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Après " La Femme Napolitaine" 1825-1852 dans lequel l'auteure, sur la base d'un album de croquis des années 1846 à 1879 signés Louis Croc ( fils de Pierre Croc fondateur de la manufacture de tapis d'Aubusson Croc en 1825) et d'un poème en page de garde de Jules Margeridon, poète journaliste et écrivain, part sur la trace des deux amis. "Le Chêne Foudroyé" 1852-1876 le deuxième volet de cette série ESQUISSES, à l'image du chêne, symbole universel de l'arbre généalogique, suivez les aventures de nos deux héros et leur famille au fil des croquis de l'album. Mais qui est donc cette " Jarne"? Femme ou rivière? Quels sombres secrets vont nous être révélés dans ce troisième volet de la série ESQUISSES: "La Jarne" 1876-1898? Louis Croc lui-même nous raconte
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Seitenzahl: 277
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Préface
Chapitre 1
: L’exposition universelle de 1878
Chapitre 2
: Vacances en bord de mer
Chapitre 3
: Les confidences de germaine
Chapitre 4
: Un fils m’est né
Chapitre 5
: Où l’on confond le notarion et toute sa clique
Chapitre 6
: La présentation de l’univers Croc
Chapitre 7
: Le pot aux roses et….ses épines
Chapitre 8
: Nouveaux temps, nouvelles mœurs
Chapitre 9
: La vie cachée d’Antoine Croc
Chapitre 10
: Le cauchemar de Désiré
Chapitre 11
: La stratégie de Maitre Peinard
Chapitre 12
: Calamitas ! L’avocat à disparu !:
Chapitre 13
: Coup de théâtre au tribunal
Chapitre 14
: La fuite de Lucien
Chapitre 15
: Une famille recomposée
Chapitre 16
: Le temps des souvenirs
Chapitre 17
: Flagrant délit
Chapitre 18
: Un noël mémorable
Chapitre 19
: Oh temps ! Suspend ton vol !
Chapitre 20
: Pézènas ! Hélas !:
Chapitre 21
: L’arrivée de Désiré
Chapitre 22
: La cécité de Désiré
Chapitre 23
: La confession de Lucien et la mission du curé
Chapitre 24
: Pendant ce temps-là
Chapitre 25
: Cache-cache et malchances :
Chapitre 26
: J’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien
Chapitre 27
: Le début du cauchemar
Chapitre 28
: Prêtres récalcitrants
Chapitre 29
: Impasses et détours
Chapitre 30
: Farce du destin
Chapitre 31
: Aubusson a vieilli
Chapitre 32
: Et là, c’est le drame !:
Chapitre 33
: Je m’en vais…..Epilogue
Combien de fois l’avais-je crayonnée cette jolie rivière « La Jarne » qui serpentait gaiement dans les bois ?
Souvent, très souvent, c’était mon lieu privilégié de recueil, mon apaisement d’écouter son murmure…….même si, le plus souvent, je m’y réfugiais en pensée !
Elle aurait pu être creusoise si vive et si pétillante, d’ailleurs c’est l’impression que j’avais ressentie quand je l’avais découverte lors de mon séjour aux abords de La Rochelle, des dizaines d’années plus tard, j’avais cru faire un bond dans le temps et dans l’espace !
Quasiment brindille pour brindille, pierre pour pierre et jusqu’à ce petit pont qui enjambait son cours d’eau vive.
Pour unique différence le nom « La Tardes » qui arrosait La Serre Bussière-Vieille et cheminait pour rejoindre « La Voueize » jusqu’à Chambon……sur Voueize au lieu de « La Jarne ».
Il faut dire que, de plus en plus, j’avais eu besoin de m’isoler pour entendre mes musiques intérieures, imperceptibles dans le brouhaha de l’activité fébrile de notre atelier d’Aubusson qui avait préparé frénétiquement cette exposition universelle de 1878…….
Une gigantesque manifestation qui s’était si heureusement terminée en apothéose par une brillante médaille d’or dont le bénéfice avait rejailli sur notre fabrique.
Et pourtant, rien n’était gagné au départ de cette aventure avec le drame brutal qui avait foudroyé le chêne de notre entreprise familiale.
Toute la dynastie Croc et les amis s’étaient jetés à corps perdu dans ce travail, dérivatif bienvenu pour échapper à la douleur cruelle de la perte de notre petite Lorna, notre petit ange sauvagement assassinée au seuil de sa vie, à cause de Margot, sa grand-mère indigne devenue folle de jalousie.
Margot qui, Dieu merci, avait débarrassé le plancher en 1876 dans cet asile où elle croupissait dans ses délires.
