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Ce roman commence comme une romance, mais ne vous y fiez pas. Ecoutez votre petite voix et laissez vous emporter entre la Provence et la forêt tropicale, pour découvrir comment une épreuve est une chance d'apprendre sur soi. Le constat est sans appel, Lucie ne sait pas s'engager dans une relation amoureuse. Pourtant, quand Vic, son premier amour et le frère de sa meilleure amie, revient d'une absence de plusieurs années, son coeur se met à battre plus fort. Des retrouvailles comme une évidences, contre lesquelles elle va pourtant lutter. D'autant qu'avec lui reviennent des souvenirs longtemps enfouis, traces d'un passé douloureux et destructeur. Alors que Lucie s'enfonce jour après jour, Vic organise un voyage qui, il l'espère, va changer sa vie et l'aider à se retrouver. Entre mer des caraïbes et forêt tropicale, au coeur de l'Amérique centrale, de rencontres en apprentissages, Lucie va-t-elle arriver à pardonner, à avancer et à laisser la magie opérer pour s'autoriser à aimer à nouveau?
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Seitenzahl: 428
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Je te pardonne, non pas parce que tu mérites le pardon, mais parce que je mérite la paix.
Auteur inconnu
À mes enfants, pour que l’amour triomphe toujours dans vos vies,
À celui qui a changé ma conception de l’amour,
À vous,
« Ne cherche pas l’amour. Cherche plutôt et trouve tous les obstacles que tu as construits pour l’empêcher de vivre. »
Rûmi
1. Lucie
2. Lucie
3. Vic
4. Vic
5. Lucie
6. Lucie
7. Vic
8. Vic
9. Lucie
10. Vic
11. Lucie
12. Vic
13. Lucie
14. Lucie
15. Vic
16. Lucie
17. Vic
18. Lucie
19. Lucie
20. Lucie
21. Lucie
22. Vic
23. Vic
24. Lucie
25. Lucie
26. Lucie
27. Lucie
28. Vic
29. Vic
30. Lucie
31. Lucie
32. Vic
33. Lucie
34. Vic
35. Lucie
36. Lucie
37. Vic
38. Lucie
39. Lucie
40. Vic
41. Lucie
42. Lucie
43. Vic
44. Lucie
45. Vic
46. Lucie
47. Vic
48. Lucie
49. Vic
50. Lucie
51. Lucie
Epilogue
La Petite Voix
Remerciements
C’est quand même incroyable ! Tout ça pour ça ! Pour en arriver là ! Je jette l’éponge ! Je sature ! Dix années de psychanalyse, de travail sur moi, mes angoisses, mes machins bidules choses, pour finalement revivre inlassablement la même merde amoureuse ! Une handicapée de l’amour, voilà ce que je suis ! Se faire plaquer comme une merde, après trois ans de relation. Ok, je ne suis pas parfaite ! Mais lui non plus. Ah ! Ça non !
Je bous à l’intérieur de moi ! Trente balais et me voilà célibataire. Je fais le constat que ce n’est pas la douleur ou la tristesse qui prime, mais la colère. Ce n’est pas de l’avoir perdu qui me fait disjoncter, c’est de me retrouver au point de départ et d’avoir repris en pleine face les mêmes arguments que lors des précédentes ruptures, alors que putain quoi j’avance ! En tout cas je lâche soixante-dix balles par semaine à un type pour avancer ! Et ce depuis des années, une décennie même ! Cela dit le fait qu’il ait pu se payer certainement une piscine et des vacances de dingue grâce à moi n’était pas vain ! La preuve, j’arrive à repérer aujourd’hui que non, je ne suis pas triste qu’Adam m’ait quittée.
Je tourne en rond autour de ma table basse, essayant de trouver un moyen de décharger tout ce qui se percute en moi.
— Aaaaaaaaïïïïïïïïeeeeeeuuuuuuhhhhhhhh !!!!!
Faute de trouver comment m’y prendre, c’est moi qui percute quelque chose… Putain de pied de table sur mon petit orteil, ça fait mal ! Même toi la table tu m’en veux ? Vous vous êtes ligués contre moi ou quoi ?
Respire, respire, respire. Ok. S’assoir et faire le point.
Adam est parti depuis à peine une heure, emportant avec lui les quelques affaires qu’il avait ici, que déjà mon mental prend le dessus. Il m’oblige à gérer mon émotion, émotion qui n’est pas celle qu’on aurait attendue de moi. Quand je vais prévenir ma mère, elle va être effondrée, elle pensera que je suis au plus mal ; quant à Lisa, ma meilleure amie, elle va chercher à sonder mes émotions. Parce que c’est ce qui devrait arriver, je devrais ressentir des choses. Et pourtant à chaque fois c’est la même histoire.
Ce type je l’aimais bien. Il était doué au lit, il faisait de supers massages, était attentionné, amoureux même ma vieille, et on délirait bien. Mais je n’étais pas vraiment amoureuse de lui. Et je le savais. Mon psy le savait. Mais lui, mes proches, ses proches, pensaient l’inverse. Et à trente ans, le type amoureux voudrait s’installer, avoir des enfants. Alors que la nana flippée des sentiments, elle voudrait juste qu’on lui foute la paix, et avoir quelqu’un avec qui passer de bons moments quand elle se sent seule. Mouais… sur le papier ça leur dit toujours, mais au bout de quelques mois ou années de relation, ils attendent plus. Pas moi. Toujours pas. Pourtant dans le fond j’aurais bien voulu être une fille comme les autres, tomber amoureuse, avoir des rêves et des projets. Comme avant… comme avec… Chut ! Je t’ai rien demandé à toi là-dedans. Mais ça ne vient pas. La faute à mon vécu abandonnique selon mon psy. Vécu que je lui ai raconté cinquante-huit mille fois, sans jamais voir d’évolution pour autant.
Assise sur mon canapé, je regarde cet appartement que j’adore. Ce mobilier chiné totalement dépareillé, mais dont chaque pièce a une histoire, le vieux parquet grinçant qui donne un aspect chaleureux au salon, les murs très hauts sur lesquels j’ai pris plaisir à apposer peintures et tapisseries, couleurs et motifs, et la baie vitrée qui laisse entrer le merveilleux soleil du sud. J’aime vivre ici. J’aime vivre seule. C’est ainsi que je me sens le plus en sécurité. Seule. Juste moi et moi, pour la vie. Non pas que je m’aime à la folie et que je trouve ma compagnie passionnante, mais au moins, seule chez moi, seule avec moi, je garde mes repères, je garde mes habitudes, et rien ni personne ne vient tenter de les remettre en cause, de faire bouger les lignes pour les adapter à la présence d’un autre. Juste moi.
