La Légende du roi Crapaud - Vincent Lombume Kalimasi - E-Book

La Légende du roi Crapaud E-Book

Vincent Lombume Kalimasi

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Beschreibung

« Et il vit que, depuis le début, tout bégayait, en effet : le rêve hâtif d’Agabal Megakan, devenu Alexandre Agabal ; la longue marche des Crapauds, affamés, sans halte, contre le jour et la nuit ; et, surtout, toute cette démangeaison soudaine des chairs, aux pieds d’un Arbre torsadé en son milieu de trois ventres ; et cette eau d’immortalité refusée par Alexandre le Grand et qu’Agabal Alexandre croyait avoir bu, à travers les mots bégayants d’une Cigogne à demi folle. (…) Agabal Alexandre, à son tour, redevint Roi et, à côté de son frère Kanaan le pensif, médita le commencement, bientôt, de sa guerre et de sa victoire. Il écouta la nuit. (…) Des tintements de métal, clairs, ting, ting, ting, résonnaient dans les ténèbres : Koroman Gbete, le forgeron divin, dans sa forge en forme de cratère, ciselait le rire de son Roi. Le rêve d’Agabal Alexandre ne bégayait pas. Car, façonnée dans l’obscurité entre l’enclume et le marteau, surgissait enfin sa légende, la légende du Roi Crapaud, sous la forme d’une armure ovoïde comme l’œuf du Monde ! »

Grâce à un récit magistral, l’auteur nous entraîne dans un monde merveilleux où la langue rivalise de virtuosité avec l’imagination. Et si, un jour, Hommes et Crapauds s’associaient dans un même vrombissement d’amour pour lever, de leurs voix déchirées, un déluge broyeur de démons, comme fut broyée, jadis, l’Atlantide ? Une voix étrange venue d’Afrique et qui, dans un murmure épique, une communion de sens, nous rappelle que le fantastique du Nord n’est pas si loin…

À PROPOS DE L'AUTEUR

Vincent Lombume Kalimasi est né à Léopoldville le 3 janvier 1947. Après des études en journalisme, sociologie et philosophie, il devient agent d’entreprise pour le compte de la Cadeza, de la Sozacom et de la Gécamines, puis directeur technique pour l’Agence congolaise de Presse (ACP) et, enfin, pour un temps, membre du cabinet du Ministre de l’information et de la culture. Depuis, il consacre son temps à l’écriture. Il vit à Kinshasa.

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Seitenzahl: 237

Veröffentlichungsjahr: 2021

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LA LÉGENDE

DU ROI CRAPAUD

Du même auteur

Nuit de rire, in « Kinshasa, signes de vie »,

essai de Yoka L. Mudaba, CEDAF/ l’Harmattan, Paris, 1999.

Une voix dans mes entrailles,nouvelle in « Le camp des innocents », recueil collectif, Lansman / CEC, Carnières-Bruxelles,2006.

Un bus nommé Kin-la-belle,nouvelle, Mabiki, Bruxelles, 2006.

Phacochère ou renaissance,in « Rendez-vous »,

recueil collectif, Luce Wilquin, Bruxelles, 2007.

Rubescence, roman, Edition Mabiki, Bruxelles, 2008.

Matonge immortel,

in « Matonge/Matonge » de J.D. Burton, Lannoo, Bruxelles, 2010.

Prier et Survivre,in « Kin en photos », Africalia.

Dans la même collection

Jean Kristine,La Piste des Congo,roman, 2008

Marie-Louise Mumbu (Bibish),Samantha à Kinshasa, roman, 2008

Colette Braeckman,

Vers la deuxième indépendance du Congo, histoire, 2009

Bestine Kazadi Ditabala,Infi(r)niment Femme,poésie, 2009

Isidore Ndaywel è Nziem,Nouvelle histoire du Congo,2009

Jocelyne Kajangu,Pas seuls sur terre,poésie, 2010

Isidore Ndaywel è Nziem,Histoire du Congo (version poche),2011

Léopold Courouble,En Plein Soleil,2011

Vincent Lombume Kalimasi

La Légende

du roi Crapaud

Roman

www.lecri.be

(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de laFédération Wallonie-Bruxelles)

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL

(Centre National du Livre - FR)

    

ISBN 978-2-8710-6654-5

© Le Cri édition

Avenue Léopold Wiener, 18

B-1170 Bruxelles

En couverture : Jérôme Bosch,Le Jardin des délices, Le Paradis terrestre.(Triptyque, volet gauche, détail)

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

À tous mes enfants.