Malheureusement, personne ne s’était aperçu auparavant de ce glissement de sa raison et, Lorna, la pauvre enfant avait été assassinée sans que l’on ne puisse savoir, ni les circonstances, ni l’auteur de cet acte abominable.
Que de souffrances pour tous !
Pour Mado, mère courage qui avait du son salut à sa compagne Mélodie et à la naissance de celle qu’elle considérait comme sa première petite-fille, la nouvelle et première née de Bianca-Rosa et Maurice prénommée Lorna également.
Pour Larissa, sa jumelle qui avait pris le voile et devint sœur Marie de la miséricorde, pour trouver la paix.
Pour Bianca-Rosa, sa sœur aînée, mariée à Maurice, enceinte lors du drame, qui avait accouché d’une petite fille prématurée : Lorna-Azzura, heureusement en pleine forme à ce jour.
Et pour moi, Louis, le père de cet ange trop tôt enlevé à la vie, si peu père à la fois, qui découvrait à peine ses filles pour les avoir si longtemps abandonnées pour des rêveries d’artiste.
Rêveries qui s’étaient terminées par un drame : l’assassinat de ma maîtresse, la perte d’un bras et…..une amnésie bienvenue.
Heureusement, Désiré, mon compagnon, à force de douceur, avait, tant bien que mal, pansé mes plaies qu’il avait recouvertes de tout son amour, mais la blessure était encore très vive……
Aujourd’hui, en 1898, à soixante et onze ans, après toutes ces années, moi Louis Croc, devenu le patriarche de la famille, je me souviens……..…..et j’ai voulu raconter nos péripéties familiales pour….
La descendance Croc, autrement qu’au travers de mes dessins.
Que les lecteurs veuillent bien me pardonner le côté partial de mes souvenirs…..
Quel tourbillon que cette exposition universelle de 1878 ! Vingt ans déjà ! J’avais alors cinquante et un ans et quelques espoirs !
Certes j’avais reçu de grandes blessures de vie, certaines créées par mon égoïsme mais je tentais de les dépasser par mon art et mon travail……
Durant six mois du 1er mai au 30 octobre, nous avons été au cœur de cette gigantesque ruche et vitrine des arts et découvertes du monde.
J’ai choisi de vous en fournir une vue d’ensemble issue des écrits la dépeignant car nous n’avons pu tout voir, pauvres vermisseaux que nous étions, au sein de cette exposition géante, nous la fabrique de tapis Croc/Jorrand, même si nous avons eu l’insigne honneur d’être distingués par cette exceptionnelle médaille d’or qui fait et fera notre fierté à l’avenir.
L’Exposition universelle de 1878 fut l’exposition de la découverte des nouvelles technologies.
La IIIème république a fait place au second empire : la défaite de Sedan, la guerre civile que fut la Commune, la chute de Napoléon III, il n’en fallait pas moins pour faire la fête. Le nouveau régime mis en place en janvier 1875, décida donc d’organiser une exposition internationale pour inviter le monde entier à Paris par décret. Pour ce faire, on construit les infrastructures pour accueillir tout ce monde.
Le 1er mai, jour de l’inauguration est décrété jour chômé pour que les ouvriers puissent se déplacer voir le spectacle pour lequel on a lancé pas moins de 50 000 invitations !
Pour sa troisième exposition universelle, la France mît le paquet et sur le Champ de Mars et la butte Chaillot, il fallut dix-neuf mois de travaux pour ériger les différentes structures et préparer la manifestation qui ne couvrit pas moins de soixante-quinze hectares.
Le pont d’Iéna est élargi et rehaussé pour relier plus aisément le palais du Trocadéro et le palais du Champ de Mars de chaque côté de la Seine.
Pour desservir le site, on refait la gare du Champ de Mars. Quatre voies desservent la gare et l’on construit un buffet le long de l’avenue de Suffren.
C’est l’architecte Juste Lisch qui dessine les plans du bâtiment voyageurs : une structure métallique au remplissage de briques pourvue de larges verrières.
On a également érigé, à l’extrémité de l’Île aux Cygnes, une passerelle piétonne dite « passerelle de Passy ».
Le palais du Trocadéro, aussi appelé Palais de pierre est construit pour cet événement par l’architecte Gabriel Davioud et l’ingénieur Jules Bourdais. Il est doté d’une salle des fêtes, d’une vaste salle de concert et d’un grand orgue construit par Aristide Cavaillé-Coll et bénéficie d’une ventilation révolutionnaire assurée par cinq mille bouches d’aspiration d’air vicié qui rejettent celui-ci à l’extérieur.
C’est dans ce Palais que le président de la République Française, Mac Mahon reçoit avec faste les ambassadeurs et les princes étrangers.
