La maison de papier - Benjamin Asnar - E-Book

La maison de papier E-Book

Benjamin Asnar

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Beschreibung

Les six nouvelles présentées dans ce recueil répondent à une urgence que l’auteur s’est imposée comme la condition de tout travail de littérateur aujourd’hui. Celle de redonner au réel sa complexité originelle. Kafkaïen dans « l’Homme qui se prenait pour une œuvre d’art », Camusien dans « le genou d’Antoine » la profusion des influences exprime par un jeu de miroirs, un réel bigarré face à une histoire littéraire qui l’est tout autant. Incarnées dans des personnages prenant sur eux les tourments de notre époque, les histoires se développent comme des impasses labyrinthiques saisissables si ce n’est par la raison, par les sens seulement. L’auteur disparaît, s’écrase sous le poids d’un réel que l’on peut porter qu’à force d’humilité. Tout artiste devient un « Emilien Morel ». Tentative impossible mais saine de former une écriture objective niant les éplorements narcissiques de l’artiste et prenant ceci pour l’unique condition imposée à son art : l’impossibilité de conclure.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Benjamin Asnar est né à Nice en 1991. Musicien et compositeur de Jazz il sort en même temps que son premier livre son premier album. Passionné de littérature, c’est à travers elle ainsi que par la musique qu’il voit l’unique moyen de retransmettre le caractère vaporeux et poreux de toutes choses.

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Seitenzahl: 195

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Benjamin Asnar

La maison de papier

Recueil de nouvelles

Il est des histoires, qu’il faudrait vivre plutôt que lire. Toutes me diriez-vous. Peut-être, mais pour cela il faudrait la concomitance, l’alignement de beaucoup d’éléments qui dans la réalité sont d’autant plus improbables qu’en littérature. Mais que l’histoire que je m’apprête à vous raconter, mérite d’être écrite, dit au moins une chose : qu’elle mérite si ce n’est d’être crue, d’être lue. Aussi, je garde l’intime espoir qu’elle aura au final pour vous, quelque chose du souvenir qu’ont celles vécues.

Contredite dans quelques faits historiques, elle peut l’être, au moins sur le lieu où elle trouva la vie, « Dans la wilaya d’Alger, me dit l’ami qui me la conta, quand tu arrives au croisement où deux routes partent sur la gauche et sur la droite vers Souidenia, assure-toi d’aller tout droit, vers Benjumea, et tu trouveras là les preuves que mon histoire fut aussi vraie qu’intense mon envie de la dire. » Seulement, il appert que si la véracité de ce récit doit s’affaisser c’est bien sur ce point-ci, car jamais je ne rencontrai de ville se nommant Benjumea. Pourtant, et cela il nous est interdit d’en douter, c’est bien à Benjumea que prit vie cette histoire. En effet, c’est après m’être acquitté de la tâche du journaliste qui vérifie ses sources, que mon ami, connaissant mon excellence dans le maniement des mots, me demanda de la mettre par écrit.

Tout est vrai dans ce récit, personne ne peut plus désormais lui insuffler le goût âpre du conte ; un point de véracité tel, que d’autres auteurs que moi, travaillent en ce moment même à sa rédaction. Si je sais de source sûre que le désormais célèbre artiste Emilien Morel est à l’élaboration d’un livre, je sais également pour avoir eu l’opportunité d’en lire les brouillons, qu’il ne pourra être que médiocre. La persévérance qu’il met à vouloir pratiquer tous les arts, l’emmène à s’éparpiller presque toujours en médiocrités, justifiées selon lui par sa très célèbre sentence : « La musique et la littérature sont deux façons que mon art a de se décliner », si bien que son art de ce fait, décline. Je serai donc sans trop jouer des coudes votre hôte et vous les miens, en espérant être le premier à venir à bout de cette entreprise, le premier à planter mon drapeau en haut de ce que j’estime être un des sommets émergeant de notre littérature populaire. Lorsque je parle de littérature populaire, je ne parle pas de celle qui se vend, mais de celle qui orale, ne se laisse porter que par une légère bise.

Alors vous m’excuserez si je me montre pressé, concis, sans effusion de détails mais je ne veux toucher que le cœur battant de cette histoire, et n’obéir qu’à la souveraine vérité comme aux impératifs d’une histoire contée de vive voix.