À Jean Adonis Lombume,

Christiane Lévêque,

Ria Carbonez

et Kathryn Brahy.

Après plusieurs générations d’aigreur et de souffrances dans leur pays de montagnes et d’aridité minérale, terre sans cesse baignée d’écumes noires, senteur d’absinthe vomies d’une mer morte, les Jabirus accueillirent leur jour de guerre, annoncé par Jaracanda le Torride dans sa saison de prophète dément, avec des cris de victoire sur toute la gent maudite des Crapauds.

— À mort les Batraciens ! hurlaient-ils. Voici venu le jour de notre guerre et de notre vengeance !

Leur guerre avait deux faces : celle de la conquête de l’eau et celle d’une rancœur de défaite, subie il y a près d’une double décennie, dans leur tentative de ravir aux Crapauds le secret de l’eau. Pas de cette eau semblable à celle de leur pays, crachée par une mer noire puante d’absinthe qu’ils avaient appris à laper dès leur prime enfance, mais de cette eau qui tombe du ciel, graines liquides avec goût incolore des nuages. Parfois, des vents déposaient sur leur terre, venues du pays des Crapauds, des gouttes de pluie qu’aussitôt le sol se dépêchait de boire, ne laissant sur sa peau craquelée que l’espoir d’un baiser humide et sombre de ce liquide incolore.

Les Jabirus pensaient que, depuis des temps sans mémoire, les Crapauds avaient reçu de leurs dieux le pouvoir de rassembler, sous la houlette de leurs chants de magie et de puissance, les têtes ellipsoïdes et les ventres octogonaux des nuages, pour battre leur terre d’orages bienfaisants. Et ils disaient encore que les Crapauds avaient donné à ces nuages des noms changeants, à cause du vent qui les transformait au gré de sa course, Éléphant brouteur d’eucalyptus, Écume aux cheveux grisonnants, Hippopotames aux mâchoires endormies, et d’autres noms encore que les Jabirus, les Oiseaux migrateurs et les Cigognes, suite aux Hommes, avaient nommé alto, strato et cumulo-nimbus.

L’une des facettes de cette guerre était donc la conquête de cette eau claire qui gonfle la terre et lui fait lever une odeur de luxure et de bombance, dont se parent tous les pays prospères. Mais cette guerre avait aussi un autre relent, celui d’une revanche sur les Crapauds qui, une décennie plus tôt, avaient vaincu et humilié leur père Toko Tor le terrible, précipitant ce dernier dans une mare où s’éteignit son œil à la fois émeraude et onyx.

De tout temps, les Jabirus — au contraire des Crapauds — avaient fait corps avec les montagnes et récifs arides aux pieds desquels battaient les eaux noires d’une mer morte, puanteur d’absinthe. Ils ne daignaient quitter leur pays de pierres à peine fleuri d’herbes folles et de champignons vénéneux à deux ou plusieurs têtes car, entre les crevasses des pierres, les fissures et ornières de la terre, des os blanchissaient par milliers : c’étaient ceux de leurs compagnons, ceux de leurs pères, et même ceux des pères de leurs pères, os de tout âge, de toute taille par multitude éparpillés. Non, pour rien au monde les Jabirus ne quitteraient ces raideurs blanchâtres, car ils étaient les gardiens de ces os, et ces os étaient leurs gardiens. Les vivants protégeaient les morts ; et les morts protégeaient les vivants. Ces reliques étaient la mémoire sacrée, pétrifiée de leur passé, qui les retenait prisonniers de leur immobile et pâle pourrissement.

— Que pouvons-nous faire d’autre, prisonniers de nos os entre des nuages stériles comme des pierres et une mer empoisonnée d’absinthe, sinon voler vers le pays des Crapauds innombrables et leur ravir le secret des pluies, des orages et des tornades ?