C’est donc ça. Je vais simplement accepter de vivre seule. Pas d’amoureux, pas d’obligation. Une partie de jambes en l’air de temps en temps. C’est parfait. Même pas de chat. Je hais les animaux. T’es vraiment pas drôle en fait comme fille.
Je décide d’appeler ma mère et ma meilleure amie pour les informer de ma situation. Il n’y a aucune émotion. Je ne suis pas connectée à ce canal avec les hommes. Tu l’as été hein. Chut ! Bah t’as besoin d’une piqure de rappel apparemment, et ne me dis pas chut. Par contre, je vais devoir faire face au tsunami d’émotions qui va envahir mon téléphone dans 3-2-1 :
— Maman, coucou !
Et voilà, j’explique d’une traite et les vannes sont lâchées. Les siennes pas les miennes.
— Oh ma pauvre fille ! Tu dois être si triste !
Ah non, maman, tu vois je ne le suis pas, et c’est le problème de ma vie, à quel moment tu as eu le sentiment que je l’étais ? Et puis « ma pauvre », tu ne pouvais pas choisir un autre mot, non ? parce que je ne me sens pas pauvre.
— Oui maman, ce n’est vraiment pas facile.
Je n’ai jamais exprimé mes émotions, je me suis toujours contentée de coller à celles des autres. D’aussi loin que je me souvienne, et mes souvenirs d’enfance sont très épars, je mimais les émotions des autres, ou alors je savais celles qu’on attendait de moi et je les produisais sur commande, ne ressentant pas les choses au fond. Évidemment pas dans toutes les circonstances. Ça a été un long travail de décortiquer les moments où je ressentais vraiment un truc. Quand ça touche à Lisa par exemple, ou ma joie quand j’ai eu mon bac ou encore mon diplôme d’architecte, et la colère, elle je la sens, elle prend souvent le pas sur les autres émotions négatives. Mais quand ma cousine Nelya a accouché, je ne me suis pas trouvée niaise devant ce bébé ; il était moche en plus et absolument inintéressant. Les gens me racontent leurs histoires larmoyantes et je ne me sens pas émue. Je trouve les personnes beaucoup trop émotives, ça m’horripile. Lisa dit que ça parle de moi et pas d’eux. Elle est la seule à savoir pour moi et ma relation distendue avec ma part émotionnelle. Elle est ma L., ma moitié, mon autre. Et elle est à fond dans le développement personnel et pense que je devrais essayer : aller à la rencontre de mes émotions pour les accueillir. Hahahaha !
Après le laïus de ma mère sur le fait que je ne dois pas m’inquiéter, que je trouverai l’amour de ma vie, à côté duquel tu es passé, Chut ! et lui ferai plein de petits-enfants – après tout, ce n’est pas de sa faute si sa fille unique a autant de mal à rencontrer l’amour ; Oh ! elle a beaucoup culpabilisé au départ, puis a compris que c’était mon chemin… blablabla… – j’appelle Lisa.
— Ma caille, j’allais t’appeler ! Punaise j’ai une nouvelle de dingue à t’annoncer ! engage-t-elle dès le téléphone décroché, sans me laisser le temps de prendre mon souffle ou elle de prendre le sien. Mon frère rentre en fin de semaine ! Victor rentre, genre vraiment ! Il va poser ses valises chez nous ! Il va même chercher un job. Fini le road trip qui a duré dix ans ! Je suis tellement heureuse !
— C’est super ça ! Va falloir le fêter !
Euh… Tu veux que je te rafraichisse la mémoire concernant le frère de ta meilleure amie ? Tu veux vraiment fêter son retour ?
— Oui c’est prévu ! Vous venez samedi soir avec Adam à la maison ? Je vais organiser un petit repas avec quelques proches.
— Je n’ai jamais été proche de ton frère, avec nos six ans d’écart, il nous calculait rarement, mais bien sûr, mais je viendrai, seule, compte sur moi ma L.
— Lucie, qu’est-ce que c’est que cette histoire de « tu viendras seule » ?
— Bah… Adam m’a quittée.
— Oh merde ! Comment tu te sens ?
— …
— Ok, les émotions ne sont toujours pas au rendez-vous ?
— J’ai été en colère ! C’est bien la colère ?
— En colère ? Pourquoi ?
— Pour payer si cher mon psy pour rien, pour la façon pas très galante dont il s’y est pris, pour ses arguments mille fois entendus…
— Ok, donc il t’a quittée pour ton absence d’investissement émotionnel.
— Oui… mon absence d’investissement tout court.
— Et tu me dis ça comme si tu me disais que tu avais acheté de nouveaux yaourts.
— Oh non ! je mettrais bien plus d’enthousiasme aux nouveaux yaourts !
— Lucie ! me dit-elle en riant. Tu es incroyable. Mais je te le dis, tu as un vrai problème !
— C’est bien pour ça que je vois un psy.
— Et les choses ont avancé ?
— Non. Enfin, si quand même, un peu…
— Bon… Tu sais ce que j’en pense. C’est bien le psy, ça t’a aidée quand même. Mais quinze ans !
— T’es pas marseillaise toi ? Ça fait dix ans pas quinze.
— Non, mais on n’est plus à cinq ans près là ! Alors soit tu n’y mets vraiment pas du tien, soit ça se passe ailleurs ton problème. Surtout que je sais que ces émotions tu les as au fond de toi.
— Peut-être pas, dis-je résignée.
— Viens voir ma kinésiologue, au moins une fois. Je t’accompagne !
Lisa est une passionnée de sciences humaines. Pendant nos études supérieures, alors qu’elle était débordée de travail pour son diplôme d’ingénieure, elle arrivait à trouver du temps pour lire les bouquins du cursus de psycho. Une copine à nous avait emprunté cette voie et lui filait tous les bouquins et articles à lire. Régulièrement, elle continue à s’en acheter. C’est ce qui l’a ouverte aussi à d’autres approches disons… plus holistiques. Enfin, des fois on dirait une illuminée quand même.
— Lisa, arrête avec ça. Je ne veux pas aller vers ce type d’accompagnement mené par des gourous timbrés qui voient des choses qui n’existent pas. Tu sais ce que j’en pense.
— Ok… Tu viens samedi alors ? Je sais que tu ne connais pas trop mon frère, mais moi ça me ferait plaisir que tu sois là, puis je vais avoir besoin d’aide pour tout préparer, change-t-elle de sujet, sentant la pente glissante.