Enfin, s’il vous arrivait de douter de la véracité de cette histoire, chantez pour vous-même afin de ne point gêner ceux qui écoutent, cette fameuse litanie trop souvent oubliée : « Ce n’est pas l’imaginaire qui est pauvre mais la réalité qui est riche. »

Car voilà une chose que je sais aujourd’hui : ce que l’on imagine à hauteur des hommes a déjà forcément jailli quelque part au cours du réel. Les noms des protagonistes ou des lieux peuvent bien différer, l’histoire tissée dans l’ombre de leurs intentions finira toujours par revêtir un jour, la passementerie du réel. Les artistes ne sont pas à blâmer, le réel qui a ou va avoir lieu ne se porte que trop tardivement à la hauteur de nos consciences, donnant à l’imaginaire le goût trompeur de la prophétie.

 

Benjumea dormait entre deux vastes forêts au manteau de sapins, rubescent pendant les périodes les plus chaudes de l’année à la chaleur du soleil. De cette exclusion de la ville, lui venait cette réputation de havre paisible, ébranlable par une unique artère unissant Benjumea et Alger.

Antoine habitait depuis une décennie cette petite ville, si bien que la coquetterie et la persévérance de ses habitants aidant, il finit par troquer son véritable nom contre celui de son lieu de vie. Élancé, les traits doctes des plus grands universitaires, toujours en instance d’une découverte imminente, rien ne semblait contrarier la vue de ceux qui l’observaient se mouvoir comme être statique.

Il avait les rêves qui s’effritaient plus vite que sa chair, si bien que le temps qui semblait ne pas passer sur lui passait seulement en lui. C’est ainsi qu’il décida un jour, avec la seule force que lui permettait sa résignation de n’être écrivain que pour lui. Du reste, son emploi de gestionnaire associé de la petite libraire du « Consensus » lui prenait assez de temps pour qu’il ne se rendît pas compte que le crépitement comme des milliers d’insectes sous ses pieds, n’était pas celui d’un sol au corps calleux, mais du reste broyé par la vie, de ses aspirations.

Il habitait une petite bâtisse à un étage, située sur l’artère principale de la ville, via Montesinos. Des murs blancs, granuleux, blanchis même de nuit à la lune ; poinçonnés de-ci et de-là par quelques fenêtres étroites, soustrayant aux périodes de canicules un peu de leur rudesse. Il avait disait-on, la seule maison du village qui eut un toit fini, « tuilé et uni comme un bleu Klein » ; ce qui valut à son propriétaire un anoblissement officieux qui le fit appeler désormais Antoine « de » Benjumea.

Il entretenait d’excellentes relations avec ses voisins, certaines confinant à la confiance qu’à sa famille seulement l’on porte. La porte, toujours ouverte, comme celle de son courtil, qui enfoncée une nuit par un quartanier au pelage de bronze ne fut jamais remplacé. « Qu’importe que l’on me vole, puisqu’ici personne n’est capable de cela » avait-il pour coutume de dire.

Il usait ses journées soit au travail, soit à quelques rues de chez lui, au seul endroit qui possédât un débit de boissons, en compagnie de son associé Joseph Benthala. Notons que ses journées de labeur mouraient également avec une rigueur qui force le respect, au creux de cette fontaine de jouvence. Au « Buscón » il prolongeait avec Joseph les nombreuses conversations qui finissaient, la boisson aidant, soit dans un accord total, soit dans un désaccord lui aussi total. Le tout, et peu importe sa teneur, revenait à son point de départ le lendemain matin quand ils se saluaient de nouveau, comme s’ils eurent vécu ensemble une journée qui n’en finit plus de mourir.

Leur plus grand point de mésentente portait sur le Don Quichotte de Cervantès et ses armées d’exégètes. Est-ce signe de bonne santé cette relecture permanente d’un texte, ou est-ce au contraire ce qui fait le tombeau d’un livre, qui ne se suffit plus à lui-même ? Les positions se figeaient à l’énoncé du problème sans cesse renouvelé : Joseph persistait qu’un texte dont l’analyse est à chaque fois renouvelée est un texte dont on est obligé de supporter la grandeur qu’une élite seulement lui donne ; « mais véritablement, plus rien ne nous y rassasie ». Antoine qui n’était pas moins d’accord quant au problème et au défaut d’une exégèse systématique, affirmait avec force que la faute n’était pas à imputer au texte, mais aux Hommes, incapables aujourd’hui de jouir d’une matière sans qu’elle ne soit justifiée par la raison. « On doit toujours justifier sa jouissance, si bien qu’elle finit par s’éteindre de se trouver trop justifiée ». Cette discussion comme la jouissance qu’ils en tiraient, ils le savaient, serait sans fin et c’était là leur unique point d’entente à ce sujet. « Quel plaisir que de jouer aux universitaires » disait souvent Joseph, entre deux gorgées d’Anicet. « Quel plaisir que de jouer à faire l’exégèse des exégètes » rétorquait Antoine, ce qui froissant son ami, le plongeait dans un mutisme que seule l’ivresse la plus totale oublierait. Malgré tout Joseph ne pouvait s’empêcher tous les ans de lire le Quichotte, l’entraînant pendant un mois dans une rage extrême, entrecoupée de moments d’angoisses qui avaient pour unique mérite de le faire taire.