Longtemps, les Jabirus avaient comploté dans une grotte immense frottée de puanteur d’absinthe, dont la voûte de schiste était peuplée de tribus de Mygales, de Chauves-souris et de Vampires. Cette sombre cavité était à la fois leur trou à palabres, leur mangeoire et leur dortoir. Ils s’y heurtaient dans une cohue d’êtres liés par un pacte de sang, de violence et de mort.

Ah ! voler vers le royaume d’Akra, à plus de dix mille brassées d’ailes vers le Sud et revenir à leurs os après avoir fait leur le mantra magique des Crapauds, que ceux-ci cachent dans leur ventre et grâce auquel ils font tomber les eaux du Ciel,koa, koa, koa,dans un vacarme polyphonique — tel était le rêve obsessionnel des Jabirus. Mais qui jamais saura, parmi les Oiseaux, moduler comme il faut le mantra de l’eau, sans auparavant être initié par la princesse des Crapauds la vestale cardinale, comme disent les Crapauds, dont la laideur, lunaire de pustules pareilles à des entonnoirs et des cratères, était le signe terrifiant de leur puissance brasseuse des tempêtes, ouragans et cyclones ?

Et qui, à part eux, sait moduler les incantations de la pluie et bruire du rire-tonnerre ? Danser la danse de la houle et du raz-de-marée sur des pas palmés de mantras, capables de dompter l’âme même des tumultes liquides ? Ordonner les convulsions sismiques, les dérives des Continents, l’engloutissement des terres ?

Qui, à part eux, les dieux associent-ils, tous les cinq mille ans, pour un déluge avaleur des mondes ?

Les Crapauds étaient les maîtres de l’eau et de son double langage de flux et de reflux, de douceur et de fureur, de vie et de mort, d’abondance et de destruction, disaient les Oiseaux migrateurs.

Ces pèlerins du soleil, singulièrement les Cigognes volubiles, dont les ailes à chaque saison cognent les nuages dans un voyage vers le Nord en traversant montagnes, fleuves et mers, disent des Crapauds des histoires étranges.

Ils disent : « Il y a bien longtemps, lorsque les dieux avaient décidé de détruire Atlantide, ils firent appel à tous les animaux bruiteurs de l’eau, et plus particulièrement aux Crapauds du monde, pour moduler ensemble les syllabes du Déluge. En ces temps-là, tous les êtres de la terre, et plus particulièrement les Hommes, buvaient, mangeaient, riaient, mariaient leurs enfants et vaquaient, comme à l’accoutumée, à leurs occupations de tous les jours. Tous, ils étaient sourds et aveugles aux signes précurseurs de la Catastrophe pourtant annoncée par le contexte : absence d’Oiseaux migrateurs, mort prématurée des fleurs et des bourgeons en cette saison pourtant de soleil, amoncellement dans le ciel de tous les nuages du monde. Et venus, de tous les coins de la planète, les Crapauds en tous genres et toutes espèces : Crapauds-Lions, Buffles, Hippopotames, Crapauds géants, nains, biscornus, Crapauds à tête de licorne, zébrés, hachurés, Crapauds protéiformes de couleurs aux pustules semblables à des ecchymoses respirant, chacune, de son propre souffle. Tous ces Batraciens bruissaient à l’unisson autour d’Atlantide d’une clameur commune de bave, de fumée et de magnésite, appelant, en bramant, les remous du Déluge ».

C’est ce que disaient les Cigognes, si volubiles, quand le plaisir de conter leur capture le gosier !

Les habitants d’Atlantide se moquèrent des Crapauds, mettant sur le compte de la misère et du désespoir leurs coassements dépareillés, qui ressemblaient à des lamentations d’immigrants clandestins.

— Assez d’étrangers chez nous ! Rentrez chez vous ! hurlaient-ils méprisants et pleins de morgue.

Ils rirent même d’un certain Noé, un timbré comme ils l’appelaient, qui s’efforçait de construire un bateau en plein milieu de la Ville, loin de l’océan.

— Pourquoi ? lui demandaient-ils, en riant.

— Un déluge approche à grands pas, leur répondait le timbré, sans rire, ce qui gonflait leurs poumons d’un fou rire féroce — qui faillit même étrangler un pontife qui passait par là.