L’ingénieur Jean-Charles Alphand, spécialiste des jardins parisiens et des mises en scène de cascades se préoccupe des espaces extérieurs parsemés de statues, notamment des « Continents » qui ornent la façade du palais du Trocadéro.
Certaines statues monumentales d’animaux ont également trouvé leur place sur le parvis d’Orsay et les jardins de la colline du Trocadéro : rhinocéros, cheval à la herse, éléphant, bœufs, deux taureaux….
Le modèle en plâtre au 1/3 du lion de Belfort de Frédéric Auguste Bartholdi qui conduira à sa réplique réduite en cuivre en 1880 sur la place Denfert-Rochereau, est déjà présenté.
Le Palais de l’Exposition ou Palais du Champ de Mars ou encore Palais de fer, renferment les envois de toutes les nations.
Comparable à une longue serre en damier, il occupe une surface de 420 000m2 : un vaste rectangle donnant au nord comme au sud sur un vestibule.
Le premier vestibule d’honneur est nommé « vestibule d’Iéna », le second est dit « vestibule école militaire ».
La « rue des nations », avec ses façades typiques de chacun des pays exposants, occupe tout un côté de l’édifice, l’autre côté étant réservé aux produits français et coloniaux.
Le centre du bâtiment est lui, consacré aux beaux-arts et au stand de la ville de Paris.
La « Galerie du travail » expose toutes les richesses du savoir-faire humain et permet aux visiteurs d’observer les ouvriers au travail.
Le monde des jouets présente les jouets savants : petites machines à vapeur, trains à mouvement d’horloge, jeux de construction et, déjà, des poupées animées.
Une section d’anthropologie permet aux visiteurs le frisson d’observer une série de crânes d’assassins, en parallèle à la tenue d’un « congrès international des sciences anthropologiques ».
Parmi les différentes attractions créées pour l’événement on peut distinguer : la tête de la statue de la Liberté, exposée au Champ de Mars.
La maison de Champagne Mercier arbore un foudre de vin de Champagne d’une contenance de soixante-quinze mille bouteilles battu en gigantisme par le tonneau de la délégation de l’Autriche-Hongrie qui contient cent mille litres !
Un aquarium est aménagé sur le site abandonné d’anciennes carrières de pierre à bâtir, situé à flanc de la colline de Chaillot par l’architecte Combaz.
Il est intégré dans le décor des jardins dessinés par Alphand qui l’entourent.
Une partie est à ciel ouvert et l’autre partie souterraine utilise la conformation des anciennes carrières et imite l’intérieur d’une grotte.
Les animaux sont présentés soit dans des bassins, pour la zone à ciel ouvert, soit en aquarium pour la zone souterraine.
Le pavillon japonais impressionne également par sa splendeur et son originalité : « …les japonais nous donnent ici un échantillon de leur architecture qui est remarquable et fort remarqué.
Les artistes de Yedo en ont apporté de leur île tous les morceaux et les ont assemblés sur place.
Jamais cette vérité que l’architecture est un art essentiellement relatif, n’a été plus sensible, plus clairement exprimée. Il y a, dans la porte japonaise, quelque chose de primitif et de raffiné tout ensemble….. ».
Le Japon est en effet représenté par un pavillon construit dans la rue des Nations au Champ de Mars, et par une ferme dans les jardins du Trocadéro.
Les critiques, japonisants et architectes, s’attachent à en faire des descriptions élogieuses.
La France n’est pas en reste car l’inventeur Henri Giffard construit un ballon captif de 25 000m3, capable d’emporter quarante à cinquante passagers.
Ce ballon situé aux Tuileries, est une attraction phare de l’exposition : La nacelle de « L’ingénieux Henri » fait voler en deux mois 35 000 personnes, autant que depuis le début de l’aérostation, soit en un siècle environ.
Une dizaine d’ascensions par jour emmènent les passagers au-dessus de Paris jusqu’à plus de 500 mètres d’altitude.
Parallèlement, la machine servant à produire le gaz permet de gonfler de nombreux ballons libres, laissant la possibilité d’ascensions variées, parfois en groupes (jusqu’à trois ballons simultanément).
La tête creuse de la statue monumentale de la Liberté de Frédéric-Auguste Bartholdi qui doit être offerte aux Etats-Unis en 1886 peut se visiter pour 5 centimes.
Ce qui fait dire aux persifleurs que « La Liberté n’a pas de cervelle » !
1878 est aussi l’exposition des technologies nouvelles grâce à l’énergie électrique !
Au Champ de Mars, le public découvrait pour la première fois que l’électricité produisait de la lumière grâce à la « bougie électrique » (la première ampoule électrique) du russe Jablochkoff : une ampoule pouvait éclairer durant une heure et demie !