Antoine vivait seul, n’était pas solitaire, mais vivait seul, la compagnie d’une femme durant dix ans lui ayant suffi, il préférait maintenant les côtoyer toutes, disait-il, rien qu’en y pensant. Se disant jouissant de La femme comme idée, il jouissait finalement moins d’elle que de sa solitude, comme un homme sait si bien en jouir.

Cette maison, lui venait de sa grand-mère, Roberta Casarès, qui surprise par la mort, n’eut jamais le temps afin de rompre ce don d’adjoindre à son testament un codicille, ainsi qu’elle s’était toujours promis de le faire dans les moments d’aigreurs qui seyaient si bien à la peau sans tenue d’une vieillesse qu’elle aimait et chérissait plus que sa descendance. La promesse que toujours elle tenait étant celle des raclées qu’elle lui administrait pour une raison ou une autre, on ne put plus dire après cela d’Antoine, qu’il fût homme heureux, ni malheureux, seulement que ne se posant plus la question, comme s‘il fût toujours dans l’appréhension d’une averse de coups, il était éternellement satisfait qu’elle ne s’abatte pas.

Il avait dans sa façon d’aimer les livres quelques manières du thanatopracteur, qui soigne ce qui ne peut plus exprimer sa gratitude : il ne lisait plus que les morts et pensait que plus rien de vivant ne pouvait écrire de chef-d’œuvre sous le prétexte simple qu’ils n’étaient pas morts. Alors quand son frère, Yvon qui habitait la maison voisine lui donnait ses manuscrits à lire, il riait, promettait, puis les rangeait pour oublier.

Les deux frères avaient leurs maisons mitoyennes. Antoine, celle qu’on lui connaît désormais, Yvon, la même, brique pour brique, ombre pour ombre, le toit en moins. En lieu et place, des piliers de béton dont le ferraillage tréfilé s’échappait en coiffe hirsute. Prévues à l’effet d’un étage supplémentaire ces poutres servaient maintenant à étendre le linge. Il n’eut donc jamais le droit, comme son frère, à la particule « de » quand on avait à prononcer son nom d’adoption, « Benjumea ». Tout le monde les confondait, mais Yvon avait pour soigner une légère altérité un creux là où son frère possédait une bedaine, une peau épaisse et foncée là où Antoine devait se contenter d’un teint hâve, de pommettes saillantes et d’une peau fine, impudique de ses veines. Une même physionomie leptosome donnait cependant l’impression qu’ils avaient tous deux dans cette gracilité et cette facilité à côtoyer d’invisibles sommets, la possibilité à tout moment de s’envoler. Cette ressemblance qui ne déplaisait pas à Yvon, lui donnant ainsi l’impression inavouée que quelqu’un d’autre portait ses peines en même temps que ses veines, poussa tout de même son frère à vouloir affirmer son identité propre : une barbe clairsemée et comblée là où la peau était à vif par quelques coups de fusain. Son altérité devint au-delà de sa barbe, sa laideur qui par comparaison donna à Yvon un succès auprès du beau sexe que jamais il n’avait espéré connaître. De cette ressemblance contrariée naquit une petite fille, Gaby, qui une fois venue au monde fut laissée aux seuls soins de son père ; la mère, elle, repartit aussitôt vivre son jeune âge comme si rien ne l’avait poussée au-delà. Celle qui partagea sa couche une seule fois seulement lui donna l’occasion dans une lettre écrite à son effet de témoigner d’un certain talent pour l’emphase et les mots, ou l’emphase des mots : « Elle arrache le rouge à la mort pour le rendre à la beauté ; une peau dorée, ne relevant ni du marron ni de la luxure. Les veines du bois font pâle figure à côté de celles, qui partant de ses chevilles s’échouent avec discrétion au creux de ses genoux, comme une mer qui déjà va se retirer. Une chaîne dorée, pend autour d’une de ses chevilles, comme pour sceller éternellement une âme qu’elle a pourtant depuis toujours, chevillée au corps. »