Atlantide, disaient les Cigognes volubiles, se trouvait à plusieurs brassées d’ailes vers le Nord, entre le soleil et l’étoile polaire, droit devant au-dessus des écumes de l’océan. Climat doux. Haute et belle culture de l’esprit et du corps. Beauté superbe de ses Villes, dont Atlantis la capitale. Comme empire, Atlantide s’étendait jusqu’à Khemit, le pays des fils de Kham, et plus loin jusqu’à la Grèce, régnant sur toute la Méditerranée, le Moyen-Orient et les terres qui ceinturent la Mer Noire. Mais les habitants de ce superbe continent commencèrent peu à peu à irriter les dieux par leur orgueil, aveuglés par leurs propres lumières. Entre-temps Tyrans et Dictateurs avaient depuis longtemps chassé du pouvoir les Hommes sages, qui eux-mêmes avaient remplacé les Rois intronisés jadis par les dieux. Ceux-ci, à bord de vaisseaux étranges, étaient venus des nuages et les terriens de l’époque les avaient appelés Fils du Ciel, ainsi que l’attestent toutes les écritures sacrées du Monde. Fils du ciel qui, plus tard, deviendront leurs pères, après qu’ils eurent constaté que belles étaient les filles de la Terre.

Mais revenons à Atlantide, où la perte de toute morale, la corruption et la dégénérescence du sexe, alliées à la cruauté, à la morgue, à la vanité et à des pratiques de magie noire provoquèrent de terribles tremblements de terre. Un grand bouleversement résulta des terres immergées, ce qui facilita la levée des eaux et l’engloutissement d’Atlantide.

Les Crapauds du Monde firent tomber les eaux du ciel et lever celles de la terre et de l’océan, qui fracassèrent Atlantide, la submergèrent et la noyèrent en morceaux épars de granit, de basalte, d’airain et de pierres. Et une partie d’Asie et une partie d’Europe, sur lesquelles avait déteint de moitié la démence d’Atlantide. Dans de gigantesques fracas d’écumes, toutes ces terres sombrèrent. Plus rien de la superbe Atlantide ne subsista au milieu des flots qui, depuis, se sont apaisés et roulent son nom, de nos jours encore, entre leur chevelure de magnésite.

Les Cigognes volubiles disaient tenir cette histoire de jadis, de leurs pères, qui la tenaient de leurs pères, et ceux-ci de leurs pères…

En ces temps-là, les Crapauds avaient fait de l’équinoxe du printemps un solstice de nuages difformes, laissant petit à petit le vent les fusionner en un immense amas sombre qui roulait entre ses entrailles des bruits sinistres. Et ceux des humains qui se rappelèrent les avertissements de Noé, frappés de frayeur par cette éclipse solaire prévue par aucun géomètre du ciel, coururent vers le temple que ne visitaient plus que courants d’air, poussières, cancrelats, fourmis, mygales et chauves-souris. Et là, devant des bougies à demi dévorées par des rats et des statues vêtues de toiles d’araignées, ils implorèrent ces bustes de bronze de venir à leur secours en remplaçant le noir du ciel par un midi de soleil, bavant des promesses de louanges sans fin…

Mais c’était trop tard.

— Quand les Crapauds lancent leurs cris de guerre, typhon, tempête, tsunami, ouragan et raz-de-marée, disent les Cigognes volubiles, ni eux ni personne n’a le pouvoir d’arrêter cette ruée mortelle !

Et il vint, ce jour mortel. Les Crapauds cessèrent de coasser et le ciel de vrombir, laissant peser sur les habitants d’Atlantide un moment inhabituel d’éclipse solaire, propice peut-être à une méditation, à un remords, ou à un repentir avant une catastrophe irrémédiable.

Puis, soudain, dans un fracas de rochers qui s’effondrent, des eaux tombèrent, soulevant celles de l’océan.

Mais voici : avant le déclenchement du déluge, pendant le moment de l’éclipse solaire qui dura le temps de l’effarement et du repentir, des Animaux de toutes les espèces, y compris bien sûr les Oiseaux migrateurs, les Cigognes et Crapauds, prirent place parmi les hommes à bord de bateaux et d’embarcations difformes. Parmi eux, il y avait celui de Noé le timbré, et de Melki Sedec le prophète aux yeux violets. Celui-ci, que des disciples appelaient avec amour le Maître du Son et de la Lumière, avait à plusieurs reprises mis en garde les hommes d’Atlantide de leurs fautes vis-à-vis d’eux-mêmes, et funestes à l’équilibre du monde. En vain.