Bell présentait son « téléphone » et Otto son moteur, tandis que Baudot récoltait une médaille d’or pour son « système électromécanique d’envoi et de réception des signaux télégraphiques permettant de multiplier la quantité d’informations circulant sur une ligne ».
On remarquait également la machine à écrire et les dents en porcelaine ainsi que cette machine, ancêtre d’un de nos appareils électroménager indispensable, fabriquée par MM Raoul Pictet et Cie qui fabriquait vingt quatre tonnes de glace par jour ! Une autre machine « à air froid et sec » fonctionnait par l’air atmosphérique et était destinée au transport et à la conservation des denrées alimentaires.
A contrario, les français Mouchot et Pifre font une démonstration de leur « four solaire ».
La compagnie J. Hermann-Lachapelle obtient une médaille d’or pour sa machine à fabriquer des boisons gazeuses.
Une machine à fabriquer cent fers à cheval à l’heure est présentée par la Compagnies des Petites Voitures.
Les 16 millions de visiteurs en auront fait un succès inégalé !
Les médailles de récompense, déclinées en trois couleurs : or, argent, bronze sont réalisées par le sculpteur Eugène André Oudiné car spécifiques à chacune des expositions.
Elles représentent les valeurs universelles de l’amitié des peuples, du travail et sont à la gloire de la République Française.
L’exposition récompense les meilleurs produits des arts, de l’artisanat et de l’industrie.
Etourdis, grisés par ce succès voulu et cependant inattendu, cette consécration ardemment désirée et pour laquelle toute la famille et l’atelier s’étaient battus farouchement, le retour à Aubusson se fit en toute gaieté.
Il fallait à tout prix effacer la tristesse du deuil de Lorna !
Mais, même si la pauvre enfant restait dans les cœurs, l’effervescence qui avait précédé à cette exposition universelle mémorable, suivie de l’enthousiasme délirant du travail récompensé, il fut difficile de se réadapter à la vie quotidienne et routinière.
Le but fixé étant atteint, même si les commandes affluaient du fait de cette médaille et de ce qu’elle impliquait en reconnaissance de la qualité du travail de l’atelier, bref, même s’il y avait beaucoup d’occupation dans la petite fabrique, désormais, plus de défi à relever, donc, des esprits moins occupés et ……………..
Une certaine tristesse voire une mélancolie qui repointait le bout de son nez !
En ce début d’année 1879, moi, Louis, j’ai du vague à l’âme, j’erre sans véritable but dans les ateliers, je tourne en rond, désœuvré.
A la maison, à Saint-Pardoux, malgré les tentatives de Nina, notre dame de confiance et amie, et de Désiré, mon charmant compagnon, qui m’entourent tous les deux de d’affection et de prévenance, je n’ai plus goût à rien.
Je tente de dessiner mais j’ai le crayon mou, sans âme….sans cœur !
Mado, elle, a dépassé son chagrin en compagnie de sa propre amoureuse Mélodie en étouffant de son affection débordante ma première petite-fille : Lorna-Azzurra et en redynamisant son commerce de chapeaux.
Lorna-Azzurra, pauvre enfant, lui donner les prénoms de deux mortes de la famille dans leur fleur de l’âge !
Quelle idée à la noix ! Elle ne part pas avec toutes les chances le Jésus !
Moi, je me sens vide ! Je sais, vous allez dire que je m’auto-flagelle, que je suis d’un égoïsme indécrottable mais c’est ainsi !
Pourtant j’ai fait mon mea-culpa, reconnu ma part de responsabilités dans tous les drames familiaux, maintenant, je stagne, comme figé en statue de pierre ! Comment retrouver la petite étincelle qui rallumera en moi le feu de la création ?
Durant tout ce temps de deuil, j’avais beaucoup travaillé au sein de notre fabrique pour y noyer mon chagrin et ma culpabilité, aujourd’hui, je devenais impossible pour tout le monde, y compris pour mon pauvre Désiré, si patient et si amoureux. Aussi toute la famille et les amis, d’une seule et même voix, m’avaient vivement conseillé, pour ne pas dire imposé, d’aller prendre un peu l’air, seul, loin……pour m’oxygéner la tête …….et…….à eux aussi !
Et, peut-être, retrouver …un semblant d’inspiration….
Mado avait suggéré :
- Pourquoi pas en bord de mer ? Nous avons des contacts en Normandie si tu veux ? La mer et le ciel, c’est un paysage changeant, sans cesse renouvelé ! Pour un artiste, c’est formidable ! Je suis sûre que Désiré appréciera !
- Mais je pars seul ! Fulminais-je.