— Tu as en fait besoin d’un cuistot ?
— S’il te plait…
Je capitule. La cuisine est ma passion, je suis dans une cuisine comme d’autres le sont dans une relation : à l’aise, sereine, apaisée et heureuse, moi-même, remplie de sensations.
Ce qui me tracasse le plus c’est de revoir Victor. Contrairement à ce que Lisa peut penser, je connais très bien, trop bien son frère. En tout cas, je le connais sous certains aspects qu’elle n’imagine pas. Il est le seul pour lequel j’ai ressenti des papillons dans le ventre. Le seul dont tu es tombée amoureuse tout court. Je me suis longtemps convaincue que c’était la force de l’interdit qui m’avait fait ressentir tout ça.
Puis, le jour où il a annoncé qu’il partait faire le tour du monde avec sa copine, je me suis effondrée. Je n’avais jamais repensé à cette histoire, bon ok un peu des fois, et je n’ai même jamais parlé de lui à mon psy, ni à personne d’autre en dix ans. Dix ans. Comme si tout ce qu’on avait vécu n’avait jamais existé. Pourtant, à l’évocation de son retour, les émotions frappent à la porte.
Depuis l’annonce de Lisa il y a quelques minutes, mes mains tremblent en tenant le combiné et mon cœur tambourine. Qu’est-ce qui se passe ? Je devrais être effondrée de m’être fait plaquer par Adam. Oui tu devrais. Je n’ai pas le droit, ce n’est ni le moment ni la personne. Alors, en grande pro que je suis, je ferme à double tour, en tout cas j’essaie fort. C’est de l’histoire ancienne après tout. Je n’étais qu’une ado.
Il devait partir un an, entre-temps il a largué sa copine, Ô joie ! puis a poursuivi son voyage. Il a été démarché par une boîte pour prendre des photos de ses expéditions de rêve. Ils avaient vu son blog, son œil imparable pour saisir l’instant, et l’avaient contacté. Puis Instagram a vu le jour. Financé par cette agence et suivi par des millions de personnes, son voyage s’est poursuivi dix ans.
Je n’ai jamais regardé son profil… enfin presque jamais. Je l’ai maintenu le plus à distance possible, me contentant des quelques infos que me partageait Lisa. Tu oublies… non je sais… aussi lors des soirées post largages par des hommes qui n’étaient pas lui, je me perdais dans ses photos, où on le voyait rarement heureusement, mais à imaginer la vie qui aurait été la mienne s’il m’avait choisie moi pour l’accompagner dans ce tour du monde.
Je n’ai donc aucune envie de fêter son retour, aucune envie de voir son teint halé, ses grands yeux verts curieux de tout et son corps musclé de sportif arpentant des paysages somptueux. Je vais devoir me préparer telle une boxeuse s’apprêtant à affronter son adversaire. Non pas qu’il le soit, je pense plutôt à mes émotions. Putain, faut que t’appelle le psy là, non ?
— Ma L., on se voit vendredi midi pour faire le menu et les courses et samedi je viens t’aider.
— T’es la meilleure ! Mais tu es sûre que ça va aller toi ?
— Oui, oui pourquoi ? C’est que ton frère qui revient !
— Non, je parlais par rapport à Adam.
— Ah… oui… punaise quelle idiote ! Tu vois bien la douleur qui est la mienne !
— C’est bien ce qui m’inquiète.
— Je vais appeler mon psy pour prendre rendez-vous, et puis tu le sais bien avec tous tes trucs de développement personnel : c’est seul qu’on a besoin de travailler sur soi et qu’on avance le mieux.
Je l’entends soupirer.
— Lucie… je crois que tu dois arrêter avec ce psy qui ne t’aide plus et tenter autre chose. Puis je ne suis pas d’accord avec toi. Tu peux travailler sur toutes les blessures que tu veux en vivant seule, ce n’est que quand tu les confrontes dans la relation, quelle qu’elle soit, que tu sais si tu es guérie ou pas. L’autre est le miroir de tes blessures et de tes guérisons. Sans l’autre, tu ne fais que mettre un gros pansement, au mieux un bandage. Tu sais ce qu’on dit, « seul on va plus vite, à deux on va plus loin. » Je suis inquiète pour toi.
— Moi aussi je t’aime. À dans deux jours ma L.
Il fallait que je raccroche, ça devenait urgent. Respire, respire, respire. Victor revient. Putain Vic revient ! Mon cœur fait des bonds dans ma poitrine, et moi j’hésite entre danser et m’enfoncer dans mon lit sous ma couette. Et puis cette sensation qui revient avec lui… celle de ressentir enfin, celle de me sentir vivante. La porte ne veut pas se fermer. À croire que ça n’est pas sur commande. Bah non ! Ça serait trop fastoche. Peut-être que je n’ai pas besoin d’appeler mon psy. Et les mots de Lisa, à la fin… vivre à deux pour se réparer. Foutaises !
J’ai reçu plusieurs messages d’Adam ces derniers jours. Les premiers étaient pour savoir comment j’allais. J’ai fini par lui demander ce que ça pouvait bien lui faire. Il m’a répondu Je m’inquiète pour toi parce que je t’aime et que la décision que j’ai prise me brise le cœur. Je me suis dit que je ne comprenais vraiment rien aux sentiments et j’ai arrêté de lui répondre. Il m’écrit quasiment tous les jours désormais. Selon Lisa, il a voulu me faire un électrochoc en me quittant, mais ne voulait pas me quitter vraiment. Selon moi, tout ça est bien trop compliqué et j’ai d’autres chats à fouetter… Notamment ma crème pour ce soir, au rythme de mon cerveau qui mouline.
Qu’est-ce que je vais mettre ? Est-ce que je vais arriver à aligner deux mots ? Est-ce qu’on va retrouver cette alchimie ? Est-ce que je le trouverai toujours aussi beau ? Peut-être que je le trouverais moche ! Ça serait bien ça. Ce moment où tu revois un ex et tu te dis « mais qu’est-ce que je lui ai trouvé ? ». Oh ! oui c’est cette option là que je valide. Mais juste au cas où ça ne serait pas le cas, je m’habille comment ? Ma petite robe noire, au décolleté ravageur dans le dos et au tissu tonique qui fait qu’on croirait que j’ai toujours le corps de mes vingt ans ? Non c’est un peu trop pour un repas pour quelqu’un que je ne connais pas plus que ça… Je vais opter pour mon jean favori, celui qui me fait un cul de bombasse, et une petite blouse noire. En plus avec mes allers-retours en cuisine, ce sera plus pratique. Je mettrai mes sneakers préférées, les dorées et léopard avec écrit « Love Kiss Smile » sur chacun des scratchs. Simple et qui me ressemble. Parce que ça ne sert ABSOLUMENT à rien de sortir le grand jeu. Puis je ne vais pas prendre le risque de me tordre une cheville.