Prophètes, hommes et femmes, Oiseaux et Batraciens, et des animaux et bestioles d’Atlantide cinglèrent vers les Continents appelés de nos jours l’Amérique du Sud et l’Afrique. Voilà pourquoi, disaient encore les Cigognes, les tambours de Cuba, du Mexique ou de la Colombie, bien avant les siècles d’esclavage, battent les mêmes pulsations que celles du Congo, de l’Angola ou du Sénégal, aux saisons des semailles, des amours et du renouveau.

Les Crapauds du pays atlante, à peau de corail, apprirent aux Crapauds de Khemit des onomatopées fabuleuses, celles par exemple qui lèvent l’eau du Nil à la constellation du Lion, la faisant grosse d’écumes fertiles.

C’est ce que disent de tout temps les Cigognes volubiles.

Elles disaient encore, des Crapauds, une histoire de terre ancienne, luxuriante jadis, mais dont ne subsistent plus que quelques ruines gravées d’hiéroglyphes incompréhensibles à demi immergés dans le sable. Ce désert porte aujourd’hui un nom, Sahara, donné par des hommes qui y vinrent bien plus tard, après la mort de Khemit.

Sahara, désert sous les caresses stériles du vent nommé sirocco, qui berce le sommeil des djinns au ventre de sable… ergs, dunes, oasis, palmiers, dattiers, bosquets crépus, filets d’eau, traces d’araignée, de lézard, de renard, de chameau ou de dromadaire… et puis des mirages, pièges de poussière et de vent qui trompent même des Oiseaux migrateurs encore immatures dans un voyage du ciel, et qui tombent, effarés, devant une eau qui n’était que du sable.

Et le jour des tempêtes, hors des statues démembrées enfoncées dans le sable, sortent des voix d’outre-tombe. Et que disent ces voix ? Nul ne le sait, parce qu’on ne s’agenouille pas dans le sable pour écouter une voix d’outre-tombe.

Ces étendues de sable furent autrefois le lit d’un fleuve aux muscles puissants, un des bras du Déluge, disent les Cigognes volubiles, et dont le nom, au goût de sel, s’est évaporé depuis des temps sans mémoire.

Au bord de cette eau des temps lointains, avaient prospéré des Crapauds guerriers, artisans, musiciens, pêcheurs, vanniers, agriculteurs, nécromanciens, rois et prophètes.

Ils vénéraient tous Koa, le dieu ouvreur des pluies et des orages, qui retenait immobile sur leur terre la saison des eaux, de la fécondité et des amours. Son ventre obèse et divin émettait des sons comme surgis des gouffres et des abysses,koa, koa, kokokokoa,qui assemblaient à leur gré tous les nuages protéiformes des latitudes et des longitudes. Aussi, à chaque équinoxe du printemps, époque paraît-il de la naissance du dieu dans une grotte, tous les Crapauds modulaient, chacun selon son génie et l’impétuosité de son ventre, ce mantra prodigieux. Temples, taudis, tavernes et rues bruissaient de cacophonies assourdissantes, dans une fervente violence.

Koa, cuirassé de toutes ses pustules de dieu, celui parmi les Elohim qui firent tomber les premières eaux du Monde, vint parmi les Crapauds et les Hommes à bord d’un vaisseau transparent comme le vent. Et tous les êtres d’alors, en murmurant des prières de gratitude, venaient à lui pour caresser chacune de ses pustules comme autant d’outres gonflées de bénédictions liquides.

Mais, plus tard, vinrent aussi des générations d’Hommes mécréants, imbus d’eux-mêmes, académiciens, savants et connaisseurs, fermés à l’inaudible et à l’invisible, orgueilleux de leurs découvertes sur le temps, le corps et la matière. Ils détruisirent les temples de Koa en riant de ses pustules divines, et décrétèrent la chasse aux Crapauds, dont le dos grenelé de gibbosités enlaidissait leur pays, disaient-ils. Rois, initiés, prêtres, princes, vestales, guerriers, va-nu-pied, tous les Crapauds furent pourchassés et massacrés sans distinction, dans leur forme obèse, ronde et unanime de pustules, casquée d’une tête octogonale aux yeux globuleux.