Comme çà, çà fera des vacances à tout le monde ! Et puis, d’accord pour la mer mais je veux trouver un coin à moi ! Toi c’était la Manche, moi je vais plutôt essayer l’Océan Atlantique ! Je me verrais bien à La Rochelle !
- A ta guise Louis ! Tu nous reviendras en pleine forme, fourmillant d’idées ! Répondit Mado d’une voix douce et triste.
Les rapports entre les deux époux, séparés depuis longtemps, mais toujours mari et femme, s’étaient apaisés, adoucis, après ce drame vécu, avec l’aide inestimable de leurs deux compagnons.
C’est ainsi qu’avec l’aide de Jules, ex-amant et ami indéfectible, j’avais dégotté une petite pension aux abords de La Rochelle.
Solitude et dépaysement, c’était tout ce qu’il me fallait !
Dans cette petite auberge isolée, à 500 mètres à peine de l’océan que j’admirais de la fenêtre de ma chambre, quasiment de mon lit, bercé par le ressac.
J’étais soigné comme un coq en pâte par une petite dame replète au visage poupin et jovial, une grand-mère dynamique et attentive au bien-être de ses hôtes.
Cette accorte personne n’était pas sans me rappeler en moins expansive, cette mamma italienne de Naples qui m’avait gentiment materné avant mon premier mariage avec Azzurra.
Mon ancien album en cuir sous le bras, je me sentais de nouveau habité, soulevé par l’inspiration ! J’avais envie de tout dessiner, de croquer cette multitude d’instants fugaces et cependant d’une beauté sublime !
Mais comment capturer le vent dans les cheveux d’un trait de crayon sur le papier ?
Je commençais donc par savourer ses embruns sur mon visage, par humer ses senteurs marines, par me délecter de son goût de sel sur mes lèvres, par me laisser prendre dans son tourbillon sauvage, bref, je voguais sur terre au gré du vent comme un cerf-volant libéré de ses attaches, de ses entraves……..
J’avais remarqué, à plusieurs reprises, lors de mes pérégrinations, une silhouette féminine accompagnée d’un enfant : un garçonnet de huit à dix ans ; qui semblait observer mes faits et gestes de loin, sans vouloir m’approcher.
Je laissais venir…….
De retour à l’auberge, mon hôtesse me servait de plantureux repas destinés à me requinquer comme elle disait.
Petit à petit, naissaient entre nous des relations de confiance, quasi maternelles, cette brave Germaine sachant à la fois se faire discrète et à l’écoute. Tout en confiance, je finissais par, moi le discret, le taiseux par excellence qui ne s’exprimait que par le dessin, m’épancher d’émotions profondément enfouies, de secrets que je me révélais en faisant la causette avec elle. D’elle, Germaine disait peu de choses si ce n’est quelques banalités sur le temps, quelques dictons charentais passe-partout, mais affichait, envers et contre tout, en toutes circonstances, une bonne humeur et un esprit positif qui irradiait toute sa personne et par reflet, son entourage.
A soixante-dix ans bien sonnés, elle avait forcément vécues de dures épreuves puisqu’elle se retrouvait, dirigeant seule cette petite auberge, à proximité de Nieul sur mer, perdue sur cette bordure littorale entre « Le Payaud » et Lauzières.
De temps à autre, son regard se perdait vers la mer et se voilait de larmes qu’elle essuyait subrepticement du coin de son tablier avant de plaquer un sourire sur sa face et de retourner à son ouvrage et à ses clients.
Cette dignité, cette discrétion qu’elle affichait, en particulier à mon égard, m’interdisait de lui poser la moindre question.
J’admirais cette madone pudique dont j’aurais pu et voulu être le fils.
J’attendais qu’un jour, à son tour, elle vienne s’épancher sur mon épaule.
En attendant, je cheminais des heures durant, sur le sentier côtier aménagé le long de la falaise, bien abrité derrière l’ile de Ré, savourant la vue magnifique sur la mer. Je poussais jusqu’à la baie de l’Aiguillon et jusqu’à la dernière cabane à carrelet de Marsilly.
De ci delà, à marée basse, je me repaissais du paysage changeant. En parcourant ce magnifique panorama depuis la passerelle en bois du Port du Plomb à la limite de l’Houmeau, le long des parcs à huitres, des marais qui abritent une flore et une faune particulières (aigrettes, hérons cendrés, mouettes…) que j’aurais bien aimé avoir le temps de croquer sur mon carnet mais qui ne me laissaient les observer qu’un instant fugace, je m’abreuvais avec délices de cette nature, à la fois nourriture et purification de mon âme tourmentée.