Avec désormais à sa charge un enfant dont il n’avait rêvé que du nom, il lui fallait maintenant un travail, dont il n’avait rêvé que de la sécurité. L’habitude aidant, il finit par s’habituer à Gaby, au point d’éprouver un amour inconditionnel, charnel, lorsqu’il l’apprêtait, ou lui débarbouillait le visage d’une seule main, sentiment qu’il n’avait éprouvé jusque-là que pour les choses de l’art. L’habitude toujours, l’aida à accepter un travail auprès du serrurier-tanneur du village, qu’il connaissait bien pour toujours lui avoir confectionné la couverture en cuir de ses cahiers et manuscrits en plus de les lui relier à la Bradel. Yvon déçu, se rendit compte à force de l’assister, que Joël Gicquel fière de ses multiples compétences, n’avait que celles, que sans mérite il s’attribuait. Les portes qu’il posait se dégondaient aussitôt, les serrures sautaient à peine furent-elles posées ; la peau qu’il travaillait au tanin de chêne émettait sous la pression de ses doigts, les cris d’une génisse à l’agonie comme si elle fut passée de vie à trépas une seconde fois. Celui-ci tenait finalement moins du tanneur que de l’équarisseur. Mais l’argent ne se faisant plus désirer, il put pour son plaisir ainsi que celui de quelques amis, faire imprimer à ses frais cinquante exemplaires d’un recueil de nouvelles qu’il venait de terminer : « Fleurs d’ici ou d’ailleurs. » l’avait-il maladroitement nommé, trop dominé par l’envie de tenir au plus vite entre ses mains, l’objet de ses labeurs. Recueil qu’il donna à son frère en lui adressant ces mots : « Si tu ne comprends pas, pense qu’il n’y a là aucune nourriture pour la raison, seulement pour les sensations, qu’il n’y a rien à comprendre, seulement à sentir ». Antoine ria, promit, puis le rangea pour oublier.

Après cela, il n’écrivit plus, seulement quelques lettres de condoléances pour des amis perdus de vue ou bien des notes qu’il distillait non sans efforts de médiocres lectures. Parfois il écrivait un article pour le journal El Watan lorsqu’on lui demandait quelques traits d’esprit sur des enjeux sociétaux de premier ordre.

La mélancolie l’avait abattu, d’avoir perdu celle qui l’avait enfanté père par sa fille. « Partie, disparue » se disait-il, « avec pour seul souvenir, celui qu’elle fut cette fleur diaprée dans celle de l’âge ». Yvon s’affaissait sous le poids de son abattement, avait le teint blême plus que de coutume, si bien que les soirs de pleine lune certains riverains à le voir ainsi blanchi à la chaux croyaient voir un revenant arpenter les rues ; d’autres pensaient rencontrer un golem d’argile aussi pulvérulent qu’immarcescible sa nostalgie. Une barbe cachait désormais son cou, dont la peau lâche à cause de quelques carences subissait plus que le reste de son corps le fardeau de la gravité. Cette barbe cependant pleine et naturellement dessinée avec goût poussa Antoine, opprimée par cette maigre réussite à se raser. Agobié, inhibé, rien n’y faisait, la mort s’était installée en lui et dormait maintenant la tête posée sur son cœur.

Antoine décida qu’il fallait intervenir, qu’à s’affaisser ainsi à ne plus avoir la force de paresser, il finirait comme leur père, six pieds sous terre. Ignorants tous deux de son identité, ils avaient seulement à leurs connaissances qu’ils eurent le même et qu’il fut décédé. Alors il lui fit promettre de l’accompagner à l’estaminet un soir, boire quelques verres d’Anicet, « jouer aux cartes, tout en se bâfrant d’olives noyées dans leur jus ». Yvon, finit par aller à quelques-unes de ces soirées, qui se finiraient toutes, il le savait, dans l’ébriété la plus absolue et la plus pathétique, celle où l’on pense que ce sont les choses du monde qui tanguent plutôt que nous, et dans les cas extrêmes que nous sommes celles-ci. Yvon, ni ne buvait ni ne jouait, mais recommença au cours de ces soirées à écrire dans son carnet en cuir qu’il savait maintenant et avec regret, de piètre facture.