— Tous ces monstres rendent laid notre Pays,affirmaient les Hommes, péremptoires et debout sur leurs sciences.

— Et s’ils étaient dieux, ne nous auraient-ils pas déjà dépêché tempêtes et ouragans de tout l’Univers ?

— Détruisons croyances et superstitions ! Allons à la conquête des dieux nommés matière, atome, technologie ! Et au feu, ou au piloris, ou ensevelis vivants les Crapauds, et les hommes qui se disent leurs défenseurs !

Mais beaucoup de ces Reptiles, maîtres du mimétisme, qui avaient appris à donner à leur peau les gerçures des arbres et la couleur de la boue, échappèrent à la destruction et s’exilèrent vers le Sud, plus tolérant. Roi, vestales cardinales, prêtres et initiés de l’eau emportèrent avec eux le secret des pluies, laissant dorénavant sans orage le pays où ils vécurent, terre au nom oublié car oublieuse des bienfaits du dieu Koa. Il cessa d’y pleuvoir. Un midi, le soleil, crucifié au mitan du ciel, chassa toutes les nuits et chassa les vents qui brassent les nuages porteurs d’eau. Il reçut du ciel de brûler à chaque instant forêts et savanes, de boire, jusqu’à la dernière goutte, le fleuve et tous ses affluents et confluents, les rivières, les mares, les marais et marigots, et de ne préserver que quelques poches d’eau (que les hommes plus tard nommeront oasis) pour des ermites, des chameaux et dromadaires amoureux du désert ; ceux-ci n’avaient pas les pas sauvages des fauves qui, autrefois, peuplèrent cette terre. Ceux-ci, eux aussi amoureux des frondaisons et ramures senteur de chlorophylle, avaient suivi les Crapauds vers les pays du septentrion. Certes, la saison pluvieuse, précédant d’un pas sa jumelle la saison sèche, continua de tourner autour des terres équatoriales, mais il lui fut interdit de se poser sur ce pays au nom oublié. Délaissé à ses soifs, il gagna, petit à petit, une calvitie minérale de pierres et de sable sous lesquels dorment conques et coquillages. Et, par-ci par-là, poussèrent des dattiers et palmiers baignés d’eaux aux paupières dormantes.

Toute vie finit par s’y éteindre, sauf celle du scorpion, du crotale, du rat, du renard, de la fourmi et de l’araignée, ou encore du chameau et du dromadaire, des insectes, des reptiles et des rongeurs, qui apprirent à faire le jeûne de l’eau à toutes les saisons.

Les Hommes périrent et périrent avec eux leurs sciences dont les hiéroglyphes, à demi avalés par le sable, ont fini depuis longtemps d’y ensevelir superbe et vanité. Jadis monuments de basalte, de diorite et de bronze frottés d’huile d’olive et dressant leur front orgueilleux contre le soleil et contre les étoiles les voici, débris dérisoires dont les creux, pour ceux qui en ont, servent aux petits mammifères d’écuelle à leur urine. Urine qu’ils boivent ensuite, pour survivre dans cet enfer de feu et de sable.

Histoires d’eau, de sable, d’ergs, d’oasis et de Crapauds rapportées de tout temps par les Oiseaux migrateurs, et plus particulièrement par les Cigognes volubiles qui, bien que bégayant, savent rendre la beauté sonore des métaphores, des temps et lieux d’autrefois.

Mais qui peut, aujourd’hui, croire aux métaphores des Cigognes, ivres et folles des vents, des étoiles, du soleil, des pyramides, des dattiers, de Méditerranée, de Sahara, des équinoxes de printemps et des solstices d’hiver, du Déluge, d’Atlantide, de Noé, de Melki Sedec, de Khemit, des hiéroglyphes mangés par le sable, de l’assassinat de dieu Koa et de l’exode des Crapauds vers le Septentrion ?

Ah ! Crapauds, connaisseurs des noms des nuages bedonnants d’eau et rougeoyants de tonnerre, Hippopotame bégayant, Éléphant bedonnant de végétaux, Écume aux cheveux grisonnants, Autruche déplumée par le vent, Phacochère aux mâchoires zigzagantes !