Je repartais sur les plages à cordons de galets, observant de loin un estran rocheux où se pratiquait la pêche à pied, les hommes, femmes et enfants récoltant crevettes, bigorneaux, huitres, étrilles, palourdes………….
Et encore cette femme et cet enfant, pêchant à l’écart des autres, à la fois assez proches de moi pour que je puisse les apercevoir et trop loin pour que je puisse distinguer nettement leurs visages, mais qui, encore, semblaient m’observer……
La magie du lieu provenait sans doute de la diversité du ciel, toujours varié, du relief avec ses pointes découpées :
Pointe de « Mortefoin » ; Pointe « du plomb » ; ses « pas » : Pas de « Digolet » ; Pas « de l’assassin » qui venaient rompre la monotonie de cette falaise. Celle-ci pouvait mesurer jusqu’à douze mètres de hauteur.
Mais le panorama magnifique et sauvage chassa rapidement une vague sensation de menace, une ombre qui semblait s’acheminer vers moi.
J’observais, presque avec avidité, Lauzières qui témoignait de l’activité maritime du bourg avec des cabanes ostréicoles, des marais salants progressivement laissés à l’abandon, des maisons basses avec une cour, agrémentée parfois d’une barque abandonnée et transformée en jardinière ou d’une ancre rouillée apportant au décor une ambiance littorale, et à mes yeux d’artiste, des inspirations multipliées à l’infini.
Mes carnets et croquis se multiplièrent, jonchant le plancher de ma chambre au hasard de ma frénésie créatrice, Germaine les époussetant et les rangeant consciencieusement sur le dessus de ma cheminée sans un commentaire.
Il faut dire qu’emporté par un galop intérieur, j’aurais pu dessiner sans trêve sur n’importe quoi, quasi en transe, coupé du reste du monde, je ne ressortais de mon rêve que pour m’écrouler de sommeil tout habillé sur mon lit ou pour dévorer sans véritable conscience du goût les plateaux que cette brave Germaine me posait sous le nez.
Cette période, encore brumeuse dans mon esprit, de folle fièvre créatrice dura environ un mois, à l’issue duquel j’émergeais de mon extase lors d’un après-midi pluvieux où, resté à crayonner furieusement sur la plage, j’avais été récupéré par une Germaine furibonde et bavarde qui me hurlait dans les oreilles « que j’allais attraper la mort », me couvrait d’un grand plaid et me ramenait manu-militari à la pension avec la force de ses soixante-dix ans décuplée par la colère et l’inquiétude.
A la suite de cet épisode, je contractais une bronchite carabinée qui se transforma, malgré les bons soins de Germaine, en une pleurésie m’amenant aux portes du ciel porté par une fièvre très élevée accompagnée de délires de toutes sortes.
Délires dans lesquels je continuais à apercevoir la silhouette de cette femme floue toujours accompagnée de cet enfant.
On aurait pu croire que la brave Germaine, très inquiète de mon état de santé, allait prévenir ma famille au plus vite, il n’en fut rien. Le vieux médecin du coin fut appelé en toute hâte pour prescrire les soins et elle se contenta de les appliquer consciencieusement, quotidiennement, avec un dévouement sans limites à l’image de ma propre mère.
Je fus encore un bon mois dans les limbes entre la vie et la mort et m’éveillais avec difficultés un matin où un rayon de soleil traversa la fenêtre de ma chambre et vint caresser mon visage.
Tournant la tête avec peine, je découvris, assise sagement sur une chaise, à mes côtés, la jeune femme dont la silhouette me poursuivait depuis mon arrivée à Nieul sur mer qui m’observait de ses grands yeux vert pâle délavés.
Quand je croisais son regard, j’y lus une grande compassion et une grande douceur mêlées d’une vive inquiétude et d’une profonde lassitude. Ce visage me rappelait vaguement quelque chose sans que je puisse extirper, du fond de ma mémoire, un nom ou un moment de ma vie si tourmentée.
Un garçonnet de dix ans environ ouvrit tout doucement la porte et passa une tête ébouriffée et rouquine en murmurant :
- Il est réveillé maman ?
- Oui je crois, Jean ! répondit la femme d’une voix lasse. Vas chercher Germaine s’il te plait !
Mais le garçonnet, immobile, comme figé sur place, me détaillait de ses grands yeux, semblables à ceux de sa mère sans esquisser un mouvement de sortie.
Sa mère réitéra sa demande d’une voix lasse :
- Jean ! S’il te plait, vas chercher ta grand-mère !
Le petit gars, sorti brusquement de son observation s’exécuta.
Abasourdi, à peine sorti de mes délires, je cherchais à comprendre….