La tenue c’est check !
Maintenant les sujets de discussion. Je ne devrais pas me retrouver seule avec lui, vu le monde que Lisa a invité. Mais, au cas où, mieux vaut que j’en ai quelques-uns de prêts, histoire de ne pas me retrouver comme une bécasse à enchainer les « euh… euh… euh… ». Bon ça c’est facile quand même, j’ai deux options : ses voyages et cette soirée de retrouvailles en l’hommage à son retour.
Putain je gère !
Enfin, le repas. Lisa m’a laissé carte blanche, et je lui en veux; elle s’est genre débarrassée du bébé. Je sais qu’elle déteste ça et préfère se coller à la déco, qui va être parfaite comme à chaque fois. Mais moi, je ne suis pas censée le connaitre son frère, donc pas censée savoir ce qu’il aime, son plat préféré, le dessert qu’il adore… oh mon dieu ! Les framboises qu’il mangeait sur mes doigts avec son regard hyper sexy ! STOP !
Et puis en dix ans de tour du monde, il a peut-être changé. En plus on sera trente dans une petite maison, avec leur petit jardin trop mignon. Quand Lisa et Sasha, son homme, se sont installés là, l’espace extérieur était un dépotoir. Pourtant c’est ce qui a fait leur coup de cœur. Et j’avoue, ils ont eu l’œil. Ils en ont fait un espace simple, cosy et plein de charme. Des petites guirlandes guinguettes jaillissent de sous le feuillage du mûrier immense qui trône en plein milieu. Pour rien au monde Lisa ne l’aurait abattu. Dans la pelouse, ils ont créé un chemin, tel un jardin japonais, avec des grosses pierres qui nous conduisent à une pergola végétalisée, fraîche comme il se doit par ces températures estivales bien qu’on soit en avril. Tout au long, des arbustes, des plantes, des parterres de fleurs nous accompagnent, entourés de petites lampes solaires sur le thème des fées et des lutins. Et puis dans un coin, un bassin naturel, pas plus grand qu’un jacuzzi pour quatre personnes, mais suffisant pour se rafraichir l’été. Un jardin à l’image de Lisa, femme enfant qui croit dur comme fer en la magie de la vie. Et en celle de ma créativité culinaire, semblerait-il.
On a opté pour un buffet style apéro dinatoire, afin de ne pas avoir à mettre tout le monde à table. J’ai donc opté pour des verrines, cakes, quiches, salades, bruschettas et feuilletés. Pour le retour de l’enfant prodige explorateur, j’ai envisagé de revisiter des saveurs et des plats très français et provençaux. La raison officielle est qu’après tant de voyages exotiques, c’est une idée sympa que de rappeler à ses papilles les plaisirs d’ici. La raison moins officielle est ma crainte de me planter dans des plats exotiques que j’aurais trop occidentalisés et qu’il n’aime pas ma cuisine, qu’il vénérait il y a dix ans. Un de mes rêves aurait été de partir faire le tour du monde – avec lui ? tsss tsss tsss ! arrête tes conneries, reviens dans la vraie vie ma grande – pour découvrir les cuisines locales des pays, cuisinées par les locaux, chez eux, avec leurs produits.
Je prépare souvent les festins qui accompagnent nos repas de famille ou entre potes, mais ça ne m’était jamais arrivé pour des étrangers. Sortie de Lisa, ses parents et son frère, je ne connais personne, ce qui ajoute à mon stress. Tous sont d’anciens amis de Vic ou des personnes rencontrées au cours de ses voyages et rentrées au pays. Lisa n’a pas invité la fille avec qui il est parti. Pourtant elle m’avait dit une fois qu’ils étaient toujours en contact et très amis, mais elle lui en veut beaucoup de lui avoir enlevé son frère si soudainement. Elle qui d’habitude est si tournée vers le non-jugement, le fait que chacun est libre de ses choix, elle n’a jamais accepté celui-ci. Pour ne pas en vouloir à son frère, elle en tient rigueur à cette nana dont on a oublié le prénom elle et moi. Ou plutôt que tu refuses de nommer !
Alors que les feuilletés ratatouilles sont au four, les premiers invités commencent à arriver. Je préviens Lisa et file dans sa salle de bain me préparer. Hors de question de puer la bouffe, c’était donc en legging que je m’étais attelée à la tâche. Une douche rapide, ma tenue et un peu de mascara feront l’affaire. Je lâche mes cheveux en signe de rébellion, au souvenir intact qu’il adorait les voir remontés sur ma nuque. Non Vic, je ne t’attends pas de tout mon corps ! Enfin un peu quand même… Ma crinière vénitienne tombe en cascade dans mon dos et une petite barrette vient simplement maintenir les mèches de devant pour éviter d’avoir à me les remettre en place constamment durant les temps que je passerai en cuisine.
Lorsque je sors de la salle de bain, la sonnette retentit et tout dans mon être me dit que c’est lui. Bien que déjà quinze personnes soient arrivées, c’est une évidence pour moi, je le sens dans chaque vibration de mon corps. Je me fige dans le couloir en entendant sa voix résonner dans la maison, et loin en moi. Respire, respire, respire. Punaise j’aurais dû faire une séance avec mon psy ! C’est l’air le plus détendu possible que je passe dans le salon où l’enfant prodige est encerclé, baisé, admiré de toutes les personnes présentes et qui n’ont d’yeux que pour lui. Je tente de passer la plus inaperçue possible pour me faufiler jusqu’à mon antre culinaire, mais c’est sans compter sur la perspicacité de ma Lisa qui me repère même dos à moi.
— Viens ma caille !
Elle m’attrape la main, se tourne vers son frère :
— Tu ne dois pas te souvenir de Lucie.
Nos regards se croisent, le sien interrogatif, surpris… enflammé ? Mon corps est parcouru d’un frisson.
— Si, je me souviens très bien d’elle, dit-il dans un sourire.
Nouveau frisson.
Sa voix s’enroule autour de moi comme un doudou contre lequel on voudrait se blottir. Je cale une mèche de cheveux derrière mon oreille signe de ma gêne, geste qu’il adorait faire quand on se retrouvait tous les deux. Putain de merde, il est encore plus canon. L’hypothèse validée n’est plus ! Please Help !