Les voyages des nuages du haut vers le bas, et du bas vers le haut. Nuages tombant en trombe d’eaux, nuages remontant, invisibles, dans un corps éthéré. Nuages sauvages mais domptés, et comparés à des brebis au cou accroché d’un tonnerre pareil à un bourdon dont la clameur fait tomber le lait incolore du ciel. Nuages immortels depuis leur venue au Monde, vivant leur vie d’alto, de strato et de cumulo-nimbus à plusieurs mètres d’altitude avant de tomber sur la terre en ondées, en averse, en orage, en tempête, ou en déluge. Et de rentrer ensuite dans leur pays de nuées, frottés de soleil.

Nuages à l’âme volatile, ne perdant rien, ne gardant rien, mais se transformant sans cesse selon le vent et leur voyage toujours recommencé vers le ciel…

Feu, Air, Terre, Eau. Eau, Terre, Air, Feu. Les Crapauds avaient appris des nuages les métamorphoses de la vie et le sens de ses pas : le soleil ou la lumière.

Mais les Jabirus, qui pourtant n’étaient pas mécréants, n’étaient pas prêts à l’accepter car, de tout temps, ils étaient fascinés par leurs os qui les retenaient prisonniers d’une senteur noire de mer morte. Et, à l’instar de Jaracanda leur roi torride casqué d’une huppe tour à tour émeraude et onyx selon les saisons de ses humeurs, des saisons de demi démence les transformaient en demi sorciers, en demi forbans possédés de transes, en demi poètes visités de fulgurations ivres.

Voilà dite, enchevêtrée à une petite histoire des Jabirus, celle longue des Crapauds. Les Cigognes volubiles aiment la raconter à leur saison d’amour et de parole.

Quand donc les Jabirus sans nombre eurent fini d’envahir et de détruire son royaume, Ekrane le roi des Crapauds, comme s’il muait, sortit lentement de la nuit pleine d’étoiles qui peuplaient encore son cerveau. Ces astres virevoltant et douloureux lui étaient donnés par un coup à la base de son crâne. Coup de massue, de sabre d’abattis, d’aile de Jabiru possédé par une transe de sorcier forban ?

Lorsqu’il se releva des gravats de son palais à demi détruit, la guerre était finie depuis longtemps. Les Cigognes disent : « Bénies soient les étoiles dans le cerveau d’Ekrane, car elles l’avaient préservé de la vengeance des Jabirus. »

L’attaque des Jabirus fut si foudroyante que même les nuages n’eurent pas le temps de l’annoncer, aveuglés peut-être par l’éclipse solaire que ces pillards féroces fabriquent avec leurs ailes étendues sur toute la voûte du ciel.

— À mort, les Crapauds ! À mort, Ekrane ! À nous, la saison des pluies !

Tels étaient, ce midi-là, des cris sortant d’un nuage vrombissant de plumes, de griffes et de dents en collision les unes contre les autres dans des gencives noires. Effroi, panique, débandade des Crapauds dans une cohue de pustules et de ventres obèses, surpris pour la plupart dans leur saison de rut. Corps scellés en une masse difforme. Râles, hurlements, sanglots. Langues de feu léchant édifices et taudis. Cadavres couchés dans la boue, la poussière et le bitume des Cités.

Ekrane, le roi des Crapauds, se réveillait et, bribe par bribe, des images de sa défaite remplaçaient peu à peu les étoiles de son cerveau. Il se rappela l’éclipse solaire soudaine, les massacres, le feu, les fuites, les sanglots, les Jabirus chutant du ciel pareils à des jets de pierres dotées d’ailes, de crocs, de serres et cris pillards. Et les ténèbres tout à coup lui voilèrent la raison dans une douleur fulgurante au bas du crâne.

Évanoui, il n’avait pas senti, sur lui, le poids d’un pan de son palais à demi détruit, qui le préserva de la vengeance des Jabirus. Et, à demi réveillé, lui bondirent à la mémoire, parmi quelques étoiles encore vivantes dans son cerveau, les jours anciens et morts de sa victoire sur Toko Tor, terrible magicien à l’œil émeraude et onyx. Celui-ci fut le premier, parmi les rois jabirus, à donner à son peuple et à ses guerriers une démence à deux têtes, démence d’eau et démence contre les Crapauds. En ces temps-là, Ekrane, à peine sorti de l’enfance, venait d’être intronisé Roi sur le cadavre de son père, trouvé inerte entre les reins assassins d’une prostituée.