Au cours de ces soirées jamais il ne parlait ni ne riait, se contentant seulement de retranscrire ce dont le commensal spécialisé en soûlographie débâtait. Parfois lui-même objet de ces colloques sibyllins, les amis d’Antoine imaginaient qu’il peignait en mots ce qu’il voyait plutôt que ce qu’il entendait : « nos barbes ensemencées de mies, disaient-ils nos taches de sauce rouge sur nos chemises que plus personne ne lave, cette bougie qui meurt d’horreur devant ce qu’elle met de nuit au jour, ces mandibules désaxées, bien garnies étouffant tout bruit avant qu’il puisse être émis. Il n’y a pas de doute, il nous juge ! ».

Mais ils se trompaient, Yvon n’écrivait que ce qu’il se disait, se pensait, si tant est que cela puisse être considéré comme tel, quand leur objectif commun est seulement de trouver dans les maigres commissures raisonnables de l’ivresse, l’approbation sans valeur de tous. Et ainsi, avec alacrité, ces soirées finissaient toujours par brûler sur le bûcher de considérations charnelles ou xénophobes. Yvon l’avait bien remarqué, il n’y avait que ces deux possibilités qui s’offraient chaque soir afin de clore les portes de ce bagne de la raison fait de quenottes biscornues broyant la carne d’animaux morts pour la luxure.

Chaque soir Yvon couchait son frère, ne le méprisait point, l’aimait même. Il acquiesçait à quelques paroles dont il ne saisissait que le timbre, puis rentrait chez lui, libérer celle qu’il employait à garder Gaby. Il allait ensuite, prenant soin au préalable de quitter ses habits exhalant l’esprit du vin regarder son enfant dormir, se disant qu’il devra bien la tuer, un jour, lorsqu’elle sera devenue trait pour trait, ombre pour ombre, celle avec qui il ne fit œuvre de chair pourtant qu’une fois.

Un soir seulement sa vigilance s’étant effritée, Antoine finit par goûter à l’Anicet. Il se rappela à la première gorgée qu’il y avait autre chose que la littérature pour panser ses maux, puis se ravisa aussitôt, « celle-ci, n’avait jamais servi à cela, se disait-il seuls ces ivrognes avec qui je bois, sont capables de penser une telle chose ». Très vite ce soir-là les sujets de conversation s’orientèrent vers celui qui jusque-là n’avait fait qu’œuvre de scribe et qui aujourd’hui déniait délier sa langue « sûrement de peur disaient-ils que de ne plus parler, elle s’engourdisse à vie ». Il s’offrit alors en spectacle, comme savent si bien le faire ceux qui ne sont que trop rarement buveurs, parlant en mots peu châtiés de celle qui l’avait quitté, disant qu’il ne fallait jamais croire une femme ; qu’il connaissait « un Robinson, qui une fois, crut une certaine Zoé et manqua d’en mourir ». Alors il riait seul en se tenant les côtes, puis se redressait, pour faire comprendre qu’il répondrait à qui voulait bien le questionner :

« Il est dit que vous écrivez des contes ? Pourquoi des contes ? N’est-ce pas dépassé ?

– J’écris des contes, car les contes sont la vie, moins l’administration. »

Tous riaient alors, dansaient sur leurs chaises, en reprenant en chantant ce qu’il venait de dire.

Ils jouèrent ensuite aux cartes, à la Scopas, au Rami, puis au Lansquenet. Les règles finirent par se mélanger, en engendrant d’autres qui n’étaient plus d’aucun jeu, où poser une carte devint seulement prétexte à prendre la parole :

« Bataille ! entendit-on en pleine partie de Scopas. Yvon, qu’avez-vous écrit sur nous ? Comprenez, je ne voudrais pas passer à la postérité pour un rustre personnage !

Alors Yvon posa à son tour une carte :

– Bataille ! Ne vous inquiétez pas pour ça, je ne compte pas passer à la postérité et s’il s’avérait que j’y sois par contumace convoqué, sachez que je n’ai fait que noter mot pour mot la teneur de vos discussions sans y décrire l’état qui vous anime, bien qu’il faille l’avouer, il se devine assez facilement. Comprenez, si j’avais dû écrire sur vous, j’aurais été désobligeant et vous m’auriez probablement haï.

– Et qu’auriez-vous écrit ?

– Vous ne jouez plus ? demanda Yvon

– Je poserai sûrement au prochain tour.