— Tu n’as pas changé, Lucie, ajoute-t-il son sourire bien accroché, plein d’assurance, alors que je me fissure intérieurement.
Il me trouvait sublime, est-ce que ça veut dire que c’est toujours le cas ? Oh mon dieu ! Oh mon dieu ! J’arrive plus à respirer là ! J’ai des palpitations !
— Euh oui, merci, bredouillé-je. Toi non plus apparemment.
Son regard se durcit, un éclair de colère semble passer dans ses yeux, avant qu’il ne se ressaisisse, interpelé par Sasha, sans que je ne comprenne ce que mes mots ont pu déclencher en lui. Je m’en veux de ne pas avoir trouvé de meilleure réponse.
— Et tu sais quoi, mec ? Elle est célibataire depuis peu, et pas franchement fan des relations amoureuses, donc vous avez qu’à vous envoyer en l’air.
Je le foudroie du regard, suivie de près par Vic, qui a priori n’a aucunement l’intention de s’envoyer en l’air avec moi. Mon cœur se fissure en deux. Tu es beaucoup trop théâtrale dans ma tête. J’exprime librement ton ressenti ma belle ! Mais je n’ai pas le temps de m’appesantir sur ce que ça me fait, la réaction de Lisa qui me sidère.
— Arrête de dire des conneries. Ces deux-là ne se supporteraient pas plus de trois minutes. Puis c’est ma meilleure amie et mon frère… ça serait trop bizarre, presque incestueux. Même si à une époque j’aurais adoré, avec le recul je me dis heureusement que ça n’est jamais arrivé !
— Moi j’aurais trouvé ça cool, renchérit Sasha avant de se prendre une claque derrière la tête par sa chère et tendre.
Sujet clos. Je m’échappe dans ma cuisine, enfin celle de mes amis, pendant que tout le monde regagne le jardin et commence les festivités en attendant les derniers invités. Heureusement, c’est une pièce à part et pas une cuisine ouverte comme j’adore en temps normal pour pouvoir partager la soirée en préparant le repas. Je peux alors refermer la porte et m’appuyer contre pour reprendre mes esprits, heureuse de pouvoir m’isoler de tous, et surtout d’un. Mon cerveau se met à mouliner à deux mille à l’heure. Pourquoi, alors que je n’ai jamais rien ressenti pour aucun homme dans ma vie, jamais de papillons dans le ventre, jamais de jambes en coton, pourquoi lui me fait cet effet-là, encore aujourd’hui ? Son regard, son teint halé, son mètre quatre-vingts musclé, ses cheveux châtains blondissant sous l’effet du soleil, cette mèche qui lui tombe devant les yeux comme il y a dix ans, ses yeux couleur de jade, sa barbe… Respire ! Respire ! Respire !
Je confirme, mon psy ne m’a pas servi à rien, il m’a appris à respirer. Et vu le nombre de fois où j’ai utilisé cette technique ces cinq derniers jours, je peux dire qu’il me sauve la vie. Je mourrais sinon d’asphyxie ou d’hyperventilation, au choix. La respiration me ramène dans mon corps et bien qu’il soit tremblant, je reprends là où j’en étais de ma cuisine, afin de faire la mise en place des plats. Cuisiner m’apaise et m’évite en principe de trop penser, mon cerveau se mettant généralement sur pause, m’invitant presque à un état méditatif comme d’autres le retrouvent en jardinant. Mais a priori ce n’est pas le deal de ce soir. La scène se repasse en boucle dans ma tête, toute seule. Je ne fais rien pour, pourtant… tu n’y mets pas vraiment du tien non plus.
Il a dit que je n’avais pas changé, mais il a foudroyé du regard Sasha quand il a suggéré que… enfin… que vos deux corps se retrouvent nus l’un contre l’autre. Mamma mia ! Il aurait pu réagir avec humour. Bon j’ai fait pareil et peut-être la première, mais ce n’est pas la même chose, en tant que femme je ne peux pas tolérer ce type de comportements qui pourraient faire penser que je suis une fille facile, même si on aurait a.d.o.r.é se retrouver dans son lit… Bah oui hein, oh, ça va. Je suis humaine aussi, pas un robot !
Alors que mon cerveau me tourne en bourrique, que mon corps se prend pour du pudding et que mon cœur se croit à un concert de percussions, je finis de préparer mes assiettes, m’apprêtant à affronter l’extérieur et donc à risquer de le croiser.
Par chance, je réussis à l’éviter le reste de la soirée, préférant me cloîtrer dans la cuisine. Le repas terminé, je range la pièce afin de pouvoir m’éclipser. Bien que Lisa me propose de rester avec eux, je décide qu’il ne vaut mieux pas. Je prétexte beaucoup de fatigue, après tout je suis dans les préparatifs depuis hier, et l’envie de retrouver mon lit, seule et j’assume, ou pas vraiment ce soir. Elle boude un peu, me reprochant de ne même pas boire un verre avec eux, mais je crains que ça soit trop pour moi. Sasha est venu s’excuser dans la soirée, non sans glisser un « quand même moi je trouve que vous iriez bien ensemble… mais en même temps je ne le connais pas encore le beauf ». Moi aussi je trouvais qu’on allait bien ensemble. Je n’t’le fais pas dire.
Je file à la salle de bain récupérer les affaires que j’avais laissé trainer, rassurée de pouvoir enfin partir sans avoir eu à me confronter à nouveau au regard ravageur de mon amour de jeunesse. C’est sans compter sur l’esprit tordu du destin, alors que je me dirige enfin vers la porte d’entrée ou plutôt de sortie, de sortie de secours même.
— Tu t’en vas comme une voleuse sans dire au revoir ?
Je me fige dans le couloir. Je ferme les yeux, mon cœur cogne jusque dans mes tempes, je refoule l’émotion que je sens débarquer, je prends une profonde inspiration pour tenter de calmer le tremblement de mes jambes qui a repris au son de sa voix, j’en ai besoin, avant de me retourner vers lui.
— Vic ! je lâche dans un sourire. Je suis fatiguée. Je travaille au repas de cette soirée depuis hier. J’ai besoin de rentrer.
— Il n’y a que ça ?
— Bien sûr ! Quoi d’autre ?
— Tu ne me fuirais pas par hasard ?
Je ris d’un rire sonore sans émotion, ou plein de sarcasme selon qu’on me connaisse bien ou pas. Me connait-il toujours ? Son sourire vient me caresser sans me toucher.
— Lucie…
Remettre de la distance, ABSOLUMENT !