Doucement, allant chercher ma voix au plus profond de mon être, j’osais des questions à cette fragile et douce inconnue :
- Mais, qui êtes-vous ? Et cet enfant ? Alors Germaine est votre mère ? Que m’est-il arrivé ? Risquais-je à bout de souffle, retombant aussitôt épuisé sur mes oreillers.
- Chut ! répondit dans un murmure la jeune femme d’une voix tout aussi faible que moi. Attendons Germaine !
Désarçonné par cette fragile créature et son regard vert d’eau si triste et mélancolique, je me résignais à attendre la brave Germaine, fermant les yeux pour replonger dans mes souvenirs à la recherche du visage de l’inconnue diaphane.
Alors qu’il me semblait atteindre ce visage flou et au combien plus souriant et vivant dans les brumes de ma vie passée, Germaine fit irruption dans la chambre, le garçonnet accroché, craintif, à ses jupes, ouvrant la porte avec une force, une impétuosité et une vivacité étonnante pour son âge.
Mais, une fois dans la chambre, à la vue de mon visage interrogateur et du regard inquiet de l’inconnue, elle stoppa net, sans doute freinée dans son élan par le poids des révélations à faire.
Inspirant profondément, probablement pour retrouver son calme, elle se dirigea vers le lit, s’y assit en me prenant la main et commença :
- Bonjour Louis ! Alors de retour parmi nous ? Vous nous avez fait peur !
- Vous savez ! On n’a pas idée aussi de rester des heures sous la pluie à crayonner ! Enfin, tout est bien qui finit bien puis que vous voilà sorti de vos fièvres et délires !
- Bien sûr, vous êtes encore convalescent, mais je pense que vous êtes hors de danger ! Maintenant nous allons penser à vous requinquer !
Germaine semblait d’un coup devenir volubile, meublant la conversation de banalités et constatations diverses pour ne pas, certainement, en venir à répondre aux questions inévitables que j’allais forcément lui poser, ce faisant, elle évitait soigneusement mon regard mais, en cherchant désespérément où le poser, elle finit par croiser celui de celle qui semblait sa fille, y lut probablement une grande détresse et reprit doucement la parole :
- Ah oui ! Mon Dieu ! Il va me falloir vous raconter une très longue histoire ! Et je ne suis pas sure que vous soyez pour le moment en état de l’entendre, cependant, le temps pressant quelque peu. Affirma-t-elle en jetant un regard douloureux à sa fille. Je vais commencer………Je vous présente ou plutôt, je vous représente ma fille Jeanne Martin…euh….que vous avez déjà rencontrée, il y a de çà une dizaine d’années, n’est-ce pas Jeanne ? Dit-elle en s’adressant à la jeune femme qui coulait un regard craintif vers moi.
A ce moment de la conversation, la lumière dissipa les brouillards de ma mémoire et je vis, enfin je revis comme dans un songe, une grange, avec de la paille fraîche et …….Jeanne, jeune et fraiche se roulant gaiement dans la paille avec moi, et ce à plusieurs reprises !
C’était lors de ma fugue artistique et juste avant mon aventure dramatique et sa fin tragique avec Mireille !
- Je vois, poursuivit Germaine, à votre regard, que vous commencez à vous souvenir !
- Jeanne est effectivement ma fille revenue vers moi quand……….Hésita-t-elle en jetant un regard vers le garçonnet………Elle s’est retrouvée enceinte de ……….Jean. Elle s’est installée à proximité, dans une cabane de pêcheur désaffectée quand vous êtes arrivé, par le plus grand des hasards parmi nous et……..qu’elle vous a reconnu….
Les images du passé défilaient dans ma tête à une allure vertigineuse formant un kaléidoscope alternant les scènes de violence mêlées à de fugaces moments d’une douceur exquise. Une voix rassurante dans un nuage rouge me murmurant à l’oreille, comme une caresse, des mots d’amour.
Je me retournais vers Jeanne la redécouvrant enfin et lui pris la main :
- Merci Jeanne ! C’est toi qui m’a sauvé, là-bas, de cet enfer avec Victorien ! C’est toi qui a conduit la carriole jusqu’à la clinique ! Je te dois la vie et bien plus ! Mon Dieu ! Quel fabuleux hasard de te retrouver ici ! Mais…pourquoi pleures-tu ?
Les yeux de Jeanne ruisselaient de larmes silencieuses qui coulaient sur son visage pâle et émacié, discrètement tandis qu’elle serrait ma main de toute la force dont elle pouvait être capable soit à peine celle de son fils.
Germaine intervint rapidement pour couper court à la tension palpable et à l’émotivité qui s’installaient dans la chambre surchauffée.
