de mettre en jeu tout seul, les histoires que l’on invente, ses propres rêves, ses cauchemars, ses inspirations, ses projets, ses malheurs, donner forme à un texte peut avoir beaucoup moins de brio. Et peut au contraire se révéler douloureux, ou terriblement difficile, ou bien stressant. Cette fois-là, ce ne fut en revanche que plénitude. Au sortir de l’été, la représentation de Camille aux Forums impériaux fut émouvante, et les suites professionnelles que l’écriture de cette pièce a engendrées furent radieuses (et le sont encore aujourd’hui, alors que, si longtemps après son élaboration, Terra Ferma a décidé de la remettre en circulation). Mon plus beau souvenir demeure toutefois celui-ci : je suis seule dans le vide du village-vacances, et face à moi l’ombre noire et protectrice d’une possible Circé que dessine la ligne de faîte de la montagne. Et les mots qui s’imposent, qui me commandent, qui me nourrissent, qui donnent un sens aux heures de mon existence.
Lisa Ginzburg
La Guerrière
Lorsque tu es apparue devant Diane, tu étais une enfant de quelques mois à peine. Un duvet de cheveux souples et noirs recouvrait ta tête. Instinctivement, des yeux tu as cherché son sein. Son sein sec. Toi, déjà prête à croquer la vie à pleines dents. Ton père lui a parlé. En vitesse. Il était épuisé, mais l’orgueil lui permettait de résister. L’intelligence (celle-là même que déjà tu possédais) l’aidait à dissimuler.
Quelques petites choses. La première : si Diane te voyait, toi Camille, dans un tel état, c’était à cause de la course-poursuite. Terrifié à l’idée que tu puisses te faire mal (tempête de pluie, déluge, le fleuve en crue qui arrivait jusqu’aux genoux), il t’avait protégée avec les moyens du bord. Coincée dans l’écorce d’un arbre, enveloppée dans des lattes de liège et des feuilles de lierre pour que tu ne te blesses pas : voici comment tu apparaissais. Un petit enfant de branchages et de feuillages. Diane, habituée à la vie dans les bois, n’y voyait rien d’étrange. Mais pour ton père c’était différent, l’aspect que tu avais n’était pas convenable, il fallait le justifier.
Lui était encore trempé par la pluie, des gouttes perlaient à sa barbe. Ce qu’il adressa ensuite à Diane fut une demande d’aide : posée, sans excès. Un esprit lucide, ton père, capable de penser même dans les moments d’angoisse. De toutes les voies qui se présentaient, il avait déjà compris que la seule possible était de te remettre entre les mains de Diane.
Bien des années plus tard, en ce début d’après-midi où tu es arrivée sur le champ de bataille, les mêmes qui, dans quelques heures, s’affronteraient, étaient en train de pérorer. Sur l’absurdité de la guerre, le bienfait que le passage du temps apporte à toutes choses…
Ces paroles parvinrent à l’oreille de Diane, qui les accueillit avec inquiétude. L’excès de paroles présage le malheur, et elle avait appris à ne se fier qu’aux faits. Aux faits qui se produisent, pas ceux qui, pour se produire, ont besoin de préambules.
Oui, elle était devenue plus simple, avec le temps. Directe, elle l’avait toujours été. Mais lorsqu’elle était jeune, elle avait tendance à ressasser. À compliquer les choses, alors que maintenant, elle préférait aller droit au but. Affronter le plus rapidement possible. Même la douleur – celle que, peu de temps après, elle a dû souffrir pour toi, petite Camille.
Tu courais en triomphant du vent. À seize ans révolus, tes cheveux, tu t’étais finalement décidée à les laisser pousser. Ils te descendaient jusqu’en bas du dos, crinière couleur rouille qui brillait sous la boucle qu’elle t’avait offerte, elle, Diane. Boucle en or : souvenir, pour elle, d’un autre temps, lorsque, comme toi, Diane aussi était une jeune amazone prête à tous les duels. Et cadeau spécial pour toi, Camille, si différente des autres jeunes filles.
Toi, qui étais à des lieues d’éprouver une quelconque hésitation en toi-même.