— Alors, ça te fait quoi de revoir tous ces gens que tu aimes, ce soir ? demandé-je en reculant d’un pas, pour éviter de le sentir trop près de moi et tenter d’enrayer ce qui risquerait de se passer.
— Tous ceux que j’aime ? Tu penses à une personne en particulier ? interroge-t-il à son tour en guise de réponse, en m’adressant un clin d’œil.
Merde. Ne pas bafouiller, surtout pas. Je n’avais pas pensé à sa répartie du tonnerre. Pourquoi me déstabilise-t-il tellement, alors que je semble ne lui faire aucun effet ?
— Non. Une vraie bécasse, disons-le. Non non. Je pense à tous ceux qui sont là.
Son sourire s’élargit et je vois passer un éclat dans ses yeux. Quelque chose que j’ai bien connu. Ça ne dure qu’une seconde, de quoi me faire douter. Et pourtant, mon corps réagit tout entier.
— En tout cas le repas était excellent, merci. Tu as géré ! Je suis heureux de voir que tu continues à cuisiner, même si j’aurais pensé que tu en fasses ton métier.
Je lui souris, comprenant qu’il tente d’engager la conversation. Je n’ai qu’une solution, reprendre le contrôle de la situation, l’émotion étant aux portes de mes yeux. Le revoir est beaucoup trop difficile, malgré ces dix années, et je crains de m’effondrer si ça ne s’arrête pas tout de suite.
— Je te remercie. Tant mieux si tout le monde s’est régalé. Allez, bonne soirée !
— Lucie…
Je ne lui laisse pas le temps de continuer et franchis le seuil de la porte, mettant un mur entre nous. Je suis alors cueillie par la fraicheur nocturne qui me fait du bien, des larmes roulent sur mes joues, je les touche, surprise de cette sensation oubliée sur ma peau. Je m’enfuis vers ma voiture. Une fois à l’intérieur, je sors mon téléphone, « Salut Adam, ça me ferait du bien de te voir ce soir. Je sais qu’il est tard, mais si tu es disponible, rejoins-moi à la maison dans vingt minutes. » La réponse ne se fait pas attendre « Ok, j’arrive ». J’essuie mes yeux humides d’un revers de main, décide que toutes ces émotions n’ont rien à faire là et je pars en bloquant toutes mes pensées. Je reste les yeux rivés sur la route, faisant un effort considérable pour contrôler le ping-pong verbal qui essaie de se jouer dans ma tête.
Je ne suis pas certaine que ce soit une bonne idée, ni ce dont j’ai besoin. J’ai à la fois envie de me retrouver seule, mais surtout la nécessité de ne plus penser à lui et de retourner vers un fonctionnement connu, où j’ai le contrôle et où je suis en sécurité. Dis surtout que ressentir toutes ces émotions alors que ça fait dix ans que tu n’en as pas eu pour un homme te fait flipper à mort, et que tu vas aller te perdre dans les bras d’un autre en espérant qu’il te fasse oublier le souvenir des siens, encore si vif ! Chut !
Prendre la décision de rentrer au bercail a été la chose la plus difficile et la plus évidente à faire. Je suis parti il y a dix ans avec une fille, le cœur laminé par une autre, pensant que la distance m’aiderait à réparer ce que j’avais donné, persuadé de ne jamais avoir à en souffrir à nouveau. Et ça a été hyper efficace. J’ai vécu une vie que je n’aurais jamais pensé mener.
J’étais destiné à un poste de directeur dans l’administration ou un grand groupe. Je sortais de mon école de Science Po, major de ma promo, la tête farcie de conneries et formaté au plus haut point aux hautes fonctions. Plusieurs gros services d’état dans lesquels j’avais fait mes stages me proposaient des postes tous plus dingues les uns que les autres. Je n’avais qu’à choisir.
Quand j’ai rencontré cette fille, Johanna, elle se préparait à quitter la France pour un road trip en Asie. Je tentais de réparer mon cœur et de donner un sens à ma vie sans Elle. J’ai été happé par son assurance à ne rien savoir et sa capacité à tout remettre en question, par son envie de découverte parce que selon elle « ça n’est pas à l’école qu’on apprend la vie, c’est en la vivant, en l’explorant, en allant à la rencontre des autres ». Elle était aux antipodes des croyances que j’avais bâties durant mes années d’étude.
Au bout d’un mois de relation je lui proposais de partir avec elle. Non pas que j’étais transi d’amour et ne voulais plus la quitter. Mais elle me faisait du bien et surtout, elle devenait mon excuse pour mettre de la distance entre Elle et moi, des milliers de kilomètres qui allaient me séparer de ma douleur. Illusion.
Avec Johanna, on s’est super bien entendu pour les préparatifs, ça coulait de source, c’était simple et sans prise de tête. On s’est séparé deux mois après être partis, au bout de cinq mois de relation. Je me demande encore comment on a pu durer aussi longtemps. On est resté copains, mais avons pris des routes opposées. Elle est rentrée à la fin de son voyage, moi je ne l’ai jamais arrêté.
Ça a été une vie de dingue, faite de rencontres folles, d’apprentissages intenses, de découvertes spectaculaires, de moments incroyables, de paysages extraordinaires. Une parenthèse de dix ans. J’ai le cœur qui se serre rien qu’en y pensant. Et si je regrettais de rentrer ?
Puis je vais faire quoi de ma vie maintenant ? Je n’ai jamais bossé en tant que haut fonctionnaire, et je ne me verrais absolument pas m’affubler du costume et du bureau. Je n’ai pas poursuivi sur une spécialisation, même si j’ai parfois intégré quelques ONG pour donner un coup de main au cours de mon périple, aider à la mise en place d’un projet, accompagner les habitants à la construction d’un puits pour irriguer des champs, gérer l’administratif de certains programmes et notamment les aspects financiers. Mais, sorti de ça, je n’ai fait que me remplir d’un tas de souvenirs, photographier des scènes que je ne pensais jamais voir dans ma vie et les publier sur mes réseaux pour continuer à être sponsorisé par une boîte qui me fournissait fringues, matériels de campement et tout ce dont j’avais besoin contre leur nom sous chacun de mes posts, en plus d’un salaire confortable quand on n’a pas de dépenses, me permettant de mettre un bon pécule de côté. On m’a proposé de me lancer dans la photo. Pas pour moi, j’ai envie que ça reste un hobby. Et puis, qu’est-ce qui m’inspirerait désormais ? J’aimerais partager et faire découvrir aux gens tout ce que j’ai vécu, pour prolonger le voyage sans qu’ils aient à se payer un billet d’avion hors de prix, mais je ne sais pas encore comment.