Au-dehors les assauts du vent et le ressac de la mer semblaient se briser nous protégeant, me semblait-il efficacement de tout danger, et pourtant !
Je sentais sourdre en moi, une angoisse indéfinissable, l’imminence d’un danger inconnu.
- Louis ! Je n’ai pas fini ! Je parle en lieu et place de Jeanne trop émue et trop faible elle aussi pour dire……..ces choses…….Comment vous l’annoncer ?......Jean, approches-toi mon enfant…………… Regardez-le bien Louis ! Vous ne comprenez pas ?
Tournant la tête vers l’enfant, je le dévorais alors des yeux, m’attardant sur les yeux verts de sa mère, sur ses petits bras malingres, sa chevelure blonde…..Non, ce n’était pas possible ! Et pourtant, les dates coïncidaient ! Je revis nos ébats dans la paille fraîche…….C’était mon fils ! Jean était mon fils !
Regardant alternativement, la grand-mère et la mère qui acquiesçaient de la tête, je tendis mes deux mains vers le garçonnet en murmurant :
- Jean ! Viens près de moi………mon fils !
Son visage inquiet s’illumina alors d’un tel sourire qu’il irradia tout son être et il s’abattit dans un élan sur ma poitrine en sanglotant :
- Papa !
La chambre retentissait maintenant des sanglots de tous ses occupants : Jean hoquetait contre moi, Jeanne continuait à pleurer silencieusement, Germaine reniflait bruyamment, et moi, tout en caressant la chevelure blonde de l’enfant si semblable à la mienne, je débordais de larmes de joie.
J’avais toujours désiré un fils et le hasard venait de me combler !
J’écartais Jean de moi pour scruter attentivement son visage :
- Mon Dieu ! C’est vrai ! Comme tu me ressembles mon fils !
Puis tendant la main vers Jeanne :
- Oh, merci Jeanne, merci pour ce deuxième merveilleux cadeau ! Tu m’avais déjà sauvé la vie et maintenant, tu m’amènes un fils ! Un fils que j’avais toujours désiré ! Mille fois merci !
Mais Jeanne, à bout de forces et d’émotions, devint livide et s’écroula à terre comme une masse de sa chaise, Jean se précipita vers sa mère en pleurant :
- Maman ! Maman ! Qu’est-ce que tu as ?
Germaine se hâta alors, comme éveillée d’un songe pour entrer dans un cauchemar :
- Non ! Sors ! S’il te plait, je vais m’occuper de ta maman !
Et comme il hésitait, son regard allant de sa mère à moi :
- Sors immédiatement ! Se durcit sa grand-mère.
Dès que la porte se fut refermée et, tout en redressant sa fille avec force, Germaine se tourna vers moi :
- Jeanne est épuisée, elle va bientôt mourir, c’est pourquoi, avant de partir, elle a voulu vous confier votre fils. La…..tuberculose généralisée……..aucun espoir……
Germaine haletait maintenant en soulevant le corps inerte de sa fille :
- Je vais l’allonger ! Je reviens, j’ai encore beaucoup de choses à vous raconter…..
Je me retrouvais seul dans la chambre, faible et démuni, étourdi d’émotions contradictoires. Immobilisé dans ce lit, je me sentais sans forces, moi l’homme à peine mâle aux penchants féminins, pour jouer un rôle dans ces drames dont les deux actrices principales semblaient avoir une force d’âme et de caractère bien supérieures à mon égoïsme ridicule et déplacé.
Durant une bonne heure, je me fustigeais de cette indifférence, de ce manque d’attention pour ma famille, mes amis et mon entourage proche, qui avaient engendrés tant de drames. Quand, enfin, deviendrais-je un adulte responsable et cesserais-je d’être un enfant gâté ? Combien faudrait-il encore de tragédies dans et autour de ma vie ?
Mais Germaine, en revenant dans la chambre, mit fin brusquement à ma pseudo autocritique. Son visage parsemé de rides illustrant sa vie de peines et ses souffrances, ses yeux encore brillants de larmes me fendirent le cœur.
Elle s’installa sur une chaise de paille à côté de mon lit, prit avec délicatesse ma main amaigrie et continua son récit :
- Louis ! dit-elle d’un ton las. Il me faut maintenant terminer et compléter mon histoire. Le temps presse ! Jeanne ne tiendra plus très longtemps et je veux qu’elle parte rassurée sur le sort de son fils, de votre fils, sereine et entourée de toute l’affection qu’elle mérite ! Dieu seul sait à quel point elle a souffert ! La pauvre enfant ! J’vais vous dire, je ne suis pas fâchée finalement que vous soyez encore si faible aujourd’hui, comme çà, vous ne pourrez pas m’interrompre !
(Elle lâcha ma main).