– Très bien, très bien. Dans une fausse illumination littéraire, puisque préméditée et pensée depuis longtemps – Eureka factice attendant depuis quelques années les justes conditions de germination – j’aurais dit que Narcisse, depuis toujours, ne se contemple non pas dans de l’eau, mais dans du vin blanc. Ne le prenez pas mal ; pour votre défense, vous êtes d’immenses sensibles, qui peu lettrés, avez confondu dans votre peine “tout est vain” avec “tout est vin”. »

Tous se sentirent interdits et il fallut qu’une carte soit abattue pour que les rancœurs à l’encontre d’Yvon le soient aussi.

« Je dépose les cartes ! » cria Antoine, qui surprit tout le monde en atteignant tout à fait les cent vingt.

Ils sortirent tous dans la rue se dégourdir les jambes, ankylosées à force de mollesse et ainsi recouvrir par une bise froide un peu de leur lucidité originelle. Au centre, Antoine tenait ses collègues par les bras, Yvon, lui, dansait devant eux en sifflant des airs de tablaos sévillans, éprouvant la légèreté de ceux qui n’y gouttent jamais.

Soudain il s’arrêta, fixa le sol, puis s’approcha du rebord du trottoir pour observer une perdrix essayant du bout de son bec de boire l’eau libérée par les vannes du caniveau. Dans un équilibre fragile, il avait le cou étiré à en perdre la tête ; elle avait beau faire, Yvon le savait, elle serait pour toujours trop court pour cette eau. Le bec battait dans le vide sans jamais rien saisir, l’eau elle, suivait son cours sans se soucier du pathétique prédateur qui s’attendait à pouvoir attraper par la queue. Yvon avec difficulté se baissa, vieilli par l’ivresse, les mains sur les genoux, il regardait, la tête de biais, la bête en difficulté. Alors il tendit ses mains vers l’eau mais tomba à la renverse de l’autre côté du caniveau, sur la chaussée. « Et merde ! » l’entendit-on dire. La perdrix, demeurée immobile, résorba seulement sa tête pour regarder le bec en biais, l’homme en détresse. Celui-ci se redressa non sans difficulté sur ses genoux, resta courbé et dans ses mains, auxquelles il donna la forme d’une assiette creuse, prit un peu d’eau pour l’emmener au niveau de l’oiseau. Ce dernier, plongea son bec tout entier dans ce marigot de fortune. Sa soif assouvie pour un moment, il prit son envol en claquant de son aile la mer qui s’ouvrit alors en deux. Tous ne pouvaient plus arrêter de rire devant la singulière scène qui venait d’avoir lieu devant eux.

« Riez ! Mais laissez-moi vous expliquer une chose, dit Yvon qui éructait tout en se levant, le plus grand don que l’on puisse faire de soi, n’est pas celui de l’argent que l’on a toujours en trop lorsque l’on en donne ; ni celui de sa vie, que l’on a l’occasion ni d’assumer ni de regretter ; pas bien même celui de son temps ou de son savoir, puisque l’on donne ce qui ne nous appartient pas ; mais le plus haut don qui soit – il rota de plus belle –, le plus difficile à envisager et à assumer : le don de sa propre dignité. »

Plus tard, les amis d’Antoine rentrèrent chez eux, les deux frères marchaient bras dessus bras dessous en direction de leurs maisons.

« Dis-moi, ne serait-il pas temps de faire le deuil de cette femme ? dit Antoine, laisse-moi te présenter la prochaine fois que l’on sortira quelques femmes qui te feront oublier qu’elles sont parmi elles toutes lâches.

– Crois-tu que ce soit pour cela, que je meurs tous les jours ?

Il s’arrêta, puis prit son frère par les deux mains pour qu’il le regarde dans les yeux :

– Sache que je souffre de savoir que c’est moi qui vais cette fois devoir abandonner.

– Que dis-tu ? Ne sois pas stupide.

Yvon lâcha ses mains car il savait maintenant avoir toute l’attention de son regard.

– Un des articles que j’ai publiés me vaut d’être menacé de mort. Une tache noire déposée au pas de ma porte.

– Ces boutefeux ne sont pas encore tous morts ?

– Non de Dieu Antoine ! Es-tu sourd et aveugle à ce point-là ? Il n’y a que ça des mutins dans cette ville. Ton ami maquignon avec qui nous avons joué en est un d’ailleurs.

Yvon se remit à marcher en titubant, Antoine le suivait.

– Pardonne-moi Yvon, on ne fait plus attention à toutes ces horreurs, on s’habitue, on oublie.

– L’horreur suprême est de s’y habituer. »

Antoine coucha Yvon puis rentra chez lui en pensant aux derniers mots qu’il lui avait adressés, en rassemblant du fond de sa literie, ses dernières forces :