J’ai conscience de ma chance. Mais voilà, depuis trois ans je prends de moins en moins de plaisir dans mes voyages. Depuis mes trente-trois ans, l’âge du Christ et je ne crois pas que ça soit anodin, je me pose énormément de questions sur le sens que je donne à ma vie. Je rencontre, je partage, je vis. Mais quand je me retourne pour dire à quelqu’un « Waouh ! Regarde comme c’est beau ! », il n’y a souvent personne. Personne qui m’attend, m’accompagne, s’émerveille avec moi, partage mes galères, parce qu’il y en a eu ! Se retourner et se sentir seul. Je crois qu’il est arrivé un moment où ça m’a pesé. Pendant trois ans j’ai cherché quelqu’un avec qui les partager tous ces instants. Mais je me suis enfoncé dans quelque chose d’assez sombre. Je pense que j’ai fait une dépression. Alors j’ai pris une décision qui m’a semblé la bonne sur le coup : rentrer. Mais maintenant que je suis là, chez ma sœur, avec son mec que je ne connais pas, un tas de gens autour de moi que je n’ai plus vu depuis dix ans pour certains et alors que je ne suis revenu que depuis quelques jours, je ne suis plus si sûr.
Dès qu’elle a su que je rentrais, Lisa m’a annoncé qu’elle organisait un repas pour le samedi suivant. Je voulais lui faire la surprise au départ, mais mes parents ont fini par me convaincre de lui dire. En fait, ça fait quatre mois que je prépare mon retour, seulement connaissant sa sensibilité, il valait mieux lui dire au dernier moment ; l’attente aurait été insupportable pour elle, mais surtout pour ses proches, dont moi. C’est tellement touchant de se sentir attendu. Je sais que je lui ai manqué. Je sais aussi qu’elle n’a jamais compris pourquoi j’étais parti ainsi, alors que jusqu’ici tout avait été organisé, ficelé, sans tour du monde au programme. Non, moi je m’imaginais voyager en hôtel cinq étoiles durant mes cinq semaines de congés par an. Elle a cru que j’avais pété un plomb après toutes mes années d’études. Elle aurait pu voir juste, d’ailleurs je ne les ai jamais contredits avec mes parents. Comment leur expliquer ce qui se passait vraiment alors même qu’ils n’étaient au courant de rien ? Puis je n’aurais pas supporté qu’ils lui en veuillent à Elle. Moi j’avais le droit, pas les autres.
C’est vrai qu’une fête en mon honneur c’est quand même bon. Après autant de temps sans voir mes proches, ce sera forcément un super moment. Puis je vais rencontrer enfin le mec de ma sœur et je pourrai juger par moi-même de ce qu’il vaut. Je n’ai pas été le grand frère idéal, bien que j’aie toujours répondu présent quand elle m’appelait ou m’envoyait un message, désespérée par les parents ou par un mec, et ce même à trois heures du matin chez moi, enfin là où je pieutais pour la nuit ou au mieux la semaine. Mais je n’ai pas pu jouer au grand frère protecteur qui prend le type entre quatre yeux pour le mettre en garde si jamais il faisait un demi pas de travers. Et ça m’a manqué. Plein de choses m’ont manqué en fait. Tellement que je me demande pourquoi je suis parti aussi longtemps. Tellement, que parfois, quand je pense à ces dix années, j’en ai des vertiges.
Trente-six ans, c’était le bon âge pour rentrer. Je n’ai pas fait un tour du monde, j’en ai fait six, en ne rentrant que deux fois. Jamais au même endroit, mais six quand même ! Je n’ai pas d’enfant, ça tombe bien je n’en veux pas. Je n’ai pas de femme, là je suis moins sûr de moi. Je n’ai pas de job, mais je n’en ai pas vraiment besoin pour le moment. Ce qu’il me faut c’est trouver un sens à ma vie qui allie ces dix dernières années et mon futur. Ouais. Je vais trouver.
Je suis un hyperactif. Pas diagnostiqué. Pas pathologique non plus. Juste, je suis incapable de rester sans rien faire. Pendant mes études je révisais plus que n’importe qui, ce qui ne m’empêchait pas de sortir. Pendant mes voyages j’avais la bougeotte, avide d’apprendre, toujours. C’est ce qui a toujours été au centre. Même avant. Alors là, m’imaginer ne rien faire le temps de trouver quoi faire… c’est la panique. Pourvu que tous ces gens, agglutinés devant moi à me poser mille questions, n’aient pas l’idée de me poser celle-ci.
Alors que je ne me sens pas du tout à l’aise au milieu de tout ce monde, mon regard est attiré vers une chevelure blonde que je reconnaitrais entre mille. Cette chevelure que j’ai cherchée tant de fois dans la foule. Je n’avais pas prévu qu’elle soit là. D’ailleurs que fait-elle là ? Ok, c’est l’amie de ma sœur, mais c’est une soirée de retrouvailles entre proches. A-t-elle pensé que nous étions proches ? Pourquoi ai-je envie que oui ?
Ma sœur me ramène sur terre en m’interpelant, me demandant si je me souviens de … Lucie. Bien sûr que je m’en souviens. Comment j’aurais pu oublier ses yeux noisette, ses taches de rousseur, ses cheveux comme de la soie, son corps si voluptueux… bref. Je la dévisage et sens sa gêne. J’ai envie d’éclipser tout ce monde et de ne me retrouver qu’avec elle… Puis le souvenir de la douleur refait surface, alors je la taquine. Quand j’apprends par Sasha, mon beauf, qu’elle est célibataire, mon cœur se met à cogner plus vite. Cependant, je n’apprécie pas du tout la façon dont il parle d’elle, comme d’une fille facile, et lui jette un regard noir. S’il fait ce genre de commentaires, je ne vais pas le porter dans mon cœur.