Lors, proclamé Roi sur une saison immobile des pluies, il reçut, à l’oreille droite, de la bouche même d’Okoan le prêtre-silex, le mot secret du pouvoir de l’invisibilité.« Vive Ekrane, notre Roi protubérant des pustules de la puissance ! », avait vrombi le pays d’Akra, la terre des Crapauds innombrables. Entre-temps, Toko Tor régnait déjà sur les os et les falaises du pays des Jabirus, dont la puanteur absinthe conquérait l’espace et même le ciel, vieillissant les nuages stériles qui y vivaient. Cette puanteur vieillissait aussi les Jabirus, prématurément, bien que les Crapauds, néanmoins, aient toujours vécu plus longtemps qu’eux, grâce peut-être à leur régime de batraciens, se contentant de leur part de vent, de pluies, de soleil, de nuit, de coléoptères, de vermisseaux, au contraire de leurs ennemis qui boivent de l’absinthe, broutent des amanites phalloïdes, adorent leurs os et frottent un ciel empuanti d’effluves mortels. Sous ses décombres, Ekrane s’en souvenait. Plusieurs jours avant l’éclipse solaire de Toko Tor le terrible, les nuages blancs et ronds, nommés cauris divinatoires, avaient roulé sur eux-mêmes sur le tapis du ciel, annonçant aux Crapauds la venue, dans une décade, des Jabirus. Aussitôt, les Crapauds firent appel aux nuages, si féconds, des tropiques, faisant de leur tête d’ellipse et de leur ventre de calebasse un amas sombre au-dessus de leur pays. Cette ombre immense fut baptisée Dos de crabe en attente de l’éclipse solaire des Jabirus.

Quand ceux-ci vinrent un midi, griffes gantées d’éclats solaires, dents pareilles à des couteaux de jet empêtrés dans des gencives noires, huppes rouges, lapis-lazuli, jades, rubis et jaunes en guise de casques couleur de leurs yeux, les Crapauds les attendaient depuis le matin, aiguisant leurs coassements aux raies du soleil levant. « Bombe le dos, Crabe, et apprête tes eaux et tes foudres ! »

Aussitôt, sans un signe de sommation, éclair ou tonnerre, qui précède toute catastrophe liquide, les eaux tombèrent dans des fracas de foudres ! Les Jabirus perdirent plus de la moitié de leur nombre. Un feu mordit les plumes de Toko Tor et, opiniâtre, le poursuivit jusque dans une boue de marais, où le roi des Jabirus finit de s’éteindre. En mémoire de ce jour de victoire, les Crapauds saluèrent et remercièrent Dos de crabe qui se démembra en plusieurs nuages que les Hommes nomment alto, strato et cumulo-nimbus, et que les Crapauds appellent Cynocéphale brouteur de soleil, Chien à tête de croisettes de cuivre, Éléphant écraseur de plantes, Hyène au rire de lamelles métalliques, selon les visages que daignait leur donner le vent.

Ekrane… images anciennes d’une victoire morte… « ah, ! pensa le Roi des Crapauds, où est ce temps de jadis, quand seuls les Crapauds à dos de pustules et d’ecchymoses fiers, à tête de balafres et de scarifications, obèses de coassements féroces, étaient habilités à prendre les Crapaudes, parce que seuls ils combattaient et défendaient la vie ? Dont les notes savaient pétrir les nuages et leur donner, avec le vent, des visages de guerre et de victoire ? Qui connaissaient toutes les vibrations de la terre par leur nombril posé sur le nombril de la terre, et qui connaissaient toutes les vibrations du ciel par leurs pustules levées vers le ciel ?

» Et les guerriers Crapauds, quoiqu’en pensent les Hommes ou les Oiseaux migrateurs, n’ont pas reçu du ciel que de lancer des foudres contre des arbres qui se prennent pour des dieux à force de tutoyer les nuages ! »

Le chant des Crapauds, en effet, n’était cacophonie que pour les oreilles non encore mûries par les trente-sept spirales du vent. Car même le déluge est notes superbes et magiques qui s’agencent pour tracer, entre ciel et terre, une passerelle de mots liquides pour une renaissance.