Au cours de mes voyages, j’ai rencontré bien trop de cultures où la femme n’a aucun droit et j’ai vraiment tenté de lutter contre ça, de rendre compte de mes idées auprès des populations et aussi sur les réseaux sociaux. À mes yeux, le combat de la place des femmes est essentiel et il est de notre devoir en tant qu’hommes d’y participer. J’ai beaucoup de mal à me détendre et à rire de ce sujet, même si je comprends bien qu’il ne pense pas à mal. Ce type de discours peut en dire long sur un homme, je vais l’avoir à l’œil. Le regard que lui jette Lucie me fait un mal de chien. Je pensais qu’après dix ans je serais guéri ; en fait, je ne pensais pas la revoir trois jours après mon retour, voire ne pas la revoir du tout à part au mariage de ma sœur et aux anniversaires. Entre temps je me serais trouvé la femme de ma vie et je n’aurais plus eu peur de ce que je pourrais ressentir pour elle. J’ai tenté de voir si j’avais toujours des sentiments, j’ai cherché sur internet une photo d’elle. Mais Madame n’a aucun réseau social, aucune trace imagée d’elle nulle part. Même sur le site internet de la boite dans laquelle elle bosse, sa photo n’apparaît pas alors qu’il y a celle de ses collaborateurs ; oui j’ai regardé, ok cherché, c’était plus fort que moi. Mais faut se dire que j’étais au fond du trou. Toutefois, je trouve que c’est un vrai gâchis quand on voit combien elle est belle et lumineuse. Parce que oui, ça a beau me faire chier de l’avouer, elle est toujours aussi sublime, même plus encore. Et célibataire…
Je la vois disparaître dans la cuisine comme si elle prenait la fuite. Elle doit avoir tellement honte de la façon dont ça s’est fini entre nous. Ça a beau faire dix ans, je lui en veux toujours et je me sens encore profondément blessé. J’ai beau toujours lui en vouloir, je passe ma soirée à la chercher du regard alors qu’elle évite absolument le mien, à l’observer en catimini, c’est plus fort que moi. Rien d’autre ne m’intéresse et je sais combien c’est mal. La preuve en est, la réaction de Lisa face aux propos de Sasha. Jamais elle ne cautionnerait cette histoire. C’est bien pour cela que pendant trois ans nous l’avons vécue cachée aux yeux de tous. Ça détruirait Lisa, ça détruirait leur amitié, les 2L comme elles s’appelaient avant, et ça bousillerait la confiance qu’elle a en moi. Pourtant, je deviens comme obsédé par sa présence ; je me sens comme un aimant.
Je saisis le moment où elle va partir pour lui parler. Après tout, elle est la seule personne à qui je n’ai pas adressé la parole ce soir, et bien qu’elle ait tout fait pour que ça n’arrive pas, je refuse qu’elle parte comme une voleuse. Je sens la tension entre nous, les non-dits aussi, son malaise, son besoin de fuir. Je la devine dans chacune des respirations qu’elle retient, dans le balancement qu’elle impose à son corps sans s’en apercevoir quand elle se sent perdre le contrôle, dans ses joues qui rosissent légèrement, de manière à peine perceptible. Alors qu’elle fuit la conversation, une seule question me vient en tête « que s’est-il passé il y a dix ans pour que tu mettes fin à tout ce qu’il y avait entre nous en trois minutes ? ». Mais je n’ai pas le temps de la poser que déjà la porte se referme sur elle, mettant une distance entre nous encore plus difficile à supporter que les trente mille kilomètres qui nous ont parfois séparés.
— Ah ben te voilà ! On te cherchait avec maman, intervient Lisa qui arrive dans mon dos.
— Oui je suis là, dis-je dépité.
— Ça va ?
— Oui, oui. Je disais simplement au revoir à Lucie. Je voulais la remercier pour ce repas succulent qu’elle nous a offert, je réponds en me ressaisissant.
— Oui c’était adorable de sa part. Dommage qu’elle n’ait pas pu rester, mais elle était trop crevée. Ça serait chouette que vous fassiez connaissance, vous pourriez devenir méga amis et on serait tous comme frères et sœurs.
— Euh ouais ça pourrait être cool, répliqué-je un brin sarcastique.
Mais a priori une réponse n’était pas attendue, et c’est l’enthousiasme de ma sœur qui reste au cœur de la fête.
— Allez bouge ! Sinon, c’est moi qui profite de ta soirée !
Alors que je me retourne une dernière fois vers la porte, me vient une évidence, j’attrape ma sœur par les épaules et lui demande avec un brin de malice feinte :
— Dis sœurette, tu n’aurais pas quelqu’un à me présenter ?
Ma sœur est extraordinairement efficace. Je n’avais pas fini de lui poser la question que déjà elle organisait un repas pour la semaine suivante avec une dénommée Prescillia. Lucie aurait détesté, elle ne supportait pas ce prénom, on avait eu un échange à l’époque sur le sujet concernant la chanteuse Priscillia, ce qui me rend encore plus satisfait et impatient. Cela ne m’a pas empêché de ne penser qu’à elle depuis samedi soir, à me demander à quoi elle passe ses journées, si elle pense à moi. Je me sens comme un adolescent en manque de confiance en lui et obsédé par la plus belle nana du lycée.
Et me voilà trois jours plus tard, attablé dans un restaurant chicos, une jeune femme sublime devant moi, aussi mal à l’aise que moi. Quelle idée d’avoir mis ma sœur sur le coup ? Ces rencontres organisées sont vraiment une plaie. Mais je l’ai voulu alors je vais lancer la conversation.
— Alors…
— Tu…
Nous partons dans un éclat de rire commun. Elle m’invite à commencer.
— Tu bosses avec ma sœur de ce que j’ai compris. Tu fais quoi exactement ?
— Je suis à la com. Je gère notamment les espaces digitaux et la com sur les réseaux sociaux.
— Ah oui ok. Du coup tu maîtrises.
— Il semble que toi aussi vu ton parcours.
— Oui, dis-je en riant. Ma sœur t’en a parlé ?
— Elle parle très souvent de toi !
J’éclate de rire et elle m’accompagne. L’atmosphère se détend. Toutefois, elle a beau être très belle, je ne cesse de la comparer à Lucie. Les cheveux courts et fins de la première entrent en collision avec la longue tignasse indomptable de celle à laquelle je ne veux plus penser. Les yeux sombres de celle qui me fait face manquent de l’éclat et des nuances du regard noisette de celle qui m’obsède.
— Et du coup tu côtoies Lisa en dehors du boulot ?
— Oui ça m’arrive, enfin quand il n’y a pas sa folle de meilleure copine. Ce qui est rare, et j’avoue que j’aimerais pouvoir voir Lisa plus souvent, mais dur dur de les séparer. Je ne sais pas si tu connais cette fille, mais je ne te souhaite pas de t’en approcher, ajoute-t-elle sur le ton de la confidence.
— Ah bon, pourquoi ?
Elle a tout à coup toute mon attention. Comment les gens la perçoivent elle ? Pourquoi Prescillia est aussi radicale ?
— Elle est pleine de problèmes. Elle est froide comme de la glace, hyper hautaine.
— Peut-être est-elle simplement méfiante ?
